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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 46003 ***
+
+L'ILLUSTRATION
+
+Prix du Numéro: 75 cent.
+
+SAMEDI 20 JUIN 1891
+
+49e Année.--Nº 2521
+
+
+
+[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Les locomotives
+renversées sur la berge.--Photographie Varady.]
+
+[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Les débris du train,
+vue prise de la rive droite de la Birse. D'après une photographie de MM.
+Bulacher et Kling.]
+
+
+
+[Illustration: COURRIER DE PARIS]
+
+La mer, voir la mer, aller à la mer, voilà le rêve de tout bon
+Parisien un peu libre de soucis quand le mois de juillet arrive. Tout le
+monde pense à la mer. Quand je dis tout le monde, il est bien entendu
+que j'en excepte les millions d'êtres condamnés à leur mansarde et à
+leur travail. Ces millions de pauvres diables attachés par la nécessité
+à ce que Mme de Staël appelait son _ruisseau de la rue du Bac_ ne
+comptent pas pour les chroniqueurs. On ne les remarque pas aux
+premières, on ne les cite pas aux courses. Ils sont la foule qui
+regarde, qui travaille et qui paye.
+
+Ceux qui la font travailler ont pour préoccupation, à l'heure actuelle,
+leurs quartiers d'été. Où aller? A Houlgate, à Dinard, à Paramé, à
+Trouville? Ce pauvre Trouville! Le spectre de rose de Jeanne Samary lui
+fera peut-être du tort et Houlgate en profitera. Ce qui nuit à l'un sert
+à l'autre. La vie est une bascule.
+
+On s'en va donc à la mer, ce qui n'est pas toujours un plaisir lorsque,
+par ces temps douteux que nous traversons, il faut braver des heures de
+pluie et regarder, par la fenêtre, les horizons baignés de brume ou
+trempés de pluie et avoir pour tout spectacle la vue de quelques bateaux
+traversant l'ondée en fendant le brouillard. On se dit alors: où est
+Paris?
+
+Et, quoi qu'il ne soit plus le Paris étincelant de la saison d'hiver, on
+le regrette fort, ce Paris abandonné pour les galets et les mouettes. Il
+a encore ses premières, comme en pleine saison, et les musiciens
+attendent avec une certaine impatience le _Rêve_ qu'on aura donné, cette
+semaine, à l'Opéra-Comique. Le _Rêve_ ou le triomphe de l'école
+nouvelle!
+
+Il paraît que M. Adrien Bruneau, le maestro que le roman de M. Zola a
+inspiré, est un homme d'un remarquable talent, qui met sa coquetterie à
+fuir la mélodie comme si elle avait l'_influenza._
+
+Aux répétitions, dès que M. Carvalho le félicitait, lui disant:
+
+--Ah! cher monsieur Bruneau, pourquoi n'avez-vous pas prolongé un peu
+cette délicieuse mélodie qui commençait si bien?
+
+M. Bruneau répondait:
+
+--Une mélodie! Diable! Vous faites bien de m'en signaler les symptômes!
+
+Et, d'un trait de plume, il rayait de sa partition ce commencement de
+mélodie! C'est là, du moins, une légende que les musiciens racontent. M.
+Bruneau ne transige pas avec ses convictions.
+
+Le _Rêve_ sera, cet été, une intéressante escarmouche wagnérienne en
+attendant, pour l'automne, la bataille de _Lohengrin_, qui n'est pas
+douteuse. Il paraît que le ténor Van Dyck, que nous entendrons alors,
+est, au dire de Mme Richard Wagner, le seul chanteur qui puisse enlever
+le rôle de Lohengrin à Paris. On lui en a proposé d'autres. Non. Ou M.
+Van Dyck dans Lohengrin ou pas de _Lohengrin_. Van Dyck était une
+condition _sine qua non_ et nos Parisiens auront le double plaisir
+d'entendre un opéra que seule la province a pu écouter jusqu'ici, et un
+chanteur qui, d'après l'avis de la veuve du maître, est le seul
+interprète possible du chef-d'oeuvre.
+
+--M. de Lesseps, disait un jour un grand diplomate à M. de Beust, qui a
+rapporté le mot, M. de Lesseps est le seul homme vivant qui soit assuré
+de l'immortalité.
+
+M. de Lesseps était alors le ténor Van Dyck du succès, cet autre
+Lohengrin monté sur un autre cygne. Qu'il est loin, le mot cité par M.
+de Beust!
+
+Ce n'est pas sans tristesse qu'on a appris la poursuite--platonique ou
+définitive--commencée contre les administrateurs du canal de Panama, M.
+Ferdinand de Lesseps en tête. Quelle fin pour une renommée qui lut, qui
+est--ne soyons pas ingrats--une gloire nationale! O les beaux temps de
+Suez! Les _rêves et les ailes d'or_, comme chante l'officier de
+_Lackmé._
+
+M. de Lesseps réunissait les continents. M. de Lesseps attirait à Suez
+l'élite du monde pensant et agissant et les navires partaient pour les
+terres lointaines, sous les yeux éblouis du khédive et sous le regard de
+cette impératrice qui a encore traversé Paris, cette semaine, en cheveux
+blancs et en robe noire.
+
+Que c'est loin, que c'est loin, ce beau songe, songe qui fut une
+réalité! aujourd'hui, le vieillard de quatre-vingt-sept ans passe,
+courbé sur sa canne et les paupières baissées sur ses prunelles qui
+contemplent, en dedans, un rêve évanoui. Mais il fut grand. C'est un
+remueur d'idées et un conquérant de mondes qui passe. Maudits soient les
+hasards de ces fièvres qui sont la vie, la vie et la maladie des
+sociétés modernes, et qui s'appellent les affaires.
+
+Mon Dieu, si l'on veut garder sa gloire, peut-être ne faut-il point
+loger autre chose que le diable dans sa bourse. Qu'est-ce qu'un poète?
+Un être, comme dit Musset, sans sou ni poche, très souvent. Et pourtant,
+ce poète traverse les âges et les argentiers du temps passé sont depuis
+longtemps voués à l'oubli qu'on parle encore et qu'on parlera toujours
+de ce bohème de François Villon.
+
+Cette semaine, si les affaires ont eu leur deuil, la poésie a eu sa
+fête, une fête printanière, campagnarde, locale, en pleine et belle
+campagne de cette Normandie qui s'épanouit, à cette heure, dans une
+splendeur verte, saine, superbe.
+
+Des poètes ont, à Lillebonne, célébré la mémoire d'un autre poète peu
+connu de la génération présente, mais dont se souviennent et ses
+compatriotes et ses amis. C'est Albert Glatigny, une figure originale
+entre toutes les apparitions confuses que la mort emporte et jette à
+l'oubli.
+
+Glatigny! Un grand corps maigre, une figure en lame de couteau, un nez
+pointu, un crâne chauve, des bras géants, des jambes capables de
+franchir un fleuve en une enjambée, et dans ce corps de faucheux humain
+une âme d'artiste, un coeur de poète.
+
+D'ailleurs, piqué de la tarentule du théâtre, Albert Glatigny, qui
+faisait des vers adorables, eût donné tous ses poèmes pour un rôle à
+créer dans n'importe quel drame ou quelle comédie de troisième ordre.
+Car il se croyait appelé à un grand avenir dramatique comme comédien. Il
+cabotinait en province, et c'était sa joie de mener la libre et triste
+vie du _Roman Comique_. Il voulait même écrire, au point de vue
+réaliste, c'est-à-dire, récrire le roman de Scarron. Ah! il les
+connaissait, les misères de la grande route, et plusieurs fois, aux
+heures de _dèche_, il avait donné un coup d'épaule pour désembourber le
+char de Thespis.
+
+Ce poète pauvre était un poète gai. Il riait de sa misère, un peu comme
+Figaro, de peur d'être obligé d'en pleurer. Fils d'un gendarme, il eut
+la malchance d'être arrêté en Corse par un autre gendarme qui le prenait
+pour l'insaisissable assassin Jud. Un meurtrier oublié aussi, ce Jud,
+car--c'est une constatation--la gloire des assassins pâlit, avec le
+temps, aussi bien que celle des poètes.
+
+Et, en dépit de tant de traverses, mouillé comme un barbet, ballotté
+dans la vie comme un bouchon sur un ruisseau en temps d'orage, vivant à
+la mauvaise aventure et presque à la belle étoile, ce diable de
+Glatigny, bohème adoré des Muses, était demeuré souriant. Malade, dans
+je ne sais quel taudis de Bayonne, et fort peu de temps avant de mourir
+phtisique à Paris, il avait rimé ce sonnet, qui est une jolie pichenette
+donnée-sur le nez de Schopenhauer, et une semonce faite à nos ennuyeux
+pessimistes positifs et poseurs:
+
+ Hier je relisais mes vers de dix-huit ans,
+ Des vers désespérés, noirs de mélancolie;
+ Le désenchantement, le néant, la folie,
+ Y chantaient tour à tour, parfois en même temps.
+
+ O cauchemar naïf! (j'y songe par instants).
+ Dire que tout cela sans trop d'efforts s'allie
+ Avec la sève, avec l'âme d'amour remplie,
+ Et la santé robuste et les cheveux flottants!
+
+ Aujourd'hui que le corps est lassé, que la route
+ A fatigué mes pieds, le spleen, l'ennui, le doute,
+ Se sont évanouis aux rayons du soleil.
+
+ Et le vieux vagabond saignant, meurtri, caresse
+ La jeune illusion, au beau rêve vermeil,
+ Et sent fondre son coeur en hymne d'allégresse.
+
+Voilà un poète et on a bien fait de le chanter en vers et de le célébrer
+en prose--discours du maire et strophes de M. Catulle Mendès mêlés--dans
+la petite ville de Lillebonne où il était né, voilà plus d'un siècle,
+car il avait cinquante-deux ans le disciple de Théodore de Banville qui,
+à dix-neuf ans, publiait les _Vignes Folles_, un des plus fiers recueils
+de vers de ce temps-ci.
+
+Je dois dire que tel journal normand, le _Patriote de Normandie_, ne
+s'est point montré fort tendre envers la mémoire d'Albert Glatigny,
+reprochant au poète certaine pièce de vers indignée--et injuste--écrite
+contre Rouen et les Rouennais à l'époque de l'invasion prussienne. La
+protestation du _Patriote de Normandie_ n'a pas empêché le préfet de la
+Seine-Inférieure, M. Hendlé, de se rendre au banquet des poètes, et la
+fête de Lillebonne s'est terminée par de la musique, des discours et des
+vers.
+
+Tout cela était fort champêtre, mais je doute que ce fût aussi
+pittoresque vraiment que le garden-party de l'ambassade d'Angleterre,
+samedi dernier. Cela, c'était charmant. Un cadre délicieux, avec un des
+premiers et rares coups de soleil de la saison, sur la masse d'arbres
+qui entoure la pelouse du jardin, pelouse d'un vert tendre, d'un vert
+d'Écosse, et là-dedans des robes claires, des élégances raffinées, de
+jolies taches blanches, bleues, roses, jaunes, mauves, lilas clair, des
+ombrelles, des dentelles, de jolies femmes, des buffets fleuris, les
+vestes rouges des musiciens tziganes corrigeant le noir des redingotes
+masculines. Rien de plus exquis avec plus de modernité et de correction.
+Et lady Lytton, avec sa grâce de beau lys britannique, faisant les
+honneurs de ce jardin à ses hôtes. Voilà le plus charmant five o'clock
+de la saison.
+
+Je n'ai rien dit (laissons là les mondanités pour les immondanités), je
+n'ai rien dit des jeunes meurtriers qui ont stupéfié l'attention
+publique et qu'on a jugés la semaine passée. Peut-être est-il bien tard
+pour parler d'eux, et puis on en a fort parlé. Journaux graves, journaux
+parisiens, tous se sont posé une question assez inquiétante:
+
+--Pourquoi le crime se fait-il si précoce?
+
+Le fait est qu'on devient assassin, dans le monde où l'on tue, avant
+l'âge requis pour être bachelier, dans le monde où l'on étudie.
+
+S'ils ne vont pas à la butte, comme ils disent, les meurtriers de la
+vieille femme (aller à la butte c'est monter sur l'échafaud), si on leur
+épargne le couperet, c'est qu'ils sont trop jeunes. Mineurs devant le
+bourreau. L'assassinat n'émancipe pas.
+
+Autrement, ils auraient dix fois mérité la mort, et je ne crois pas que
+la société ait vu souvent apparaître d'aussi jolis monstres. Complets,
+ces petits messieurs. Rosa-Josépha, au physique, n'est rien comparée à
+ces déformations morales. Ma parole, on serait tenté de se rallier à la
+doctrine doucement féroce du docteur Lombroso.
+
+M. Lombroso est un médecin italien, un anthropologiste, qui propose de
+supprimer le crime en supprimant préalablement le meurtrier. Tel être
+arrive au monde en y apportant les signes et les stigmates du crime.
+Qu'on le tue.
+
+--Avant qu'il soit devenu criminel?
+
+--Oui. Au moins on lui évitera toute mauvaise action.
+
+Ce paradoxe terrible devient, quand on considère des misérables pareils
+à ceux qui ont _travaillé_ à Courbevoie, une vérité pratique et qu'on
+pourrait croire utile.
+
+En fait de _travailleurs_, qui ne travaillent pas, j'aime encore mieux
+ceux dont nous parlait si joliment l'autre jour M. Paulian, les
+mendiants, à propos desquels notre confrère Yvan de Woestine nous conte
+une bien jolie anecdote qu'il tenait de Villemessant.
+
+M. de Villemessant avait toujours des sous à même sa poche pour les
+donner aux mendiants, et, chaque matin, il en mettait un dans la sébille
+d'un aveugle qui stationnait sous une porte. Un jour il lui donna une
+pièce d'or de quarante francs qui s'était égarée dans les cuivres.
+S'apercevant de son erreur, il revint au pauvre, qui n'était plus à sa
+place, mais dont on lui indiqua le domicile, et qu'il trouva à déjeuner,
+en famille, dans une très proprette salle à manger. Le but de la visite
+exposé, l'aveugle plongea les mains dans un sac en disant: «Je n'ai pas
+encore fait ma caisse; permettez que je cherche... Ah! la voilà, en
+effet.» Et il sortit la pièce d'or, qu'il tendit du côté de
+Villemessant. Celui-ci avait déjà fait deux pas pour se retirer, lorsque
+le mendiant le rappela en ces termes:
+
+--Hé, monsieur, c'est un sou que vous me devez.
+
+Ah! que nous avons de chemin à faire avant d'avoir cultivé comme il faut
+la plante humaine.
+
+Je vais prêcher. Je m'arrête. Laissons là gredins et mendiants et allons
+au vent de mer, respirer un peu d'air pur! La mer! Elle serait parfaite
+si elle n'avait pas la plage pour correctif et pour bordure l'inévitable
+tout Paris que l'on fuit ici pour le retrouver là-bas. Il est vrai qu'on
+a l'air de le fuir peut-être simplement pour avoir l'occasion de le
+retrouver.
+
+Rastignac.
+
+
+
+LE PANAMA
+
+Une instruction judiciaire est ouverte contre les membres du conseil
+d'administration du canal de Panama. Lundi M. de Lesseps a été
+interrogé, au Palais de Justice, par M. le conseiller Prinet. Voilà donc
+un homme qui a connu toutes les vanités des gloires officielles et tous
+les orgueils, plus légitimes, de la popularité, qui est grand-officier
+de la Légion d'honneur, dignitaire de tous les ordres de l'Europe,
+académicien, qu'on a appelé «le grand Français» dans les journaux, et,
+ce qui est plus caractéristique encore, «le père Lesseps» dans les
+faubourgs; et cet homme, à quatre-vingts ans passés, s'assied, dans le
+cabinet d'un magistrat instructeur, sur la chaise où se sont assis les
+banquiers véreux arrêtés sur la route de Bruxelles!
+
+Sans préjuger le dénouement de cette lamentable affaire, on peut lui
+trouver déjà quelque chose de tragique dans sa banalité. Cette froide
+mise en scène du Palais de Justice, le cabinet sévère des juges
+d'instruction, la présence du greffier, qui a cent fois entendu les
+mêmes questions et les mêmes réponses, à peine tiré de son indifférence
+professionnelle par la grandeur du personnage qu'il a devant lui, le
+va-et-vient monotone du gendarme dans le long et sombre corridor; tout
+ce qu'on peut évoquer ajoutera à l'impression et au regret causés par
+cette nouvelle de la poursuite. Mais on se dit aussi dans le public que,
+pour en venir là, il faut y avoir été contraint par l'irrégularité
+flagrante de l'affaire.
+
+Cette affaire de Panama tournant mal, j'imagine qu'on en eût pris son
+parti dans l'opinion, si elle avait été liquidée à temps. On s'en fût
+consolé comme d'un beau rêve évanoui. On en eût peu voulu à M. de
+Lesseps de s'être trompé. Ce qui a tout gâté, c'est l'optimisme entêté
+de son entourage, persuadé de bonne foi, je l'espère, que M. de Lesseps
+devait réussir encore, ainsi qu'il le pensait lui-même, ayant dans son
+étoile une confiance aveugle d'Oriental fataliste. C'est cet optimisme
+qu'on a voulu faire partager au public par tous les moyens. On a marché,
+marché quand même, dissimulant la vérité, sans doute avec l'espoir
+qu'elle serait plus belle le lendemain. On est demeuré dans cet état
+d'esprit du joueur qui tient le point sur le coup qu'il a perdu, s'il
+lui reste de quoi en essayer un autre qu'il compte gagner.
+L'entraînement est venu, menant aux procédés illicites, faisant oublier
+les prescriptions de cette terrible loi sur les Sociétés, loi
+constamment violée, qu'on ne songe guère à appliquer aux affaires
+triomphantes, mais qui est un glaive toujours nu que la justice jette
+dans la balance des vaincus!
+
+ *
+ * *
+
+Dans le cas présent, je suis persuadé qu'on eût souhaité ne pas
+poursuivre. M. de Lesseps est un «sympathique» par ses défauts aussi
+bien que par ses qualités. S'il n'a pas eu l'idée première, l'invention
+du percement de l'isthme de Suez, qui appartiennent aux Saint-Simoniens
+campés en Égypte en 1832, la foule lui attribue le mérite, et il a eu la
+gloire incontestable d'avoir mené à bien la plus grande affaire de notre
+temps. Pour y arriver, il montra une vitalité prodigieuse, une
+indomptable fermeté. D'esprit simpliste (ce sont ces esprits que la
+foule comprend le mieux et aime le plus), il concluait volontiers du
+succès de Suez au succès assuré de toute entreprise semblable. On avait
+creusé le sable, on couperait des montagnes, voilà tout. Dans
+l'exécution même du projet de Panama, il voulait, forçant une fois de
+plus la nature, le faire par les moyens simples, par la voix droite,
+abordant de front les obstacles au lieu d'essayer de les tourner. Ceci
+avait une grandeur qu'on vit d'abord et des dangers qu'on ne connut
+qu'ensuite. Au début l'imagination du public, fier du succès du Suez et
+enrichi par lui, se fit la complice de ce qu'il pouvait y avoir
+d'illusion dans la conception de Panama.
+
+De cette complicité de la première heure, il est resté quelque chose.
+C'est d'elle que vient ce sentiment de douloureux étonnement que nous
+avons éprouvé à l'annonce des poursuites, prévues pourtant et
+impossibles à éviter. On se dit, tout d'abord, que si quelque chose
+pouvait être sauvé, l'action judiciaire n'y aidera pas. Les
+responsabilités pécuniaires qui pourraient être établies ne serviront de
+rien. Qu'est-ce que quelques millions récupérés, si on les récupère, en
+présence du milliard et demi englouti dans l'entreprise? Une goutte
+d'eau dans la mer... Et puis, c'est un peu de notre gloire qui s'en va.
+C'est une faillite morale aussi grande que la faillite matérielle. C'est
+le déshonneur frappant un vieillard qui a encore assez de force pour en
+sentir les douleurs, s'il n'a plus assez d'énergie et de verdeur pour
+les prévenir. M. Quesnay de Beaurepaire, qui est un romancier et un
+auteur dramatique, nous dira peut-être un jour ce qu'il a éprouvé,
+lorsqu'il lui a fallu une fin au roman et au drame industriel et
+financier de Panama. On devine ses hésitations, ses regrets, son
+chagrin.
+
+Mais la justice égalitaire n'admet pas de déni. Le philosophe, en ses
+jugements, peut faire la différence entre les irrégularités qui naissent
+de l'illusion, de la négligence, de l'excès de confiance en soi, et
+celles qui naissent de la fraude préméditée et voulue. La justice n'a
+pas le droit de faire cette différence. Sollicitée il faut qu'elle
+agisse. Son abstention deviendrait de la complicité et ferait peser sur
+elle et sur l'État, au nom de qui elle agit, une responsabilité morale
+qui serait trop lourde à porter.
+
+Dégager la responsabilité morale des uns, faire la part des mêmes
+responsabilités chez les autres, c'est tout le procès. Il s'y agit bien
+moins de débattre des intérêts, qui paraissent irrémédiablement
+compromis et que le débat judiciaire ne sauvera pas, que de donner une
+satisfaction à la conscience publique, inquiète de cet effondrement et
+désireuse d'en savoir toutes les causes. Vaguement, on entrevoit déjà
+que les difficultés techniques, que les erreurs d'appréciation sur la
+nature et la dépense des travaux ne sont pas les seules raisons de la
+catastrophe. On devine sans peine une administration imprudente, un
+entourage, fanatisé par le nom de M. de Lesseps et son précédent succès,
+se disant que, l'affaire devant réussir, les moyens importent peu. Il y
+a des généraux qui ont gagné des batailles ou enlevé des places par des
+coups hardis qui, s'ils eussent échoué, les auraient conduits devant le
+conseil de guerre. Puis l'entreprise de Panama a vite acquis, à l'heure
+même où les difficultés naissaient, un caractère financier que celle de
+Suez n'avait pas eu, au même degré en tout cas. L'affaire, ne se
+soutenant pas d'elle-même, a été soutenue, à la Bourse et ailleurs, au
+prix de gros sacrifices. Peut-être quelques-uns de ceux qui étaient à sa
+tête se sont-ils trop souvenus de la sagesse politique de La Fontaine et
+de la fable du chien qui, après avoir essayé de défendre le dîner de son
+maître contre une bande de chiens affamés, se décide à en prendre sa
+part, la plus large qu'il peut. On a vu, en tout cas, les marchés avec
+les ingénieurs et les entrepreneurs se faire de plus en plus onéreux, à
+mesure que l'espoir diminuait de mener à bien l'oeuvre commencée. On a
+vu ces marchés résiliés, repris, cédés, dans de mauvaises conditions,
+avec des indemnités consenties, des matériels rachetés, des concours
+presque uniquement nominaux chèrement acquis. Bref, à mesure que les
+choses allaient plus mal, on a pratiqué à la fois une politique de
+faiblesse et une politique de risquons-tout.
+
+ *
+ * *
+
+Sur qui, maintenant, pèseront les responsabilités? Qui accusera-t-on
+justement d'avoir appliqué à l'entreprise du Panama le système des
+«petits paquets», au lieu de l'abandonner si elle devait être
+abandonnée, alors que les ruines étaient moins profondes, ou bien de
+mettre plus nettement le public au courant des nécessités qui pesaient
+sur elle et des sacrifices qu'on devait lui demander? Ce sera moins,
+j'imagine, M. de Lesseps vieilli, déifié, devenu une sorte de Victor
+Hugo de l'industrie, devant qui la vérité dite ressemblait à un
+blasphème proféré, que ceux qui l'ont entouré et ont propagé des
+illusions qui devaient les avoir quittés.
+
+La presse a joué, ainsi que la politique, un grand rôle dans cette
+affaire. On ne pense pas que ce rôle ait été bon. La presse, trompée
+elle-même ou se trompant, soit de bonne foi, soit volontairement, a trop
+encouragé des espérances cruellement déçues aujourd'hui. Elle n'a vu,
+elle n'a montré en tout cas, que le côté qu'on pourrait appeler le côté
+poétique de l'entreprise. Elle a fait vibrer la corde nationale jusqu'à
+la briser, célébré la grandeur du but poursuivi, négligé de s'enquérir
+d'assez près des moyens dont on disposait pour l'atteindre,
+entraîné--c'est incontestable--les petits capitaux qui voulaient et
+devaient rester prudents. Les journaux ont été les complices de
+l'illusion entretenue longtemps sur la situation du Panama.
+Quelques-uns, rares, avaient bien fait entendre un cri d'alarme ou
+s'étaient abstenus. Mais c'est le petit nombre. Il faut ajouter, ce qui
+est triste à dire, mais ce qu'on doit savoir aussi, que, parmi ceux qui
+ont donné le champ à la critique, beaucoup, plus qu'on n'oserait dire,
+n'ont parié que pour faire chèrement acheter leur silence. A mesure que
+les plaies devenaient plus saignantes, on payait de plus en plus, non
+plus pour les guérir, mais pour les cacher. Nulle affaire peut-être, en
+ces temps, n'a été exploitée par la presse à un degré égal. Le Panama a
+eu le triste mérite de faire naître par centaines ces singuliers
+organes, à publicité intermittente, qui paraissaient quinze jours avant
+une émission ou une assemblée d'actionnaires, pour disparaître quelques
+jours après! Les concours, même non désintéressés, n'ont pas coûté aux
+actionnaires autant que les attaques arrêtées. La presse a donné, ici,
+une preuve de sa puissance considérable, et aussi cette idée fâcheuse
+que cette puissance n'était pas toujours bien employée. La chute du
+Panama, les poursuites contre ses administrateurs, atteignent la presse
+autrement même que dans ses intérêts matériels.
+
+Ce qu'on peut et ce qu'on doit dire, sans crainte d'être taxé de
+complaisance, c'est que la chute du Panama ne saurait causer que du
+chagrin, même à ceux qui l'avaient prévue depuis assez de temps, et que
+les poursuites contre les administrateurs, si imposées qu'elles soient à
+la justice, ne sauraient exciter qu'un sentiment de mélancolique regret.
+Il est triste toujours de voir s'évanouir un beau rêve, fût-il peu
+raisonnable, et de voir disparaître une renommée éclatante. Avec quelle
+amertume M. de Lesseps et ceux qui le touchent de près doivent-ils
+songer aux jours d'autrefois, à ces luttes pour Suez où à trois ou
+quatre reprises tout parut perdu «fort l'honneur», resté intact, et aux
+triomphes définitifs qui vinrent bientôt après les plus redoutables
+crises! L'inauguration du canal de Suez, avec la souveraine des
+Français, fut véritablement un jour de gloire nationale. On avait vaincu
+la nature, on avait vaincu les résistances des hommes. Docile instrument
+du génie industriel et de l'adresse politique, l'argent avait accompli
+un projet qui remontait aux Pharaons de la vieille Égypte. Sans doute,
+on avait espéré une semblable journée en Amérique. Mais l'argent,
+instrument faussé cette fois, est demeuré impuissant. Waterloo a succédé
+à Austerlitz. La misère suprême, ce n'est pas tant la défaite que la
+façon dont elle est venue et les suites qu'elle a. La popularité de M.
+de Lesseps s'effondre devant une action judiciaire et devant des
+accusations dont il restera toujours quelque chose, quelle que soit
+l'issue du procès. Ou eût admis, je veux le répéter encore, l'aveu
+formel et complet d'une erreur dans l'affaire du Panama. Le public s'en
+fût pris de son déboire aux ingénieurs qui avaient étudié les lieux, et
+son admiration fût restée intacte vis-à-vis M. de Lesseps. Mais on lui
+pardonnera malaisément la ruine lentement venue par une situation
+longtemps dissimulée, les faiblesses et les audaces de son
+administration, encore que la justice suprême, pour la juger, doit se
+mettre dans l'état d'esprit où il a vécu, où on l'a fait vivre. Mais, si
+ventre affamé n'a pas d'oreilles, bourse vidée n'en a pas plus!
+
+
+
+[Illustration: LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUX.--Défilé des pénitents se
+rendant au monastère.--Dessin d'après nature de notre envoyé spécial, M.
+Kauffmann.]
+
+[Illustration: La cuisine de la «Fosada».]
+
+[Illustration: Chanoine manoeuvrant la masse d'armes de Roland.]
+
+[Illustration: La confession des pèlerins.]
+
+[Illustration: Un «carabinero» sous la pluie.]
+
+LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUX
+
+Chaque année a lieu, au mois de mai, un pèlerinage qui, par le décor
+dans lequel il se meut et la naïveté toute primitive qui préside à ses
+apprêts, est un des plus propres à nous reporter à ces siècles de foi où
+les routes se couvraient de pèlerins et où les églises regorgeaient de
+pénitents. C'est le pèlerinage au monastère de Roncevaux, que nous
+venons d'entreprendre à l'intention des lecteurs de l'_Illustration_ et
+que nous avons heureusement accompli, grâce à l'amabilité du consul
+d'Espagne à Saint-Jean. M. Aguirre.
+
+Roncevaux est trop célèbre pour que nous rappelions ici les souvenirs
+qui s'y rattachent. De Saint-Jean-Pied-de-Port, la route qui y conduit
+est des plus pittoresques qui se puissent voir. A Avrigny, un poste de
+_carabineros_ nous indique que nous sommes en terre espagnole. Bien
+pâles et bien piètrement vêtus, ces malheureux soldats, dont l'un
+s'abrite sous un vénérable _pépin_, fouetté par le vent et maugréant
+contre le service. Mais au premier rayon de soleil le pauvre diable aura
+tout oublié. Nous franchissons le col de Roncevaux à 1,100 mètres
+d'altitude, et, après avoir passé devant les ruines de la chapelle
+fondée par Charlemagne, nous arrivons devant le monastère. C'est un
+vaste bâtiment massif dominé par deux tours carrées, et dont l'église
+gothique renferme _Nostra senora de Roncevallos_, surchargée
+d'ornements.
+
+Dans la salle du chapitre nous admirons une merveilleuse Bible sur
+laquelle jadis prêtaient serment les rois de la Navarre. Un vigoureux
+chanoine qui nous accompagne nous montre les _masses d'armes_ de Roland
+(?) qui pèsent douze à quinze kilos chacune, et il les manoeuvre d'une
+façon effrayante pour nos têtes.
+
+Le lendemain matin nous sortons du couvent et allons sur la route pour
+voir l'arrivée des pèlerins. Revêtus d'une blouse noire en cotonnade ou
+en lustrine, serrée à la taille d'une cordelette, la tête recouverte
+d'une cagoule relevée par derrière, ils portent sur l'épaule une lourde
+croix formée de deux branches massives clouées l'une sur l'autre, et
+s'avancent lentement, précédés des alcades (maires) de leurs communes,
+ces derniers revêtus du long manteau municipal et armés de la badine de
+la Loi. Partis la veille au soir pour la plupart, ils ont fait ainsi, la
+croix sur le dos, jusqu'à 30 ou 40 kilomètres dans la montagne. La
+plupart de ces pèlerins sont des habitants des vallées voisines qui
+viennent là pour se couvrir de leurs fautes ou adresser leurs voeux à la
+vierge du monastère. Tous sont Espagnols.
+
+Après un repos d'une demi-heure les cris des alcades se font entendre.
+Brutalement, à coups de badine, il font former les rangs, et tous, les
+uns égrenant leur chapelet, les autres récitant des oraisons, s'avancent
+au pas accéléré; entre les deux files se tiennent le clergé et les
+femmes, mères ou soeurs des pénitents. C'est un spectacle fantastique.
+Notre dessin représente la procession au moment où elle passe devant
+l'ossuaire qui renferme les restes des compagnons de Roland.
+
+Quand nous pénétrons dans l'église, les pèlerins ont relevé leur
+cagoules et écoutent l'office divin appuyés sur leur croix ou prosternés
+contre terre. Vers la fin de la messe a lieu la confession: les divers
+confessionnaux sont pris d'assaut; le pénitent, debout, s'incline vers
+le prêtre, qui le tient embrassé en lui couvrant la tête de son camail,
+puis il va communier.
+
+Immédiatement après, les pèlerins, laissant leur croix dans l'église et
+enlevant leurs costumes de pénitents, se mettent en devoir de dévorer
+leur premier repas, qu'ils ont bien gagné. La _posada_ (auberge), située
+près du monastère, est envahie, et sa cuisine offre le plus pittoresque
+des spectacles. Autour de son immense cheminée, où brûlent d'énormes
+branches de chênes, bout le _putcherro_ (pot-au-feu) traditionnel, et
+mijotent ou rôtissent les quartiers de viande et les mets les plus
+variés dans des récipients de toutes formes. Sur des bancs ou des
+tabourets se chauffent les pèlerins; mendiants, carabiniers, filles
+d'auberge, se pressent, circulent, crient, gesticulent, fument, mangent,
+boivent, dans une atmosphère épaisse, puante d'huile rance et d'ail, et
+dans une demi-obscurité que rend plus sombre encore la couche de suie
+dont les murs sont tapissés.
+
+La procession, au retour, s'effectue dans le même ordre et refait dans
+la journée les 30 ou 40 kilomètres de la nuit précédente.
+
+P. Kauffmann.
+
+[Illustration: Le retour des pénitents.]
+
+
+
+NOS SAISONS ET LA TEMPÉRATURE
+
+On aimerait quelquefois n'avoir pas si complètement raison. Sans doute,
+le triomphe donne toujours au coeur une sensation d'une certaine saveur
+fort agréable, et j'avoue, sans fausse modestie, que je n'ai pas été
+fâché de voir les événements météorologiques continuer de prouver
+l'abaissement de température signalé par moi, sous ma propre
+responsabilité, et donner ainsi le démenti le plus formel à ceux qui
+m'avaient contredit. J'aurais peut-être quelque droit à jouir de mon
+triomphe et à imprimer ici en lettres majuscules les noms de mes
+contradicteurs, dont l'un surtout mériterait grandement le pilori. Mais
+soyons généreux! La science doit être, avant tout, impersonnelle, et ce
+qui nous intéresse, ce ne sont point les opinions des hommes, mais les
+faits. La question posée ici est assurément la plus grande actualité
+scientifique de l'année, et, comme nous le remarquions tout à l'heure,
+il eût été de beaucoup préférable que les événements ne me donnassent
+pas si complètement raison. Une année sans printemps, ce n'est gai pour
+personne, sans compter les pertes de l'agriculture, les inondations, les
+grippes et tout ce qui s'en est suivi. Le thermomètre et le baromètre
+ont fait perdre cent mille francs à la journée du Grand-Prix de Paris,
+un million au seul département de Seine-et-Oise dans la seconde semaine
+de juin, plusieurs centaines de millions à l'ensemble de la France. Et
+puis, l'absence du soleil, les nuages, le froid et la pluie répandent
+dans l'atmosphère une sorte de spleen universel. Oui, j'aimerais
+beaucoup mieux avoir eu tort.
+
+L'été nous dédommagera-t-il de ces froids interminables? Rien ne le
+prouve. En général, même, contrairement à ce que le sentiment des justes
+compensations devrait faire espérer, les hivers les plus rigoureux ont
+été suivis d'étés froids et humides. Ce n'est pas rassurant du tout, et
+il faudrait un changement radical de régime pour nous ramener les
+chaleurs torrides dont on semble avoir perdu le souvenir. Ce changement
+se produira-t-il? Sans doute quelque jour, mais le plus tôt serait le
+meilleur. Ces jours derniers encore, j'ai eu la curiosité de placer un
+thermomètre à minima sur le gazon d'une pelouse, librement exposé au
+rayonnement nocturne. Dans la nuit du 12 au 13 juin, il est descendu à
+0°, 8! Et nous sommes au solstice d'été, et non au pôle, mais à
+Paris--ou à Juvisy--à la latitude de 48°.
+
+Il ne sera pas sans intérêt d'examiner en détail cette situation
+climatologique si curieuse, dont nous sommes les victimes depuis
+plusieurs années.
+
+Les chiffres ont souvent un certain air rébarbatif qu'ils ne méritent
+certainement pas. On les accepte assez volontiers lorsqu'il s'agit de
+compter des sommes à recevoir, et, selon toute probabilité, un rentier,
+un commerçant, un homme d'affaires, qui alignent des colonnes de
+chiffres dans un but intéressé, ne les trouvent jamais assez longues.
+Pourquoi n'envisage-t-on pas du même oeil les données d'un thermomètre?
+Il est clair, cependant, que les termes vagues de froid ou de chaud ne
+sont pas assez précis pour être satisfaisants, et que si nous voulons
+nous rendre compte de ce fait si remarquable de l'abaissement de la
+température depuis plusieurs années, ce sont les chiffres exacts du
+thermomètre qu'il faut savoir comparer entre eux.
+
+Les directeurs de tous les observatoires de l'Europe ont confirmé pour
+chacun de leur pays ce que j'avais signalé pour la France, et ce que M.
+Lancaster avait, de son côté, signalé pour la Belgique. Ceux d'entre nos
+lecteurs qui tiennent à savoir exactement à quoi s'en tenir sur la
+question seront sans doute satisfaits de posséder ici les données du
+sujet, et ce sera là, nous l'espérons, une excuse suffisante pour
+l'aspect peu littéraire et encore moins artistique des nombres que nous
+allons exposer. Mais ces chiffres sont plus significatifs que toutes les
+phrases.
+
+Commençons par Paris.
+
+La température normale de Paris (campagne: Saint-Maur) est de 10° 1.
+
+Voici celle des six dernières années:
+
+ Différence
+ 1885 9º 9 -0º 2
+ 1886 10º 2 +0° 1
+ 1887 8º 8 -1º 3
+ 1888 8º 9 -1º 2
+ 1889 9° 5 -0º 6
+ 1890 9º 3 -0° 8
+
+Les six années sont au-dessous de la normale, à l'exception de 1886, qui
+est très légèrement supérieure. La moyenne de l'abaissement des quatre
+dernières années est 0° 98.
+
+Marseille.--La température normale à l'observatoire de Marseille est 14°
+2. Voici celle des six dernières années:
+
+ Différence.
+ 1885 14° 3 +0° 1
+ 1886 14° 3 0º 0
+ 1887 13° 1 -1º 1
+ 1888 13º 4 -0º 8
+ 1889 13º 4 -0º 8
+ 1890 13º 5 -0º 7
+
+Les quatre dernières années sont au-dessous de la normale, d'une moyenne
+de 0º 85.
+
+Arles.--La moyenne normale est, à Arles, de 14° 8 (Observations de M.
+Cornillon). Les dernières années ont été:
+
+ Différence.
+ 1885 11º 2 -0º 5
+ 1886 11º 3 -0º 5
+ 1887 13º 3 -1º 5
+ 1888 13º 3 -1º 5
+ 1889 13º 2 -1º 6
+ 1890 13º 5 -1º 3
+
+Toutes ces six années sont inférieures à la normale. La moyenne du taux
+de refroidissement des quatre dernières est 1° 5.
+
+Perpignan.--Le refroidissement moyen des quatre dernières années est de
+1° 7.
+
+Semur (Côte-d'Or).--Observations de M. Creuzé. Température moyenne: 10°
+8.
+
+ Différence.
+ 1885 10º 3 -0º 5
+ 1886 10º 1 -0º 7
+ 1887 9° 0 -1º 8
+ 1888 9° 4 -1º 4
+ 1889 9° 5 -1º 3
+ 1890 9º 3 -1º 4
+
+Température en baisse pour toutes les années. Moyenne de l'abaissement
+des quatre dernières: 1° 5.
+
+Nous pourrions citer beaucoup d'autres stations françaises. Les
+témoignages qui précèdent suffisent pour constater le fait de la manière
+la plus irrécusable. La conclusion est que, depuis six ans, et surtout
+depuis quatre ans, la température est en baisse sur toute la surface de
+la France. Cette diminution s'exerce à peu près sur tous les mois de
+l'année; mais c'est au printemps surtout que les mois sont au dessous de
+ce qu'ils devraient être.
+
+Le témoignage est le même en Belgique. M. Lancaster, le savant et
+laborieux météorologiste de l'Observatoire de Bruxelles, a relevé les
+différences suivantes. Température moyenne normale: 10° 3.
+
+ Différence.
+ 1885 10º 0 -0º 3
+ 1886 10º 5 +0º 2
+ 1887 9° 1 -1° 2
+ 1888 8º 9 -1º 4
+ 1889 9º 8 -0º 5
+ 1890 9° 6 -0º 7
+
+La moyenne de l'abaissement depuis quatre ans est 0° 95.
+
+Mêmes témoignages en Angleterre qu'en Belgique et en France. M. William
+Ellis, directeur, du service météorologique de l'Observatoire de
+Greenwich, nous a adressé des observations montrant que _toutes les
+stations météorologiques de la Grande-Bretagne_ manifestent la même
+dépression thermométrique. Voici les chiffres de Greenwich, dont la
+température normale est 9° 7:
+
+ Différence.
+ 1885 9º 2 -0º 5
+ 1886 9º 3 -0º 4
+ 1887 8° 8 -0º 9
+ 1888 8º 7 -1º 0
+ 1889 9° 3 -0° 4
+ 1890 9º 2 -0º 5
+
+Les six années sont inférieures à la normale. La différence des quatre
+dernières est 0° 70.
+
+Allons en Espagne, nous constaterons les mêmes faits. La température
+moyenne de Madrid est 13° 5. M. Arcimis, directeur du bureau
+météorologique, nous a envoyé pour la période sur laquelle nous avons
+appelé l'attention:
+
+ Différence.
+ 1885 12º 5 -1º 0
+ 1886 13º 0 -0º 5
+ 1887 13º 0 -0º 5
+ 1888 12º 1 -1º 4
+ 1889 12º 9 -0º 6
+ 1890 12º 7 -0º 8
+
+Comme en Angleterre, ces six années sont au-dessous de la normale. La
+moyenne des quatre dernières donne -0° 80.
+
+Si nous examinons l'Italie, nous obtenons les résultats suivants pour
+Turin (M. Balbi), Rome (M. Tacchini) et Naples (M. Fergola):
+
+Turin. Normale: 12°, 1.
+
+ Différence.
+ 1885 11º 8 -0º 3
+ 1886 12º 6 +0º 5
+ 1887 11º 6 -0º 5
+ 1888 11º 1 -1º 0
+ 1889 11º 4 -0º 7
+ 1890 11º 3 -0º 8
+
+L'année 1886 a été moins froide, mais très pluvieuse. Les quatre
+dernières années donnent comme moyenne:-0° 75.
+
+Rome. Normale: 15° 3.
+
+ Différence.
+ 1885 15º 8 +0º 5
+ 1886 15º 6 +0º 3
+ 1887 15º 2 -0º 1
+ 1888 15º 1 -0º 1
+ 1889 14º 9 -0º 4
+ 1890 14º 9 -0º 4
+
+Moyenne des quatre dernières années: -0º 25.
+
+Naples. Normale: 16° 2.
+
+ Différence.
+ 1885 16º 9 +0º 7
+ 1886 16º 5 +0º 3
+ 1887 15º 8 -0º 4
+ 1888 15º 4 -0º 8
+ 1889 15º 3 -1º 0
+ 1890 15º 1 -1º 0
+
+Moyenne des quatre dernières années: -0° 80.
+
+On le voit, l'Italie, du nord au sud, tient le même langage que
+l'Espagne, la France, l'Angleterre et la Belgique. Milan fait exception
+pourtant, peut-être à cause de sa situation topographique. Continuons
+notre examen, et, d'Italie, passons en Autriche. Voici Vienne, Budapest
+et Prague qui vont nous répondre.
+
+Vienne. Normale: 9° 3.
+
+ Différence.
+ 1885 9º 3 0º 0
+ 1886 9º 2 -0º 1
+ 1887 8º 5 -0º 8
+ 1888 8º 3 -1º 0
+ 1889 8º 9 -0º 6
+ 1890 8º 9 -0º 4
+
+Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 70.
+
+Buda-Pesth. Normale: 10° 5.
+
+ Différence.
+ 1885 10º 4 -0º 1
+ 1886 10º 3 -0º 2
+ 1887 9º 5 -1º 0
+ 1888 9º 0 -1º 5
+ 1889 9º 5 -1º 0
+ 1890 10º 1 -0º 4
+
+Toujours même témoignage. La moyenne de la différence des quatre
+dernières années est de -0° 98.
+
+Prague. Normale: 8° 9.
+
+ Différence.
+ 1885 9º 2 +0º 3
+ 1886 9º 3 +0º 4
+ 1887 8º 2 -0º 7
+ 1888 8º 2 -0º 7
+ 1889 8º 7 -0º 2
+ 1890 8º 7 -0º 2
+
+Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 45.
+
+Prenons maintenant l'Allemagne, avec Berlin, Munich, Carlsruhe et
+Hambourg. Mais, pour ne pas abuser des chiffres, malgré leur valeur
+intrinsèque que rien ne peut remplacer, considérons seulement les
+différences fournies par la moyenne thermométrique des quatre dernières
+années. Nous trouvons respectivement pour chacune de ces villes: Berlin
+-0° 75; Munich -1°4; Carlsruhe -1° 75; Hambourg -1° 3.
+
+Si nous allons plus loin, en Danemark, en Suède, en Norwège, en Russie,
+les observations de Copenhague, Christiania, Stockholm, Cracovie,
+Saint-Pétersbourg, Moscou, indiquent des différences d'autant moins
+sensibles que l'on s'éloigne davantage de la France. M. Adam Taubsen,
+directeur de l'Institut danois, a bien voulu nous envoyer les
+observations faites à Landbokojskoles, près Copenhague, et à Tarm, à
+l'ouest, dans le Jutland: elles sont légèrement au-dessous de la
+normale, mais à peine. M. H. Mohn, directeur de l'Institut
+météorologique norvégien, nous a adressé les observations faites à
+Christiania: elles sont également voisines de la normale, et même
+légèrement supérieures en ces deux dernières années. Plus loin encore, à
+Bodo et Haparanda, la température a été supérieure à la moyenne normale.
+
+L'ensemble de ces comparaisons établit, sans que le moindre doute puisse
+subsister dans aucun esprit, que depuis six ans, et surtout depuis
+quatre ans, le climat de l'Europe presque entière, à l'exception
+seulement de l'extrême-nord et du nord-est, subit une température
+inférieure à la normale. La France, l'Angleterre, la Belgique,
+l'Espagne, l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne traversent une période
+froide.
+
+C'est là un fait aussi incontestable que la lumière en plein midi et qui
+intéresse autant l'agriculture et la santé publique que la science pure.
+
+Grâce aux progrès sociaux, notre regard peut facilement embrasser
+aujourd'hui sous un même coup d'oeil l'ensemble de l'Europe, et nous
+pouvons juger les faits tout autrement que si nos connaissances étaient
+limitées à la France seule. Nous savons que la température a baissé;
+mais nous savons en même temps que l'abaissement n'est pas le même pour
+tous les pays, qu'il y a une région de minimum, autour de laquelle les
+différences vont en diminuant, et qu'au-delà d'une certaine zone ces
+différences n'existent plus.
+
+Cette distribution des températures nous prouve que la cause du
+refroidissement actuel n'est pas générale, que, par exemple, elle ne
+réside pas dans le Soleil, qu'il ne faut pas la chercher non plus dans
+l'ensemble de la surface terrestre, mais qu'elle est localisée à la
+région que nous venons de signaler. Il en a été de même pour les froids
+si rigoureux de l'hiver dernier: la température a été très douce en
+Islande, en Sibérie, aux États-Unis, etc.
+
+Si nous classons les stations dans l'ordre décroissant des différences
+observées (moyennes des quatre dernières années) nous formons le petit
+tableau suivant:
+
+ Perpignan -1º 7
+ Carlsrühe -1º 7
+ Arles -1º 5
+ Semur -1º 5
+ Munich -1º 4
+ Cap Saint-Mathieu (Finistère) -1º 3
+ Hambourg -1º 3
+ Paris -1º 0
+ Bruxelles -1º 0
+ Budapest -1º 0
+ Marseille -0º 9
+ Naples -0º 8
+ Madrid -0º 8
+ Berlin -0º 8
+ Turin -0º 7
+ Greenwich -0º 7
+ Vienne -0º 7
+ Prague -0º 5
+ Rome -0º 3
+
+Sans doute, la situation topographique des différents points, leur
+altitude, le régime des vents régnants, ont joué un certain rôle dans
+ces différences. Mais le fait général n'en est pas moins évident. La
+France entière est actuellement sous un régime froid.
+
+Pareil fait s'est-il déjà présenté? L'Europe s'est-elle déjà trouvée
+pendant une série de plusieurs années consécutives sous un régime de
+refroidissement? J'ai publié dans l'_Atmosphère_ les températures
+observées chaque année à l'Observatoire de Paris depuis 1804; on y peut
+remarquer des années froides, telles que 1816, 1829, 1838, 1855, 1860,
+1879, mais on n'y remarque aucune série de cinq, quatre ou même
+seulement trois années de suite particulièrement froides. Tout au plus
+pourrait-on grouper deux années, telles que 1829 et 1830, 1837 et 1838.
+La même absence de séries peut être constatée sur les données
+thermométriques de l'Observatoire de Bruxelles depuis 1833.
+
+Ainsi nous assistons à un fait climatologique exceptionnel et sans
+précédent. Est-ce à dire pour cela qu'il va se continuer encore pendant
+plusieurs années ou même s'accentuer davantage? Nous ne le pensons pas,
+mais il serait téméraire de rien affirmer.
+
+ *
+ * *
+
+Cet état de choses a remis en actualité la question déjà ancienne et si
+souvent agitée du refroidissement probable de nos climats. L'opinion
+populaire générale, qui a bien sa valeur ici, se déclare certainement en
+faveur d'un refroidissement. Que sont devenus nos printemps? Où est le
+soleil de mai? Où sont les pantalons blancs de la semaine de Pâques, les
+chapeaux de paille et les robes de mousseline? L'été lui-même ne
+semble-t-il pas devenir légendaire et se resserrer à deux mois tout au
+plus, juillet et août? Et la vigne, et le vin de l'île de France, que
+sont-ils devenus? Ne voyons-nous pas sous nos yeux certain arbres, par
+exemple le peuplier d'Italie, ne plus se plaire du tout dans nos régions
+dont ils faisaient l'ornement il y a encore trente ans?
+
+Des météorologistes fort sérieux nient absolument tout changement de
+climat. Il nous semble qu'ils n'ont pas étudié suffisamment la question.
+
+Remontons quelques siècles de l'histoire, si vous le voulez bien.
+
+On rapporte que Philippe-Auguste ayant voulu choisir parmi tous les vins
+de l'Europe celui qui ferait sa boisson habituelle, les vignerons
+d'Etampes et de Beauvais se présentèrent au concours. La charte ajoute,
+il est vrai, qu'on les rejeta. Mais est-il admissible qu'ils auraient eu
+l'audace de se présenter au concours si leurs produits avaient été aussi
+peu potables qu'aujourd'hui? Récolte-t-on, même actuellement, un vin
+quelconque à Beauvais?
+
+Henry IV, le fin gourmet, n'avait-il pas une certaine prédilection pour
+le vin de Suresnes?
+
+La ligne de _limite_ de la vigne peut être tracée aujourd'hui à travers
+les départements de l'Eure, Seine-et-Oise, Oise, Aisne, Marne, Meuse,
+Meurthe. Le fruit de Bacchus périclite de plus en plus, même au sud de
+ces départements, par exemple dans la Haute-Marne, dès que l'altitude
+est un peu élevée. Or, autrefois, la vigne était cultivée jusqu'à la
+Manche.
+
+De vieilles chroniques nous apprennent même qu'à une certaine époque la
+vigne était cultivée dans une grande partie de l'Angleterre, et qu'on y
+récoltait du vin. Maintenant, les soins les plus assidus, une exposition
+au midi et complètement abritée des vents froids, des espaliers,
+suffisent à peine pour amener à maturité quelques grappes de raisin. Le
+pommier même menace de déserter les vergers, où jadis mûrissait la
+vigne.
+
+Plusieurs anciennes familles du Vivarais ont conservé dans leurs titres
+de propriété des feuilles cadastrales qui remontent à l'année 1561. Ces
+feuilles indiquent l'existence de vignes productives dans des terrains
+élevés de six cents mètres au-dessus du niveau de la mer et où,
+maintenant, pas un seul raisin ne mûrit, même dans les expositions les
+plus favorables. Pour expliquer ce fait, il faut admettre qu'en Vivarais
+les étés étaient autrefois plus chauds que de nos jours.
+
+Cette conséquence est confirmée, quant à la partie du même pays où la
+vigne est encore cultivée, par un document également démonstratif, mais
+d'une nature différente. Avant la Révolution, le plus grand nombre des
+rentes foncières en vin devaient être payées en vins de premier trait de
+la cuve, au 8 octobre. Au seizième siècle, date de ces stipulations, la
+vendange était donc terminée dans le Vivarais à la fin de septembre. On
+la fait maintenant du 8 au 20 octobre.
+
+On lit dans l'histoire de Mâcon qu'en 1552 ou 1553 les Huguenots se
+retirèrent à Lancié, près de cette ville, et qu'ils y burent le vin
+muscat du pays. Le raisin muscat ne mûrit plus maintenant dans le
+Mâconnais à un degré qui permette d'en faire du vin.
+
+Un certain nombre de végétaux, qui prospéraient plus au nord, ont battu
+en retraite depuis le moyen-âge. Le citronnier ne se trouve plus dans le
+Languedoc, où il vivait alors, ni l'oranger dans le Roussillon.
+
+Il nous serait facile de multiplier considérablement ces exemples.
+Arago, qui les admet comme démonstratifs d'un changement de climat,
+attribue ce changement aux défrichements. «Le déboisement, la formation
+de larges clairières dans les forêts conservées, la disparition à peu
+près complète des eaux stagnantes, le défrichement de véritables
+steppes, dit-il, ont pour effet de rendre les étés moins chauds et les
+hivers moins froids; comme on le constate aux États-Unis.»
+
+Cette cause a-t-elle agi à ce point en France et en Angleterre pour
+amener une modification réelle du climat? Nous ne partageons pas ici
+l'opinion de l'illustre astronome, car c'est surtout antérieurement au
+seizième siècle que les moines ont opéré les défrichements les plus
+considérables.
+
+Nous avons sous les yeux trop de témoignages évidents en faveur du
+refroidissement de nos printemps et de nos étés pour ne pas l'admettre,
+témoignages si nombreux, en vérité, qu'ils pourraient faire l'objet d'un
+volume. Les météorologistes qui se refusent à admettre un fait aussi
+clair sont tout simplement des aveugles.
+
+Mais quelle en est la cause? Cette cause pourrait bien être tout
+astronomique.
+
+La Terre, en circulant autour du Soleil, ne décrit pas une
+circonférence, mais une ellipse dont l'astre du jour occupe un des
+foyers.
+
+A l'une des extrémités de cette ellipse, elle est plus proche du Soleil
+qu'à l'autre, de 1/30, ou de 5 millions de kilomètres environ. Il en
+résulte que l'hémisphère terrestre exposé à l'astre radieux reçoit un
+quinzième plus de chaleur dans la première position que dans la seconde.
+
+La Terre passe à la première position (au périhélie) le 1er janvier, et
+à la seconde (à l'aphélie) le 1er juillet. Les étés de nos hémisphères
+arrivent donc dans la section de l'orbite la plus éloignée du Soleil.
+
+En l'an 1248 de notre ère, la Terre passait au périhélie le jour du
+solstice d'hiver, tandis que maintenant elle y passe onze jours plus
+tard. A cette époque, nos étés ont été les moins chauds qu'ils puissent
+être, puisqu'ils arrivaient au point de l'orbite le plus éloigné du
+Soleil, et nos hivers étaient aussi les moins froids qu'ils puissent
+être. Depuis cette époque, nos étés tendent à devenir plus chauds et nos
+hivers plus froids par cette cause, quant aux points extrêmes.
+
+Mais, en raison même de cette ellipticité de l'orbite terrestre, le
+mouvement de notre planète le long de cette ellipse varie en raison du
+carré de la distance, précisément comme la lumière et la chaleur. La
+Terre marche moins vite en été, plus vite en hiver. Il en résulte que du
+21 mars au 21 septembre, notre planète, restant plus longtemps exposée
+au Soleil que du 21 septembre au 21 mars, reçoit juste dans les deux
+moitiés de l'orbite la même quantité de chaleur. Le printemps et l'été
+réunis durent 186 jours 11 heures; l'automne et l'hiver 178 jours 19
+heures.
+
+Jusqu'en l'an 1248, la durée de l'été alla en augmentant. Depuis cette
+époque-là elle va en diminuant.
+
+Ces deux causes se compensent exactement quant à la quantité de chaleur
+reçue du Soleil par la Terre dans la moitié de chaque année.
+
+Mais est-ce seulement la quantité de chaleur reçue qui règle les
+températures? Nous pourrions poser ici la question d'Adhéinmar:
+_N'est-ce pas plutôt la quantité de chaleur conservée?_
+
+Or, actuellement, notre pôle boréal a 4475 heures de jour et 4291 heures
+de nuit. La différence est de 184 heures. Cette différence
+d'illumination solaire de 184 heures de surcroît chaque année sur le
+rayonnement nocturne doit avoir pour conséquence de permettre au pôle
+nord, et à son hémisphère, de conserver plus de chaleur, de se refroidir
+moins que le pôle austral, en vertu de ce principe, que la chaleur
+augmente à mesure que les jours deviennent plus longs.
+
+Si l'on admet cette conséquence, notre hémisphère boréal, qui a eu son
+maximum de durée de saison chaude (équinoxe de printemps à équinoxe
+d'automne) en l'année 1248, va en se refroidissant depuis cette époque.
+Le surcroît des heures d'illumination solaire diminue.
+
+Il est possible que cet accroissement lent et graduel des heures de nuit
+ait une action, non point immédiatement directe sur nos thermomètres,
+mais sur les eaux superficielles qui constituent les courants de la mer
+et qui jouent un rôle considérable dans la distribution des
+températures. Les climats du globe ne sont pas du tout ce qu'ils
+seraient dans l'étendue de l'océan, qui recouvre près des trois quarts
+de la planète. Sans l'Atlantique, et surtout sans le gulf stream, Paris
+ne serait jamais devenu la capitale du monde: la Seine serait le Volga.
+
+Quoi qu'il en soit, notre climat se refroidit depuis le treizième
+siècle, et la cause de ce refroidissement pourrait être celle que nous
+venons d'indiquer.
+
+Il va sans dire que l'abaissement actuel et local de la température sur
+lequel nous avons appelé l'attention au début de cet article n'a rien de
+commun avec ce refroidissement séculaire. Autrement, nous n'en aurions
+pas pour longtemps! Nous avons vu qu'il se borne à l'Europe et ne sévit
+pas sur le nord. C'est une affaire de courants atmosphériques.
+
+En dehors de cette variation séculaire, il y a des périodes assez
+bizarres et anormales de chaleur et de froid. Nous traversons en ce
+moment l'une des plus curieuses, et en même temps l'une des plus
+désagréables, que l'on ait observées depuis l'invention du thermomètre.
+Faisons des voeux pour voir bientôt cesser ce déplorable abaissement de
+température qui sévit sur l'Europe depuis quatre, cinq et six ans.
+
+Camille Flammarion
+
+
+
+[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Vue prise en amont de
+la Birse.--Phot. Bulacher et Kling.]
+
+[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN, SUR LA LIGNE DU
+JURA-BERNE. Un train précipité dans la Birse, après la rupture du
+pont.--D'après les photographies de M. A.-J. Jungmann.]
+
+[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Vue prise en aval de la
+Birse.--Phot. Muller.]
+
+
+
+HISTOIRE DE LA SEMAINE
+
+La Semaine parlementaire.--Une des questions les plus importantes
+qu'avait à discuter la Chambre, au cours de son examen des tarifs
+douaniers, était certainement celle qui concerne l'industrie de la soie.
+Cette industrie constitue en effet, on peut le dire, une gloire
+commerciale de la France, et cette fois, si on laisse de côté les
+protectionnistes intransigeants, tout le monde était d'accord pour
+reconnaître que toute entrave mise à son développement était une
+atteinte grave portée aux intérêts du pays. Il ne faut donc pas
+s'étonner si l'entrée en franchise des soies grèges et des cocons
+étrangers a été votée à une forte majorité: 380 voix contre 137.
+
+Il est vrai qu'en cette circonstance la Chambre avait une liberté
+d'allure qu'elle n'a pas toujours dans ces sortes de questions. Elle
+n'avait pas à craindre de sacrifier outre mesure une autre branche de
+l'activité nationale, la sériciculture, car un projet, soumis en même
+temps à la Chambre et voté par elle, attribue des primes spéciales à
+ceux qui s'occupent de l'élevage du ver à soie. Tous les intérêts
+recommandables se trouveront donc ménagés. En somme, quant à présent,
+les Lyonnais l'emportent sur toute la ligne.
+
+--Si les questions ouvrières et sociales n'aboutissent pas à une
+solution satisfaisante, ce ne sera pas faute de les avoir examinées et
+discutées sous toutes leurs faces. Elles reviennent périodiquement à la
+Chambre, tantôt sous forme de projets de loi, tantôt sous forme
+d'interpellations. C'est par ce dernier procédé que MM. Dumay, Girodet
+et Baudin l'ont soulevée. Il s'agissait «des mesures que le ministre des
+travaux publics comptait prendre vis-à-vis de la Compagnie des
+houillères de Monthieu, qui a suspendu son exploitation en ne prévenant
+le personnel que huit jours à l'avance.»
+
+M. Yves Guyot, qui--il faut le reconnaître--est mis assez fréquemment
+sur la sellette, a pris la parole sur le ton quelque peu ironique: «Je
+vais répondre, a-t-il dit, à l'interpellation hebdomadaire, pour ne pas
+dire quotidienne.» Ce début a soulevé quelques murmures à
+l'extrême-gauche, mais, aux yeux de la majorité, il a été justifié par
+la facilité avec laquelle on met le Gouvernement en cause chaque fois
+que s'élève une difficulté entre ouvriers et patrons. Le ministre a
+ajouté que les actionnaires de la Compagnie étaient convoqués, et
+qu'aucune mesure ministérielle ne pouvait être prise avant le vote de
+l'assemblée générale. Le débat a été clos par l'ordre du jour pur et
+simple voté à une forte majorité.
+
+--Deux propositions de loi, l'une de M. Jacquemart, l'autre de M.
+Thellier de Poncheville, et toutes deux relatives à la saisie-arrêt du
+salaire des ouvriers et des appointements des employés, sont venues en
+première délibération. Mais aussitôt le ministre du commerce est monté à
+la tribune pour annoncer que le gouvernement préparait un projet de loi
+sur cette question, et demander par conséquent l'ajournement, de la
+discussion. La-dessus les auteurs des deux propositions protestent
+vivement, n'admettant pas que tout le travail fait par la commission ait
+été accompli inutilement, et cela pour attendre le projet du
+gouvernement qui ne sera pas prêt, avant longtemps. La Chambre s'émeut
+en présence de cette argumentation et repousse, par 310 voix contre 145,
+la demande d'ajournement du ministre. Mais celui-ci ne devait pas tarder
+à avoir sa revanche. En effet, dès le début, M. Grousset est monté à la
+tribune et, dans un discours très court, mais très décisif, il a
+démontré que le projet de ses collègues ne tenait pas debout au point de
+vue juridique. Force a été à la majorité de se de juger et de renvoyer à
+la commission ce projet mort-né.
+
+C'est là encore un exemple à l'appui de ce que nous disions la semaine
+dernière sur la légèreté avec laquelle sont rédigées nos lois depuis
+quelque temps. Cette fois on s'est aperçu à temps de l'imprudence qu'on
+allait commettre; mais il n'en est pas toujours ainsi et plus d'une fois
+c'est à l'application seulement qu'on a reconnu la défectuosité des
+textes législatifs adoptés par le parlement. Sans mettre un frein à
+l'initiative des membres de la Chambre, car ceux-ci n'y renonceraient
+pas facilement, il serait possible d'éviter pareil inconvénient, au
+moins dans une certaine mesure. Il existe en France un corps constitué,
+le Conseil d'État, qui est censé renfermer les jurisconsultes de
+profession les plus autorisés. Pourquoi ne ferait-on pas intervenir
+cette assemblée dans la préparation des lois, ne fût-ce qu'à titre
+consultatif? Il y aurait là une garantie, que l'on ne semble pas assuré
+de trouver auprès de nos législateurs.
+
+Un débat assez vif a eu lieu au sujet des manifestations qui ont eu lieu
+à Montmartre, à l'occasion de l'inauguration du monument du Sacré-Coeur.
+MM. Baudin, Ferroul et Duinay avaient déposé à ce sujet une demande
+d'interpellation. On connaît la thèse: le désordre a été causé par la
+police; s'il n'y avait pas eu d'agents, les manifestations auraient
+suivi leurs cours, paisiblement, et tout se serait passé le mieux du
+monde. Mais le malheur veut que lorsque ces citoyens inoffensifs se
+réunissent sur la voie publique, aussitôt des agents interviennent,
+frappent à tort et à travers et troublent ce calme parfait avec lequel
+les anarchistes témoignent ordinairement en public leurs convictions les
+plus chères. M. Constans a répliqué, et il l'a fait en termes qu'il
+n'est même pas nécessaire d'analyser, car on sait avec quelle énergie
+tranquille il démontre, toutes les fois que l'occasion s'en présente,
+que pour lui l'idée de république et de liberté n'entraîne nullement
+celle de désordre et de violence. Mais il a eu cette fois à opposer aux
+interpellateurs un argument de fait des plus piquants. La veille avait
+eu lieu une réunion à laquelle assistaient des anarchistes et des
+socialistes, deux groupes qui ne sont pas habitués à marcher d'accord.
+Il n'y avait là aucun de ces agents dont la présence ne fait qu'exciter
+les esprits et cependant, après quelques minutes de conversation, on en
+est arrivé à ce que M. Baudin appelle «les brutalités de la police.» On
+a échangé des coups et le combat n'a fini que faute de combattants,
+c'est-à-dire quand les orateurs, qui depuis longtemps avaient perdu
+l'illusion de pouvoir se faire entendre, ont manqué de chaises pour se
+les lancer réciproquement à la tête.
+
+L'ordre du jour pur et simple demandé par le ministre de l'intérieur a
+été voté à l'énorme majorité de 435 voix contre 70.
+
+L'agitation ouvrière: _Les grèves_--Le succès qu'a eu la grève des
+omnibus ne pouvait manquer d'avoir des conséquences. Ce sont d'abord les
+ouvriers et employés de chemins de fer qui ont eu l'idée de profiter du
+mouvement de sympathie que les cochers et conducteurs des voitures
+publiques avaient provoqué dans la population parisienne. Il s'agissait
+ici également d'un service dont tous les voyageurs sont à même de
+reconnaître le caractère pénible et ceux qui en ont la charge pouvaient,
+comme leurs camarades des omnibus, espérer l'intervention de l'État.
+Mais ce n'est pas chose aisée que de mettre en mouvement un personnel
+considérable comme celui des chemins de fer, et dans lequel figurent des
+corps de métier dont les intérêts ne sont pas toujours d'accord. La
+tentative n'a pas réussi cette fois, et la crise grave qu'aurait amenée
+un arrêt dans les transports par voie ferrée a été épargnée au pays.
+
+Les boulangers seront-ils plus heureux? A leur tour ils ont formulé
+cette menace terrible de la grève; mais, chose singulière, ce n'est pas
+en raison d'un défaut d'entente avec leurs patrons qu'ils ont songé à ce
+moyen redoutable de faire accepter leurs revendications. C'est aux
+bureaux de placement qu'ils en ont, et il est probable qu'ils ont
+raison, car les abus de ces intermédiaires ont été souvent signalés et
+reconnus. Mais est-il juste d'employer la grève pour réaliser une
+réforme qui peut être accomplie autrement? Dans une pétition
+comminatoire adressée à la fois à la Chambre et au conseil municipal,
+les ouvriers boulangers ont signifié qu'ils refuseraient le travail, si,
+dans un défiai de huit jours, les pouvoirs publics n'avaient pas pris
+les mesures nécessaires pour faire disparaître les bureaux de placement.
+Qu'arriverait-il si de pareilles sommations étaient écoutées? c'est à la
+Chambre et au conseil municipal lui-même de répondre. Mais, en admettant
+qu'on voulût y faire droit, le temps matériel manquerait, sans compter
+que, ce principe une fois admis, l'État serait tenu d'intervenir et
+deviendrait responsable des événements toutes les fois que son action
+serait réclamée, à tort ou à raison. Il y a là un abus, et ceux-là mêmes
+qui, dans la presse, sont le plus portés à soutenir les revendications
+ouvrières, ont estimé que les ouvriers boulangers faisaient fausse
+route.
+
+Ce n'est pas tout: Lyon, qui se donne volontiers le titre de seconde
+capitale de la France, devait avoir, comme Paris, sa grève de voitures
+publiques. Le personnel des tramways a refusé le travail et, toujours à
+l'instar de Paris, on a vu les scènes déjà connues se renouveler:
+attroupements aux dépôts, menaces et voies de fait pour empêcher les
+voitures de sortir, etc... C'est un peu trop, et on commence à se
+demander si les institutions établies en vue d'assurer aux ouvriers la
+liberté et le bien-être ne menacent pas de tourner à la dictature. La
+faculté de la grève est légitime, car c'est le seul moyen pour le
+travailleur d'obtenir les satisfactions auxquelles il peut légitimement
+prétendre, mais c'est à la condition qu'il sera permis à ceux qui ne
+partagent pas les vues de leurs camarades de continuer le travail. Ce
+n'est pas là contester à l'ouvrier l'exercice d'un droit qui lui est
+cher avec raison, c'est le lui assurer, et si l'État doit intervenir,
+c'est uniquement pour garantir aux deux partis en présence, les
+grévistes et les travailleurs, la liberté à laquelle ils ont droit les
+uns et les autres.
+
+Angleterre: le procès Gordon Cumming.--La presse anglaise, qui est fort
+prudente toutes les fois que l'honneur national est en jeu--on ne
+saurait le lui reprocher si elle n'exagérait les accents de la vertu
+révoltée quand elle a à signaler quelque défaillance à la charge des
+autres nations--a parlé d'abord avec la plus grande réserve des tristes
+incidents de Tranby Croit. Un des officiers les plus en vue de l'armée,
+accusé de tricher au jeu, et cela à la table où le prince de Galles en
+personne tient la banque, c'était un simple «Baccara-case.» On en est
+revenu de cette appréciation un peu sommaire des choses, et, quand on a
+vu, par les révélations faites au cours du procès, que tout le monde
+sortait compromis dans cette affaire scandaleuse, un revirement s'est
+produit dans l'opinion et l'événement, qui était d'abord du domaine de
+la chronique, a pris une portée plus grave et a été jugé par tous dans
+ses conséquences politiques.
+
+Certes, le peuple anglais est profondément attaché à sa monarchie et il
+serait absurde d'avancer que sa foi a été ébranlée; mais enfin le
+loyalisme gouvernemental a été mis à une rude épreuve, car, pour la
+première fois, le public était amené à juger l'héritier du trône et à se
+prononcer sur sa conduite. Or, si l'on se fonde sur les articles de la
+presse anglaise, le public a été vivement ému et a traduit ses
+impressions avec une sévérité que le prince n'a pas rencontrée en France
+même, où l'on pouvait cependant prendre sa revanche du dédain avec
+lequel sont dénoncés chaque jour, de l'autre côté du détroit, les vices
+dits français. Pendant que, dans notre pays, on se borne à sourire en
+soutenant--avec le souvenir d'Henri IV--que les princes bons vivants
+peuvent faire les meilleurs rois, les puritains d'Angleterre refusent
+d'admettre que le fils aîné de la reine cherche à se distraire des
+occupations toutes décoratives auxquelles le condamne la constitution.
+
+Il faut l'avouer, d'ailleurs, il était pénible d'apprendre tout d'un
+coup que le prince porte dans ses malles, quand il voyage, tout
+l'attirail nécessaire pour improviser une partie de baccara et il ne
+faut pas trop s'étonner si cette révélation seule a suffi à ébranler
+quelque peu cette foi dans les traditions monarchiques qui jusqu'ici a
+caractérisé l'Angleterre.
+
+Le partage de l'Afrique: le traité anglo-portugais.
+
+--La lutte engagée entre l'Angleterre et le Portugal au sujet de leurs
+possessions en Afrique a pris fin. Le traité signé à Londres a été
+ratifié par les Cortès et bientôt, les dernières formalités accomplies,
+la convention deviendra exécutoire.
+
+La ligne frontière des territoires respectifs des deux royaumes, au nord
+et au sud du Zambèze, demeure à peu près identique à celle qu'avaient
+tracée les négociateurs de l'an passé, à l'exception, naturellement, du
+crochet quelle doit décrire pour englober la vaste superficie concédée
+par delà le fleuve entre Tète et Jumbo. D'autre part, le Manicaland avec
+Mutassa, mais à l'exclusion du Massikessé, est définitivement attribué à
+l'Angleterre, en d'autres termes à la compagnie sud-africaine.
+
+Une commission mixte, dont la composition n'a pas été encore arrêtée, se
+rendra sur les lieux pour procéder au tracé détaillé et définitif.
+
+Chacune des deux puissances contractantes s'est engagée à reconnaître
+les concessions minières qui ont été légalement accordées sur son
+territoire ainsi qu'à respecter toutes les formes de la propriété
+privée. Tout litige relatif à des concessions ou domaines situés à
+trente milles de l'un ou l'autre côté de la frontière sera soumis, non
+pas à la juridiction ordinaire, mais à l'arbitrage. C'est là une sage
+précaution qui, vraisemblablement, ne sera pas inutile, car dans les
+possessions lointaines, là ou les droits des individus sont forcément
+mal définis, les conflits d'intérêts privés dégénèrent facilement en
+conflits internationaux. Il est donc prudent de convenir à l'avance
+qu'ils seront soumis à l'arbitrage, c'est-à-dire à une juridiction dont
+les sentiments de neutralité seront garantis.
+
+La solution n'est évidemment pas avantageuse pour le Portugal, mais
+c'est une solution et le gouvernement de Lisbonne a trop besoin de repos
+pour mettre l'ordre dans ses affaires financières ou commerciales pour
+qu'on ne le félicite pas d'avoir écarté cette grosse question, même au
+prix de quelques sacrifices.
+
+Nécrologie.--Le contre-amiral marquis de Montaignac, ancien ministre de
+la marine.
+
+Le vice-amiral Bosse, du cadre de réserve.
+
+Le contre-amiral Guérin-Duvivier.
+
+M. Bouthier de Rochefort, député de l'arrondissement de Charolles.
+
+Le comte de Recullot, ministre plénipotentiaire sous l'empire, grand
+croix de la Légion d'honneur.
+
+Mme Étienne, femme du sous-secrétaire d'État aux colonies.
+
+
+
+[Illustration: Le poste d'avertissement.]
+
+LE TRANSPORT DES CONTAGIEUX DANS PARIS
+
+Le conseil municipal de Paris s'est occupé cette semaine de la question
+de désinfection--désinfection des appartements, vêtements, linge,
+etc.--qui est si importante au point de vue de la santé publique. Déjà
+un grand pas avait été fait par l'établissement des stations de voitures
+pour le transport des contagieux.
+
+[Illustration: Le brancard formant lit.]
+
+Autrefois une mère, par exemple, qui avait à conduire à l'hôpital son
+enfant malade, sautait sans scrupule dans le premier fiacre qu'elle
+voyait passer. Il n'en est plus ainsi; la mère se rend à la station, et
+le directeur de cette dernière n'a plus qu'à se mettre au téléphone et à
+prévenir l'hôpital désigné:
+
+--La voiture des diphtériques sort; elle se rend rue Saint-Antoine, 28,
+où elle prend un enfant de cinq ans; elle sera à l'hôpital dans une
+heure et demie; prévenez l'interne de service qu'une opération est
+urgente.
+
+--Vous avez l'ordonnance du médecin?
+
+--Oui. La mère de l'enfant est venue me l'apporter elle-même.
+
+Je ne vous apprendrai rien en vous disant que ce service est appelé à
+diminuer dans des proportions énormes la mortalité par la contagion des
+maladies infectieuses, maladies dont vous et les vôtres pouvez prendre
+les germes dans les voitures de place, les omnibus, les tramways.
+
+Voici une mère accompagnée de son bébé. Elle hèle un cocher, saute en
+voiture. Cette voiture, une heure avant, conduisait à l'hôpital un
+enfant que le croup étouffait... Hélas! que de bébés respireront la mort
+dans cette voiture!
+
+C'est à ces dangers que les stations de voitures pour le transport des
+contagieux doivent nous arracher.
+
+Deux stations municipales à Paris: une, rue de Staël; l'autre, rue de
+Chatigny.
+
+Dans chaque station, cinq ou six voitures affectées spécialement au
+transport des fiévreux, des varioleux, des diphtériques, etc.
+Présentez-vous au directeur de l'une de ces stations, avec l'ordonnance
+d'un médecin, et aussitôt une voiture est mise à votre disposition. Ou
+bien encore adressez-vous au commissaire de police de votre quartier; ce
+magistrat se chargera de prévenir le directeur de la station.
+
+[Illustration: Le brancard formant fauteuil.]
+
+Les malades, couchés sur un lit, ou commodément installés dans un
+fauteuil, sont toujours accompagnés par une infirmière pendant le trajet
+de leur domicile à l'hôpital.
+
+Après chaque voyage, la voiture est désinfectée; elle est lavée avec une
+solution étendue de bichlorure de mercure. Inutile de vous dire que les
+voitures sont appropriées pour cela: ni étoffes, ni cuirs, ni sangles;
+les parois sont en tôle. Les matelas passent ou doivent passer, après
+chaque voyage, à l'étuve de désinfection.
+
+Pour qui visite les deux stations qui relèvent de la «Ville de Paris»,
+jette les yeux sur les voitures, les écuries, les salles de
+désinfection, etc., tout parait installé dans les meilleures conditions.
+
+La préfecture de la Seine a aussi des voitures spéciales pour le
+transport des contagieux. Ce service est assez bien organisé; il a donné
+déjà d'excellents résultats, bien que le budget qui lui est affecté soit
+très minime.
+
+[Illustration: La voiture.]
+
+
+
+[Illustration: THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.--«Le Rêve», drame lyrique en
+quatre actes, tiré par M. L. Gallet du roman d'Emile Zola, musique de M.
+Bruneau. La scène du miracle, au 3e acte: l'évêque Jean (M. Bouvet)
+donnant le baiser d'adieu à Angélique (Mlle Simonnet).]
+
+[Partition musicale.]
+
+LE RÊVE
+
+LA SUPPLICATION D'ANGÉLIQUE
+
+_Chantée par Mlle SIMONNET au deuxième acte._
+
+LIVRET DE M. LOUIS GALLET
+
+MUSIQUE DE M. BRUNEAU
+
+[Paroles]
+
+ Vous n'avez rien qu'un mot à dire,
+ Vous n'avez qu'à lever le doigt pour me détruire
+ J'attends vos ordres souverains.
+ J'ai voulu défendre ma cause,
+ Malgré ce qu'on m'a dit, Monseigneur, et je l'ose
+ Malgré ce que je crains!
+ Songez mon Dieu que si je l'aime,
+ Tout l'a voulu, les fleurs, les arbres, le ciel même!
+ Et quand j'ai vu que je l'aimais,
+ Je n'avais pas la force, hélas, de me reprendre!
+ N'est-ce pas, Monseigneur, vous allez me le rendre!
+ Vous voulez bien que nous soyons heureux!
+
+
+
+[Illustration: LES THÉÂTRES]
+
+Le Prix Thoirac.--Vaudeville: la _Femme_, comédie en trois actes, par M.
+Albin Valabrègue.
+
+M. Thoirac, qui fut homme d'esprit et qui en son temps taquina la muse,
+je parle de la muse légère, celle que la Fable n'a pas admise sur le
+Parnasse, M. Thoirac a fondé un prix de 4,500 francs pour le
+Théâtre-Français: il est destiné à la meilleure comédie jouée dans
+l'année à la rue Richelieu. C'est l'Académie qui est chargée de le
+donner. Voici la première fois que l'illustre compagnie se prononce à ce
+sujet. Elle l'a adjugé à _Une Famille_, dont l'auteur est M. Lavedan.
+J'applaudis pour ma part à cette décision, et je félicite le jeune
+écrivain. Seulement je me demande comment et sur quoi messieurs les
+quarante peuvent appuyer leur verdict.
+
+A quoi reconnaît-on la supériorité d'une comédie? en la comparant à sa
+voisine? Dans ce cas, les quatre mille cinq cents francs de M. Thoirac
+courent grand risque de se fourvoyer à l'exaltation d'une oeuvre des
+plus médiocres. Cela dépend de la concurrence. Toutes les années ne sont
+pas également heureuses et le public pourrait s'étonner à bon droit de
+voir cette prime littéraire accordée à la médiocrité. On pourrait faire
+un report et attendre des moments meilleurs dans l'année suivante. Non,
+la volonté du donateur est formelle. Alors, quelles seront pour les
+juges les conditions qui décideront en faveur de l'ouvrage? Son succès?
+je le veux bien; mais le succès n'est pas toujours la consécration d'un
+talent littéraire. Messieurs les académiciens ont évidemment à décider
+d'une oeuvre d'art, sans cela l'agent des auteurs dramatiques suffirait
+à résoudre le litige en consultant la recette. Sur quelles valeurs
+l'Institut, pris pour arbitre souverain, se décidera-t-il ses
+appréciations? Sur le style?
+
+Certes, je fais grand cas pour ma part d'une jolie langue, purement,
+élégamment parlée, mais, j'en demande pardon aux écrivains, dont je vais
+probablement blesser les prétentions, le style est une qualité
+secondaire au théâtre. La forme ne prend de valeur que lorsqu'elle se
+met au service d'une pensée. Si elle n'est qu'un bavardage jouant
+habilement avec les phrases, plus préoccupée des mots que de l'idée,
+elle ne donne rien: stalactites autour d'une branche de bois mort. La
+pièce est avant tout dans les caractères, dans les situations. Le
+théâtre vit d'action et non de littérature. Le pauvre Sedaine, dont on
+jouait dernièrement la _Gageure imprévue_ à la Comédie-Française, se
+souciait fort pieu de la langue. «Pour être brave, il ne faut qu'être
+homme et des armes», a-t-il dit quelque part. Et pourtant le
+_Philosophe_ sans le savoir, écrit à la diable, est resté au répertoire;
+il compte même parmi les dix ou quinze pièces qui sont vivantes depuis
+Molière dans l'ancien Théâtre-Français.
+
+M. Scribe était de cette école. Vous me direz que l'immortalité ne
+s'ouvrira pas pour M. Scribe. C'est probable. Si le passé lui a été
+complaisant, le présent ne lui est guère favorable. M. Scribe savait ses
+faiblesses, il en souriait même, non sans esprit. Un jour qu'il répétait
+une pièce rue de Richelieu, les conseillers écoutés de la maison, qu'il
+avait auprès de lui à l'orchestre, lui firent respectueusement une
+observation sur l'impropriété d'une expression. M. Scribe, tout entier
+au mouvement de la scène, laissa un instant ses voisins, monta sur le
+théâtre, coupa, allongea dans son dialogue, mit ses acteurs en place, et
+quand sa besogne d'auteur dramatique fut faite, quand il fut sûr de son
+effet scénique, il descendit dans la salle, reprit sa place à son
+fauteuil en disant à ses deux conseillers: «Et maintenant, à vous,
+Messieurs les académiciens.»
+
+Le style lui paraissait chose secondaire; il avait si souvent réussi
+sans lui. Il lui fallait avant tout l'intérêt, la vie de la pièce. Il
+existe peut-être à l'Institut des auteurs dramatiques qui sont de cet
+avis et qui se souviennent du jugement singulier porté autrefois par
+l'Académie.
+
+Elle eut à se décider, au dix-huitième siècle, sur cette question:
+quelle était la plus parfaite des pièces de Molière? Elle opina pour les
+_Femmes savantes_. Pour quoi? parce qu'elle jugea les _Femmes savantes_
+l'oeuvre de style la plus remarquable de Molière.
+
+C'était le goût du temps. L'Académie aurait pu admettre aussi bien le
+_Misanthrope_; mais l'esprit et la langue eurent gain de cause. Et
+l'_École des femmes_ pourtant, cette oeuvre d'une puissance de passion
+incomparable, et le _Tartuffe_, ce drame dont la profondeur dépasse tous
+les drames, que deviennent-ils dans tout ceci? Si la même question se
+posait aux immortels de nos jours, je doute qu'elle reçut la même
+réponse qu'au dix-huitième siècle. Ce n'est pas tout qu'une jolie prose,
+ou que des jolis vers, il faut en premier lieu, et je le répète, la
+pièce, attachante par la vérité des caractères, de plus entraînante par
+l'intérêt de son action. J'ai bien idée que le prix Thoirac soulèvera
+dans l'avenir le nombreuses discussions au sein de l'Académie. Pour la
+première fois les choses ont marché d'elles-mêmes et la _Famille_ de M.
+Lavedan a triomphé sans rivalités. J'ai idée que dans l'année qui vient
+la question sera plus agitée.
+
+Elle se posera entre le _Mariage Blanc_, de M. Jules Lemaitre,
+_Grisélidis_, de M. Silvestre, entre la comédie de M. P. Ferrier et
+celle de M. Boucheron. A qui le prix? Je vous répondrai quand le drame
+de M. Richepin, _Par le glaive_, aura paru. Le Théâtre-Français nous
+promet aussi le _Chemin de Damas_ de M. Alexandre Dumas. Mais, quel que
+soit son succès, l'oeuvre nouvelle du maître restera hors concours. Le
+prix Thoirac ne peut être donné aux membres de l'Académie, qui ont eu le
+bon goût de ne pas se faire juge et partie dans une telle question.
+
+Le théâtre du Vaudeville, cédé à une direction qui a fait un bail de
+trois mois, nous a donné une comédie de M. Albin Valabrègue, dont le
+Palais-Royal a repris les trois actes si amusants de _Durand et Durand_.
+Ici nous ne sommes plus dans la fantaisie désopilante du quiproquo qui a
+fait la fortune de la pièce du Palais-Royal. M. Valabrègue touche
+sérieusement à la comédie sérieuse. Je doute qu'il y rencontre le même
+succès. Il y a de l'esprit et beaucoup dans cette nouvelle comédie à
+laquelle M. Valabrègue a donné pour titre: _La Femme_, mais ce sujet
+n'en est pas à sa première édition. _La Femme_ est cet être honnête par
+excellence, inépuisable dans ses sacrifices, supérieur dans son
+abnégation et dans sa douleur, que rien ne détourne de son devoir, ni
+les fautes, ni l'indignité de l'époux, ni la trahison de l'amie qui lui
+vole les plus douces joies du bonheur domestique. C'est celle qui, après
+tant de luttes et de souffrances, reste toujours fidèle au devoir, et
+qui compte ramener à elle, par la force de la vertu, de l'abnégation, et
+par la puissance du pardon, le malheureux mari qui s'égare. C'est
+l'épouse, la mère de famille. La tendance morale de la comédie est des
+plus louables, malheureusement le public des théâtres, un peu fatigué de
+sa saison d'hiver, a écouté un peu distrait cette démonstration; mais à
+pièce d'été, critique d'été; n'appuyons donc pas plus qu'il ne faut sur
+les longueurs de cette comédie, aussi bien serions-nous ingrat envers
+elle. Car nous l'avons applaudie en maints endroits, et pour l'auteur,
+et pour ses interprètes: Mlle Cerny est charmante dans le rôle de Marie
+de Blauval; Mlle Brindeau, M. Dieudonné et M. Lérand ont été
+chaleureusement accueillis dans leurs personnages de Mme Tivolier, de M.
+de Blauval et de M. Tivolier.
+
+M. Savigny.
+
+
+
+LES LIVRES NOUVEAUX
+
+_Dieu_, par Victor Hugo, 1 vol. in-8°, 7 fr. 50 (Hetzel et Quantin,
+éditeurs).--Il est écrit que Victor Hugo ne cessera pas de nous étonner.
+Il n'y a pas à dire: ce ne sont pas ici des bribes, des fragments
+recueillis par des héritiers plus ou moins adroits, ou des admirateurs
+intempestifs. C'est bel et bien un poème de cinq mille vers, suivi,
+aussi fortement composé qu'aucun autre de Victor Hugo, une sorte de
+testament philosophique, où la pensée de Lucrèce a du plus d'une fois
+hanter l'écrivain. Il fut écrit à Jersey, dans l'exil, en 1855, deux ans
+après les _Châtiments_. C'est peut être l'un de ceux où le poète donne
+le plus de lui-même l'idée d'une personnalité gigantesque, en raison
+même de celle avec laquelle il se mesure. Car enfin, dans ces simples
+mots, dans ce titre: _Dieu_, par Victor Hugo, il y a quelque chose comme
+une accolade, sinon comme une revanche. Voltaire avait écrit sur le
+fronton d'une petite chapelle, à Ferney: _Deo erexit Voltaire_. Cela
+était une déclaration de principes, mais c'était surtout de l'orgueil.
+Victor Hugo a fait mieux, et quelque chose surtout de plus difficile. Il
+a construit le monument qui est beaucoup plus qu'une chapelle, une sorte
+de cathédrale, et il a créé à sa manière le dieu qu'il voulait qu'on y
+adorât.
+
+Nous le connaissions déjà. Il nous l'avait déjà plusieurs fois défini,
+notamment dans William Shakespeare, où la prose lui a peut-être permis
+de donner à son affirmation une forme plus précise. Car il faut bien
+convenir qu'ici la poésie semble avoir singulièrement fait tort à la
+philosophie. En nous présentant dans un ordre ascendant les diverses
+idées que l'humanité s'est faites de Dieu, en commençant par l'athéisme,
+qui est la négation, il nous semble faire un étrange anachronisme.
+L'homme à son berceau, quelque grossière idée qu'il dût se faire de
+Dieu, ou, si l'on veut, de la force cachée qu'il sentait sans la
+comprendre, ne fut certes pas athée; et si l'on peut discuter de ce
+qu'il fut alors, en tous cas le scepticisme ne vint pas ensuite. Ce
+serait plutôt à la fin, avec le déisme, que la négation et le doute
+apparaissent, et ce serait alors, à ce moment de connaissance plus
+répandue, sinon plus profonde, que l'homme serait tenté de s'éloigner de
+ce que le poète croit la vérité. Mais qu'importe! Hugo, malgré tout, a
+fait oeuvre de grand poète, et l'on n'a pas autre chose à lui demander.
+Bien difficiles seraient ceux qui ne s'en tiendraient pas pour
+satisfaits.
+
+L. P.
+
+_Crispi, Bismarck et la triple alliance en caricature_, par John
+Grand-Carteret, 1 vol. in-12, 7 fr. 50 (Delagrave, 15, rue
+Soufflot).-Dédié aux amis de la caricature. Le succès de son Bismarck
+devait encourager M. John Grand-Carteret. Crispi, l'illustre Crispi,
+aujourd'hui d'ailleurs relégué dans «l'Armoire aux retraités», lui
+tendait véritablement les bras. Il n'y avait pas à résister, et le voici
+habillé de la belle manière. Mais par qui? le croira-t-on? surtout par
+les Italiens. Car il faut rendre cette justice à M. Crispi, qu'il s'est
+laissé caricaturer sous toutes les formes par les journaux de son
+pays... Les Italiens se sont souvenus de l'ancien révolutionnaire, et la
+campagne satirique menée contre lui a été chaude. On s'en rendra compte
+en parcourant le livre de M. Carteret, fort documenté à sa manière, car
+le document dessiné a bien son éloquence, il est même de tous le plus
+expressif, et, comme attribut de la satire, le crayon pourrait prendre
+la place du fouet sans inconvénient.
+
+_Quand on aime_, par Pierre Maël (1 vol. chez Firmin-Didot).--Sous ce
+titre plein de promesse: _Quand on aime_, Pierre Maël vient de publier
+une des oeuvres les plus puissamment pensées et écrites qui soient
+encore nées de sa plume. On peut dire que l'auteur, sans dépouiller
+aucune des qualités de délicatesse et de grâce qui lui ont valu sa
+grande réputation, s'est attaché au contraire, à les corroborer d'une
+note de vigueur qui en rend le charme plus pénétrant. Dans ce récit,
+pris tout entier dans la vie ordinaire, l'étude des caractères est égale
+au relief saisissant des événements qui servent de trame à la fiction.
+La catastrophe finale, préparée avec un art infini, n'est cependant pas
+un «moyen». Elle vient au terme des faits avec la rigoureuse logique
+d'un syllogisme, et le lecteur l'y rencontre nécessaire au dénouement.
+
+Tout est vrai dans ce livre, qui ne doit son charme et son intérêt qu'à
+la simplicité même et au naturel des faits.
+
+_Tout autour de Paris_, promenades et excursions dans le département de
+la Seine, par Alexis Martin (1 vol. in-16. Prix: 7 fr. 50, chez
+Hennuyer, éditeur, 47, rue Laffite).--Cet ouvrage est, en quelque sorte,
+la suite du livre que le même auteur a publié l'an dernier: _Paris,
+promenades dans les vingt arrondissements_, et que le ministère de
+l'instruction publique et le conseil municipal de Paris ont honoré d'une
+souscription.
+
+On sait avec quel soin minutieux M. Alexis Martin a visité la capitale,
+avec quelle exactitude il a reproduit les physionomies de tous ses
+quartiers, avec quelle érudition il a raconté l'histoire de tous ses
+monuments et de toutes ses institutions.
+
+Ce qu'il a fait pour Paris, il l'a fait également pour tout le
+département de la Seine, parcourant ses huits cantons, commune par
+commune, bourg par bourg, hameau par hameau, suivant la marche
+rationnelle d'un touriste curieux d'art, d'histoire, d'archéologie, de
+pittoresque; mais, sachant le prix du temps, il n'a pas laissé un coin
+inexploré.
+
+De nombreuses illustrations, véritables petits tableaux de la vie
+moderne, sont dues aux crayons de nos premiers artistes, MM. Boutigny,
+Charpin, Deroy, Geoffroy, Goeneutte, Hoffbauer, F. Lix, P. Merwart,
+Touchemolin, etc., et gravées par les maîtres du burin, MM. Hotelin,
+Rousseau, Moller, Quesnel, Berveiller, etc. L'attrait qu'elles ajoutent
+au livre est augmenté par une suite de plans, de vues panoramiques et de
+cartes d'une exactitude rigoureuse et d'une clarté parfaite. Une table
+des noms cités et un index alphabétique rendent toutes recherches
+promptes et faciles.
+
+_L'Escrime et le Duel_, par C. Prévost et G. Jollivet, un beau vol. orné
+de figures (librairie Hachette). _L'Escrime et le Duel_, le dernier
+livre paru dans la bibliothèque des sports de la maison Hachette, est
+signé de deux noms compétents. M. Prévost, l'excellent professeur que
+l'on sait, enseigne aux jeunes gens l'art de se comporter le mieux
+possible sur la planche comme sur le terrain. Ses leçons théoriques
+complètent à merveille l'enseignement de la salle. M. Jollivet donne à
+tous ceux qui peuvent être mêlés à une affaire d'honneur des conseils
+utiles, et il indique les derniers usages requis en matière de duel.
+
+Ce livre essentiellement pratique sera le _vade mecum_ de la jeune
+génération.
+
+_Le Fada_ c'est-à-dire, en provençal, l'homme hanté par les fées, le
+rêveur, tel est le titre du nouveau roman de Zari publié illustré dans
+le journal de la librairie Firmin Didot le mois dernier et qui paraît
+aujourd'hui en volume.
+
+C'est une oeuvre pleine de passion et de poésie. La description des
+sites et des monts de la Provence s'y trouve tracée par un esprit qui
+aime la vérité; l'analyse psychologique de chacun des personnages qui y
+vivent est présentée avec charme et autorité. C'est à ces deux qualités
+que M. Zari doit en partie d'avoir pris place, dès ses débuts, parmi nos
+romanciers contemporains les plus distingués.
+
+De ce récit qui a pour décor le ciel bleu, les montagnes, les bois de
+pins, s'exhalent les senteurs enivrantes du pays du soleil: il est dédié
+au poète Mistral.
+
+_Albums de Crafty: les chevaux_. 3 fr. 50 (Plon, Nourrit,
+éditeurs.)--_Du choix d'un cheval, la Tonte de Coco, Remonte pour la
+chasse, les Débuts d'un gentleman aux courses, le Concours hippique, Ma
+dernière culbute,_ etc., etc., tels sont les sujets de ces amusants
+dessins enlevés avec une verve endiablée et soulignés de légendes
+narquoises où l'esprit n'exclut pas la science hippique, du moins autant
+qu'un profane en peut juger.
+
+
+
+[Illustration: La machine volante de M. Ader.--D'après le croquis d'un
+témoin oculaire de l'expérience.]
+
+
+
+NOS GRAVURES
+
+
+LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN
+
+Moenchenstein est à peu de distance de Bâle, c'est un but de promenade
+situé à l'entrée de la vallée de la Birse, au pied des dernières
+collines du Jura. On s'y rend en quelques minutes en chemin de fer.
+Dimanche dernier, 11 juin, à propos d'une fête champêtre, plusieurs
+Sociétés chorales des environs et de nombreux promeneurs prenaient le
+train de 2 heures 15 minutes. Ce train, composé de un fourgon, un
+wagon-poste et neuf grands wagons genre américain pour les voyageurs,
+était traîné par deux locomotives. A peu de distance de la gare de
+Moenchenstein la voie traverse la Birse, petite rivière canalisée en cet
+endroit, sur un pont en fer de 21 mètres de long.
+
+A peine la première machine arrivait-elle à l'extrémité du pont, que
+celui-ci se rompit brusquement. Les deux locomotives et les quatre
+premiers wagons tombèrent dans la rivière; le cinquième, un wagon mixte
+de 1re et 2e classes, éventré par un bout, restait suspendu à moitié sur
+la culée du pont. On a retiré, au moment où paraissent ces lignes, près
+de soixante-dix cadavres; il en reste encore beaucoup enfoncés sous les
+débris au fond de la rivière; il y a en outre une centaine de blessés
+dont plusieurs très grièvement. En examinant nos gravures, faites
+d'après les photographies prises peu après l'accident, on voit que le
+tablier du pont s'est rompu vers la culée arrière, et que c'est la
+poutre de droite (ces mots étant pris en considérant la voie dans le
+sens de la marche du train) qui a du céder la première. La rupture a eu
+lieu au moment où toute la longueur du pont était occupée par les deux
+machines et quatre wagons; il supportait sa charge maximum.
+
+On voit que la première machine est tombée sur la rive opposée, les
+roues en l'air, ce qui indique bien que la poutre de droite a cédé
+d'abord; la rupture s'est ensuite achevée complètement. On voit la
+seconde machine tombée sur ses roues; les autres wagons se sont broyés
+en se précipitant les uns sur les autres et ont été entraînés au fond de
+la rivière. Le frein automatique dont était muni le train a dû
+fonctionner aussitôt la rupture de la conduite qui règne sous le train,
+ce qui explique que les derniers wagons sont restés sur la voie.
+
+A qui attribuer la responsabilité d'une aussi épouvantable catastrophe?
+Le pont avait, nous dit-on, été construit il y a peu de temps par la
+maison Eiffel avec des fers allemands; il est inadmissible que les
+ingénieurs n'aient pas employé la section nécessaire pour la résistance
+à supporter; mais ce qui est possible et même probable, c'est que les
+fers aient été de mauvaise qualité.
+
+Une pareille catastrophe ne serait pas possible en France, car les ponts
+y sont l'objet d'une attention toute particulière. Après leur
+construction, prévue pour des machines locomotives pesant 15 ou 18
+tonnes, ils sont essayés avec une charge quadruple de celle qu'ils
+doivent supporter d'abord au repos, puis à des vitesses allant jusqu'à
+60 kilomètres à l'heure. En outre, une visite minutieuse a lieu tous les
+ans et les pièces défectueuses sont immédiatement remplacées.
+
+G. M.
+
+
+LE «RÊVE»
+
+Il semble, depuis quelque temps, qu'un renouveau s'étend, au théâtre,
+sur les oeuvres qui touchent à la religion. Sans parler de _Jeanne
+d'Arc_, nous avons eu cette année le _Noël_, de Maurice Bouchor, et la
+_Grisélidis_, de MM. Armand Silvestre et Morand. Voici que le _Rêve_, à
+l'Opéra-Comique, nous emmène encore dans le pays du mysticisme et de
+l'extase. Sommes-nous plus pieux? ou bien devons-nous cette renaissance
+des sentiments chastes et chrétiens aux excès même du naturalisme? Il
+est curieux, en tout cas, de voir que le chef de cette dernière école,
+M. Zola, devra l'un de ses meilleurs succès au théâtre, à l'oeuvre que
+MM. Gallot, pour les vers, et Bruneau, pour la musique, ont écrite
+d'après son plus pur roman.
+
+On connaît le sujet du _Rêve_. Angélique, dans la demeure qu'elle habite
+avec ses parents, Hubert et Hubertine, près de la vieille cathédrale, se
+perd dans des songes infinis et délicieux: elle croit entendre les voix
+des saintes. Elle rêve aussi d'épouser un prince Charmant. Le prince,
+serait-ce Félicien qui, par amour pour elle, et pour se rapprocher
+d'elle, s'est donné comme peintre verrier, tandis qu'il est le fils de
+l'évêque Jean de Hautecoeur?... L'évêque, qui eut cet enfant avant
+d'entrer dans les ordres, le destine au sacerdoce. Il s'oppose au
+mariage. Angélique en est désolée, au point qu'elle en va mourir.
+Félicien fait une dernière tentative auprès de son père, et l'adjure de
+sauver Angélique. L'évêque vient donner l'extrême-onction à la
+mourante... Il invoque Dieu, en ajoutant sa devise: «Si Dieu veut, je
+veux». Un miracle se produit. Angélique se ranime. L'évêque, convaincu
+par Dieu, la conduit à l'église et la marie à Félicien. Le rêve
+d'Angélique est accompli. Mais les saintes la rappellent auprès d'elle,
+et elle expire, heureuse, entre les bras de son époux.
+
+La gravure que nous publions reproduit la scène même du miracle. En
+regard de notre gravure, nous donnons une des plus jolies pages de la
+partition, grâce à l'amabilité des éditeurs, MM. Choudens et Cie.
+
+Ad. Ad.
+
+
+LA MACHINE VOLANTE DE M. ADER
+
+Personne n'a rien vu, personne ne sait rien; mais l'_Illustration_ a des
+amis partout. L'un d'eux se trouvait à la chasse aux environs de Paris
+lorsqu'à travers la feuillée il aperçut une chose de forme étrange ayant
+l'aspect d'un énorme oiseau de couleur bleuâtre. Impossible d'approcher,
+une clôture le séparait du parc particulier enclavé dans la forêt ou se
+trouvait, la machine en question. Ce ne pouvait être qu'une machine à
+voler assurément. Notre ami est quelque peu dessinateur et ingénieur, il
+nous communiqué le croquis qu'il n'a pu faire qu'à distance, mais qui
+est aussi exact que possible. Informations prises, il paraît que
+l'inventeur est M. Ader, l'ingénieur électricien bien connu par ses
+nombreux appareils téléphoniques, et que la machine a volé réellement
+pendant quelques centaines de mètres, s'élevant à 15 ou 20 mètres de
+haut et se dirigeant dans l'espace. Nous ne reprendrons pas la liste des
+tentatives faites dans cet ordre d'idées; plusieurs livres ont été
+publiés là-dessus et notamment ceux de notre ami Gaston Tissandier sont
+trop répandus pour qu'il soit nécessaire d'insister.
+
+La machine que nous voyons se compose de deux grandes ailes articulées,
+de 15 mètres d'envergure environ, et d'une hélice s'appuyant sur
+l'extrémité d'une sorte de cône formant le corps de l'oiseau et
+renfermant le mécanisme et le voyageur. Le tout serait, en étoile de
+soie recouvrant une carcasse légère en osier ou aluminium.
+
+Le nom de l'inventeur de cet oiseau volant serait une garantie en faveur
+de la réussite possible. Qu'on nous permette cependant quelque doute. La
+machine, nous assure-t-on, a parcouru une certaine distance: 100, 200,
+mettons 400 mètres. Mais est-elle capable de continuer ainsi pendant,
+plusieurs heures sans avoir recours à une installation fixe pour changer
+ou rechanger le moteur qui la fait manoeuvrer? Car tout est là: quel est
+le moteur? L'inventeur, électricien émérite, qui a étudié cette science
+nouvelle à fond, a dû s'adresser à son élément favori: l'électricité.
+
+Mais les accumulateurs sont impossibles à cause de leur poids; les piles
+ne donnent des courants puissants que pendant peu de temps, et encore
+ont-elles un poids fort peu négligeable.
+
+Aussi, jusqu'à nouvel ordre, jusqu'au jour où nous aurons assisté à une
+expérience concluante, où on nous aura montré le générateur de la force
+employée, nous resterons sceptique et croirons, seulement à cause de la
+haute personnalité de l'inventeur, que si la machine dont notre ami a pu
+faire un croquis peut en effet marcher, c'est pendant très peu de temps.
+
+G. M.
+
+
+
+VENTE ADRIEN MARIE
+
+Parmi les grandes ventes qui auront intéressé les amateurs, cet hiver,
+celle d'Adrien Marie comptera pour une des plus importantes. C'est tout
+l'atelier du maître illustrateur qui va être dispersé par suite de sa
+fin prématurée; c'est la collection complète des originaux qu'il
+conservait précieusement, des études accumulées en de longues années de
+labeur, que le public va être appelé à se disputer.
+
+A l'encontre de ce qui se passe souvent chez les peintres dont les
+ouvrages se sont dispersés au fur et à mesure de la production,
+l'atelier d'Adrien Marie peut être considéré comme la gaine, le
+portefeuille, renfermant le plus parfait de son oeuvre.
+
+Les publications illustrées l'ont reproduit, répandu, popularisé. Pour
+le retrouver avec le caractère particulier de l'artiste, il faut l'aller
+chercher dans ces cartons, dans ces panneaux, dans ces cadres, sur
+lesquels les collectionneurs vont se précipiter.
+
+Exposition et vente vont être le couronnement d'une carrière bien
+remplie. Adrien Marie apparaîtra, dans les diverses phases de son grand
+talent, ce qu'il était avant tout, un crayon ou un pinceau très fin,
+très précis, très coloré.
+
+Ici, à l'_Illustration_, si nous étions instinctivement tentés de donner
+le pas à son crayon, à sa plume, nous aurions cent et cent témoins à
+invoquer dans la merveilleuse galerie de ses dessins. Ce serait le cas
+ou jamais de mettre à son plan l'art graphique, dont les difficultés
+sans nombre n'ont jamais été vaincues avec plus de virtuosité, plus de
+savante ingéniosité.
+
+Mais, parce que la réputation du dessinateur a été considérable,
+s'ensuit-il que sous d'autres formes l'artiste n'ait pas également
+triomphé? Voilà justement ce que la réunion de l'atelier d'Adrien Marie
+va établir. Tableaux, aquarelles, pastels, sont à nos yeux d'une valeur
+documentaire et d'une valeur d'interprétation indéniables. Entre des
+études à l'huile où l'on suit pas à pas la progression d'un talent
+consciencieux et habile, ressortent vivement de jolies notes,
+impétueuses, pleines de vigueur et d'audace, comme dans ce tableau
+malheureusement inachevé, représentant une _Jeune mère allaitant son
+enfant_ ou dans le _Jardin_. Ce sont là des morceaux bien curieux, d'une
+facture large, puissante et douce, devant attirer l'attention des
+acheteurs, s'ils ne se sont pas trop dégarnis au passage des aquarelles
+et des pastels.
+
+A propos des aquarelles, dont le succès ne peut manquer d'être énorme,
+je signalerai quelques cadres d'un travail bien curieux. Adrien Marie
+s'est servi pour les exécuter--études du concours hippique, sortie du
+salon, etc.,--d'un procédé bien personnel, et où tout autre, moins
+expert, se serait rompu les os; on remarquera que ce sont plutôt des
+dessins que des aquarelles; dessins à l'encre, rehaussés de couleurs à
+l'eau, de gouache, et même de peinture à l'huile. L'ensemble produit un
+effet étonnant.
+
+Le catalogue est fait pour donner satisfaction à tous les désirs; s'il
+comprend des numéros à sensation, capables de susciter les enchères les
+plus vives, il mentionne également une quantité de morceaux moins
+importants dont le public pourra s'enrichir sans se ruiner. Cela est bon
+à dire, car combien existe-t-il de ventes dont les musées et les grosses
+galeries peuvent seules s'approcher!
+
+Le catalogue comporte environ 350 numéros qui feront défiler, à côté des
+compositions hors ligne où Adrien Marie excellait, des tableaux,
+aquarelles ou dessins, représentant soit à peu près tout le théâtre
+contemporain, soit des vues et des scènes pittoresques de Venise ou de
+Londres, soleil et brume, de la Bretagne ou de Paris, des études de
+chevaux extraordinairement justes qui feront les délices des sportmen,
+des paysages, des marines, des personnages de toutes sortes, depuis des
+_Souvenirs de l'Exposition de 1889_ jusqu'à une _Cérémonie dans la
+galerie des glaces_, au palais de Versailles.
+
+La galerie Georges Petit sera certainement envahie la semaine prochaine,
+et si chaque amateur présent se laisse gagner par le talent sympathique
+de notre pauvre collaborateur, autant que par l'idée que deux petits
+orphelins attendent le produit de cette vente pour assurer leur
+existence, eh bien, moi, qui connais mes Parisiens, et du côté du coeur
+et du côté du goût, je prédis que la recette sera fructueuse.
+
+Edmond Renoir.
+
+
+P.-S.--Exposition et vente à la galerie Georges Petit. Exposition
+particulière par invitations délivrées par M. Georges Petit, expert, M.
+Paul Chevallier, commissaire-priseur, ou dans nos bureaux, lundi
+prochain, 22 juin; exposition publique le lendemain mardi 23 juin. Vente
+publique, aux enchères, mercredi 24 et jeudi 25 juin.
+
+
+
+[Illustration.]
+
+CHARGÉ D'ÂME
+
+Roman nouveau, par Mme JEANNE MAIRET
+
+Illustrations d'ADRIEN MOREAU
+
+Suite.--Voir notre dernier numéro.
+
+
+III
+
+Marthe n'avait jamais eu d'amie intime à qui tout dire; ses compagnes
+n'avaient guère été pour elle que des compagnes. C'est peut-être ce qui
+expliquait que, dès sa première jeunesse, elle avait pris l'habitude de
+tenir un journal. Très réfléchie, aimant à se rendre compte de ses
+propres sentiments, de ses pensées, elle se laissait aller à écrire avec
+abandon, avec une sincérité absolue. Elle appelait cela faire son examen
+du coeur. Souvent, lorsque toute la maisonnée dormait profondément,
+Marthe prenait dans son secrétaire un livre à serrure qui ne s'ouvrait
+que pour elle. Au fond d'un meuble bien fermé plusieurs volumes
+semblables contaient tous les menus faits, les pensées fugitives de ses
+jeunes années. Parfois, elle en ouvrait un au hasard. Elle y retrouvait
+des événements qui, au moment, avaient semblé très importants et dont le
+souvenir s'était effacé, des enthousiasmes restés sans lendemain, de
+gros chagrins d'enfant qui, de loin, faisaient sourire, des ébauches de
+petits romans dont le premier chapitre seul avait été écrit, des
+jugements absolus comme le sont les jugements de la dix-huitième année,
+et dont elle rougissait. Mais elle gardait quand même tous ces cahiers;
+elle y apprenait à se connaître un peu, à y puiser de l'indulgence pour
+ceux qui, à leur tour, mûrissent lentement, font preuve d'intolérance,
+de violence ou d'inconséquence, comme les fruits sont rèches et acides
+avant l'heure de la maturité... Elle y apprenait aussi à être patiente
+avec elle-même, et à ne pas désespérer lorsqu'elle se surprenait en
+flagrant délit d'orgueil ou d'intolérance.
+
+Un soir, lorsque sa soeur dormait déjà d'un sommeil d'enfant las de
+courir, Marthe prit son journal.
+
+Mardi, 30 juin.
+
+... «Et la dernière date est du 16, le jour où, après une nuit blanche,
+après avoir beaucoup lutté, beaucoup prié, j'avais résolu d'accueillir
+Edmée, de la traiter en soeur.
+
+«Puis, plus rien. Ce n'est pas la paresse, ce n'est même pas la vie un
+peu évaporée que nous menons depuis plus d'une semaine, qui m'ont
+empêchée d'écrire, c'est plutôt que je ne voyais pas bien clair en moi,
+que je ne tenais peut-être pas à y voir clair.
+
+«Au moment où cette enfant est entrée dans ma vie, je songeais à changer
+cette vie radicalement; je commençais à me dire tout bas, très bas, en
+tremblant: «J'aime!» La fierté, qui me rendait silencieuse et un peu
+froide auprès de Robert, qui me raidissait, qui me mettait sur la
+défensive dès que sa mère voulait me parler de lui, se fondait peu à
+peu--et que j'en étais donc heureuse! Je craignais de n'être pas aimée
+comme je voudrais être aimée, d'être épousée surtout par raison, parce
+que ce mariage, aux yeux de tous les nôtres, aux yeux du monde, semblait
+tout indiqué. Depuis quelques mois cette crainte s'effaçait tout
+doucement, délicieusement. A Paris, je ne sais comment cela s'est fait,
+mais Robert et moi nous nous rencontrions à tout moment. Lorsqu'il
+entrait dans notre petit salon, ses yeux brillaient, ses lèvres
+souriaient. Il était heureux de se trouver à côté de moi. Certes, il ne
+se posait pas en amoureux; tous deux nous savions trop que depuis des
+années on nous destine l'un à l'autre; mais il causait à coeur ouvert,
+en camarade, en ami dévoué, presque tendre. Si j'admirais un tableau,
+une pièce de théâtre, un livre, il se trouvait que lui aussi en était
+enthousiasmé. Son travail m'intéresse; je lui ai été un peu utile, j'ai
+lu quelques ouvrages allemands à son intention, j'ai pris des notes. Un
+jour il s'est écrié: «Quel bonheur de travailler avec vous, Marthe--je
+vois mieux avec vos yeux qu'avec les miens!» Et subitement j'ai eu comme
+une vision d'une vie très unie, très heureuse, un peu sérieuse
+peut-être, mais pleine de tendresse et d'une grande douceur. Ce jour-là,
+il a gardé ma main dans la sienne un peu longuement, et je n'ai pas
+songé à la retirer. C'est que nous sommes de si vieux amis, presque
+frère et soeur. Ah! voilà... l'affection fraternelle est une chose fort
+douce, mais elle ne suffit pas; du moins, elle ne me suffirait pas.
+
+«Et, depuis ce moment, je sens que je l'aime, que je l'aime avec toute
+la force de ma nature, avec emportement. Je m'observe pour ne pas le
+laisser voir, et cette crainte, la crainte surtout d'aimer plus qu'on ne
+m'aime, me rend froide, contrainte, mal gracieuse. Et pourtant...
+
+«Sa mère a dû lui raconter notre conversation. Hier, pour la première
+fois, nous nous sommes trouvés seuls un instant. Après le déjeuner--nous
+étions assez nombreux--il s'agissait d'étudier le jardin au point de vue
+d'un _lawn-tennis_ dont Edmée a envie. Ce jeune officier, Georges
+Bertrand, camarade de Robert et qui ne me plaît qu'à moitié, avait
+entraîné ma soeur et les autres invités d'un côté, Robert et moi nous
+examinions la pelouse même. Subitement, il me dit avec une sorte de
+résolution presque dure dans les yeux et dans le son de la voix:
+
+«--Marthe, ce n'est digne ni de vous ni de moi de rester dans une
+situation fausse. Nous nous voyons, nous agissons comme si... comme si
+rien n'avait été convenu. Et cependant nous devons nous marier un jour,
+n'est-ce pas vrai?»
+
+«Je me sentais glacée... Pourquoi? Quel démon est-ce qui me rend ainsi
+froide, au moment même où, chez moi, le coeur déborde? C'est que
+peut-être attendais-je de lui une certaine vibration dans la voix,
+quelque chose qui m'eût crié bien plus que les paroles: «Mais vous ne
+voyez donc pas que je «vous aime!»
+
+«Avant de répondre, je me détournai un peu pour cueillir une rose, et ce
+fut sans un tremblement dans la voix, que je dis enfin:
+
+«--Écoutez-moi, Robert; je ne veux pas d'engagement. Interrogez-vous
+comme je m'interroge moi-même. Avant la fin de l'été, ou nous nous
+séparerons bons amis, ou nous nous marierons. Jusque-là, restons libres,
+absolument libres. Si l'un de nous dit à l'autre: «Je ne vous aime pas
+comme je «voudrais vous aimer», prenons l'engagement de ne sentir que de
+la reconnaissance; la pire déloyauté serait d'accepter le mariage sans
+amour.»
+
+«Robert me regarda longuement. Il semblait chercher sur mon visage
+quelque chose qui ne s'y trouvait pas; comme tout à l'heure j'écoutais
+le son de sa voix pour y démêler un tremblement que je n'entendis guère.
+Je me sentis de marbre, tant l'effort de me dominer était grand. Il me
+semblait à ce moment qu'il y aurait presque une déloyauté à lui laisser
+entrevoir combien je l'aimais. Il eut un soupir ou de découragement ou
+d'impatience, je ne sais lequel. Alors, comme dépité, il me dit:
+
+«--J'admire votre calme, votre bon sens... Restez libre. Quant à moi,
+jusqu'au jour où vous m'aurez dit: «Je ne vous aime pas», je me tiendrai
+pour votre fiancé...
+
+«--Non, non, ce ne serait pas juste!
+
+«Je tremblais d'émotion, et ma voix sonnait étrangement à mes propres
+oreilles. Peut-être entrevit-il que mon calme n'était que tout
+extérieur.
+
+«--Comme il vous plaira, Marthe...
+
+«--Et que personne ne se doute...
+
+«--Personne ne se doutera... Du reste, ajouta-t-il avec amertume, il
+serait difficile, d'après votre attitude, de croire que nous songions à
+une intimité autre que celle de vieux camarades.»
+
+«Ce sont là d'étranges fiançailles. On dirait plutôt une sorte de lutte
+entre deux volontés. Et, cependant, malgré tout, je suis heureuse. Il
+m'a semblé aussi que, depuis notre explication, Robert est plus à son
+aise. Cet homme, dont la jeunesse absorbée et sérieuse avait toujours
+manqué d'élan, semble vouloir se rattraper. Il se donne des vacances
+pleines et entières et il a l'air d'en jouir comme un écolier. Sa mère
+rayonne. Je suis toute contente de l'atmosphère de joie qui nous
+environne et je rajeunis aussi. J'ai envie de chanter, de courir, de
+faire mille extravagances. Je ne me reconnais plus, et tante Rélie
+elle-même, me voyant si contente, pardonne presque à Edmée, car c'est à
+l'arrivée de ma petite soeur qu'elle attribue ce changement subit.
+
+«Et, certes, Edmée y est bien pour quelque chose, sa jeunesse en fleur
+remplit l'air de joie, bouleverse la tranquillité un peu somnolente du
+vieux château, il lui faut du mouvement, du bruit, de l'imprévu; ce
+n'est pas une contemplative, certes, et son enthousiasme pour la
+campagne serait vite épuisé si, pour elle, la campagne ne représentait
+pas autre chose que les soins d'une basse-cour, les travaux des champs,
+ou même le jardinage. Elle n'a rien de la paysanne. En revanche, la vie
+de châtelaine lui agrée parfaitement, du moins pour le moment. Mme
+d'Ancel l'a prise en affection, de suite--comme tout le monde du
+reste--et complote avec elle des parties à Trouville, des chevauchées
+jusqu'à la forêt de Touques, des sauteries, que sais-je encore? Robert
+se trouve connaître un certain nombre de jeunes gens des environs et des
+différentes stations de bains de mer, et ces jeunes gens vont droit à ma
+petite soeur comme les papillons à la lumière. Ce quelque chose qui
+attire, ce don mystérieux qui ne tient même pas à la beauté, ce charme
+particulier de la femme éternellement adorée, cette chose enfin que je
+n'ai pas, elle la possède à un degré qui fait presque peur. Les paysans,
+qui respectueusement me saluent, se retournent pour la regarder; les
+animaux eux-mêmes subissent ce magnétisme curieux qui est en elle, les
+oiseaux ne s'envolent pas à son approche, les chiens mendient ses
+caresses. Partout, et pour tous, elle est la souveraine, l'être aimé,
+adoré. Je ne sais si elle a pleinement conscience de son pouvoir; elle
+en est certainement heureuse, elle en joue un peu, en véritable enfant.
+Si, par hasard, elle semble tentée d'en abuser--cela lui arrive avec le
+capitaine Bertrand, par exemple--et si je lui fais un brin de morale,
+elle se jette dans mes bras, me jure qu'elle sera sage à l'avenir. Elle
+est de ces pénitentes qui, grâce à une confession passée, sûres de
+l'absolution à venir, continuent à pécher avec une désinvolture
+parfaite. Elles s'y croient presque autorisées.
+
+«Mais elle est si enfant, ma petite Edmée! si affectueuse, si pleine de
+reconnaissance pour la tendresse que je lui prodigue, si caressante
+aussi! comment ne pas tout lui pardonner? Tante Rélie m'a dit, l'autre
+jour, à ce propos: «Caressante? Oui, certes; ma chatte aussi, seulement
+elle se caresse à moi, ce qui est tout différent. C'est bien comme cela
+qu'Edmée te caresse, «va!» Malgré cette sévérité de jugement, tante
+Rélie se laisse tout de même prendre aux enchantements de la magicienne.
+Je ne crois pas Edmée extraordinairement intelligente, je doute que les
+grands problèmes du bien et du mal sur la terre, de l'immortalité de
+l'âme ou même de la question sociale, aient jamais beaucoup troublé son
+sommeil d'enfant. Mais pour les choses de la vie elle est très fine.
+Puis elle veut être aimée de tous et toujours, et elle a mille façons
+d'arriver à ses fins. Elle a de suite flairé en tante Rélie une nature
+d'artiste qui, à défaut de crayons et de couleurs, fait avec son
+aiguille de pures merveilles. Edmée sait peut-être ourler un mouchoir et
+encore n'en suis-je pas bien sûre, mais elle a demandé avec un sérieux
+imperturbable à ma tante de l'initier aux secrets de cette broderie
+délicate et compliquée dont elle fait des draperies, des meubles
+entiers, des choses exquises, trop belles à mon gré pour qu'on ose
+carrément s'en servir. Il a fallu montrer à cette novice enthousiaste
+les vieilles chasubles, les ornements d'église ramassés à grand'peine
+chez les brocanteurs: «Seulement, s'écria-t-elle, vous n'en direz rien à
+M. le curé, lui qui admire naïvement ce que je fais, s'il pouvait se
+douter!» Et la petite de répondre gravement: «Ce serait trahir le secret
+professionnel, puisque j'aspire à être votre élève!» Tante Rélie, quand
+elle se met à douter de quelque chose, a une façon toute particulière de
+renifler; elle renifla un peu bruyamment en marmottant: «Ce petit masque
+se moque de moi.» Mais le «petit masque» sage comme une image s'appliqua
+pendant une grande heure à apprendre un point, tout en causant d'une
+façon très sensée, de tenais un livre à la main pendant la séance, et
+j'avais peine à tenir mon sérieux. La sévérité de ma tante fondait,
+fondait à vue d'oeil. Cette heure de patience aura plus fait pour la
+cause de «l'intruse», comme elle l'appelait encore, que les
+démonstrations les plus vives. Il est vrai que, l'heure écoulée, Edmée
+serra son ouvrage dans un petit nécessaire deluxe--peu utile
+naturellement--puis dit gentiment: «Viens, Marthe, veux-tu? Nous irons
+courir dans le parc; ma «sagesse est encore dans sa plus tendre enfance,
+il faut savoir la ménager...» Tante Rélie haussa les épaules, mais elle
+eut pour son élève un sourire plein d'une maternelle indulgence. Un peu
+plus et elle sera gagnée elle aussi!
+
+
+IV
+
+D'après toutes les prévisions Robert d'Ancel était destiné à une vie de
+désoeuvrement et de folies. Fils unique de veuve, maître, très jeune,
+d'une jolie fortune, rien ne le poussait vers les études graves ou les
+grandes ambitions. Heureusement pour lui, à l'âge des passions, il se
+sentit surtout attiré vers les choses de l'esprit. Elève de l'école des
+Chartes, il se distingua de bonne heure parmi tous ses condisciples; de
+plus, il se spécialisa, ce qui est le signe d'une véritable vocation.
+L'histoire l'attirait particulièrement et, dans l'histoire, il se
+cantonna. Il conçut, très jeune, l'idée d'un ouvrage qu'il devait
+intituler: _Histoire des ducs de Savoie au XVIIe et au XVIIIe siècles_,
+et pour lequel il lui fallait d'innombrables recherches, des années de
+travail. Il apprécia alors cette aisance qui lui permettait l'étude
+désintéressée, les voyages, les recherches minutieuses, toutes choses
+que les pauvres diables, obligés de gagner leur vie, sont bien forcés de
+s'interdire.
+
+Robert avait maintenant trente ans. Il n'avait pas encore écrit le
+premier chapitre de son livre. Les notes s'entassaient, les études
+s'élargissaient à mesure qu'il avançait; il cherchait à dominer son
+sujet, il en était venu à lutter avec lui, et souvent il se
+décourageait, se disant que bien d'autres, avant lui, avaient entrevu de
+nobles travaux et n'avaient fait que les entrevoir. Cependant, à titre
+d'essai, il avait écrit quelques articles pour la _Revue historique_, et
+ces articles avaient été assez goûtés dans le petit monde des savants.
+Alors, choisissant dans la masse de ses documents un sujet à côté de son
+sujet principal, rempli de petits détails amusants, touchant de près à
+cette société du dix-huitième siècle qui excite la curiosité des gens du
+monde aussi bien que celle des érudits, il l'avait traité en vue d'une
+grande revue. Il craignait d'avoir perdu, pendant ces années de
+préparation, un certain charme de plume que, tout jeune, on lui avait
+reconnu. Robert avait une peur bleue de passer pour un cuistre. Aussi
+soigna-t-il l'étude pour la grande revue; il l'écrivit en homme du
+monde, presque gaiement, dissimulant de son mieux l'érudition qui en
+faisait le fond. L'article fut accepté de suite et publié sans trop de
+retard. Il eut un succès véritable. Robert se sentit infiniment heureux
+de ce premier succès. Il avait su dominer un petit sujet; il finirait
+bien par triompher du grand. Il ne serait pas seulement un rat de
+bibliothèque, il serait un historien, au vrai sens du mot, un homme qui
+sait donner au passé le mouvement, la couleur, la vie enfin. Il pouvait
+désormais marcher sans crainte, son vaste sujet avait beau se dresser
+devant lui, plus formidable chaque jour, il le dompterait pourtant. La
+victoire, sans doute, était loin encore, mais elle viendrait; il serait
+patient, puisqu'il était fort.
+
+De cette lutte intérieure, il avait toujours gardé le secret. Elle
+l'avait passionné, absorbé, l'avait rendu taciturne, et les années
+s'étaient ainsi passées, silencieuses et très rapides. Il avait pour sa
+mère une infinie tendresse, sachant que la pauvre femme, depuis son
+veuvage, ne vivait que pour lui; mais il ne pouvait, pour l'initier à
+ses angoisses intimes de travailleur, lui dire: «Je ne suis pas sûr de
+moi, ton fils ne sera peut-être qu'un raté comme il y en a tant!» Elle
+aurait souffert et n'aurait pas compris.
+
+Ce qu'elle comprenait difficilement, c'était la vie de reclus que menait
+ce grand garçon bien portant, qui savait très bien, à l'occasion, être
+gai, un peu fou même, comme par une détente subite. Il est vrai qu'il
+passait beaucoup de son temps à Paris tandis quelle vivait toute l'année
+à la campagne. Mais il venait l'y voir souvent, même en hiver, et lui
+consacrait presque toujours l'été entier. Il s'enfermait alors du matin
+au soir dans son cabinet de travail. Elle le voyait aux repas et parfois
+elle l'entraînait faire une promenade; mais c'était tout. Et ce genre de
+vie semblait lui convenir parfaitement; il était même gai, et causait
+avec elle à coeur ouvert.
+
+Naturellement, Mme d'Ancel rêvait de le marier. Sa voisine, Marthe
+Levasseur, était, selon elle, selon la bonne Mme Despois, selon bien
+d'autres encore, la femme idéale qu'il fallait à ce garçon sérieux.
+Robert, pendant des années, n'avait pas voulu entendre parler de
+mariage. Un triste cadeau vraiment à faire à une femme qu'un mari tout
+poussiéreux au contact de vieilles archives, de paperasses jaunies!
+Puis, chaque fois qu'il revoyait Marthe un peu intimement, il convenait
+que celle-ci, en effet, ne ressemblait pas aux jeunes filles ordinaires,
+avides de plaisir, folles de luxe et de mouvement. L'aversion de Marthe
+pour le mariage de convenance, son refus obstiné de se «laisser marier»,
+sa sauvagerie, tout cela, à mesure qu'il y réfléchissait, finissait par
+intéresser Robert. Enfin, l'attrait réel qu'il subissait ayant, durant
+l'hiver où les deux jeunes gens s'étaient vus plus que d'ordinaire,
+augmenté sensiblement, le jeune savant crut, très sincèrement, qu'il
+était amoureux de sa voisine, qu'il serait heureux d'être son mari, que
+la vie, passée à côté d'une femme intelligente et sérieuse, serait une
+chose fort douce. Aussi, lorsque sa mère, un peu tremblante à l'idée de
+l'initiative qu'elle avait prise, lui raconta sa conversation avec
+Marthe, Robert resta quelques minutes sans rien dire. Puis, il se leva,
+et, câlin, se mit à genoux auprès de sa mère, comme lorsqu'il était
+petit; l'entourant de ses bras, il lui dit:
+
+--Ça te ferait donc bien plaisir d'avoir une fille aussi bien qu'un
+fils?
+
+--Tant plaisir, mon Robert, tant plaisir!
+
+--Je comprends cela, pauvre mère chérie que j'abandonne si souvent pour
+me fourrer dans mes éternelles notes!
+
+--Mais je ne veux pas que ce soit pour moi que tu te maries. Si tu aimes
+Marthe, épouse-la; si tu ne l'aimes pas, ce serait une erreur cruelle,
+et pour elle et pour toi, de la prendre pour femme.
+
+--Quelle maman sentimentale j'ai là!... L'amour, c'est un bien gros mot.
+J'ai cru plusieurs fois, tout comme un autre, aimer, et, entre nous, je
+pense que je m'étais trompé complètement. Tu sais, rien du grand jeu: ni
+tempête, ni cris, ni désespoirs, ni folles ivresses; un petit serrement
+de coeur, certes, quand j'étais... comment dirais-je?... remplacé; puis
+une boutée de travail à en perdre le boire et le manger. Je me tâtais
+alors. Fini, plus rien.
+
+--J'espère bien, mon fils, que, lorsque tu songes à Marthe, il ne peut y
+avoir aucune comparaison avec...
+
+--Aucune, mère, aucune, rassure-toi. J'aime beaucoup Marthe, je crois
+que je l'ai toujours aimée infiniment. Est-ce de passion? Je ne le crois
+pas. Au fond, j'en suis peut-être incapable, de cette passion. Si Marthe
+devient ma femme... Tiens, en disant cela, il m'est venu une douceur
+infinie au coeur, c'est peut-être après tout de l'amour... si elle
+devient ma femme, je te jure qu'elle sera heureuse et que j'en serai
+ravi. Cela te suffit il?
+
+--A moi, oui. Mais à elle, je n'en sais rien. Elle a vu, toute petite,
+souffrir sa mère, et les enfants comprennent, sans comprendre, d'une
+façon merveilleuse. Enfin, vous avez toute la belle saison devant vous
+pour vous décider.
+
+--J'aimerais bien mieux que ce fût décidé de suite. Une fois ma parole
+engagée, je me connais, je ne regarderais ni à droite ni à gauche; mais
+ces engagements qui ne sont pas de vrais engagements...
+
+--Te gênent pour ton travail, n'est-il pas vrai? demanda sa mère en
+riant.
+
+--C'est cela même.
+
+C'était cela, en effet, mais il y avait autre chose encore. Robert, en
+évoquant l'image de Marthe, voyait cette image accompagnée d'une autre.
+Les deux soeurs, toujours ensemble, se faisant contraste: l'une grande,
+mince, sérieuse, aux beaux yeux profonds; l'autre, toute mignonne,
+pétrie de soleil, de fossettes, de couleurs exquises, dont chaque regard
+attirait, chaque sourire rendait fou, lui apparaissaient enlacées, et il
+n'était pas sur d'écouter la voix au beau timbre grave plutôt que le
+rire perlé, de suivre plus longuement du regard l'aîné plutôt que la
+cadette. Il en résultait un malaise qu'il se refusait à définir, presque
+un remords qu'il ne voulait pas analyser.
+
+Et chaque jour, davantage, il regrettait de n'être pas lié par des
+serments d'amoureux à celle qu'il désirait toujours épouser.
+
+Non seulement il n'était lié par aucun serment, mais, de plus, personne,
+dans leur entourage, ne semblait soupçonner entre eux une intimité plus
+grande que par le passé; pas même la tante Rélie dont les sermons
+étaient restés si longtemps sans le moindre résultat qu'elle renonçait à
+en faire de nouveaux et qu'elle se familiarisait presque avec l'idée que
+Marthe ne se marierait pas. Elle voyait bien que Robert venait au
+château plus souvent que par le passé, mais la présence d'Edmée, les
+réunions fréquentes d'amis et de voisins, la nouvelle gaieté qui mettait
+tout le monde un peu en l'air, suffisaient à expliquer ces fréquentes
+visites. De plus, le jeune homme avait déclaré que, se sentant
+réellement un peu surmené par le travail acharné de l'hiver, il comptait
+se «mettre au vert» complètement pendant la belle saison, vivre en plein
+air, nager, monter à cheval, danser et faire mille folies. Le château se
+trouvait, d'une façon ou d'une autre, toujours sur son chemin.
+
+Il venait souvent accompagné de son ancien camarade, le capitaine
+Bertrand. Ils avaient été assez intimes au collège, tout en se
+querellant fort, et en ayant sur toutes choses des idées diamétralement
+opposées; puis, après une dispute violente, tous deux se recherchaient;
+les différences mêmes de leurs tempéraments produisaient comme un
+attrait irritant et dont ils ne se passaient que difficilement. De tout
+temps, Georges Bertrand avait annoncé qu'il entrerait à Saint-Cyr, et
+dès sa quatrième il affectait un mépris profond pour tous les «pékins»,
+pour les hommes d'étude surtout. Il était naturellement violent et
+quelque peu brutal; il adorait la force; le coup de poing lui semblait
+l'argument suprême, et il était fort redoute de ses camarades d'humeur
+pacifique. Robert lui ayant prouvé en mainte occasion que les raisons
+morales n'étaient pas les seules où il excellât, Georges conçut un
+certain respect pour ce piocheur qui pourtant avait des muscles et
+savait s'en servir.
+
+Puis, pendant des années, les deux jeunes gens se perdirent de vue. Ils
+se retrouvèrent par hasard à un dîner, se tutoyèrent de nouveau, et le
+capitaine Bertrand prit l'habitude de fumer son cigare de temps à autre
+chez son ancien camarade, et de l'entraîner au Bois. Le capitaine ayant
+fait une assez vilaine maladie, il obtint un long congé de convalescence
+qu'il alla passer à Trouville.
+
+Mais, sous cette apparente intimité, l'irritation se montrait, comme au
+temps du collège, moins ouvertement sans doute, plus sérieuse au fond.
+Les défauts de caractère du jeune officier s'étaient encore accentués,
+la vie de garnison, le commandement, y avaient aidé. Lui-même racontait
+volontiers comment il se faisait craindre par ses hommes; il regrettait
+qu'il ne fut pas permis de les brutaliser comme cela se pratique
+ailleurs, disant qu'une armée n'est réellement forte que lorsque les
+soldats sont réduits à l'état de machines.
+
+Un jour, il raconta, devant les deux soeurs, comment il avait dompté un
+soldat rebelle, ne le perdant pas de vue, le prenant éternellement en
+faute, l'accablant d'injures, de punitions, d'humiliations, de corvées
+de toutes sortes, le mâtant enfin en en faisant une brute. Puis, un
+jour, la brute s'était révoltée de nouveau, le soldat avait disparu,
+était porté comme déserteur.
+
+--Ç'a été un fier débarras, ajouta-t-il, son mauvais exemple commençait
+à gagner les autres.
+
+--Et voilà, dit Marthe avec indignation, un homme perdu, grâce à vous.
+Je ne vous en fais pas mon compliment, capitaine.
+
+--C'est l'ivraie qu'on arrache du champ de blé, mademoiselle. Il faut
+l'obéissance passive chez le soldat.
+
+--Il faut aussi, chez l'officier, ce me semble, autre chose que de la
+dureté.
+
+Edmée avait écouté sans rien dire. Le capitaine Bertrand, très beau
+garçon, à l'oeil bleu dur et froid, l'attirait étrangement. Elle trouva
+Marthe très sévère dans son appréciation et sut gré au capitaine de
+répondre en plaisantant, comme si, de fait, une appréciation féminine
+sur pareille matière ne pouvait se traiter sérieusement. Il ne
+déplaisait pas à Edmée de penser que cet homme faisait peur aux soldats,
+était capable de violence, d'injustice même, car auprès d'elle il se
+montrait soumis et doux, dompté à son tour. Il n'y avait pas à en
+douter, le capitaine Bertrand était à ses pieds, elle en faisait ce
+qu'elle voulait, le forçait à rougir et à pâlir selon qu'elle était pour
+lui ou gracieuse ou froide. Cela amusait la petite coquette
+extraordinairement. Les sermons de la soeur aînée n'y faisaient rien, et
+Marthe eut pour la première fois conscience que les êtres en apparence
+faibles et malléables ont parfois une puissance de résistance, une
+obstination élastique, que rien ne peut entamer. La raison n'a pas
+beaucoup de prise sur eux: «Puisque ça m'amuse!» Edmée ne sortait pas de
+là. Le monde entier et tous ses habitants ne devaient, en bonne justice,
+servir qu'au bon plaisir de Mlle Edmée Levasseur, parce que celle-ci
+était fort jolie, charmeuse, délicieuse en un mot!
+
+Marthe, enlacée, caressée, renonçait à son homélie. Après tout, le
+capitaine saurait bien se défendre au besoin, et, pourvu qu'Edmée ne le
+lui donnât pas comme beau-frère, elle n'en demandait pas plus.
+L'épouser? Oh! non, par exemple! Etre la femme d'un officier, se laisser
+trimbaler de garnison en garnison, n'entendre parler dans l'intimité que
+de l'annuaire et des promotions de camarades indûment favorisés!...
+Jamais de la vie. Puis s'appeler Mme Bertrand, elle qui n'aimait que les
+jolis noms à particule... Et la folle enfant s'arrêta, un peu confuse,
+et devint toute rouge.
+
+--Toi, je t'adore! s'écria Edmée en arrêtant d'un geste le sermon prêt à
+recommencer. Tu es un curé en jupons qui me va tout à fait. Mais,
+vois-tu, soeur chérie, il faut y renoncer. Je ne serai jamais une
+perfection, moi, je ne lirai jamais de gros livres sérieux, je ne serai
+jamais une «femme remarquable»--voyons, ne fronce pas les sourcils--tout
+le monde dit que tu es remarquable, moi la première. Mme d'Ancel ne peut
+prononcer ton nom sans proclamer tes mérites, son docte fils cause avec
+toi de ses travaux--quel honneur!--et que ce doit donc être assommant!
+Moi, on ne me parle que de leçons de natation, de sauteries, de choses
+gaies et jolies et délicieuses. Je ne suis qu'un pauvre petit chiffon de
+fillette--j'ai pourtant mon brevet, je te prie de le croire--un être
+faible qu'on traite avec une douceur apitoyée, à qui on donne
+éternellement des bonbons, qu'on aime à voir paré, pimpant, souriant,
+dont la mission en ce monde est d'être joli et de se laisser protéger.
+Si tu crois que je ne vois pas, que je ne comprends pas, tu te trompes.
+Au fond, je ne suis peut-être pas la poupée que l'on croit. Je sais très
+bien ce que je veux et où je vais. J'ai de la volonté, moi aussi!
+
+Peu à peu Edmée s'était montée, ses joues étaient rouges, ses yeux
+brillants.
+
+--A qui en as-tu, ma petite Edmée? Tu es ce que tu es, c'est-à-dire tout
+simplement adorable!
+
+Chez Edmée les sensations, même violentes, ne duraient guère. Elle se
+mit à rire et se coula dans les bras de sa soeur d'un geste si câlin que
+celle-ci en fut toute émue.
+
+--Alors, vrai, Marthe, tu m'aimes?
+
+--Je t'aime avec tendresse, avec abandon. Jusqu'à présent mon coeur
+était resté un peu fermé. Il s'est ouvert pour toi, toi dont je ne
+voulais pas d'abord; tu y es bien entré, va! Je t'aime en soeur, presque
+en mère. Je te veux heureuse et bonne, bonne surtout. Il n'y a rien que
+je ne fasse pour te donner le bonheur.
+
+--Rien? murmura la petite soeur.
+
+--Rien.
+
+Edmée resta silencieuse un moment, puis elle dit, toute sérieuse
+maintenant:
+
+--Écoute, Marthe; il me semble que je te vole. Tu me crois meilleure,
+plus affectueuse, plus digne d'être aimée que je ne le suis vraiment.
+J'ai déjà essayé de te faire comprendre combien j'ai de défauts, tu ne
+veux pas me croire. Je ne voudrais pourtant pas te tromper sur mon
+compte, toi qui vaux dix mille fois mieux que moi.
+
+--Aime-moi, Edmée; cela me suffira toujours.
+
+--Ah! pour cela!...
+
+Et un grand baiser termina la phrase.
+
+
+V
+
+Mme d'Ancel, depuis la mort de son mari qu'elle avait adoré, vivait
+extrêmement retirée. Pour la première fois elle songea à ouvrir sa
+maison, à recevoir. Tout ce joli pays des environs de Honfleur est très
+peuplé l'été, les châteaux, les villas, les manoirs--mot
+qu'affectionnent les Normands--y abondent, et Mme d'Ancel n'avait qu'à
+faire un signe pour se voir très entourée. Elle donna un grand dîner en
+l'honneur d'Edmée Levasseur, dont l'arrivée au château de la Côte-Boisée
+avait été fort commentée dans le pays. A la campagne, tout se sait.
+Chacun connaissait l'histoire de la «pauvre petite Mme Levasseur», comme
+on disait encore, morte de chagrin, ou, en tout cas, dont le chagrin
+avait hâté la fin; et l'adoption de cette demi-soeur par Mlle Levasseur,
+l'admission de la fille de l'ennemie dans la maison de la victime,
+avaient été très diversement jugées.
+
+M. le curé approuvait hautement sa jeune paroissienne. Elle avait
+accompli un devoir, un devoir difficile, pénible même, et là au moins la
+vertu avait apporté sa propre récompense. En arrachant cette charmante
+enfant à un milieu dangereux où son âme eût été en péril, à des parents
+touchant de près ou de loin au théâtre, Marthe avait trouvé une compagne
+gaie et jeune, une soeur très affectueuse, très reconnaissante et qui
+faisait la joie de tous ceux qui la voyaient. M. le curé, le meilleur
+homme de la terre, tout en faisant son petit sermon du dimanche, avait
+plaisir à voir le banc du château si bien rempli, et Edmée assistait
+avec un sérieux parfait aux offices; une fois même elle avait quêté.
+Aussi, M. le curé, tout comme ses paroissiens, subissait-il le charme de
+cette ravissante jeune fille.
+
+L'habitation de Mme d'Ancel n'avait rien du château, c'était une grande
+maison très moderne, avec un faux air de villa italienne; le toit était
+plat, avec une balustrade; de là-haut la vue était si belle que souvent,
+le soir, on s'y installait. Derrière la maison s'étendaient, comme tout
+le long de la côte, les grands bois. Mais la passion de la veuve pour
+les fleurs se donnait pleine carrière dans le vaste jardin qui
+descendait en pente très rapide jusqu'à la grand'route. Personne dans
+tout le voisinage ne pouvait lutter avec Mme d'Ancel pour ses pelouses
+d'un vert d'émeraude au gazon fin et serré, pour ses roses surtout, qui
+égayaient les corbeilles, grimpaient le long des murs, dont les variétés
+les plus rares s'étalaient triomphantes dans chaque coin de la propriété
+et embaumaient l'air tout autour. Le seul reproche que la veuve adressât
+jamais à Marthe c'était de préférer ses bois à son jardin, de se perdre
+pendant des heures à l'ombre des allées, d'y rêver, plutôt que de
+jardiner avec passion, promener son sécateur sur ses rosiers et faire
+une guerre sans merci aux pucerons qui les menaçaient. Mais la
+perfection n'est pas de ce monde!
+
+Les deux soeurs, accompagnées de tante Rélie, arrivèrent le jour du
+grand dîner de bonne heure, afin de jouir de la fin d'un bel après-midi
+de juillet au milieu du parfum délicieux des roses, alors dans tout
+l'éclat de leur splendeur. Elles étaient toutes deux vêtues de blanc,
+mais la robe de Marthe en étoffe souple de laine était un peu sévère,
+sans le moindre bout de dentelle, tandis que la toilette d'Edmée en
+mousseline de soie très légère moussait autour de sa jolie taille,
+s'égayait de noeuds d'un rose très pâle, faisait valoir sa beauté frêle
+de blonde aux yeux noirs. La tante Rélie, tout en reniflant d'une façon
+batailleuse, dut s'avouer qu'il était rarement donné de voir une petite
+personne plus attrayante, plus délicieusement jolie. Et sage comme une
+image, avec cela! Elle ne quittait pas son aînée d'une semelle,
+cherchait à éteindre l'éclat de ses yeux, à mettre une sourdine à son
+rire, à ne pas être le moins du monde coquette, afin de mériter des
+éloges au lieu d'un sermon au retour. Elle était, ainsi, à damner un
+saint. Quand ses paupières baissées se relevaient subitement, les yeux
+n'en avaient que plus de brillant, et les fossettes reparaissaient tout
+d'un coup dans un sourire éblouissant.
+
+Comme Edmée ne connaissait encore que le salon et le jardin, Robert
+conduisit les soeurs faire l'inévitable tour du propriétaire. La pente
+était si rapide que la maison avait presque un étage de moins derrière
+que sur le devant. D'une allée, on plongeait dans une vaste pièce
+encombrée de bibliothèques, un peu sévèrement meublée, dont le bureau
+était couvert de papiers et de livres assez mal rangés. Edmée, curieuse,
+allongea le cou.
+
+--C'est là que vous travaillez, monsieur d'Ancel, que vous faites un
+livre terriblement sérieux, à ce que l'on m'a dit?
+
+--C'est là même, mademoiselle. J'y suis bien tranquille; ce coin du
+jardin est presque toujours désert et, comme vous voyez, en deux
+enjambées je peux être dans les bois.
+
+--Avouez, dit Marthe en riant, que, pour vous y rendre, vous ne prenez
+pas la porte, mais que vous sautez par la fenêtre.
+
+--En effet. C'est une habitude d'enfance à laquelle je n'ai jamais pu
+renoncer. C'est si commode, et il ne faut même pas être gymnaste émérite
+pour rentrer de la même façon. Vous voyez que les maisons bâties en
+dépit du bon sens, sur une pente très raide, ont du bon.
+
+--Et vous n'avez jamais peur? Si vous entrez chez vous sans façon,
+d'autres pourraient bien en faire autant. Moi, je rêverais aux voleurs
+toutes les nuits si j'habitais une chambre pareille... s'écria Edmée qui
+ne posait nullement pour le courage.
+
+--Il n'y a pas de danger, mademoiselle. Puis, regardez; sur ce meuble
+là-bas, ma mère me force de garder un beau revolver, qui dort ainsi
+depuis des années dans son étui. De plus, elle m'a arrangé cette belle
+panoplie, moins comme ornement au-dessus de la cheminée que pour faire
+croire que je suis une âme belliqueuse. Je me fie plutôt à la
+tranquillité du pays qu'à une réputation usurpée.... Mais, si vous
+croyez en être quitte, mademoiselle Edmée, avec un regard jeté à travers
+une fenêtre ouverte, vous vous trompez bien. Il vous reste à admirer
+notre basse-cour, une basse-cour modèle s'il vous plaît, et qui fait
+honte à celle du château, nos écuries, nos champs, nos prairies où l'on
+fane, nos bois. Venez! Nous en avons pour une bonne heure, et cela nous
+fera apprécier le dîner de ma mère. Entre nous, elle n'en dort pas
+depuis une semaine, maman, de peur que son dîner ne soit pas à la
+hauteur de la solennité. Voilà des années qu'elle n'a reçu à peu près
+que son curé et nos deux amies du château. Allons à la recherche d'un
+appétit sérieux!
+
+_(A suivre.)_
+
+Jeanne Mairet.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891, by
+L'Illustration- Various
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 46003 ***
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'illustration, No. 2521, 20 Juin 1891, by Various</title>
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+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ <p>L'ILLUSTRATION</p>
+
+ <p>Prix du Numéro: 75 cent.</p>
+
+ <p>SAMEDI 20 JUIN 1891</p>
+
+ <p>49e Année.--Nº 2521</p>
+
+ <br><br>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>LA CATASTROPHE DE M&OElig;NCHENSTEIN.--Les locomotives<br>
+renversées sur la berge.--Photographie Varady.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001b.png"><br><b>LA CATASTROPHE DE M&OElig;NCHENSTEIN.--Les débris du train,<br>
+vue prise de la rive droite de la Birse. D'après une photographie de MM.
+Bulacher et Kling.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"></p>
+
+ <p><img alt="" src="images/002b.png" ALIGN="left"><span class="sc">a</span> mer, voir la mer, aller à la mer, voilà le rêve de tout bon
+Parisien un peu libre de soucis quand le mois de juillet arrive. Tout le
+monde pense à la mer. Quand je dis tout le monde, il est bien entendu
+que j'en excepte les millions d'êtres condamnés à leur mansarde et à
+leur travail. Ces millions de pauvres diables attachés par la nécessité
+à ce que Mme de Staël appelait son <i>ruisseau de la rue du Bac</i> ne
+comptent pas pour les chroniqueurs. On ne les remarque pas aux
+premières, on ne les cite pas aux courses. Ils sont la foule qui
+regarde, qui travaille et qui paye.</p>
+
+ <p>Ceux qui la font travailler ont pour préoccupation, à l'heure actuelle,
+leurs quartiers d'été. Où aller? A Houlgate, à Dinard, à Paramé, à
+Trouville? Ce pauvre Trouville! Le spectre de rose de Jeanne Samary lui
+fera peut-être du tort et Houlgate en profitera. Ce qui nuit à l'un sert
+à l'autre. La vie est une bascule.</p>
+
+ <p>On s'en va donc à la mer, ce qui n'est pas toujours un plaisir lorsque,
+par ces temps douteux que nous traversons, il faut braver des heures de
+pluie et regarder, par la fenêtre, les horizons baignés de brume ou
+trempés de pluie et avoir pour tout spectacle la vue de quelques bateaux
+traversant l'ondée en fendant le brouillard. On se dit alors: où est
+Paris?</p>
+
+ <p>Et, quoi qu'il ne soit plus le Paris étincelant de la saison d'hiver, on
+le regrette fort, ce Paris abandonné pour les galets et les mouettes. Il
+a encore ses premières, comme en pleine saison, et les musiciens
+attendent avec une certaine impatience le <i>Rêve</i> qu'on aura donné, cette
+semaine, à l'Opéra-Comique. Le <i>Rêve</i> ou le triomphe de l'école
+nouvelle!</p>
+
+ <p>Il paraît que M. Adrien Bruneau, le maestro que le roman de M. Zola a
+inspiré, est un homme d'un remarquable talent, qui met sa coquetterie à
+fuir la mélodie comme si elle avait l'<i>influenza.</i></p>
+
+ <p>Aux répétitions, dès que M. Carvalho le félicitait, lui disant:</p>
+
+ <p>--Ah! cher monsieur Bruneau, pourquoi n'avez-vous pas prolongé un peu
+cette délicieuse mélodie qui commençait si bien?</p>
+
+ <p>M. Bruneau répondait:</p>
+
+ <p>--Une mélodie! Diable! Vous faites bien de m'en signaler les symptômes!</p>
+
+ <p>Et, d'un trait de plume, il rayait de sa partition ce commencement de
+mélodie! C'est là, du moins, une légende que les musiciens racontent. M.
+Bruneau ne transige pas avec ses convictions.</p>
+
+ <p>Le <i>Rêve</i> sera, cet été, une intéressante escarmouche wagnérienne en
+attendant, pour l'automne, la bataille de <i>Lohengrin</i>, qui n'est pas
+douteuse. Il paraît que le ténor Van Dyck, que nous entendrons alors,
+est, au dire de Mme Richard Wagner, le seul chanteur qui puisse enlever
+le rôle de Lohengrin à Paris. On lui en a proposé d'autres. Non. Ou M.
+Van Dyck dans Lohengrin ou pas de <i>Lohengrin</i>. Van Dyck était une
+condition <i>sine qua non</i> et nos Parisiens auront le double plaisir
+d'entendre un opéra que seule la province a pu écouter jusqu'ici, et un
+chanteur qui, d'après l'avis de la veuve du maître, est le seul
+interprète possible du chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+ <p>--M. de Lesseps, disait un jour un grand diplomate à M. de Beust, qui a
+rapporté le mot, M. de Lesseps est le seul homme vivant qui soit assuré
+de l'immortalité.</p>
+
+ <p>M. de Lesseps était alors le ténor Van Dyck du succès, cet autre
+Lohengrin monté sur un autre cygne. Qu'il est loin, le mot cité par M.
+de Beust!</p>
+
+ <p>Ce n'est pas sans tristesse qu'on a appris la poursuite--platonique ou
+définitive--commencée contre les administrateurs du canal de Panama, M.
+Ferdinand de Lesseps en tête. Quelle fin pour une renommée qui lut, qui
+est--ne soyons pas ingrats--une gloire nationale! O les beaux temps de
+Suez! Les <i>rêves et les ailes d'or</i>, comme chante l'officier de
+<i>Lackmé.</i></p>
+
+ <p>M. de Lesseps réunissait les continents. M. de Lesseps attirait à Suez
+l'élite du monde pensant et agissant et les navires partaient pour les
+terres lointaines, sous les yeux éblouis du khédive et sous le regard de
+cette impératrice qui a encore traversé Paris, cette semaine, en cheveux
+blancs et en robe noire.</p>
+
+ <p>Que c'est loin, que c'est loin, ce beau songe, songe qui fut une
+réalité! aujourd'hui, le vieillard de quatre-vingt-sept ans passe,
+courbé sur sa canne et les paupières baissées sur ses prunelles qui
+contemplent, en dedans, un rêve évanoui. Mais il fut grand. C'est un
+remueur d'idées et un conquérant de mondes qui passe. Maudits soient les
+hasards de ces fièvres qui sont la vie, la vie et la maladie des
+sociétés modernes, et qui s'appellent les affaires.</p>
+
+ <p>Mon Dieu, si l'on veut garder sa gloire, peut-être ne faut-il point
+loger autre chose que le diable dans sa bourse. Qu'est-ce qu'un poète?
+Un être, comme dit Musset, sans sou ni poche, très souvent. Et pourtant,
+ce poète traverse les âges et les argentiers du temps passé sont depuis
+longtemps voués à l'oubli qu'on parle encore et qu'on parlera toujours
+de ce bohème de François Villon.</p>
+
+ <p>Cette semaine, si les affaires ont eu leur deuil, la poésie a eu sa
+fête, une fête printanière, campagnarde, locale, en pleine et belle
+campagne de cette Normandie qui s'épanouit, à cette heure, dans une
+splendeur verte, saine, superbe.</p>
+
+ <p>Des poètes ont, à Lillebonne, célébré la mémoire d'un autre poète peu
+connu de la génération présente, mais dont se souviennent et ses
+compatriotes et ses amis. C'est Albert Glatigny, une figure originale
+entre toutes les apparitions confuses que la mort emporte et jette à
+l'oubli.</p>
+
+ <p>Glatigny! Un grand corps maigre, une figure en lame de couteau, un nez
+pointu, un crâne chauve, des bras géants, des jambes capables de
+franchir un fleuve en une enjambée, et dans ce corps de faucheux humain
+une âme d'artiste, un c&oelig;ur de poète.</p>
+
+ <p>D'ailleurs, piqué de la tarentule du théâtre, Albert Glatigny, qui
+faisait des vers adorables, eût donné tous ses poèmes pour un rôle à
+créer dans n'importe quel drame ou quelle comédie de troisième ordre.
+Car il se croyait appelé à un grand avenir dramatique comme comédien. Il
+cabotinait en province, et c'était sa joie de mener la libre et triste
+vie du <i>Roman Comique</i>. Il voulait même écrire, au point de vue
+réaliste, c'est-à-dire, récrire le roman de Scarron. Ah! il les
+connaissait, les misères de la grande route, et plusieurs fois, aux
+heures de <i>dèche</i>, il avait donné un coup d'épaule pour désembourber le
+char de Thespis.</p>
+
+ <p>Ce poète pauvre était un poète gai. Il riait de sa misère, un peu comme
+Figaro, de peur d'être obligé d'en pleurer. Fils d'un gendarme, il eut
+la malchance d'être arrêté en Corse par un autre gendarme qui le prenait
+pour l'insaisissable assassin Jud. Un meurtrier oublié aussi, ce Jud,
+car--c'est une constatation--la gloire des assassins pâlit, avec le
+temps, aussi bien que celle des poètes.</p>
+
+ <p>Et, en dépit de tant de traverses, mouillé comme un barbet, ballotté
+dans la vie comme un bouchon sur un ruisseau en temps d'orage, vivant à
+la mauvaise aventure et presque à la belle étoile, ce diable de
+Glatigny, bohème adoré des Muses, était demeuré souriant. Malade, dans
+je ne sais quel taudis de Bayonne, et fort peu de temps avant de mourir
+phtisique à Paris, il avait rimé ce sonnet, qui est une jolie pichenette
+donnée-sur le nez de Schopenhauer, et une semonce faite à nos ennuyeux
+pessimistes positifs et poseurs:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Hier je relisais mes vers de dix-huit ans,</p>
+<p class="i14"> Des vers désespérés, noirs de mélancolie;</p>
+<p class="i14"> Le désenchantement, le néant, la folie,</p>
+<p class="i14"> Y chantaient tour à tour, parfois en même temps.</p>
+<br>
+<p class="i14"> O cauchemar naïf! (j'y songe par instants).</p>
+<p class="i14"> Dire que tout cela sans trop d'efforts s'allie</p>
+<p class="i14"> Avec la sève, avec l'âme d'amour remplie,</p>
+<p class="i14"> Et la santé robuste et les cheveux flottants!</p>
+<br>
+<p class="i14"> Aujourd'hui que le corps est lassé, que la route</p>
+<p class="i14"> A fatigué mes pieds, le spleen, l'ennui, le doute,</p>
+<p class="i14"> Se sont évanouis aux rayons du soleil.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Et le vieux vagabond saignant, meurtri, caresse</p>
+<p class="i14"> La jeune illusion, au beau rêve vermeil,</p>
+<p class="i14"> Et sent fondre son c&oelig;ur en hymne d'allégresse.</p>
+</div></div>
+
+ <p>Voilà un poète et on a bien fait de le chanter en vers et de le célébrer
+en prose--discours du maire et strophes de M. Catulle Mendès mêlés--dans
+la petite ville de Lillebonne où il était né, voilà plus d'un siècle,
+car il avait cinquante-deux ans le disciple de Théodore de Banville qui,
+à dix-neuf ans, publiait les <i>Vignes Folles</i>, un des plus fiers recueils
+de vers de ce temps-ci.</p>
+
+ <p>Je dois dire que tel journal normand, le <i>Patriote de Normandie</i>, ne
+s'est point montré fort tendre envers la mémoire d'Albert Glatigny,
+reprochant au poète certaine pièce de vers indignée--et injuste--écrite
+contre Rouen et les Rouennais à l'époque de l'invasion prussienne. La
+protestation du <i>Patriote de Normandie</i> n'a pas empêché le préfet de la
+Seine-Inférieure, M. Hendlé, de se rendre au banquet des poètes, et la
+fête de Lillebonne s'est terminée par de la musique, des discours et des
+vers.</p>
+
+ <p>Tout cela était fort champêtre, mais je doute que ce fût aussi
+pittoresque vraiment que le garden-party de l'ambassade d'Angleterre,
+samedi dernier. Cela, c'était charmant. Un cadre délicieux, avec un des
+premiers et rares coups de soleil de la saison, sur la masse d'arbres
+qui entoure la pelouse du jardin, pelouse d'un vert tendre, d'un vert
+d'Écosse, et là-dedans des robes claires, des élégances raffinées, de
+jolies taches blanches, bleues, roses, jaunes, mauves, lilas clair, des
+ombrelles, des dentelles, de jolies femmes, des buffets fleuris, les
+vestes rouges des musiciens tziganes corrigeant le noir des redingotes
+masculines. Rien de plus exquis avec plus de modernité et de correction.
+Et lady Lytton, avec sa grâce de beau lys britannique, faisant les
+honneurs de ce jardin à ses hôtes. Voilà le plus charmant five o'clock
+de la saison.</p>
+
+ <p>Je n'ai rien dit (laissons là les mondanités pour les immondanités), je
+n'ai rien dit des jeunes meurtriers qui ont stupéfié l'attention
+publique et qu'on a jugés la semaine passée. Peut-être est-il bien tard
+pour parler d'eux, et puis on en a fort parlé. Journaux graves, journaux
+parisiens, tous se sont posé une question assez inquiétante:</p>
+
+ <p>--Pourquoi le crime se fait-il si précoce?</p>
+
+ <p>Le fait est qu'on devient assassin, dans le monde où l'on tue, avant
+l'âge requis pour être bachelier, dans le monde où l'on étudie.</p>
+
+ <p>S'ils ne vont pas à la butte, comme ils disent, les meurtriers de la
+vieille femme (aller à la butte c'est monter sur l'échafaud), si on leur
+épargne le couperet, c'est qu'ils sont trop jeunes. Mineurs devant le
+bourreau. L'assassinat n'émancipe pas.</p>
+
+ <p>Autrement, ils auraient dix fois mérité la mort, et je ne crois pas que
+la société ait vu souvent apparaître d'aussi jolis monstres. Complets,
+ces petits messieurs. Rosa-Josépha, au physique, n'est rien comparée à
+ces déformations morales. Ma parole, on serait tenté de se rallier à la
+doctrine doucement féroce du docteur Lombroso.</p>
+
+ <p>M. Lombroso est un médecin italien, un anthropologiste, qui propose de
+supprimer le crime en supprimant préalablement le meurtrier. Tel être
+arrive au monde en y apportant les signes et les stigmates du crime.
+Qu'on le tue.</p>
+
+ <p>--Avant qu'il soit devenu criminel?</p>
+
+ <p>--Oui. Au moins on lui évitera toute mauvaise action.</p>
+
+ <p>Ce paradoxe terrible devient, quand on considère des misérables pareils
+à ceux qui ont <i>travaillé</i> à Courbevoie, une vérité pratique et qu'on
+pourrait croire utile.</p>
+
+ <p>En fait de <i>travailleurs</i>, qui ne travaillent pas, j'aime encore mieux
+ceux dont nous parlait si joliment l'autre jour M. Paulian, les
+mendiants, à propos desquels notre confrère Yvan de W&oelig;stine nous conte
+une bien jolie anecdote qu'il tenait de Villemessant.</p>
+
+ <p>M. de Villemessant avait toujours des sous à même sa poche pour les
+donner aux mendiants, et, chaque matin, il en mettait un dans la sébille
+d'un aveugle qui stationnait sous une porte. Un jour il lui donna une
+pièce d'or de quarante francs qui s'était égarée dans les cuivres.
+S'apercevant de son erreur, il revint au pauvre, qui n'était plus à sa
+place, mais dont on lui indiqua le domicile, et qu'il trouva à déjeuner,
+en famille, dans une très proprette salle à manger. Le but de la visite
+exposé, l'aveugle plongea les mains dans un sac en disant: «Je n'ai pas
+encore fait ma caisse; permettez que je cherche... Ah! la voilà, en
+effet.» Et il sortit la pièce d'or, qu'il tendit du côté de
+Villemessant. Celui-ci avait déjà fait deux pas pour se retirer, lorsque
+le mendiant le rappela en ces termes:</p>
+
+ <p>--Hé, monsieur, c'est un sou que vous me devez.</p>
+
+ <p>Ah! que nous avons de chemin à faire avant d'avoir cultivé comme il faut
+la plante humaine.</p>
+
+ <p>Je vais prêcher. Je m'arrête. Laissons là gredins et mendiants et allons
+au vent de mer, respirer un peu d'air pur! La mer! Elle serait parfaite
+si elle n'avait pas la plage pour correctif et pour bordure l'inévitable
+tout Paris que l'on fuit ici pour le retrouver là-bas. Il est vrai qu'on
+a l'air de le fuir peut-être simplement pour avoir l'occasion de le
+retrouver.</p>
+
+ <p><span class="sc">Rastignac.</span></p>
+
+ <br><br>
+
+ <h3>LE PANAMA</h3>
+
+ <p>Une instruction judiciaire est ouverte contre les membres du conseil
+d'administration du canal de Panama. Lundi M. de Lesseps a été
+interrogé, au Palais de Justice, par M. le conseiller Prinet. Voilà donc
+un homme qui a connu toutes les vanités des gloires officielles et tous
+les orgueils, plus légitimes, de la popularité, qui est grand-officier
+de la Légion d'honneur, dignitaire de tous les ordres de l'Europe,
+académicien, qu'on a appelé «le grand Français» dans les journaux, et,
+ce qui est plus caractéristique encore, «le père Lesseps» dans les
+faubourgs; et cet homme, à quatre-vingts ans passés, s'assied, dans le
+cabinet d'un magistrat instructeur, sur la chaise où se sont assis les
+banquiers véreux arrêtés sur la route de Bruxelles!</p>
+
+ <p>Sans préjuger le dénouement de cette lamentable affaire, on peut lui
+trouver déjà quelque chose de tragique dans sa banalité. Cette froide
+mise en scène du Palais de Justice, le cabinet sévère des juges
+d'instruction, la présence du greffier, qui a cent fois entendu les
+mêmes questions et les mêmes réponses, à peine tiré de son indifférence
+professionnelle par la grandeur du personnage qu'il a devant lui, le
+va-et-vient monotone du gendarme dans le long et sombre corridor; tout
+ce qu'on peut évoquer ajoutera à l'impression et au regret causés par
+cette nouvelle de la poursuite. Mais on se dit aussi dans le public que,
+pour en venir là, il faut y avoir été contraint par l'irrégularité
+flagrante de l'affaire.</p>
+
+ <p>Cette affaire de Panama tournant mal, j'imagine qu'on en eût pris son
+parti dans l'opinion, si elle avait été liquidée à temps. On s'en fût
+consolé comme d'un beau rêve évanoui. On en eût peu voulu à M. de
+Lesseps de s'être trompé. Ce qui a tout gâté, c'est l'optimisme entêté
+de son entourage, persuadé de bonne foi, je l'espère, que M. de Lesseps
+devait réussir encore, ainsi qu'il le pensait lui-même, ayant dans son
+étoile une confiance aveugle d'Oriental fataliste. C'est cet optimisme
+qu'on a voulu faire partager au public par tous les moyens. On a marché,
+marché quand même, dissimulant la vérité, sans doute avec l'espoir
+qu'elle serait plus belle le lendemain. On est demeuré dans cet état
+d'esprit du joueur qui tient le point sur le coup qu'il a perdu, s'il
+lui reste de quoi en essayer un autre qu'il compte gagner.
+L'entraînement est venu, menant aux procédés illicites, faisant oublier
+les prescriptions de cette terrible loi sur les Sociétés, loi
+constamment violée, qu'on ne songe guère à appliquer aux affaires
+triomphantes, mais qui est un glaive toujours nu que la justice jette
+dans la balance des vaincus!</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Dans le cas présent, je suis persuadé qu'on eût souhaité ne pas
+poursuivre. M. de Lesseps est un «sympathique» par ses défauts aussi
+bien que par ses qualités. S'il n'a pas eu l'idée première, l'invention
+du percement de l'isthme de Suez, qui appartiennent aux Saint-Simoniens
+campés en Égypte en 1832, la foule lui attribue le mérite, et il a eu la
+gloire incontestable d'avoir mené à bien la plus grande affaire de notre
+temps. Pour y arriver, il montra une vitalité prodigieuse, une
+indomptable fermeté. D'esprit simpliste (ce sont ces esprits que la
+foule comprend le mieux et aime le plus), il concluait volontiers du
+succès de Suez au succès assuré de toute entreprise semblable. On avait
+creusé le sable, on couperait des montagnes, voilà tout. Dans
+l'exécution même du projet de Panama, il voulait, forçant une fois de
+plus la nature, le faire par les moyens simples, par la voix droite,
+abordant de front les obstacles au lieu d'essayer de les tourner. Ceci
+avait une grandeur qu'on vit d'abord et des dangers qu'on ne connut
+qu'ensuite. Au début l'imagination du public, fier du succès du Suez et
+enrichi par lui, se fit la complice de ce qu'il pouvait y avoir
+d'illusion dans la conception de Panama.</p>
+
+ <p>De cette complicité de la première heure, il est resté quelque chose.
+C'est d'elle que vient ce sentiment de douloureux étonnement que nous
+avons éprouvé à l'annonce des poursuites, prévues pourtant et
+impossibles à éviter. On se dit, tout d'abord, que si quelque chose
+pouvait être sauvé, l'action judiciaire n'y aidera pas. Les
+responsabilités pécuniaires qui pourraient être établies ne serviront de
+rien. Qu'est-ce que quelques millions récupérés, si on les récupère, en
+présence du milliard et demi englouti dans l'entreprise? Une goutte
+d'eau dans la mer... Et puis, c'est un peu de notre gloire qui s'en va.
+C'est une faillite morale aussi grande que la faillite matérielle. C'est
+le déshonneur frappant un vieillard qui a encore assez de force pour en
+sentir les douleurs, s'il n'a plus assez d'énergie et de verdeur pour
+les prévenir. M. Quesnay de Beaurepaire, qui est un romancier et un
+auteur dramatique, nous dira peut-être un jour ce qu'il a éprouvé,
+lorsqu'il lui a fallu une fin au roman et au drame industriel et
+financier de Panama. On devine ses hésitations, ses regrets, son
+chagrin.</p>
+
+ <p>Mais la justice égalitaire n'admet pas de déni. Le philosophe, en ses
+jugements, peut faire la différence entre les irrégularités qui naissent
+de l'illusion, de la négligence, de l'excès de confiance en soi, et
+celles qui naissent de la fraude préméditée et voulue. La justice n'a
+pas le droit de faire cette différence. Sollicitée il faut qu'elle
+agisse. Son abstention deviendrait de la complicité et ferait peser sur
+elle et sur l'État, au nom de qui elle agit, une responsabilité morale
+qui serait trop lourde à porter.</p>
+
+ <p>Dégager la responsabilité morale des uns, faire la part des mêmes
+responsabilités chez les autres, c'est tout le procès. Il s'y agit bien
+moins de débattre des intérêts, qui paraissent irrémédiablement
+compromis et que le débat judiciaire ne sauvera pas, que de donner une
+satisfaction à la conscience publique, inquiète de cet effondrement et
+désireuse d'en savoir toutes les causes. Vaguement, on entrevoit déjà
+que les difficultés techniques, que les erreurs d'appréciation sur la
+nature et la dépense des travaux ne sont pas les seules raisons de la
+catastrophe. On devine sans peine une administration imprudente, un
+entourage, fanatisé par le nom de M. de Lesseps et son précédent succès,
+se disant que, l'affaire devant réussir, les moyens importent peu. Il y
+a des généraux qui ont gagné des batailles ou enlevé des places par des
+coups hardis qui, s'ils eussent échoué, les auraient conduits devant le
+conseil de guerre. Puis l'entreprise de Panama a vite acquis, à l'heure
+même où les difficultés naissaient, un caractère financier que celle de
+Suez n'avait pas eu, au même degré en tout cas. L'affaire, ne se
+soutenant pas d'elle-même, a été soutenue, à la Bourse et ailleurs, au
+prix de gros sacrifices. Peut-être quelques-uns de ceux qui étaient à sa
+tête se sont-ils trop souvenus de la sagesse politique de La Fontaine et
+de la fable du chien qui, après avoir essayé de défendre le dîner de son
+maître contre une bande de chiens affamés, se décide à en prendre sa
+part, la plus large qu'il peut. On a vu, en tout cas, les marchés avec
+les ingénieurs et les entrepreneurs se faire de plus en plus onéreux, à
+mesure que l'espoir diminuait de mener à bien l'&oelig;uvre commencée. On a
+vu ces marchés résiliés, repris, cédés, dans de mauvaises conditions,
+avec des indemnités consenties, des matériels rachetés, des concours
+presque uniquement nominaux chèrement acquis. Bref, à mesure que les
+choses allaient plus mal, on a pratiqué à la fois une politique de
+faiblesse et une politique de risquons-tout.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Sur qui, maintenant, pèseront les responsabilités? Qui accusera-t-on
+justement d'avoir appliqué à l'entreprise du Panama le système des
+«petits paquets», au lieu de l'abandonner si elle devait être
+abandonnée, alors que les ruines étaient moins profondes, ou bien de
+mettre plus nettement le public au courant des nécessités qui pesaient
+sur elle et des sacrifices qu'on devait lui demander? Ce sera moins,
+j'imagine, M. de Lesseps vieilli, déifié, devenu une sorte de Victor
+Hugo de l'industrie, devant qui la vérité dite ressemblait à un
+blasphème proféré, que ceux qui l'ont entouré et ont propagé des
+illusions qui devaient les avoir quittés.</p>
+
+ <p>La presse a joué, ainsi que la politique, un grand rôle dans cette
+affaire. On ne pense pas que ce rôle ait été bon. La presse, trompée
+elle-même ou se trompant, soit de bonne foi, soit volontairement, a trop
+encouragé des espérances cruellement déçues aujourd'hui. Elle n'a vu,
+elle n'a montré en tout cas, que le côté qu'on pourrait appeler le côté
+poétique de l'entreprise. Elle a fait vibrer la corde nationale jusqu'à
+la briser, célébré la grandeur du but poursuivi, négligé de s'enquérir
+d'assez près des moyens dont on disposait pour l'atteindre,
+entraîné--c'est incontestable--les petits capitaux qui voulaient et
+devaient rester prudents. Les journaux ont été les complices de
+l'illusion entretenue longtemps sur la situation du Panama.
+Quelques-uns, rares, avaient bien fait entendre un cri d'alarme ou
+s'étaient abstenus. Mais c'est le petit nombre. Il faut ajouter, ce qui
+est triste à dire, mais ce qu'on doit savoir aussi, que, parmi ceux qui
+ont donné le champ à la critique, beaucoup, plus qu'on n'oserait dire,
+n'ont parié que pour faire chèrement acheter leur silence. A mesure que
+les plaies devenaient plus saignantes, on payait de plus en plus, non
+plus pour les guérir, mais pour les cacher. Nulle affaire peut-être, en
+ces temps, n'a été exploitée par la presse à un degré égal. Le Panama a
+eu le triste mérite de faire naître par centaines ces singuliers
+organes, à publicité intermittente, qui paraissaient quinze jours avant
+une émission ou une assemblée d'actionnaires, pour disparaître quelques
+jours après! Les concours, même non désintéressés, n'ont pas coûté aux
+actionnaires autant que les attaques arrêtées. La presse a donné, ici,
+une preuve de sa puissance considérable, et aussi cette idée fâcheuse
+que cette puissance n'était pas toujours bien employée. La chute du
+Panama, les poursuites contre ses administrateurs, atteignent la presse
+autrement même que dans ses intérêts matériels.</p>
+
+ <p>Ce qu'on peut et ce qu'on doit dire, sans crainte d'être taxé de
+complaisance, c'est que la chute du Panama ne saurait causer que du
+chagrin, même à ceux qui l'avaient prévue depuis assez de temps, et que
+les poursuites contre les administrateurs, si imposées qu'elles soient à
+la justice, ne sauraient exciter qu'un sentiment de mélancolique regret.
+Il est triste toujours de voir s'évanouir un beau rêve, fût-il peu
+raisonnable, et de voir disparaître une renommée éclatante. Avec quelle
+amertume M. de Lesseps et ceux qui le touchent de près doivent-ils
+songer aux jours d'autrefois, à ces luttes pour Suez où à trois ou
+quatre reprises tout parut perdu «fort l'honneur», resté intact, et aux
+triomphes définitifs qui vinrent bientôt après les plus redoutables
+crises! L'inauguration du canal de Suez, avec la souveraine des
+Français, fut véritablement un jour de gloire nationale. On avait vaincu
+la nature, on avait vaincu les résistances des hommes. Docile instrument
+du génie industriel et de l'adresse politique, l'argent avait accompli
+un projet qui remontait aux Pharaons de la vieille Égypte. Sans doute,
+on avait espéré une semblable journée en Amérique. Mais l'argent,
+instrument faussé cette fois, est demeuré impuissant. Waterloo a succédé
+à Austerlitz. La misère suprême, ce n'est pas tant la défaite que la
+façon dont elle est venue et les suites qu'elle a. La popularité de M.
+de Lesseps s'effondre devant une action judiciaire et devant des
+accusations dont il restera toujours quelque chose, quelle que soit
+l'issue du procès. Ou eût admis, je veux le répéter encore, l'aveu
+formel et complet d'une erreur dans l'affaire du Panama. Le public s'en
+fût pris de son déboire aux ingénieurs qui avaient étudié les lieux, et
+son admiration fût restée intacte vis-à-vis M. de Lesseps. Mais on lui
+pardonnera malaisément la ruine lentement venue par une situation
+longtemps dissimulée, les faiblesses et les audaces de son
+administration, encore que la justice suprême, pour la juger, doit se
+mettre dans l'état d'esprit où il a vécu, où on l'a fait vivre. Mais, si
+ventre affamé n'a pas d'oreilles, bourse vidée n'en a pas plus!</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"><br><b>LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUX.--Défilé des pénitents se<br>
+rendant au monastère.--Dessin d'après nature de notre envoyé spécial, M.
+Kauffmann.</b></p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>La cuisine de la «Fosada».</b></p>
+
+ <h3>LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUX</h3>
+
+ <p>Chaque année a lieu, au mois de mai, un pèlerinage qui, par le décor
+dans lequel il se meut et la naïveté toute primitive qui préside à ses
+apprêts, est un des plus propres à nous reporter à ces siècles de foi où
+les routes se couvraient de pèlerins et où les églises regorgeaient de
+pénitents. C'est le pèlerinage au monastère de Roncevaux, que nous
+venons d'entreprendre à l'intention des lecteurs de l'<i>Illustration</i> et
+que nous avons heureusement accompli, grâce à l'amabilité du consul
+d'Espagne à Saint-Jean. M. Aguirre.</p>
+
+<p><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>
+Chanoine man&oelig;uvrant la
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La confession des pèlerins.
+&nbsp;&nbsp;Un «carabinero» sous la pluie.<br>
+masse d'armes de Roland.</b></p>
+
+ <p>Roncevaux est trop célèbre pour que nous rappelions ici les souvenirs
+qui s'y rattachent. De Saint-Jean-Pied-de-Port, la route qui y conduit
+est des plus pittoresques qui se puissent voir. A Avrigny, un poste de
+<i>carabineros</i> nous indique que nous sommes en terre espagnole. Bien
+pâles et bien piètrement vêtus, ces malheureux soldats, dont l'un
+s'abrite sous un vénérable <i>pépin</i>, fouetté par le vent et maugréant
+contre le service. Mais au premier rayon de soleil le pauvre diable aura
+tout oublié. Nous franchissons le col de Roncevaux à 1,100 mètres
+d'altitude, et, après avoir passé devant les ruines de la chapelle
+fondée par Charlemagne, nous arrivons devant le monastère. C'est un
+vaste bâtiment massif dominé par deux tours carrées, et dont l'église
+gothique renferme <i>Nostra senora de Roncevallos</i>, surchargée
+d'ornements.</p>
+
+ <p>Dans la salle du chapitre nous admirons une merveilleuse Bible sur
+laquelle jadis prêtaient serment les rois de la Navarre. Un vigoureux
+chanoine qui nous accompagne nous montre les <i>masses d'armes</i> de Roland
+(?) qui pèsent douze à quinze kilos chacune, et il les man&oelig;uvre d'une
+façon effrayante pour nos têtes.</p>
+
+
+
+ <p>Le lendemain matin nous sortons du couvent et allons sur la route pour
+voir l'arrivée des pèlerins. Revêtus d'une blouse noire en cotonnade ou
+en lustrine, serrée à la taille d'une cordelette, la tête recouverte
+d'une cagoule relevée par derrière, ils portent sur l'épaule une lourde
+croix formée de deux branches massives clouées l'une sur l'autre, et
+s'avancent lentement, précédés des alcades (maires) de leurs communes,
+ces derniers revêtus du long manteau municipal et armés de la badine de
+la Loi. Partis la veille au soir pour la plupart, ils ont fait ainsi, la
+croix sur le dos, jusqu'à 30 ou 40 kilomètres dans la montagne. La
+plupart de ces pèlerins sont des habitants des vallées voisines qui
+viennent là pour se couvrir de leurs fautes ou adresser leurs v&oelig;ux à la
+vierge du monastère. Tous sont Espagnols.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/004c.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le retour des pénitents.</b></p>
+
+ <p>Après un repos d'une demi-heure les cris des alcades se font entendre.
+Brutalement, à coups de badine, il font former les rangs, et tous, les
+uns égrenant leur chapelet, les autres récitant des oraisons, s'avancent
+au pas accéléré; entre les deux files se tiennent le clergé et les
+femmes, mères ou s&oelig;urs des pénitents. C'est un spectacle fantastique.
+Notre dessin représente la procession au moment où elle passe devant
+l'ossuaire qui renferme les restes des compagnons de Roland.</p>
+
+ <p>Quand nous pénétrons dans l'église, les pèlerins ont relevé leur
+cagoules et écoutent l'office divin appuyés sur leur croix ou prosternés
+contre terre. Vers la fin de la messe a lieu la confession: les divers
+confessionnaux sont pris d'assaut; le pénitent, debout, s'incline vers
+le prêtre, qui le tient embrassé en lui couvrant la tête de son camail,
+puis il va communier.</p>
+
+ <p>Immédiatement après, les pèlerins, laissant leur croix dans l'église et
+enlevant leurs costumes de pénitents, se mettent en devoir de dévorer
+leur premier repas, qu'ils ont bien gagné. La <i>posada</i> (auberge), située
+près du monastère, est envahie, et sa cuisine offre le plus pittoresque
+des spectacles. Autour de son immense cheminée, où brûlent d'énormes
+branches de chênes, bout le <i>putcherro</i> (pot-au-feu) traditionnel, et
+mijotent ou rôtissent les quartiers de viande et les mets les plus
+variés dans des récipients de toutes formes. Sur des bancs ou des
+tabourets se chauffent les pèlerins; mendiants, carabiniers, filles
+d'auberge, se pressent, circulent, crient, gesticulent, fument, mangent,
+boivent, dans une atmosphère épaisse, puante d'huile rance et d'ail, et
+dans une demi-obscurité que rend plus sombre encore la couche de suie
+dont les murs sont tapissés.</p>
+
+ <p>La procession, au retour, s'effectue dans le même ordre et refait dans
+la journée les 30 ou 40 kilomètres de la nuit précédente.</p>
+
+ <p><span class="sc">P. Kauffmann.</span></p>
+
+<br><br>
+
+ <h3>NOS SAISONS ET LA TEMPÉRATURE</h3>
+
+ <p>On aimerait quelquefois n'avoir pas si complètement raison. Sans doute,
+le triomphe donne toujours au c&oelig;ur une sensation d'une certaine saveur
+fort agréable, et j'avoue, sans fausse modestie, que je n'ai pas été
+fâché de voir les événements météorologiques continuer de prouver
+l'abaissement de température signalé par moi, sous ma propre
+responsabilité, et donner ainsi le démenti le plus formel à ceux qui
+m'avaient contredit. J'aurais peut-être quelque droit à jouir de mon
+triomphe et à imprimer ici en lettres majuscules les noms de mes
+contradicteurs, dont l'un surtout mériterait grandement le pilori. Mais
+soyons généreux! La science doit être, avant tout, impersonnelle, et ce
+qui nous intéresse, ce ne sont point les opinions des hommes, mais les
+faits. La question posée ici est assurément la plus grande actualité
+scientifique de l'année, et, comme nous le remarquions tout à l'heure,
+il eût été de beaucoup préférable que les événements ne me donnassent
+pas si complètement raison. Une année sans printemps, ce n'est gai pour
+personne, sans compter les pertes de l'agriculture, les inondations, les
+grippes et tout ce qui s'en est suivi. Le thermomètre et le baromètre
+ont fait perdre cent mille francs à la journée du Grand-Prix de Paris,
+un million au seul département de Seine-et-Oise dans la seconde semaine
+de juin, plusieurs centaines de millions à l'ensemble de la France. Et
+puis, l'absence du soleil, les nuages, le froid et la pluie répandent
+dans l'atmosphère une sorte de spleen universel. Oui, j'aimerais
+beaucoup mieux avoir eu tort.</p>
+
+ <p>L'été nous dédommagera-t-il de ces froids interminables? Rien ne le
+prouve. En général, même, contrairement à ce que le sentiment des justes
+compensations devrait faire espérer, les hivers les plus rigoureux ont
+été suivis d'étés froids et humides. Ce n'est pas rassurant du tout, et
+il faudrait un changement radical de régime pour nous ramener les
+chaleurs torrides dont on semble avoir perdu le souvenir. Ce changement
+se produira-t-il? Sans doute quelque jour, mais le plus tôt serait le
+meilleur. Ces jours derniers encore, j'ai eu la curiosité de placer un
+thermomètre à minima sur le gazon d'une pelouse, librement exposé au
+rayonnement nocturne. Dans la nuit du 12 au 13 juin, il est descendu à
+0°, 8! Et nous sommes au solstice d'été, et non au pôle, mais à
+Paris--ou à Juvisy--à la latitude de 48°.</p>
+
+ <p>Il ne sera pas sans intérêt d'examiner en détail cette situation
+climatologique si curieuse, dont nous sommes les victimes depuis
+plusieurs années.</p>
+
+ <p>Les chiffres ont souvent un certain air rébarbatif qu'ils ne méritent
+certainement pas. On les accepte assez volontiers lorsqu'il s'agit de
+compter des sommes à recevoir, et, selon toute probabilité, un rentier,
+un commerçant, un homme d'affaires, qui alignent des colonnes de
+chiffres dans un but intéressé, ne les trouvent jamais assez longues.
+Pourquoi n'envisage-t-on pas du même &oelig;il les données d'un thermomètre?
+Il est clair, cependant, que les termes vagues de froid ou de chaud ne
+sont pas assez précis pour être satisfaisants, et que si nous voulons
+nous rendre compte de ce fait si remarquable de l'abaissement de la
+température depuis plusieurs années, ce sont les chiffres exacts du
+thermomètre qu'il faut savoir comparer entre eux.</p>
+
+ <p>Les directeurs de tous les observatoires de l'Europe ont confirmé pour
+chacun de leur pays ce que j'avais signalé pour la France, et ce que M.
+Lancaster avait, de son côté, signalé pour la Belgique. Ceux d'entre nos
+lecteurs qui tiennent à savoir exactement à quoi s'en tenir sur la
+question seront sans doute satisfaits de posséder ici les données du
+sujet, et ce sera là, nous l'espérons, une excuse suffisante pour
+l'aspect peu littéraire et encore moins artistique des nombres que nous
+allons exposer. Mais ces chiffres sont plus significatifs que toutes les
+phrases.</p>
+
+ <p>Commençons par Paris.</p>
+
+ <p>La température normale de Paris (campagne: Saint-Maur) est de 10° 1.</p>
+
+ <p>Voici celle des six dernières années:</p>
+
+ <pre>
+ Différence
+ 1885 9º 9 -0º 2
+ 1886 10º 2 +0° 1
+ 1887 8º 8 -1º 3
+ 1888 8º 9 -1º 2
+ 1889 9° 5 -0º 6
+ 1890 9º 3 -0° 8
+</pre>
+
+ <p>Les six années sont au-dessous de la normale, à l'exception de 1886, qui
+est très légèrement supérieure. La moyenne de l'abaissement des quatre
+dernières années est 0° 98.</p>
+
+ <p>Marseille.--La température normale à l'observatoire de Marseille est 14°
+2. Voici celle des six dernières années:</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 14° 3 +0° 1
+ 1886 14° 3 0º 0
+ 1887 13° 1 -1º 1
+ 1888 13º 4 -0º 8
+ 1889 13º 4 -0º 8
+ 1890 13º 5 -0º 7
+</pre>
+
+ <p>Les quatre dernières années sont au-dessous de la normale, d'une moyenne
+de 0º 85.</p>
+
+ <p>Arles.--La moyenne normale est, à Arles, de 14° 8 (Observations de M.
+Cornillon). Les dernières années ont été:</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 11º 2 -0º 5
+ 1886 11º 3 -0º 5
+ 1887 13º 3 -1º 5
+ 1888 13º 3 -1º 5
+ 1889 13º 2 -1º 6
+ 1890 13º 5 -1º 3
+</pre>
+
+ <p>Toutes ces six années sont inférieures à la normale. La moyenne du taux
+de refroidissement des quatre dernières est 1° 5.</p>
+
+ <p><span class="sc">Perpignan.</span>--Le refroidissement moyen des quatre dernières années est de
+1° 7.</p>
+
+ <p><span class="sc">Semur</span> (Côte-d'Or).--Observations de M. Creuzé. Température moyenne: 10°
+8.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 10º 3 -0º 5
+ 1886 10º 1 -0º 7
+ 1887 9° 0 -1º 8
+ 1888 9° 4 -1º 4
+ 1889 9° 5 -1º 3
+ 1890 9º 3 -1º 4
+</pre>
+
+ <p>Température en baisse pour toutes les années. Moyenne de l'abaissement
+des quatre dernières: 1° 5.</p>
+
+ <p>Nous pourrions citer beaucoup d'autres stations françaises. Les
+témoignages qui précèdent suffisent pour constater le fait de la manière
+la plus irrécusable. La conclusion est que, depuis six ans, et surtout
+depuis quatre ans, la température est en baisse sur toute la surface de
+la France. Cette diminution s'exerce à peu près sur tous les mois de
+l'année; mais c'est au printemps surtout que les mois sont au dessous de
+ce qu'ils devraient être.</p>
+
+ <p>Le témoignage est le même en Belgique. M. Lancaster, le savant et
+laborieux météorologiste de l'Observatoire de Bruxelles, a relevé les
+différences suivantes. Température moyenne normale: 10° 3.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 10º 0 -0º 3
+ 1886 10º 5 +0º 2
+ 1887 9° 1 -1° 2
+ 1888 8º 9 -1º 4
+ 1889 9º 8 -0º 5
+ 1890 9° 6 -0º 7
+</pre>
+
+ <p>La moyenne de l'abaissement depuis quatre ans est 0° 95.</p>
+
+ <p>Mêmes témoignages en Angleterre qu'en Belgique et en France. M. William
+Ellis, directeur, du service météorologique de l'Observatoire de
+Greenwich, nous a adressé des observations montrant que <i>toutes les
+stations météorologiques de la Grande-Bretagne</i> manifestent la même
+dépression thermométrique. Voici les chiffres de Greenwich, dont la
+température normale est 9° 7:</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 9º 2 -0º 5
+ 1886 9º 3 -0º 4
+ 1887 8° 8 -0º 9
+ 1888 8º 7 -1º 0
+ 1889 9° 3 -0° 4
+ 1890 9º 2 -0º 5
+</pre>
+
+ <p>Les six années sont inférieures à la normale. La différence des quatre
+dernières est 0° 70.</p>
+
+ <p>Allons en Espagne, nous constaterons les mêmes faits. La température
+moyenne de Madrid est 13° 5. M. Arcimis, directeur du bureau
+météorologique, nous a envoyé pour la période sur laquelle nous avons
+appelé l'attention:</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 12º 5 -1º 0
+ 1886 13º 0 -0º 5
+ 1887 13º 0 -0º 5
+ 1888 12º 1 -1º 4
+ 1889 12º 9 -0º 6
+ 1890 12º 7 -0º 8
+</pre>
+
+ <p>Comme en Angleterre, ces six années sont au-dessous de la normale. La
+moyenne des quatre dernières donne -0° 80.</p>
+
+ <p>Si nous examinons l'Italie, nous obtenons les résultats suivants pour
+Turin (M. Balbi), Rome (M. Tacchini) et Naples (M. Fergola):</p>
+
+ <p><span class="sc">Turin.</span> Normale: 12°, 1.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 11º 8 -0º 3
+ 1886 12º 6 +0º 5
+ 1887 11º 6 -0º 5
+ 1888 11º 1 -1º 0
+ 1889 11º 4 -0º 7
+ 1890 11º 3 -0º 8
+</pre>
+
+ <p>L'année 1886 a été moins froide, mais très pluvieuse. Les quatre
+dernières années donnent comme moyenne:-0° 75.</p>
+
+ <p><span class="sc">Rome</span>. Normale: 15° 3.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 15º 8 +0º 5
+ 1886 15º 6 +0º 3
+ 1887 15º 2 -0º 1
+ 1888 15º 1 -0º 1
+ 1889 14º 9 -0º 4
+ 1890 14º 9 -0º 4
+</pre>
+
+ <p>Moyenne des quatre dernières années: -0º 25.</p>
+
+ <p><span class="sc">Naples</span>. Normale: 16° 2.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 16º 9 +0º 7
+ 1886 16º 5 +0º 3
+ 1887 15º 8 -0º 4
+ 1888 15º 4 -0º 8
+ 1889 15º 3 -1º 0
+ 1890 15º 1 -1º 0
+</pre>
+
+ <p>Moyenne des quatre dernières années: -0° 80.</p>
+
+ <p>On le voit, l'Italie, du nord au sud, tient le même langage que
+l'Espagne, la France, l'Angleterre et la Belgique. Milan fait exception
+pourtant, peut-être à cause de sa situation topographique. Continuons
+notre examen, et, d'Italie, passons en Autriche. Voici Vienne, Budapest
+et Prague qui vont nous répondre.</p>
+
+ <p><span class="sc">Vienne</span>. Normale: 9° 3.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 9º 3 0º 0
+ 1886 9º 2 -0º 1
+ 1887 8º 5 -0º 8
+ 1888 8º 3 -1º 0
+ 1889 8º 9 -0º 6
+ 1890 8º 9 -0º 4
+</pre>
+
+ <p>Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 70.</p>
+
+ <p>Buda-Pesth. Normale: 10° 5.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 10º 4 -0º 1
+ 1886 10º 3 -0º 2
+ 1887 9º 5 -1º 0
+ 1888 9º 0 -1º 5
+ 1889 9º 5 -1º 0
+ 1890 10º 1 -0º 4
+</pre>
+
+ <p>Toujours même témoignage. La moyenne de la différence des quatre
+dernières années est de -0° 98.</p>
+
+ <p><span class="sc">Prague</span>. Normale: 8° 9.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 9º 2 +0º 3
+ 1886 9º 3 +0º 4
+ 1887 8º 2 -0º 7
+ 1888 8º 2 -0º 7
+ 1889 8º 7 -0º 2
+ 1890 8º 7 -0º 2
+</pre>
+
+ <p>Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 45.</p>
+
+ <p>Prenons maintenant l'Allemagne, avec Berlin, Munich, Carlsruhe et
+Hambourg. Mais, pour ne pas abuser des chiffres, malgré leur valeur
+intrinsèque que rien ne peut remplacer, considérons seulement les
+différences fournies par la moyenne thermométrique des quatre dernières
+années. Nous trouvons respectivement pour chacune de ces villes: Berlin
+-0° 75; Munich -1°4; Carlsruhe -1° 75; Hambourg -1° 3.</p>
+
+ <p>Si nous allons plus loin, en Danemark, en Suède, en Norwège, en Russie,
+les observations de Copenhague, Christiania, Stockholm, Cracovie,
+Saint-Pétersbourg, Moscou, indiquent des différences d'autant moins
+sensibles que l'on s'éloigne davantage de la France. M. Adam Taubsen,
+directeur de l'Institut danois, a bien voulu nous envoyer les
+observations faites à Landbokojskoles, près Copenhague, et à Tarm, à
+l'ouest, dans le Jutland: elles sont légèrement au-dessous de la
+normale, mais à peine. M. H. Mohn, directeur de l'Institut
+météorologique norvégien, nous a adressé les observations faites à
+Christiania: elles sont également voisines de la normale, et même
+légèrement supérieures en ces deux dernières années. Plus loin encore, à
+Bodo et Haparanda, la température a été supérieure à la moyenne normale.</p>
+
+ <p>L'ensemble de ces comparaisons établit, sans que le moindre doute puisse
+subsister dans aucun esprit, que depuis six ans, et surtout depuis
+quatre ans, le climat de l'Europe presque entière, à l'exception
+seulement de l'extrême-nord et du nord-est, subit une température
+inférieure à la normale. La France, l'Angleterre, la Belgique,
+l'Espagne, l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne traversent une période
+froide.</p>
+
+ <p>C'est là un fait aussi incontestable que la lumière en plein midi et qui
+intéresse autant l'agriculture et la santé publique que la science pure.</p>
+
+ <p>Grâce aux progrès sociaux, notre regard peut facilement embrasser
+aujourd'hui sous un même coup d'&oelig;il l'ensemble de l'Europe, et nous
+pouvons juger les faits tout autrement que si nos connaissances étaient
+limitées à la France seule. Nous savons que la température a baissé;
+mais nous savons en même temps que l'abaissement n'est pas le même pour
+tous les pays, qu'il y a une région de minimum, autour de laquelle les
+différences vont en diminuant, et qu'au-delà d'une certaine zone ces
+différences n'existent plus.</p>
+
+ <p>Cette distribution des températures nous prouve que la cause du
+refroidissement actuel n'est pas générale, que, par exemple, elle ne
+réside pas dans le Soleil, qu'il ne faut pas la chercher non plus dans
+l'ensemble de la surface terrestre, mais qu'elle est localisée à la
+région que nous venons de signaler. Il en a été de même pour les froids
+si rigoureux de l'hiver dernier: la température a été très douce en
+Islande, en Sibérie, aux États-Unis, etc.</p>
+
+ <p>Si nous classons les stations dans l'ordre décroissant des différences
+observées (moyennes des quatre dernières années) nous formons le petit
+tableau suivant:</p>
+
+<pre>
+ Perpignan -1º 7
+ Carlsrühe -1º 7
+ Arles -1º 5
+ Semur -1º 5
+ Munich -1º 4
+ Cap Saint-Mathieu (Finistère) -1º 3
+ Hambourg -1º 3
+ Paris -1º 0
+ Bruxelles -1º 0
+ Budapest -1º 0
+ Marseille -0º 9
+ Naples -0º 8
+ Madrid -0º 8
+ Berlin -0º 8
+ Turin -0º 7
+ Greenwich -0º 7
+ Vienne -0º 7
+ Prague -0º 5
+ Rome -0º 3
+</pre>
+
+ <p>Sans doute, la situation topographique des différents points, leur
+altitude, le régime des vents régnants, ont joué un certain rôle dans
+ces différences. Mais le fait général n'en est pas moins évident. La
+France entière est actuellement sous un régime froid.</p>
+
+ <p>Pareil fait s'est-il déjà présenté? L'Europe s'est-elle déjà trouvée
+pendant une série de plusieurs années consécutives sous un régime de
+refroidissement? J'ai publié dans l'<i>Atmosphère</i> les températures
+observées chaque année à l'Observatoire de Paris depuis 1804; on y peut
+remarquer des années froides, telles que 1816, 1829, 1838, 1855, 1860,
+1879, mais on n'y remarque aucune série de cinq, quatre ou même
+seulement trois années de suite particulièrement froides. Tout au plus
+pourrait-on grouper deux années, telles que 1829 et 1830, 1837 et 1838.
+La même absence de séries peut être constatée sur les données
+thermométriques de l'Observatoire de Bruxelles depuis 1833.</p>
+
+ <p>Ainsi nous assistons à un fait climatologique exceptionnel et sans
+précédent. Est-ce à dire pour cela qu'il va se continuer encore pendant
+plusieurs années ou même s'accentuer davantage? Nous ne le pensons pas,
+mais il serait téméraire de rien affirmer.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Cet état de choses a remis en actualité la question déjà ancienne et si
+souvent agitée du refroidissement probable de nos climats. L'opinion
+populaire générale, qui a bien sa valeur ici, se déclare certainement en
+faveur d'un refroidissement. Que sont devenus nos printemps? Où est le
+soleil de mai? Où sont les pantalons blancs de la semaine de Pâques, les
+chapeaux de paille et les robes de mousseline? L'été lui-même ne
+semble-t-il pas devenir légendaire et se resserrer à deux mois tout au
+plus, juillet et août? Et la vigne, et le vin de l'île de France, que
+sont-ils devenus? Ne voyons-nous pas sous nos yeux certain arbres, par
+exemple le peuplier d'Italie, ne plus se plaire du tout dans nos régions
+dont ils faisaient l'ornement il y a encore trente ans?</p>
+
+ <p>Des météorologistes fort sérieux nient absolument tout changement de
+climat. Il nous semble qu'ils n'ont pas étudié suffisamment la question.</p>
+
+ <p>Remontons quelques siècles de l'histoire, si vous le voulez bien.</p>
+
+ <p>On rapporte que Philippe-Auguste ayant voulu choisir parmi tous les vins
+de l'Europe celui qui ferait sa boisson habituelle, les vignerons
+d'Etampes et de Beauvais se présentèrent au concours. La charte ajoute,
+il est vrai, qu'on les rejeta. Mais est-il admissible qu'ils auraient eu
+l'audace de se présenter au concours si leurs produits avaient été aussi
+peu potables qu'aujourd'hui? Récolte-t-on, même actuellement, un vin
+quelconque à Beauvais?</p>
+
+ <p>Henry IV, le fin gourmet, n'avait-il pas une certaine prédilection pour
+le vin de Suresnes?</p>
+
+ <p>La ligne de <i>limite</i> de la vigne peut être tracée aujourd'hui à travers
+les départements de l'Eure, Seine-et-Oise, Oise, Aisne, Marne, Meuse,
+Meurthe. Le fruit de Bacchus périclite de plus en plus, même au sud de
+ces départements, par exemple dans la Haute-Marne, dès que l'altitude
+est un peu élevée. Or, autrefois, la vigne était cultivée jusqu'à la
+Manche.</p>
+
+ <p>De vieilles chroniques nous apprennent même qu'à une certaine époque la
+vigne était cultivée dans une grande partie de l'Angleterre, et qu'on y
+récoltait du vin. Maintenant, les soins les plus assidus, une exposition
+au midi et complètement abritée des vents froids, des espaliers,
+suffisent à peine pour amener à maturité quelques grappes de raisin. Le
+pommier même menace de déserter les vergers, où jadis mûrissait la
+vigne.</p>
+
+ <p>Plusieurs anciennes familles du Vivarais ont conservé dans leurs titres
+de propriété des feuilles cadastrales qui remontent à l'année 1561. Ces
+feuilles indiquent l'existence de vignes productives dans des terrains
+élevés de six cents mètres au-dessus du niveau de la mer et où,
+maintenant, pas un seul raisin ne mûrit, même dans les expositions les
+plus favorables. Pour expliquer ce fait, il faut admettre qu'en Vivarais
+les étés étaient autrefois plus chauds que de nos jours.</p>
+
+ <p>Cette conséquence est confirmée, quant à la partie du même pays où la
+vigne est encore cultivée, par un document également démonstratif, mais
+d'une nature différente. Avant la Révolution, le plus grand nombre des
+rentes foncières en vin devaient être payées en vins de premier trait de
+la cuve, au 8 octobre. Au seizième siècle, date de ces stipulations, la
+vendange était donc terminée dans le Vivarais à la fin de septembre. On
+la fait maintenant du 8 au 20 octobre.</p>
+
+ <p>On lit dans l'histoire de Mâcon qu'en 1552 ou 1553 les Huguenots se
+retirèrent à Lancié, près de cette ville, et qu'ils y burent le vin
+muscat du pays. Le raisin muscat ne mûrit plus maintenant dans le
+Mâconnais à un degré qui permette d'en faire du vin.</p>
+
+ <p>Un certain nombre de végétaux, qui prospéraient plus au nord, ont battu
+en retraite depuis le moyen-âge. Le citronnier ne se trouve plus dans le
+Languedoc, où il vivait alors, ni l'oranger dans le Roussillon.</p>
+
+ <p>Il nous serait facile de multiplier considérablement ces exemples.
+Arago, qui les admet comme démonstratifs d'un changement de climat,
+attribue ce changement aux défrichements. «Le déboisement, la formation
+de larges clairières dans les forêts conservées, la disparition à peu
+près complète des eaux stagnantes, le défrichement de véritables
+steppes, dit-il, ont pour effet de rendre les étés moins chauds et les
+hivers moins froids; comme on le constate aux États-Unis.»</p>
+
+ <p>Cette cause a-t-elle agi à ce point en France et en Angleterre pour
+amener une modification réelle du climat? Nous ne partageons pas ici
+l'opinion de l'illustre astronome, car c'est surtout antérieurement au
+seizième siècle que les moines ont opéré les défrichements les plus
+considérables.</p>
+
+ <p>Nous avons sous les yeux trop de témoignages évidents en faveur du
+refroidissement de nos printemps et de nos étés pour ne pas l'admettre,
+témoignages si nombreux, en vérité, qu'ils pourraient faire l'objet d'un
+volume. Les météorologistes qui se refusent à admettre un fait aussi
+clair sont tout simplement des aveugles.</p>
+
+ <p>Mais quelle en est la cause? Cette cause pourrait bien être tout
+astronomique.</p>
+
+ <p>La Terre, en circulant autour du Soleil, ne décrit pas une
+circonférence, mais une ellipse dont l'astre du jour occupe un des
+foyers.</p>
+
+ <p>A l'une des extrémités de cette ellipse, elle est plus proche du Soleil
+qu'à l'autre, de 1/30, ou de 5 millions de kilomètres environ. Il en
+résulte que l'hémisphère terrestre exposé à l'astre radieux reçoit un
+quinzième plus de chaleur dans la première position que dans la seconde.</p>
+
+ <p>La Terre passe à la première position (au périhélie) le 1er janvier, et
+à la seconde (à l'aphélie) le 1er juillet. Les étés de nos hémisphères
+arrivent donc dans la section de l'orbite la plus éloignée du Soleil.</p>
+
+ <p>En l'an 1248 de notre ère, la Terre passait au périhélie le jour du
+solstice d'hiver, tandis que maintenant elle y passe onze jours plus
+tard. A cette époque, nos étés ont été les moins chauds qu'ils puissent
+être, puisqu'ils arrivaient au point de l'orbite le plus éloigné du
+Soleil, et nos hivers étaient aussi les moins froids qu'ils puissent
+être. Depuis cette époque, nos étés tendent à devenir plus chauds et nos
+hivers plus froids par cette cause, quant aux points extrêmes.</p>
+
+ <p>Mais, en raison même de cette ellipticité de l'orbite terrestre, le
+mouvement de notre planète le long de cette ellipse varie en raison du
+carré de la distance, précisément comme la lumière et la chaleur. La
+Terre marche moins vite en été, plus vite en hiver. Il en résulte que du
+21 mars au 21 septembre, notre planète, restant plus longtemps exposée
+au Soleil que du 21 septembre au 21 mars, reçoit juste dans les deux
+moitiés de l'orbite la même quantité de chaleur. Le printemps et l'été
+réunis durent 186 jours 11 heures; l'automne et l'hiver 178 jours 19
+heures.</p>
+
+ <p>Jusqu'en l'an 1248, la durée de l'été alla en augmentant. Depuis cette
+époque-là elle va en diminuant.</p>
+
+ <p>Ces deux causes se compensent exactement quant à la quantité de chaleur
+reçue du Soleil par la Terre dans la moitié de chaque année.</p>
+
+ <p>Mais est-ce seulement la quantité de chaleur reçue qui règle les
+températures? Nous pourrions poser ici la question d'Adhéinmar:
+<i>N'est-ce pas plutôt la quantité de chaleur conservée?</i></p>
+
+ <p>Or, actuellement, notre pôle boréal a 4475 heures de jour et 4291 heures
+de nuit. La différence est de 184 heures. Cette différence
+d'illumination solaire de 184 heures de surcroît chaque année sur le
+rayonnement nocturne doit avoir pour conséquence de permettre au pôle
+nord, et à son hémisphère, de conserver plus de chaleur, de se refroidir
+moins que le pôle austral, en vertu de ce principe, que la chaleur
+augmente à mesure que les jours deviennent plus longs.</p>
+
+ <p>Si l'on admet cette conséquence, notre hémisphère boréal, qui a eu son
+maximum de durée de saison chaude (équinoxe de printemps à équinoxe
+d'automne) en l'année 1248, va en se refroidissant depuis cette époque.
+Le surcroît des heures d'illumination solaire diminue.</p>
+
+ <p>Il est possible que cet accroissement lent et graduel des heures de nuit
+ait une action, non point immédiatement directe sur nos thermomètres,
+mais sur les eaux superficielles qui constituent les courants de la mer
+et qui jouent un rôle considérable dans la distribution des
+températures. Les climats du globe ne sont pas du tout ce qu'ils
+seraient dans l'étendue de l'océan, qui recouvre près des trois quarts
+de la planète. Sans l'Atlantique, et surtout sans le gulf stream, Paris
+ne serait jamais devenu la capitale du monde: la Seine serait le Volga.</p>
+
+ <p>Quoi qu'il en soit, notre climat se refroidit depuis le treizième
+siècle, et la cause de ce refroidissement pourrait être celle que nous
+venons d'indiquer.</p>
+
+ <p>Il va sans dire que l'abaissement actuel et local de la température sur
+lequel nous avons appelé l'attention au début de cet article n'a rien de
+commun avec ce refroidissement séculaire. Autrement, nous n'en aurions
+pas pour longtemps! Nous avons vu qu'il se borne à l'Europe et ne sévit
+pas sur le nord. C'est une affaire de courants atmosphériques.</p>
+
+ <p>En dehors de cette variation séculaire, il y a des périodes assez
+bizarres et anormales de chaleur et de froid. Nous traversons en ce
+moment l'une des plus curieuses, et en même temps l'une des plus
+désagréables, que l'on ait observées depuis l'invention du thermomètre.
+Faisons des v&oelig;ux pour voir bientôt cesser ce déplorable abaissement de
+température qui sévit sur l'Europe depuis quatre, cinq et six ans.</p>
+
+ <p><span class="sc">Camille Flammarion</span></p>
+
+ <br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005-006.png"><br><b>LA CATASTROPHE DE M&OElig;NCHENSTEIN.--Vue prise en amont de<br>
+la Birse.--Phot. Bulacher et Kling.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>LA CATASTROPHE DE M&OElig;NCHENSTEIN, SUR LA LIGNE DU
+JURA-BERNE. Le train<br>
+précipité dans la Birse, après la rupture du pont.--D'après les
+photographies de M. A.-J. Jungmann.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>LA CATASTROPHE DE M&OElig;NCHENSTEIN.--Vue prise en aval de la<br>
+Birse.--Phot. Muller.</b></p>
+
+<br><br>
+
+ <h3>HISTOIRE DE LA SEMAINE</h3>
+
+ <p><b>La Semaine parlementaire.</b>--Une des questions les plus importantes
+qu'avait à discuter la Chambre, au cours de son examen des tarifs
+douaniers, était certainement celle qui concerne l'industrie de la soie.
+Cette industrie constitue en effet, on peut le dire, une gloire
+commerciale de la France, et cette fois, si on laisse de côté les
+protectionnistes intransigeants, tout le monde était d'accord pour
+reconnaître que toute entrave mise à son développement était une
+atteinte grave portée aux intérêts du pays. Il ne faut donc pas
+s'étonner si l'entrée en franchise des soies grèges et des cocons
+étrangers a été votée à une forte majorité: 380 voix contre 137.</p>
+
+ <p>Il est vrai qu'en cette circonstance la Chambre avait une liberté
+d'allure qu'elle n'a pas toujours dans ces sortes de questions. Elle
+n'avait pas à craindre de sacrifier outre mesure une autre branche de
+l'activité nationale, la sériciculture, car un projet, soumis en même
+temps à la Chambre et voté par elle, attribue des primes spéciales à
+ceux qui s'occupent de l'élevage du ver à soie. Tous les intérêts
+recommandables se trouveront donc ménagés. En somme, quant à présent,
+les Lyonnais l'emportent sur toute la ligne.</p>
+
+ <p>--Si les questions ouvrières et sociales n'aboutissent pas à une
+solution satisfaisante, ce ne sera pas faute de les avoir examinées et
+discutées sous toutes leurs faces. Elles reviennent périodiquement à la
+Chambre, tantôt sous forme de projets de loi, tantôt sous forme
+d'interpellations. C'est par ce dernier procédé que MM. Dumay, Girodet
+et Baudin l'ont soulevée. Il s'agissait «des mesures que le ministre des
+travaux publics comptait prendre vis-à-vis de la Compagnie des
+houillères de Monthieu, qui a suspendu son exploitation en ne prévenant
+le personnel que huit jours à l'avance.»</p>
+
+ <p>M. Yves Guyot, qui--il faut le reconnaître--est mis assez fréquemment
+sur la sellette, a pris la parole sur le ton quelque peu ironique: «Je
+vais répondre, a-t-il dit, à l'interpellation hebdomadaire, pour ne pas
+dire quotidienne.» Ce début a soulevé quelques murmures à
+l'extrême-gauche, mais, aux yeux de la majorité, il a été justifié par
+la facilité avec laquelle on met le Gouvernement en cause chaque fois
+que s'élève une difficulté entre ouvriers et patrons. Le ministre a
+ajouté que les actionnaires de la Compagnie étaient convoqués, et
+qu'aucune mesure ministérielle ne pouvait être prise avant le vote de
+l'assemblée générale. Le débat a été clos par l'ordre du jour pur et
+simple voté à une forte majorité.</p>
+
+ <p>--Deux propositions de loi, l'une de M. Jacquemart, l'autre de M.
+Thellier de Poncheville, et toutes deux relatives à la saisie-arrêt du
+salaire des ouvriers et des appointements des employés, sont venues en
+première délibération. Mais aussitôt le ministre du commerce est monté à
+la tribune pour annoncer que le gouvernement préparait un projet de loi
+sur cette question, et demander par conséquent l'ajournement, de la
+discussion. La-dessus les auteurs des deux propositions protestent
+vivement, n'admettant pas que tout le travail fait par la commission ait
+été accompli inutilement, et cela pour attendre le projet du
+gouvernement qui ne sera pas prêt, avant longtemps. La Chambre s'émeut
+en présence de cette argumentation et repousse, par 310 voix contre 145,
+la demande d'ajournement du ministre. Mais celui-ci ne devait pas tarder
+à avoir sa revanche. En effet, dès le début, M. Grousset est monté à la
+tribune et, dans un discours très court, mais très décisif, il a
+démontré que le projet de ses collègues ne tenait pas debout au point de
+vue juridique. Force a été à la majorité de se de juger et de renvoyer à
+la commission ce projet mort-né.</p>
+
+ <p>C'est là encore un exemple à l'appui de ce que nous disions la semaine
+dernière sur la légèreté avec laquelle sont rédigées nos lois depuis
+quelque temps. Cette fois on s'est aperçu à temps de l'imprudence qu'on
+allait commettre; mais il n'en est pas toujours ainsi et plus d'une fois
+c'est à l'application seulement qu'on a reconnu la défectuosité des
+textes législatifs adoptés par le parlement. Sans mettre un frein à
+l'initiative des membres de la Chambre, car ceux-ci n'y renonceraient
+pas facilement, il serait possible d'éviter pareil inconvénient, au
+moins dans une certaine mesure. Il existe en France un corps constitué,
+le Conseil d'État, qui est censé renfermer les jurisconsultes de
+profession les plus autorisés. Pourquoi ne ferait-on pas intervenir
+cette assemblée dans la préparation des lois, ne fût-ce qu'à titre
+consultatif? Il y aurait là une garantie, que l'on ne semble pas assuré
+de trouver auprès de nos législateurs.</p>
+
+ <p>Un débat assez vif a eu lieu au sujet des manifestations qui ont eu lieu
+à Montmartre, à l'occasion de l'inauguration du monument du Sacré-C&oelig;ur.
+MM. Baudin, Ferroul et Duinay avaient déposé à ce sujet une demande
+d'interpellation. On connaît la thèse: le désordre a été causé par la
+police; s'il n'y avait pas eu d'agents, les manifestations auraient
+suivi leurs cours, paisiblement, et tout se serait passé le mieux du
+monde. Mais le malheur veut que lorsque ces citoyens inoffensifs se
+réunissent sur la voie publique, aussitôt des agents interviennent,
+frappent à tort et à travers et troublent ce calme parfait avec lequel
+les anarchistes témoignent ordinairement en public leurs convictions les
+plus chères. M. Constans a répliqué, et il l'a fait en termes qu'il
+n'est même pas nécessaire d'analyser, car on sait avec quelle énergie
+tranquille il démontre, toutes les fois que l'occasion s'en présente,
+que pour lui l'idée de république et de liberté n'entraîne nullement
+celle de désordre et de violence. Mais il a eu cette fois à opposer aux
+interpellateurs un argument de fait des plus piquants. La veille avait
+eu lieu une réunion à laquelle assistaient des anarchistes et des
+socialistes, deux groupes qui ne sont pas habitués à marcher d'accord.
+Il n'y avait là aucun de ces agents dont la présence ne fait qu'exciter
+les esprits et cependant, après quelques minutes de conversation, on en
+est arrivé à ce que M. Baudin appelle «les brutalités de la police.» On
+a échangé des coups et le combat n'a fini que faute de combattants,
+c'est-à-dire quand les orateurs, qui depuis longtemps avaient perdu
+l'illusion de pouvoir se faire entendre, ont manqué de chaises pour se
+les lancer réciproquement à la tête.</p>
+
+ <p>L'ordre du jour pur et simple demandé par le ministre de l'intérieur a
+été voté à l'énorme majorité de 435 voix contre 70.</p>
+
+ <p><b>L'agitation ouvrière</b>: <i>Les grèves</i>--Le succès qu'a eu la grève des
+omnibus ne pouvait manquer d'avoir des conséquences. Ce sont d'abord les
+ouvriers et employés de chemins de fer qui ont eu l'idée de profiter du
+mouvement de sympathie que les cochers et conducteurs des voitures
+publiques avaient provoqué dans la population parisienne. Il s'agissait
+ici également d'un service dont tous les voyageurs sont à même de
+reconnaître le caractère pénible et ceux qui en ont la charge pouvaient,
+comme leurs camarades des omnibus, espérer l'intervention de l'État.
+Mais ce n'est pas chose aisée que de mettre en mouvement un personnel
+considérable comme celui des chemins de fer, et dans lequel figurent des
+corps de métier dont les intérêts ne sont pas toujours d'accord. La
+tentative n'a pas réussi cette fois, et la crise grave qu'aurait amenée
+un arrêt dans les transports par voie ferrée a été épargnée au pays.</p>
+
+ <p>Les boulangers seront-ils plus heureux? A leur tour ils ont formulé
+cette menace terrible de la grève; mais, chose singulière, ce n'est pas
+en raison d'un défaut d'entente avec leurs patrons qu'ils ont songé à ce
+moyen redoutable de faire accepter leurs revendications. C'est aux
+bureaux de placement qu'ils en ont, et il est probable qu'ils ont
+raison, car les abus de ces intermédiaires ont été souvent signalés et
+reconnus. Mais est-il juste d'employer la grève pour réaliser une
+réforme qui peut être accomplie autrement? Dans une pétition
+comminatoire adressée à la fois à la Chambre et au conseil municipal,
+les ouvriers boulangers ont signifié qu'ils refuseraient le travail, si,
+dans un défiai de huit jours, les pouvoirs publics n'avaient pas pris
+les mesures nécessaires pour faire disparaître les bureaux de placement.
+Qu'arriverait-il si de pareilles sommations étaient écoutées? c'est à la
+Chambre et au conseil municipal lui-même de répondre. Mais, en admettant
+qu'on voulût y faire droit, le temps matériel manquerait, sans compter
+que, ce principe une fois admis, l'État serait tenu d'intervenir et
+deviendrait responsable des événements toutes les fois que son action
+serait réclamée, à tort ou à raison. Il y a là un abus, et ceux-là mêmes
+qui, dans la presse, sont le plus portés à soutenir les revendications
+ouvrières, ont estimé que les ouvriers boulangers faisaient fausse
+route.</p>
+
+ <p>Ce n'est pas tout: Lyon, qui se donne volontiers le titre de seconde
+capitale de la France, devait avoir, comme Paris, sa grève de voitures
+publiques. Le personnel des tramways a refusé le travail et, toujours à
+l'instar de Paris, on a vu les scènes déjà connues se renouveler:
+attroupements aux dépôts, menaces et voies de fait pour empêcher les
+voitures de sortir, etc... C'est un peu trop, et on commence à se
+demander si les institutions établies en vue d'assurer aux ouvriers la
+liberté et le bien-être ne menacent pas de tourner à la dictature. La
+faculté de la grève est légitime, car c'est le seul moyen pour le
+travailleur d'obtenir les satisfactions auxquelles il peut légitimement
+prétendre, mais c'est à la condition qu'il sera permis à ceux qui ne
+partagent pas les vues de leurs camarades de continuer le travail. Ce
+n'est pas là contester à l'ouvrier l'exercice d'un droit qui lui est
+cher avec raison, c'est le lui assurer, et si l'État doit intervenir,
+c'est uniquement pour garantir aux deux partis en présence, les
+grévistes et les travailleurs, la liberté à laquelle ils ont droit les
+uns et les autres.</p>
+
+ <p><b>Angleterre: le procès Gordon Cumming.</b>--La presse anglaise, qui est fort
+prudente toutes les fois que l'honneur national est en jeu--on ne
+saurait le lui reprocher si elle n'exagérait les accents de la vertu
+révoltée quand elle a à signaler quelque défaillance à la charge des
+autres nations--a parlé d'abord avec la plus grande réserve des tristes
+incidents de Tranby Croit. Un des officiers les plus en vue de l'armée,
+accusé de tricher au jeu, et cela à la table où le prince de Galles en
+personne tient la banque, c'était un simple «Baccara-case.» On en est
+revenu de cette appréciation un peu sommaire des choses, et, quand on a
+vu, par les révélations faites au cours du procès, que tout le monde
+sortait compromis dans cette affaire scandaleuse, un revirement s'est
+produit dans l'opinion et l'événement, qui était d'abord du domaine de
+la chronique, a pris une portée plus grave et a été jugé par tous dans
+ses conséquences politiques.</p>
+
+ <p>Certes, le peuple anglais est profondément attaché à sa monarchie et il
+serait absurde d'avancer que sa foi a été ébranlée; mais enfin le
+loyalisme gouvernemental a été mis à une rude épreuve, car, pour la
+première fois, le public était amené à juger l'héritier du trône et à se
+prononcer sur sa conduite. Or, si l'on se fonde sur les articles de la
+presse anglaise, le public a été vivement ému et a traduit ses
+impressions avec une sévérité que le prince n'a pas rencontrée en France
+même, où l'on pouvait cependant prendre sa revanche du dédain avec
+lequel sont dénoncés chaque jour, de l'autre côté du détroit, les vices
+dits français. Pendant que, dans notre pays, on se borne à sourire en
+soutenant--avec le souvenir d'Henri IV--que les princes bons vivants
+peuvent faire les meilleurs rois, les puritains d'Angleterre refusent
+d'admettre que le fils aîné de la reine cherche à se distraire des
+occupations toutes décoratives auxquelles le condamne la constitution.</p>
+
+ <p>Il faut l'avouer, d'ailleurs, il était pénible d'apprendre tout d'un
+coup que le prince porte dans ses malles, quand il voyage, tout
+l'attirail nécessaire pour improviser une partie de baccara et il ne
+faut pas trop s'étonner si cette révélation seule a suffi à ébranler
+quelque peu cette foi dans les traditions monarchiques qui jusqu'ici a
+caractérisé l'Angleterre.</p>
+
+ <p><b>Le partage de l'Afrique: le traité anglo-portugais.</b></p>
+
+ <p>--La lutte engagée entre l'Angleterre et le Portugal au sujet de leurs
+possessions en Afrique a pris fin. Le traité signé à Londres a été
+ratifié par les Cortès et bientôt, les dernières formalités accomplies,
+la convention deviendra exécutoire.</p>
+
+ <p>La ligne frontière des territoires respectifs des deux royaumes, au nord
+et au sud du Zambèze, demeure à peu près identique à celle qu'avaient
+tracée les négociateurs de l'an passé, à l'exception, naturellement, du
+crochet quelle doit décrire pour englober la vaste superficie concédée
+par delà le fleuve entre Tète et Jumbo. D'autre part, le Manicaland avec
+Mutassa, mais à l'exclusion du Massikessé, est définitivement attribué à
+l'Angleterre, en d'autres termes à la compagnie sud-africaine.</p>
+
+ <p>Une commission mixte, dont la composition n'a pas été encore arrêtée, se
+rendra sur les lieux pour procéder au tracé détaillé et définitif.</p>
+
+ <p>Chacune des deux puissances contractantes s'est engagée à reconnaître
+les concessions minières qui ont été légalement accordées sur son
+territoire ainsi qu'à respecter toutes les formes de la propriété
+privée. Tout litige relatif à des concessions ou domaines situés à
+trente milles de l'un ou l'autre côté de la frontière sera soumis, non
+pas à la juridiction ordinaire, mais à l'arbitrage. C'est là une sage
+précaution qui, vraisemblablement, ne sera pas inutile, car dans les
+possessions lointaines, là ou les droits des individus sont forcément
+mal définis, les conflits d'intérêts privés dégénèrent facilement en
+conflits internationaux. Il est donc prudent de convenir à l'avance
+qu'ils seront soumis à l'arbitrage, c'est-à-dire à une juridiction dont
+les sentiments de neutralité seront garantis.</p>
+
+ <p>La solution n'est évidemment pas avantageuse pour le Portugal, mais
+c'est une solution et le gouvernement de Lisbonne a trop besoin de repos
+pour mettre l'ordre dans ses affaires financières ou commerciales pour
+qu'on ne le félicite pas d'avoir écarté cette grosse question, même au
+prix de quelques sacrifices.</p>
+
+ <p><b>Nécrologie.</b>--Le contre-amiral marquis de Montaignac, ancien ministre de
+la marine.</p>
+
+ <p>Le vice-amiral Bosse, du cadre de réserve.</p>
+
+ <p>Le contre-amiral Guérin-Duvivier.</p>
+
+ <p>M. Bouthier de Rochefort, député de l'arrondissement de Charolles.</p>
+
+ <p>Le comte de Recullot, ministre plénipotentiaire sous l'empire, grand
+croix de la Légion d'honneur.</p>
+
+ <p>Mme Étienne, femme du sous-secrétaire d'État aux colonies.</p>
+
+ <br><br>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le poste d'avertissement.</b></p>
+
+ <h3>LE TRANSPORT DES CONTAGIEUX DANS PARIS</h3>
+
+ <p>Le conseil municipal de Paris s'est occupé cette semaine de la question
+de désinfection--désinfection des appartements, vêtements, linge,
+etc.--qui est si importante au point de vue de la santé publique. Déjà
+un grand pas avait été fait par l'établissement des stations de voitures
+pour le transport des contagieux.</p>
+
+ <p>Autrefois une mère, par exemple, qui avait à conduire à l'hôpital son
+enfant malade, sautait sans scrupule dans le premier fiacre qu'elle
+voyait passer. Il n'en est plus ainsi; la mère se rend à la station, et
+le directeur de cette dernière n'a plus qu'à se mettre au téléphone et à
+prévenir l'hôpital désigné:</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le brancard formant lit.</b></p>
+
+ <p>--La voiture des diphtériques sort; elle se rend rue Saint-Antoine, 28,
+où elle prend un enfant de cinq ans; elle sera à l'hôpital dans une
+heure et demie; prévenez l'interne de service qu'une opération est
+urgente.</p>
+
+ <p>--Vous avez l'ordonnance du médecin?</p>
+
+ <p>--Oui. La mère de l'enfant est venue me l'apporter elle-même.</p>
+
+ <p>Je ne vous apprendrai rien en vous disant que ce service est appelé à
+diminuer dans des proportions énormes la mortalité par la contagion des
+maladies infectieuses, maladies dont vous et les vôtres pouvez prendre
+les germes dans les voitures de place, les omnibus, les tramways.</p>
+
+ <p>Voici une mère accompagnée de son bébé. Elle hèle un cocher, saute en
+voiture. Cette voiture, une heure avant, conduisait à l'hôpital un
+enfant que le croup étouffait... Hélas! que de bébés respireront la mort
+dans cette voiture!</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le brancard formant fauteuil.</b></p>
+
+ <p>C'est à ces dangers que les stations de voitures pour le transport des
+contagieux doivent nous arracher.</p>
+
+ <p>Deux stations municipales à Paris: une, rue de Staël; l'autre, rue de
+Chatigny.</p>
+
+ <p>Dans chaque station, cinq ou six voitures affectées spécialement au
+transport des fiévreux, des varioleux, des diphtériques, etc.
+Présentez-vous au directeur de l'une de ces stations, avec l'ordonnance
+d'un médecin, et aussitôt une voiture est mise à votre disposition. Ou
+bien encore adressez-vous au commissaire de police de votre quartier; ce
+magistrat se chargera de prévenir le directeur de la station.</p>
+
+ <p>Les malades, couchés sur un lit, ou commodément installés dans un
+fauteuil, sont toujours accompagnés par une infirmière pendant le trajet
+de leur domicile à l'hôpital.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/007d.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La voiture.</b></p>
+
+ <p>Après chaque voyage, la voiture est désinfectée; elle est lavée avec une
+solution étendue de bichlorure de mercure. Inutile de vous dire que les
+voitures sont appropriées pour cela: ni étoffes, ni cuirs, ni sangles;
+les parois sont en tôle. Les matelas passent ou doivent passer, après
+chaque voyage, à l'étuve de désinfection.</p>
+
+ <p>Pour qui visite les deux stations qui relèvent de la «Ville de Paris»,
+jette les yeux sur les voitures, les écuries, les salles de
+désinfection, etc., tout parait installé dans les meilleures conditions.</p>
+
+ <p>La préfecture de la Seine a aussi des voitures spéciales pour le
+transport des contagieux. Ce service est assez bien organisé; il a donné
+déjà d'excellents résultats, bien que le budget qui lui est affecté soit
+très minime.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br><b>THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.--«Le Rêve», drame lyrique en<br>
+quatre actes, tiré par M. L. Gallet du roman d'Emile Zola, musique de M.
+Bruneau.<br> La scène du miracle, au 3e acte: l'évêque Jean (M. Bouvet)
+donnant<br> le baiser d'adieu à Angélique (Mlle Simonnet).</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009-small.png"><br><a href="images/009-large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+
+
+ <p>[Paroles]</p>
+
+ <div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Vous n'avez rien qu'un mot à dire,</p>
+<p class="i14"> Vous n'avez qu'à lever le doigt pour me détruire</p>
+<p class="i14"> J'attends vos ordres souverains.</p>
+<p class="i14"> J'ai voulu défendre ma cause,</p>
+<p class="i14"> Malgré ce qu'on m'a dit, Monseigneur, et je l'ose</p>
+<p class="i14"> Malgré ce que je crains!</p>
+<p class="i14"> Songez mon Dieu que si je l'aime,</p>
+<p class="i14"> Tout l'a voulu, les fleurs, les arbres, le ciel même!</p>
+<p class="i14"> Et quand j'ai vu que je l'aimais,</p>
+<p class="i14"> Je n'avais pas la force, hélas, de me reprendre!</p>
+<p class="i14"> N'est-ce pas, Monseigneur, vous allez me le rendre!</p>
+<p class="i14"> Vous voulez bien que nous soyons heureux!</p>
+</div></div>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"></p>
+
+ <p>Le Prix Thoirac.--<span class="sc">Vaudeville</span>: la <i>Femme</i>, comédie en trois actes, par M.
+Albin Valabrègue.</p>
+
+ <p>M. Thoirac, qui fut homme d'esprit et qui en son temps taquina la muse,
+je parle de la muse légère, celle que la Fable n'a pas admise sur le
+Parnasse, M. Thoirac a fondé un prix de 4,500 francs pour le
+Théâtre-Français: il est destiné à la meilleure comédie jouée dans
+l'année à la rue Richelieu. C'est l'Académie qui est chargée de le
+donner. Voici la première fois que l'illustre compagnie se prononce à ce
+sujet. Elle l'a adjugé à <i>Une Famille</i>, dont l'auteur est M. Lavedan.
+J'applaudis pour ma part à cette décision, et je félicite le jeune
+écrivain. Seulement je me demande comment et sur quoi messieurs les
+quarante peuvent appuyer leur verdict.</p>
+
+ <p>A quoi reconnaît-on la supériorité d'une comédie? en la comparant à sa
+voisine? Dans ce cas, les quatre mille cinq cents francs de M. Thoirac
+courent grand risque de se fourvoyer à l'exaltation d'une &oelig;uvre des
+plus médiocres. Cela dépend de la concurrence. Toutes les années ne sont
+pas également heureuses et le public pourrait s'étonner à bon droit de
+voir cette prime littéraire accordée à la médiocrité. On pourrait faire
+un report et attendre des moments meilleurs dans l'année suivante. Non,
+la volonté du donateur est formelle. Alors, quelles seront pour les
+juges les conditions qui décideront en faveur de l'ouvrage? Son succès?
+je le veux bien; mais le succès n'est pas toujours la consécration d'un
+talent littéraire. Messieurs les académiciens ont évidemment à décider
+d'une &oelig;uvre d'art, sans cela l'agent des auteurs dramatiques suffirait
+à résoudre le litige en consultant la recette. Sur quelles valeurs
+l'Institut, pris pour arbitre souverain, se décidera-t-il ses
+appréciations? Sur le style?</p>
+
+ <p>Certes, je fais grand cas pour ma part d'une jolie langue, purement,
+élégamment parlée, mais, j'en demande pardon aux écrivains, dont je vais
+probablement blesser les prétentions, le style est une qualité
+secondaire au théâtre. La forme ne prend de valeur que lorsqu'elle se
+met au service d'une pensée. Si elle n'est qu'un bavardage jouant
+habilement avec les phrases, plus préoccupée des mots que de l'idée,
+elle ne donne rien: stalactites autour d'une branche de bois mort. La
+pièce est avant tout dans les caractères, dans les situations. Le
+théâtre vit d'action et non de littérature. Le pauvre Sedaine, dont on
+jouait dernièrement la <i>Gageure imprévue</i> à la Comédie-Française, se
+souciait fort pieu de la langue. «Pour être brave, il ne faut qu'être
+homme et des armes», a-t-il dit quelque part. Et pourtant le
+<i>Philosophe</i> sans le savoir, écrit à la diable, est resté au répertoire;
+il compte même parmi les dix ou quinze pièces qui sont vivantes depuis
+Molière dans l'ancien Théâtre-Français.</p>
+
+ <p>M. Scribe était de cette école. Vous me direz que l'immortalité ne
+s'ouvrira pas pour M. Scribe. C'est probable. Si le passé lui a été
+complaisant, le présent ne lui est guère favorable. M. Scribe savait ses
+faiblesses, il en souriait même, non sans esprit. Un jour qu'il répétait
+une pièce rue de Richelieu, les conseillers écoutés de la maison, qu'il
+avait auprès de lui à l'orchestre, lui firent respectueusement une
+observation sur l'impropriété d'une expression. M. Scribe, tout entier
+au mouvement de la scène, laissa un instant ses voisins, monta sur le
+théâtre, coupa, allongea dans son dialogue, mit ses acteurs en place, et
+quand sa besogne d'auteur dramatique fut faite, quand il fut sûr de son
+effet scénique, il descendit dans la salle, reprit sa place à son
+fauteuil en disant à ses deux conseillers: «Et maintenant, à vous,
+Messieurs les académiciens.»</p>
+
+ <p>Le style lui paraissait chose secondaire; il avait si souvent réussi
+sans lui. Il lui fallait avant tout l'intérêt, la vie de la pièce. Il
+existe peut-être à l'Institut des auteurs dramatiques qui sont de cet
+avis et qui se souviennent du jugement singulier porté autrefois par
+l'Académie.</p>
+
+ <p>Elle eut à se décider, au dix-huitième siècle, sur cette question:
+quelle était la plus parfaite des pièces de Molière? Elle opina pour les
+<i>Femmes savantes</i>. Pour quoi? parce qu'elle jugea les <i>Femmes savantes</i>
+l'&oelig;uvre de style la plus remarquable de Molière.</p>
+
+ <p>C'était le goût du temps. L'Académie aurait pu admettre aussi bien le
+<i>Misanthrope</i>; mais l'esprit et la langue eurent gain de cause. Et
+l'<i>École des femmes</i> pourtant, cette &oelig;uvre d'une puissance de passion
+incomparable, et le <i>Tartuffe</i>, ce drame dont la profondeur dépasse tous
+les drames, que deviennent-ils dans tout ceci? Si la même question se
+posait aux immortels de nos jours, je doute qu'elle reçut la même
+réponse qu'au dix-huitième siècle. Ce n'est pas tout qu'une jolie prose,
+ou que des jolis vers, il faut en premier lieu, et je le répète, la
+pièce, attachante par la vérité des caractères, de plus entraînante par
+l'intérêt de son action. J'ai bien idée que le prix Thoirac soulèvera
+dans l'avenir le nombreuses discussions au sein de l'Académie. Pour la
+première fois les choses ont marché d'elles-mêmes et la <i>Famille</i> de M.
+Lavedan a triomphé sans rivalités. J'ai idée que dans l'année qui vient
+la question sera plus agitée.</p>
+
+ <p>Elle se posera entre le <i>Mariage Blanc</i>, de M. Jules Lemaitre,
+<i>Grisélidis</i>, de M. Silvestre, entre la comédie de M. P. Ferrier et
+celle de M. Boucheron. A qui le prix? Je vous répondrai quand le drame
+de M. Richepin, <i>Par le glaive</i>, aura paru. Le Théâtre-Français nous
+promet aussi le <i>Chemin de Damas</i> de M. Alexandre Dumas. Mais, quel que
+soit son succès, l'&oelig;uvre nouvelle du maître restera hors concours. Le
+prix Thoirac ne peut être donné aux membres de l'Académie, qui ont eu le
+bon goût de ne pas se faire juge et partie dans une telle question.</p>
+
+ <p>Le théâtre du Vaudeville, cédé à une direction qui a fait un bail de
+trois mois, nous a donné une comédie de M. Albin Valabrègue, dont le
+Palais-Royal a repris les trois actes si amusants de <i>Durand et Durand</i>.
+Ici nous ne sommes plus dans la fantaisie désopilante du quiproquo qui a
+fait la fortune de la pièce du Palais-Royal. M. Valabrègue touche
+sérieusement à la comédie sérieuse. Je doute qu'il y rencontre le même
+succès. Il y a de l'esprit et beaucoup dans cette nouvelle comédie à
+laquelle M. Valabrègue a donné pour titre: <i>La Femme</i>, mais ce sujet
+n'en est pas à sa première édition. <i>La Femme</i> est cet être honnête par
+excellence, inépuisable dans ses sacrifices, supérieur dans son
+abnégation et dans sa douleur, que rien ne détourne de son devoir, ni
+les fautes, ni l'indignité de l'époux, ni la trahison de l'amie qui lui
+vole les plus douces joies du bonheur domestique. C'est celle qui, après
+tant de luttes et de souffrances, reste toujours fidèle au devoir, et
+qui compte ramener à elle, par la force de la vertu, de l'abnégation, et
+par la puissance du pardon, le malheureux mari qui s'égare. C'est
+l'épouse, la mère de famille. La tendance morale de la comédie est des
+plus louables, malheureusement le public des théâtres, un peu fatigué de
+sa saison d'hiver, a écouté un peu distrait cette démonstration; mais à
+pièce d'été, critique d'été; n'appuyons donc pas plus qu'il ne faut sur
+les longueurs de cette comédie, aussi bien serions-nous ingrat envers
+elle. Car nous l'avons applaudie en maints endroits, et pour l'auteur,
+et pour ses interprètes: Mlle Cerny est charmante dans le rôle de Marie
+de Blauval; Mlle Brindeau, M. Dieudonné et M. Lérand ont été
+chaleureusement accueillis dans leurs personnages de Mme Tivolier, de M.
+de Blauval et de M. Tivolier.</p>
+
+ <p><span class="sc">M. Savigny.</span></p>
+
+ <br><br>
+
+ <h3>LES LIVRES NOUVEAUX</h3>
+
+ <p><i>Dieu</i>, par Victor Hugo, 1 vol. in-8°, 7 fr. 50 (Hetzel et Quantin,
+éditeurs).--Il est écrit que Victor Hugo ne cessera pas de nous étonner.
+Il n'y a pas à dire: ce ne sont pas ici des bribes, des fragments
+recueillis par des héritiers plus ou moins adroits, ou des admirateurs
+intempestifs. C'est bel et bien un poème de cinq mille vers, suivi,
+aussi fortement composé qu'aucun autre de Victor Hugo, une sorte de
+testament philosophique, où la pensée de Lucrèce a du plus d'une fois
+hanter l'écrivain. Il fut écrit à Jersey, dans l'exil, en 1855, deux ans
+après les <i>Châtiments</i>. C'est peut être l'un de ceux où le poète donne
+le plus de lui-même l'idée d'une personnalité gigantesque, en raison
+même de celle avec laquelle il se mesure. Car enfin, dans ces simples
+mots, dans ce titre: <i>Dieu</i>, par Victor Hugo, il y a quelque chose comme
+une accolade, sinon comme une revanche. Voltaire avait écrit sur le
+fronton d'une petite chapelle, à Ferney: <i>Deo erexit Voltaire</i>. Cela
+était une déclaration de principes, mais c'était surtout de l'orgueil.
+Victor Hugo a fait mieux, et quelque chose surtout de plus difficile. Il
+a construit le monument qui est beaucoup plus qu'une chapelle, une sorte
+de cathédrale, et il a créé à sa manière le dieu qu'il voulait qu'on y
+adorât.</p>
+
+ <p>Nous le connaissions déjà. Il nous l'avait déjà plusieurs fois défini,
+notamment dans William Shakespeare, où la prose lui a peut-être permis
+de donner à son affirmation une forme plus précise. Car il faut bien
+convenir qu'ici la poésie semble avoir singulièrement fait tort à la
+philosophie. En nous présentant dans un ordre ascendant les diverses
+idées que l'humanité s'est faites de Dieu, en commençant par l'athéisme,
+qui est la négation, il nous semble faire un étrange anachronisme.
+L'homme à son berceau, quelque grossière idée qu'il dût se faire de
+Dieu, ou, si l'on veut, de la force cachée qu'il sentait sans la
+comprendre, ne fut certes pas athée; et si l'on peut discuter de ce
+qu'il fut alors, en tous cas le scepticisme ne vint pas ensuite. Ce
+serait plutôt à la fin, avec le déisme, que la négation et le doute
+apparaissent, et ce serait alors, à ce moment de connaissance plus
+répandue, sinon plus profonde, que l'homme serait tenté de s'éloigner de
+ce que le poète croit la vérité. Mais qu'importe! Hugo, malgré tout, a
+fait &oelig;uvre de grand poète, et l'on n'a pas autre chose à lui demander.
+Bien difficiles seraient ceux qui ne s'en tiendraient pas pour
+satisfaits.</p>
+
+ <p>L. P.</p>
+ <br>
+
+ <p><i>Crispi, Bismarck et la triple alliance en caricature</i>, par John
+Grand-Carteret, 1 vol. in-12, 7 fr. 50 (Delagrave, 15, rue
+Soufflot).-Dédié aux amis de la caricature. Le succès de son Bismarck
+devait encourager M. John Grand-Carteret. Crispi, l'illustre Crispi,
+aujourd'hui d'ailleurs relégué dans «l'Armoire aux retraités», lui
+tendait véritablement les bras. Il n'y avait pas à résister, et le voici
+habillé de la belle manière. Mais par qui? le croira-t-on? surtout par
+les Italiens. Car il faut rendre cette justice à M. Crispi, qu'il s'est
+laissé caricaturer sous toutes les formes par les journaux de son
+pays... Les Italiens se sont souvenus de l'ancien révolutionnaire, et la
+campagne satirique menée contre lui a été chaude. On s'en rendra compte
+en parcourant le livre de M. Carteret, fort documenté à sa manière, car
+le document dessiné a bien son éloquence, il est même de tous le plus
+expressif, et, comme attribut de la satire, le crayon pourrait prendre
+la place du fouet sans inconvénient.</p>
+
+ <p><i>Quand on aime</i>, par Pierre Maël (1 vol. chez Firmin-Didot).--Sous ce
+titre plein de promesse: <i>Quand on aime</i>, Pierre Maël vient de publier
+une des &oelig;uvres les plus puissamment pensées et écrites qui soient
+encore nées de sa plume. On peut dire que l'auteur, sans dépouiller
+aucune des qualités de délicatesse et de grâce qui lui ont valu sa
+grande réputation, s'est attaché au contraire, à les corroborer d'une
+note de vigueur qui en rend le charme plus pénétrant. Dans ce récit,
+pris tout entier dans la vie ordinaire, l'étude des caractères est égale
+au relief saisissant des événements qui servent de trame à la fiction.
+La catastrophe finale, préparée avec un art infini, n'est cependant pas
+un «moyen». Elle vient au terme des faits avec la rigoureuse logique
+d'un syllogisme, et le lecteur l'y rencontre nécessaire au dénouement.</p>
+
+ <p>Tout est vrai dans ce livre, qui ne doit son charme et son intérêt qu'à
+la simplicité même et au naturel des faits.</p>
+
+ <p><i>Tout autour de Paris</i>, promenades et excursions dans le département de
+la Seine, par Alexis Martin (1 vol. in-16. Prix: 7 fr. 50, chez
+Hennuyer, éditeur, 47, rue Laffite).--Cet ouvrage est, en quelque sorte,
+la suite du livre que le même auteur a publié l'an dernier: <i>Paris,
+promenades dans les vingt arrondissements</i>, et que le ministère de
+l'instruction publique et le conseil municipal de Paris ont honoré d'une
+souscription.</p>
+
+ <p>On sait avec quel soin minutieux M. Alexis Martin a visité la capitale,
+avec quelle exactitude il a reproduit les physionomies de tous ses
+quartiers, avec quelle érudition il a raconté l'histoire de tous ses
+monuments et de toutes ses institutions.</p>
+
+ <p>Ce qu'il a fait pour Paris, il l'a fait également pour tout le
+département de la Seine, parcourant ses huits cantons, commune par
+commune, bourg par bourg, hameau par hameau, suivant la marche
+rationnelle d'un touriste curieux d'art, d'histoire, d'archéologie, de
+pittoresque; mais, sachant le prix du temps, il n'a pas laissé un coin
+inexploré.</p>
+
+ <p>De nombreuses illustrations, véritables petits tableaux de la vie
+moderne, sont dues aux crayons de nos premiers artistes, MM. Boutigny,
+Charpin, Deroy, Geoffroy, G&oelig;neutte, Hoffbauer, F. Lix, P. Merwart,
+Touchemolin, etc., et gravées par les maîtres du burin, MM. Hotelin,
+Rousseau, Moller, Quesnel, Berveiller, etc. L'attrait qu'elles ajoutent
+au livre est augmenté par une suite de plans, de vues panoramiques et de
+cartes d'une exactitude rigoureuse et d'une clarté parfaite. Une table
+des noms cités et un index alphabétique rendent toutes recherches
+promptes et faciles.</p>
+
+ <p><i>L'Escrime et le Duel</i>, par C. Prévost et G. Jollivet, un beau vol. orné
+de figures (librairie Hachette). <i>L'Escrime et le Duel</i>, le dernier
+livre paru dans la bibliothèque des sports de la maison Hachette, est
+signé de deux noms compétents. M. Prévost, l'excellent professeur que
+l'on sait, enseigne aux jeunes gens l'art de se comporter le mieux
+possible sur la planche comme sur le terrain. Ses leçons théoriques
+complètent à merveille l'enseignement de la salle. M. Jollivet donne à
+tous ceux qui peuvent être mêlés à une affaire d'honneur des conseils
+utiles, et il indique les derniers usages requis en matière de duel.</p>
+
+ <p>Ce livre essentiellement pratique sera le <i>vade mecum</i> de la jeune
+génération.</p>
+
+ <p><i>Le Fada</i> c'est-à-dire, en provençal, l'homme hanté par les fées, le
+rêveur, tel est le titre du nouveau roman de Zari publié illustré dans
+le journal de la librairie Firmin Didot le mois dernier et qui paraît
+aujourd'hui en volume.</p>
+
+ <p>C'est une &oelig;uvre pleine de passion et de poésie. La description des
+sites et des monts de la Provence s'y trouve tracée par un esprit qui
+aime la vérité; l'analyse psychologique de chacun des personnages qui y
+vivent est présentée avec charme et autorité. C'est à ces deux qualités
+que M. Zari doit en partie d'avoir pris place, dès ses débuts, parmi nos
+romanciers contemporains les plus distingués.</p>
+
+ <p>De ce récit qui a pour décor le ciel bleu, les montagnes, les bois de
+pins, s'exhalent les senteurs enivrantes du pays du soleil: il est dédié
+au poète Mistral.</p>
+
+ <p><i>Albums de Crafty: les chevaux</i>. 3 fr. 50 (Plon, Nourrit,
+éditeurs.)--<i>Du choix d'un cheval, la Tonte de Coco, Remonte pour la
+chasse, les Débuts d'un gentleman aux courses, le Concours hippique, Ma
+dernière culbute,</i> etc., etc., tels sont les sujets de ces amusants
+dessins enlevés avec une verve endiablée et soulignés de légendes
+narquoises où l'esprit n'exclut pas la science hippique, du moins autant
+qu'un profane en peut juger.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"><br><b>La machine volante de M. Ader.--D'après le croquis d'un
+témoin oculaire de l'expérience.</b></p>
+
+ <br><br>
+
+ <h3>NOS GRAVURES</h3>
+<br>
+ <h4>LA CATASTROPHE DE M&OElig;NCHENSTEIN</h4>
+
+ <p>M&oelig;nchenstein est à peu de distance de Bâle, c'est un but de promenade
+situé à l'entrée de la vallée de la Birse, au pied des dernières
+collines du Jura. On s'y rend en quelques minutes en chemin de fer.
+Dimanche dernier, 11 juin, à propos d'une fête champêtre, plusieurs
+Sociétés chorales des environs et de nombreux promeneurs prenaient le
+train de 2 heures 15 minutes. Ce train, composé de un fourgon, un
+wagon-poste et neuf grands wagons genre américain pour les voyageurs,
+était traîné par deux locomotives. A peu de distance de la gare de
+M&oelig;nchenstein la voie traverse la Birse, petite rivière canalisée en cet
+endroit, sur un pont en fer de 21 mètres de long.</p>
+
+ <p>A peine la première machine arrivait-elle à l'extrémité du pont, que
+celui-ci se rompit brusquement. Les deux locomotives et les quatre
+premiers wagons tombèrent dans la rivière; le cinquième, un wagon mixte
+de 1re et 2e classes, éventré par un bout, restait suspendu à moitié sur
+la culée du pont. On a retiré, au moment où paraissent ces lignes, près
+de soixante-dix cadavres; il en reste encore beaucoup enfoncés sous les
+débris au fond de la rivière; il y a en outre une centaine de blessés
+dont plusieurs très grièvement. En examinant nos gravures, faites
+d'après les photographies prises peu après l'accident, on voit que le
+tablier du pont s'est rompu vers la culée arrière, et que c'est la
+poutre de droite (ces mots étant pris en considérant la voie dans le
+sens de la marche du train) qui a du céder la première. La rupture a eu
+lieu au moment où toute la longueur du pont était occupée par les deux
+machines et quatre wagons; il supportait sa charge maximum.</p>
+
+ <p>On voit que la première machine est tombée sur la rive opposée, les
+roues en l'air, ce qui indique bien que la poutre de droite a cédé
+d'abord; la rupture s'est ensuite achevée complètement. On voit la
+seconde machine tombée sur ses roues; les autres wagons se sont broyés
+en se précipitant les uns sur les autres et ont été entraînés au fond de
+la rivière. Le frein automatique dont était muni le train a dû
+fonctionner aussitôt la rupture de la conduite qui règne sous le train,
+ce qui explique que les derniers wagons sont restés sur la voie.</p>
+
+ <p>A qui attribuer la responsabilité d'une aussi épouvantable catastrophe?
+Le pont avait, nous dit-on, été construit il y a peu de temps par la
+maison Eiffel avec des fers allemands; il est inadmissible que les
+ingénieurs n'aient pas employé la section nécessaire pour la résistance
+à supporter; mais ce qui est possible et même probable, c'est que les
+fers aient été de mauvaise qualité.</p>
+
+ <p>Une pareille catastrophe ne serait pas possible en France, car les ponts
+y sont l'objet d'une attention toute particulière. Après leur
+construction, prévue pour des machines locomotives pesant 15 ou 18
+tonnes, ils sont essayés avec une charge quadruple de celle qu'ils
+doivent supporter d'abord au repos, puis à des vitesses allant jusqu'à
+60 kilomètres à l'heure. En outre, une visite minutieuse a lieu tous les
+ans et les pièces défectueuses sont immédiatement remplacées.</p>
+
+ <p>G. M.</p>
+<br>
+ <h4>LE «RÊVE»</h4>
+
+ <p>Il semble, depuis quelque temps, qu'un renouveau s'étend, au théâtre,
+sur les &oelig;uvres qui touchent à la religion. Sans parler de <i>Jeanne
+d'Arc</i>, nous avons eu cette année le <i>Noël</i>, de Maurice Bouchor, et la
+<i>Grisélidis</i>, de MM. Armand Silvestre et Morand. Voici que le <i>Rêve</i>, à
+l'Opéra-Comique, nous emmène encore dans le pays du mysticisme et de
+l'extase. Sommes-nous plus pieux? ou bien devons-nous cette renaissance
+des sentiments chastes et chrétiens aux excès même du naturalisme? Il
+est curieux, en tout cas, de voir que le chef de cette dernière école,
+M. Zola, devra l'un de ses meilleurs succès au théâtre, à l'&oelig;uvre que
+MM. Gallot, pour les vers, et Bruneau, pour la musique, ont écrite
+d'après son plus pur roman.</p>
+
+ <p>On connaît le sujet du <i>Rêve</i>. Angélique, dans la demeure qu'elle habite
+avec ses parents, Hubert et Hubertine, près de la vieille cathédrale, se
+perd dans des songes infinis et délicieux: elle croit entendre les voix
+des saintes. Elle rêve aussi d'épouser un prince Charmant. Le prince,
+serait-ce Félicien qui, par amour pour elle, et pour se rapprocher
+d'elle, s'est donné comme peintre verrier, tandis qu'il est le fils de
+l'évêque Jean de Hautec&oelig;ur?... L'évêque, qui eut cet enfant avant
+d'entrer dans les ordres, le destine au sacerdoce. Il s'oppose au
+mariage. Angélique en est désolée, au point qu'elle en va mourir.
+Félicien fait une dernière tentative auprès de son père, et l'adjure de
+sauver Angélique. L'évêque vient donner l'extrême-onction à la
+mourante... Il invoque Dieu, en ajoutant sa devise: «Si Dieu veut, je
+veux». Un miracle se produit. Angélique se ranime. L'évêque, convaincu
+par Dieu, la conduit à l'église et la marie à Félicien. Le rêve
+d'Angélique est accompli. Mais les saintes la rappellent auprès d'elle,
+et elle expire, heureuse, entre les bras de son époux.</p>
+
+ <p>La gravure que nous publions reproduit la scène même du miracle. En
+regard de notre gravure, nous donnons une des plus jolies pages de la
+partition, grâce à l'amabilité des éditeurs, MM. Choudens et Cie.</p>
+
+ <p>Ad. Ad.</p>
+<br>
+ <h4>LA MACHINE VOLANTE DE M. ADER</h4>
+
+ <p>Personne n'a rien vu, personne ne sait rien; mais l'<i>Illustration</i> a des
+amis partout. L'un d'eux se trouvait à la chasse aux environs de Paris
+lorsqu'à travers la feuillée il aperçut une chose de forme étrange ayant
+l'aspect d'un énorme oiseau de couleur bleuâtre. Impossible d'approcher,
+une clôture le séparait du parc particulier enclavé dans la forêt ou se
+trouvait, la machine en question. Ce ne pouvait être qu'une machine à
+voler assurément. Notre ami est quelque peu dessinateur et ingénieur, il
+nous communiqué le croquis qu'il n'a pu faire qu'à distance, mais qui
+est aussi exact que possible. Informations prises, il paraît que
+l'inventeur est M. Ader, l'ingénieur électricien bien connu par ses
+nombreux appareils téléphoniques, et que la machine a volé réellement
+pendant quelques centaines de mètres, s'élevant à 15 ou 20 mètres de
+haut et se dirigeant dans l'espace. Nous ne reprendrons pas la liste des
+tentatives faites dans cet ordre d'idées; plusieurs livres ont été
+publiés là-dessus et notamment ceux de notre ami Gaston Tissandier sont
+trop répandus pour qu'il soit nécessaire d'insister.</p>
+
+ <p>La machine que nous voyons se compose de deux grandes ailes articulées,
+de 15 mètres d'envergure environ, et d'une hélice s'appuyant sur
+l'extrémité d'une sorte de cône formant le corps de l'oiseau et
+renfermant le mécanisme et le voyageur. Le tout serait, en étoile de
+soie recouvrant une carcasse légère en osier ou aluminium.</p>
+
+ <p>Le nom de l'inventeur de cet oiseau volant serait une garantie en faveur
+de la réussite possible. Qu'on nous permette cependant quelque doute. La
+machine, nous assure-t-on, a parcouru une certaine distance: 100, 200,
+mettons 400 mètres. Mais est-elle capable de continuer ainsi pendant,
+plusieurs heures sans avoir recours à une installation fixe pour changer
+ou rechanger le moteur qui la fait man&oelig;uvrer? Car tout est là: quel est
+le moteur? L'inventeur, électricien émérite, qui a étudié cette science
+nouvelle à fond, a dû s'adresser à son élément favori: l'électricité.</p>
+
+ <p>Mais les accumulateurs sont impossibles à cause de leur poids; les piles
+ne donnent des courants puissants que pendant peu de temps, et encore
+ont-elles un poids fort peu négligeable.</p>
+
+ <p>Aussi, jusqu'à nouvel ordre, jusqu'au jour où nous aurons assisté à une
+expérience concluante, où on nous aura montré le générateur de la force
+employée, nous resterons sceptique et croirons, seulement à cause de la
+haute personnalité de l'inventeur, que si la machine dont notre ami a pu
+faire un croquis peut en effet marcher, c'est pendant très peu de temps.</p>
+
+ <p>G. M.</p>
+<br>
+ <h4>VENTE ADRIEN MARIE</h4>
+
+ <p>Parmi les grandes ventes qui auront intéressé les amateurs, cet hiver,
+celle d'Adrien Marie comptera pour une des plus importantes. C'est tout
+l'atelier du maître illustrateur qui va être dispersé par suite de sa
+fin prématurée; c'est la collection complète des originaux qu'il
+conservait précieusement, des études accumulées en de longues années de
+labeur, que le public va être appelé à se disputer.</p>
+
+ <p>A l'encontre de ce qui se passe souvent chez les peintres dont les
+ouvrages se sont dispersés au fur et à mesure de la production,
+l'atelier d'Adrien Marie peut être considéré comme la gaine, le
+portefeuille, renfermant le plus parfait de son &oelig;uvre.</p>
+
+ <p>Les publications illustrées l'ont reproduit, répandu, popularisé. Pour
+le retrouver avec le caractère particulier de l'artiste, il faut l'aller
+chercher dans ces cartons, dans ces panneaux, dans ces cadres, sur
+lesquels les collectionneurs vont se précipiter.</p>
+
+ <p>Exposition et vente vont être le couronnement d'une carrière bien
+remplie. Adrien Marie apparaîtra, dans les diverses phases de son grand
+talent, ce qu'il était avant tout, un crayon ou un pinceau très fin,
+très précis, très coloré.</p>
+
+ <p>Ici, à l'<i>Illustration</i>, si nous étions instinctivement tentés de donner
+le pas à son crayon, à sa plume, nous aurions cent et cent témoins à
+invoquer dans la merveilleuse galerie de ses dessins. Ce serait le cas
+ou jamais de mettre à son plan l'art graphique, dont les difficultés
+sans nombre n'ont jamais été vaincues avec plus de virtuosité, plus de
+savante ingéniosité.</p>
+
+ <p>Mais, parce que la réputation du dessinateur a été considérable,
+s'ensuit-il que sous d'autres formes l'artiste n'ait pas également
+triomphé? Voilà justement ce que la réunion de l'atelier d'Adrien Marie
+va établir. Tableaux, aquarelles, pastels, sont à nos yeux d'une valeur
+documentaire et d'une valeur d'interprétation indéniables. Entre des
+études à l'huile où l'on suit pas à pas la progression d'un talent
+consciencieux et habile, ressortent vivement de jolies notes,
+impétueuses, pleines de vigueur et d'audace, comme dans ce tableau
+malheureusement inachevé, représentant une <i>Jeune mère allaitant son
+enfant</i> ou dans le <i>Jardin</i>. Ce sont là des morceaux bien curieux, d'une
+facture large, puissante et douce, devant attirer l'attention des
+acheteurs, s'ils ne se sont pas trop dégarnis au passage des aquarelles
+et des pastels.</p>
+
+ <p>A propos des aquarelles, dont le succès ne peut manquer d'être énorme,
+je signalerai quelques cadres d'un travail bien curieux. Adrien Marie
+s'est servi pour les exécuter--études du concours hippique, sortie du
+salon, etc.,--d'un procédé bien personnel, et où tout autre, moins
+expert, se serait rompu les os; on remarquera que ce sont plutôt des
+dessins que des aquarelles; dessins à l'encre, rehaussés de couleurs à
+l'eau, de gouache, et même de peinture à l'huile. L'ensemble produit un
+effet étonnant.</p>
+
+ <p>Le catalogue est fait pour donner satisfaction à tous les désirs; s'il
+comprend des numéros à sensation, capables de susciter les enchères les
+plus vives, il mentionne également une quantité de morceaux moins
+importants dont le public pourra s'enrichir sans se ruiner. Cela est bon
+à dire, car combien existe-t-il de ventes dont les musées et les grosses
+galeries peuvent seules s'approcher!</p>
+
+ <p>Le catalogue comporte environ 350 numéros qui feront défiler, à côté des
+compositions hors ligne où Adrien Marie excellait, des tableaux,
+aquarelles ou dessins, représentant soit à peu près tout le théâtre
+contemporain, soit des vues et des scènes pittoresques de Venise ou de
+Londres, soleil et brume, de la Bretagne ou de Paris, des études de
+chevaux extraordinairement justes qui feront les délices des sportmen,
+des paysages, des marines, des personnages de toutes sortes, depuis des
+<i>Souvenirs de l'Exposition de 1889</i> jusqu'à une <i>Cérémonie dans la
+galerie des glaces</i>, au palais de Versailles.</p>
+
+ <p>La galerie Georges Petit sera certainement envahie la semaine prochaine,
+et si chaque amateur présent se laisse gagner par le talent sympathique
+de notre pauvre collaborateur, autant que par l'idée que deux petits
+orphelins attendent le produit de cette vente pour assurer leur
+existence, eh bien, moi, qui connais mes Parisiens, et du côté du c&oelig;ur
+et du côté du goût, je prédis que la recette sera fructueuse.</p>
+
+ <p><span class="sc">Edmond Renoir.</span></p>
+
+ <p>P.-S.--Exposition et vente à la galerie Georges Petit. Exposition
+particulière par invitations délivrées par M. Georges Petit, expert, M.
+Paul Chevallier, commissaire-priseur, ou dans nos bureaux, lundi
+prochain, 22 juin; exposition publique le lendemain mardi 23 juin. Vente
+publique, aux enchères, mercredi 24 et jeudi 25 juin.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012.png"></p>
+
+ <h2>CHARGÉ D'ÂME</h2>
+
+ <h4>Roman nouveau, par Mme JEANNE MAIRET</h4>
+
+ <h4>Illustrations d'ADRIEN MOREAU</h4>
+
+ <p class="mid">Suite.--Voir notre dernier numéro.</p>
+<br>
+ <h4>III</h4>
+
+ <p>Marthe n'avait jamais eu d'amie intime à qui tout dire; ses compagnes
+n'avaient guère été pour elle que des compagnes. C'est peut-être ce qui
+expliquait que, dès sa première jeunesse, elle avait pris l'habitude de
+tenir un journal. Très réfléchie, aimant à se rendre compte de ses
+propres sentiments, de ses pensées, elle se laissait aller à écrire avec
+abandon, avec une sincérité absolue. Elle appelait cela faire son examen
+du c&oelig;ur. Souvent, lorsque toute la maisonnée dormait profondément,
+Marthe prenait dans son secrétaire un livre à serrure qui ne s'ouvrait
+que pour elle. Au fond d'un meuble bien fermé plusieurs volumes
+semblables contaient tous les menus faits, les pensées fugitives de ses
+jeunes années. Parfois, elle en ouvrait un au hasard. Elle y retrouvait
+des événements qui, au moment, avaient semblé très importants et dont le
+souvenir s'était effacé, des enthousiasmes restés sans lendemain, de
+gros chagrins d'enfant qui, de loin, faisaient sourire, des ébauches de
+petits romans dont le premier chapitre seul avait été écrit, des
+jugements absolus comme le sont les jugements de la dix-huitième année,
+et dont elle rougissait. Mais elle gardait quand même tous ces cahiers;
+elle y apprenait à se connaître un peu, à y puiser de l'indulgence pour
+ceux qui, à leur tour, mûrissent lentement, font preuve d'intolérance,
+de violence ou d'inconséquence, comme les fruits sont rèches et acides
+avant l'heure de la maturité... Elle y apprenait aussi à être patiente
+avec elle-même, et à ne pas désespérer lorsqu'elle se surprenait en
+flagrant délit d'orgueil ou d'intolérance.</p>
+
+ <p>Un soir, lorsque sa s&oelig;ur dormait déjà d'un sommeil d'enfant las de
+courir, Marthe prit son journal.</p>
+
+ <p>Mardi, 30 juin.</p>
+
+ <p>... «Et la dernière date est du 16, le jour où, après une nuit blanche,
+après avoir beaucoup lutté, beaucoup prié, j'avais résolu d'accueillir
+Edmée, de la traiter en s&oelig;ur.</p>
+
+ <p>«Puis, plus rien. Ce n'est pas la paresse, ce n'est même pas la vie un
+peu évaporée que nous menons depuis plus d'une semaine, qui m'ont
+empêchée d'écrire, c'est plutôt que je ne voyais pas bien clair en moi,
+que je ne tenais peut-être pas à y voir clair.</p>
+
+ <p>«Au moment où cette enfant est entrée dans ma vie, je songeais à changer
+cette vie radicalement; je commençais à me dire tout bas, très bas, en
+tremblant: «J'aime!» La fierté, qui me rendait silencieuse et un peu
+froide auprès de Robert, qui me raidissait, qui me mettait sur la
+défensive dès que sa mère voulait me parler de lui, se fondait peu à
+peu--et que j'en étais donc heureuse! Je craignais de n'être pas aimée
+comme je voudrais être aimée, d'être épousée surtout par raison, parce
+que ce mariage, aux yeux de tous les nôtres, aux yeux du monde, semblait
+tout indiqué. Depuis quelques mois cette crainte s'effaçait tout
+doucement, délicieusement. A Paris, je ne sais comment cela s'est fait,
+mais Robert et moi nous nous rencontrions à tout moment. Lorsqu'il
+entrait dans notre petit salon, ses yeux brillaient, ses lèvres
+souriaient. Il était heureux de se trouver à côté de moi. Certes, il ne
+se posait pas en amoureux; tous deux nous savions trop que depuis des
+années on nous destine l'un à l'autre; mais il causait à c&oelig;ur ouvert,
+en camarade, en ami dévoué, presque tendre. Si j'admirais un tableau,
+une pièce de théâtre, un livre, il se trouvait que lui aussi en était
+enthousiasmé. Son travail m'intéresse; je lui ai été un peu utile, j'ai
+lu quelques ouvrages allemands à son intention, j'ai pris des notes. Un
+jour il s'est écrié: «Quel bonheur de travailler avec vous, Marthe--je
+vois mieux avec vos yeux qu'avec les miens!» Et subitement j'ai eu comme
+une vision d'une vie très unie, très heureuse, un peu sérieuse
+peut-être, mais pleine de tendresse et d'une grande douceur. Ce jour-là,
+il a gardé ma main dans la sienne un peu longuement, et je n'ai pas
+songé à la retirer. C'est que nous sommes de si vieux amis, presque
+frère et s&oelig;ur. Ah! voilà... l'affection fraternelle est une chose fort
+douce, mais elle ne suffit pas; du moins, elle ne me suffirait pas.</p>
+
+ <p>«Et, depuis ce moment, je sens que je l'aime, que je l'aime avec toute
+la force de ma nature, avec emportement. Je m'observe pour ne pas le
+laisser voir, et cette crainte, la crainte surtout d'aimer plus qu'on ne
+m'aime, me rend froide, contrainte, mal gracieuse. Et pourtant...</p>
+
+ <p>«Sa mère a dû lui raconter notre conversation. Hier, pour la première
+fois, nous nous sommes trouvés seuls un instant. Après le déjeuner--nous
+étions assez nombreux--il s'agissait d'étudier le jardin au point de vue
+d'un <i>lawn-tennis</i> dont Edmée a envie. Ce jeune officier, Georges
+Bertrand, camarade de Robert et qui ne me plaît qu'à moitié, avait
+entraîné ma s&oelig;ur et les autres invités d'un côté, Robert et moi nous
+examinions la pelouse même. Subitement, il me dit avec une sorte de
+résolution presque dure dans les yeux et dans le son de la voix:</p>
+
+ <p>«--Marthe, ce n'est digne ni de vous ni de moi de rester dans une
+situation fausse. Nous nous voyons, nous agissons comme si... comme si
+rien n'avait été convenu. Et cependant nous devons nous marier un jour,
+n'est-ce pas vrai?»</p>
+
+ <p>«Je me sentais glacée... Pourquoi? Quel démon est-ce qui me rend ainsi
+froide, au moment même où, chez moi, le c&oelig;ur déborde? C'est que
+peut-être attendais-je de lui une certaine vibration dans la voix,
+quelque chose qui m'eût crié bien plus que les paroles: «Mais vous ne
+voyez donc pas que je «vous aime!»</p>
+
+ <p>«Avant de répondre, je me détournai un peu pour cueillir une rose, et ce
+fut sans un tremblement dans la voix, que je dis enfin:</p>
+
+ <p>«--Écoutez-moi, Robert; je ne veux pas d'engagement. Interrogez-vous
+comme je m'interroge moi-même. Avant la fin de l'été, ou nous nous
+séparerons bons amis, ou nous nous marierons. Jusque-là, restons libres,
+absolument libres. Si l'un de nous dit à l'autre: «Je ne vous aime pas
+comme je «voudrais vous aimer», prenons l'engagement de ne sentir que de
+la reconnaissance; la pire déloyauté serait d'accepter le mariage sans
+amour.»</p>
+
+ <p>«Robert me regarda longuement. Il semblait chercher sur mon visage
+quelque chose qui ne s'y trouvait pas; comme tout à l'heure j'écoutais
+le son de sa voix pour y démêler un tremblement que je n'entendis guère.
+Je me sentis de marbre, tant l'effort de me dominer était grand. Il me
+semblait à ce moment qu'il y aurait presque une déloyauté à lui laisser
+entrevoir combien je l'aimais. Il eut un soupir ou de découragement ou
+d'impatience, je ne sais lequel. Alors, comme dépité, il me dit:</p>
+
+ <p>«--J'admire votre calme, votre bon sens... Restez libre. Quant à moi,
+jusqu'au jour où vous m'aurez dit: «Je ne vous aime pas», je me tiendrai
+pour votre fiancé...</p>
+
+ <p>«--Non, non, ce ne serait pas juste!</p>
+
+ <p>«Je tremblais d'émotion, et ma voix sonnait étrangement à mes propres
+oreilles. Peut-être entrevit-il que mon calme n'était que tout
+extérieur.</p>
+
+ <p>«--Comme il vous plaira, Marthe...</p>
+
+ <p>«--Et que personne ne se doute...</p>
+
+ <p>«--Personne ne se doutera... Du reste, ajouta-t-il avec amertume, il
+serait difficile, d'après votre attitude, de croire que nous songions à
+une intimité autre que celle de vieux camarades.»</p>
+
+ <p>«Ce sont là d'étranges fiançailles. On dirait plutôt une sorte de lutte
+entre deux volontés. Et, cependant, malgré tout, je suis heureuse. Il
+m'a semblé aussi que, depuis notre explication, Robert est plus à son
+aise. Cet homme, dont la jeunesse absorbée et sérieuse avait toujours
+manqué d'élan, semble vouloir se rattraper. Il se donne des vacances
+pleines et entières et il a l'air d'en jouir comme un écolier. Sa mère
+rayonne. Je suis toute contente de l'atmosphère de joie qui nous
+environne et je rajeunis aussi. J'ai envie de chanter, de courir, de
+faire mille extravagances. Je ne me reconnais plus, et tante Rélie
+elle-même, me voyant si contente, pardonne presque à Edmée, car c'est à
+l'arrivée de ma petite s&oelig;ur qu'elle attribue ce changement subit.</p>
+
+ <p>«Et, certes, Edmée y est bien pour quelque chose, sa jeunesse en fleur
+remplit l'air de joie, bouleverse la tranquillité un peu somnolente du
+vieux château, il lui faut du mouvement, du bruit, de l'imprévu; ce
+n'est pas une contemplative, certes, et son enthousiasme pour la
+campagne serait vite épuisé si, pour elle, la campagne ne représentait
+pas autre chose que les soins d'une basse-cour, les travaux des champs,
+ou même le jardinage. Elle n'a rien de la paysanne. En revanche, la vie
+de châtelaine lui agrée parfaitement, du moins pour le moment. Mme
+d'Ancel l'a prise en affection, de suite--comme tout le monde du
+reste--et complote avec elle des parties à Trouville, des chevauchées
+jusqu'à la forêt de Touques, des sauteries, que sais-je encore? Robert
+se trouve connaître un certain nombre de jeunes gens des environs et des
+différentes stations de bains de mer, et ces jeunes gens vont droit à ma
+petite s&oelig;ur comme les papillons à la lumière. Ce quelque chose qui
+attire, ce don mystérieux qui ne tient même pas à la beauté, ce charme
+particulier de la femme éternellement adorée, cette chose enfin que je
+n'ai pas, elle la possède à un degré qui fait presque peur. Les paysans,
+qui respectueusement me saluent, se retournent pour la regarder; les
+animaux eux-mêmes subissent ce magnétisme curieux qui est en elle, les
+oiseaux ne s'envolent pas à son approche, les chiens mendient ses
+caresses. Partout, et pour tous, elle est la souveraine, l'être aimé,
+adoré. Je ne sais si elle a pleinement conscience de son pouvoir; elle
+en est certainement heureuse, elle en joue un peu, en véritable enfant.
+Si, par hasard, elle semble tentée d'en abuser--cela lui arrive avec le
+capitaine Bertrand, par exemple--et si je lui fais un brin de morale,
+elle se jette dans mes bras, me jure qu'elle sera sage à l'avenir. Elle
+est de ces pénitentes qui, grâce à une confession passée, sûres de
+l'absolution à venir, continuent à pécher avec une désinvolture
+parfaite. Elles s'y croient presque autorisées.</p>
+
+ <p>«Mais elle est si enfant, ma petite Edmée! si affectueuse, si pleine de
+reconnaissance pour la tendresse que je lui prodigue, si caressante
+aussi! comment ne pas tout lui pardonner? Tante Rélie m'a dit, l'autre
+jour, à ce propos: «Caressante? Oui, certes; ma chatte aussi, seulement
+elle se caresse à moi, ce qui est tout différent. C'est bien comme cela
+qu'Edmée te caresse, «va!» Malgré cette sévérité de jugement, tante
+Rélie se laisse tout de même prendre aux enchantements de la magicienne.
+Je ne crois pas Edmée extraordinairement intelligente, je doute que les
+grands problèmes du bien et du mal sur la terre, de l'immortalité de
+l'âme ou même de la question sociale, aient jamais beaucoup troublé son
+sommeil d'enfant. Mais pour les choses de la vie elle est très fine.
+Puis elle veut être aimée de tous et toujours, et elle a mille façons
+d'arriver à ses fins. Elle a de suite flairé en tante Rélie une nature
+d'artiste qui, à défaut de crayons et de couleurs, fait avec son
+aiguille de pures merveilles. Edmée sait peut-être ourler un mouchoir et
+encore n'en suis-je pas bien sûre, mais elle a demandé avec un sérieux
+imperturbable à ma tante de l'initier aux secrets de cette broderie
+délicate et compliquée dont elle fait des draperies, des meubles
+entiers, des choses exquises, trop belles à mon gré pour qu'on ose
+carrément s'en servir. Il a fallu montrer à cette novice enthousiaste
+les vieilles chasubles, les ornements d'église ramassés à grand'peine
+chez les brocanteurs: «Seulement, s'écria-t-elle, vous n'en direz rien à
+M. le curé, lui qui admire naïvement ce que je fais, s'il pouvait se
+douter!» Et la petite de répondre gravement: «Ce serait trahir le secret
+professionnel, puisque j'aspire à être votre élève!» Tante Rélie, quand
+elle se met à douter de quelque chose, a une façon toute particulière de
+renifler; elle renifla un peu bruyamment en marmottant: «Ce petit masque
+se moque de moi.» Mais le «petit masque» sage comme une image s'appliqua
+pendant une grande heure à apprendre un point, tout en causant d'une
+façon très sensée, de tenais un livre à la main pendant la séance, et
+j'avais peine à tenir mon sérieux. La sévérité de ma tante fondait,
+fondait à vue d'&oelig;il. Cette heure de patience aura plus fait pour la
+cause de «l'intruse», comme elle l'appelait encore, que les
+démonstrations les plus vives. Il est vrai que, l'heure écoulée, Edmée
+serra son ouvrage dans un petit nécessaire deluxe--peu utile
+naturellement--puis dit gentiment: «Viens, Marthe, veux-tu? Nous irons
+courir dans le parc; ma «sagesse est encore dans sa plus tendre enfance,
+il faut savoir la ménager...» Tante Rélie haussa les épaules, mais elle
+eut pour son élève un sourire plein d'une maternelle indulgence. Un peu
+plus et elle sera gagnée elle aussi!</p>
+<br>
+ <h4>IV</h4>
+
+ <p>D'après toutes les prévisions Robert d'Ancel était destiné à une vie de
+dés&oelig;uvrement et de folies. Fils unique de veuve, maître, très jeune,
+d'une jolie fortune, rien ne le poussait vers les études graves ou les
+grandes ambitions. Heureusement pour lui, à l'âge des passions, il se
+sentit surtout attiré vers les choses de l'esprit. Elève de l'école des
+Chartes, il se distingua de bonne heure parmi tous ses condisciples; de
+plus, il se spécialisa, ce qui est le signe d'une véritable vocation.
+L'histoire l'attirait particulièrement et, dans l'histoire, il se
+cantonna. Il conçut, très jeune, l'idée d'un ouvrage qu'il devait
+intituler: <i>Histoire des ducs de Savoie au XVIIe et au XVIIIe siècles</i>,
+et pour lequel il lui fallait d'innombrables recherches, des années de
+travail. Il apprécia alors cette aisance qui lui permettait l'étude
+désintéressée, les voyages, les recherches minutieuses, toutes choses
+que les pauvres diables, obligés de gagner leur vie, sont bien forcés de
+s'interdire.</p>
+
+ <p>Robert avait maintenant trente ans. Il n'avait pas encore écrit le
+premier chapitre de son livre. Les notes s'entassaient, les études
+s'élargissaient à mesure qu'il avançait; il cherchait à dominer son
+sujet, il en était venu à lutter avec lui, et souvent il se
+décourageait, se disant que bien d'autres, avant lui, avaient entrevu de
+nobles travaux et n'avaient fait que les entrevoir. Cependant, à titre
+d'essai, il avait écrit quelques articles pour la <i>Revue historique</i>, et
+ces articles avaient été assez goûtés dans le petit monde des savants.
+Alors, choisissant dans la masse de ses documents un sujet à côté de son
+sujet principal, rempli de petits détails amusants, touchant de près à
+cette société du dix-huitième siècle qui excite la curiosité des gens du
+monde aussi bien que celle des érudits, il l'avait traité en vue d'une
+grande revue. Il craignait d'avoir perdu, pendant ces années de
+préparation, un certain charme de plume que, tout jeune, on lui avait
+reconnu. Robert avait une peur bleue de passer pour un cuistre. Aussi
+soigna-t-il l'étude pour la grande revue; il l'écrivit en homme du
+monde, presque gaiement, dissimulant de son mieux l'érudition qui en
+faisait le fond. L'article fut accepté de suite et publié sans trop de
+retard. Il eut un succès véritable. Robert se sentit infiniment heureux
+de ce premier succès. Il avait su dominer un petit sujet; il finirait
+bien par triompher du grand. Il ne serait pas seulement un rat de
+bibliothèque, il serait un historien, au vrai sens du mot, un homme qui
+sait donner au passé le mouvement, la couleur, la vie enfin. Il pouvait
+désormais marcher sans crainte, son vaste sujet avait beau se dresser
+devant lui, plus formidable chaque jour, il le dompterait pourtant. La
+victoire, sans doute, était loin encore, mais elle viendrait; il serait
+patient, puisqu'il était fort.</p>
+
+ <p>De cette lutte intérieure, il avait toujours gardé le secret. Elle
+l'avait passionné, absorbé, l'avait rendu taciturne, et les années
+s'étaient ainsi passées, silencieuses et très rapides. Il avait pour sa
+mère une infinie tendresse, sachant que la pauvre femme, depuis son
+veuvage, ne vivait que pour lui; mais il ne pouvait, pour l'initier à
+ses angoisses intimes de travailleur, lui dire: «Je ne suis pas sûr de
+moi, ton fils ne sera peut-être qu'un raté comme il y en a tant!» Elle
+aurait souffert et n'aurait pas compris.</p>
+
+ <p>Ce qu'elle comprenait difficilement, c'était la vie de reclus que menait
+ce grand garçon bien portant, qui savait très bien, à l'occasion, être
+gai, un peu fou même, comme par une détente subite. Il est vrai qu'il
+passait beaucoup de son temps à Paris tandis quelle vivait toute l'année
+à la campagne. Mais il venait l'y voir souvent, même en hiver, et lui
+consacrait presque toujours l'été entier. Il s'enfermait alors du matin
+au soir dans son cabinet de travail. Elle le voyait aux repas et parfois
+elle l'entraînait faire une promenade; mais c'était tout. Et ce genre de
+vie semblait lui convenir parfaitement; il était même gai, et causait
+avec elle à c&oelig;ur ouvert.</p>
+
+ <p>Naturellement, Mme d'Ancel rêvait de le marier. Sa voisine, Marthe
+Levasseur, était, selon elle, selon la bonne Mme Despois, selon bien
+d'autres encore, la femme idéale qu'il fallait à ce garçon sérieux.
+Robert, pendant des années, n'avait pas voulu entendre parler de
+mariage. Un triste cadeau vraiment à faire à une femme qu'un mari tout
+poussiéreux au contact de vieilles archives, de paperasses jaunies!
+Puis, chaque fois qu'il revoyait Marthe un peu intimement, il convenait
+que celle-ci, en effet, ne ressemblait pas aux jeunes filles ordinaires,
+avides de plaisir, folles de luxe et de mouvement. L'aversion de Marthe
+pour le mariage de convenance, son refus obstiné de se «laisser marier»,
+sa sauvagerie, tout cela, à mesure qu'il y réfléchissait, finissait par
+intéresser Robert. Enfin, l'attrait réel qu'il subissait ayant, durant
+l'hiver où les deux jeunes gens s'étaient vus plus que d'ordinaire,
+augmenté sensiblement, le jeune savant crut, très sincèrement, qu'il
+était amoureux de sa voisine, qu'il serait heureux d'être son mari, que
+la vie, passée à côté d'une femme intelligente et sérieuse, serait une
+chose fort douce. Aussi, lorsque sa mère, un peu tremblante à l'idée de
+l'initiative qu'elle avait prise, lui raconta sa conversation avec
+Marthe, Robert resta quelques minutes sans rien dire. Puis, il se leva,
+et, câlin, se mit à genoux auprès de sa mère, comme lorsqu'il était
+petit; l'entourant de ses bras, il lui dit:</p>
+
+ <p>--Ça te ferait donc bien plaisir d'avoir une fille aussi bien qu'un
+fils?</p>
+
+ <p>--Tant plaisir, mon Robert, tant plaisir!</p>
+
+ <p>--Je comprends cela, pauvre mère chérie que j'abandonne si souvent pour
+me fourrer dans mes éternelles notes!</p>
+
+ <p>--Mais je ne veux pas que ce soit pour moi que tu te maries. Si tu aimes
+Marthe, épouse-la; si tu ne l'aimes pas, ce serait une erreur cruelle,
+et pour elle et pour toi, de la prendre pour femme.</p>
+
+ <p>--Quelle maman sentimentale j'ai là!... L'amour, c'est un bien gros mot.
+J'ai cru plusieurs fois, tout comme un autre, aimer, et, entre nous, je
+pense que je m'étais trompé complètement. Tu sais, rien du grand jeu: ni
+tempête, ni cris, ni désespoirs, ni folles ivresses; un petit serrement
+de c&oelig;ur, certes, quand j'étais... comment dirais-je?... remplacé; puis
+une boutée de travail à en perdre le boire et le manger. Je me tâtais
+alors. Fini, plus rien.</p>
+
+ <p>--J'espère bien, mon fils, que, lorsque tu songes à Marthe, il ne peut y
+avoir aucune comparaison avec...</p>
+
+ <p>--Aucune, mère, aucune, rassure-toi. J'aime beaucoup Marthe, je crois
+que je l'ai toujours aimée infiniment. Est-ce de passion? Je ne le crois
+pas. Au fond, j'en suis peut-être incapable, de cette passion. Si Marthe
+devient ma femme... Tiens, en disant cela, il m'est venu une douceur
+infinie au c&oelig;ur, c'est peut-être après tout de l'amour... si elle
+devient ma femme, je te jure qu'elle sera heureuse et que j'en serai
+ravi. Cela te suffit il?</p>
+
+ <p>--A moi, oui. Mais à elle, je n'en sais rien. Elle a vu, toute petite,
+souffrir sa mère, et les enfants comprennent, sans comprendre, d'une
+façon merveilleuse. Enfin, vous avez toute la belle saison devant vous
+pour vous décider.</p>
+
+ <p>--J'aimerais bien mieux que ce fût décidé de suite. Une fois ma parole
+engagée, je me connais, je ne regarderais ni à droite ni à gauche; mais
+ces engagements qui ne sont pas de vrais engagements...</p>
+
+ <p>--Te gênent pour ton travail, n'est-il pas vrai? demanda sa mère en
+riant.</p>
+
+ <p>--C'est cela même.</p>
+
+ <p>C'était cela, en effet, mais il y avait autre chose encore. Robert, en
+évoquant l'image de Marthe, voyait cette image accompagnée d'une autre.
+Les deux s&oelig;urs, toujours ensemble, se faisant contraste: l'une grande,
+mince, sérieuse, aux beaux yeux profonds; l'autre, toute mignonne,
+pétrie de soleil, de fossettes, de couleurs exquises, dont chaque regard
+attirait, chaque sourire rendait fou, lui apparaissaient enlacées, et il
+n'était pas sur d'écouter la voix au beau timbre grave plutôt que le
+rire perlé, de suivre plus longuement du regard l'aîné plutôt que la
+cadette. Il en résultait un malaise qu'il se refusait à définir, presque
+un remords qu'il ne voulait pas analyser.</p>
+
+ <p>Et chaque jour, davantage, il regrettait de n'être pas lié par des
+serments d'amoureux à celle qu'il désirait toujours épouser.</p>
+
+ <p>Non seulement il n'était lié par aucun serment, mais, de plus, personne,
+dans leur entourage, ne semblait soupçonner entre eux une intimité plus
+grande que par le passé; pas même la tante Rélie dont les sermons
+étaient restés si longtemps sans le moindre résultat qu'elle renonçait à
+en faire de nouveaux et qu'elle se familiarisait presque avec l'idée que
+Marthe ne se marierait pas. Elle voyait bien que Robert venait au
+château plus souvent que par le passé, mais la présence d'Edmée, les
+réunions fréquentes d'amis et de voisins, la nouvelle gaieté qui mettait
+tout le monde un peu en l'air, suffisaient à expliquer ces fréquentes
+visites. De plus, le jeune homme avait déclaré que, se sentant
+réellement un peu surmené par le travail acharné de l'hiver, il comptait
+se «mettre au vert» complètement pendant la belle saison, vivre en plein
+air, nager, monter à cheval, danser et faire mille folies. Le château se
+trouvait, d'une façon ou d'une autre, toujours sur son chemin.</p>
+
+ <p>Il venait souvent accompagné de son ancien camarade, le capitaine
+Bertrand. Ils avaient été assez intimes au collège, tout en se
+querellant fort, et en ayant sur toutes choses des idées diamétralement
+opposées; puis, après une dispute violente, tous deux se recherchaient;
+les différences mêmes de leurs tempéraments produisaient comme un
+attrait irritant et dont ils ne se passaient que difficilement. De tout
+temps, Georges Bertrand avait annoncé qu'il entrerait à Saint-Cyr, et
+dès sa quatrième il affectait un mépris profond pour tous les «pékins»,
+pour les hommes d'étude surtout. Il était naturellement violent et
+quelque peu brutal; il adorait la force; le coup de poing lui semblait
+l'argument suprême, et il était fort redoute de ses camarades d'humeur
+pacifique. Robert lui ayant prouvé en mainte occasion que les raisons
+morales n'étaient pas les seules où il excellât, Georges conçut un
+certain respect pour ce piocheur qui pourtant avait des muscles et
+savait s'en servir.</p>
+
+ <p>Puis, pendant des années, les deux jeunes gens se perdirent de vue. Ils
+se retrouvèrent par hasard à un dîner, se tutoyèrent de nouveau, et le
+capitaine Bertrand prit l'habitude de fumer son cigare de temps à autre
+chez son ancien camarade, et de l'entraîner au Bois. Le capitaine ayant
+fait une assez vilaine maladie, il obtint un long congé de convalescence
+qu'il alla passer à Trouville.</p>
+
+ <p>Mais, sous cette apparente intimité, l'irritation se montrait, comme au
+temps du collège, moins ouvertement sans doute, plus sérieuse au fond.
+Les défauts de caractère du jeune officier s'étaient encore accentués,
+la vie de garnison, le commandement, y avaient aidé. Lui-même racontait
+volontiers comment il se faisait craindre par ses hommes; il regrettait
+qu'il ne fut pas permis de les brutaliser comme cela se pratique
+ailleurs, disant qu'une armée n'est réellement forte que lorsque les
+soldats sont réduits à l'état de machines.</p>
+
+ <p>Un jour, il raconta, devant les deux s&oelig;urs, comment il avait dompté un
+soldat rebelle, ne le perdant pas de vue, le prenant éternellement en
+faute, l'accablant d'injures, de punitions, d'humiliations, de corvées
+de toutes sortes, le mâtant enfin en en faisant une brute. Puis, un
+jour, la brute s'était révoltée de nouveau, le soldat avait disparu,
+était porté comme déserteur.</p>
+
+ <p>--Ç'a été un fier débarras, ajouta-t-il, son mauvais exemple commençait
+à gagner les autres.</p>
+
+ <p>--Et voilà, dit Marthe avec indignation, un homme perdu, grâce à vous.
+Je ne vous en fais pas mon compliment, capitaine.</p>
+
+ <p>--C'est l'ivraie qu'on arrache du champ de blé, mademoiselle. Il faut
+l'obéissance passive chez le soldat.</p>
+
+ <p>--Il faut aussi, chez l'officier, ce me semble, autre chose que de la
+dureté.</p>
+
+ <p>Edmée avait écouté sans rien dire. Le capitaine Bertrand, très beau
+garçon, à l'&oelig;il bleu dur et froid, l'attirait étrangement. Elle trouva
+Marthe très sévère dans son appréciation et sut gré au capitaine de
+répondre en plaisantant, comme si, de fait, une appréciation féminine
+sur pareille matière ne pouvait se traiter sérieusement. Il ne
+déplaisait pas à Edmée de penser que cet homme faisait peur aux soldats,
+était capable de violence, d'injustice même, car auprès d'elle il se
+montrait soumis et doux, dompté à son tour. Il n'y avait pas à en
+douter, le capitaine Bertrand était à ses pieds, elle en faisait ce
+qu'elle voulait, le forçait à rougir et à pâlir selon qu'elle était pour
+lui ou gracieuse ou froide. Cela amusait la petite coquette
+extraordinairement. Les sermons de la s&oelig;ur aînée n'y faisaient rien, et
+Marthe eut pour la première fois conscience que les êtres en apparence
+faibles et malléables ont parfois une puissance de résistance, une
+obstination élastique, que rien ne peut entamer. La raison n'a pas
+beaucoup de prise sur eux: «Puisque ça m'amuse!» Edmée ne sortait pas de
+là. Le monde entier et tous ses habitants ne devaient, en bonne justice,
+servir qu'au bon plaisir de Mlle Edmée Levasseur, parce que celle-ci
+était fort jolie, charmeuse, délicieuse en un mot!</p>
+
+ <p>Marthe, enlacée, caressée, renonçait à son homélie. Après tout, le
+capitaine saurait bien se défendre au besoin, et, pourvu qu'Edmée ne le
+lui donnât pas comme beau-frère, elle n'en demandait pas plus.
+L'épouser? Oh! non, par exemple! Etre la femme d'un officier, se laisser
+trimbaler de garnison en garnison, n'entendre parler dans l'intimité que
+de l'annuaire et des promotions de camarades indûment favorisés!...
+Jamais de la vie. Puis s'appeler Mme Bertrand, elle qui n'aimait que les
+jolis noms à particule... Et la folle enfant s'arrêta, un peu confuse,
+et devint toute rouge.</p>
+
+ <p>--Toi, je t'adore! s'écria Edmée en arrêtant d'un geste le sermon prêt à
+recommencer. Tu es un curé en jupons qui me va tout à fait. Mais,
+vois-tu, s&oelig;ur chérie, il faut y renoncer. Je ne serai jamais une
+perfection, moi, je ne lirai jamais de gros livres sérieux, je ne serai
+jamais une «femme remarquable»--voyons, ne fronce pas les sourcils--tout
+le monde dit que tu es remarquable, moi la première. Mme d'Ancel ne peut
+prononcer ton nom sans proclamer tes mérites, son docte fils cause avec
+toi de ses travaux--quel honneur!--et que ce doit donc être assommant!
+Moi, on ne me parle que de leçons de natation, de sauteries, de choses
+gaies et jolies et délicieuses. Je ne suis qu'un pauvre petit chiffon de
+fillette--j'ai pourtant mon brevet, je te prie de le croire--un être
+faible qu'on traite avec une douceur apitoyée, à qui on donne
+éternellement des bonbons, qu'on aime à voir paré, pimpant, souriant,
+dont la mission en ce monde est d'être joli et de se laisser protéger.
+Si tu crois que je ne vois pas, que je ne comprends pas, tu te trompes.
+Au fond, je ne suis peut-être pas la poupée que l'on croit. Je sais très
+bien ce que je veux et où je vais. J'ai de la volonté, moi aussi!</p>
+
+ <p>Peu à peu Edmée s'était montée, ses joues étaient rouges, ses yeux
+brillants.</p>
+
+ <p>--A qui en as-tu, ma petite Edmée? Tu es ce que tu es, c'est-à-dire tout
+simplement adorable!</p>
+
+ <p>Chez Edmée les sensations, même violentes, ne duraient guère. Elle se
+mit à rire et se coula dans les bras de sa s&oelig;ur d'un geste si câlin que
+celle-ci en fut toute émue.</p>
+
+ <p>--Alors, vrai, Marthe, tu m'aimes?</p>
+
+ <p>--Je t'aime avec tendresse, avec abandon. Jusqu'à présent mon c&oelig;ur
+était resté un peu fermé. Il s'est ouvert pour toi, toi dont je ne
+voulais pas d'abord; tu y es bien entré, va! Je t'aime en s&oelig;ur, presque
+en mère. Je te veux heureuse et bonne, bonne surtout. Il n'y a rien que
+je ne fasse pour te donner le bonheur.</p>
+
+ <p>--Rien? murmura la petite s&oelig;ur.</p>
+
+ <p>--Rien.</p>
+
+ <p>Edmée resta silencieuse un moment, puis elle dit, toute sérieuse
+maintenant:</p>
+
+ <p>--Écoute, Marthe; il me semble que je te vole. Tu me crois meilleure,
+plus affectueuse, plus digne d'être aimée que je ne le suis vraiment.
+J'ai déjà essayé de te faire comprendre combien j'ai de défauts, tu ne
+veux pas me croire. Je ne voudrais pourtant pas te tromper sur mon
+compte, toi qui vaux dix mille fois mieux que moi.</p>
+
+ <p>--Aime-moi, Edmée; cela me suffira toujours.</p>
+
+ <p>--Ah! pour cela!...</p>
+
+ <p>Et un grand baiser termina la phrase.</p>
+<br>
+ <h4>V</h4>
+
+ <p>Mme d'Ancel, depuis la mort de son mari qu'elle avait adoré, vivait
+extrêmement retirée. Pour la première fois elle songea à ouvrir sa
+maison, à recevoir. Tout ce joli pays des environs de Honfleur est très
+peuplé l'été, les châteaux, les villas, les manoirs--mot
+qu'affectionnent les Normands--y abondent, et Mme d'Ancel n'avait qu'à
+faire un signe pour se voir très entourée. Elle donna un grand dîner en
+l'honneur d'Edmée Levasseur, dont l'arrivée au château de la Côte-Boisée
+avait été fort commentée dans le pays. A la campagne, tout se sait.
+Chacun connaissait l'histoire de la «pauvre petite Mme Levasseur», comme
+on disait encore, morte de chagrin, ou, en tout cas, dont le chagrin
+avait hâté la fin; et l'adoption de cette demi-s&oelig;ur par Mlle Levasseur,
+l'admission de la fille de l'ennemie dans la maison de la victime,
+avaient été très diversement jugées.</p>
+
+ <p>M. le curé approuvait hautement sa jeune paroissienne. Elle avait
+accompli un devoir, un devoir difficile, pénible même, et là au moins la
+vertu avait apporté sa propre récompense. En arrachant cette charmante
+enfant à un milieu dangereux où son âme eût été en péril, à des parents
+touchant de près ou de loin au théâtre, Marthe avait trouvé une compagne
+gaie et jeune, une s&oelig;ur très affectueuse, très reconnaissante et qui
+faisait la joie de tous ceux qui la voyaient. M. le curé, le meilleur
+homme de la terre, tout en faisant son petit sermon du dimanche, avait
+plaisir à voir le banc du château si bien rempli, et Edmée assistait
+avec un sérieux parfait aux offices; une fois même elle avait quêté.
+Aussi, M. le curé, tout comme ses paroissiens, subissait-il le charme de
+cette ravissante jeune fille.</p>
+
+ <p>L'habitation de Mme d'Ancel n'avait rien du château, c'était une grande
+maison très moderne, avec un faux air de villa italienne; le toit était
+plat, avec une balustrade; de là-haut la vue était si belle que souvent,
+le soir, on s'y installait. Derrière la maison s'étendaient, comme tout
+le long de la côte, les grands bois. Mais la passion de la veuve pour
+les fleurs se donnait pleine carrière dans le vaste jardin qui
+descendait en pente très rapide jusqu'à la grand'route. Personne dans
+tout le voisinage ne pouvait lutter avec Mme d'Ancel pour ses pelouses
+d'un vert d'émeraude au gazon fin et serré, pour ses roses surtout, qui
+égayaient les corbeilles, grimpaient le long des murs, dont les variétés
+les plus rares s'étalaient triomphantes dans chaque coin de la propriété
+et embaumaient l'air tout autour. Le seul reproche que la veuve adressât
+jamais à Marthe c'était de préférer ses bois à son jardin, de se perdre
+pendant des heures à l'ombre des allées, d'y rêver, plutôt que de
+jardiner avec passion, promener son sécateur sur ses rosiers et faire
+une guerre sans merci aux pucerons qui les menaçaient. Mais la
+perfection n'est pas de ce monde!</p>
+
+ <p>Les deux s&oelig;urs, accompagnées de tante Rélie, arrivèrent le jour du
+grand dîner de bonne heure, afin de jouir de la fin d'un bel après-midi
+de juillet au milieu du parfum délicieux des roses, alors dans tout
+l'éclat de leur splendeur. Elles étaient toutes deux vêtues de blanc,
+mais la robe de Marthe en étoffe souple de laine était un peu sévère,
+sans le moindre bout de dentelle, tandis que la toilette d'Edmée en
+mousseline de soie très légère moussait autour de sa jolie taille,
+s'égayait de n&oelig;uds d'un rose très pâle, faisait valoir sa beauté frêle
+de blonde aux yeux noirs. La tante Rélie, tout en reniflant d'une façon
+batailleuse, dut s'avouer qu'il était rarement donné de voir une petite
+personne plus attrayante, plus délicieusement jolie. Et sage comme une
+image, avec cela! Elle ne quittait pas son aînée d'une semelle,
+cherchait à éteindre l'éclat de ses yeux, à mettre une sourdine à son
+rire, à ne pas être le moins du monde coquette, afin de mériter des
+éloges au lieu d'un sermon au retour. Elle était, ainsi, à damner un
+saint. Quand ses paupières baissées se relevaient subitement, les yeux
+n'en avaient que plus de brillant, et les fossettes reparaissaient tout
+d'un coup dans un sourire éblouissant.</p>
+
+ <p>Comme Edmée ne connaissait encore que le salon et le jardin, Robert
+conduisit les s&oelig;urs faire l'inévitable tour du propriétaire. La pente
+était si rapide que la maison avait presque un étage de moins derrière
+que sur le devant. D'une allée, on plongeait dans une vaste pièce
+encombrée de bibliothèques, un peu sévèrement meublée, dont le bureau
+était couvert de papiers et de livres assez mal rangés. Edmée, curieuse,
+allongea le cou.</p>
+
+ <p>--C'est là que vous travaillez, monsieur d'Ancel, que vous faites un
+livre terriblement sérieux, à ce que l'on m'a dit?</p>
+
+ <p>--C'est là même, mademoiselle. J'y suis bien tranquille; ce coin du
+jardin est presque toujours désert et, comme vous voyez, en deux
+enjambées je peux être dans les bois.</p>
+
+ <p>--Avouez, dit Marthe en riant, que, pour vous y rendre, vous ne prenez
+pas la porte, mais que vous sautez par la fenêtre.</p>
+
+ <p>--En effet. C'est une habitude d'enfance à laquelle je n'ai jamais pu
+renoncer. C'est si commode, et il ne faut même pas être gymnaste émérite
+pour rentrer de la même façon. Vous voyez que les maisons bâties en
+dépit du bon sens, sur une pente très raide, ont du bon.</p>
+
+ <p>--Et vous n'avez jamais peur? Si vous entrez chez vous sans façon,
+d'autres pourraient bien en faire autant. Moi, je rêverais aux voleurs
+toutes les nuits si j'habitais une chambre pareille... s'écria Edmée qui
+ne posait nullement pour le courage.</p>
+
+ <p>--Il n'y a pas de danger, mademoiselle. Puis, regardez; sur ce meuble
+là-bas, ma mère me force de garder un beau revolver, qui dort ainsi
+depuis des années dans son étui. De plus, elle m'a arrangé cette belle
+panoplie, moins comme ornement au-dessus de la cheminée que pour faire
+croire que je suis une âme belliqueuse. Je me fie plutôt à la
+tranquillité du pays qu'à une réputation usurpée.... Mais, si vous
+croyez en être quitte, mademoiselle Edmée, avec un regard jeté à travers
+une fenêtre ouverte, vous vous trompez bien. Il vous reste à admirer
+notre basse-cour, une basse-cour modèle s'il vous plaît, et qui fait
+honte à celle du château, nos écuries, nos champs, nos prairies où l'on
+fane, nos bois. Venez! Nous en avons pour une bonne heure, et cela nous
+fera apprécier le dîner de ma mère. Entre nous, elle n'en dort pas
+depuis une semaine, maman, de peur que son dîner ne soit pas à la
+hauteur de la solennité. Voilà des années qu'elle n'a reçu à peu près
+que son curé et nos deux amies du château. Allons à la recherche d'un
+appétit sérieux!</p>
+
+ <p><i>(A suivre.)</i></p>
+
+ <p><span class="sc">Jeanne Mairet.</span></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013.png"></p>
+
+
+
+<br><br>
+
+</div>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 46003 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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+The Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891, by
+L'Illustration- Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891
+
+Author: L'Illustration- Various
+
+Release Date: June 16, 2014 [EBook #46003]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 20 JUIN 1891 ***
+
+
+
+
+Produced by L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891
+
+
+
+
+
+
+
+
+L'ILLUSTRATION
+
+Prix du Numéro: 75 cent.
+
+SAMEDI 20 JUIN 1891
+
+49e Année.--Nº 2521
+
+
+
+[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Les locomotives
+renversées sur la berge.--Photographie Varady.]
+
+[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Les débris du train,
+vue prise de la rive droite de la Birse. D'après une photographie de MM.
+Bulacher et Kling.]
+
+
+
+[Illustration: COURRIER DE PARIS]
+
+La mer, voir la mer, aller à la mer, voilà le rêve de tout bon
+Parisien un peu libre de soucis quand le mois de juillet arrive. Tout le
+monde pense à la mer. Quand je dis tout le monde, il est bien entendu
+que j'en excepte les millions d'êtres condamnés à leur mansarde et à
+leur travail. Ces millions de pauvres diables attachés par la nécessité
+à ce que Mme de Staël appelait son _ruisseau de la rue du Bac_ ne
+comptent pas pour les chroniqueurs. On ne les remarque pas aux
+premières, on ne les cite pas aux courses. Ils sont la foule qui
+regarde, qui travaille et qui paye.
+
+Ceux qui la font travailler ont pour préoccupation, à l'heure actuelle,
+leurs quartiers d'été. Où aller? A Houlgate, à Dinard, à Paramé, à
+Trouville? Ce pauvre Trouville! Le spectre de rose de Jeanne Samary lui
+fera peut-être du tort et Houlgate en profitera. Ce qui nuit à l'un sert
+à l'autre. La vie est une bascule.
+
+On s'en va donc à la mer, ce qui n'est pas toujours un plaisir lorsque,
+par ces temps douteux que nous traversons, il faut braver des heures de
+pluie et regarder, par la fenêtre, les horizons baignés de brume ou
+trempés de pluie et avoir pour tout spectacle la vue de quelques bateaux
+traversant l'ondée en fendant le brouillard. On se dit alors: où est
+Paris?
+
+Et, quoi qu'il ne soit plus le Paris étincelant de la saison d'hiver, on
+le regrette fort, ce Paris abandonné pour les galets et les mouettes. Il
+a encore ses premières, comme en pleine saison, et les musiciens
+attendent avec une certaine impatience le _Rêve_ qu'on aura donné, cette
+semaine, à l'Opéra-Comique. Le _Rêve_ ou le triomphe de l'école
+nouvelle!
+
+Il paraît que M. Adrien Bruneau, le maestro que le roman de M. Zola a
+inspiré, est un homme d'un remarquable talent, qui met sa coquetterie à
+fuir la mélodie comme si elle avait l'_influenza._
+
+Aux répétitions, dès que M. Carvalho le félicitait, lui disant:
+
+--Ah! cher monsieur Bruneau, pourquoi n'avez-vous pas prolongé un peu
+cette délicieuse mélodie qui commençait si bien?
+
+M. Bruneau répondait:
+
+--Une mélodie! Diable! Vous faites bien de m'en signaler les symptômes!
+
+Et, d'un trait de plume, il rayait de sa partition ce commencement de
+mélodie! C'est là, du moins, une légende que les musiciens racontent. M.
+Bruneau ne transige pas avec ses convictions.
+
+Le _Rêve_ sera, cet été, une intéressante escarmouche wagnérienne en
+attendant, pour l'automne, la bataille de _Lohengrin_, qui n'est pas
+douteuse. Il paraît que le ténor Van Dyck, que nous entendrons alors,
+est, au dire de Mme Richard Wagner, le seul chanteur qui puisse enlever
+le rôle de Lohengrin à Paris. On lui en a proposé d'autres. Non. Ou M.
+Van Dyck dans Lohengrin ou pas de _Lohengrin_. Van Dyck était une
+condition _sine qua non_ et nos Parisiens auront le double plaisir
+d'entendre un opéra que seule la province a pu écouter jusqu'ici, et un
+chanteur qui, d'après l'avis de la veuve du maître, est le seul
+interprète possible du chef-d'oeuvre.
+
+--M. de Lesseps, disait un jour un grand diplomate à M. de Beust, qui a
+rapporté le mot, M. de Lesseps est le seul homme vivant qui soit assuré
+de l'immortalité.
+
+M. de Lesseps était alors le ténor Van Dyck du succès, cet autre
+Lohengrin monté sur un autre cygne. Qu'il est loin, le mot cité par M.
+de Beust!
+
+Ce n'est pas sans tristesse qu'on a appris la poursuite--platonique ou
+définitive--commencée contre les administrateurs du canal de Panama, M.
+Ferdinand de Lesseps en tête. Quelle fin pour une renommée qui lut, qui
+est--ne soyons pas ingrats--une gloire nationale! O les beaux temps de
+Suez! Les _rêves et les ailes d'or_, comme chante l'officier de
+_Lackmé._
+
+M. de Lesseps réunissait les continents. M. de Lesseps attirait à Suez
+l'élite du monde pensant et agissant et les navires partaient pour les
+terres lointaines, sous les yeux éblouis du khédive et sous le regard de
+cette impératrice qui a encore traversé Paris, cette semaine, en cheveux
+blancs et en robe noire.
+
+Que c'est loin, que c'est loin, ce beau songe, songe qui fut une
+réalité! aujourd'hui, le vieillard de quatre-vingt-sept ans passe,
+courbé sur sa canne et les paupières baissées sur ses prunelles qui
+contemplent, en dedans, un rêve évanoui. Mais il fut grand. C'est un
+remueur d'idées et un conquérant de mondes qui passe. Maudits soient les
+hasards de ces fièvres qui sont la vie, la vie et la maladie des
+sociétés modernes, et qui s'appellent les affaires.
+
+Mon Dieu, si l'on veut garder sa gloire, peut-être ne faut-il point
+loger autre chose que le diable dans sa bourse. Qu'est-ce qu'un poète?
+Un être, comme dit Musset, sans sou ni poche, très souvent. Et pourtant,
+ce poète traverse les âges et les argentiers du temps passé sont depuis
+longtemps voués à l'oubli qu'on parle encore et qu'on parlera toujours
+de ce bohème de François Villon.
+
+Cette semaine, si les affaires ont eu leur deuil, la poésie a eu sa
+fête, une fête printanière, campagnarde, locale, en pleine et belle
+campagne de cette Normandie qui s'épanouit, à cette heure, dans une
+splendeur verte, saine, superbe.
+
+Des poètes ont, à Lillebonne, célébré la mémoire d'un autre poète peu
+connu de la génération présente, mais dont se souviennent et ses
+compatriotes et ses amis. C'est Albert Glatigny, une figure originale
+entre toutes les apparitions confuses que la mort emporte et jette à
+l'oubli.
+
+Glatigny! Un grand corps maigre, une figure en lame de couteau, un nez
+pointu, un crâne chauve, des bras géants, des jambes capables de
+franchir un fleuve en une enjambée, et dans ce corps de faucheux humain
+une âme d'artiste, un coeur de poète.
+
+D'ailleurs, piqué de la tarentule du théâtre, Albert Glatigny, qui
+faisait des vers adorables, eût donné tous ses poèmes pour un rôle à
+créer dans n'importe quel drame ou quelle comédie de troisième ordre.
+Car il se croyait appelé à un grand avenir dramatique comme comédien. Il
+cabotinait en province, et c'était sa joie de mener la libre et triste
+vie du _Roman Comique_. Il voulait même écrire, au point de vue
+réaliste, c'est-à-dire, récrire le roman de Scarron. Ah! il les
+connaissait, les misères de la grande route, et plusieurs fois, aux
+heures de _dèche_, il avait donné un coup d'épaule pour désembourber le
+char de Thespis.
+
+Ce poète pauvre était un poète gai. Il riait de sa misère, un peu comme
+Figaro, de peur d'être obligé d'en pleurer. Fils d'un gendarme, il eut
+la malchance d'être arrêté en Corse par un autre gendarme qui le prenait
+pour l'insaisissable assassin Jud. Un meurtrier oublié aussi, ce Jud,
+car--c'est une constatation--la gloire des assassins pâlit, avec le
+temps, aussi bien que celle des poètes.
+
+Et, en dépit de tant de traverses, mouillé comme un barbet, ballotté
+dans la vie comme un bouchon sur un ruisseau en temps d'orage, vivant à
+la mauvaise aventure et presque à la belle étoile, ce diable de
+Glatigny, bohème adoré des Muses, était demeuré souriant. Malade, dans
+je ne sais quel taudis de Bayonne, et fort peu de temps avant de mourir
+phtisique à Paris, il avait rimé ce sonnet, qui est une jolie pichenette
+donnée-sur le nez de Schopenhauer, et une semonce faite à nos ennuyeux
+pessimistes positifs et poseurs:
+
+ Hier je relisais mes vers de dix-huit ans,
+ Des vers désespérés, noirs de mélancolie;
+ Le désenchantement, le néant, la folie,
+ Y chantaient tour à tour, parfois en même temps.
+
+ O cauchemar naïf! (j'y songe par instants).
+ Dire que tout cela sans trop d'efforts s'allie
+ Avec la sève, avec l'âme d'amour remplie,
+ Et la santé robuste et les cheveux flottants!
+
+ Aujourd'hui que le corps est lassé, que la route
+ A fatigué mes pieds, le spleen, l'ennui, le doute,
+ Se sont évanouis aux rayons du soleil.
+
+ Et le vieux vagabond saignant, meurtri, caresse
+ La jeune illusion, au beau rêve vermeil,
+ Et sent fondre son coeur en hymne d'allégresse.
+
+Voilà un poète et on a bien fait de le chanter en vers et de le célébrer
+en prose--discours du maire et strophes de M. Catulle Mendès mêlés--dans
+la petite ville de Lillebonne où il était né, voilà plus d'un siècle,
+car il avait cinquante-deux ans le disciple de Théodore de Banville qui,
+à dix-neuf ans, publiait les _Vignes Folles_, un des plus fiers recueils
+de vers de ce temps-ci.
+
+Je dois dire que tel journal normand, le _Patriote de Normandie_, ne
+s'est point montré fort tendre envers la mémoire d'Albert Glatigny,
+reprochant au poète certaine pièce de vers indignée--et injuste--écrite
+contre Rouen et les Rouennais à l'époque de l'invasion prussienne. La
+protestation du _Patriote de Normandie_ n'a pas empêché le préfet de la
+Seine-Inférieure, M. Hendlé, de se rendre au banquet des poètes, et la
+fête de Lillebonne s'est terminée par de la musique, des discours et des
+vers.
+
+Tout cela était fort champêtre, mais je doute que ce fût aussi
+pittoresque vraiment que le garden-party de l'ambassade d'Angleterre,
+samedi dernier. Cela, c'était charmant. Un cadre délicieux, avec un des
+premiers et rares coups de soleil de la saison, sur la masse d'arbres
+qui entoure la pelouse du jardin, pelouse d'un vert tendre, d'un vert
+d'Écosse, et là-dedans des robes claires, des élégances raffinées, de
+jolies taches blanches, bleues, roses, jaunes, mauves, lilas clair, des
+ombrelles, des dentelles, de jolies femmes, des buffets fleuris, les
+vestes rouges des musiciens tziganes corrigeant le noir des redingotes
+masculines. Rien de plus exquis avec plus de modernité et de correction.
+Et lady Lytton, avec sa grâce de beau lys britannique, faisant les
+honneurs de ce jardin à ses hôtes. Voilà le plus charmant five o'clock
+de la saison.
+
+Je n'ai rien dit (laissons là les mondanités pour les immondanités), je
+n'ai rien dit des jeunes meurtriers qui ont stupéfié l'attention
+publique et qu'on a jugés la semaine passée. Peut-être est-il bien tard
+pour parler d'eux, et puis on en a fort parlé. Journaux graves, journaux
+parisiens, tous se sont posé une question assez inquiétante:
+
+--Pourquoi le crime se fait-il si précoce?
+
+Le fait est qu'on devient assassin, dans le monde où l'on tue, avant
+l'âge requis pour être bachelier, dans le monde où l'on étudie.
+
+S'ils ne vont pas à la butte, comme ils disent, les meurtriers de la
+vieille femme (aller à la butte c'est monter sur l'échafaud), si on leur
+épargne le couperet, c'est qu'ils sont trop jeunes. Mineurs devant le
+bourreau. L'assassinat n'émancipe pas.
+
+Autrement, ils auraient dix fois mérité la mort, et je ne crois pas que
+la société ait vu souvent apparaître d'aussi jolis monstres. Complets,
+ces petits messieurs. Rosa-Josépha, au physique, n'est rien comparée à
+ces déformations morales. Ma parole, on serait tenté de se rallier à la
+doctrine doucement féroce du docteur Lombroso.
+
+M. Lombroso est un médecin italien, un anthropologiste, qui propose de
+supprimer le crime en supprimant préalablement le meurtrier. Tel être
+arrive au monde en y apportant les signes et les stigmates du crime.
+Qu'on le tue.
+
+--Avant qu'il soit devenu criminel?
+
+--Oui. Au moins on lui évitera toute mauvaise action.
+
+Ce paradoxe terrible devient, quand on considère des misérables pareils
+à ceux qui ont _travaillé_ à Courbevoie, une vérité pratique et qu'on
+pourrait croire utile.
+
+En fait de _travailleurs_, qui ne travaillent pas, j'aime encore mieux
+ceux dont nous parlait si joliment l'autre jour M. Paulian, les
+mendiants, à propos desquels notre confrère Yvan de Woestine nous conte
+une bien jolie anecdote qu'il tenait de Villemessant.
+
+M. de Villemessant avait toujours des sous à même sa poche pour les
+donner aux mendiants, et, chaque matin, il en mettait un dans la sébille
+d'un aveugle qui stationnait sous une porte. Un jour il lui donna une
+pièce d'or de quarante francs qui s'était égarée dans les cuivres.
+S'apercevant de son erreur, il revint au pauvre, qui n'était plus à sa
+place, mais dont on lui indiqua le domicile, et qu'il trouva à déjeuner,
+en famille, dans une très proprette salle à manger. Le but de la visite
+exposé, l'aveugle plongea les mains dans un sac en disant: «Je n'ai pas
+encore fait ma caisse; permettez que je cherche... Ah! la voilà, en
+effet.» Et il sortit la pièce d'or, qu'il tendit du côté de
+Villemessant. Celui-ci avait déjà fait deux pas pour se retirer, lorsque
+le mendiant le rappela en ces termes:
+
+--Hé, monsieur, c'est un sou que vous me devez.
+
+Ah! que nous avons de chemin à faire avant d'avoir cultivé comme il faut
+la plante humaine.
+
+Je vais prêcher. Je m'arrête. Laissons là gredins et mendiants et allons
+au vent de mer, respirer un peu d'air pur! La mer! Elle serait parfaite
+si elle n'avait pas la plage pour correctif et pour bordure l'inévitable
+tout Paris que l'on fuit ici pour le retrouver là-bas. Il est vrai qu'on
+a l'air de le fuir peut-être simplement pour avoir l'occasion de le
+retrouver.
+
+Rastignac.
+
+
+
+LE PANAMA
+
+Une instruction judiciaire est ouverte contre les membres du conseil
+d'administration du canal de Panama. Lundi M. de Lesseps a été
+interrogé, au Palais de Justice, par M. le conseiller Prinet. Voilà donc
+un homme qui a connu toutes les vanités des gloires officielles et tous
+les orgueils, plus légitimes, de la popularité, qui est grand-officier
+de la Légion d'honneur, dignitaire de tous les ordres de l'Europe,
+académicien, qu'on a appelé «le grand Français» dans les journaux, et,
+ce qui est plus caractéristique encore, «le père Lesseps» dans les
+faubourgs; et cet homme, à quatre-vingts ans passés, s'assied, dans le
+cabinet d'un magistrat instructeur, sur la chaise où se sont assis les
+banquiers véreux arrêtés sur la route de Bruxelles!
+
+Sans préjuger le dénouement de cette lamentable affaire, on peut lui
+trouver déjà quelque chose de tragique dans sa banalité. Cette froide
+mise en scène du Palais de Justice, le cabinet sévère des juges
+d'instruction, la présence du greffier, qui a cent fois entendu les
+mêmes questions et les mêmes réponses, à peine tiré de son indifférence
+professionnelle par la grandeur du personnage qu'il a devant lui, le
+va-et-vient monotone du gendarme dans le long et sombre corridor; tout
+ce qu'on peut évoquer ajoutera à l'impression et au regret causés par
+cette nouvelle de la poursuite. Mais on se dit aussi dans le public que,
+pour en venir là, il faut y avoir été contraint par l'irrégularité
+flagrante de l'affaire.
+
+Cette affaire de Panama tournant mal, j'imagine qu'on en eût pris son
+parti dans l'opinion, si elle avait été liquidée à temps. On s'en fût
+consolé comme d'un beau rêve évanoui. On en eût peu voulu à M. de
+Lesseps de s'être trompé. Ce qui a tout gâté, c'est l'optimisme entêté
+de son entourage, persuadé de bonne foi, je l'espère, que M. de Lesseps
+devait réussir encore, ainsi qu'il le pensait lui-même, ayant dans son
+étoile une confiance aveugle d'Oriental fataliste. C'est cet optimisme
+qu'on a voulu faire partager au public par tous les moyens. On a marché,
+marché quand même, dissimulant la vérité, sans doute avec l'espoir
+qu'elle serait plus belle le lendemain. On est demeuré dans cet état
+d'esprit du joueur qui tient le point sur le coup qu'il a perdu, s'il
+lui reste de quoi en essayer un autre qu'il compte gagner.
+L'entraînement est venu, menant aux procédés illicites, faisant oublier
+les prescriptions de cette terrible loi sur les Sociétés, loi
+constamment violée, qu'on ne songe guère à appliquer aux affaires
+triomphantes, mais qui est un glaive toujours nu que la justice jette
+dans la balance des vaincus!
+
+ *
+ * *
+
+Dans le cas présent, je suis persuadé qu'on eût souhaité ne pas
+poursuivre. M. de Lesseps est un «sympathique» par ses défauts aussi
+bien que par ses qualités. S'il n'a pas eu l'idée première, l'invention
+du percement de l'isthme de Suez, qui appartiennent aux Saint-Simoniens
+campés en Égypte en 1832, la foule lui attribue le mérite, et il a eu la
+gloire incontestable d'avoir mené à bien la plus grande affaire de notre
+temps. Pour y arriver, il montra une vitalité prodigieuse, une
+indomptable fermeté. D'esprit simpliste (ce sont ces esprits que la
+foule comprend le mieux et aime le plus), il concluait volontiers du
+succès de Suez au succès assuré de toute entreprise semblable. On avait
+creusé le sable, on couperait des montagnes, voilà tout. Dans
+l'exécution même du projet de Panama, il voulait, forçant une fois de
+plus la nature, le faire par les moyens simples, par la voix droite,
+abordant de front les obstacles au lieu d'essayer de les tourner. Ceci
+avait une grandeur qu'on vit d'abord et des dangers qu'on ne connut
+qu'ensuite. Au début l'imagination du public, fier du succès du Suez et
+enrichi par lui, se fit la complice de ce qu'il pouvait y avoir
+d'illusion dans la conception de Panama.
+
+De cette complicité de la première heure, il est resté quelque chose.
+C'est d'elle que vient ce sentiment de douloureux étonnement que nous
+avons éprouvé à l'annonce des poursuites, prévues pourtant et
+impossibles à éviter. On se dit, tout d'abord, que si quelque chose
+pouvait être sauvé, l'action judiciaire n'y aidera pas. Les
+responsabilités pécuniaires qui pourraient être établies ne serviront de
+rien. Qu'est-ce que quelques millions récupérés, si on les récupère, en
+présence du milliard et demi englouti dans l'entreprise? Une goutte
+d'eau dans la mer... Et puis, c'est un peu de notre gloire qui s'en va.
+C'est une faillite morale aussi grande que la faillite matérielle. C'est
+le déshonneur frappant un vieillard qui a encore assez de force pour en
+sentir les douleurs, s'il n'a plus assez d'énergie et de verdeur pour
+les prévenir. M. Quesnay de Beaurepaire, qui est un romancier et un
+auteur dramatique, nous dira peut-être un jour ce qu'il a éprouvé,
+lorsqu'il lui a fallu une fin au roman et au drame industriel et
+financier de Panama. On devine ses hésitations, ses regrets, son
+chagrin.
+
+Mais la justice égalitaire n'admet pas de déni. Le philosophe, en ses
+jugements, peut faire la différence entre les irrégularités qui naissent
+de l'illusion, de la négligence, de l'excès de confiance en soi, et
+celles qui naissent de la fraude préméditée et voulue. La justice n'a
+pas le droit de faire cette différence. Sollicitée il faut qu'elle
+agisse. Son abstention deviendrait de la complicité et ferait peser sur
+elle et sur l'État, au nom de qui elle agit, une responsabilité morale
+qui serait trop lourde à porter.
+
+Dégager la responsabilité morale des uns, faire la part des mêmes
+responsabilités chez les autres, c'est tout le procès. Il s'y agit bien
+moins de débattre des intérêts, qui paraissent irrémédiablement
+compromis et que le débat judiciaire ne sauvera pas, que de donner une
+satisfaction à la conscience publique, inquiète de cet effondrement et
+désireuse d'en savoir toutes les causes. Vaguement, on entrevoit déjà
+que les difficultés techniques, que les erreurs d'appréciation sur la
+nature et la dépense des travaux ne sont pas les seules raisons de la
+catastrophe. On devine sans peine une administration imprudente, un
+entourage, fanatisé par le nom de M. de Lesseps et son précédent succès,
+se disant que, l'affaire devant réussir, les moyens importent peu. Il y
+a des généraux qui ont gagné des batailles ou enlevé des places par des
+coups hardis qui, s'ils eussent échoué, les auraient conduits devant le
+conseil de guerre. Puis l'entreprise de Panama a vite acquis, à l'heure
+même où les difficultés naissaient, un caractère financier que celle de
+Suez n'avait pas eu, au même degré en tout cas. L'affaire, ne se
+soutenant pas d'elle-même, a été soutenue, à la Bourse et ailleurs, au
+prix de gros sacrifices. Peut-être quelques-uns de ceux qui étaient à sa
+tête se sont-ils trop souvenus de la sagesse politique de La Fontaine et
+de la fable du chien qui, après avoir essayé de défendre le dîner de son
+maître contre une bande de chiens affamés, se décide à en prendre sa
+part, la plus large qu'il peut. On a vu, en tout cas, les marchés avec
+les ingénieurs et les entrepreneurs se faire de plus en plus onéreux, à
+mesure que l'espoir diminuait de mener à bien l'oeuvre commencée. On a
+vu ces marchés résiliés, repris, cédés, dans de mauvaises conditions,
+avec des indemnités consenties, des matériels rachetés, des concours
+presque uniquement nominaux chèrement acquis. Bref, à mesure que les
+choses allaient plus mal, on a pratiqué à la fois une politique de
+faiblesse et une politique de risquons-tout.
+
+ *
+ * *
+
+Sur qui, maintenant, pèseront les responsabilités? Qui accusera-t-on
+justement d'avoir appliqué à l'entreprise du Panama le système des
+«petits paquets», au lieu de l'abandonner si elle devait être
+abandonnée, alors que les ruines étaient moins profondes, ou bien de
+mettre plus nettement le public au courant des nécessités qui pesaient
+sur elle et des sacrifices qu'on devait lui demander? Ce sera moins,
+j'imagine, M. de Lesseps vieilli, déifié, devenu une sorte de Victor
+Hugo de l'industrie, devant qui la vérité dite ressemblait à un
+blasphème proféré, que ceux qui l'ont entouré et ont propagé des
+illusions qui devaient les avoir quittés.
+
+La presse a joué, ainsi que la politique, un grand rôle dans cette
+affaire. On ne pense pas que ce rôle ait été bon. La presse, trompée
+elle-même ou se trompant, soit de bonne foi, soit volontairement, a trop
+encouragé des espérances cruellement déçues aujourd'hui. Elle n'a vu,
+elle n'a montré en tout cas, que le côté qu'on pourrait appeler le côté
+poétique de l'entreprise. Elle a fait vibrer la corde nationale jusqu'à
+la briser, célébré la grandeur du but poursuivi, négligé de s'enquérir
+d'assez près des moyens dont on disposait pour l'atteindre,
+entraîné--c'est incontestable--les petits capitaux qui voulaient et
+devaient rester prudents. Les journaux ont été les complices de
+l'illusion entretenue longtemps sur la situation du Panama.
+Quelques-uns, rares, avaient bien fait entendre un cri d'alarme ou
+s'étaient abstenus. Mais c'est le petit nombre. Il faut ajouter, ce qui
+est triste à dire, mais ce qu'on doit savoir aussi, que, parmi ceux qui
+ont donné le champ à la critique, beaucoup, plus qu'on n'oserait dire,
+n'ont parié que pour faire chèrement acheter leur silence. A mesure que
+les plaies devenaient plus saignantes, on payait de plus en plus, non
+plus pour les guérir, mais pour les cacher. Nulle affaire peut-être, en
+ces temps, n'a été exploitée par la presse à un degré égal. Le Panama a
+eu le triste mérite de faire naître par centaines ces singuliers
+organes, à publicité intermittente, qui paraissaient quinze jours avant
+une émission ou une assemblée d'actionnaires, pour disparaître quelques
+jours après! Les concours, même non désintéressés, n'ont pas coûté aux
+actionnaires autant que les attaques arrêtées. La presse a donné, ici,
+une preuve de sa puissance considérable, et aussi cette idée fâcheuse
+que cette puissance n'était pas toujours bien employée. La chute du
+Panama, les poursuites contre ses administrateurs, atteignent la presse
+autrement même que dans ses intérêts matériels.
+
+Ce qu'on peut et ce qu'on doit dire, sans crainte d'être taxé de
+complaisance, c'est que la chute du Panama ne saurait causer que du
+chagrin, même à ceux qui l'avaient prévue depuis assez de temps, et que
+les poursuites contre les administrateurs, si imposées qu'elles soient à
+la justice, ne sauraient exciter qu'un sentiment de mélancolique regret.
+Il est triste toujours de voir s'évanouir un beau rêve, fût-il peu
+raisonnable, et de voir disparaître une renommée éclatante. Avec quelle
+amertume M. de Lesseps et ceux qui le touchent de près doivent-ils
+songer aux jours d'autrefois, à ces luttes pour Suez où à trois ou
+quatre reprises tout parut perdu «fort l'honneur», resté intact, et aux
+triomphes définitifs qui vinrent bientôt après les plus redoutables
+crises! L'inauguration du canal de Suez, avec la souveraine des
+Français, fut véritablement un jour de gloire nationale. On avait vaincu
+la nature, on avait vaincu les résistances des hommes. Docile instrument
+du génie industriel et de l'adresse politique, l'argent avait accompli
+un projet qui remontait aux Pharaons de la vieille Égypte. Sans doute,
+on avait espéré une semblable journée en Amérique. Mais l'argent,
+instrument faussé cette fois, est demeuré impuissant. Waterloo a succédé
+à Austerlitz. La misère suprême, ce n'est pas tant la défaite que la
+façon dont elle est venue et les suites qu'elle a. La popularité de M.
+de Lesseps s'effondre devant une action judiciaire et devant des
+accusations dont il restera toujours quelque chose, quelle que soit
+l'issue du procès. Ou eût admis, je veux le répéter encore, l'aveu
+formel et complet d'une erreur dans l'affaire du Panama. Le public s'en
+fût pris de son déboire aux ingénieurs qui avaient étudié les lieux, et
+son admiration fût restée intacte vis-à-vis M. de Lesseps. Mais on lui
+pardonnera malaisément la ruine lentement venue par une situation
+longtemps dissimulée, les faiblesses et les audaces de son
+administration, encore que la justice suprême, pour la juger, doit se
+mettre dans l'état d'esprit où il a vécu, où on l'a fait vivre. Mais, si
+ventre affamé n'a pas d'oreilles, bourse vidée n'en a pas plus!
+
+
+
+[Illustration: LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUX.--Défilé des pénitents se
+rendant au monastère.--Dessin d'après nature de notre envoyé spécial, M.
+Kauffmann.]
+
+[Illustration: La cuisine de la «Fosada».]
+
+[Illustration: Chanoine manoeuvrant la masse d'armes de Roland.]
+
+[Illustration: La confession des pèlerins.]
+
+[Illustration: Un «carabinero» sous la pluie.]
+
+LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUX
+
+Chaque année a lieu, au mois de mai, un pèlerinage qui, par le décor
+dans lequel il se meut et la naïveté toute primitive qui préside à ses
+apprêts, est un des plus propres à nous reporter à ces siècles de foi où
+les routes se couvraient de pèlerins et où les églises regorgeaient de
+pénitents. C'est le pèlerinage au monastère de Roncevaux, que nous
+venons d'entreprendre à l'intention des lecteurs de l'_Illustration_ et
+que nous avons heureusement accompli, grâce à l'amabilité du consul
+d'Espagne à Saint-Jean. M. Aguirre.
+
+Roncevaux est trop célèbre pour que nous rappelions ici les souvenirs
+qui s'y rattachent. De Saint-Jean-Pied-de-Port, la route qui y conduit
+est des plus pittoresques qui se puissent voir. A Avrigny, un poste de
+_carabineros_ nous indique que nous sommes en terre espagnole. Bien
+pâles et bien piètrement vêtus, ces malheureux soldats, dont l'un
+s'abrite sous un vénérable _pépin_, fouetté par le vent et maugréant
+contre le service. Mais au premier rayon de soleil le pauvre diable aura
+tout oublié. Nous franchissons le col de Roncevaux à 1,100 mètres
+d'altitude, et, après avoir passé devant les ruines de la chapelle
+fondée par Charlemagne, nous arrivons devant le monastère. C'est un
+vaste bâtiment massif dominé par deux tours carrées, et dont l'église
+gothique renferme _Nostra senora de Roncevallos_, surchargée
+d'ornements.
+
+Dans la salle du chapitre nous admirons une merveilleuse Bible sur
+laquelle jadis prêtaient serment les rois de la Navarre. Un vigoureux
+chanoine qui nous accompagne nous montre les _masses d'armes_ de Roland
+(?) qui pèsent douze à quinze kilos chacune, et il les manoeuvre d'une
+façon effrayante pour nos têtes.
+
+Le lendemain matin nous sortons du couvent et allons sur la route pour
+voir l'arrivée des pèlerins. Revêtus d'une blouse noire en cotonnade ou
+en lustrine, serrée à la taille d'une cordelette, la tête recouverte
+d'une cagoule relevée par derrière, ils portent sur l'épaule une lourde
+croix formée de deux branches massives clouées l'une sur l'autre, et
+s'avancent lentement, précédés des alcades (maires) de leurs communes,
+ces derniers revêtus du long manteau municipal et armés de la badine de
+la Loi. Partis la veille au soir pour la plupart, ils ont fait ainsi, la
+croix sur le dos, jusqu'à 30 ou 40 kilomètres dans la montagne. La
+plupart de ces pèlerins sont des habitants des vallées voisines qui
+viennent là pour se couvrir de leurs fautes ou adresser leurs voeux à la
+vierge du monastère. Tous sont Espagnols.
+
+Après un repos d'une demi-heure les cris des alcades se font entendre.
+Brutalement, à coups de badine, il font former les rangs, et tous, les
+uns égrenant leur chapelet, les autres récitant des oraisons, s'avancent
+au pas accéléré; entre les deux files se tiennent le clergé et les
+femmes, mères ou soeurs des pénitents. C'est un spectacle fantastique.
+Notre dessin représente la procession au moment où elle passe devant
+l'ossuaire qui renferme les restes des compagnons de Roland.
+
+Quand nous pénétrons dans l'église, les pèlerins ont relevé leur
+cagoules et écoutent l'office divin appuyés sur leur croix ou prosternés
+contre terre. Vers la fin de la messe a lieu la confession: les divers
+confessionnaux sont pris d'assaut; le pénitent, debout, s'incline vers
+le prêtre, qui le tient embrassé en lui couvrant la tête de son camail,
+puis il va communier.
+
+Immédiatement après, les pèlerins, laissant leur croix dans l'église et
+enlevant leurs costumes de pénitents, se mettent en devoir de dévorer
+leur premier repas, qu'ils ont bien gagné. La _posada_ (auberge), située
+près du monastère, est envahie, et sa cuisine offre le plus pittoresque
+des spectacles. Autour de son immense cheminée, où brûlent d'énormes
+branches de chênes, bout le _putcherro_ (pot-au-feu) traditionnel, et
+mijotent ou rôtissent les quartiers de viande et les mets les plus
+variés dans des récipients de toutes formes. Sur des bancs ou des
+tabourets se chauffent les pèlerins; mendiants, carabiniers, filles
+d'auberge, se pressent, circulent, crient, gesticulent, fument, mangent,
+boivent, dans une atmosphère épaisse, puante d'huile rance et d'ail, et
+dans une demi-obscurité que rend plus sombre encore la couche de suie
+dont les murs sont tapissés.
+
+La procession, au retour, s'effectue dans le même ordre et refait dans
+la journée les 30 ou 40 kilomètres de la nuit précédente.
+
+P. Kauffmann.
+
+[Illustration: Le retour des pénitents.]
+
+
+
+NOS SAISONS ET LA TEMPÉRATURE
+
+On aimerait quelquefois n'avoir pas si complètement raison. Sans doute,
+le triomphe donne toujours au coeur une sensation d'une certaine saveur
+fort agréable, et j'avoue, sans fausse modestie, que je n'ai pas été
+fâché de voir les événements météorologiques continuer de prouver
+l'abaissement de température signalé par moi, sous ma propre
+responsabilité, et donner ainsi le démenti le plus formel à ceux qui
+m'avaient contredit. J'aurais peut-être quelque droit à jouir de mon
+triomphe et à imprimer ici en lettres majuscules les noms de mes
+contradicteurs, dont l'un surtout mériterait grandement le pilori. Mais
+soyons généreux! La science doit être, avant tout, impersonnelle, et ce
+qui nous intéresse, ce ne sont point les opinions des hommes, mais les
+faits. La question posée ici est assurément la plus grande actualité
+scientifique de l'année, et, comme nous le remarquions tout à l'heure,
+il eût été de beaucoup préférable que les événements ne me donnassent
+pas si complètement raison. Une année sans printemps, ce n'est gai pour
+personne, sans compter les pertes de l'agriculture, les inondations, les
+grippes et tout ce qui s'en est suivi. Le thermomètre et le baromètre
+ont fait perdre cent mille francs à la journée du Grand-Prix de Paris,
+un million au seul département de Seine-et-Oise dans la seconde semaine
+de juin, plusieurs centaines de millions à l'ensemble de la France. Et
+puis, l'absence du soleil, les nuages, le froid et la pluie répandent
+dans l'atmosphère une sorte de spleen universel. Oui, j'aimerais
+beaucoup mieux avoir eu tort.
+
+L'été nous dédommagera-t-il de ces froids interminables? Rien ne le
+prouve. En général, même, contrairement à ce que le sentiment des justes
+compensations devrait faire espérer, les hivers les plus rigoureux ont
+été suivis d'étés froids et humides. Ce n'est pas rassurant du tout, et
+il faudrait un changement radical de régime pour nous ramener les
+chaleurs torrides dont on semble avoir perdu le souvenir. Ce changement
+se produira-t-il? Sans doute quelque jour, mais le plus tôt serait le
+meilleur. Ces jours derniers encore, j'ai eu la curiosité de placer un
+thermomètre à minima sur le gazon d'une pelouse, librement exposé au
+rayonnement nocturne. Dans la nuit du 12 au 13 juin, il est descendu à
+0°, 8! Et nous sommes au solstice d'été, et non au pôle, mais à
+Paris--ou à Juvisy--à la latitude de 48°.
+
+Il ne sera pas sans intérêt d'examiner en détail cette situation
+climatologique si curieuse, dont nous sommes les victimes depuis
+plusieurs années.
+
+Les chiffres ont souvent un certain air rébarbatif qu'ils ne méritent
+certainement pas. On les accepte assez volontiers lorsqu'il s'agit de
+compter des sommes à recevoir, et, selon toute probabilité, un rentier,
+un commerçant, un homme d'affaires, qui alignent des colonnes de
+chiffres dans un but intéressé, ne les trouvent jamais assez longues.
+Pourquoi n'envisage-t-on pas du même oeil les données d'un thermomètre?
+Il est clair, cependant, que les termes vagues de froid ou de chaud ne
+sont pas assez précis pour être satisfaisants, et que si nous voulons
+nous rendre compte de ce fait si remarquable de l'abaissement de la
+température depuis plusieurs années, ce sont les chiffres exacts du
+thermomètre qu'il faut savoir comparer entre eux.
+
+Les directeurs de tous les observatoires de l'Europe ont confirmé pour
+chacun de leur pays ce que j'avais signalé pour la France, et ce que M.
+Lancaster avait, de son côté, signalé pour la Belgique. Ceux d'entre nos
+lecteurs qui tiennent à savoir exactement à quoi s'en tenir sur la
+question seront sans doute satisfaits de posséder ici les données du
+sujet, et ce sera là, nous l'espérons, une excuse suffisante pour
+l'aspect peu littéraire et encore moins artistique des nombres que nous
+allons exposer. Mais ces chiffres sont plus significatifs que toutes les
+phrases.
+
+Commençons par Paris.
+
+La température normale de Paris (campagne: Saint-Maur) est de 10° 1.
+
+Voici celle des six dernières années:
+
+ Différence
+ 1885 9º 9 -0º 2
+ 1886 10º 2 +0° 1
+ 1887 8º 8 -1º 3
+ 1888 8º 9 -1º 2
+ 1889 9° 5 -0º 6
+ 1890 9º 3 -0° 8
+
+Les six années sont au-dessous de la normale, à l'exception de 1886, qui
+est très légèrement supérieure. La moyenne de l'abaissement des quatre
+dernières années est 0° 98.
+
+Marseille.--La température normale à l'observatoire de Marseille est 14°
+2. Voici celle des six dernières années:
+
+ Différence.
+ 1885 14° 3 +0° 1
+ 1886 14° 3 0º 0
+ 1887 13° 1 -1º 1
+ 1888 13º 4 -0º 8
+ 1889 13º 4 -0º 8
+ 1890 13º 5 -0º 7
+
+Les quatre dernières années sont au-dessous de la normale, d'une moyenne
+de 0º 85.
+
+Arles.--La moyenne normale est, à Arles, de 14° 8 (Observations de M.
+Cornillon). Les dernières années ont été:
+
+ Différence.
+ 1885 11º 2 -0º 5
+ 1886 11º 3 -0º 5
+ 1887 13º 3 -1º 5
+ 1888 13º 3 -1º 5
+ 1889 13º 2 -1º 6
+ 1890 13º 5 -1º 3
+
+Toutes ces six années sont inférieures à la normale. La moyenne du taux
+de refroidissement des quatre dernières est 1° 5.
+
+Perpignan.--Le refroidissement moyen des quatre dernières années est de
+1° 7.
+
+Semur (Côte-d'Or).--Observations de M. Creuzé. Température moyenne: 10°
+8.
+
+ Différence.
+ 1885 10º 3 -0º 5
+ 1886 10º 1 -0º 7
+ 1887 9° 0 -1º 8
+ 1888 9° 4 -1º 4
+ 1889 9° 5 -1º 3
+ 1890 9º 3 -1º 4
+
+Température en baisse pour toutes les années. Moyenne de l'abaissement
+des quatre dernières: 1° 5.
+
+Nous pourrions citer beaucoup d'autres stations françaises. Les
+témoignages qui précèdent suffisent pour constater le fait de la manière
+la plus irrécusable. La conclusion est que, depuis six ans, et surtout
+depuis quatre ans, la température est en baisse sur toute la surface de
+la France. Cette diminution s'exerce à peu près sur tous les mois de
+l'année; mais c'est au printemps surtout que les mois sont au dessous de
+ce qu'ils devraient être.
+
+Le témoignage est le même en Belgique. M. Lancaster, le savant et
+laborieux météorologiste de l'Observatoire de Bruxelles, a relevé les
+différences suivantes. Température moyenne normale: 10° 3.
+
+ Différence.
+ 1885 10º 0 -0º 3
+ 1886 10º 5 +0º 2
+ 1887 9° 1 -1° 2
+ 1888 8º 9 -1º 4
+ 1889 9º 8 -0º 5
+ 1890 9° 6 -0º 7
+
+La moyenne de l'abaissement depuis quatre ans est 0° 95.
+
+Mêmes témoignages en Angleterre qu'en Belgique et en France. M. William
+Ellis, directeur, du service météorologique de l'Observatoire de
+Greenwich, nous a adressé des observations montrant que _toutes les
+stations météorologiques de la Grande-Bretagne_ manifestent la même
+dépression thermométrique. Voici les chiffres de Greenwich, dont la
+température normale est 9° 7:
+
+ Différence.
+ 1885 9º 2 -0º 5
+ 1886 9º 3 -0º 4
+ 1887 8° 8 -0º 9
+ 1888 8º 7 -1º 0
+ 1889 9° 3 -0° 4
+ 1890 9º 2 -0º 5
+
+Les six années sont inférieures à la normale. La différence des quatre
+dernières est 0° 70.
+
+Allons en Espagne, nous constaterons les mêmes faits. La température
+moyenne de Madrid est 13° 5. M. Arcimis, directeur du bureau
+météorologique, nous a envoyé pour la période sur laquelle nous avons
+appelé l'attention:
+
+ Différence.
+ 1885 12º 5 -1º 0
+ 1886 13º 0 -0º 5
+ 1887 13º 0 -0º 5
+ 1888 12º 1 -1º 4
+ 1889 12º 9 -0º 6
+ 1890 12º 7 -0º 8
+
+Comme en Angleterre, ces six années sont au-dessous de la normale. La
+moyenne des quatre dernières donne -0° 80.
+
+Si nous examinons l'Italie, nous obtenons les résultats suivants pour
+Turin (M. Balbi), Rome (M. Tacchini) et Naples (M. Fergola):
+
+Turin. Normale: 12°, 1.
+
+ Différence.
+ 1885 11º 8 -0º 3
+ 1886 12º 6 +0º 5
+ 1887 11º 6 -0º 5
+ 1888 11º 1 -1º 0
+ 1889 11º 4 -0º 7
+ 1890 11º 3 -0º 8
+
+L'année 1886 a été moins froide, mais très pluvieuse. Les quatre
+dernières années donnent comme moyenne:-0° 75.
+
+Rome. Normale: 15° 3.
+
+ Différence.
+ 1885 15º 8 +0º 5
+ 1886 15º 6 +0º 3
+ 1887 15º 2 -0º 1
+ 1888 15º 1 -0º 1
+ 1889 14º 9 -0º 4
+ 1890 14º 9 -0º 4
+
+Moyenne des quatre dernières années: -0º 25.
+
+Naples. Normale: 16° 2.
+
+ Différence.
+ 1885 16º 9 +0º 7
+ 1886 16º 5 +0º 3
+ 1887 15º 8 -0º 4
+ 1888 15º 4 -0º 8
+ 1889 15º 3 -1º 0
+ 1890 15º 1 -1º 0
+
+Moyenne des quatre dernières années: -0° 80.
+
+On le voit, l'Italie, du nord au sud, tient le même langage que
+l'Espagne, la France, l'Angleterre et la Belgique. Milan fait exception
+pourtant, peut-être à cause de sa situation topographique. Continuons
+notre examen, et, d'Italie, passons en Autriche. Voici Vienne, Budapest
+et Prague qui vont nous répondre.
+
+Vienne. Normale: 9° 3.
+
+ Différence.
+ 1885 9º 3 0º 0
+ 1886 9º 2 -0º 1
+ 1887 8º 5 -0º 8
+ 1888 8º 3 -1º 0
+ 1889 8º 9 -0º 6
+ 1890 8º 9 -0º 4
+
+Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 70.
+
+Buda-Pesth. Normale: 10° 5.
+
+ Différence.
+ 1885 10º 4 -0º 1
+ 1886 10º 3 -0º 2
+ 1887 9º 5 -1º 0
+ 1888 9º 0 -1º 5
+ 1889 9º 5 -1º 0
+ 1890 10º 1 -0º 4
+
+Toujours même témoignage. La moyenne de la différence des quatre
+dernières années est de -0° 98.
+
+Prague. Normale: 8° 9.
+
+ Différence.
+ 1885 9º 2 +0º 3
+ 1886 9º 3 +0º 4
+ 1887 8º 2 -0º 7
+ 1888 8º 2 -0º 7
+ 1889 8º 7 -0º 2
+ 1890 8º 7 -0º 2
+
+Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 45.
+
+Prenons maintenant l'Allemagne, avec Berlin, Munich, Carlsruhe et
+Hambourg. Mais, pour ne pas abuser des chiffres, malgré leur valeur
+intrinsèque que rien ne peut remplacer, considérons seulement les
+différences fournies par la moyenne thermométrique des quatre dernières
+années. Nous trouvons respectivement pour chacune de ces villes: Berlin
+-0° 75; Munich -1°4; Carlsruhe -1° 75; Hambourg -1° 3.
+
+Si nous allons plus loin, en Danemark, en Suède, en Norwège, en Russie,
+les observations de Copenhague, Christiania, Stockholm, Cracovie,
+Saint-Pétersbourg, Moscou, indiquent des différences d'autant moins
+sensibles que l'on s'éloigne davantage de la France. M. Adam Taubsen,
+directeur de l'Institut danois, a bien voulu nous envoyer les
+observations faites à Landbokojskoles, près Copenhague, et à Tarm, à
+l'ouest, dans le Jutland: elles sont légèrement au-dessous de la
+normale, mais à peine. M. H. Mohn, directeur de l'Institut
+météorologique norvégien, nous a adressé les observations faites à
+Christiania: elles sont également voisines de la normale, et même
+légèrement supérieures en ces deux dernières années. Plus loin encore, à
+Bodo et Haparanda, la température a été supérieure à la moyenne normale.
+
+L'ensemble de ces comparaisons établit, sans que le moindre doute puisse
+subsister dans aucun esprit, que depuis six ans, et surtout depuis
+quatre ans, le climat de l'Europe presque entière, à l'exception
+seulement de l'extrême-nord et du nord-est, subit une température
+inférieure à la normale. La France, l'Angleterre, la Belgique,
+l'Espagne, l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne traversent une période
+froide.
+
+C'est là un fait aussi incontestable que la lumière en plein midi et qui
+intéresse autant l'agriculture et la santé publique que la science pure.
+
+Grâce aux progrès sociaux, notre regard peut facilement embrasser
+aujourd'hui sous un même coup d'oeil l'ensemble de l'Europe, et nous
+pouvons juger les faits tout autrement que si nos connaissances étaient
+limitées à la France seule. Nous savons que la température a baissé;
+mais nous savons en même temps que l'abaissement n'est pas le même pour
+tous les pays, qu'il y a une région de minimum, autour de laquelle les
+différences vont en diminuant, et qu'au-delà d'une certaine zone ces
+différences n'existent plus.
+
+Cette distribution des températures nous prouve que la cause du
+refroidissement actuel n'est pas générale, que, par exemple, elle ne
+réside pas dans le Soleil, qu'il ne faut pas la chercher non plus dans
+l'ensemble de la surface terrestre, mais qu'elle est localisée à la
+région que nous venons de signaler. Il en a été de même pour les froids
+si rigoureux de l'hiver dernier: la température a été très douce en
+Islande, en Sibérie, aux États-Unis, etc.
+
+Si nous classons les stations dans l'ordre décroissant des différences
+observées (moyennes des quatre dernières années) nous formons le petit
+tableau suivant:
+
+ Perpignan -1º 7
+ Carlsrühe -1º 7
+ Arles -1º 5
+ Semur -1º 5
+ Munich -1º 4
+ Cap Saint-Mathieu (Finistère) -1º 3
+ Hambourg -1º 3
+ Paris -1º 0
+ Bruxelles -1º 0
+ Budapest -1º 0
+ Marseille -0º 9
+ Naples -0º 8
+ Madrid -0º 8
+ Berlin -0º 8
+ Turin -0º 7
+ Greenwich -0º 7
+ Vienne -0º 7
+ Prague -0º 5
+ Rome -0º 3
+
+Sans doute, la situation topographique des différents points, leur
+altitude, le régime des vents régnants, ont joué un certain rôle dans
+ces différences. Mais le fait général n'en est pas moins évident. La
+France entière est actuellement sous un régime froid.
+
+Pareil fait s'est-il déjà présenté? L'Europe s'est-elle déjà trouvée
+pendant une série de plusieurs années consécutives sous un régime de
+refroidissement? J'ai publié dans l'_Atmosphère_ les températures
+observées chaque année à l'Observatoire de Paris depuis 1804; on y peut
+remarquer des années froides, telles que 1816, 1829, 1838, 1855, 1860,
+1879, mais on n'y remarque aucune série de cinq, quatre ou même
+seulement trois années de suite particulièrement froides. Tout au plus
+pourrait-on grouper deux années, telles que 1829 et 1830, 1837 et 1838.
+La même absence de séries peut être constatée sur les données
+thermométriques de l'Observatoire de Bruxelles depuis 1833.
+
+Ainsi nous assistons à un fait climatologique exceptionnel et sans
+précédent. Est-ce à dire pour cela qu'il va se continuer encore pendant
+plusieurs années ou même s'accentuer davantage? Nous ne le pensons pas,
+mais il serait téméraire de rien affirmer.
+
+ *
+ * *
+
+Cet état de choses a remis en actualité la question déjà ancienne et si
+souvent agitée du refroidissement probable de nos climats. L'opinion
+populaire générale, qui a bien sa valeur ici, se déclare certainement en
+faveur d'un refroidissement. Que sont devenus nos printemps? Où est le
+soleil de mai? Où sont les pantalons blancs de la semaine de Pâques, les
+chapeaux de paille et les robes de mousseline? L'été lui-même ne
+semble-t-il pas devenir légendaire et se resserrer à deux mois tout au
+plus, juillet et août? Et la vigne, et le vin de l'île de France, que
+sont-ils devenus? Ne voyons-nous pas sous nos yeux certain arbres, par
+exemple le peuplier d'Italie, ne plus se plaire du tout dans nos régions
+dont ils faisaient l'ornement il y a encore trente ans?
+
+Des météorologistes fort sérieux nient absolument tout changement de
+climat. Il nous semble qu'ils n'ont pas étudié suffisamment la question.
+
+Remontons quelques siècles de l'histoire, si vous le voulez bien.
+
+On rapporte que Philippe-Auguste ayant voulu choisir parmi tous les vins
+de l'Europe celui qui ferait sa boisson habituelle, les vignerons
+d'Etampes et de Beauvais se présentèrent au concours. La charte ajoute,
+il est vrai, qu'on les rejeta. Mais est-il admissible qu'ils auraient eu
+l'audace de se présenter au concours si leurs produits avaient été aussi
+peu potables qu'aujourd'hui? Récolte-t-on, même actuellement, un vin
+quelconque à Beauvais?
+
+Henry IV, le fin gourmet, n'avait-il pas une certaine prédilection pour
+le vin de Suresnes?
+
+La ligne de _limite_ de la vigne peut être tracée aujourd'hui à travers
+les départements de l'Eure, Seine-et-Oise, Oise, Aisne, Marne, Meuse,
+Meurthe. Le fruit de Bacchus périclite de plus en plus, même au sud de
+ces départements, par exemple dans la Haute-Marne, dès que l'altitude
+est un peu élevée. Or, autrefois, la vigne était cultivée jusqu'à la
+Manche.
+
+De vieilles chroniques nous apprennent même qu'à une certaine époque la
+vigne était cultivée dans une grande partie de l'Angleterre, et qu'on y
+récoltait du vin. Maintenant, les soins les plus assidus, une exposition
+au midi et complètement abritée des vents froids, des espaliers,
+suffisent à peine pour amener à maturité quelques grappes de raisin. Le
+pommier même menace de déserter les vergers, où jadis mûrissait la
+vigne.
+
+Plusieurs anciennes familles du Vivarais ont conservé dans leurs titres
+de propriété des feuilles cadastrales qui remontent à l'année 1561. Ces
+feuilles indiquent l'existence de vignes productives dans des terrains
+élevés de six cents mètres au-dessus du niveau de la mer et où,
+maintenant, pas un seul raisin ne mûrit, même dans les expositions les
+plus favorables. Pour expliquer ce fait, il faut admettre qu'en Vivarais
+les étés étaient autrefois plus chauds que de nos jours.
+
+Cette conséquence est confirmée, quant à la partie du même pays où la
+vigne est encore cultivée, par un document également démonstratif, mais
+d'une nature différente. Avant la Révolution, le plus grand nombre des
+rentes foncières en vin devaient être payées en vins de premier trait de
+la cuve, au 8 octobre. Au seizième siècle, date de ces stipulations, la
+vendange était donc terminée dans le Vivarais à la fin de septembre. On
+la fait maintenant du 8 au 20 octobre.
+
+On lit dans l'histoire de Mâcon qu'en 1552 ou 1553 les Huguenots se
+retirèrent à Lancié, près de cette ville, et qu'ils y burent le vin
+muscat du pays. Le raisin muscat ne mûrit plus maintenant dans le
+Mâconnais à un degré qui permette d'en faire du vin.
+
+Un certain nombre de végétaux, qui prospéraient plus au nord, ont battu
+en retraite depuis le moyen-âge. Le citronnier ne se trouve plus dans le
+Languedoc, où il vivait alors, ni l'oranger dans le Roussillon.
+
+Il nous serait facile de multiplier considérablement ces exemples.
+Arago, qui les admet comme démonstratifs d'un changement de climat,
+attribue ce changement aux défrichements. «Le déboisement, la formation
+de larges clairières dans les forêts conservées, la disparition à peu
+près complète des eaux stagnantes, le défrichement de véritables
+steppes, dit-il, ont pour effet de rendre les étés moins chauds et les
+hivers moins froids; comme on le constate aux États-Unis.»
+
+Cette cause a-t-elle agi à ce point en France et en Angleterre pour
+amener une modification réelle du climat? Nous ne partageons pas ici
+l'opinion de l'illustre astronome, car c'est surtout antérieurement au
+seizième siècle que les moines ont opéré les défrichements les plus
+considérables.
+
+Nous avons sous les yeux trop de témoignages évidents en faveur du
+refroidissement de nos printemps et de nos étés pour ne pas l'admettre,
+témoignages si nombreux, en vérité, qu'ils pourraient faire l'objet d'un
+volume. Les météorologistes qui se refusent à admettre un fait aussi
+clair sont tout simplement des aveugles.
+
+Mais quelle en est la cause? Cette cause pourrait bien être tout
+astronomique.
+
+La Terre, en circulant autour du Soleil, ne décrit pas une
+circonférence, mais une ellipse dont l'astre du jour occupe un des
+foyers.
+
+A l'une des extrémités de cette ellipse, elle est plus proche du Soleil
+qu'à l'autre, de 1/30, ou de 5 millions de kilomètres environ. Il en
+résulte que l'hémisphère terrestre exposé à l'astre radieux reçoit un
+quinzième plus de chaleur dans la première position que dans la seconde.
+
+La Terre passe à la première position (au périhélie) le 1er janvier, et
+à la seconde (à l'aphélie) le 1er juillet. Les étés de nos hémisphères
+arrivent donc dans la section de l'orbite la plus éloignée du Soleil.
+
+En l'an 1248 de notre ère, la Terre passait au périhélie le jour du
+solstice d'hiver, tandis que maintenant elle y passe onze jours plus
+tard. A cette époque, nos étés ont été les moins chauds qu'ils puissent
+être, puisqu'ils arrivaient au point de l'orbite le plus éloigné du
+Soleil, et nos hivers étaient aussi les moins froids qu'ils puissent
+être. Depuis cette époque, nos étés tendent à devenir plus chauds et nos
+hivers plus froids par cette cause, quant aux points extrêmes.
+
+Mais, en raison même de cette ellipticité de l'orbite terrestre, le
+mouvement de notre planète le long de cette ellipse varie en raison du
+carré de la distance, précisément comme la lumière et la chaleur. La
+Terre marche moins vite en été, plus vite en hiver. Il en résulte que du
+21 mars au 21 septembre, notre planète, restant plus longtemps exposée
+au Soleil que du 21 septembre au 21 mars, reçoit juste dans les deux
+moitiés de l'orbite la même quantité de chaleur. Le printemps et l'été
+réunis durent 186 jours 11 heures; l'automne et l'hiver 178 jours 19
+heures.
+
+Jusqu'en l'an 1248, la durée de l'été alla en augmentant. Depuis cette
+époque-là elle va en diminuant.
+
+Ces deux causes se compensent exactement quant à la quantité de chaleur
+reçue du Soleil par la Terre dans la moitié de chaque année.
+
+Mais est-ce seulement la quantité de chaleur reçue qui règle les
+températures? Nous pourrions poser ici la question d'Adhéinmar:
+_N'est-ce pas plutôt la quantité de chaleur conservée?_
+
+Or, actuellement, notre pôle boréal a 4475 heures de jour et 4291 heures
+de nuit. La différence est de 184 heures. Cette différence
+d'illumination solaire de 184 heures de surcroît chaque année sur le
+rayonnement nocturne doit avoir pour conséquence de permettre au pôle
+nord, et à son hémisphère, de conserver plus de chaleur, de se refroidir
+moins que le pôle austral, en vertu de ce principe, que la chaleur
+augmente à mesure que les jours deviennent plus longs.
+
+Si l'on admet cette conséquence, notre hémisphère boréal, qui a eu son
+maximum de durée de saison chaude (équinoxe de printemps à équinoxe
+d'automne) en l'année 1248, va en se refroidissant depuis cette époque.
+Le surcroît des heures d'illumination solaire diminue.
+
+Il est possible que cet accroissement lent et graduel des heures de nuit
+ait une action, non point immédiatement directe sur nos thermomètres,
+mais sur les eaux superficielles qui constituent les courants de la mer
+et qui jouent un rôle considérable dans la distribution des
+températures. Les climats du globe ne sont pas du tout ce qu'ils
+seraient dans l'étendue de l'océan, qui recouvre près des trois quarts
+de la planète. Sans l'Atlantique, et surtout sans le gulf stream, Paris
+ne serait jamais devenu la capitale du monde: la Seine serait le Volga.
+
+Quoi qu'il en soit, notre climat se refroidit depuis le treizième
+siècle, et la cause de ce refroidissement pourrait être celle que nous
+venons d'indiquer.
+
+Il va sans dire que l'abaissement actuel et local de la température sur
+lequel nous avons appelé l'attention au début de cet article n'a rien de
+commun avec ce refroidissement séculaire. Autrement, nous n'en aurions
+pas pour longtemps! Nous avons vu qu'il se borne à l'Europe et ne sévit
+pas sur le nord. C'est une affaire de courants atmosphériques.
+
+En dehors de cette variation séculaire, il y a des périodes assez
+bizarres et anormales de chaleur et de froid. Nous traversons en ce
+moment l'une des plus curieuses, et en même temps l'une des plus
+désagréables, que l'on ait observées depuis l'invention du thermomètre.
+Faisons des voeux pour voir bientôt cesser ce déplorable abaissement de
+température qui sévit sur l'Europe depuis quatre, cinq et six ans.
+
+Camille Flammarion
+
+
+
+[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Vue prise en amont de
+la Birse.--Phot. Bulacher et Kling.]
+
+[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN, SUR LA LIGNE DU
+JURA-BERNE. Un train précipité dans la Birse, après la rupture du
+pont.--D'après les photographies de M. A.-J. Jungmann.]
+
+[Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Vue prise en aval de la
+Birse.--Phot. Muller.]
+
+
+
+HISTOIRE DE LA SEMAINE
+
+La Semaine parlementaire.--Une des questions les plus importantes
+qu'avait à discuter la Chambre, au cours de son examen des tarifs
+douaniers, était certainement celle qui concerne l'industrie de la soie.
+Cette industrie constitue en effet, on peut le dire, une gloire
+commerciale de la France, et cette fois, si on laisse de côté les
+protectionnistes intransigeants, tout le monde était d'accord pour
+reconnaître que toute entrave mise à son développement était une
+atteinte grave portée aux intérêts du pays. Il ne faut donc pas
+s'étonner si l'entrée en franchise des soies grèges et des cocons
+étrangers a été votée à une forte majorité: 380 voix contre 137.
+
+Il est vrai qu'en cette circonstance la Chambre avait une liberté
+d'allure qu'elle n'a pas toujours dans ces sortes de questions. Elle
+n'avait pas à craindre de sacrifier outre mesure une autre branche de
+l'activité nationale, la sériciculture, car un projet, soumis en même
+temps à la Chambre et voté par elle, attribue des primes spéciales à
+ceux qui s'occupent de l'élevage du ver à soie. Tous les intérêts
+recommandables se trouveront donc ménagés. En somme, quant à présent,
+les Lyonnais l'emportent sur toute la ligne.
+
+--Si les questions ouvrières et sociales n'aboutissent pas à une
+solution satisfaisante, ce ne sera pas faute de les avoir examinées et
+discutées sous toutes leurs faces. Elles reviennent périodiquement à la
+Chambre, tantôt sous forme de projets de loi, tantôt sous forme
+d'interpellations. C'est par ce dernier procédé que MM. Dumay, Girodet
+et Baudin l'ont soulevée. Il s'agissait «des mesures que le ministre des
+travaux publics comptait prendre vis-à-vis de la Compagnie des
+houillères de Monthieu, qui a suspendu son exploitation en ne prévenant
+le personnel que huit jours à l'avance.»
+
+M. Yves Guyot, qui--il faut le reconnaître--est mis assez fréquemment
+sur la sellette, a pris la parole sur le ton quelque peu ironique: «Je
+vais répondre, a-t-il dit, à l'interpellation hebdomadaire, pour ne pas
+dire quotidienne.» Ce début a soulevé quelques murmures à
+l'extrême-gauche, mais, aux yeux de la majorité, il a été justifié par
+la facilité avec laquelle on met le Gouvernement en cause chaque fois
+que s'élève une difficulté entre ouvriers et patrons. Le ministre a
+ajouté que les actionnaires de la Compagnie étaient convoqués, et
+qu'aucune mesure ministérielle ne pouvait être prise avant le vote de
+l'assemblée générale. Le débat a été clos par l'ordre du jour pur et
+simple voté à une forte majorité.
+
+--Deux propositions de loi, l'une de M. Jacquemart, l'autre de M.
+Thellier de Poncheville, et toutes deux relatives à la saisie-arrêt du
+salaire des ouvriers et des appointements des employés, sont venues en
+première délibération. Mais aussitôt le ministre du commerce est monté à
+la tribune pour annoncer que le gouvernement préparait un projet de loi
+sur cette question, et demander par conséquent l'ajournement, de la
+discussion. La-dessus les auteurs des deux propositions protestent
+vivement, n'admettant pas que tout le travail fait par la commission ait
+été accompli inutilement, et cela pour attendre le projet du
+gouvernement qui ne sera pas prêt, avant longtemps. La Chambre s'émeut
+en présence de cette argumentation et repousse, par 310 voix contre 145,
+la demande d'ajournement du ministre. Mais celui-ci ne devait pas tarder
+à avoir sa revanche. En effet, dès le début, M. Grousset est monté à la
+tribune et, dans un discours très court, mais très décisif, il a
+démontré que le projet de ses collègues ne tenait pas debout au point de
+vue juridique. Force a été à la majorité de se de juger et de renvoyer à
+la commission ce projet mort-né.
+
+C'est là encore un exemple à l'appui de ce que nous disions la semaine
+dernière sur la légèreté avec laquelle sont rédigées nos lois depuis
+quelque temps. Cette fois on s'est aperçu à temps de l'imprudence qu'on
+allait commettre; mais il n'en est pas toujours ainsi et plus d'une fois
+c'est à l'application seulement qu'on a reconnu la défectuosité des
+textes législatifs adoptés par le parlement. Sans mettre un frein à
+l'initiative des membres de la Chambre, car ceux-ci n'y renonceraient
+pas facilement, il serait possible d'éviter pareil inconvénient, au
+moins dans une certaine mesure. Il existe en France un corps constitué,
+le Conseil d'État, qui est censé renfermer les jurisconsultes de
+profession les plus autorisés. Pourquoi ne ferait-on pas intervenir
+cette assemblée dans la préparation des lois, ne fût-ce qu'à titre
+consultatif? Il y aurait là une garantie, que l'on ne semble pas assuré
+de trouver auprès de nos législateurs.
+
+Un débat assez vif a eu lieu au sujet des manifestations qui ont eu lieu
+à Montmartre, à l'occasion de l'inauguration du monument du Sacré-Coeur.
+MM. Baudin, Ferroul et Duinay avaient déposé à ce sujet une demande
+d'interpellation. On connaît la thèse: le désordre a été causé par la
+police; s'il n'y avait pas eu d'agents, les manifestations auraient
+suivi leurs cours, paisiblement, et tout se serait passé le mieux du
+monde. Mais le malheur veut que lorsque ces citoyens inoffensifs se
+réunissent sur la voie publique, aussitôt des agents interviennent,
+frappent à tort et à travers et troublent ce calme parfait avec lequel
+les anarchistes témoignent ordinairement en public leurs convictions les
+plus chères. M. Constans a répliqué, et il l'a fait en termes qu'il
+n'est même pas nécessaire d'analyser, car on sait avec quelle énergie
+tranquille il démontre, toutes les fois que l'occasion s'en présente,
+que pour lui l'idée de république et de liberté n'entraîne nullement
+celle de désordre et de violence. Mais il a eu cette fois à opposer aux
+interpellateurs un argument de fait des plus piquants. La veille avait
+eu lieu une réunion à laquelle assistaient des anarchistes et des
+socialistes, deux groupes qui ne sont pas habitués à marcher d'accord.
+Il n'y avait là aucun de ces agents dont la présence ne fait qu'exciter
+les esprits et cependant, après quelques minutes de conversation, on en
+est arrivé à ce que M. Baudin appelle «les brutalités de la police.» On
+a échangé des coups et le combat n'a fini que faute de combattants,
+c'est-à-dire quand les orateurs, qui depuis longtemps avaient perdu
+l'illusion de pouvoir se faire entendre, ont manqué de chaises pour se
+les lancer réciproquement à la tête.
+
+L'ordre du jour pur et simple demandé par le ministre de l'intérieur a
+été voté à l'énorme majorité de 435 voix contre 70.
+
+L'agitation ouvrière: _Les grèves_--Le succès qu'a eu la grève des
+omnibus ne pouvait manquer d'avoir des conséquences. Ce sont d'abord les
+ouvriers et employés de chemins de fer qui ont eu l'idée de profiter du
+mouvement de sympathie que les cochers et conducteurs des voitures
+publiques avaient provoqué dans la population parisienne. Il s'agissait
+ici également d'un service dont tous les voyageurs sont à même de
+reconnaître le caractère pénible et ceux qui en ont la charge pouvaient,
+comme leurs camarades des omnibus, espérer l'intervention de l'État.
+Mais ce n'est pas chose aisée que de mettre en mouvement un personnel
+considérable comme celui des chemins de fer, et dans lequel figurent des
+corps de métier dont les intérêts ne sont pas toujours d'accord. La
+tentative n'a pas réussi cette fois, et la crise grave qu'aurait amenée
+un arrêt dans les transports par voie ferrée a été épargnée au pays.
+
+Les boulangers seront-ils plus heureux? A leur tour ils ont formulé
+cette menace terrible de la grève; mais, chose singulière, ce n'est pas
+en raison d'un défaut d'entente avec leurs patrons qu'ils ont songé à ce
+moyen redoutable de faire accepter leurs revendications. C'est aux
+bureaux de placement qu'ils en ont, et il est probable qu'ils ont
+raison, car les abus de ces intermédiaires ont été souvent signalés et
+reconnus. Mais est-il juste d'employer la grève pour réaliser une
+réforme qui peut être accomplie autrement? Dans une pétition
+comminatoire adressée à la fois à la Chambre et au conseil municipal,
+les ouvriers boulangers ont signifié qu'ils refuseraient le travail, si,
+dans un défiai de huit jours, les pouvoirs publics n'avaient pas pris
+les mesures nécessaires pour faire disparaître les bureaux de placement.
+Qu'arriverait-il si de pareilles sommations étaient écoutées? c'est à la
+Chambre et au conseil municipal lui-même de répondre. Mais, en admettant
+qu'on voulût y faire droit, le temps matériel manquerait, sans compter
+que, ce principe une fois admis, l'État serait tenu d'intervenir et
+deviendrait responsable des événements toutes les fois que son action
+serait réclamée, à tort ou à raison. Il y a là un abus, et ceux-là mêmes
+qui, dans la presse, sont le plus portés à soutenir les revendications
+ouvrières, ont estimé que les ouvriers boulangers faisaient fausse
+route.
+
+Ce n'est pas tout: Lyon, qui se donne volontiers le titre de seconde
+capitale de la France, devait avoir, comme Paris, sa grève de voitures
+publiques. Le personnel des tramways a refusé le travail et, toujours à
+l'instar de Paris, on a vu les scènes déjà connues se renouveler:
+attroupements aux dépôts, menaces et voies de fait pour empêcher les
+voitures de sortir, etc... C'est un peu trop, et on commence à se
+demander si les institutions établies en vue d'assurer aux ouvriers la
+liberté et le bien-être ne menacent pas de tourner à la dictature. La
+faculté de la grève est légitime, car c'est le seul moyen pour le
+travailleur d'obtenir les satisfactions auxquelles il peut légitimement
+prétendre, mais c'est à la condition qu'il sera permis à ceux qui ne
+partagent pas les vues de leurs camarades de continuer le travail. Ce
+n'est pas là contester à l'ouvrier l'exercice d'un droit qui lui est
+cher avec raison, c'est le lui assurer, et si l'État doit intervenir,
+c'est uniquement pour garantir aux deux partis en présence, les
+grévistes et les travailleurs, la liberté à laquelle ils ont droit les
+uns et les autres.
+
+Angleterre: le procès Gordon Cumming.--La presse anglaise, qui est fort
+prudente toutes les fois que l'honneur national est en jeu--on ne
+saurait le lui reprocher si elle n'exagérait les accents de la vertu
+révoltée quand elle a à signaler quelque défaillance à la charge des
+autres nations--a parlé d'abord avec la plus grande réserve des tristes
+incidents de Tranby Croit. Un des officiers les plus en vue de l'armée,
+accusé de tricher au jeu, et cela à la table où le prince de Galles en
+personne tient la banque, c'était un simple «Baccara-case.» On en est
+revenu de cette appréciation un peu sommaire des choses, et, quand on a
+vu, par les révélations faites au cours du procès, que tout le monde
+sortait compromis dans cette affaire scandaleuse, un revirement s'est
+produit dans l'opinion et l'événement, qui était d'abord du domaine de
+la chronique, a pris une portée plus grave et a été jugé par tous dans
+ses conséquences politiques.
+
+Certes, le peuple anglais est profondément attaché à sa monarchie et il
+serait absurde d'avancer que sa foi a été ébranlée; mais enfin le
+loyalisme gouvernemental a été mis à une rude épreuve, car, pour la
+première fois, le public était amené à juger l'héritier du trône et à se
+prononcer sur sa conduite. Or, si l'on se fonde sur les articles de la
+presse anglaise, le public a été vivement ému et a traduit ses
+impressions avec une sévérité que le prince n'a pas rencontrée en France
+même, où l'on pouvait cependant prendre sa revanche du dédain avec
+lequel sont dénoncés chaque jour, de l'autre côté du détroit, les vices
+dits français. Pendant que, dans notre pays, on se borne à sourire en
+soutenant--avec le souvenir d'Henri IV--que les princes bons vivants
+peuvent faire les meilleurs rois, les puritains d'Angleterre refusent
+d'admettre que le fils aîné de la reine cherche à se distraire des
+occupations toutes décoratives auxquelles le condamne la constitution.
+
+Il faut l'avouer, d'ailleurs, il était pénible d'apprendre tout d'un
+coup que le prince porte dans ses malles, quand il voyage, tout
+l'attirail nécessaire pour improviser une partie de baccara et il ne
+faut pas trop s'étonner si cette révélation seule a suffi à ébranler
+quelque peu cette foi dans les traditions monarchiques qui jusqu'ici a
+caractérisé l'Angleterre.
+
+Le partage de l'Afrique: le traité anglo-portugais.
+
+--La lutte engagée entre l'Angleterre et le Portugal au sujet de leurs
+possessions en Afrique a pris fin. Le traité signé à Londres a été
+ratifié par les Cortès et bientôt, les dernières formalités accomplies,
+la convention deviendra exécutoire.
+
+La ligne frontière des territoires respectifs des deux royaumes, au nord
+et au sud du Zambèze, demeure à peu près identique à celle qu'avaient
+tracée les négociateurs de l'an passé, à l'exception, naturellement, du
+crochet quelle doit décrire pour englober la vaste superficie concédée
+par delà le fleuve entre Tète et Jumbo. D'autre part, le Manicaland avec
+Mutassa, mais à l'exclusion du Massikessé, est définitivement attribué à
+l'Angleterre, en d'autres termes à la compagnie sud-africaine.
+
+Une commission mixte, dont la composition n'a pas été encore arrêtée, se
+rendra sur les lieux pour procéder au tracé détaillé et définitif.
+
+Chacune des deux puissances contractantes s'est engagée à reconnaître
+les concessions minières qui ont été légalement accordées sur son
+territoire ainsi qu'à respecter toutes les formes de la propriété
+privée. Tout litige relatif à des concessions ou domaines situés à
+trente milles de l'un ou l'autre côté de la frontière sera soumis, non
+pas à la juridiction ordinaire, mais à l'arbitrage. C'est là une sage
+précaution qui, vraisemblablement, ne sera pas inutile, car dans les
+possessions lointaines, là ou les droits des individus sont forcément
+mal définis, les conflits d'intérêts privés dégénèrent facilement en
+conflits internationaux. Il est donc prudent de convenir à l'avance
+qu'ils seront soumis à l'arbitrage, c'est-à-dire à une juridiction dont
+les sentiments de neutralité seront garantis.
+
+La solution n'est évidemment pas avantageuse pour le Portugal, mais
+c'est une solution et le gouvernement de Lisbonne a trop besoin de repos
+pour mettre l'ordre dans ses affaires financières ou commerciales pour
+qu'on ne le félicite pas d'avoir écarté cette grosse question, même au
+prix de quelques sacrifices.
+
+Nécrologie.--Le contre-amiral marquis de Montaignac, ancien ministre de
+la marine.
+
+Le vice-amiral Bosse, du cadre de réserve.
+
+Le contre-amiral Guérin-Duvivier.
+
+M. Bouthier de Rochefort, député de l'arrondissement de Charolles.
+
+Le comte de Recullot, ministre plénipotentiaire sous l'empire, grand
+croix de la Légion d'honneur.
+
+Mme Étienne, femme du sous-secrétaire d'État aux colonies.
+
+
+
+[Illustration: Le poste d'avertissement.]
+
+LE TRANSPORT DES CONTAGIEUX DANS PARIS
+
+Le conseil municipal de Paris s'est occupé cette semaine de la question
+de désinfection--désinfection des appartements, vêtements, linge,
+etc.--qui est si importante au point de vue de la santé publique. Déjà
+un grand pas avait été fait par l'établissement des stations de voitures
+pour le transport des contagieux.
+
+[Illustration: Le brancard formant lit.]
+
+Autrefois une mère, par exemple, qui avait à conduire à l'hôpital son
+enfant malade, sautait sans scrupule dans le premier fiacre qu'elle
+voyait passer. Il n'en est plus ainsi; la mère se rend à la station, et
+le directeur de cette dernière n'a plus qu'à se mettre au téléphone et à
+prévenir l'hôpital désigné:
+
+--La voiture des diphtériques sort; elle se rend rue Saint-Antoine, 28,
+où elle prend un enfant de cinq ans; elle sera à l'hôpital dans une
+heure et demie; prévenez l'interne de service qu'une opération est
+urgente.
+
+--Vous avez l'ordonnance du médecin?
+
+--Oui. La mère de l'enfant est venue me l'apporter elle-même.
+
+Je ne vous apprendrai rien en vous disant que ce service est appelé à
+diminuer dans des proportions énormes la mortalité par la contagion des
+maladies infectieuses, maladies dont vous et les vôtres pouvez prendre
+les germes dans les voitures de place, les omnibus, les tramways.
+
+Voici une mère accompagnée de son bébé. Elle hèle un cocher, saute en
+voiture. Cette voiture, une heure avant, conduisait à l'hôpital un
+enfant que le croup étouffait... Hélas! que de bébés respireront la mort
+dans cette voiture!
+
+C'est à ces dangers que les stations de voitures pour le transport des
+contagieux doivent nous arracher.
+
+Deux stations municipales à Paris: une, rue de Staël; l'autre, rue de
+Chatigny.
+
+Dans chaque station, cinq ou six voitures affectées spécialement au
+transport des fiévreux, des varioleux, des diphtériques, etc.
+Présentez-vous au directeur de l'une de ces stations, avec l'ordonnance
+d'un médecin, et aussitôt une voiture est mise à votre disposition. Ou
+bien encore adressez-vous au commissaire de police de votre quartier; ce
+magistrat se chargera de prévenir le directeur de la station.
+
+[Illustration: Le brancard formant fauteuil.]
+
+Les malades, couchés sur un lit, ou commodément installés dans un
+fauteuil, sont toujours accompagnés par une infirmière pendant le trajet
+de leur domicile à l'hôpital.
+
+Après chaque voyage, la voiture est désinfectée; elle est lavée avec une
+solution étendue de bichlorure de mercure. Inutile de vous dire que les
+voitures sont appropriées pour cela: ni étoffes, ni cuirs, ni sangles;
+les parois sont en tôle. Les matelas passent ou doivent passer, après
+chaque voyage, à l'étuve de désinfection.
+
+Pour qui visite les deux stations qui relèvent de la «Ville de Paris»,
+jette les yeux sur les voitures, les écuries, les salles de
+désinfection, etc., tout parait installé dans les meilleures conditions.
+
+La préfecture de la Seine a aussi des voitures spéciales pour le
+transport des contagieux. Ce service est assez bien organisé; il a donné
+déjà d'excellents résultats, bien que le budget qui lui est affecté soit
+très minime.
+
+[Illustration: La voiture.]
+
+
+
+[Illustration: THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.--«Le Rêve», drame lyrique en
+quatre actes, tiré par M. L. Gallet du roman d'Emile Zola, musique de M.
+Bruneau. La scène du miracle, au 3e acte: l'évêque Jean (M. Bouvet)
+donnant le baiser d'adieu à Angélique (Mlle Simonnet).]
+
+[Partition musicale.]
+
+LE RÊVE
+
+LA SUPPLICATION D'ANGÉLIQUE
+
+_Chantée par Mlle SIMONNET au deuxième acte._
+
+LIVRET DE M. LOUIS GALLET
+
+MUSIQUE DE M. BRUNEAU
+
+[Paroles]
+
+ Vous n'avez rien qu'un mot à dire,
+ Vous n'avez qu'à lever le doigt pour me détruire
+ J'attends vos ordres souverains.
+ J'ai voulu défendre ma cause,
+ Malgré ce qu'on m'a dit, Monseigneur, et je l'ose
+ Malgré ce que je crains!
+ Songez mon Dieu que si je l'aime,
+ Tout l'a voulu, les fleurs, les arbres, le ciel même!
+ Et quand j'ai vu que je l'aimais,
+ Je n'avais pas la force, hélas, de me reprendre!
+ N'est-ce pas, Monseigneur, vous allez me le rendre!
+ Vous voulez bien que nous soyons heureux!
+
+
+
+[Illustration: LES THÉÂTRES]
+
+Le Prix Thoirac.--Vaudeville: la _Femme_, comédie en trois actes, par M.
+Albin Valabrègue.
+
+M. Thoirac, qui fut homme d'esprit et qui en son temps taquina la muse,
+je parle de la muse légère, celle que la Fable n'a pas admise sur le
+Parnasse, M. Thoirac a fondé un prix de 4,500 francs pour le
+Théâtre-Français: il est destiné à la meilleure comédie jouée dans
+l'année à la rue Richelieu. C'est l'Académie qui est chargée de le
+donner. Voici la première fois que l'illustre compagnie se prononce à ce
+sujet. Elle l'a adjugé à _Une Famille_, dont l'auteur est M. Lavedan.
+J'applaudis pour ma part à cette décision, et je félicite le jeune
+écrivain. Seulement je me demande comment et sur quoi messieurs les
+quarante peuvent appuyer leur verdict.
+
+A quoi reconnaît-on la supériorité d'une comédie? en la comparant à sa
+voisine? Dans ce cas, les quatre mille cinq cents francs de M. Thoirac
+courent grand risque de se fourvoyer à l'exaltation d'une oeuvre des
+plus médiocres. Cela dépend de la concurrence. Toutes les années ne sont
+pas également heureuses et le public pourrait s'étonner à bon droit de
+voir cette prime littéraire accordée à la médiocrité. On pourrait faire
+un report et attendre des moments meilleurs dans l'année suivante. Non,
+la volonté du donateur est formelle. Alors, quelles seront pour les
+juges les conditions qui décideront en faveur de l'ouvrage? Son succès?
+je le veux bien; mais le succès n'est pas toujours la consécration d'un
+talent littéraire. Messieurs les académiciens ont évidemment à décider
+d'une oeuvre d'art, sans cela l'agent des auteurs dramatiques suffirait
+à résoudre le litige en consultant la recette. Sur quelles valeurs
+l'Institut, pris pour arbitre souverain, se décidera-t-il ses
+appréciations? Sur le style?
+
+Certes, je fais grand cas pour ma part d'une jolie langue, purement,
+élégamment parlée, mais, j'en demande pardon aux écrivains, dont je vais
+probablement blesser les prétentions, le style est une qualité
+secondaire au théâtre. La forme ne prend de valeur que lorsqu'elle se
+met au service d'une pensée. Si elle n'est qu'un bavardage jouant
+habilement avec les phrases, plus préoccupée des mots que de l'idée,
+elle ne donne rien: stalactites autour d'une branche de bois mort. La
+pièce est avant tout dans les caractères, dans les situations. Le
+théâtre vit d'action et non de littérature. Le pauvre Sedaine, dont on
+jouait dernièrement la _Gageure imprévue_ à la Comédie-Française, se
+souciait fort pieu de la langue. «Pour être brave, il ne faut qu'être
+homme et des armes», a-t-il dit quelque part. Et pourtant le
+_Philosophe_ sans le savoir, écrit à la diable, est resté au répertoire;
+il compte même parmi les dix ou quinze pièces qui sont vivantes depuis
+Molière dans l'ancien Théâtre-Français.
+
+M. Scribe était de cette école. Vous me direz que l'immortalité ne
+s'ouvrira pas pour M. Scribe. C'est probable. Si le passé lui a été
+complaisant, le présent ne lui est guère favorable. M. Scribe savait ses
+faiblesses, il en souriait même, non sans esprit. Un jour qu'il répétait
+une pièce rue de Richelieu, les conseillers écoutés de la maison, qu'il
+avait auprès de lui à l'orchestre, lui firent respectueusement une
+observation sur l'impropriété d'une expression. M. Scribe, tout entier
+au mouvement de la scène, laissa un instant ses voisins, monta sur le
+théâtre, coupa, allongea dans son dialogue, mit ses acteurs en place, et
+quand sa besogne d'auteur dramatique fut faite, quand il fut sûr de son
+effet scénique, il descendit dans la salle, reprit sa place à son
+fauteuil en disant à ses deux conseillers: «Et maintenant, à vous,
+Messieurs les académiciens.»
+
+Le style lui paraissait chose secondaire; il avait si souvent réussi
+sans lui. Il lui fallait avant tout l'intérêt, la vie de la pièce. Il
+existe peut-être à l'Institut des auteurs dramatiques qui sont de cet
+avis et qui se souviennent du jugement singulier porté autrefois par
+l'Académie.
+
+Elle eut à se décider, au dix-huitième siècle, sur cette question:
+quelle était la plus parfaite des pièces de Molière? Elle opina pour les
+_Femmes savantes_. Pour quoi? parce qu'elle jugea les _Femmes savantes_
+l'oeuvre de style la plus remarquable de Molière.
+
+C'était le goût du temps. L'Académie aurait pu admettre aussi bien le
+_Misanthrope_; mais l'esprit et la langue eurent gain de cause. Et
+l'_École des femmes_ pourtant, cette oeuvre d'une puissance de passion
+incomparable, et le _Tartuffe_, ce drame dont la profondeur dépasse tous
+les drames, que deviennent-ils dans tout ceci? Si la même question se
+posait aux immortels de nos jours, je doute qu'elle reçut la même
+réponse qu'au dix-huitième siècle. Ce n'est pas tout qu'une jolie prose,
+ou que des jolis vers, il faut en premier lieu, et je le répète, la
+pièce, attachante par la vérité des caractères, de plus entraînante par
+l'intérêt de son action. J'ai bien idée que le prix Thoirac soulèvera
+dans l'avenir le nombreuses discussions au sein de l'Académie. Pour la
+première fois les choses ont marché d'elles-mêmes et la _Famille_ de M.
+Lavedan a triomphé sans rivalités. J'ai idée que dans l'année qui vient
+la question sera plus agitée.
+
+Elle se posera entre le _Mariage Blanc_, de M. Jules Lemaitre,
+_Grisélidis_, de M. Silvestre, entre la comédie de M. P. Ferrier et
+celle de M. Boucheron. A qui le prix? Je vous répondrai quand le drame
+de M. Richepin, _Par le glaive_, aura paru. Le Théâtre-Français nous
+promet aussi le _Chemin de Damas_ de M. Alexandre Dumas. Mais, quel que
+soit son succès, l'oeuvre nouvelle du maître restera hors concours. Le
+prix Thoirac ne peut être donné aux membres de l'Académie, qui ont eu le
+bon goût de ne pas se faire juge et partie dans une telle question.
+
+Le théâtre du Vaudeville, cédé à une direction qui a fait un bail de
+trois mois, nous a donné une comédie de M. Albin Valabrègue, dont le
+Palais-Royal a repris les trois actes si amusants de _Durand et Durand_.
+Ici nous ne sommes plus dans la fantaisie désopilante du quiproquo qui a
+fait la fortune de la pièce du Palais-Royal. M. Valabrègue touche
+sérieusement à la comédie sérieuse. Je doute qu'il y rencontre le même
+succès. Il y a de l'esprit et beaucoup dans cette nouvelle comédie à
+laquelle M. Valabrègue a donné pour titre: _La Femme_, mais ce sujet
+n'en est pas à sa première édition. _La Femme_ est cet être honnête par
+excellence, inépuisable dans ses sacrifices, supérieur dans son
+abnégation et dans sa douleur, que rien ne détourne de son devoir, ni
+les fautes, ni l'indignité de l'époux, ni la trahison de l'amie qui lui
+vole les plus douces joies du bonheur domestique. C'est celle qui, après
+tant de luttes et de souffrances, reste toujours fidèle au devoir, et
+qui compte ramener à elle, par la force de la vertu, de l'abnégation, et
+par la puissance du pardon, le malheureux mari qui s'égare. C'est
+l'épouse, la mère de famille. La tendance morale de la comédie est des
+plus louables, malheureusement le public des théâtres, un peu fatigué de
+sa saison d'hiver, a écouté un peu distrait cette démonstration; mais à
+pièce d'été, critique d'été; n'appuyons donc pas plus qu'il ne faut sur
+les longueurs de cette comédie, aussi bien serions-nous ingrat envers
+elle. Car nous l'avons applaudie en maints endroits, et pour l'auteur,
+et pour ses interprètes: Mlle Cerny est charmante dans le rôle de Marie
+de Blauval; Mlle Brindeau, M. Dieudonné et M. Lérand ont été
+chaleureusement accueillis dans leurs personnages de Mme Tivolier, de M.
+de Blauval et de M. Tivolier.
+
+M. Savigny.
+
+
+
+LES LIVRES NOUVEAUX
+
+_Dieu_, par Victor Hugo, 1 vol. in-8°, 7 fr. 50 (Hetzel et Quantin,
+éditeurs).--Il est écrit que Victor Hugo ne cessera pas de nous étonner.
+Il n'y a pas à dire: ce ne sont pas ici des bribes, des fragments
+recueillis par des héritiers plus ou moins adroits, ou des admirateurs
+intempestifs. C'est bel et bien un poème de cinq mille vers, suivi,
+aussi fortement composé qu'aucun autre de Victor Hugo, une sorte de
+testament philosophique, où la pensée de Lucrèce a du plus d'une fois
+hanter l'écrivain. Il fut écrit à Jersey, dans l'exil, en 1855, deux ans
+après les _Châtiments_. C'est peut être l'un de ceux où le poète donne
+le plus de lui-même l'idée d'une personnalité gigantesque, en raison
+même de celle avec laquelle il se mesure. Car enfin, dans ces simples
+mots, dans ce titre: _Dieu_, par Victor Hugo, il y a quelque chose comme
+une accolade, sinon comme une revanche. Voltaire avait écrit sur le
+fronton d'une petite chapelle, à Ferney: _Deo erexit Voltaire_. Cela
+était une déclaration de principes, mais c'était surtout de l'orgueil.
+Victor Hugo a fait mieux, et quelque chose surtout de plus difficile. Il
+a construit le monument qui est beaucoup plus qu'une chapelle, une sorte
+de cathédrale, et il a créé à sa manière le dieu qu'il voulait qu'on y
+adorât.
+
+Nous le connaissions déjà. Il nous l'avait déjà plusieurs fois défini,
+notamment dans William Shakespeare, où la prose lui a peut-être permis
+de donner à son affirmation une forme plus précise. Car il faut bien
+convenir qu'ici la poésie semble avoir singulièrement fait tort à la
+philosophie. En nous présentant dans un ordre ascendant les diverses
+idées que l'humanité s'est faites de Dieu, en commençant par l'athéisme,
+qui est la négation, il nous semble faire un étrange anachronisme.
+L'homme à son berceau, quelque grossière idée qu'il dût se faire de
+Dieu, ou, si l'on veut, de la force cachée qu'il sentait sans la
+comprendre, ne fut certes pas athée; et si l'on peut discuter de ce
+qu'il fut alors, en tous cas le scepticisme ne vint pas ensuite. Ce
+serait plutôt à la fin, avec le déisme, que la négation et le doute
+apparaissent, et ce serait alors, à ce moment de connaissance plus
+répandue, sinon plus profonde, que l'homme serait tenté de s'éloigner de
+ce que le poète croit la vérité. Mais qu'importe! Hugo, malgré tout, a
+fait oeuvre de grand poète, et l'on n'a pas autre chose à lui demander.
+Bien difficiles seraient ceux qui ne s'en tiendraient pas pour
+satisfaits.
+
+L. P.
+
+_Crispi, Bismarck et la triple alliance en caricature_, par John
+Grand-Carteret, 1 vol. in-12, 7 fr. 50 (Delagrave, 15, rue
+Soufflot).-Dédié aux amis de la caricature. Le succès de son Bismarck
+devait encourager M. John Grand-Carteret. Crispi, l'illustre Crispi,
+aujourd'hui d'ailleurs relégué dans «l'Armoire aux retraités», lui
+tendait véritablement les bras. Il n'y avait pas à résister, et le voici
+habillé de la belle manière. Mais par qui? le croira-t-on? surtout par
+les Italiens. Car il faut rendre cette justice à M. Crispi, qu'il s'est
+laissé caricaturer sous toutes les formes par les journaux de son
+pays... Les Italiens se sont souvenus de l'ancien révolutionnaire, et la
+campagne satirique menée contre lui a été chaude. On s'en rendra compte
+en parcourant le livre de M. Carteret, fort documenté à sa manière, car
+le document dessiné a bien son éloquence, il est même de tous le plus
+expressif, et, comme attribut de la satire, le crayon pourrait prendre
+la place du fouet sans inconvénient.
+
+_Quand on aime_, par Pierre Maël (1 vol. chez Firmin-Didot).--Sous ce
+titre plein de promesse: _Quand on aime_, Pierre Maël vient de publier
+une des oeuvres les plus puissamment pensées et écrites qui soient
+encore nées de sa plume. On peut dire que l'auteur, sans dépouiller
+aucune des qualités de délicatesse et de grâce qui lui ont valu sa
+grande réputation, s'est attaché au contraire, à les corroborer d'une
+note de vigueur qui en rend le charme plus pénétrant. Dans ce récit,
+pris tout entier dans la vie ordinaire, l'étude des caractères est égale
+au relief saisissant des événements qui servent de trame à la fiction.
+La catastrophe finale, préparée avec un art infini, n'est cependant pas
+un «moyen». Elle vient au terme des faits avec la rigoureuse logique
+d'un syllogisme, et le lecteur l'y rencontre nécessaire au dénouement.
+
+Tout est vrai dans ce livre, qui ne doit son charme et son intérêt qu'à
+la simplicité même et au naturel des faits.
+
+_Tout autour de Paris_, promenades et excursions dans le département de
+la Seine, par Alexis Martin (1 vol. in-16. Prix: 7 fr. 50, chez
+Hennuyer, éditeur, 47, rue Laffite).--Cet ouvrage est, en quelque sorte,
+la suite du livre que le même auteur a publié l'an dernier: _Paris,
+promenades dans les vingt arrondissements_, et que le ministère de
+l'instruction publique et le conseil municipal de Paris ont honoré d'une
+souscription.
+
+On sait avec quel soin minutieux M. Alexis Martin a visité la capitale,
+avec quelle exactitude il a reproduit les physionomies de tous ses
+quartiers, avec quelle érudition il a raconté l'histoire de tous ses
+monuments et de toutes ses institutions.
+
+Ce qu'il a fait pour Paris, il l'a fait également pour tout le
+département de la Seine, parcourant ses huits cantons, commune par
+commune, bourg par bourg, hameau par hameau, suivant la marche
+rationnelle d'un touriste curieux d'art, d'histoire, d'archéologie, de
+pittoresque; mais, sachant le prix du temps, il n'a pas laissé un coin
+inexploré.
+
+De nombreuses illustrations, véritables petits tableaux de la vie
+moderne, sont dues aux crayons de nos premiers artistes, MM. Boutigny,
+Charpin, Deroy, Geoffroy, Goeneutte, Hoffbauer, F. Lix, P. Merwart,
+Touchemolin, etc., et gravées par les maîtres du burin, MM. Hotelin,
+Rousseau, Moller, Quesnel, Berveiller, etc. L'attrait qu'elles ajoutent
+au livre est augmenté par une suite de plans, de vues panoramiques et de
+cartes d'une exactitude rigoureuse et d'une clarté parfaite. Une table
+des noms cités et un index alphabétique rendent toutes recherches
+promptes et faciles.
+
+_L'Escrime et le Duel_, par C. Prévost et G. Jollivet, un beau vol. orné
+de figures (librairie Hachette). _L'Escrime et le Duel_, le dernier
+livre paru dans la bibliothèque des sports de la maison Hachette, est
+signé de deux noms compétents. M. Prévost, l'excellent professeur que
+l'on sait, enseigne aux jeunes gens l'art de se comporter le mieux
+possible sur la planche comme sur le terrain. Ses leçons théoriques
+complètent à merveille l'enseignement de la salle. M. Jollivet donne à
+tous ceux qui peuvent être mêlés à une affaire d'honneur des conseils
+utiles, et il indique les derniers usages requis en matière de duel.
+
+Ce livre essentiellement pratique sera le _vade mecum_ de la jeune
+génération.
+
+_Le Fada_ c'est-à-dire, en provençal, l'homme hanté par les fées, le
+rêveur, tel est le titre du nouveau roman de Zari publié illustré dans
+le journal de la librairie Firmin Didot le mois dernier et qui paraît
+aujourd'hui en volume.
+
+C'est une oeuvre pleine de passion et de poésie. La description des
+sites et des monts de la Provence s'y trouve tracée par un esprit qui
+aime la vérité; l'analyse psychologique de chacun des personnages qui y
+vivent est présentée avec charme et autorité. C'est à ces deux qualités
+que M. Zari doit en partie d'avoir pris place, dès ses débuts, parmi nos
+romanciers contemporains les plus distingués.
+
+De ce récit qui a pour décor le ciel bleu, les montagnes, les bois de
+pins, s'exhalent les senteurs enivrantes du pays du soleil: il est dédié
+au poète Mistral.
+
+_Albums de Crafty: les chevaux_. 3 fr. 50 (Plon, Nourrit,
+éditeurs.)--_Du choix d'un cheval, la Tonte de Coco, Remonte pour la
+chasse, les Débuts d'un gentleman aux courses, le Concours hippique, Ma
+dernière culbute,_ etc., etc., tels sont les sujets de ces amusants
+dessins enlevés avec une verve endiablée et soulignés de légendes
+narquoises où l'esprit n'exclut pas la science hippique, du moins autant
+qu'un profane en peut juger.
+
+
+
+[Illustration: La machine volante de M. Ader.--D'après le croquis d'un
+témoin oculaire de l'expérience.]
+
+
+
+NOS GRAVURES
+
+
+LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN
+
+Moenchenstein est à peu de distance de Bâle, c'est un but de promenade
+situé à l'entrée de la vallée de la Birse, au pied des dernières
+collines du Jura. On s'y rend en quelques minutes en chemin de fer.
+Dimanche dernier, 11 juin, à propos d'une fête champêtre, plusieurs
+Sociétés chorales des environs et de nombreux promeneurs prenaient le
+train de 2 heures 15 minutes. Ce train, composé de un fourgon, un
+wagon-poste et neuf grands wagons genre américain pour les voyageurs,
+était traîné par deux locomotives. A peu de distance de la gare de
+Moenchenstein la voie traverse la Birse, petite rivière canalisée en cet
+endroit, sur un pont en fer de 21 mètres de long.
+
+A peine la première machine arrivait-elle à l'extrémité du pont, que
+celui-ci se rompit brusquement. Les deux locomotives et les quatre
+premiers wagons tombèrent dans la rivière; le cinquième, un wagon mixte
+de 1re et 2e classes, éventré par un bout, restait suspendu à moitié sur
+la culée du pont. On a retiré, au moment où paraissent ces lignes, près
+de soixante-dix cadavres; il en reste encore beaucoup enfoncés sous les
+débris au fond de la rivière; il y a en outre une centaine de blessés
+dont plusieurs très grièvement. En examinant nos gravures, faites
+d'après les photographies prises peu après l'accident, on voit que le
+tablier du pont s'est rompu vers la culée arrière, et que c'est la
+poutre de droite (ces mots étant pris en considérant la voie dans le
+sens de la marche du train) qui a du céder la première. La rupture a eu
+lieu au moment où toute la longueur du pont était occupée par les deux
+machines et quatre wagons; il supportait sa charge maximum.
+
+On voit que la première machine est tombée sur la rive opposée, les
+roues en l'air, ce qui indique bien que la poutre de droite a cédé
+d'abord; la rupture s'est ensuite achevée complètement. On voit la
+seconde machine tombée sur ses roues; les autres wagons se sont broyés
+en se précipitant les uns sur les autres et ont été entraînés au fond de
+la rivière. Le frein automatique dont était muni le train a dû
+fonctionner aussitôt la rupture de la conduite qui règne sous le train,
+ce qui explique que les derniers wagons sont restés sur la voie.
+
+A qui attribuer la responsabilité d'une aussi épouvantable catastrophe?
+Le pont avait, nous dit-on, été construit il y a peu de temps par la
+maison Eiffel avec des fers allemands; il est inadmissible que les
+ingénieurs n'aient pas employé la section nécessaire pour la résistance
+à supporter; mais ce qui est possible et même probable, c'est que les
+fers aient été de mauvaise qualité.
+
+Une pareille catastrophe ne serait pas possible en France, car les ponts
+y sont l'objet d'une attention toute particulière. Après leur
+construction, prévue pour des machines locomotives pesant 15 ou 18
+tonnes, ils sont essayés avec une charge quadruple de celle qu'ils
+doivent supporter d'abord au repos, puis à des vitesses allant jusqu'à
+60 kilomètres à l'heure. En outre, une visite minutieuse a lieu tous les
+ans et les pièces défectueuses sont immédiatement remplacées.
+
+G. M.
+
+
+LE «RÊVE»
+
+Il semble, depuis quelque temps, qu'un renouveau s'étend, au théâtre,
+sur les oeuvres qui touchent à la religion. Sans parler de _Jeanne
+d'Arc_, nous avons eu cette année le _Noël_, de Maurice Bouchor, et la
+_Grisélidis_, de MM. Armand Silvestre et Morand. Voici que le _Rêve_, à
+l'Opéra-Comique, nous emmène encore dans le pays du mysticisme et de
+l'extase. Sommes-nous plus pieux? ou bien devons-nous cette renaissance
+des sentiments chastes et chrétiens aux excès même du naturalisme? Il
+est curieux, en tout cas, de voir que le chef de cette dernière école,
+M. Zola, devra l'un de ses meilleurs succès au théâtre, à l'oeuvre que
+MM. Gallot, pour les vers, et Bruneau, pour la musique, ont écrite
+d'après son plus pur roman.
+
+On connaît le sujet du _Rêve_. Angélique, dans la demeure qu'elle habite
+avec ses parents, Hubert et Hubertine, près de la vieille cathédrale, se
+perd dans des songes infinis et délicieux: elle croit entendre les voix
+des saintes. Elle rêve aussi d'épouser un prince Charmant. Le prince,
+serait-ce Félicien qui, par amour pour elle, et pour se rapprocher
+d'elle, s'est donné comme peintre verrier, tandis qu'il est le fils de
+l'évêque Jean de Hautecoeur?... L'évêque, qui eut cet enfant avant
+d'entrer dans les ordres, le destine au sacerdoce. Il s'oppose au
+mariage. Angélique en est désolée, au point qu'elle en va mourir.
+Félicien fait une dernière tentative auprès de son père, et l'adjure de
+sauver Angélique. L'évêque vient donner l'extrême-onction à la
+mourante... Il invoque Dieu, en ajoutant sa devise: «Si Dieu veut, je
+veux». Un miracle se produit. Angélique se ranime. L'évêque, convaincu
+par Dieu, la conduit à l'église et la marie à Félicien. Le rêve
+d'Angélique est accompli. Mais les saintes la rappellent auprès d'elle,
+et elle expire, heureuse, entre les bras de son époux.
+
+La gravure que nous publions reproduit la scène même du miracle. En
+regard de notre gravure, nous donnons une des plus jolies pages de la
+partition, grâce à l'amabilité des éditeurs, MM. Choudens et Cie.
+
+Ad. Ad.
+
+
+LA MACHINE VOLANTE DE M. ADER
+
+Personne n'a rien vu, personne ne sait rien; mais l'_Illustration_ a des
+amis partout. L'un d'eux se trouvait à la chasse aux environs de Paris
+lorsqu'à travers la feuillée il aperçut une chose de forme étrange ayant
+l'aspect d'un énorme oiseau de couleur bleuâtre. Impossible d'approcher,
+une clôture le séparait du parc particulier enclavé dans la forêt ou se
+trouvait, la machine en question. Ce ne pouvait être qu'une machine à
+voler assurément. Notre ami est quelque peu dessinateur et ingénieur, il
+nous communiqué le croquis qu'il n'a pu faire qu'à distance, mais qui
+est aussi exact que possible. Informations prises, il paraît que
+l'inventeur est M. Ader, l'ingénieur électricien bien connu par ses
+nombreux appareils téléphoniques, et que la machine a volé réellement
+pendant quelques centaines de mètres, s'élevant à 15 ou 20 mètres de
+haut et se dirigeant dans l'espace. Nous ne reprendrons pas la liste des
+tentatives faites dans cet ordre d'idées; plusieurs livres ont été
+publiés là-dessus et notamment ceux de notre ami Gaston Tissandier sont
+trop répandus pour qu'il soit nécessaire d'insister.
+
+La machine que nous voyons se compose de deux grandes ailes articulées,
+de 15 mètres d'envergure environ, et d'une hélice s'appuyant sur
+l'extrémité d'une sorte de cône formant le corps de l'oiseau et
+renfermant le mécanisme et le voyageur. Le tout serait, en étoile de
+soie recouvrant une carcasse légère en osier ou aluminium.
+
+Le nom de l'inventeur de cet oiseau volant serait une garantie en faveur
+de la réussite possible. Qu'on nous permette cependant quelque doute. La
+machine, nous assure-t-on, a parcouru une certaine distance: 100, 200,
+mettons 400 mètres. Mais est-elle capable de continuer ainsi pendant,
+plusieurs heures sans avoir recours à une installation fixe pour changer
+ou rechanger le moteur qui la fait manoeuvrer? Car tout est là: quel est
+le moteur? L'inventeur, électricien émérite, qui a étudié cette science
+nouvelle à fond, a dû s'adresser à son élément favori: l'électricité.
+
+Mais les accumulateurs sont impossibles à cause de leur poids; les piles
+ne donnent des courants puissants que pendant peu de temps, et encore
+ont-elles un poids fort peu négligeable.
+
+Aussi, jusqu'à nouvel ordre, jusqu'au jour où nous aurons assisté à une
+expérience concluante, où on nous aura montré le générateur de la force
+employée, nous resterons sceptique et croirons, seulement à cause de la
+haute personnalité de l'inventeur, que si la machine dont notre ami a pu
+faire un croquis peut en effet marcher, c'est pendant très peu de temps.
+
+G. M.
+
+
+
+VENTE ADRIEN MARIE
+
+Parmi les grandes ventes qui auront intéressé les amateurs, cet hiver,
+celle d'Adrien Marie comptera pour une des plus importantes. C'est tout
+l'atelier du maître illustrateur qui va être dispersé par suite de sa
+fin prématurée; c'est la collection complète des originaux qu'il
+conservait précieusement, des études accumulées en de longues années de
+labeur, que le public va être appelé à se disputer.
+
+A l'encontre de ce qui se passe souvent chez les peintres dont les
+ouvrages se sont dispersés au fur et à mesure de la production,
+l'atelier d'Adrien Marie peut être considéré comme la gaine, le
+portefeuille, renfermant le plus parfait de son oeuvre.
+
+Les publications illustrées l'ont reproduit, répandu, popularisé. Pour
+le retrouver avec le caractère particulier de l'artiste, il faut l'aller
+chercher dans ces cartons, dans ces panneaux, dans ces cadres, sur
+lesquels les collectionneurs vont se précipiter.
+
+Exposition et vente vont être le couronnement d'une carrière bien
+remplie. Adrien Marie apparaîtra, dans les diverses phases de son grand
+talent, ce qu'il était avant tout, un crayon ou un pinceau très fin,
+très précis, très coloré.
+
+Ici, à l'_Illustration_, si nous étions instinctivement tentés de donner
+le pas à son crayon, à sa plume, nous aurions cent et cent témoins à
+invoquer dans la merveilleuse galerie de ses dessins. Ce serait le cas
+ou jamais de mettre à son plan l'art graphique, dont les difficultés
+sans nombre n'ont jamais été vaincues avec plus de virtuosité, plus de
+savante ingéniosité.
+
+Mais, parce que la réputation du dessinateur a été considérable,
+s'ensuit-il que sous d'autres formes l'artiste n'ait pas également
+triomphé? Voilà justement ce que la réunion de l'atelier d'Adrien Marie
+va établir. Tableaux, aquarelles, pastels, sont à nos yeux d'une valeur
+documentaire et d'une valeur d'interprétation indéniables. Entre des
+études à l'huile où l'on suit pas à pas la progression d'un talent
+consciencieux et habile, ressortent vivement de jolies notes,
+impétueuses, pleines de vigueur et d'audace, comme dans ce tableau
+malheureusement inachevé, représentant une _Jeune mère allaitant son
+enfant_ ou dans le _Jardin_. Ce sont là des morceaux bien curieux, d'une
+facture large, puissante et douce, devant attirer l'attention des
+acheteurs, s'ils ne se sont pas trop dégarnis au passage des aquarelles
+et des pastels.
+
+A propos des aquarelles, dont le succès ne peut manquer d'être énorme,
+je signalerai quelques cadres d'un travail bien curieux. Adrien Marie
+s'est servi pour les exécuter--études du concours hippique, sortie du
+salon, etc.,--d'un procédé bien personnel, et où tout autre, moins
+expert, se serait rompu les os; on remarquera que ce sont plutôt des
+dessins que des aquarelles; dessins à l'encre, rehaussés de couleurs à
+l'eau, de gouache, et même de peinture à l'huile. L'ensemble produit un
+effet étonnant.
+
+Le catalogue est fait pour donner satisfaction à tous les désirs; s'il
+comprend des numéros à sensation, capables de susciter les enchères les
+plus vives, il mentionne également une quantité de morceaux moins
+importants dont le public pourra s'enrichir sans se ruiner. Cela est bon
+à dire, car combien existe-t-il de ventes dont les musées et les grosses
+galeries peuvent seules s'approcher!
+
+Le catalogue comporte environ 350 numéros qui feront défiler, à côté des
+compositions hors ligne où Adrien Marie excellait, des tableaux,
+aquarelles ou dessins, représentant soit à peu près tout le théâtre
+contemporain, soit des vues et des scènes pittoresques de Venise ou de
+Londres, soleil et brume, de la Bretagne ou de Paris, des études de
+chevaux extraordinairement justes qui feront les délices des sportmen,
+des paysages, des marines, des personnages de toutes sortes, depuis des
+_Souvenirs de l'Exposition de 1889_ jusqu'à une _Cérémonie dans la
+galerie des glaces_, au palais de Versailles.
+
+La galerie Georges Petit sera certainement envahie la semaine prochaine,
+et si chaque amateur présent se laisse gagner par le talent sympathique
+de notre pauvre collaborateur, autant que par l'idée que deux petits
+orphelins attendent le produit de cette vente pour assurer leur
+existence, eh bien, moi, qui connais mes Parisiens, et du côté du coeur
+et du côté du goût, je prédis que la recette sera fructueuse.
+
+Edmond Renoir.
+
+
+P.-S.--Exposition et vente à la galerie Georges Petit. Exposition
+particulière par invitations délivrées par M. Georges Petit, expert, M.
+Paul Chevallier, commissaire-priseur, ou dans nos bureaux, lundi
+prochain, 22 juin; exposition publique le lendemain mardi 23 juin. Vente
+publique, aux enchères, mercredi 24 et jeudi 25 juin.
+
+
+
+[Illustration.]
+
+CHARGÉ D'ÂME
+
+Roman nouveau, par Mme JEANNE MAIRET
+
+Illustrations d'ADRIEN MOREAU
+
+Suite.--Voir notre dernier numéro.
+
+
+III
+
+Marthe n'avait jamais eu d'amie intime à qui tout dire; ses compagnes
+n'avaient guère été pour elle que des compagnes. C'est peut-être ce qui
+expliquait que, dès sa première jeunesse, elle avait pris l'habitude de
+tenir un journal. Très réfléchie, aimant à se rendre compte de ses
+propres sentiments, de ses pensées, elle se laissait aller à écrire avec
+abandon, avec une sincérité absolue. Elle appelait cela faire son examen
+du coeur. Souvent, lorsque toute la maisonnée dormait profondément,
+Marthe prenait dans son secrétaire un livre à serrure qui ne s'ouvrait
+que pour elle. Au fond d'un meuble bien fermé plusieurs volumes
+semblables contaient tous les menus faits, les pensées fugitives de ses
+jeunes années. Parfois, elle en ouvrait un au hasard. Elle y retrouvait
+des événements qui, au moment, avaient semblé très importants et dont le
+souvenir s'était effacé, des enthousiasmes restés sans lendemain, de
+gros chagrins d'enfant qui, de loin, faisaient sourire, des ébauches de
+petits romans dont le premier chapitre seul avait été écrit, des
+jugements absolus comme le sont les jugements de la dix-huitième année,
+et dont elle rougissait. Mais elle gardait quand même tous ces cahiers;
+elle y apprenait à se connaître un peu, à y puiser de l'indulgence pour
+ceux qui, à leur tour, mûrissent lentement, font preuve d'intolérance,
+de violence ou d'inconséquence, comme les fruits sont rèches et acides
+avant l'heure de la maturité... Elle y apprenait aussi à être patiente
+avec elle-même, et à ne pas désespérer lorsqu'elle se surprenait en
+flagrant délit d'orgueil ou d'intolérance.
+
+Un soir, lorsque sa soeur dormait déjà d'un sommeil d'enfant las de
+courir, Marthe prit son journal.
+
+Mardi, 30 juin.
+
+... «Et la dernière date est du 16, le jour où, après une nuit blanche,
+après avoir beaucoup lutté, beaucoup prié, j'avais résolu d'accueillir
+Edmée, de la traiter en soeur.
+
+«Puis, plus rien. Ce n'est pas la paresse, ce n'est même pas la vie un
+peu évaporée que nous menons depuis plus d'une semaine, qui m'ont
+empêchée d'écrire, c'est plutôt que je ne voyais pas bien clair en moi,
+que je ne tenais peut-être pas à y voir clair.
+
+«Au moment où cette enfant est entrée dans ma vie, je songeais à changer
+cette vie radicalement; je commençais à me dire tout bas, très bas, en
+tremblant: «J'aime!» La fierté, qui me rendait silencieuse et un peu
+froide auprès de Robert, qui me raidissait, qui me mettait sur la
+défensive dès que sa mère voulait me parler de lui, se fondait peu à
+peu--et que j'en étais donc heureuse! Je craignais de n'être pas aimée
+comme je voudrais être aimée, d'être épousée surtout par raison, parce
+que ce mariage, aux yeux de tous les nôtres, aux yeux du monde, semblait
+tout indiqué. Depuis quelques mois cette crainte s'effaçait tout
+doucement, délicieusement. A Paris, je ne sais comment cela s'est fait,
+mais Robert et moi nous nous rencontrions à tout moment. Lorsqu'il
+entrait dans notre petit salon, ses yeux brillaient, ses lèvres
+souriaient. Il était heureux de se trouver à côté de moi. Certes, il ne
+se posait pas en amoureux; tous deux nous savions trop que depuis des
+années on nous destine l'un à l'autre; mais il causait à coeur ouvert,
+en camarade, en ami dévoué, presque tendre. Si j'admirais un tableau,
+une pièce de théâtre, un livre, il se trouvait que lui aussi en était
+enthousiasmé. Son travail m'intéresse; je lui ai été un peu utile, j'ai
+lu quelques ouvrages allemands à son intention, j'ai pris des notes. Un
+jour il s'est écrié: «Quel bonheur de travailler avec vous, Marthe--je
+vois mieux avec vos yeux qu'avec les miens!» Et subitement j'ai eu comme
+une vision d'une vie très unie, très heureuse, un peu sérieuse
+peut-être, mais pleine de tendresse et d'une grande douceur. Ce jour-là,
+il a gardé ma main dans la sienne un peu longuement, et je n'ai pas
+songé à la retirer. C'est que nous sommes de si vieux amis, presque
+frère et soeur. Ah! voilà... l'affection fraternelle est une chose fort
+douce, mais elle ne suffit pas; du moins, elle ne me suffirait pas.
+
+«Et, depuis ce moment, je sens que je l'aime, que je l'aime avec toute
+la force de ma nature, avec emportement. Je m'observe pour ne pas le
+laisser voir, et cette crainte, la crainte surtout d'aimer plus qu'on ne
+m'aime, me rend froide, contrainte, mal gracieuse. Et pourtant...
+
+«Sa mère a dû lui raconter notre conversation. Hier, pour la première
+fois, nous nous sommes trouvés seuls un instant. Après le déjeuner--nous
+étions assez nombreux--il s'agissait d'étudier le jardin au point de vue
+d'un _lawn-tennis_ dont Edmée a envie. Ce jeune officier, Georges
+Bertrand, camarade de Robert et qui ne me plaît qu'à moitié, avait
+entraîné ma soeur et les autres invités d'un côté, Robert et moi nous
+examinions la pelouse même. Subitement, il me dit avec une sorte de
+résolution presque dure dans les yeux et dans le son de la voix:
+
+«--Marthe, ce n'est digne ni de vous ni de moi de rester dans une
+situation fausse. Nous nous voyons, nous agissons comme si... comme si
+rien n'avait été convenu. Et cependant nous devons nous marier un jour,
+n'est-ce pas vrai?»
+
+«Je me sentais glacée... Pourquoi? Quel démon est-ce qui me rend ainsi
+froide, au moment même où, chez moi, le coeur déborde? C'est que
+peut-être attendais-je de lui une certaine vibration dans la voix,
+quelque chose qui m'eût crié bien plus que les paroles: «Mais vous ne
+voyez donc pas que je «vous aime!»
+
+«Avant de répondre, je me détournai un peu pour cueillir une rose, et ce
+fut sans un tremblement dans la voix, que je dis enfin:
+
+«--Écoutez-moi, Robert; je ne veux pas d'engagement. Interrogez-vous
+comme je m'interroge moi-même. Avant la fin de l'été, ou nous nous
+séparerons bons amis, ou nous nous marierons. Jusque-là, restons libres,
+absolument libres. Si l'un de nous dit à l'autre: «Je ne vous aime pas
+comme je «voudrais vous aimer», prenons l'engagement de ne sentir que de
+la reconnaissance; la pire déloyauté serait d'accepter le mariage sans
+amour.»
+
+«Robert me regarda longuement. Il semblait chercher sur mon visage
+quelque chose qui ne s'y trouvait pas; comme tout à l'heure j'écoutais
+le son de sa voix pour y démêler un tremblement que je n'entendis guère.
+Je me sentis de marbre, tant l'effort de me dominer était grand. Il me
+semblait à ce moment qu'il y aurait presque une déloyauté à lui laisser
+entrevoir combien je l'aimais. Il eut un soupir ou de découragement ou
+d'impatience, je ne sais lequel. Alors, comme dépité, il me dit:
+
+«--J'admire votre calme, votre bon sens... Restez libre. Quant à moi,
+jusqu'au jour où vous m'aurez dit: «Je ne vous aime pas», je me tiendrai
+pour votre fiancé...
+
+«--Non, non, ce ne serait pas juste!
+
+«Je tremblais d'émotion, et ma voix sonnait étrangement à mes propres
+oreilles. Peut-être entrevit-il que mon calme n'était que tout
+extérieur.
+
+«--Comme il vous plaira, Marthe...
+
+«--Et que personne ne se doute...
+
+«--Personne ne se doutera... Du reste, ajouta-t-il avec amertume, il
+serait difficile, d'après votre attitude, de croire que nous songions à
+une intimité autre que celle de vieux camarades.»
+
+«Ce sont là d'étranges fiançailles. On dirait plutôt une sorte de lutte
+entre deux volontés. Et, cependant, malgré tout, je suis heureuse. Il
+m'a semblé aussi que, depuis notre explication, Robert est plus à son
+aise. Cet homme, dont la jeunesse absorbée et sérieuse avait toujours
+manqué d'élan, semble vouloir se rattraper. Il se donne des vacances
+pleines et entières et il a l'air d'en jouir comme un écolier. Sa mère
+rayonne. Je suis toute contente de l'atmosphère de joie qui nous
+environne et je rajeunis aussi. J'ai envie de chanter, de courir, de
+faire mille extravagances. Je ne me reconnais plus, et tante Rélie
+elle-même, me voyant si contente, pardonne presque à Edmée, car c'est à
+l'arrivée de ma petite soeur qu'elle attribue ce changement subit.
+
+«Et, certes, Edmée y est bien pour quelque chose, sa jeunesse en fleur
+remplit l'air de joie, bouleverse la tranquillité un peu somnolente du
+vieux château, il lui faut du mouvement, du bruit, de l'imprévu; ce
+n'est pas une contemplative, certes, et son enthousiasme pour la
+campagne serait vite épuisé si, pour elle, la campagne ne représentait
+pas autre chose que les soins d'une basse-cour, les travaux des champs,
+ou même le jardinage. Elle n'a rien de la paysanne. En revanche, la vie
+de châtelaine lui agrée parfaitement, du moins pour le moment. Mme
+d'Ancel l'a prise en affection, de suite--comme tout le monde du
+reste--et complote avec elle des parties à Trouville, des chevauchées
+jusqu'à la forêt de Touques, des sauteries, que sais-je encore? Robert
+se trouve connaître un certain nombre de jeunes gens des environs et des
+différentes stations de bains de mer, et ces jeunes gens vont droit à ma
+petite soeur comme les papillons à la lumière. Ce quelque chose qui
+attire, ce don mystérieux qui ne tient même pas à la beauté, ce charme
+particulier de la femme éternellement adorée, cette chose enfin que je
+n'ai pas, elle la possède à un degré qui fait presque peur. Les paysans,
+qui respectueusement me saluent, se retournent pour la regarder; les
+animaux eux-mêmes subissent ce magnétisme curieux qui est en elle, les
+oiseaux ne s'envolent pas à son approche, les chiens mendient ses
+caresses. Partout, et pour tous, elle est la souveraine, l'être aimé,
+adoré. Je ne sais si elle a pleinement conscience de son pouvoir; elle
+en est certainement heureuse, elle en joue un peu, en véritable enfant.
+Si, par hasard, elle semble tentée d'en abuser--cela lui arrive avec le
+capitaine Bertrand, par exemple--et si je lui fais un brin de morale,
+elle se jette dans mes bras, me jure qu'elle sera sage à l'avenir. Elle
+est de ces pénitentes qui, grâce à une confession passée, sûres de
+l'absolution à venir, continuent à pécher avec une désinvolture
+parfaite. Elles s'y croient presque autorisées.
+
+«Mais elle est si enfant, ma petite Edmée! si affectueuse, si pleine de
+reconnaissance pour la tendresse que je lui prodigue, si caressante
+aussi! comment ne pas tout lui pardonner? Tante Rélie m'a dit, l'autre
+jour, à ce propos: «Caressante? Oui, certes; ma chatte aussi, seulement
+elle se caresse à moi, ce qui est tout différent. C'est bien comme cela
+qu'Edmée te caresse, «va!» Malgré cette sévérité de jugement, tante
+Rélie se laisse tout de même prendre aux enchantements de la magicienne.
+Je ne crois pas Edmée extraordinairement intelligente, je doute que les
+grands problèmes du bien et du mal sur la terre, de l'immortalité de
+l'âme ou même de la question sociale, aient jamais beaucoup troublé son
+sommeil d'enfant. Mais pour les choses de la vie elle est très fine.
+Puis elle veut être aimée de tous et toujours, et elle a mille façons
+d'arriver à ses fins. Elle a de suite flairé en tante Rélie une nature
+d'artiste qui, à défaut de crayons et de couleurs, fait avec son
+aiguille de pures merveilles. Edmée sait peut-être ourler un mouchoir et
+encore n'en suis-je pas bien sûre, mais elle a demandé avec un sérieux
+imperturbable à ma tante de l'initier aux secrets de cette broderie
+délicate et compliquée dont elle fait des draperies, des meubles
+entiers, des choses exquises, trop belles à mon gré pour qu'on ose
+carrément s'en servir. Il a fallu montrer à cette novice enthousiaste
+les vieilles chasubles, les ornements d'église ramassés à grand'peine
+chez les brocanteurs: «Seulement, s'écria-t-elle, vous n'en direz rien à
+M. le curé, lui qui admire naïvement ce que je fais, s'il pouvait se
+douter!» Et la petite de répondre gravement: «Ce serait trahir le secret
+professionnel, puisque j'aspire à être votre élève!» Tante Rélie, quand
+elle se met à douter de quelque chose, a une façon toute particulière de
+renifler; elle renifla un peu bruyamment en marmottant: «Ce petit masque
+se moque de moi.» Mais le «petit masque» sage comme une image s'appliqua
+pendant une grande heure à apprendre un point, tout en causant d'une
+façon très sensée, de tenais un livre à la main pendant la séance, et
+j'avais peine à tenir mon sérieux. La sévérité de ma tante fondait,
+fondait à vue d'oeil. Cette heure de patience aura plus fait pour la
+cause de «l'intruse», comme elle l'appelait encore, que les
+démonstrations les plus vives. Il est vrai que, l'heure écoulée, Edmée
+serra son ouvrage dans un petit nécessaire deluxe--peu utile
+naturellement--puis dit gentiment: «Viens, Marthe, veux-tu? Nous irons
+courir dans le parc; ma «sagesse est encore dans sa plus tendre enfance,
+il faut savoir la ménager...» Tante Rélie haussa les épaules, mais elle
+eut pour son élève un sourire plein d'une maternelle indulgence. Un peu
+plus et elle sera gagnée elle aussi!
+
+
+IV
+
+D'après toutes les prévisions Robert d'Ancel était destiné à une vie de
+désoeuvrement et de folies. Fils unique de veuve, maître, très jeune,
+d'une jolie fortune, rien ne le poussait vers les études graves ou les
+grandes ambitions. Heureusement pour lui, à l'âge des passions, il se
+sentit surtout attiré vers les choses de l'esprit. Elève de l'école des
+Chartes, il se distingua de bonne heure parmi tous ses condisciples; de
+plus, il se spécialisa, ce qui est le signe d'une véritable vocation.
+L'histoire l'attirait particulièrement et, dans l'histoire, il se
+cantonna. Il conçut, très jeune, l'idée d'un ouvrage qu'il devait
+intituler: _Histoire des ducs de Savoie au XVIIe et au XVIIIe siècles_,
+et pour lequel il lui fallait d'innombrables recherches, des années de
+travail. Il apprécia alors cette aisance qui lui permettait l'étude
+désintéressée, les voyages, les recherches minutieuses, toutes choses
+que les pauvres diables, obligés de gagner leur vie, sont bien forcés de
+s'interdire.
+
+Robert avait maintenant trente ans. Il n'avait pas encore écrit le
+premier chapitre de son livre. Les notes s'entassaient, les études
+s'élargissaient à mesure qu'il avançait; il cherchait à dominer son
+sujet, il en était venu à lutter avec lui, et souvent il se
+décourageait, se disant que bien d'autres, avant lui, avaient entrevu de
+nobles travaux et n'avaient fait que les entrevoir. Cependant, à titre
+d'essai, il avait écrit quelques articles pour la _Revue historique_, et
+ces articles avaient été assez goûtés dans le petit monde des savants.
+Alors, choisissant dans la masse de ses documents un sujet à côté de son
+sujet principal, rempli de petits détails amusants, touchant de près à
+cette société du dix-huitième siècle qui excite la curiosité des gens du
+monde aussi bien que celle des érudits, il l'avait traité en vue d'une
+grande revue. Il craignait d'avoir perdu, pendant ces années de
+préparation, un certain charme de plume que, tout jeune, on lui avait
+reconnu. Robert avait une peur bleue de passer pour un cuistre. Aussi
+soigna-t-il l'étude pour la grande revue; il l'écrivit en homme du
+monde, presque gaiement, dissimulant de son mieux l'érudition qui en
+faisait le fond. L'article fut accepté de suite et publié sans trop de
+retard. Il eut un succès véritable. Robert se sentit infiniment heureux
+de ce premier succès. Il avait su dominer un petit sujet; il finirait
+bien par triompher du grand. Il ne serait pas seulement un rat de
+bibliothèque, il serait un historien, au vrai sens du mot, un homme qui
+sait donner au passé le mouvement, la couleur, la vie enfin. Il pouvait
+désormais marcher sans crainte, son vaste sujet avait beau se dresser
+devant lui, plus formidable chaque jour, il le dompterait pourtant. La
+victoire, sans doute, était loin encore, mais elle viendrait; il serait
+patient, puisqu'il était fort.
+
+De cette lutte intérieure, il avait toujours gardé le secret. Elle
+l'avait passionné, absorbé, l'avait rendu taciturne, et les années
+s'étaient ainsi passées, silencieuses et très rapides. Il avait pour sa
+mère une infinie tendresse, sachant que la pauvre femme, depuis son
+veuvage, ne vivait que pour lui; mais il ne pouvait, pour l'initier à
+ses angoisses intimes de travailleur, lui dire: «Je ne suis pas sûr de
+moi, ton fils ne sera peut-être qu'un raté comme il y en a tant!» Elle
+aurait souffert et n'aurait pas compris.
+
+Ce qu'elle comprenait difficilement, c'était la vie de reclus que menait
+ce grand garçon bien portant, qui savait très bien, à l'occasion, être
+gai, un peu fou même, comme par une détente subite. Il est vrai qu'il
+passait beaucoup de son temps à Paris tandis quelle vivait toute l'année
+à la campagne. Mais il venait l'y voir souvent, même en hiver, et lui
+consacrait presque toujours l'été entier. Il s'enfermait alors du matin
+au soir dans son cabinet de travail. Elle le voyait aux repas et parfois
+elle l'entraînait faire une promenade; mais c'était tout. Et ce genre de
+vie semblait lui convenir parfaitement; il était même gai, et causait
+avec elle à coeur ouvert.
+
+Naturellement, Mme d'Ancel rêvait de le marier. Sa voisine, Marthe
+Levasseur, était, selon elle, selon la bonne Mme Despois, selon bien
+d'autres encore, la femme idéale qu'il fallait à ce garçon sérieux.
+Robert, pendant des années, n'avait pas voulu entendre parler de
+mariage. Un triste cadeau vraiment à faire à une femme qu'un mari tout
+poussiéreux au contact de vieilles archives, de paperasses jaunies!
+Puis, chaque fois qu'il revoyait Marthe un peu intimement, il convenait
+que celle-ci, en effet, ne ressemblait pas aux jeunes filles ordinaires,
+avides de plaisir, folles de luxe et de mouvement. L'aversion de Marthe
+pour le mariage de convenance, son refus obstiné de se «laisser marier»,
+sa sauvagerie, tout cela, à mesure qu'il y réfléchissait, finissait par
+intéresser Robert. Enfin, l'attrait réel qu'il subissait ayant, durant
+l'hiver où les deux jeunes gens s'étaient vus plus que d'ordinaire,
+augmenté sensiblement, le jeune savant crut, très sincèrement, qu'il
+était amoureux de sa voisine, qu'il serait heureux d'être son mari, que
+la vie, passée à côté d'une femme intelligente et sérieuse, serait une
+chose fort douce. Aussi, lorsque sa mère, un peu tremblante à l'idée de
+l'initiative qu'elle avait prise, lui raconta sa conversation avec
+Marthe, Robert resta quelques minutes sans rien dire. Puis, il se leva,
+et, câlin, se mit à genoux auprès de sa mère, comme lorsqu'il était
+petit; l'entourant de ses bras, il lui dit:
+
+--Ça te ferait donc bien plaisir d'avoir une fille aussi bien qu'un
+fils?
+
+--Tant plaisir, mon Robert, tant plaisir!
+
+--Je comprends cela, pauvre mère chérie que j'abandonne si souvent pour
+me fourrer dans mes éternelles notes!
+
+--Mais je ne veux pas que ce soit pour moi que tu te maries. Si tu aimes
+Marthe, épouse-la; si tu ne l'aimes pas, ce serait une erreur cruelle,
+et pour elle et pour toi, de la prendre pour femme.
+
+--Quelle maman sentimentale j'ai là!... L'amour, c'est un bien gros mot.
+J'ai cru plusieurs fois, tout comme un autre, aimer, et, entre nous, je
+pense que je m'étais trompé complètement. Tu sais, rien du grand jeu: ni
+tempête, ni cris, ni désespoirs, ni folles ivresses; un petit serrement
+de coeur, certes, quand j'étais... comment dirais-je?... remplacé; puis
+une boutée de travail à en perdre le boire et le manger. Je me tâtais
+alors. Fini, plus rien.
+
+--J'espère bien, mon fils, que, lorsque tu songes à Marthe, il ne peut y
+avoir aucune comparaison avec...
+
+--Aucune, mère, aucune, rassure-toi. J'aime beaucoup Marthe, je crois
+que je l'ai toujours aimée infiniment. Est-ce de passion? Je ne le crois
+pas. Au fond, j'en suis peut-être incapable, de cette passion. Si Marthe
+devient ma femme... Tiens, en disant cela, il m'est venu une douceur
+infinie au coeur, c'est peut-être après tout de l'amour... si elle
+devient ma femme, je te jure qu'elle sera heureuse et que j'en serai
+ravi. Cela te suffit il?
+
+--A moi, oui. Mais à elle, je n'en sais rien. Elle a vu, toute petite,
+souffrir sa mère, et les enfants comprennent, sans comprendre, d'une
+façon merveilleuse. Enfin, vous avez toute la belle saison devant vous
+pour vous décider.
+
+--J'aimerais bien mieux que ce fût décidé de suite. Une fois ma parole
+engagée, je me connais, je ne regarderais ni à droite ni à gauche; mais
+ces engagements qui ne sont pas de vrais engagements...
+
+--Te gênent pour ton travail, n'est-il pas vrai? demanda sa mère en
+riant.
+
+--C'est cela même.
+
+C'était cela, en effet, mais il y avait autre chose encore. Robert, en
+évoquant l'image de Marthe, voyait cette image accompagnée d'une autre.
+Les deux soeurs, toujours ensemble, se faisant contraste: l'une grande,
+mince, sérieuse, aux beaux yeux profonds; l'autre, toute mignonne,
+pétrie de soleil, de fossettes, de couleurs exquises, dont chaque regard
+attirait, chaque sourire rendait fou, lui apparaissaient enlacées, et il
+n'était pas sur d'écouter la voix au beau timbre grave plutôt que le
+rire perlé, de suivre plus longuement du regard l'aîné plutôt que la
+cadette. Il en résultait un malaise qu'il se refusait à définir, presque
+un remords qu'il ne voulait pas analyser.
+
+Et chaque jour, davantage, il regrettait de n'être pas lié par des
+serments d'amoureux à celle qu'il désirait toujours épouser.
+
+Non seulement il n'était lié par aucun serment, mais, de plus, personne,
+dans leur entourage, ne semblait soupçonner entre eux une intimité plus
+grande que par le passé; pas même la tante Rélie dont les sermons
+étaient restés si longtemps sans le moindre résultat qu'elle renonçait à
+en faire de nouveaux et qu'elle se familiarisait presque avec l'idée que
+Marthe ne se marierait pas. Elle voyait bien que Robert venait au
+château plus souvent que par le passé, mais la présence d'Edmée, les
+réunions fréquentes d'amis et de voisins, la nouvelle gaieté qui mettait
+tout le monde un peu en l'air, suffisaient à expliquer ces fréquentes
+visites. De plus, le jeune homme avait déclaré que, se sentant
+réellement un peu surmené par le travail acharné de l'hiver, il comptait
+se «mettre au vert» complètement pendant la belle saison, vivre en plein
+air, nager, monter à cheval, danser et faire mille folies. Le château se
+trouvait, d'une façon ou d'une autre, toujours sur son chemin.
+
+Il venait souvent accompagné de son ancien camarade, le capitaine
+Bertrand. Ils avaient été assez intimes au collège, tout en se
+querellant fort, et en ayant sur toutes choses des idées diamétralement
+opposées; puis, après une dispute violente, tous deux se recherchaient;
+les différences mêmes de leurs tempéraments produisaient comme un
+attrait irritant et dont ils ne se passaient que difficilement. De tout
+temps, Georges Bertrand avait annoncé qu'il entrerait à Saint-Cyr, et
+dès sa quatrième il affectait un mépris profond pour tous les «pékins»,
+pour les hommes d'étude surtout. Il était naturellement violent et
+quelque peu brutal; il adorait la force; le coup de poing lui semblait
+l'argument suprême, et il était fort redoute de ses camarades d'humeur
+pacifique. Robert lui ayant prouvé en mainte occasion que les raisons
+morales n'étaient pas les seules où il excellât, Georges conçut un
+certain respect pour ce piocheur qui pourtant avait des muscles et
+savait s'en servir.
+
+Puis, pendant des années, les deux jeunes gens se perdirent de vue. Ils
+se retrouvèrent par hasard à un dîner, se tutoyèrent de nouveau, et le
+capitaine Bertrand prit l'habitude de fumer son cigare de temps à autre
+chez son ancien camarade, et de l'entraîner au Bois. Le capitaine ayant
+fait une assez vilaine maladie, il obtint un long congé de convalescence
+qu'il alla passer à Trouville.
+
+Mais, sous cette apparente intimité, l'irritation se montrait, comme au
+temps du collège, moins ouvertement sans doute, plus sérieuse au fond.
+Les défauts de caractère du jeune officier s'étaient encore accentués,
+la vie de garnison, le commandement, y avaient aidé. Lui-même racontait
+volontiers comment il se faisait craindre par ses hommes; il regrettait
+qu'il ne fut pas permis de les brutaliser comme cela se pratique
+ailleurs, disant qu'une armée n'est réellement forte que lorsque les
+soldats sont réduits à l'état de machines.
+
+Un jour, il raconta, devant les deux soeurs, comment il avait dompté un
+soldat rebelle, ne le perdant pas de vue, le prenant éternellement en
+faute, l'accablant d'injures, de punitions, d'humiliations, de corvées
+de toutes sortes, le mâtant enfin en en faisant une brute. Puis, un
+jour, la brute s'était révoltée de nouveau, le soldat avait disparu,
+était porté comme déserteur.
+
+--Ç'a été un fier débarras, ajouta-t-il, son mauvais exemple commençait
+à gagner les autres.
+
+--Et voilà, dit Marthe avec indignation, un homme perdu, grâce à vous.
+Je ne vous en fais pas mon compliment, capitaine.
+
+--C'est l'ivraie qu'on arrache du champ de blé, mademoiselle. Il faut
+l'obéissance passive chez le soldat.
+
+--Il faut aussi, chez l'officier, ce me semble, autre chose que de la
+dureté.
+
+Edmée avait écouté sans rien dire. Le capitaine Bertrand, très beau
+garçon, à l'oeil bleu dur et froid, l'attirait étrangement. Elle trouva
+Marthe très sévère dans son appréciation et sut gré au capitaine de
+répondre en plaisantant, comme si, de fait, une appréciation féminine
+sur pareille matière ne pouvait se traiter sérieusement. Il ne
+déplaisait pas à Edmée de penser que cet homme faisait peur aux soldats,
+était capable de violence, d'injustice même, car auprès d'elle il se
+montrait soumis et doux, dompté à son tour. Il n'y avait pas à en
+douter, le capitaine Bertrand était à ses pieds, elle en faisait ce
+qu'elle voulait, le forçait à rougir et à pâlir selon qu'elle était pour
+lui ou gracieuse ou froide. Cela amusait la petite coquette
+extraordinairement. Les sermons de la soeur aînée n'y faisaient rien, et
+Marthe eut pour la première fois conscience que les êtres en apparence
+faibles et malléables ont parfois une puissance de résistance, une
+obstination élastique, que rien ne peut entamer. La raison n'a pas
+beaucoup de prise sur eux: «Puisque ça m'amuse!» Edmée ne sortait pas de
+là. Le monde entier et tous ses habitants ne devaient, en bonne justice,
+servir qu'au bon plaisir de Mlle Edmée Levasseur, parce que celle-ci
+était fort jolie, charmeuse, délicieuse en un mot!
+
+Marthe, enlacée, caressée, renonçait à son homélie. Après tout, le
+capitaine saurait bien se défendre au besoin, et, pourvu qu'Edmée ne le
+lui donnât pas comme beau-frère, elle n'en demandait pas plus.
+L'épouser? Oh! non, par exemple! Etre la femme d'un officier, se laisser
+trimbaler de garnison en garnison, n'entendre parler dans l'intimité que
+de l'annuaire et des promotions de camarades indûment favorisés!...
+Jamais de la vie. Puis s'appeler Mme Bertrand, elle qui n'aimait que les
+jolis noms à particule... Et la folle enfant s'arrêta, un peu confuse,
+et devint toute rouge.
+
+--Toi, je t'adore! s'écria Edmée en arrêtant d'un geste le sermon prêt à
+recommencer. Tu es un curé en jupons qui me va tout à fait. Mais,
+vois-tu, soeur chérie, il faut y renoncer. Je ne serai jamais une
+perfection, moi, je ne lirai jamais de gros livres sérieux, je ne serai
+jamais une «femme remarquable»--voyons, ne fronce pas les sourcils--tout
+le monde dit que tu es remarquable, moi la première. Mme d'Ancel ne peut
+prononcer ton nom sans proclamer tes mérites, son docte fils cause avec
+toi de ses travaux--quel honneur!--et que ce doit donc être assommant!
+Moi, on ne me parle que de leçons de natation, de sauteries, de choses
+gaies et jolies et délicieuses. Je ne suis qu'un pauvre petit chiffon de
+fillette--j'ai pourtant mon brevet, je te prie de le croire--un être
+faible qu'on traite avec une douceur apitoyée, à qui on donne
+éternellement des bonbons, qu'on aime à voir paré, pimpant, souriant,
+dont la mission en ce monde est d'être joli et de se laisser protéger.
+Si tu crois que je ne vois pas, que je ne comprends pas, tu te trompes.
+Au fond, je ne suis peut-être pas la poupée que l'on croit. Je sais très
+bien ce que je veux et où je vais. J'ai de la volonté, moi aussi!
+
+Peu à peu Edmée s'était montée, ses joues étaient rouges, ses yeux
+brillants.
+
+--A qui en as-tu, ma petite Edmée? Tu es ce que tu es, c'est-à-dire tout
+simplement adorable!
+
+Chez Edmée les sensations, même violentes, ne duraient guère. Elle se
+mit à rire et se coula dans les bras de sa soeur d'un geste si câlin que
+celle-ci en fut toute émue.
+
+--Alors, vrai, Marthe, tu m'aimes?
+
+--Je t'aime avec tendresse, avec abandon. Jusqu'à présent mon coeur
+était resté un peu fermé. Il s'est ouvert pour toi, toi dont je ne
+voulais pas d'abord; tu y es bien entré, va! Je t'aime en soeur, presque
+en mère. Je te veux heureuse et bonne, bonne surtout. Il n'y a rien que
+je ne fasse pour te donner le bonheur.
+
+--Rien? murmura la petite soeur.
+
+--Rien.
+
+Edmée resta silencieuse un moment, puis elle dit, toute sérieuse
+maintenant:
+
+--Écoute, Marthe; il me semble que je te vole. Tu me crois meilleure,
+plus affectueuse, plus digne d'être aimée que je ne le suis vraiment.
+J'ai déjà essayé de te faire comprendre combien j'ai de défauts, tu ne
+veux pas me croire. Je ne voudrais pourtant pas te tromper sur mon
+compte, toi qui vaux dix mille fois mieux que moi.
+
+--Aime-moi, Edmée; cela me suffira toujours.
+
+--Ah! pour cela!...
+
+Et un grand baiser termina la phrase.
+
+
+V
+
+Mme d'Ancel, depuis la mort de son mari qu'elle avait adoré, vivait
+extrêmement retirée. Pour la première fois elle songea à ouvrir sa
+maison, à recevoir. Tout ce joli pays des environs de Honfleur est très
+peuplé l'été, les châteaux, les villas, les manoirs--mot
+qu'affectionnent les Normands--y abondent, et Mme d'Ancel n'avait qu'à
+faire un signe pour se voir très entourée. Elle donna un grand dîner en
+l'honneur d'Edmée Levasseur, dont l'arrivée au château de la Côte-Boisée
+avait été fort commentée dans le pays. A la campagne, tout se sait.
+Chacun connaissait l'histoire de la «pauvre petite Mme Levasseur», comme
+on disait encore, morte de chagrin, ou, en tout cas, dont le chagrin
+avait hâté la fin; et l'adoption de cette demi-soeur par Mlle Levasseur,
+l'admission de la fille de l'ennemie dans la maison de la victime,
+avaient été très diversement jugées.
+
+M. le curé approuvait hautement sa jeune paroissienne. Elle avait
+accompli un devoir, un devoir difficile, pénible même, et là au moins la
+vertu avait apporté sa propre récompense. En arrachant cette charmante
+enfant à un milieu dangereux où son âme eût été en péril, à des parents
+touchant de près ou de loin au théâtre, Marthe avait trouvé une compagne
+gaie et jeune, une soeur très affectueuse, très reconnaissante et qui
+faisait la joie de tous ceux qui la voyaient. M. le curé, le meilleur
+homme de la terre, tout en faisant son petit sermon du dimanche, avait
+plaisir à voir le banc du château si bien rempli, et Edmée assistait
+avec un sérieux parfait aux offices; une fois même elle avait quêté.
+Aussi, M. le curé, tout comme ses paroissiens, subissait-il le charme de
+cette ravissante jeune fille.
+
+L'habitation de Mme d'Ancel n'avait rien du château, c'était une grande
+maison très moderne, avec un faux air de villa italienne; le toit était
+plat, avec une balustrade; de là-haut la vue était si belle que souvent,
+le soir, on s'y installait. Derrière la maison s'étendaient, comme tout
+le long de la côte, les grands bois. Mais la passion de la veuve pour
+les fleurs se donnait pleine carrière dans le vaste jardin qui
+descendait en pente très rapide jusqu'à la grand'route. Personne dans
+tout le voisinage ne pouvait lutter avec Mme d'Ancel pour ses pelouses
+d'un vert d'émeraude au gazon fin et serré, pour ses roses surtout, qui
+égayaient les corbeilles, grimpaient le long des murs, dont les variétés
+les plus rares s'étalaient triomphantes dans chaque coin de la propriété
+et embaumaient l'air tout autour. Le seul reproche que la veuve adressât
+jamais à Marthe c'était de préférer ses bois à son jardin, de se perdre
+pendant des heures à l'ombre des allées, d'y rêver, plutôt que de
+jardiner avec passion, promener son sécateur sur ses rosiers et faire
+une guerre sans merci aux pucerons qui les menaçaient. Mais la
+perfection n'est pas de ce monde!
+
+Les deux soeurs, accompagnées de tante Rélie, arrivèrent le jour du
+grand dîner de bonne heure, afin de jouir de la fin d'un bel après-midi
+de juillet au milieu du parfum délicieux des roses, alors dans tout
+l'éclat de leur splendeur. Elles étaient toutes deux vêtues de blanc,
+mais la robe de Marthe en étoffe souple de laine était un peu sévère,
+sans le moindre bout de dentelle, tandis que la toilette d'Edmée en
+mousseline de soie très légère moussait autour de sa jolie taille,
+s'égayait de noeuds d'un rose très pâle, faisait valoir sa beauté frêle
+de blonde aux yeux noirs. La tante Rélie, tout en reniflant d'une façon
+batailleuse, dut s'avouer qu'il était rarement donné de voir une petite
+personne plus attrayante, plus délicieusement jolie. Et sage comme une
+image, avec cela! Elle ne quittait pas son aînée d'une semelle,
+cherchait à éteindre l'éclat de ses yeux, à mettre une sourdine à son
+rire, à ne pas être le moins du monde coquette, afin de mériter des
+éloges au lieu d'un sermon au retour. Elle était, ainsi, à damner un
+saint. Quand ses paupières baissées se relevaient subitement, les yeux
+n'en avaient que plus de brillant, et les fossettes reparaissaient tout
+d'un coup dans un sourire éblouissant.
+
+Comme Edmée ne connaissait encore que le salon et le jardin, Robert
+conduisit les soeurs faire l'inévitable tour du propriétaire. La pente
+était si rapide que la maison avait presque un étage de moins derrière
+que sur le devant. D'une allée, on plongeait dans une vaste pièce
+encombrée de bibliothèques, un peu sévèrement meublée, dont le bureau
+était couvert de papiers et de livres assez mal rangés. Edmée, curieuse,
+allongea le cou.
+
+--C'est là que vous travaillez, monsieur d'Ancel, que vous faites un
+livre terriblement sérieux, à ce que l'on m'a dit?
+
+--C'est là même, mademoiselle. J'y suis bien tranquille; ce coin du
+jardin est presque toujours désert et, comme vous voyez, en deux
+enjambées je peux être dans les bois.
+
+--Avouez, dit Marthe en riant, que, pour vous y rendre, vous ne prenez
+pas la porte, mais que vous sautez par la fenêtre.
+
+--En effet. C'est une habitude d'enfance à laquelle je n'ai jamais pu
+renoncer. C'est si commode, et il ne faut même pas être gymnaste émérite
+pour rentrer de la même façon. Vous voyez que les maisons bâties en
+dépit du bon sens, sur une pente très raide, ont du bon.
+
+--Et vous n'avez jamais peur? Si vous entrez chez vous sans façon,
+d'autres pourraient bien en faire autant. Moi, je rêverais aux voleurs
+toutes les nuits si j'habitais une chambre pareille... s'écria Edmée qui
+ne posait nullement pour le courage.
+
+--Il n'y a pas de danger, mademoiselle. Puis, regardez; sur ce meuble
+là-bas, ma mère me force de garder un beau revolver, qui dort ainsi
+depuis des années dans son étui. De plus, elle m'a arrangé cette belle
+panoplie, moins comme ornement au-dessus de la cheminée que pour faire
+croire que je suis une âme belliqueuse. Je me fie plutôt à la
+tranquillité du pays qu'à une réputation usurpée.... Mais, si vous
+croyez en être quitte, mademoiselle Edmée, avec un regard jeté à travers
+une fenêtre ouverte, vous vous trompez bien. Il vous reste à admirer
+notre basse-cour, une basse-cour modèle s'il vous plaît, et qui fait
+honte à celle du château, nos écuries, nos champs, nos prairies où l'on
+fane, nos bois. Venez! Nous en avons pour une bonne heure, et cela nous
+fera apprécier le dîner de ma mère. Entre nous, elle n'en dort pas
+depuis une semaine, maman, de peur que son dîner ne soit pas à la
+hauteur de la solennité. Voilà des années qu'elle n'a reçu à peu près
+que son curé et nos deux amies du château. Allons à la recherche d'un
+appétit sérieux!
+
+_(A suivre.)_
+
+Jeanne Mairet.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891, by
+L'Illustration- Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 20 JUIN 1891 ***
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+Produced by L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891
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+WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+The Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891, by
+L'Illustration- Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891
+
+Author: L'Illustration- Various
+
+Release Date: June 16, 2014 [EBook #46003]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 20 JUIN 1891 ***
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+Produced by L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891
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+<div class="cont">
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+ <p>L'ILLUSTRATION</p>
+
+ <p>Prix du Numéro: 75 cent.</p>
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+ <p>SAMEDI 20 JUIN 1891</p>
+
+ <p>49e Année.--Nº 2521</p>
+
+ <br><br>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>LA CATASTROPHE DE M&OElig;NCHENSTEIN.--Les locomotives<br>
+renversées sur la berge.--Photographie Varady.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001b.png"><br><b>LA CATASTROPHE DE M&OElig;NCHENSTEIN.--Les débris du train,<br>
+vue prise de la rive droite de la Birse. D'après une photographie de MM.
+Bulacher et Kling.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"></p>
+
+ <p><img alt="" src="images/002b.png" ALIGN="left"><span class="sc">a</span> mer, voir la mer, aller à la mer, voilà le rêve de tout bon
+Parisien un peu libre de soucis quand le mois de juillet arrive. Tout le
+monde pense à la mer. Quand je dis tout le monde, il est bien entendu
+que j'en excepte les millions d'êtres condamnés à leur mansarde et à
+leur travail. Ces millions de pauvres diables attachés par la nécessité
+à ce que Mme de Staël appelait son <i>ruisseau de la rue du Bac</i> ne
+comptent pas pour les chroniqueurs. On ne les remarque pas aux
+premières, on ne les cite pas aux courses. Ils sont la foule qui
+regarde, qui travaille et qui paye.</p>
+
+ <p>Ceux qui la font travailler ont pour préoccupation, à l'heure actuelle,
+leurs quartiers d'été. Où aller? A Houlgate, à Dinard, à Paramé, à
+Trouville? Ce pauvre Trouville! Le spectre de rose de Jeanne Samary lui
+fera peut-être du tort et Houlgate en profitera. Ce qui nuit à l'un sert
+à l'autre. La vie est une bascule.</p>
+
+ <p>On s'en va donc à la mer, ce qui n'est pas toujours un plaisir lorsque,
+par ces temps douteux que nous traversons, il faut braver des heures de
+pluie et regarder, par la fenêtre, les horizons baignés de brume ou
+trempés de pluie et avoir pour tout spectacle la vue de quelques bateaux
+traversant l'ondée en fendant le brouillard. On se dit alors: où est
+Paris?</p>
+
+ <p>Et, quoi qu'il ne soit plus le Paris étincelant de la saison d'hiver, on
+le regrette fort, ce Paris abandonné pour les galets et les mouettes. Il
+a encore ses premières, comme en pleine saison, et les musiciens
+attendent avec une certaine impatience le <i>Rêve</i> qu'on aura donné, cette
+semaine, à l'Opéra-Comique. Le <i>Rêve</i> ou le triomphe de l'école
+nouvelle!</p>
+
+ <p>Il paraît que M. Adrien Bruneau, le maestro que le roman de M. Zola a
+inspiré, est un homme d'un remarquable talent, qui met sa coquetterie à
+fuir la mélodie comme si elle avait l'<i>influenza.</i></p>
+
+ <p>Aux répétitions, dès que M. Carvalho le félicitait, lui disant:</p>
+
+ <p>--Ah! cher monsieur Bruneau, pourquoi n'avez-vous pas prolongé un peu
+cette délicieuse mélodie qui commençait si bien?</p>
+
+ <p>M. Bruneau répondait:</p>
+
+ <p>--Une mélodie! Diable! Vous faites bien de m'en signaler les symptômes!</p>
+
+ <p>Et, d'un trait de plume, il rayait de sa partition ce commencement de
+mélodie! C'est là, du moins, une légende que les musiciens racontent. M.
+Bruneau ne transige pas avec ses convictions.</p>
+
+ <p>Le <i>Rêve</i> sera, cet été, une intéressante escarmouche wagnérienne en
+attendant, pour l'automne, la bataille de <i>Lohengrin</i>, qui n'est pas
+douteuse. Il paraît que le ténor Van Dyck, que nous entendrons alors,
+est, au dire de Mme Richard Wagner, le seul chanteur qui puisse enlever
+le rôle de Lohengrin à Paris. On lui en a proposé d'autres. Non. Ou M.
+Van Dyck dans Lohengrin ou pas de <i>Lohengrin</i>. Van Dyck était une
+condition <i>sine qua non</i> et nos Parisiens auront le double plaisir
+d'entendre un opéra que seule la province a pu écouter jusqu'ici, et un
+chanteur qui, d'après l'avis de la veuve du maître, est le seul
+interprète possible du chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+ <p>--M. de Lesseps, disait un jour un grand diplomate à M. de Beust, qui a
+rapporté le mot, M. de Lesseps est le seul homme vivant qui soit assuré
+de l'immortalité.</p>
+
+ <p>M. de Lesseps était alors le ténor Van Dyck du succès, cet autre
+Lohengrin monté sur un autre cygne. Qu'il est loin, le mot cité par M.
+de Beust!</p>
+
+ <p>Ce n'est pas sans tristesse qu'on a appris la poursuite--platonique ou
+définitive--commencée contre les administrateurs du canal de Panama, M.
+Ferdinand de Lesseps en tête. Quelle fin pour une renommée qui lut, qui
+est--ne soyons pas ingrats--une gloire nationale! O les beaux temps de
+Suez! Les <i>rêves et les ailes d'or</i>, comme chante l'officier de
+<i>Lackmé.</i></p>
+
+ <p>M. de Lesseps réunissait les continents. M. de Lesseps attirait à Suez
+l'élite du monde pensant et agissant et les navires partaient pour les
+terres lointaines, sous les yeux éblouis du khédive et sous le regard de
+cette impératrice qui a encore traversé Paris, cette semaine, en cheveux
+blancs et en robe noire.</p>
+
+ <p>Que c'est loin, que c'est loin, ce beau songe, songe qui fut une
+réalité! aujourd'hui, le vieillard de quatre-vingt-sept ans passe,
+courbé sur sa canne et les paupières baissées sur ses prunelles qui
+contemplent, en dedans, un rêve évanoui. Mais il fut grand. C'est un
+remueur d'idées et un conquérant de mondes qui passe. Maudits soient les
+hasards de ces fièvres qui sont la vie, la vie et la maladie des
+sociétés modernes, et qui s'appellent les affaires.</p>
+
+ <p>Mon Dieu, si l'on veut garder sa gloire, peut-être ne faut-il point
+loger autre chose que le diable dans sa bourse. Qu'est-ce qu'un poète?
+Un être, comme dit Musset, sans sou ni poche, très souvent. Et pourtant,
+ce poète traverse les âges et les argentiers du temps passé sont depuis
+longtemps voués à l'oubli qu'on parle encore et qu'on parlera toujours
+de ce bohème de François Villon.</p>
+
+ <p>Cette semaine, si les affaires ont eu leur deuil, la poésie a eu sa
+fête, une fête printanière, campagnarde, locale, en pleine et belle
+campagne de cette Normandie qui s'épanouit, à cette heure, dans une
+splendeur verte, saine, superbe.</p>
+
+ <p>Des poètes ont, à Lillebonne, célébré la mémoire d'un autre poète peu
+connu de la génération présente, mais dont se souviennent et ses
+compatriotes et ses amis. C'est Albert Glatigny, une figure originale
+entre toutes les apparitions confuses que la mort emporte et jette à
+l'oubli.</p>
+
+ <p>Glatigny! Un grand corps maigre, une figure en lame de couteau, un nez
+pointu, un crâne chauve, des bras géants, des jambes capables de
+franchir un fleuve en une enjambée, et dans ce corps de faucheux humain
+une âme d'artiste, un c&oelig;ur de poète.</p>
+
+ <p>D'ailleurs, piqué de la tarentule du théâtre, Albert Glatigny, qui
+faisait des vers adorables, eût donné tous ses poèmes pour un rôle à
+créer dans n'importe quel drame ou quelle comédie de troisième ordre.
+Car il se croyait appelé à un grand avenir dramatique comme comédien. Il
+cabotinait en province, et c'était sa joie de mener la libre et triste
+vie du <i>Roman Comique</i>. Il voulait même écrire, au point de vue
+réaliste, c'est-à-dire, récrire le roman de Scarron. Ah! il les
+connaissait, les misères de la grande route, et plusieurs fois, aux
+heures de <i>dèche</i>, il avait donné un coup d'épaule pour désembourber le
+char de Thespis.</p>
+
+ <p>Ce poète pauvre était un poète gai. Il riait de sa misère, un peu comme
+Figaro, de peur d'être obligé d'en pleurer. Fils d'un gendarme, il eut
+la malchance d'être arrêté en Corse par un autre gendarme qui le prenait
+pour l'insaisissable assassin Jud. Un meurtrier oublié aussi, ce Jud,
+car--c'est une constatation--la gloire des assassins pâlit, avec le
+temps, aussi bien que celle des poètes.</p>
+
+ <p>Et, en dépit de tant de traverses, mouillé comme un barbet, ballotté
+dans la vie comme un bouchon sur un ruisseau en temps d'orage, vivant à
+la mauvaise aventure et presque à la belle étoile, ce diable de
+Glatigny, bohème adoré des Muses, était demeuré souriant. Malade, dans
+je ne sais quel taudis de Bayonne, et fort peu de temps avant de mourir
+phtisique à Paris, il avait rimé ce sonnet, qui est une jolie pichenette
+donnée-sur le nez de Schopenhauer, et une semonce faite à nos ennuyeux
+pessimistes positifs et poseurs:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Hier je relisais mes vers de dix-huit ans,</p>
+<p class="i14"> Des vers désespérés, noirs de mélancolie;</p>
+<p class="i14"> Le désenchantement, le néant, la folie,</p>
+<p class="i14"> Y chantaient tour à tour, parfois en même temps.</p>
+<br>
+<p class="i14"> O cauchemar naïf! (j'y songe par instants).</p>
+<p class="i14"> Dire que tout cela sans trop d'efforts s'allie</p>
+<p class="i14"> Avec la sève, avec l'âme d'amour remplie,</p>
+<p class="i14"> Et la santé robuste et les cheveux flottants!</p>
+<br>
+<p class="i14"> Aujourd'hui que le corps est lassé, que la route</p>
+<p class="i14"> A fatigué mes pieds, le spleen, l'ennui, le doute,</p>
+<p class="i14"> Se sont évanouis aux rayons du soleil.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Et le vieux vagabond saignant, meurtri, caresse</p>
+<p class="i14"> La jeune illusion, au beau rêve vermeil,</p>
+<p class="i14"> Et sent fondre son c&oelig;ur en hymne d'allégresse.</p>
+</div></div>
+
+ <p>Voilà un poète et on a bien fait de le chanter en vers et de le célébrer
+en prose--discours du maire et strophes de M. Catulle Mendès mêlés--dans
+la petite ville de Lillebonne où il était né, voilà plus d'un siècle,
+car il avait cinquante-deux ans le disciple de Théodore de Banville qui,
+à dix-neuf ans, publiait les <i>Vignes Folles</i>, un des plus fiers recueils
+de vers de ce temps-ci.</p>
+
+ <p>Je dois dire que tel journal normand, le <i>Patriote de Normandie</i>, ne
+s'est point montré fort tendre envers la mémoire d'Albert Glatigny,
+reprochant au poète certaine pièce de vers indignée--et injuste--écrite
+contre Rouen et les Rouennais à l'époque de l'invasion prussienne. La
+protestation du <i>Patriote de Normandie</i> n'a pas empêché le préfet de la
+Seine-Inférieure, M. Hendlé, de se rendre au banquet des poètes, et la
+fête de Lillebonne s'est terminée par de la musique, des discours et des
+vers.</p>
+
+ <p>Tout cela était fort champêtre, mais je doute que ce fût aussi
+pittoresque vraiment que le garden-party de l'ambassade d'Angleterre,
+samedi dernier. Cela, c'était charmant. Un cadre délicieux, avec un des
+premiers et rares coups de soleil de la saison, sur la masse d'arbres
+qui entoure la pelouse du jardin, pelouse d'un vert tendre, d'un vert
+d'Écosse, et là-dedans des robes claires, des élégances raffinées, de
+jolies taches blanches, bleues, roses, jaunes, mauves, lilas clair, des
+ombrelles, des dentelles, de jolies femmes, des buffets fleuris, les
+vestes rouges des musiciens tziganes corrigeant le noir des redingotes
+masculines. Rien de plus exquis avec plus de modernité et de correction.
+Et lady Lytton, avec sa grâce de beau lys britannique, faisant les
+honneurs de ce jardin à ses hôtes. Voilà le plus charmant five o'clock
+de la saison.</p>
+
+ <p>Je n'ai rien dit (laissons là les mondanités pour les immondanités), je
+n'ai rien dit des jeunes meurtriers qui ont stupéfié l'attention
+publique et qu'on a jugés la semaine passée. Peut-être est-il bien tard
+pour parler d'eux, et puis on en a fort parlé. Journaux graves, journaux
+parisiens, tous se sont posé une question assez inquiétante:</p>
+
+ <p>--Pourquoi le crime se fait-il si précoce?</p>
+
+ <p>Le fait est qu'on devient assassin, dans le monde où l'on tue, avant
+l'âge requis pour être bachelier, dans le monde où l'on étudie.</p>
+
+ <p>S'ils ne vont pas à la butte, comme ils disent, les meurtriers de la
+vieille femme (aller à la butte c'est monter sur l'échafaud), si on leur
+épargne le couperet, c'est qu'ils sont trop jeunes. Mineurs devant le
+bourreau. L'assassinat n'émancipe pas.</p>
+
+ <p>Autrement, ils auraient dix fois mérité la mort, et je ne crois pas que
+la société ait vu souvent apparaître d'aussi jolis monstres. Complets,
+ces petits messieurs. Rosa-Josépha, au physique, n'est rien comparée à
+ces déformations morales. Ma parole, on serait tenté de se rallier à la
+doctrine doucement féroce du docteur Lombroso.</p>
+
+ <p>M. Lombroso est un médecin italien, un anthropologiste, qui propose de
+supprimer le crime en supprimant préalablement le meurtrier. Tel être
+arrive au monde en y apportant les signes et les stigmates du crime.
+Qu'on le tue.</p>
+
+ <p>--Avant qu'il soit devenu criminel?</p>
+
+ <p>--Oui. Au moins on lui évitera toute mauvaise action.</p>
+
+ <p>Ce paradoxe terrible devient, quand on considère des misérables pareils
+à ceux qui ont <i>travaillé</i> à Courbevoie, une vérité pratique et qu'on
+pourrait croire utile.</p>
+
+ <p>En fait de <i>travailleurs</i>, qui ne travaillent pas, j'aime encore mieux
+ceux dont nous parlait si joliment l'autre jour M. Paulian, les
+mendiants, à propos desquels notre confrère Yvan de W&oelig;stine nous conte
+une bien jolie anecdote qu'il tenait de Villemessant.</p>
+
+ <p>M. de Villemessant avait toujours des sous à même sa poche pour les
+donner aux mendiants, et, chaque matin, il en mettait un dans la sébille
+d'un aveugle qui stationnait sous une porte. Un jour il lui donna une
+pièce d'or de quarante francs qui s'était égarée dans les cuivres.
+S'apercevant de son erreur, il revint au pauvre, qui n'était plus à sa
+place, mais dont on lui indiqua le domicile, et qu'il trouva à déjeuner,
+en famille, dans une très proprette salle à manger. Le but de la visite
+exposé, l'aveugle plongea les mains dans un sac en disant: «Je n'ai pas
+encore fait ma caisse; permettez que je cherche... Ah! la voilà, en
+effet.» Et il sortit la pièce d'or, qu'il tendit du côté de
+Villemessant. Celui-ci avait déjà fait deux pas pour se retirer, lorsque
+le mendiant le rappela en ces termes:</p>
+
+ <p>--Hé, monsieur, c'est un sou que vous me devez.</p>
+
+ <p>Ah! que nous avons de chemin à faire avant d'avoir cultivé comme il faut
+la plante humaine.</p>
+
+ <p>Je vais prêcher. Je m'arrête. Laissons là gredins et mendiants et allons
+au vent de mer, respirer un peu d'air pur! La mer! Elle serait parfaite
+si elle n'avait pas la plage pour correctif et pour bordure l'inévitable
+tout Paris que l'on fuit ici pour le retrouver là-bas. Il est vrai qu'on
+a l'air de le fuir peut-être simplement pour avoir l'occasion de le
+retrouver.</p>
+
+ <p><span class="sc">Rastignac.</span></p>
+
+ <br><br>
+
+ <h3>LE PANAMA</h3>
+
+ <p>Une instruction judiciaire est ouverte contre les membres du conseil
+d'administration du canal de Panama. Lundi M. de Lesseps a été
+interrogé, au Palais de Justice, par M. le conseiller Prinet. Voilà donc
+un homme qui a connu toutes les vanités des gloires officielles et tous
+les orgueils, plus légitimes, de la popularité, qui est grand-officier
+de la Légion d'honneur, dignitaire de tous les ordres de l'Europe,
+académicien, qu'on a appelé «le grand Français» dans les journaux, et,
+ce qui est plus caractéristique encore, «le père Lesseps» dans les
+faubourgs; et cet homme, à quatre-vingts ans passés, s'assied, dans le
+cabinet d'un magistrat instructeur, sur la chaise où se sont assis les
+banquiers véreux arrêtés sur la route de Bruxelles!</p>
+
+ <p>Sans préjuger le dénouement de cette lamentable affaire, on peut lui
+trouver déjà quelque chose de tragique dans sa banalité. Cette froide
+mise en scène du Palais de Justice, le cabinet sévère des juges
+d'instruction, la présence du greffier, qui a cent fois entendu les
+mêmes questions et les mêmes réponses, à peine tiré de son indifférence
+professionnelle par la grandeur du personnage qu'il a devant lui, le
+va-et-vient monotone du gendarme dans le long et sombre corridor; tout
+ce qu'on peut évoquer ajoutera à l'impression et au regret causés par
+cette nouvelle de la poursuite. Mais on se dit aussi dans le public que,
+pour en venir là, il faut y avoir été contraint par l'irrégularité
+flagrante de l'affaire.</p>
+
+ <p>Cette affaire de Panama tournant mal, j'imagine qu'on en eût pris son
+parti dans l'opinion, si elle avait été liquidée à temps. On s'en fût
+consolé comme d'un beau rêve évanoui. On en eût peu voulu à M. de
+Lesseps de s'être trompé. Ce qui a tout gâté, c'est l'optimisme entêté
+de son entourage, persuadé de bonne foi, je l'espère, que M. de Lesseps
+devait réussir encore, ainsi qu'il le pensait lui-même, ayant dans son
+étoile une confiance aveugle d'Oriental fataliste. C'est cet optimisme
+qu'on a voulu faire partager au public par tous les moyens. On a marché,
+marché quand même, dissimulant la vérité, sans doute avec l'espoir
+qu'elle serait plus belle le lendemain. On est demeuré dans cet état
+d'esprit du joueur qui tient le point sur le coup qu'il a perdu, s'il
+lui reste de quoi en essayer un autre qu'il compte gagner.
+L'entraînement est venu, menant aux procédés illicites, faisant oublier
+les prescriptions de cette terrible loi sur les Sociétés, loi
+constamment violée, qu'on ne songe guère à appliquer aux affaires
+triomphantes, mais qui est un glaive toujours nu que la justice jette
+dans la balance des vaincus!</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Dans le cas présent, je suis persuadé qu'on eût souhaité ne pas
+poursuivre. M. de Lesseps est un «sympathique» par ses défauts aussi
+bien que par ses qualités. S'il n'a pas eu l'idée première, l'invention
+du percement de l'isthme de Suez, qui appartiennent aux Saint-Simoniens
+campés en Égypte en 1832, la foule lui attribue le mérite, et il a eu la
+gloire incontestable d'avoir mené à bien la plus grande affaire de notre
+temps. Pour y arriver, il montra une vitalité prodigieuse, une
+indomptable fermeté. D'esprit simpliste (ce sont ces esprits que la
+foule comprend le mieux et aime le plus), il concluait volontiers du
+succès de Suez au succès assuré de toute entreprise semblable. On avait
+creusé le sable, on couperait des montagnes, voilà tout. Dans
+l'exécution même du projet de Panama, il voulait, forçant une fois de
+plus la nature, le faire par les moyens simples, par la voix droite,
+abordant de front les obstacles au lieu d'essayer de les tourner. Ceci
+avait une grandeur qu'on vit d'abord et des dangers qu'on ne connut
+qu'ensuite. Au début l'imagination du public, fier du succès du Suez et
+enrichi par lui, se fit la complice de ce qu'il pouvait y avoir
+d'illusion dans la conception de Panama.</p>
+
+ <p>De cette complicité de la première heure, il est resté quelque chose.
+C'est d'elle que vient ce sentiment de douloureux étonnement que nous
+avons éprouvé à l'annonce des poursuites, prévues pourtant et
+impossibles à éviter. On se dit, tout d'abord, que si quelque chose
+pouvait être sauvé, l'action judiciaire n'y aidera pas. Les
+responsabilités pécuniaires qui pourraient être établies ne serviront de
+rien. Qu'est-ce que quelques millions récupérés, si on les récupère, en
+présence du milliard et demi englouti dans l'entreprise? Une goutte
+d'eau dans la mer... Et puis, c'est un peu de notre gloire qui s'en va.
+C'est une faillite morale aussi grande que la faillite matérielle. C'est
+le déshonneur frappant un vieillard qui a encore assez de force pour en
+sentir les douleurs, s'il n'a plus assez d'énergie et de verdeur pour
+les prévenir. M. Quesnay de Beaurepaire, qui est un romancier et un
+auteur dramatique, nous dira peut-être un jour ce qu'il a éprouvé,
+lorsqu'il lui a fallu une fin au roman et au drame industriel et
+financier de Panama. On devine ses hésitations, ses regrets, son
+chagrin.</p>
+
+ <p>Mais la justice égalitaire n'admet pas de déni. Le philosophe, en ses
+jugements, peut faire la différence entre les irrégularités qui naissent
+de l'illusion, de la négligence, de l'excès de confiance en soi, et
+celles qui naissent de la fraude préméditée et voulue. La justice n'a
+pas le droit de faire cette différence. Sollicitée il faut qu'elle
+agisse. Son abstention deviendrait de la complicité et ferait peser sur
+elle et sur l'État, au nom de qui elle agit, une responsabilité morale
+qui serait trop lourde à porter.</p>
+
+ <p>Dégager la responsabilité morale des uns, faire la part des mêmes
+responsabilités chez les autres, c'est tout le procès. Il s'y agit bien
+moins de débattre des intérêts, qui paraissent irrémédiablement
+compromis et que le débat judiciaire ne sauvera pas, que de donner une
+satisfaction à la conscience publique, inquiète de cet effondrement et
+désireuse d'en savoir toutes les causes. Vaguement, on entrevoit déjà
+que les difficultés techniques, que les erreurs d'appréciation sur la
+nature et la dépense des travaux ne sont pas les seules raisons de la
+catastrophe. On devine sans peine une administration imprudente, un
+entourage, fanatisé par le nom de M. de Lesseps et son précédent succès,
+se disant que, l'affaire devant réussir, les moyens importent peu. Il y
+a des généraux qui ont gagné des batailles ou enlevé des places par des
+coups hardis qui, s'ils eussent échoué, les auraient conduits devant le
+conseil de guerre. Puis l'entreprise de Panama a vite acquis, à l'heure
+même où les difficultés naissaient, un caractère financier que celle de
+Suez n'avait pas eu, au même degré en tout cas. L'affaire, ne se
+soutenant pas d'elle-même, a été soutenue, à la Bourse et ailleurs, au
+prix de gros sacrifices. Peut-être quelques-uns de ceux qui étaient à sa
+tête se sont-ils trop souvenus de la sagesse politique de La Fontaine et
+de la fable du chien qui, après avoir essayé de défendre le dîner de son
+maître contre une bande de chiens affamés, se décide à en prendre sa
+part, la plus large qu'il peut. On a vu, en tout cas, les marchés avec
+les ingénieurs et les entrepreneurs se faire de plus en plus onéreux, à
+mesure que l'espoir diminuait de mener à bien l'&oelig;uvre commencée. On a
+vu ces marchés résiliés, repris, cédés, dans de mauvaises conditions,
+avec des indemnités consenties, des matériels rachetés, des concours
+presque uniquement nominaux chèrement acquis. Bref, à mesure que les
+choses allaient plus mal, on a pratiqué à la fois une politique de
+faiblesse et une politique de risquons-tout.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Sur qui, maintenant, pèseront les responsabilités? Qui accusera-t-on
+justement d'avoir appliqué à l'entreprise du Panama le système des
+«petits paquets», au lieu de l'abandonner si elle devait être
+abandonnée, alors que les ruines étaient moins profondes, ou bien de
+mettre plus nettement le public au courant des nécessités qui pesaient
+sur elle et des sacrifices qu'on devait lui demander? Ce sera moins,
+j'imagine, M. de Lesseps vieilli, déifié, devenu une sorte de Victor
+Hugo de l'industrie, devant qui la vérité dite ressemblait à un
+blasphème proféré, que ceux qui l'ont entouré et ont propagé des
+illusions qui devaient les avoir quittés.</p>
+
+ <p>La presse a joué, ainsi que la politique, un grand rôle dans cette
+affaire. On ne pense pas que ce rôle ait été bon. La presse, trompée
+elle-même ou se trompant, soit de bonne foi, soit volontairement, a trop
+encouragé des espérances cruellement déçues aujourd'hui. Elle n'a vu,
+elle n'a montré en tout cas, que le côté qu'on pourrait appeler le côté
+poétique de l'entreprise. Elle a fait vibrer la corde nationale jusqu'à
+la briser, célébré la grandeur du but poursuivi, négligé de s'enquérir
+d'assez près des moyens dont on disposait pour l'atteindre,
+entraîné--c'est incontestable--les petits capitaux qui voulaient et
+devaient rester prudents. Les journaux ont été les complices de
+l'illusion entretenue longtemps sur la situation du Panama.
+Quelques-uns, rares, avaient bien fait entendre un cri d'alarme ou
+s'étaient abstenus. Mais c'est le petit nombre. Il faut ajouter, ce qui
+est triste à dire, mais ce qu'on doit savoir aussi, que, parmi ceux qui
+ont donné le champ à la critique, beaucoup, plus qu'on n'oserait dire,
+n'ont parié que pour faire chèrement acheter leur silence. A mesure que
+les plaies devenaient plus saignantes, on payait de plus en plus, non
+plus pour les guérir, mais pour les cacher. Nulle affaire peut-être, en
+ces temps, n'a été exploitée par la presse à un degré égal. Le Panama a
+eu le triste mérite de faire naître par centaines ces singuliers
+organes, à publicité intermittente, qui paraissaient quinze jours avant
+une émission ou une assemblée d'actionnaires, pour disparaître quelques
+jours après! Les concours, même non désintéressés, n'ont pas coûté aux
+actionnaires autant que les attaques arrêtées. La presse a donné, ici,
+une preuve de sa puissance considérable, et aussi cette idée fâcheuse
+que cette puissance n'était pas toujours bien employée. La chute du
+Panama, les poursuites contre ses administrateurs, atteignent la presse
+autrement même que dans ses intérêts matériels.</p>
+
+ <p>Ce qu'on peut et ce qu'on doit dire, sans crainte d'être taxé de
+complaisance, c'est que la chute du Panama ne saurait causer que du
+chagrin, même à ceux qui l'avaient prévue depuis assez de temps, et que
+les poursuites contre les administrateurs, si imposées qu'elles soient à
+la justice, ne sauraient exciter qu'un sentiment de mélancolique regret.
+Il est triste toujours de voir s'évanouir un beau rêve, fût-il peu
+raisonnable, et de voir disparaître une renommée éclatante. Avec quelle
+amertume M. de Lesseps et ceux qui le touchent de près doivent-ils
+songer aux jours d'autrefois, à ces luttes pour Suez où à trois ou
+quatre reprises tout parut perdu «fort l'honneur», resté intact, et aux
+triomphes définitifs qui vinrent bientôt après les plus redoutables
+crises! L'inauguration du canal de Suez, avec la souveraine des
+Français, fut véritablement un jour de gloire nationale. On avait vaincu
+la nature, on avait vaincu les résistances des hommes. Docile instrument
+du génie industriel et de l'adresse politique, l'argent avait accompli
+un projet qui remontait aux Pharaons de la vieille Égypte. Sans doute,
+on avait espéré une semblable journée en Amérique. Mais l'argent,
+instrument faussé cette fois, est demeuré impuissant. Waterloo a succédé
+à Austerlitz. La misère suprême, ce n'est pas tant la défaite que la
+façon dont elle est venue et les suites qu'elle a. La popularité de M.
+de Lesseps s'effondre devant une action judiciaire et devant des
+accusations dont il restera toujours quelque chose, quelle que soit
+l'issue du procès. Ou eût admis, je veux le répéter encore, l'aveu
+formel et complet d'une erreur dans l'affaire du Panama. Le public s'en
+fût pris de son déboire aux ingénieurs qui avaient étudié les lieux, et
+son admiration fût restée intacte vis-à-vis M. de Lesseps. Mais on lui
+pardonnera malaisément la ruine lentement venue par une situation
+longtemps dissimulée, les faiblesses et les audaces de son
+administration, encore que la justice suprême, pour la juger, doit se
+mettre dans l'état d'esprit où il a vécu, où on l'a fait vivre. Mais, si
+ventre affamé n'a pas d'oreilles, bourse vidée n'en a pas plus!</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"><br><b>LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUX.--Défilé des pénitents se<br>
+rendant au monastère.--Dessin d'après nature de notre envoyé spécial, M.
+Kauffmann.</b></p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>La cuisine de la «Fosada».</b></p>
+
+ <h3>LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUX</h3>
+
+ <p>Chaque année a lieu, au mois de mai, un pèlerinage qui, par le décor
+dans lequel il se meut et la naïveté toute primitive qui préside à ses
+apprêts, est un des plus propres à nous reporter à ces siècles de foi où
+les routes se couvraient de pèlerins et où les églises regorgeaient de
+pénitents. C'est le pèlerinage au monastère de Roncevaux, que nous
+venons d'entreprendre à l'intention des lecteurs de l'<i>Illustration</i> et
+que nous avons heureusement accompli, grâce à l'amabilité du consul
+d'Espagne à Saint-Jean. M. Aguirre.</p>
+
+<p><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>
+Chanoine man&oelig;uvrant la
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La confession des pèlerins.
+&nbsp;&nbsp;Un «carabinero» sous la pluie.<br>
+masse d'armes de Roland.</b></p>
+
+ <p>Roncevaux est trop célèbre pour que nous rappelions ici les souvenirs
+qui s'y rattachent. De Saint-Jean-Pied-de-Port, la route qui y conduit
+est des plus pittoresques qui se puissent voir. A Avrigny, un poste de
+<i>carabineros</i> nous indique que nous sommes en terre espagnole. Bien
+pâles et bien piètrement vêtus, ces malheureux soldats, dont l'un
+s'abrite sous un vénérable <i>pépin</i>, fouetté par le vent et maugréant
+contre le service. Mais au premier rayon de soleil le pauvre diable aura
+tout oublié. Nous franchissons le col de Roncevaux à 1,100 mètres
+d'altitude, et, après avoir passé devant les ruines de la chapelle
+fondée par Charlemagne, nous arrivons devant le monastère. C'est un
+vaste bâtiment massif dominé par deux tours carrées, et dont l'église
+gothique renferme <i>Nostra senora de Roncevallos</i>, surchargée
+d'ornements.</p>
+
+ <p>Dans la salle du chapitre nous admirons une merveilleuse Bible sur
+laquelle jadis prêtaient serment les rois de la Navarre. Un vigoureux
+chanoine qui nous accompagne nous montre les <i>masses d'armes</i> de Roland
+(?) qui pèsent douze à quinze kilos chacune, et il les man&oelig;uvre d'une
+façon effrayante pour nos têtes.</p>
+
+
+
+ <p>Le lendemain matin nous sortons du couvent et allons sur la route pour
+voir l'arrivée des pèlerins. Revêtus d'une blouse noire en cotonnade ou
+en lustrine, serrée à la taille d'une cordelette, la tête recouverte
+d'une cagoule relevée par derrière, ils portent sur l'épaule une lourde
+croix formée de deux branches massives clouées l'une sur l'autre, et
+s'avancent lentement, précédés des alcades (maires) de leurs communes,
+ces derniers revêtus du long manteau municipal et armés de la badine de
+la Loi. Partis la veille au soir pour la plupart, ils ont fait ainsi, la
+croix sur le dos, jusqu'à 30 ou 40 kilomètres dans la montagne. La
+plupart de ces pèlerins sont des habitants des vallées voisines qui
+viennent là pour se couvrir de leurs fautes ou adresser leurs v&oelig;ux à la
+vierge du monastère. Tous sont Espagnols.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/004c.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le retour des pénitents.</b></p>
+
+ <p>Après un repos d'une demi-heure les cris des alcades se font entendre.
+Brutalement, à coups de badine, il font former les rangs, et tous, les
+uns égrenant leur chapelet, les autres récitant des oraisons, s'avancent
+au pas accéléré; entre les deux files se tiennent le clergé et les
+femmes, mères ou s&oelig;urs des pénitents. C'est un spectacle fantastique.
+Notre dessin représente la procession au moment où elle passe devant
+l'ossuaire qui renferme les restes des compagnons de Roland.</p>
+
+ <p>Quand nous pénétrons dans l'église, les pèlerins ont relevé leur
+cagoules et écoutent l'office divin appuyés sur leur croix ou prosternés
+contre terre. Vers la fin de la messe a lieu la confession: les divers
+confessionnaux sont pris d'assaut; le pénitent, debout, s'incline vers
+le prêtre, qui le tient embrassé en lui couvrant la tête de son camail,
+puis il va communier.</p>
+
+ <p>Immédiatement après, les pèlerins, laissant leur croix dans l'église et
+enlevant leurs costumes de pénitents, se mettent en devoir de dévorer
+leur premier repas, qu'ils ont bien gagné. La <i>posada</i> (auberge), située
+près du monastère, est envahie, et sa cuisine offre le plus pittoresque
+des spectacles. Autour de son immense cheminée, où brûlent d'énormes
+branches de chênes, bout le <i>putcherro</i> (pot-au-feu) traditionnel, et
+mijotent ou rôtissent les quartiers de viande et les mets les plus
+variés dans des récipients de toutes formes. Sur des bancs ou des
+tabourets se chauffent les pèlerins; mendiants, carabiniers, filles
+d'auberge, se pressent, circulent, crient, gesticulent, fument, mangent,
+boivent, dans une atmosphère épaisse, puante d'huile rance et d'ail, et
+dans une demi-obscurité que rend plus sombre encore la couche de suie
+dont les murs sont tapissés.</p>
+
+ <p>La procession, au retour, s'effectue dans le même ordre et refait dans
+la journée les 30 ou 40 kilomètres de la nuit précédente.</p>
+
+ <p><span class="sc">P. Kauffmann.</span></p>
+
+<br><br>
+
+ <h3>NOS SAISONS ET LA TEMPÉRATURE</h3>
+
+ <p>On aimerait quelquefois n'avoir pas si complètement raison. Sans doute,
+le triomphe donne toujours au c&oelig;ur une sensation d'une certaine saveur
+fort agréable, et j'avoue, sans fausse modestie, que je n'ai pas été
+fâché de voir les événements météorologiques continuer de prouver
+l'abaissement de température signalé par moi, sous ma propre
+responsabilité, et donner ainsi le démenti le plus formel à ceux qui
+m'avaient contredit. J'aurais peut-être quelque droit à jouir de mon
+triomphe et à imprimer ici en lettres majuscules les noms de mes
+contradicteurs, dont l'un surtout mériterait grandement le pilori. Mais
+soyons généreux! La science doit être, avant tout, impersonnelle, et ce
+qui nous intéresse, ce ne sont point les opinions des hommes, mais les
+faits. La question posée ici est assurément la plus grande actualité
+scientifique de l'année, et, comme nous le remarquions tout à l'heure,
+il eût été de beaucoup préférable que les événements ne me donnassent
+pas si complètement raison. Une année sans printemps, ce n'est gai pour
+personne, sans compter les pertes de l'agriculture, les inondations, les
+grippes et tout ce qui s'en est suivi. Le thermomètre et le baromètre
+ont fait perdre cent mille francs à la journée du Grand-Prix de Paris,
+un million au seul département de Seine-et-Oise dans la seconde semaine
+de juin, plusieurs centaines de millions à l'ensemble de la France. Et
+puis, l'absence du soleil, les nuages, le froid et la pluie répandent
+dans l'atmosphère une sorte de spleen universel. Oui, j'aimerais
+beaucoup mieux avoir eu tort.</p>
+
+ <p>L'été nous dédommagera-t-il de ces froids interminables? Rien ne le
+prouve. En général, même, contrairement à ce que le sentiment des justes
+compensations devrait faire espérer, les hivers les plus rigoureux ont
+été suivis d'étés froids et humides. Ce n'est pas rassurant du tout, et
+il faudrait un changement radical de régime pour nous ramener les
+chaleurs torrides dont on semble avoir perdu le souvenir. Ce changement
+se produira-t-il? Sans doute quelque jour, mais le plus tôt serait le
+meilleur. Ces jours derniers encore, j'ai eu la curiosité de placer un
+thermomètre à minima sur le gazon d'une pelouse, librement exposé au
+rayonnement nocturne. Dans la nuit du 12 au 13 juin, il est descendu à
+0°, 8! Et nous sommes au solstice d'été, et non au pôle, mais à
+Paris--ou à Juvisy--à la latitude de 48°.</p>
+
+ <p>Il ne sera pas sans intérêt d'examiner en détail cette situation
+climatologique si curieuse, dont nous sommes les victimes depuis
+plusieurs années.</p>
+
+ <p>Les chiffres ont souvent un certain air rébarbatif qu'ils ne méritent
+certainement pas. On les accepte assez volontiers lorsqu'il s'agit de
+compter des sommes à recevoir, et, selon toute probabilité, un rentier,
+un commerçant, un homme d'affaires, qui alignent des colonnes de
+chiffres dans un but intéressé, ne les trouvent jamais assez longues.
+Pourquoi n'envisage-t-on pas du même &oelig;il les données d'un thermomètre?
+Il est clair, cependant, que les termes vagues de froid ou de chaud ne
+sont pas assez précis pour être satisfaisants, et que si nous voulons
+nous rendre compte de ce fait si remarquable de l'abaissement de la
+température depuis plusieurs années, ce sont les chiffres exacts du
+thermomètre qu'il faut savoir comparer entre eux.</p>
+
+ <p>Les directeurs de tous les observatoires de l'Europe ont confirmé pour
+chacun de leur pays ce que j'avais signalé pour la France, et ce que M.
+Lancaster avait, de son côté, signalé pour la Belgique. Ceux d'entre nos
+lecteurs qui tiennent à savoir exactement à quoi s'en tenir sur la
+question seront sans doute satisfaits de posséder ici les données du
+sujet, et ce sera là, nous l'espérons, une excuse suffisante pour
+l'aspect peu littéraire et encore moins artistique des nombres que nous
+allons exposer. Mais ces chiffres sont plus significatifs que toutes les
+phrases.</p>
+
+ <p>Commençons par Paris.</p>
+
+ <p>La température normale de Paris (campagne: Saint-Maur) est de 10° 1.</p>
+
+ <p>Voici celle des six dernières années:</p>
+
+ <pre>
+ Différence
+ 1885 9º 9 -0º 2
+ 1886 10º 2 +0° 1
+ 1887 8º 8 -1º 3
+ 1888 8º 9 -1º 2
+ 1889 9° 5 -0º 6
+ 1890 9º 3 -0° 8
+</pre>
+
+ <p>Les six années sont au-dessous de la normale, à l'exception de 1886, qui
+est très légèrement supérieure. La moyenne de l'abaissement des quatre
+dernières années est 0° 98.</p>
+
+ <p>Marseille.--La température normale à l'observatoire de Marseille est 14°
+2. Voici celle des six dernières années:</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 14° 3 +0° 1
+ 1886 14° 3 0º 0
+ 1887 13° 1 -1º 1
+ 1888 13º 4 -0º 8
+ 1889 13º 4 -0º 8
+ 1890 13º 5 -0º 7
+</pre>
+
+ <p>Les quatre dernières années sont au-dessous de la normale, d'une moyenne
+de 0º 85.</p>
+
+ <p>Arles.--La moyenne normale est, à Arles, de 14° 8 (Observations de M.
+Cornillon). Les dernières années ont été:</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 11º 2 -0º 5
+ 1886 11º 3 -0º 5
+ 1887 13º 3 -1º 5
+ 1888 13º 3 -1º 5
+ 1889 13º 2 -1º 6
+ 1890 13º 5 -1º 3
+</pre>
+
+ <p>Toutes ces six années sont inférieures à la normale. La moyenne du taux
+de refroidissement des quatre dernières est 1° 5.</p>
+
+ <p><span class="sc">Perpignan.</span>--Le refroidissement moyen des quatre dernières années est de
+1° 7.</p>
+
+ <p><span class="sc">Semur</span> (Côte-d'Or).--Observations de M. Creuzé. Température moyenne: 10°
+8.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 10º 3 -0º 5
+ 1886 10º 1 -0º 7
+ 1887 9° 0 -1º 8
+ 1888 9° 4 -1º 4
+ 1889 9° 5 -1º 3
+ 1890 9º 3 -1º 4
+</pre>
+
+ <p>Température en baisse pour toutes les années. Moyenne de l'abaissement
+des quatre dernières: 1° 5.</p>
+
+ <p>Nous pourrions citer beaucoup d'autres stations françaises. Les
+témoignages qui précèdent suffisent pour constater le fait de la manière
+la plus irrécusable. La conclusion est que, depuis six ans, et surtout
+depuis quatre ans, la température est en baisse sur toute la surface de
+la France. Cette diminution s'exerce à peu près sur tous les mois de
+l'année; mais c'est au printemps surtout que les mois sont au dessous de
+ce qu'ils devraient être.</p>
+
+ <p>Le témoignage est le même en Belgique. M. Lancaster, le savant et
+laborieux météorologiste de l'Observatoire de Bruxelles, a relevé les
+différences suivantes. Température moyenne normale: 10° 3.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 10º 0 -0º 3
+ 1886 10º 5 +0º 2
+ 1887 9° 1 -1° 2
+ 1888 8º 9 -1º 4
+ 1889 9º 8 -0º 5
+ 1890 9° 6 -0º 7
+</pre>
+
+ <p>La moyenne de l'abaissement depuis quatre ans est 0° 95.</p>
+
+ <p>Mêmes témoignages en Angleterre qu'en Belgique et en France. M. William
+Ellis, directeur, du service météorologique de l'Observatoire de
+Greenwich, nous a adressé des observations montrant que <i>toutes les
+stations météorologiques de la Grande-Bretagne</i> manifestent la même
+dépression thermométrique. Voici les chiffres de Greenwich, dont la
+température normale est 9° 7:</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 9º 2 -0º 5
+ 1886 9º 3 -0º 4
+ 1887 8° 8 -0º 9
+ 1888 8º 7 -1º 0
+ 1889 9° 3 -0° 4
+ 1890 9º 2 -0º 5
+</pre>
+
+ <p>Les six années sont inférieures à la normale. La différence des quatre
+dernières est 0° 70.</p>
+
+ <p>Allons en Espagne, nous constaterons les mêmes faits. La température
+moyenne de Madrid est 13° 5. M. Arcimis, directeur du bureau
+météorologique, nous a envoyé pour la période sur laquelle nous avons
+appelé l'attention:</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 12º 5 -1º 0
+ 1886 13º 0 -0º 5
+ 1887 13º 0 -0º 5
+ 1888 12º 1 -1º 4
+ 1889 12º 9 -0º 6
+ 1890 12º 7 -0º 8
+</pre>
+
+ <p>Comme en Angleterre, ces six années sont au-dessous de la normale. La
+moyenne des quatre dernières donne -0° 80.</p>
+
+ <p>Si nous examinons l'Italie, nous obtenons les résultats suivants pour
+Turin (M. Balbi), Rome (M. Tacchini) et Naples (M. Fergola):</p>
+
+ <p><span class="sc">Turin.</span> Normale: 12°, 1.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 11º 8 -0º 3
+ 1886 12º 6 +0º 5
+ 1887 11º 6 -0º 5
+ 1888 11º 1 -1º 0
+ 1889 11º 4 -0º 7
+ 1890 11º 3 -0º 8
+</pre>
+
+ <p>L'année 1886 a été moins froide, mais très pluvieuse. Les quatre
+dernières années donnent comme moyenne:-0° 75.</p>
+
+ <p><span class="sc">Rome</span>. Normale: 15° 3.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 15º 8 +0º 5
+ 1886 15º 6 +0º 3
+ 1887 15º 2 -0º 1
+ 1888 15º 1 -0º 1
+ 1889 14º 9 -0º 4
+ 1890 14º 9 -0º 4
+</pre>
+
+ <p>Moyenne des quatre dernières années: -0º 25.</p>
+
+ <p><span class="sc">Naples</span>. Normale: 16° 2.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 16º 9 +0º 7
+ 1886 16º 5 +0º 3
+ 1887 15º 8 -0º 4
+ 1888 15º 4 -0º 8
+ 1889 15º 3 -1º 0
+ 1890 15º 1 -1º 0
+</pre>
+
+ <p>Moyenne des quatre dernières années: -0° 80.</p>
+
+ <p>On le voit, l'Italie, du nord au sud, tient le même langage que
+l'Espagne, la France, l'Angleterre et la Belgique. Milan fait exception
+pourtant, peut-être à cause de sa situation topographique. Continuons
+notre examen, et, d'Italie, passons en Autriche. Voici Vienne, Budapest
+et Prague qui vont nous répondre.</p>
+
+ <p><span class="sc">Vienne</span>. Normale: 9° 3.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 9º 3 0º 0
+ 1886 9º 2 -0º 1
+ 1887 8º 5 -0º 8
+ 1888 8º 3 -1º 0
+ 1889 8º 9 -0º 6
+ 1890 8º 9 -0º 4
+</pre>
+
+ <p>Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 70.</p>
+
+ <p>Buda-Pesth. Normale: 10° 5.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 10º 4 -0º 1
+ 1886 10º 3 -0º 2
+ 1887 9º 5 -1º 0
+ 1888 9º 0 -1º 5
+ 1889 9º 5 -1º 0
+ 1890 10º 1 -0º 4
+</pre>
+
+ <p>Toujours même témoignage. La moyenne de la différence des quatre
+dernières années est de -0° 98.</p>
+
+ <p><span class="sc">Prague</span>. Normale: 8° 9.</p>
+
+<pre>
+ Différence.
+ 1885 9º 2 +0º 3
+ 1886 9º 3 +0º 4
+ 1887 8º 2 -0º 7
+ 1888 8º 2 -0º 7
+ 1889 8º 7 -0º 2
+ 1890 8º 7 -0º 2
+</pre>
+
+ <p>Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 45.</p>
+
+ <p>Prenons maintenant l'Allemagne, avec Berlin, Munich, Carlsruhe et
+Hambourg. Mais, pour ne pas abuser des chiffres, malgré leur valeur
+intrinsèque que rien ne peut remplacer, considérons seulement les
+différences fournies par la moyenne thermométrique des quatre dernières
+années. Nous trouvons respectivement pour chacune de ces villes: Berlin
+-0° 75; Munich -1°4; Carlsruhe -1° 75; Hambourg -1° 3.</p>
+
+ <p>Si nous allons plus loin, en Danemark, en Suède, en Norwège, en Russie,
+les observations de Copenhague, Christiania, Stockholm, Cracovie,
+Saint-Pétersbourg, Moscou, indiquent des différences d'autant moins
+sensibles que l'on s'éloigne davantage de la France. M. Adam Taubsen,
+directeur de l'Institut danois, a bien voulu nous envoyer les
+observations faites à Landbokojskoles, près Copenhague, et à Tarm, à
+l'ouest, dans le Jutland: elles sont légèrement au-dessous de la
+normale, mais à peine. M. H. Mohn, directeur de l'Institut
+météorologique norvégien, nous a adressé les observations faites à
+Christiania: elles sont également voisines de la normale, et même
+légèrement supérieures en ces deux dernières années. Plus loin encore, à
+Bodo et Haparanda, la température a été supérieure à la moyenne normale.</p>
+
+ <p>L'ensemble de ces comparaisons établit, sans que le moindre doute puisse
+subsister dans aucun esprit, que depuis six ans, et surtout depuis
+quatre ans, le climat de l'Europe presque entière, à l'exception
+seulement de l'extrême-nord et du nord-est, subit une température
+inférieure à la normale. La France, l'Angleterre, la Belgique,
+l'Espagne, l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne traversent une période
+froide.</p>
+
+ <p>C'est là un fait aussi incontestable que la lumière en plein midi et qui
+intéresse autant l'agriculture et la santé publique que la science pure.</p>
+
+ <p>Grâce aux progrès sociaux, notre regard peut facilement embrasser
+aujourd'hui sous un même coup d'&oelig;il l'ensemble de l'Europe, et nous
+pouvons juger les faits tout autrement que si nos connaissances étaient
+limitées à la France seule. Nous savons que la température a baissé;
+mais nous savons en même temps que l'abaissement n'est pas le même pour
+tous les pays, qu'il y a une région de minimum, autour de laquelle les
+différences vont en diminuant, et qu'au-delà d'une certaine zone ces
+différences n'existent plus.</p>
+
+ <p>Cette distribution des températures nous prouve que la cause du
+refroidissement actuel n'est pas générale, que, par exemple, elle ne
+réside pas dans le Soleil, qu'il ne faut pas la chercher non plus dans
+l'ensemble de la surface terrestre, mais qu'elle est localisée à la
+région que nous venons de signaler. Il en a été de même pour les froids
+si rigoureux de l'hiver dernier: la température a été très douce en
+Islande, en Sibérie, aux États-Unis, etc.</p>
+
+ <p>Si nous classons les stations dans l'ordre décroissant des différences
+observées (moyennes des quatre dernières années) nous formons le petit
+tableau suivant:</p>
+
+<pre>
+ Perpignan -1º 7
+ Carlsrühe -1º 7
+ Arles -1º 5
+ Semur -1º 5
+ Munich -1º 4
+ Cap Saint-Mathieu (Finistère) -1º 3
+ Hambourg -1º 3
+ Paris -1º 0
+ Bruxelles -1º 0
+ Budapest -1º 0
+ Marseille -0º 9
+ Naples -0º 8
+ Madrid -0º 8
+ Berlin -0º 8
+ Turin -0º 7
+ Greenwich -0º 7
+ Vienne -0º 7
+ Prague -0º 5
+ Rome -0º 3
+</pre>
+
+ <p>Sans doute, la situation topographique des différents points, leur
+altitude, le régime des vents régnants, ont joué un certain rôle dans
+ces différences. Mais le fait général n'en est pas moins évident. La
+France entière est actuellement sous un régime froid.</p>
+
+ <p>Pareil fait s'est-il déjà présenté? L'Europe s'est-elle déjà trouvée
+pendant une série de plusieurs années consécutives sous un régime de
+refroidissement? J'ai publié dans l'<i>Atmosphère</i> les températures
+observées chaque année à l'Observatoire de Paris depuis 1804; on y peut
+remarquer des années froides, telles que 1816, 1829, 1838, 1855, 1860,
+1879, mais on n'y remarque aucune série de cinq, quatre ou même
+seulement trois années de suite particulièrement froides. Tout au plus
+pourrait-on grouper deux années, telles que 1829 et 1830, 1837 et 1838.
+La même absence de séries peut être constatée sur les données
+thermométriques de l'Observatoire de Bruxelles depuis 1833.</p>
+
+ <p>Ainsi nous assistons à un fait climatologique exceptionnel et sans
+précédent. Est-ce à dire pour cela qu'il va se continuer encore pendant
+plusieurs années ou même s'accentuer davantage? Nous ne le pensons pas,
+mais il serait téméraire de rien affirmer.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+ <p>Cet état de choses a remis en actualité la question déjà ancienne et si
+souvent agitée du refroidissement probable de nos climats. L'opinion
+populaire générale, qui a bien sa valeur ici, se déclare certainement en
+faveur d'un refroidissement. Que sont devenus nos printemps? Où est le
+soleil de mai? Où sont les pantalons blancs de la semaine de Pâques, les
+chapeaux de paille et les robes de mousseline? L'été lui-même ne
+semble-t-il pas devenir légendaire et se resserrer à deux mois tout au
+plus, juillet et août? Et la vigne, et le vin de l'île de France, que
+sont-ils devenus? Ne voyons-nous pas sous nos yeux certain arbres, par
+exemple le peuplier d'Italie, ne plus se plaire du tout dans nos régions
+dont ils faisaient l'ornement il y a encore trente ans?</p>
+
+ <p>Des météorologistes fort sérieux nient absolument tout changement de
+climat. Il nous semble qu'ils n'ont pas étudié suffisamment la question.</p>
+
+ <p>Remontons quelques siècles de l'histoire, si vous le voulez bien.</p>
+
+ <p>On rapporte que Philippe-Auguste ayant voulu choisir parmi tous les vins
+de l'Europe celui qui ferait sa boisson habituelle, les vignerons
+d'Etampes et de Beauvais se présentèrent au concours. La charte ajoute,
+il est vrai, qu'on les rejeta. Mais est-il admissible qu'ils auraient eu
+l'audace de se présenter au concours si leurs produits avaient été aussi
+peu potables qu'aujourd'hui? Récolte-t-on, même actuellement, un vin
+quelconque à Beauvais?</p>
+
+ <p>Henry IV, le fin gourmet, n'avait-il pas une certaine prédilection pour
+le vin de Suresnes?</p>
+
+ <p>La ligne de <i>limite</i> de la vigne peut être tracée aujourd'hui à travers
+les départements de l'Eure, Seine-et-Oise, Oise, Aisne, Marne, Meuse,
+Meurthe. Le fruit de Bacchus périclite de plus en plus, même au sud de
+ces départements, par exemple dans la Haute-Marne, dès que l'altitude
+est un peu élevée. Or, autrefois, la vigne était cultivée jusqu'à la
+Manche.</p>
+
+ <p>De vieilles chroniques nous apprennent même qu'à une certaine époque la
+vigne était cultivée dans une grande partie de l'Angleterre, et qu'on y
+récoltait du vin. Maintenant, les soins les plus assidus, une exposition
+au midi et complètement abritée des vents froids, des espaliers,
+suffisent à peine pour amener à maturité quelques grappes de raisin. Le
+pommier même menace de déserter les vergers, où jadis mûrissait la
+vigne.</p>
+
+ <p>Plusieurs anciennes familles du Vivarais ont conservé dans leurs titres
+de propriété des feuilles cadastrales qui remontent à l'année 1561. Ces
+feuilles indiquent l'existence de vignes productives dans des terrains
+élevés de six cents mètres au-dessus du niveau de la mer et où,
+maintenant, pas un seul raisin ne mûrit, même dans les expositions les
+plus favorables. Pour expliquer ce fait, il faut admettre qu'en Vivarais
+les étés étaient autrefois plus chauds que de nos jours.</p>
+
+ <p>Cette conséquence est confirmée, quant à la partie du même pays où la
+vigne est encore cultivée, par un document également démonstratif, mais
+d'une nature différente. Avant la Révolution, le plus grand nombre des
+rentes foncières en vin devaient être payées en vins de premier trait de
+la cuve, au 8 octobre. Au seizième siècle, date de ces stipulations, la
+vendange était donc terminée dans le Vivarais à la fin de septembre. On
+la fait maintenant du 8 au 20 octobre.</p>
+
+ <p>On lit dans l'histoire de Mâcon qu'en 1552 ou 1553 les Huguenots se
+retirèrent à Lancié, près de cette ville, et qu'ils y burent le vin
+muscat du pays. Le raisin muscat ne mûrit plus maintenant dans le
+Mâconnais à un degré qui permette d'en faire du vin.</p>
+
+ <p>Un certain nombre de végétaux, qui prospéraient plus au nord, ont battu
+en retraite depuis le moyen-âge. Le citronnier ne se trouve plus dans le
+Languedoc, où il vivait alors, ni l'oranger dans le Roussillon.</p>
+
+ <p>Il nous serait facile de multiplier considérablement ces exemples.
+Arago, qui les admet comme démonstratifs d'un changement de climat,
+attribue ce changement aux défrichements. «Le déboisement, la formation
+de larges clairières dans les forêts conservées, la disparition à peu
+près complète des eaux stagnantes, le défrichement de véritables
+steppes, dit-il, ont pour effet de rendre les étés moins chauds et les
+hivers moins froids; comme on le constate aux États-Unis.»</p>
+
+ <p>Cette cause a-t-elle agi à ce point en France et en Angleterre pour
+amener une modification réelle du climat? Nous ne partageons pas ici
+l'opinion de l'illustre astronome, car c'est surtout antérieurement au
+seizième siècle que les moines ont opéré les défrichements les plus
+considérables.</p>
+
+ <p>Nous avons sous les yeux trop de témoignages évidents en faveur du
+refroidissement de nos printemps et de nos étés pour ne pas l'admettre,
+témoignages si nombreux, en vérité, qu'ils pourraient faire l'objet d'un
+volume. Les météorologistes qui se refusent à admettre un fait aussi
+clair sont tout simplement des aveugles.</p>
+
+ <p>Mais quelle en est la cause? Cette cause pourrait bien être tout
+astronomique.</p>
+
+ <p>La Terre, en circulant autour du Soleil, ne décrit pas une
+circonférence, mais une ellipse dont l'astre du jour occupe un des
+foyers.</p>
+
+ <p>A l'une des extrémités de cette ellipse, elle est plus proche du Soleil
+qu'à l'autre, de 1/30, ou de 5 millions de kilomètres environ. Il en
+résulte que l'hémisphère terrestre exposé à l'astre radieux reçoit un
+quinzième plus de chaleur dans la première position que dans la seconde.</p>
+
+ <p>La Terre passe à la première position (au périhélie) le 1er janvier, et
+à la seconde (à l'aphélie) le 1er juillet. Les étés de nos hémisphères
+arrivent donc dans la section de l'orbite la plus éloignée du Soleil.</p>
+
+ <p>En l'an 1248 de notre ère, la Terre passait au périhélie le jour du
+solstice d'hiver, tandis que maintenant elle y passe onze jours plus
+tard. A cette époque, nos étés ont été les moins chauds qu'ils puissent
+être, puisqu'ils arrivaient au point de l'orbite le plus éloigné du
+Soleil, et nos hivers étaient aussi les moins froids qu'ils puissent
+être. Depuis cette époque, nos étés tendent à devenir plus chauds et nos
+hivers plus froids par cette cause, quant aux points extrêmes.</p>
+
+ <p>Mais, en raison même de cette ellipticité de l'orbite terrestre, le
+mouvement de notre planète le long de cette ellipse varie en raison du
+carré de la distance, précisément comme la lumière et la chaleur. La
+Terre marche moins vite en été, plus vite en hiver. Il en résulte que du
+21 mars au 21 septembre, notre planète, restant plus longtemps exposée
+au Soleil que du 21 septembre au 21 mars, reçoit juste dans les deux
+moitiés de l'orbite la même quantité de chaleur. Le printemps et l'été
+réunis durent 186 jours 11 heures; l'automne et l'hiver 178 jours 19
+heures.</p>
+
+ <p>Jusqu'en l'an 1248, la durée de l'été alla en augmentant. Depuis cette
+époque-là elle va en diminuant.</p>
+
+ <p>Ces deux causes se compensent exactement quant à la quantité de chaleur
+reçue du Soleil par la Terre dans la moitié de chaque année.</p>
+
+ <p>Mais est-ce seulement la quantité de chaleur reçue qui règle les
+températures? Nous pourrions poser ici la question d'Adhéinmar:
+<i>N'est-ce pas plutôt la quantité de chaleur conservée?</i></p>
+
+ <p>Or, actuellement, notre pôle boréal a 4475 heures de jour et 4291 heures
+de nuit. La différence est de 184 heures. Cette différence
+d'illumination solaire de 184 heures de surcroît chaque année sur le
+rayonnement nocturne doit avoir pour conséquence de permettre au pôle
+nord, et à son hémisphère, de conserver plus de chaleur, de se refroidir
+moins que le pôle austral, en vertu de ce principe, que la chaleur
+augmente à mesure que les jours deviennent plus longs.</p>
+
+ <p>Si l'on admet cette conséquence, notre hémisphère boréal, qui a eu son
+maximum de durée de saison chaude (équinoxe de printemps à équinoxe
+d'automne) en l'année 1248, va en se refroidissant depuis cette époque.
+Le surcroît des heures d'illumination solaire diminue.</p>
+
+ <p>Il est possible que cet accroissement lent et graduel des heures de nuit
+ait une action, non point immédiatement directe sur nos thermomètres,
+mais sur les eaux superficielles qui constituent les courants de la mer
+et qui jouent un rôle considérable dans la distribution des
+températures. Les climats du globe ne sont pas du tout ce qu'ils
+seraient dans l'étendue de l'océan, qui recouvre près des trois quarts
+de la planète. Sans l'Atlantique, et surtout sans le gulf stream, Paris
+ne serait jamais devenu la capitale du monde: la Seine serait le Volga.</p>
+
+ <p>Quoi qu'il en soit, notre climat se refroidit depuis le treizième
+siècle, et la cause de ce refroidissement pourrait être celle que nous
+venons d'indiquer.</p>
+
+ <p>Il va sans dire que l'abaissement actuel et local de la température sur
+lequel nous avons appelé l'attention au début de cet article n'a rien de
+commun avec ce refroidissement séculaire. Autrement, nous n'en aurions
+pas pour longtemps! Nous avons vu qu'il se borne à l'Europe et ne sévit
+pas sur le nord. C'est une affaire de courants atmosphériques.</p>
+
+ <p>En dehors de cette variation séculaire, il y a des périodes assez
+bizarres et anormales de chaleur et de froid. Nous traversons en ce
+moment l'une des plus curieuses, et en même temps l'une des plus
+désagréables, que l'on ait observées depuis l'invention du thermomètre.
+Faisons des v&oelig;ux pour voir bientôt cesser ce déplorable abaissement de
+température qui sévit sur l'Europe depuis quatre, cinq et six ans.</p>
+
+ <p><span class="sc">Camille Flammarion</span></p>
+
+ <br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005-006.png"><br><b>LA CATASTROPHE DE M&OElig;NCHENSTEIN.--Vue prise en amont de<br>
+la Birse.--Phot. Bulacher et Kling.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>LA CATASTROPHE DE M&OElig;NCHENSTEIN, SUR LA LIGNE DU
+JURA-BERNE. Le train<br>
+précipité dans la Birse, après la rupture du pont.--D'après les
+photographies de M. A.-J. Jungmann.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>LA CATASTROPHE DE M&OElig;NCHENSTEIN.--Vue prise en aval de la<br>
+Birse.--Phot. Muller.</b></p>
+
+<br><br>
+
+ <h3>HISTOIRE DE LA SEMAINE</h3>
+
+ <p><b>La Semaine parlementaire.</b>--Une des questions les plus importantes
+qu'avait à discuter la Chambre, au cours de son examen des tarifs
+douaniers, était certainement celle qui concerne l'industrie de la soie.
+Cette industrie constitue en effet, on peut le dire, une gloire
+commerciale de la France, et cette fois, si on laisse de côté les
+protectionnistes intransigeants, tout le monde était d'accord pour
+reconnaître que toute entrave mise à son développement était une
+atteinte grave portée aux intérêts du pays. Il ne faut donc pas
+s'étonner si l'entrée en franchise des soies grèges et des cocons
+étrangers a été votée à une forte majorité: 380 voix contre 137.</p>
+
+ <p>Il est vrai qu'en cette circonstance la Chambre avait une liberté
+d'allure qu'elle n'a pas toujours dans ces sortes de questions. Elle
+n'avait pas à craindre de sacrifier outre mesure une autre branche de
+l'activité nationale, la sériciculture, car un projet, soumis en même
+temps à la Chambre et voté par elle, attribue des primes spéciales à
+ceux qui s'occupent de l'élevage du ver à soie. Tous les intérêts
+recommandables se trouveront donc ménagés. En somme, quant à présent,
+les Lyonnais l'emportent sur toute la ligne.</p>
+
+ <p>--Si les questions ouvrières et sociales n'aboutissent pas à une
+solution satisfaisante, ce ne sera pas faute de les avoir examinées et
+discutées sous toutes leurs faces. Elles reviennent périodiquement à la
+Chambre, tantôt sous forme de projets de loi, tantôt sous forme
+d'interpellations. C'est par ce dernier procédé que MM. Dumay, Girodet
+et Baudin l'ont soulevée. Il s'agissait «des mesures que le ministre des
+travaux publics comptait prendre vis-à-vis de la Compagnie des
+houillères de Monthieu, qui a suspendu son exploitation en ne prévenant
+le personnel que huit jours à l'avance.»</p>
+
+ <p>M. Yves Guyot, qui--il faut le reconnaître--est mis assez fréquemment
+sur la sellette, a pris la parole sur le ton quelque peu ironique: «Je
+vais répondre, a-t-il dit, à l'interpellation hebdomadaire, pour ne pas
+dire quotidienne.» Ce début a soulevé quelques murmures à
+l'extrême-gauche, mais, aux yeux de la majorité, il a été justifié par
+la facilité avec laquelle on met le Gouvernement en cause chaque fois
+que s'élève une difficulté entre ouvriers et patrons. Le ministre a
+ajouté que les actionnaires de la Compagnie étaient convoqués, et
+qu'aucune mesure ministérielle ne pouvait être prise avant le vote de
+l'assemblée générale. Le débat a été clos par l'ordre du jour pur et
+simple voté à une forte majorité.</p>
+
+ <p>--Deux propositions de loi, l'une de M. Jacquemart, l'autre de M.
+Thellier de Poncheville, et toutes deux relatives à la saisie-arrêt du
+salaire des ouvriers et des appointements des employés, sont venues en
+première délibération. Mais aussitôt le ministre du commerce est monté à
+la tribune pour annoncer que le gouvernement préparait un projet de loi
+sur cette question, et demander par conséquent l'ajournement, de la
+discussion. La-dessus les auteurs des deux propositions protestent
+vivement, n'admettant pas que tout le travail fait par la commission ait
+été accompli inutilement, et cela pour attendre le projet du
+gouvernement qui ne sera pas prêt, avant longtemps. La Chambre s'émeut
+en présence de cette argumentation et repousse, par 310 voix contre 145,
+la demande d'ajournement du ministre. Mais celui-ci ne devait pas tarder
+à avoir sa revanche. En effet, dès le début, M. Grousset est monté à la
+tribune et, dans un discours très court, mais très décisif, il a
+démontré que le projet de ses collègues ne tenait pas debout au point de
+vue juridique. Force a été à la majorité de se de juger et de renvoyer à
+la commission ce projet mort-né.</p>
+
+ <p>C'est là encore un exemple à l'appui de ce que nous disions la semaine
+dernière sur la légèreté avec laquelle sont rédigées nos lois depuis
+quelque temps. Cette fois on s'est aperçu à temps de l'imprudence qu'on
+allait commettre; mais il n'en est pas toujours ainsi et plus d'une fois
+c'est à l'application seulement qu'on a reconnu la défectuosité des
+textes législatifs adoptés par le parlement. Sans mettre un frein à
+l'initiative des membres de la Chambre, car ceux-ci n'y renonceraient
+pas facilement, il serait possible d'éviter pareil inconvénient, au
+moins dans une certaine mesure. Il existe en France un corps constitué,
+le Conseil d'État, qui est censé renfermer les jurisconsultes de
+profession les plus autorisés. Pourquoi ne ferait-on pas intervenir
+cette assemblée dans la préparation des lois, ne fût-ce qu'à titre
+consultatif? Il y aurait là une garantie, que l'on ne semble pas assuré
+de trouver auprès de nos législateurs.</p>
+
+ <p>Un débat assez vif a eu lieu au sujet des manifestations qui ont eu lieu
+à Montmartre, à l'occasion de l'inauguration du monument du Sacré-C&oelig;ur.
+MM. Baudin, Ferroul et Duinay avaient déposé à ce sujet une demande
+d'interpellation. On connaît la thèse: le désordre a été causé par la
+police; s'il n'y avait pas eu d'agents, les manifestations auraient
+suivi leurs cours, paisiblement, et tout se serait passé le mieux du
+monde. Mais le malheur veut que lorsque ces citoyens inoffensifs se
+réunissent sur la voie publique, aussitôt des agents interviennent,
+frappent à tort et à travers et troublent ce calme parfait avec lequel
+les anarchistes témoignent ordinairement en public leurs convictions les
+plus chères. M. Constans a répliqué, et il l'a fait en termes qu'il
+n'est même pas nécessaire d'analyser, car on sait avec quelle énergie
+tranquille il démontre, toutes les fois que l'occasion s'en présente,
+que pour lui l'idée de république et de liberté n'entraîne nullement
+celle de désordre et de violence. Mais il a eu cette fois à opposer aux
+interpellateurs un argument de fait des plus piquants. La veille avait
+eu lieu une réunion à laquelle assistaient des anarchistes et des
+socialistes, deux groupes qui ne sont pas habitués à marcher d'accord.
+Il n'y avait là aucun de ces agents dont la présence ne fait qu'exciter
+les esprits et cependant, après quelques minutes de conversation, on en
+est arrivé à ce que M. Baudin appelle «les brutalités de la police.» On
+a échangé des coups et le combat n'a fini que faute de combattants,
+c'est-à-dire quand les orateurs, qui depuis longtemps avaient perdu
+l'illusion de pouvoir se faire entendre, ont manqué de chaises pour se
+les lancer réciproquement à la tête.</p>
+
+ <p>L'ordre du jour pur et simple demandé par le ministre de l'intérieur a
+été voté à l'énorme majorité de 435 voix contre 70.</p>
+
+ <p><b>L'agitation ouvrière</b>: <i>Les grèves</i>--Le succès qu'a eu la grève des
+omnibus ne pouvait manquer d'avoir des conséquences. Ce sont d'abord les
+ouvriers et employés de chemins de fer qui ont eu l'idée de profiter du
+mouvement de sympathie que les cochers et conducteurs des voitures
+publiques avaient provoqué dans la population parisienne. Il s'agissait
+ici également d'un service dont tous les voyageurs sont à même de
+reconnaître le caractère pénible et ceux qui en ont la charge pouvaient,
+comme leurs camarades des omnibus, espérer l'intervention de l'État.
+Mais ce n'est pas chose aisée que de mettre en mouvement un personnel
+considérable comme celui des chemins de fer, et dans lequel figurent des
+corps de métier dont les intérêts ne sont pas toujours d'accord. La
+tentative n'a pas réussi cette fois, et la crise grave qu'aurait amenée
+un arrêt dans les transports par voie ferrée a été épargnée au pays.</p>
+
+ <p>Les boulangers seront-ils plus heureux? A leur tour ils ont formulé
+cette menace terrible de la grève; mais, chose singulière, ce n'est pas
+en raison d'un défaut d'entente avec leurs patrons qu'ils ont songé à ce
+moyen redoutable de faire accepter leurs revendications. C'est aux
+bureaux de placement qu'ils en ont, et il est probable qu'ils ont
+raison, car les abus de ces intermédiaires ont été souvent signalés et
+reconnus. Mais est-il juste d'employer la grève pour réaliser une
+réforme qui peut être accomplie autrement? Dans une pétition
+comminatoire adressée à la fois à la Chambre et au conseil municipal,
+les ouvriers boulangers ont signifié qu'ils refuseraient le travail, si,
+dans un défiai de huit jours, les pouvoirs publics n'avaient pas pris
+les mesures nécessaires pour faire disparaître les bureaux de placement.
+Qu'arriverait-il si de pareilles sommations étaient écoutées? c'est à la
+Chambre et au conseil municipal lui-même de répondre. Mais, en admettant
+qu'on voulût y faire droit, le temps matériel manquerait, sans compter
+que, ce principe une fois admis, l'État serait tenu d'intervenir et
+deviendrait responsable des événements toutes les fois que son action
+serait réclamée, à tort ou à raison. Il y a là un abus, et ceux-là mêmes
+qui, dans la presse, sont le plus portés à soutenir les revendications
+ouvrières, ont estimé que les ouvriers boulangers faisaient fausse
+route.</p>
+
+ <p>Ce n'est pas tout: Lyon, qui se donne volontiers le titre de seconde
+capitale de la France, devait avoir, comme Paris, sa grève de voitures
+publiques. Le personnel des tramways a refusé le travail et, toujours à
+l'instar de Paris, on a vu les scènes déjà connues se renouveler:
+attroupements aux dépôts, menaces et voies de fait pour empêcher les
+voitures de sortir, etc... C'est un peu trop, et on commence à se
+demander si les institutions établies en vue d'assurer aux ouvriers la
+liberté et le bien-être ne menacent pas de tourner à la dictature. La
+faculté de la grève est légitime, car c'est le seul moyen pour le
+travailleur d'obtenir les satisfactions auxquelles il peut légitimement
+prétendre, mais c'est à la condition qu'il sera permis à ceux qui ne
+partagent pas les vues de leurs camarades de continuer le travail. Ce
+n'est pas là contester à l'ouvrier l'exercice d'un droit qui lui est
+cher avec raison, c'est le lui assurer, et si l'État doit intervenir,
+c'est uniquement pour garantir aux deux partis en présence, les
+grévistes et les travailleurs, la liberté à laquelle ils ont droit les
+uns et les autres.</p>
+
+ <p><b>Angleterre: le procès Gordon Cumming.</b>--La presse anglaise, qui est fort
+prudente toutes les fois que l'honneur national est en jeu--on ne
+saurait le lui reprocher si elle n'exagérait les accents de la vertu
+révoltée quand elle a à signaler quelque défaillance à la charge des
+autres nations--a parlé d'abord avec la plus grande réserve des tristes
+incidents de Tranby Croit. Un des officiers les plus en vue de l'armée,
+accusé de tricher au jeu, et cela à la table où le prince de Galles en
+personne tient la banque, c'était un simple «Baccara-case.» On en est
+revenu de cette appréciation un peu sommaire des choses, et, quand on a
+vu, par les révélations faites au cours du procès, que tout le monde
+sortait compromis dans cette affaire scandaleuse, un revirement s'est
+produit dans l'opinion et l'événement, qui était d'abord du domaine de
+la chronique, a pris une portée plus grave et a été jugé par tous dans
+ses conséquences politiques.</p>
+
+ <p>Certes, le peuple anglais est profondément attaché à sa monarchie et il
+serait absurde d'avancer que sa foi a été ébranlée; mais enfin le
+loyalisme gouvernemental a été mis à une rude épreuve, car, pour la
+première fois, le public était amené à juger l'héritier du trône et à se
+prononcer sur sa conduite. Or, si l'on se fonde sur les articles de la
+presse anglaise, le public a été vivement ému et a traduit ses
+impressions avec une sévérité que le prince n'a pas rencontrée en France
+même, où l'on pouvait cependant prendre sa revanche du dédain avec
+lequel sont dénoncés chaque jour, de l'autre côté du détroit, les vices
+dits français. Pendant que, dans notre pays, on se borne à sourire en
+soutenant--avec le souvenir d'Henri IV--que les princes bons vivants
+peuvent faire les meilleurs rois, les puritains d'Angleterre refusent
+d'admettre que le fils aîné de la reine cherche à se distraire des
+occupations toutes décoratives auxquelles le condamne la constitution.</p>
+
+ <p>Il faut l'avouer, d'ailleurs, il était pénible d'apprendre tout d'un
+coup que le prince porte dans ses malles, quand il voyage, tout
+l'attirail nécessaire pour improviser une partie de baccara et il ne
+faut pas trop s'étonner si cette révélation seule a suffi à ébranler
+quelque peu cette foi dans les traditions monarchiques qui jusqu'ici a
+caractérisé l'Angleterre.</p>
+
+ <p><b>Le partage de l'Afrique: le traité anglo-portugais.</b></p>
+
+ <p>--La lutte engagée entre l'Angleterre et le Portugal au sujet de leurs
+possessions en Afrique a pris fin. Le traité signé à Londres a été
+ratifié par les Cortès et bientôt, les dernières formalités accomplies,
+la convention deviendra exécutoire.</p>
+
+ <p>La ligne frontière des territoires respectifs des deux royaumes, au nord
+et au sud du Zambèze, demeure à peu près identique à celle qu'avaient
+tracée les négociateurs de l'an passé, à l'exception, naturellement, du
+crochet quelle doit décrire pour englober la vaste superficie concédée
+par delà le fleuve entre Tète et Jumbo. D'autre part, le Manicaland avec
+Mutassa, mais à l'exclusion du Massikessé, est définitivement attribué à
+l'Angleterre, en d'autres termes à la compagnie sud-africaine.</p>
+
+ <p>Une commission mixte, dont la composition n'a pas été encore arrêtée, se
+rendra sur les lieux pour procéder au tracé détaillé et définitif.</p>
+
+ <p>Chacune des deux puissances contractantes s'est engagée à reconnaître
+les concessions minières qui ont été légalement accordées sur son
+territoire ainsi qu'à respecter toutes les formes de la propriété
+privée. Tout litige relatif à des concessions ou domaines situés à
+trente milles de l'un ou l'autre côté de la frontière sera soumis, non
+pas à la juridiction ordinaire, mais à l'arbitrage. C'est là une sage
+précaution qui, vraisemblablement, ne sera pas inutile, car dans les
+possessions lointaines, là ou les droits des individus sont forcément
+mal définis, les conflits d'intérêts privés dégénèrent facilement en
+conflits internationaux. Il est donc prudent de convenir à l'avance
+qu'ils seront soumis à l'arbitrage, c'est-à-dire à une juridiction dont
+les sentiments de neutralité seront garantis.</p>
+
+ <p>La solution n'est évidemment pas avantageuse pour le Portugal, mais
+c'est une solution et le gouvernement de Lisbonne a trop besoin de repos
+pour mettre l'ordre dans ses affaires financières ou commerciales pour
+qu'on ne le félicite pas d'avoir écarté cette grosse question, même au
+prix de quelques sacrifices.</p>
+
+ <p><b>Nécrologie.</b>--Le contre-amiral marquis de Montaignac, ancien ministre de
+la marine.</p>
+
+ <p>Le vice-amiral Bosse, du cadre de réserve.</p>
+
+ <p>Le contre-amiral Guérin-Duvivier.</p>
+
+ <p>M. Bouthier de Rochefort, député de l'arrondissement de Charolles.</p>
+
+ <p>Le comte de Recullot, ministre plénipotentiaire sous l'empire, grand
+croix de la Légion d'honneur.</p>
+
+ <p>Mme Étienne, femme du sous-secrétaire d'État aux colonies.</p>
+
+ <br><br>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le poste d'avertissement.</b></p>
+
+ <h3>LE TRANSPORT DES CONTAGIEUX DANS PARIS</h3>
+
+ <p>Le conseil municipal de Paris s'est occupé cette semaine de la question
+de désinfection--désinfection des appartements, vêtements, linge,
+etc.--qui est si importante au point de vue de la santé publique. Déjà
+un grand pas avait été fait par l'établissement des stations de voitures
+pour le transport des contagieux.</p>
+
+ <p>Autrefois une mère, par exemple, qui avait à conduire à l'hôpital son
+enfant malade, sautait sans scrupule dans le premier fiacre qu'elle
+voyait passer. Il n'en est plus ainsi; la mère se rend à la station, et
+le directeur de cette dernière n'a plus qu'à se mettre au téléphone et à
+prévenir l'hôpital désigné:</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le brancard formant lit.</b></p>
+
+ <p>--La voiture des diphtériques sort; elle se rend rue Saint-Antoine, 28,
+où elle prend un enfant de cinq ans; elle sera à l'hôpital dans une
+heure et demie; prévenez l'interne de service qu'une opération est
+urgente.</p>
+
+ <p>--Vous avez l'ordonnance du médecin?</p>
+
+ <p>--Oui. La mère de l'enfant est venue me l'apporter elle-même.</p>
+
+ <p>Je ne vous apprendrai rien en vous disant que ce service est appelé à
+diminuer dans des proportions énormes la mortalité par la contagion des
+maladies infectieuses, maladies dont vous et les vôtres pouvez prendre
+les germes dans les voitures de place, les omnibus, les tramways.</p>
+
+ <p>Voici une mère accompagnée de son bébé. Elle hèle un cocher, saute en
+voiture. Cette voiture, une heure avant, conduisait à l'hôpital un
+enfant que le croup étouffait... Hélas! que de bébés respireront la mort
+dans cette voiture!</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le brancard formant fauteuil.</b></p>
+
+ <p>C'est à ces dangers que les stations de voitures pour le transport des
+contagieux doivent nous arracher.</p>
+
+ <p>Deux stations municipales à Paris: une, rue de Staël; l'autre, rue de
+Chatigny.</p>
+
+ <p>Dans chaque station, cinq ou six voitures affectées spécialement au
+transport des fiévreux, des varioleux, des diphtériques, etc.
+Présentez-vous au directeur de l'une de ces stations, avec l'ordonnance
+d'un médecin, et aussitôt une voiture est mise à votre disposition. Ou
+bien encore adressez-vous au commissaire de police de votre quartier; ce
+magistrat se chargera de prévenir le directeur de la station.</p>
+
+ <p>Les malades, couchés sur un lit, ou commodément installés dans un
+fauteuil, sont toujours accompagnés par une infirmière pendant le trajet
+de leur domicile à l'hôpital.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/007d.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La voiture.</b></p>
+
+ <p>Après chaque voyage, la voiture est désinfectée; elle est lavée avec une
+solution étendue de bichlorure de mercure. Inutile de vous dire que les
+voitures sont appropriées pour cela: ni étoffes, ni cuirs, ni sangles;
+les parois sont en tôle. Les matelas passent ou doivent passer, après
+chaque voyage, à l'étuve de désinfection.</p>
+
+ <p>Pour qui visite les deux stations qui relèvent de la «Ville de Paris»,
+jette les yeux sur les voitures, les écuries, les salles de
+désinfection, etc., tout parait installé dans les meilleures conditions.</p>
+
+ <p>La préfecture de la Seine a aussi des voitures spéciales pour le
+transport des contagieux. Ce service est assez bien organisé; il a donné
+déjà d'excellents résultats, bien que le budget qui lui est affecté soit
+très minime.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br><b>THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.--«Le Rêve», drame lyrique en<br>
+quatre actes, tiré par M. L. Gallet du roman d'Emile Zola, musique de M.
+Bruneau.<br> La scène du miracle, au 3e acte: l'évêque Jean (M. Bouvet)
+donnant<br> le baiser d'adieu à Angélique (Mlle Simonnet).</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009-small.png"><br><a href="images/009-large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+
+
+ <p>[Paroles]</p>
+
+ <div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Vous n'avez rien qu'un mot à dire,</p>
+<p class="i14"> Vous n'avez qu'à lever le doigt pour me détruire</p>
+<p class="i14"> J'attends vos ordres souverains.</p>
+<p class="i14"> J'ai voulu défendre ma cause,</p>
+<p class="i14"> Malgré ce qu'on m'a dit, Monseigneur, et je l'ose</p>
+<p class="i14"> Malgré ce que je crains!</p>
+<p class="i14"> Songez mon Dieu que si je l'aime,</p>
+<p class="i14"> Tout l'a voulu, les fleurs, les arbres, le ciel même!</p>
+<p class="i14"> Et quand j'ai vu que je l'aimais,</p>
+<p class="i14"> Je n'avais pas la force, hélas, de me reprendre!</p>
+<p class="i14"> N'est-ce pas, Monseigneur, vous allez me le rendre!</p>
+<p class="i14"> Vous voulez bien que nous soyons heureux!</p>
+</div></div>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"></p>
+
+ <p>Le Prix Thoirac.--<span class="sc">Vaudeville</span>: la <i>Femme</i>, comédie en trois actes, par M.
+Albin Valabrègue.</p>
+
+ <p>M. Thoirac, qui fut homme d'esprit et qui en son temps taquina la muse,
+je parle de la muse légère, celle que la Fable n'a pas admise sur le
+Parnasse, M. Thoirac a fondé un prix de 4,500 francs pour le
+Théâtre-Français: il est destiné à la meilleure comédie jouée dans
+l'année à la rue Richelieu. C'est l'Académie qui est chargée de le
+donner. Voici la première fois que l'illustre compagnie se prononce à ce
+sujet. Elle l'a adjugé à <i>Une Famille</i>, dont l'auteur est M. Lavedan.
+J'applaudis pour ma part à cette décision, et je félicite le jeune
+écrivain. Seulement je me demande comment et sur quoi messieurs les
+quarante peuvent appuyer leur verdict.</p>
+
+ <p>A quoi reconnaît-on la supériorité d'une comédie? en la comparant à sa
+voisine? Dans ce cas, les quatre mille cinq cents francs de M. Thoirac
+courent grand risque de se fourvoyer à l'exaltation d'une &oelig;uvre des
+plus médiocres. Cela dépend de la concurrence. Toutes les années ne sont
+pas également heureuses et le public pourrait s'étonner à bon droit de
+voir cette prime littéraire accordée à la médiocrité. On pourrait faire
+un report et attendre des moments meilleurs dans l'année suivante. Non,
+la volonté du donateur est formelle. Alors, quelles seront pour les
+juges les conditions qui décideront en faveur de l'ouvrage? Son succès?
+je le veux bien; mais le succès n'est pas toujours la consécration d'un
+talent littéraire. Messieurs les académiciens ont évidemment à décider
+d'une &oelig;uvre d'art, sans cela l'agent des auteurs dramatiques suffirait
+à résoudre le litige en consultant la recette. Sur quelles valeurs
+l'Institut, pris pour arbitre souverain, se décidera-t-il ses
+appréciations? Sur le style?</p>
+
+ <p>Certes, je fais grand cas pour ma part d'une jolie langue, purement,
+élégamment parlée, mais, j'en demande pardon aux écrivains, dont je vais
+probablement blesser les prétentions, le style est une qualité
+secondaire au théâtre. La forme ne prend de valeur que lorsqu'elle se
+met au service d'une pensée. Si elle n'est qu'un bavardage jouant
+habilement avec les phrases, plus préoccupée des mots que de l'idée,
+elle ne donne rien: stalactites autour d'une branche de bois mort. La
+pièce est avant tout dans les caractères, dans les situations. Le
+théâtre vit d'action et non de littérature. Le pauvre Sedaine, dont on
+jouait dernièrement la <i>Gageure imprévue</i> à la Comédie-Française, se
+souciait fort pieu de la langue. «Pour être brave, il ne faut qu'être
+homme et des armes», a-t-il dit quelque part. Et pourtant le
+<i>Philosophe</i> sans le savoir, écrit à la diable, est resté au répertoire;
+il compte même parmi les dix ou quinze pièces qui sont vivantes depuis
+Molière dans l'ancien Théâtre-Français.</p>
+
+ <p>M. Scribe était de cette école. Vous me direz que l'immortalité ne
+s'ouvrira pas pour M. Scribe. C'est probable. Si le passé lui a été
+complaisant, le présent ne lui est guère favorable. M. Scribe savait ses
+faiblesses, il en souriait même, non sans esprit. Un jour qu'il répétait
+une pièce rue de Richelieu, les conseillers écoutés de la maison, qu'il
+avait auprès de lui à l'orchestre, lui firent respectueusement une
+observation sur l'impropriété d'une expression. M. Scribe, tout entier
+au mouvement de la scène, laissa un instant ses voisins, monta sur le
+théâtre, coupa, allongea dans son dialogue, mit ses acteurs en place, et
+quand sa besogne d'auteur dramatique fut faite, quand il fut sûr de son
+effet scénique, il descendit dans la salle, reprit sa place à son
+fauteuil en disant à ses deux conseillers: «Et maintenant, à vous,
+Messieurs les académiciens.»</p>
+
+ <p>Le style lui paraissait chose secondaire; il avait si souvent réussi
+sans lui. Il lui fallait avant tout l'intérêt, la vie de la pièce. Il
+existe peut-être à l'Institut des auteurs dramatiques qui sont de cet
+avis et qui se souviennent du jugement singulier porté autrefois par
+l'Académie.</p>
+
+ <p>Elle eut à se décider, au dix-huitième siècle, sur cette question:
+quelle était la plus parfaite des pièces de Molière? Elle opina pour les
+<i>Femmes savantes</i>. Pour quoi? parce qu'elle jugea les <i>Femmes savantes</i>
+l'&oelig;uvre de style la plus remarquable de Molière.</p>
+
+ <p>C'était le goût du temps. L'Académie aurait pu admettre aussi bien le
+<i>Misanthrope</i>; mais l'esprit et la langue eurent gain de cause. Et
+l'<i>École des femmes</i> pourtant, cette &oelig;uvre d'une puissance de passion
+incomparable, et le <i>Tartuffe</i>, ce drame dont la profondeur dépasse tous
+les drames, que deviennent-ils dans tout ceci? Si la même question se
+posait aux immortels de nos jours, je doute qu'elle reçut la même
+réponse qu'au dix-huitième siècle. Ce n'est pas tout qu'une jolie prose,
+ou que des jolis vers, il faut en premier lieu, et je le répète, la
+pièce, attachante par la vérité des caractères, de plus entraînante par
+l'intérêt de son action. J'ai bien idée que le prix Thoirac soulèvera
+dans l'avenir le nombreuses discussions au sein de l'Académie. Pour la
+première fois les choses ont marché d'elles-mêmes et la <i>Famille</i> de M.
+Lavedan a triomphé sans rivalités. J'ai idée que dans l'année qui vient
+la question sera plus agitée.</p>
+
+ <p>Elle se posera entre le <i>Mariage Blanc</i>, de M. Jules Lemaitre,
+<i>Grisélidis</i>, de M. Silvestre, entre la comédie de M. P. Ferrier et
+celle de M. Boucheron. A qui le prix? Je vous répondrai quand le drame
+de M. Richepin, <i>Par le glaive</i>, aura paru. Le Théâtre-Français nous
+promet aussi le <i>Chemin de Damas</i> de M. Alexandre Dumas. Mais, quel que
+soit son succès, l'&oelig;uvre nouvelle du maître restera hors concours. Le
+prix Thoirac ne peut être donné aux membres de l'Académie, qui ont eu le
+bon goût de ne pas se faire juge et partie dans une telle question.</p>
+
+ <p>Le théâtre du Vaudeville, cédé à une direction qui a fait un bail de
+trois mois, nous a donné une comédie de M. Albin Valabrègue, dont le
+Palais-Royal a repris les trois actes si amusants de <i>Durand et Durand</i>.
+Ici nous ne sommes plus dans la fantaisie désopilante du quiproquo qui a
+fait la fortune de la pièce du Palais-Royal. M. Valabrègue touche
+sérieusement à la comédie sérieuse. Je doute qu'il y rencontre le même
+succès. Il y a de l'esprit et beaucoup dans cette nouvelle comédie à
+laquelle M. Valabrègue a donné pour titre: <i>La Femme</i>, mais ce sujet
+n'en est pas à sa première édition. <i>La Femme</i> est cet être honnête par
+excellence, inépuisable dans ses sacrifices, supérieur dans son
+abnégation et dans sa douleur, que rien ne détourne de son devoir, ni
+les fautes, ni l'indignité de l'époux, ni la trahison de l'amie qui lui
+vole les plus douces joies du bonheur domestique. C'est celle qui, après
+tant de luttes et de souffrances, reste toujours fidèle au devoir, et
+qui compte ramener à elle, par la force de la vertu, de l'abnégation, et
+par la puissance du pardon, le malheureux mari qui s'égare. C'est
+l'épouse, la mère de famille. La tendance morale de la comédie est des
+plus louables, malheureusement le public des théâtres, un peu fatigué de
+sa saison d'hiver, a écouté un peu distrait cette démonstration; mais à
+pièce d'été, critique d'été; n'appuyons donc pas plus qu'il ne faut sur
+les longueurs de cette comédie, aussi bien serions-nous ingrat envers
+elle. Car nous l'avons applaudie en maints endroits, et pour l'auteur,
+et pour ses interprètes: Mlle Cerny est charmante dans le rôle de Marie
+de Blauval; Mlle Brindeau, M. Dieudonné et M. Lérand ont été
+chaleureusement accueillis dans leurs personnages de Mme Tivolier, de M.
+de Blauval et de M. Tivolier.</p>
+
+ <p><span class="sc">M. Savigny.</span></p>
+
+ <br><br>
+
+ <h3>LES LIVRES NOUVEAUX</h3>
+
+ <p><i>Dieu</i>, par Victor Hugo, 1 vol. in-8°, 7 fr. 50 (Hetzel et Quantin,
+éditeurs).--Il est écrit que Victor Hugo ne cessera pas de nous étonner.
+Il n'y a pas à dire: ce ne sont pas ici des bribes, des fragments
+recueillis par des héritiers plus ou moins adroits, ou des admirateurs
+intempestifs. C'est bel et bien un poème de cinq mille vers, suivi,
+aussi fortement composé qu'aucun autre de Victor Hugo, une sorte de
+testament philosophique, où la pensée de Lucrèce a du plus d'une fois
+hanter l'écrivain. Il fut écrit à Jersey, dans l'exil, en 1855, deux ans
+après les <i>Châtiments</i>. C'est peut être l'un de ceux où le poète donne
+le plus de lui-même l'idée d'une personnalité gigantesque, en raison
+même de celle avec laquelle il se mesure. Car enfin, dans ces simples
+mots, dans ce titre: <i>Dieu</i>, par Victor Hugo, il y a quelque chose comme
+une accolade, sinon comme une revanche. Voltaire avait écrit sur le
+fronton d'une petite chapelle, à Ferney: <i>Deo erexit Voltaire</i>. Cela
+était une déclaration de principes, mais c'était surtout de l'orgueil.
+Victor Hugo a fait mieux, et quelque chose surtout de plus difficile. Il
+a construit le monument qui est beaucoup plus qu'une chapelle, une sorte
+de cathédrale, et il a créé à sa manière le dieu qu'il voulait qu'on y
+adorât.</p>
+
+ <p>Nous le connaissions déjà. Il nous l'avait déjà plusieurs fois défini,
+notamment dans William Shakespeare, où la prose lui a peut-être permis
+de donner à son affirmation une forme plus précise. Car il faut bien
+convenir qu'ici la poésie semble avoir singulièrement fait tort à la
+philosophie. En nous présentant dans un ordre ascendant les diverses
+idées que l'humanité s'est faites de Dieu, en commençant par l'athéisme,
+qui est la négation, il nous semble faire un étrange anachronisme.
+L'homme à son berceau, quelque grossière idée qu'il dût se faire de
+Dieu, ou, si l'on veut, de la force cachée qu'il sentait sans la
+comprendre, ne fut certes pas athée; et si l'on peut discuter de ce
+qu'il fut alors, en tous cas le scepticisme ne vint pas ensuite. Ce
+serait plutôt à la fin, avec le déisme, que la négation et le doute
+apparaissent, et ce serait alors, à ce moment de connaissance plus
+répandue, sinon plus profonde, que l'homme serait tenté de s'éloigner de
+ce que le poète croit la vérité. Mais qu'importe! Hugo, malgré tout, a
+fait &oelig;uvre de grand poète, et l'on n'a pas autre chose à lui demander.
+Bien difficiles seraient ceux qui ne s'en tiendraient pas pour
+satisfaits.</p>
+
+ <p>L. P.</p>
+ <br>
+
+ <p><i>Crispi, Bismarck et la triple alliance en caricature</i>, par John
+Grand-Carteret, 1 vol. in-12, 7 fr. 50 (Delagrave, 15, rue
+Soufflot).-Dédié aux amis de la caricature. Le succès de son Bismarck
+devait encourager M. John Grand-Carteret. Crispi, l'illustre Crispi,
+aujourd'hui d'ailleurs relégué dans «l'Armoire aux retraités», lui
+tendait véritablement les bras. Il n'y avait pas à résister, et le voici
+habillé de la belle manière. Mais par qui? le croira-t-on? surtout par
+les Italiens. Car il faut rendre cette justice à M. Crispi, qu'il s'est
+laissé caricaturer sous toutes les formes par les journaux de son
+pays... Les Italiens se sont souvenus de l'ancien révolutionnaire, et la
+campagne satirique menée contre lui a été chaude. On s'en rendra compte
+en parcourant le livre de M. Carteret, fort documenté à sa manière, car
+le document dessiné a bien son éloquence, il est même de tous le plus
+expressif, et, comme attribut de la satire, le crayon pourrait prendre
+la place du fouet sans inconvénient.</p>
+
+ <p><i>Quand on aime</i>, par Pierre Maël (1 vol. chez Firmin-Didot).--Sous ce
+titre plein de promesse: <i>Quand on aime</i>, Pierre Maël vient de publier
+une des &oelig;uvres les plus puissamment pensées et écrites qui soient
+encore nées de sa plume. On peut dire que l'auteur, sans dépouiller
+aucune des qualités de délicatesse et de grâce qui lui ont valu sa
+grande réputation, s'est attaché au contraire, à les corroborer d'une
+note de vigueur qui en rend le charme plus pénétrant. Dans ce récit,
+pris tout entier dans la vie ordinaire, l'étude des caractères est égale
+au relief saisissant des événements qui servent de trame à la fiction.
+La catastrophe finale, préparée avec un art infini, n'est cependant pas
+un «moyen». Elle vient au terme des faits avec la rigoureuse logique
+d'un syllogisme, et le lecteur l'y rencontre nécessaire au dénouement.</p>
+
+ <p>Tout est vrai dans ce livre, qui ne doit son charme et son intérêt qu'à
+la simplicité même et au naturel des faits.</p>
+
+ <p><i>Tout autour de Paris</i>, promenades et excursions dans le département de
+la Seine, par Alexis Martin (1 vol. in-16. Prix: 7 fr. 50, chez
+Hennuyer, éditeur, 47, rue Laffite).--Cet ouvrage est, en quelque sorte,
+la suite du livre que le même auteur a publié l'an dernier: <i>Paris,
+promenades dans les vingt arrondissements</i>, et que le ministère de
+l'instruction publique et le conseil municipal de Paris ont honoré d'une
+souscription.</p>
+
+ <p>On sait avec quel soin minutieux M. Alexis Martin a visité la capitale,
+avec quelle exactitude il a reproduit les physionomies de tous ses
+quartiers, avec quelle érudition il a raconté l'histoire de tous ses
+monuments et de toutes ses institutions.</p>
+
+ <p>Ce qu'il a fait pour Paris, il l'a fait également pour tout le
+département de la Seine, parcourant ses huits cantons, commune par
+commune, bourg par bourg, hameau par hameau, suivant la marche
+rationnelle d'un touriste curieux d'art, d'histoire, d'archéologie, de
+pittoresque; mais, sachant le prix du temps, il n'a pas laissé un coin
+inexploré.</p>
+
+ <p>De nombreuses illustrations, véritables petits tableaux de la vie
+moderne, sont dues aux crayons de nos premiers artistes, MM. Boutigny,
+Charpin, Deroy, Geoffroy, G&oelig;neutte, Hoffbauer, F. Lix, P. Merwart,
+Touchemolin, etc., et gravées par les maîtres du burin, MM. Hotelin,
+Rousseau, Moller, Quesnel, Berveiller, etc. L'attrait qu'elles ajoutent
+au livre est augmenté par une suite de plans, de vues panoramiques et de
+cartes d'une exactitude rigoureuse et d'une clarté parfaite. Une table
+des noms cités et un index alphabétique rendent toutes recherches
+promptes et faciles.</p>
+
+ <p><i>L'Escrime et le Duel</i>, par C. Prévost et G. Jollivet, un beau vol. orné
+de figures (librairie Hachette). <i>L'Escrime et le Duel</i>, le dernier
+livre paru dans la bibliothèque des sports de la maison Hachette, est
+signé de deux noms compétents. M. Prévost, l'excellent professeur que
+l'on sait, enseigne aux jeunes gens l'art de se comporter le mieux
+possible sur la planche comme sur le terrain. Ses leçons théoriques
+complètent à merveille l'enseignement de la salle. M. Jollivet donne à
+tous ceux qui peuvent être mêlés à une affaire d'honneur des conseils
+utiles, et il indique les derniers usages requis en matière de duel.</p>
+
+ <p>Ce livre essentiellement pratique sera le <i>vade mecum</i> de la jeune
+génération.</p>
+
+ <p><i>Le Fada</i> c'est-à-dire, en provençal, l'homme hanté par les fées, le
+rêveur, tel est le titre du nouveau roman de Zari publié illustré dans
+le journal de la librairie Firmin Didot le mois dernier et qui paraît
+aujourd'hui en volume.</p>
+
+ <p>C'est une &oelig;uvre pleine de passion et de poésie. La description des
+sites et des monts de la Provence s'y trouve tracée par un esprit qui
+aime la vérité; l'analyse psychologique de chacun des personnages qui y
+vivent est présentée avec charme et autorité. C'est à ces deux qualités
+que M. Zari doit en partie d'avoir pris place, dès ses débuts, parmi nos
+romanciers contemporains les plus distingués.</p>
+
+ <p>De ce récit qui a pour décor le ciel bleu, les montagnes, les bois de
+pins, s'exhalent les senteurs enivrantes du pays du soleil: il est dédié
+au poète Mistral.</p>
+
+ <p><i>Albums de Crafty: les chevaux</i>. 3 fr. 50 (Plon, Nourrit,
+éditeurs.)--<i>Du choix d'un cheval, la Tonte de Coco, Remonte pour la
+chasse, les Débuts d'un gentleman aux courses, le Concours hippique, Ma
+dernière culbute,</i> etc., etc., tels sont les sujets de ces amusants
+dessins enlevés avec une verve endiablée et soulignés de légendes
+narquoises où l'esprit n'exclut pas la science hippique, du moins autant
+qu'un profane en peut juger.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"><br><b>La machine volante de M. Ader.--D'après le croquis d'un
+témoin oculaire de l'expérience.</b></p>
+
+ <br><br>
+
+ <h3>NOS GRAVURES</h3>
+<br>
+ <h4>LA CATASTROPHE DE M&OElig;NCHENSTEIN</h4>
+
+ <p>M&oelig;nchenstein est à peu de distance de Bâle, c'est un but de promenade
+situé à l'entrée de la vallée de la Birse, au pied des dernières
+collines du Jura. On s'y rend en quelques minutes en chemin de fer.
+Dimanche dernier, 11 juin, à propos d'une fête champêtre, plusieurs
+Sociétés chorales des environs et de nombreux promeneurs prenaient le
+train de 2 heures 15 minutes. Ce train, composé de un fourgon, un
+wagon-poste et neuf grands wagons genre américain pour les voyageurs,
+était traîné par deux locomotives. A peu de distance de la gare de
+M&oelig;nchenstein la voie traverse la Birse, petite rivière canalisée en cet
+endroit, sur un pont en fer de 21 mètres de long.</p>
+
+ <p>A peine la première machine arrivait-elle à l'extrémité du pont, que
+celui-ci se rompit brusquement. Les deux locomotives et les quatre
+premiers wagons tombèrent dans la rivière; le cinquième, un wagon mixte
+de 1re et 2e classes, éventré par un bout, restait suspendu à moitié sur
+la culée du pont. On a retiré, au moment où paraissent ces lignes, près
+de soixante-dix cadavres; il en reste encore beaucoup enfoncés sous les
+débris au fond de la rivière; il y a en outre une centaine de blessés
+dont plusieurs très grièvement. En examinant nos gravures, faites
+d'après les photographies prises peu après l'accident, on voit que le
+tablier du pont s'est rompu vers la culée arrière, et que c'est la
+poutre de droite (ces mots étant pris en considérant la voie dans le
+sens de la marche du train) qui a du céder la première. La rupture a eu
+lieu au moment où toute la longueur du pont était occupée par les deux
+machines et quatre wagons; il supportait sa charge maximum.</p>
+
+ <p>On voit que la première machine est tombée sur la rive opposée, les
+roues en l'air, ce qui indique bien que la poutre de droite a cédé
+d'abord; la rupture s'est ensuite achevée complètement. On voit la
+seconde machine tombée sur ses roues; les autres wagons se sont broyés
+en se précipitant les uns sur les autres et ont été entraînés au fond de
+la rivière. Le frein automatique dont était muni le train a dû
+fonctionner aussitôt la rupture de la conduite qui règne sous le train,
+ce qui explique que les derniers wagons sont restés sur la voie.</p>
+
+ <p>A qui attribuer la responsabilité d'une aussi épouvantable catastrophe?
+Le pont avait, nous dit-on, été construit il y a peu de temps par la
+maison Eiffel avec des fers allemands; il est inadmissible que les
+ingénieurs n'aient pas employé la section nécessaire pour la résistance
+à supporter; mais ce qui est possible et même probable, c'est que les
+fers aient été de mauvaise qualité.</p>
+
+ <p>Une pareille catastrophe ne serait pas possible en France, car les ponts
+y sont l'objet d'une attention toute particulière. Après leur
+construction, prévue pour des machines locomotives pesant 15 ou 18
+tonnes, ils sont essayés avec une charge quadruple de celle qu'ils
+doivent supporter d'abord au repos, puis à des vitesses allant jusqu'à
+60 kilomètres à l'heure. En outre, une visite minutieuse a lieu tous les
+ans et les pièces défectueuses sont immédiatement remplacées.</p>
+
+ <p>G. M.</p>
+<br>
+ <h4>LE «RÊVE»</h4>
+
+ <p>Il semble, depuis quelque temps, qu'un renouveau s'étend, au théâtre,
+sur les &oelig;uvres qui touchent à la religion. Sans parler de <i>Jeanne
+d'Arc</i>, nous avons eu cette année le <i>Noël</i>, de Maurice Bouchor, et la
+<i>Grisélidis</i>, de MM. Armand Silvestre et Morand. Voici que le <i>Rêve</i>, à
+l'Opéra-Comique, nous emmène encore dans le pays du mysticisme et de
+l'extase. Sommes-nous plus pieux? ou bien devons-nous cette renaissance
+des sentiments chastes et chrétiens aux excès même du naturalisme? Il
+est curieux, en tout cas, de voir que le chef de cette dernière école,
+M. Zola, devra l'un de ses meilleurs succès au théâtre, à l'&oelig;uvre que
+MM. Gallot, pour les vers, et Bruneau, pour la musique, ont écrite
+d'après son plus pur roman.</p>
+
+ <p>On connaît le sujet du <i>Rêve</i>. Angélique, dans la demeure qu'elle habite
+avec ses parents, Hubert et Hubertine, près de la vieille cathédrale, se
+perd dans des songes infinis et délicieux: elle croit entendre les voix
+des saintes. Elle rêve aussi d'épouser un prince Charmant. Le prince,
+serait-ce Félicien qui, par amour pour elle, et pour se rapprocher
+d'elle, s'est donné comme peintre verrier, tandis qu'il est le fils de
+l'évêque Jean de Hautec&oelig;ur?... L'évêque, qui eut cet enfant avant
+d'entrer dans les ordres, le destine au sacerdoce. Il s'oppose au
+mariage. Angélique en est désolée, au point qu'elle en va mourir.
+Félicien fait une dernière tentative auprès de son père, et l'adjure de
+sauver Angélique. L'évêque vient donner l'extrême-onction à la
+mourante... Il invoque Dieu, en ajoutant sa devise: «Si Dieu veut, je
+veux». Un miracle se produit. Angélique se ranime. L'évêque, convaincu
+par Dieu, la conduit à l'église et la marie à Félicien. Le rêve
+d'Angélique est accompli. Mais les saintes la rappellent auprès d'elle,
+et elle expire, heureuse, entre les bras de son époux.</p>
+
+ <p>La gravure que nous publions reproduit la scène même du miracle. En
+regard de notre gravure, nous donnons une des plus jolies pages de la
+partition, grâce à l'amabilité des éditeurs, MM. Choudens et Cie.</p>
+
+ <p>Ad. Ad.</p>
+<br>
+ <h4>LA MACHINE VOLANTE DE M. ADER</h4>
+
+ <p>Personne n'a rien vu, personne ne sait rien; mais l'<i>Illustration</i> a des
+amis partout. L'un d'eux se trouvait à la chasse aux environs de Paris
+lorsqu'à travers la feuillée il aperçut une chose de forme étrange ayant
+l'aspect d'un énorme oiseau de couleur bleuâtre. Impossible d'approcher,
+une clôture le séparait du parc particulier enclavé dans la forêt ou se
+trouvait, la machine en question. Ce ne pouvait être qu'une machine à
+voler assurément. Notre ami est quelque peu dessinateur et ingénieur, il
+nous communiqué le croquis qu'il n'a pu faire qu'à distance, mais qui
+est aussi exact que possible. Informations prises, il paraît que
+l'inventeur est M. Ader, l'ingénieur électricien bien connu par ses
+nombreux appareils téléphoniques, et que la machine a volé réellement
+pendant quelques centaines de mètres, s'élevant à 15 ou 20 mètres de
+haut et se dirigeant dans l'espace. Nous ne reprendrons pas la liste des
+tentatives faites dans cet ordre d'idées; plusieurs livres ont été
+publiés là-dessus et notamment ceux de notre ami Gaston Tissandier sont
+trop répandus pour qu'il soit nécessaire d'insister.</p>
+
+ <p>La machine que nous voyons se compose de deux grandes ailes articulées,
+de 15 mètres d'envergure environ, et d'une hélice s'appuyant sur
+l'extrémité d'une sorte de cône formant le corps de l'oiseau et
+renfermant le mécanisme et le voyageur. Le tout serait, en étoile de
+soie recouvrant une carcasse légère en osier ou aluminium.</p>
+
+ <p>Le nom de l'inventeur de cet oiseau volant serait une garantie en faveur
+de la réussite possible. Qu'on nous permette cependant quelque doute. La
+machine, nous assure-t-on, a parcouru une certaine distance: 100, 200,
+mettons 400 mètres. Mais est-elle capable de continuer ainsi pendant,
+plusieurs heures sans avoir recours à une installation fixe pour changer
+ou rechanger le moteur qui la fait man&oelig;uvrer? Car tout est là: quel est
+le moteur? L'inventeur, électricien émérite, qui a étudié cette science
+nouvelle à fond, a dû s'adresser à son élément favori: l'électricité.</p>
+
+ <p>Mais les accumulateurs sont impossibles à cause de leur poids; les piles
+ne donnent des courants puissants que pendant peu de temps, et encore
+ont-elles un poids fort peu négligeable.</p>
+
+ <p>Aussi, jusqu'à nouvel ordre, jusqu'au jour où nous aurons assisté à une
+expérience concluante, où on nous aura montré le générateur de la force
+employée, nous resterons sceptique et croirons, seulement à cause de la
+haute personnalité de l'inventeur, que si la machine dont notre ami a pu
+faire un croquis peut en effet marcher, c'est pendant très peu de temps.</p>
+
+ <p>G. M.</p>
+<br>
+ <h4>VENTE ADRIEN MARIE</h4>
+
+ <p>Parmi les grandes ventes qui auront intéressé les amateurs, cet hiver,
+celle d'Adrien Marie comptera pour une des plus importantes. C'est tout
+l'atelier du maître illustrateur qui va être dispersé par suite de sa
+fin prématurée; c'est la collection complète des originaux qu'il
+conservait précieusement, des études accumulées en de longues années de
+labeur, que le public va être appelé à se disputer.</p>
+
+ <p>A l'encontre de ce qui se passe souvent chez les peintres dont les
+ouvrages se sont dispersés au fur et à mesure de la production,
+l'atelier d'Adrien Marie peut être considéré comme la gaine, le
+portefeuille, renfermant le plus parfait de son &oelig;uvre.</p>
+
+ <p>Les publications illustrées l'ont reproduit, répandu, popularisé. Pour
+le retrouver avec le caractère particulier de l'artiste, il faut l'aller
+chercher dans ces cartons, dans ces panneaux, dans ces cadres, sur
+lesquels les collectionneurs vont se précipiter.</p>
+
+ <p>Exposition et vente vont être le couronnement d'une carrière bien
+remplie. Adrien Marie apparaîtra, dans les diverses phases de son grand
+talent, ce qu'il était avant tout, un crayon ou un pinceau très fin,
+très précis, très coloré.</p>
+
+ <p>Ici, à l'<i>Illustration</i>, si nous étions instinctivement tentés de donner
+le pas à son crayon, à sa plume, nous aurions cent et cent témoins à
+invoquer dans la merveilleuse galerie de ses dessins. Ce serait le cas
+ou jamais de mettre à son plan l'art graphique, dont les difficultés
+sans nombre n'ont jamais été vaincues avec plus de virtuosité, plus de
+savante ingéniosité.</p>
+
+ <p>Mais, parce que la réputation du dessinateur a été considérable,
+s'ensuit-il que sous d'autres formes l'artiste n'ait pas également
+triomphé? Voilà justement ce que la réunion de l'atelier d'Adrien Marie
+va établir. Tableaux, aquarelles, pastels, sont à nos yeux d'une valeur
+documentaire et d'une valeur d'interprétation indéniables. Entre des
+études à l'huile où l'on suit pas à pas la progression d'un talent
+consciencieux et habile, ressortent vivement de jolies notes,
+impétueuses, pleines de vigueur et d'audace, comme dans ce tableau
+malheureusement inachevé, représentant une <i>Jeune mère allaitant son
+enfant</i> ou dans le <i>Jardin</i>. Ce sont là des morceaux bien curieux, d'une
+facture large, puissante et douce, devant attirer l'attention des
+acheteurs, s'ils ne se sont pas trop dégarnis au passage des aquarelles
+et des pastels.</p>
+
+ <p>A propos des aquarelles, dont le succès ne peut manquer d'être énorme,
+je signalerai quelques cadres d'un travail bien curieux. Adrien Marie
+s'est servi pour les exécuter--études du concours hippique, sortie du
+salon, etc.,--d'un procédé bien personnel, et où tout autre, moins
+expert, se serait rompu les os; on remarquera que ce sont plutôt des
+dessins que des aquarelles; dessins à l'encre, rehaussés de couleurs à
+l'eau, de gouache, et même de peinture à l'huile. L'ensemble produit un
+effet étonnant.</p>
+
+ <p>Le catalogue est fait pour donner satisfaction à tous les désirs; s'il
+comprend des numéros à sensation, capables de susciter les enchères les
+plus vives, il mentionne également une quantité de morceaux moins
+importants dont le public pourra s'enrichir sans se ruiner. Cela est bon
+à dire, car combien existe-t-il de ventes dont les musées et les grosses
+galeries peuvent seules s'approcher!</p>
+
+ <p>Le catalogue comporte environ 350 numéros qui feront défiler, à côté des
+compositions hors ligne où Adrien Marie excellait, des tableaux,
+aquarelles ou dessins, représentant soit à peu près tout le théâtre
+contemporain, soit des vues et des scènes pittoresques de Venise ou de
+Londres, soleil et brume, de la Bretagne ou de Paris, des études de
+chevaux extraordinairement justes qui feront les délices des sportmen,
+des paysages, des marines, des personnages de toutes sortes, depuis des
+<i>Souvenirs de l'Exposition de 1889</i> jusqu'à une <i>Cérémonie dans la
+galerie des glaces</i>, au palais de Versailles.</p>
+
+ <p>La galerie Georges Petit sera certainement envahie la semaine prochaine,
+et si chaque amateur présent se laisse gagner par le talent sympathique
+de notre pauvre collaborateur, autant que par l'idée que deux petits
+orphelins attendent le produit de cette vente pour assurer leur
+existence, eh bien, moi, qui connais mes Parisiens, et du côté du c&oelig;ur
+et du côté du goût, je prédis que la recette sera fructueuse.</p>
+
+ <p><span class="sc">Edmond Renoir.</span></p>
+
+ <p>P.-S.--Exposition et vente à la galerie Georges Petit. Exposition
+particulière par invitations délivrées par M. Georges Petit, expert, M.
+Paul Chevallier, commissaire-priseur, ou dans nos bureaux, lundi
+prochain, 22 juin; exposition publique le lendemain mardi 23 juin. Vente
+publique, aux enchères, mercredi 24 et jeudi 25 juin.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012.png"></p>
+
+ <h2>CHARGÉ D'ÂME</h2>
+
+ <h4>Roman nouveau, par Mme JEANNE MAIRET</h4>
+
+ <h4>Illustrations d'ADRIEN MOREAU</h4>
+
+ <p class="mid">Suite.--Voir notre dernier numéro.</p>
+<br>
+ <h4>III</h4>
+
+ <p>Marthe n'avait jamais eu d'amie intime à qui tout dire; ses compagnes
+n'avaient guère été pour elle que des compagnes. C'est peut-être ce qui
+expliquait que, dès sa première jeunesse, elle avait pris l'habitude de
+tenir un journal. Très réfléchie, aimant à se rendre compte de ses
+propres sentiments, de ses pensées, elle se laissait aller à écrire avec
+abandon, avec une sincérité absolue. Elle appelait cela faire son examen
+du c&oelig;ur. Souvent, lorsque toute la maisonnée dormait profondément,
+Marthe prenait dans son secrétaire un livre à serrure qui ne s'ouvrait
+que pour elle. Au fond d'un meuble bien fermé plusieurs volumes
+semblables contaient tous les menus faits, les pensées fugitives de ses
+jeunes années. Parfois, elle en ouvrait un au hasard. Elle y retrouvait
+des événements qui, au moment, avaient semblé très importants et dont le
+souvenir s'était effacé, des enthousiasmes restés sans lendemain, de
+gros chagrins d'enfant qui, de loin, faisaient sourire, des ébauches de
+petits romans dont le premier chapitre seul avait été écrit, des
+jugements absolus comme le sont les jugements de la dix-huitième année,
+et dont elle rougissait. Mais elle gardait quand même tous ces cahiers;
+elle y apprenait à se connaître un peu, à y puiser de l'indulgence pour
+ceux qui, à leur tour, mûrissent lentement, font preuve d'intolérance,
+de violence ou d'inconséquence, comme les fruits sont rèches et acides
+avant l'heure de la maturité... Elle y apprenait aussi à être patiente
+avec elle-même, et à ne pas désespérer lorsqu'elle se surprenait en
+flagrant délit d'orgueil ou d'intolérance.</p>
+
+ <p>Un soir, lorsque sa s&oelig;ur dormait déjà d'un sommeil d'enfant las de
+courir, Marthe prit son journal.</p>
+
+ <p>Mardi, 30 juin.</p>
+
+ <p>... «Et la dernière date est du 16, le jour où, après une nuit blanche,
+après avoir beaucoup lutté, beaucoup prié, j'avais résolu d'accueillir
+Edmée, de la traiter en s&oelig;ur.</p>
+
+ <p>«Puis, plus rien. Ce n'est pas la paresse, ce n'est même pas la vie un
+peu évaporée que nous menons depuis plus d'une semaine, qui m'ont
+empêchée d'écrire, c'est plutôt que je ne voyais pas bien clair en moi,
+que je ne tenais peut-être pas à y voir clair.</p>
+
+ <p>«Au moment où cette enfant est entrée dans ma vie, je songeais à changer
+cette vie radicalement; je commençais à me dire tout bas, très bas, en
+tremblant: «J'aime!» La fierté, qui me rendait silencieuse et un peu
+froide auprès de Robert, qui me raidissait, qui me mettait sur la
+défensive dès que sa mère voulait me parler de lui, se fondait peu à
+peu--et que j'en étais donc heureuse! Je craignais de n'être pas aimée
+comme je voudrais être aimée, d'être épousée surtout par raison, parce
+que ce mariage, aux yeux de tous les nôtres, aux yeux du monde, semblait
+tout indiqué. Depuis quelques mois cette crainte s'effaçait tout
+doucement, délicieusement. A Paris, je ne sais comment cela s'est fait,
+mais Robert et moi nous nous rencontrions à tout moment. Lorsqu'il
+entrait dans notre petit salon, ses yeux brillaient, ses lèvres
+souriaient. Il était heureux de se trouver à côté de moi. Certes, il ne
+se posait pas en amoureux; tous deux nous savions trop que depuis des
+années on nous destine l'un à l'autre; mais il causait à c&oelig;ur ouvert,
+en camarade, en ami dévoué, presque tendre. Si j'admirais un tableau,
+une pièce de théâtre, un livre, il se trouvait que lui aussi en était
+enthousiasmé. Son travail m'intéresse; je lui ai été un peu utile, j'ai
+lu quelques ouvrages allemands à son intention, j'ai pris des notes. Un
+jour il s'est écrié: «Quel bonheur de travailler avec vous, Marthe--je
+vois mieux avec vos yeux qu'avec les miens!» Et subitement j'ai eu comme
+une vision d'une vie très unie, très heureuse, un peu sérieuse
+peut-être, mais pleine de tendresse et d'une grande douceur. Ce jour-là,
+il a gardé ma main dans la sienne un peu longuement, et je n'ai pas
+songé à la retirer. C'est que nous sommes de si vieux amis, presque
+frère et s&oelig;ur. Ah! voilà... l'affection fraternelle est une chose fort
+douce, mais elle ne suffit pas; du moins, elle ne me suffirait pas.</p>
+
+ <p>«Et, depuis ce moment, je sens que je l'aime, que je l'aime avec toute
+la force de ma nature, avec emportement. Je m'observe pour ne pas le
+laisser voir, et cette crainte, la crainte surtout d'aimer plus qu'on ne
+m'aime, me rend froide, contrainte, mal gracieuse. Et pourtant...</p>
+
+ <p>«Sa mère a dû lui raconter notre conversation. Hier, pour la première
+fois, nous nous sommes trouvés seuls un instant. Après le déjeuner--nous
+étions assez nombreux--il s'agissait d'étudier le jardin au point de vue
+d'un <i>lawn-tennis</i> dont Edmée a envie. Ce jeune officier, Georges
+Bertrand, camarade de Robert et qui ne me plaît qu'à moitié, avait
+entraîné ma s&oelig;ur et les autres invités d'un côté, Robert et moi nous
+examinions la pelouse même. Subitement, il me dit avec une sorte de
+résolution presque dure dans les yeux et dans le son de la voix:</p>
+
+ <p>«--Marthe, ce n'est digne ni de vous ni de moi de rester dans une
+situation fausse. Nous nous voyons, nous agissons comme si... comme si
+rien n'avait été convenu. Et cependant nous devons nous marier un jour,
+n'est-ce pas vrai?»</p>
+
+ <p>«Je me sentais glacée... Pourquoi? Quel démon est-ce qui me rend ainsi
+froide, au moment même où, chez moi, le c&oelig;ur déborde? C'est que
+peut-être attendais-je de lui une certaine vibration dans la voix,
+quelque chose qui m'eût crié bien plus que les paroles: «Mais vous ne
+voyez donc pas que je «vous aime!»</p>
+
+ <p>«Avant de répondre, je me détournai un peu pour cueillir une rose, et ce
+fut sans un tremblement dans la voix, que je dis enfin:</p>
+
+ <p>«--Écoutez-moi, Robert; je ne veux pas d'engagement. Interrogez-vous
+comme je m'interroge moi-même. Avant la fin de l'été, ou nous nous
+séparerons bons amis, ou nous nous marierons. Jusque-là, restons libres,
+absolument libres. Si l'un de nous dit à l'autre: «Je ne vous aime pas
+comme je «voudrais vous aimer», prenons l'engagement de ne sentir que de
+la reconnaissance; la pire déloyauté serait d'accepter le mariage sans
+amour.»</p>
+
+ <p>«Robert me regarda longuement. Il semblait chercher sur mon visage
+quelque chose qui ne s'y trouvait pas; comme tout à l'heure j'écoutais
+le son de sa voix pour y démêler un tremblement que je n'entendis guère.
+Je me sentis de marbre, tant l'effort de me dominer était grand. Il me
+semblait à ce moment qu'il y aurait presque une déloyauté à lui laisser
+entrevoir combien je l'aimais. Il eut un soupir ou de découragement ou
+d'impatience, je ne sais lequel. Alors, comme dépité, il me dit:</p>
+
+ <p>«--J'admire votre calme, votre bon sens... Restez libre. Quant à moi,
+jusqu'au jour où vous m'aurez dit: «Je ne vous aime pas», je me tiendrai
+pour votre fiancé...</p>
+
+ <p>«--Non, non, ce ne serait pas juste!</p>
+
+ <p>«Je tremblais d'émotion, et ma voix sonnait étrangement à mes propres
+oreilles. Peut-être entrevit-il que mon calme n'était que tout
+extérieur.</p>
+
+ <p>«--Comme il vous plaira, Marthe...</p>
+
+ <p>«--Et que personne ne se doute...</p>
+
+ <p>«--Personne ne se doutera... Du reste, ajouta-t-il avec amertume, il
+serait difficile, d'après votre attitude, de croire que nous songions à
+une intimité autre que celle de vieux camarades.»</p>
+
+ <p>«Ce sont là d'étranges fiançailles. On dirait plutôt une sorte de lutte
+entre deux volontés. Et, cependant, malgré tout, je suis heureuse. Il
+m'a semblé aussi que, depuis notre explication, Robert est plus à son
+aise. Cet homme, dont la jeunesse absorbée et sérieuse avait toujours
+manqué d'élan, semble vouloir se rattraper. Il se donne des vacances
+pleines et entières et il a l'air d'en jouir comme un écolier. Sa mère
+rayonne. Je suis toute contente de l'atmosphère de joie qui nous
+environne et je rajeunis aussi. J'ai envie de chanter, de courir, de
+faire mille extravagances. Je ne me reconnais plus, et tante Rélie
+elle-même, me voyant si contente, pardonne presque à Edmée, car c'est à
+l'arrivée de ma petite s&oelig;ur qu'elle attribue ce changement subit.</p>
+
+ <p>«Et, certes, Edmée y est bien pour quelque chose, sa jeunesse en fleur
+remplit l'air de joie, bouleverse la tranquillité un peu somnolente du
+vieux château, il lui faut du mouvement, du bruit, de l'imprévu; ce
+n'est pas une contemplative, certes, et son enthousiasme pour la
+campagne serait vite épuisé si, pour elle, la campagne ne représentait
+pas autre chose que les soins d'une basse-cour, les travaux des champs,
+ou même le jardinage. Elle n'a rien de la paysanne. En revanche, la vie
+de châtelaine lui agrée parfaitement, du moins pour le moment. Mme
+d'Ancel l'a prise en affection, de suite--comme tout le monde du
+reste--et complote avec elle des parties à Trouville, des chevauchées
+jusqu'à la forêt de Touques, des sauteries, que sais-je encore? Robert
+se trouve connaître un certain nombre de jeunes gens des environs et des
+différentes stations de bains de mer, et ces jeunes gens vont droit à ma
+petite s&oelig;ur comme les papillons à la lumière. Ce quelque chose qui
+attire, ce don mystérieux qui ne tient même pas à la beauté, ce charme
+particulier de la femme éternellement adorée, cette chose enfin que je
+n'ai pas, elle la possède à un degré qui fait presque peur. Les paysans,
+qui respectueusement me saluent, se retournent pour la regarder; les
+animaux eux-mêmes subissent ce magnétisme curieux qui est en elle, les
+oiseaux ne s'envolent pas à son approche, les chiens mendient ses
+caresses. Partout, et pour tous, elle est la souveraine, l'être aimé,
+adoré. Je ne sais si elle a pleinement conscience de son pouvoir; elle
+en est certainement heureuse, elle en joue un peu, en véritable enfant.
+Si, par hasard, elle semble tentée d'en abuser--cela lui arrive avec le
+capitaine Bertrand, par exemple--et si je lui fais un brin de morale,
+elle se jette dans mes bras, me jure qu'elle sera sage à l'avenir. Elle
+est de ces pénitentes qui, grâce à une confession passée, sûres de
+l'absolution à venir, continuent à pécher avec une désinvolture
+parfaite. Elles s'y croient presque autorisées.</p>
+
+ <p>«Mais elle est si enfant, ma petite Edmée! si affectueuse, si pleine de
+reconnaissance pour la tendresse que je lui prodigue, si caressante
+aussi! comment ne pas tout lui pardonner? Tante Rélie m'a dit, l'autre
+jour, à ce propos: «Caressante? Oui, certes; ma chatte aussi, seulement
+elle se caresse à moi, ce qui est tout différent. C'est bien comme cela
+qu'Edmée te caresse, «va!» Malgré cette sévérité de jugement, tante
+Rélie se laisse tout de même prendre aux enchantements de la magicienne.
+Je ne crois pas Edmée extraordinairement intelligente, je doute que les
+grands problèmes du bien et du mal sur la terre, de l'immortalité de
+l'âme ou même de la question sociale, aient jamais beaucoup troublé son
+sommeil d'enfant. Mais pour les choses de la vie elle est très fine.
+Puis elle veut être aimée de tous et toujours, et elle a mille façons
+d'arriver à ses fins. Elle a de suite flairé en tante Rélie une nature
+d'artiste qui, à défaut de crayons et de couleurs, fait avec son
+aiguille de pures merveilles. Edmée sait peut-être ourler un mouchoir et
+encore n'en suis-je pas bien sûre, mais elle a demandé avec un sérieux
+imperturbable à ma tante de l'initier aux secrets de cette broderie
+délicate et compliquée dont elle fait des draperies, des meubles
+entiers, des choses exquises, trop belles à mon gré pour qu'on ose
+carrément s'en servir. Il a fallu montrer à cette novice enthousiaste
+les vieilles chasubles, les ornements d'église ramassés à grand'peine
+chez les brocanteurs: «Seulement, s'écria-t-elle, vous n'en direz rien à
+M. le curé, lui qui admire naïvement ce que je fais, s'il pouvait se
+douter!» Et la petite de répondre gravement: «Ce serait trahir le secret
+professionnel, puisque j'aspire à être votre élève!» Tante Rélie, quand
+elle se met à douter de quelque chose, a une façon toute particulière de
+renifler; elle renifla un peu bruyamment en marmottant: «Ce petit masque
+se moque de moi.» Mais le «petit masque» sage comme une image s'appliqua
+pendant une grande heure à apprendre un point, tout en causant d'une
+façon très sensée, de tenais un livre à la main pendant la séance, et
+j'avais peine à tenir mon sérieux. La sévérité de ma tante fondait,
+fondait à vue d'&oelig;il. Cette heure de patience aura plus fait pour la
+cause de «l'intruse», comme elle l'appelait encore, que les
+démonstrations les plus vives. Il est vrai que, l'heure écoulée, Edmée
+serra son ouvrage dans un petit nécessaire deluxe--peu utile
+naturellement--puis dit gentiment: «Viens, Marthe, veux-tu? Nous irons
+courir dans le parc; ma «sagesse est encore dans sa plus tendre enfance,
+il faut savoir la ménager...» Tante Rélie haussa les épaules, mais elle
+eut pour son élève un sourire plein d'une maternelle indulgence. Un peu
+plus et elle sera gagnée elle aussi!</p>
+<br>
+ <h4>IV</h4>
+
+ <p>D'après toutes les prévisions Robert d'Ancel était destiné à une vie de
+dés&oelig;uvrement et de folies. Fils unique de veuve, maître, très jeune,
+d'une jolie fortune, rien ne le poussait vers les études graves ou les
+grandes ambitions. Heureusement pour lui, à l'âge des passions, il se
+sentit surtout attiré vers les choses de l'esprit. Elève de l'école des
+Chartes, il se distingua de bonne heure parmi tous ses condisciples; de
+plus, il se spécialisa, ce qui est le signe d'une véritable vocation.
+L'histoire l'attirait particulièrement et, dans l'histoire, il se
+cantonna. Il conçut, très jeune, l'idée d'un ouvrage qu'il devait
+intituler: <i>Histoire des ducs de Savoie au XVIIe et au XVIIIe siècles</i>,
+et pour lequel il lui fallait d'innombrables recherches, des années de
+travail. Il apprécia alors cette aisance qui lui permettait l'étude
+désintéressée, les voyages, les recherches minutieuses, toutes choses
+que les pauvres diables, obligés de gagner leur vie, sont bien forcés de
+s'interdire.</p>
+
+ <p>Robert avait maintenant trente ans. Il n'avait pas encore écrit le
+premier chapitre de son livre. Les notes s'entassaient, les études
+s'élargissaient à mesure qu'il avançait; il cherchait à dominer son
+sujet, il en était venu à lutter avec lui, et souvent il se
+décourageait, se disant que bien d'autres, avant lui, avaient entrevu de
+nobles travaux et n'avaient fait que les entrevoir. Cependant, à titre
+d'essai, il avait écrit quelques articles pour la <i>Revue historique</i>, et
+ces articles avaient été assez goûtés dans le petit monde des savants.
+Alors, choisissant dans la masse de ses documents un sujet à côté de son
+sujet principal, rempli de petits détails amusants, touchant de près à
+cette société du dix-huitième siècle qui excite la curiosité des gens du
+monde aussi bien que celle des érudits, il l'avait traité en vue d'une
+grande revue. Il craignait d'avoir perdu, pendant ces années de
+préparation, un certain charme de plume que, tout jeune, on lui avait
+reconnu. Robert avait une peur bleue de passer pour un cuistre. Aussi
+soigna-t-il l'étude pour la grande revue; il l'écrivit en homme du
+monde, presque gaiement, dissimulant de son mieux l'érudition qui en
+faisait le fond. L'article fut accepté de suite et publié sans trop de
+retard. Il eut un succès véritable. Robert se sentit infiniment heureux
+de ce premier succès. Il avait su dominer un petit sujet; il finirait
+bien par triompher du grand. Il ne serait pas seulement un rat de
+bibliothèque, il serait un historien, au vrai sens du mot, un homme qui
+sait donner au passé le mouvement, la couleur, la vie enfin. Il pouvait
+désormais marcher sans crainte, son vaste sujet avait beau se dresser
+devant lui, plus formidable chaque jour, il le dompterait pourtant. La
+victoire, sans doute, était loin encore, mais elle viendrait; il serait
+patient, puisqu'il était fort.</p>
+
+ <p>De cette lutte intérieure, il avait toujours gardé le secret. Elle
+l'avait passionné, absorbé, l'avait rendu taciturne, et les années
+s'étaient ainsi passées, silencieuses et très rapides. Il avait pour sa
+mère une infinie tendresse, sachant que la pauvre femme, depuis son
+veuvage, ne vivait que pour lui; mais il ne pouvait, pour l'initier à
+ses angoisses intimes de travailleur, lui dire: «Je ne suis pas sûr de
+moi, ton fils ne sera peut-être qu'un raté comme il y en a tant!» Elle
+aurait souffert et n'aurait pas compris.</p>
+
+ <p>Ce qu'elle comprenait difficilement, c'était la vie de reclus que menait
+ce grand garçon bien portant, qui savait très bien, à l'occasion, être
+gai, un peu fou même, comme par une détente subite. Il est vrai qu'il
+passait beaucoup de son temps à Paris tandis quelle vivait toute l'année
+à la campagne. Mais il venait l'y voir souvent, même en hiver, et lui
+consacrait presque toujours l'été entier. Il s'enfermait alors du matin
+au soir dans son cabinet de travail. Elle le voyait aux repas et parfois
+elle l'entraînait faire une promenade; mais c'était tout. Et ce genre de
+vie semblait lui convenir parfaitement; il était même gai, et causait
+avec elle à c&oelig;ur ouvert.</p>
+
+ <p>Naturellement, Mme d'Ancel rêvait de le marier. Sa voisine, Marthe
+Levasseur, était, selon elle, selon la bonne Mme Despois, selon bien
+d'autres encore, la femme idéale qu'il fallait à ce garçon sérieux.
+Robert, pendant des années, n'avait pas voulu entendre parler de
+mariage. Un triste cadeau vraiment à faire à une femme qu'un mari tout
+poussiéreux au contact de vieilles archives, de paperasses jaunies!
+Puis, chaque fois qu'il revoyait Marthe un peu intimement, il convenait
+que celle-ci, en effet, ne ressemblait pas aux jeunes filles ordinaires,
+avides de plaisir, folles de luxe et de mouvement. L'aversion de Marthe
+pour le mariage de convenance, son refus obstiné de se «laisser marier»,
+sa sauvagerie, tout cela, à mesure qu'il y réfléchissait, finissait par
+intéresser Robert. Enfin, l'attrait réel qu'il subissait ayant, durant
+l'hiver où les deux jeunes gens s'étaient vus plus que d'ordinaire,
+augmenté sensiblement, le jeune savant crut, très sincèrement, qu'il
+était amoureux de sa voisine, qu'il serait heureux d'être son mari, que
+la vie, passée à côté d'une femme intelligente et sérieuse, serait une
+chose fort douce. Aussi, lorsque sa mère, un peu tremblante à l'idée de
+l'initiative qu'elle avait prise, lui raconta sa conversation avec
+Marthe, Robert resta quelques minutes sans rien dire. Puis, il se leva,
+et, câlin, se mit à genoux auprès de sa mère, comme lorsqu'il était
+petit; l'entourant de ses bras, il lui dit:</p>
+
+ <p>--Ça te ferait donc bien plaisir d'avoir une fille aussi bien qu'un
+fils?</p>
+
+ <p>--Tant plaisir, mon Robert, tant plaisir!</p>
+
+ <p>--Je comprends cela, pauvre mère chérie que j'abandonne si souvent pour
+me fourrer dans mes éternelles notes!</p>
+
+ <p>--Mais je ne veux pas que ce soit pour moi que tu te maries. Si tu aimes
+Marthe, épouse-la; si tu ne l'aimes pas, ce serait une erreur cruelle,
+et pour elle et pour toi, de la prendre pour femme.</p>
+
+ <p>--Quelle maman sentimentale j'ai là!... L'amour, c'est un bien gros mot.
+J'ai cru plusieurs fois, tout comme un autre, aimer, et, entre nous, je
+pense que je m'étais trompé complètement. Tu sais, rien du grand jeu: ni
+tempête, ni cris, ni désespoirs, ni folles ivresses; un petit serrement
+de c&oelig;ur, certes, quand j'étais... comment dirais-je?... remplacé; puis
+une boutée de travail à en perdre le boire et le manger. Je me tâtais
+alors. Fini, plus rien.</p>
+
+ <p>--J'espère bien, mon fils, que, lorsque tu songes à Marthe, il ne peut y
+avoir aucune comparaison avec...</p>
+
+ <p>--Aucune, mère, aucune, rassure-toi. J'aime beaucoup Marthe, je crois
+que je l'ai toujours aimée infiniment. Est-ce de passion? Je ne le crois
+pas. Au fond, j'en suis peut-être incapable, de cette passion. Si Marthe
+devient ma femme... Tiens, en disant cela, il m'est venu une douceur
+infinie au c&oelig;ur, c'est peut-être après tout de l'amour... si elle
+devient ma femme, je te jure qu'elle sera heureuse et que j'en serai
+ravi. Cela te suffit il?</p>
+
+ <p>--A moi, oui. Mais à elle, je n'en sais rien. Elle a vu, toute petite,
+souffrir sa mère, et les enfants comprennent, sans comprendre, d'une
+façon merveilleuse. Enfin, vous avez toute la belle saison devant vous
+pour vous décider.</p>
+
+ <p>--J'aimerais bien mieux que ce fût décidé de suite. Une fois ma parole
+engagée, je me connais, je ne regarderais ni à droite ni à gauche; mais
+ces engagements qui ne sont pas de vrais engagements...</p>
+
+ <p>--Te gênent pour ton travail, n'est-il pas vrai? demanda sa mère en
+riant.</p>
+
+ <p>--C'est cela même.</p>
+
+ <p>C'était cela, en effet, mais il y avait autre chose encore. Robert, en
+évoquant l'image de Marthe, voyait cette image accompagnée d'une autre.
+Les deux s&oelig;urs, toujours ensemble, se faisant contraste: l'une grande,
+mince, sérieuse, aux beaux yeux profonds; l'autre, toute mignonne,
+pétrie de soleil, de fossettes, de couleurs exquises, dont chaque regard
+attirait, chaque sourire rendait fou, lui apparaissaient enlacées, et il
+n'était pas sur d'écouter la voix au beau timbre grave plutôt que le
+rire perlé, de suivre plus longuement du regard l'aîné plutôt que la
+cadette. Il en résultait un malaise qu'il se refusait à définir, presque
+un remords qu'il ne voulait pas analyser.</p>
+
+ <p>Et chaque jour, davantage, il regrettait de n'être pas lié par des
+serments d'amoureux à celle qu'il désirait toujours épouser.</p>
+
+ <p>Non seulement il n'était lié par aucun serment, mais, de plus, personne,
+dans leur entourage, ne semblait soupçonner entre eux une intimité plus
+grande que par le passé; pas même la tante Rélie dont les sermons
+étaient restés si longtemps sans le moindre résultat qu'elle renonçait à
+en faire de nouveaux et qu'elle se familiarisait presque avec l'idée que
+Marthe ne se marierait pas. Elle voyait bien que Robert venait au
+château plus souvent que par le passé, mais la présence d'Edmée, les
+réunions fréquentes d'amis et de voisins, la nouvelle gaieté qui mettait
+tout le monde un peu en l'air, suffisaient à expliquer ces fréquentes
+visites. De plus, le jeune homme avait déclaré que, se sentant
+réellement un peu surmené par le travail acharné de l'hiver, il comptait
+se «mettre au vert» complètement pendant la belle saison, vivre en plein
+air, nager, monter à cheval, danser et faire mille folies. Le château se
+trouvait, d'une façon ou d'une autre, toujours sur son chemin.</p>
+
+ <p>Il venait souvent accompagné de son ancien camarade, le capitaine
+Bertrand. Ils avaient été assez intimes au collège, tout en se
+querellant fort, et en ayant sur toutes choses des idées diamétralement
+opposées; puis, après une dispute violente, tous deux se recherchaient;
+les différences mêmes de leurs tempéraments produisaient comme un
+attrait irritant et dont ils ne se passaient que difficilement. De tout
+temps, Georges Bertrand avait annoncé qu'il entrerait à Saint-Cyr, et
+dès sa quatrième il affectait un mépris profond pour tous les «pékins»,
+pour les hommes d'étude surtout. Il était naturellement violent et
+quelque peu brutal; il adorait la force; le coup de poing lui semblait
+l'argument suprême, et il était fort redoute de ses camarades d'humeur
+pacifique. Robert lui ayant prouvé en mainte occasion que les raisons
+morales n'étaient pas les seules où il excellât, Georges conçut un
+certain respect pour ce piocheur qui pourtant avait des muscles et
+savait s'en servir.</p>
+
+ <p>Puis, pendant des années, les deux jeunes gens se perdirent de vue. Ils
+se retrouvèrent par hasard à un dîner, se tutoyèrent de nouveau, et le
+capitaine Bertrand prit l'habitude de fumer son cigare de temps à autre
+chez son ancien camarade, et de l'entraîner au Bois. Le capitaine ayant
+fait une assez vilaine maladie, il obtint un long congé de convalescence
+qu'il alla passer à Trouville.</p>
+
+ <p>Mais, sous cette apparente intimité, l'irritation se montrait, comme au
+temps du collège, moins ouvertement sans doute, plus sérieuse au fond.
+Les défauts de caractère du jeune officier s'étaient encore accentués,
+la vie de garnison, le commandement, y avaient aidé. Lui-même racontait
+volontiers comment il se faisait craindre par ses hommes; il regrettait
+qu'il ne fut pas permis de les brutaliser comme cela se pratique
+ailleurs, disant qu'une armée n'est réellement forte que lorsque les
+soldats sont réduits à l'état de machines.</p>
+
+ <p>Un jour, il raconta, devant les deux s&oelig;urs, comment il avait dompté un
+soldat rebelle, ne le perdant pas de vue, le prenant éternellement en
+faute, l'accablant d'injures, de punitions, d'humiliations, de corvées
+de toutes sortes, le mâtant enfin en en faisant une brute. Puis, un
+jour, la brute s'était révoltée de nouveau, le soldat avait disparu,
+était porté comme déserteur.</p>
+
+ <p>--Ç'a été un fier débarras, ajouta-t-il, son mauvais exemple commençait
+à gagner les autres.</p>
+
+ <p>--Et voilà, dit Marthe avec indignation, un homme perdu, grâce à vous.
+Je ne vous en fais pas mon compliment, capitaine.</p>
+
+ <p>--C'est l'ivraie qu'on arrache du champ de blé, mademoiselle. Il faut
+l'obéissance passive chez le soldat.</p>
+
+ <p>--Il faut aussi, chez l'officier, ce me semble, autre chose que de la
+dureté.</p>
+
+ <p>Edmée avait écouté sans rien dire. Le capitaine Bertrand, très beau
+garçon, à l'&oelig;il bleu dur et froid, l'attirait étrangement. Elle trouva
+Marthe très sévère dans son appréciation et sut gré au capitaine de
+répondre en plaisantant, comme si, de fait, une appréciation féminine
+sur pareille matière ne pouvait se traiter sérieusement. Il ne
+déplaisait pas à Edmée de penser que cet homme faisait peur aux soldats,
+était capable de violence, d'injustice même, car auprès d'elle il se
+montrait soumis et doux, dompté à son tour. Il n'y avait pas à en
+douter, le capitaine Bertrand était à ses pieds, elle en faisait ce
+qu'elle voulait, le forçait à rougir et à pâlir selon qu'elle était pour
+lui ou gracieuse ou froide. Cela amusait la petite coquette
+extraordinairement. Les sermons de la s&oelig;ur aînée n'y faisaient rien, et
+Marthe eut pour la première fois conscience que les êtres en apparence
+faibles et malléables ont parfois une puissance de résistance, une
+obstination élastique, que rien ne peut entamer. La raison n'a pas
+beaucoup de prise sur eux: «Puisque ça m'amuse!» Edmée ne sortait pas de
+là. Le monde entier et tous ses habitants ne devaient, en bonne justice,
+servir qu'au bon plaisir de Mlle Edmée Levasseur, parce que celle-ci
+était fort jolie, charmeuse, délicieuse en un mot!</p>
+
+ <p>Marthe, enlacée, caressée, renonçait à son homélie. Après tout, le
+capitaine saurait bien se défendre au besoin, et, pourvu qu'Edmée ne le
+lui donnât pas comme beau-frère, elle n'en demandait pas plus.
+L'épouser? Oh! non, par exemple! Etre la femme d'un officier, se laisser
+trimbaler de garnison en garnison, n'entendre parler dans l'intimité que
+de l'annuaire et des promotions de camarades indûment favorisés!...
+Jamais de la vie. Puis s'appeler Mme Bertrand, elle qui n'aimait que les
+jolis noms à particule... Et la folle enfant s'arrêta, un peu confuse,
+et devint toute rouge.</p>
+
+ <p>--Toi, je t'adore! s'écria Edmée en arrêtant d'un geste le sermon prêt à
+recommencer. Tu es un curé en jupons qui me va tout à fait. Mais,
+vois-tu, s&oelig;ur chérie, il faut y renoncer. Je ne serai jamais une
+perfection, moi, je ne lirai jamais de gros livres sérieux, je ne serai
+jamais une «femme remarquable»--voyons, ne fronce pas les sourcils--tout
+le monde dit que tu es remarquable, moi la première. Mme d'Ancel ne peut
+prononcer ton nom sans proclamer tes mérites, son docte fils cause avec
+toi de ses travaux--quel honneur!--et que ce doit donc être assommant!
+Moi, on ne me parle que de leçons de natation, de sauteries, de choses
+gaies et jolies et délicieuses. Je ne suis qu'un pauvre petit chiffon de
+fillette--j'ai pourtant mon brevet, je te prie de le croire--un être
+faible qu'on traite avec une douceur apitoyée, à qui on donne
+éternellement des bonbons, qu'on aime à voir paré, pimpant, souriant,
+dont la mission en ce monde est d'être joli et de se laisser protéger.
+Si tu crois que je ne vois pas, que je ne comprends pas, tu te trompes.
+Au fond, je ne suis peut-être pas la poupée que l'on croit. Je sais très
+bien ce que je veux et où je vais. J'ai de la volonté, moi aussi!</p>
+
+ <p>Peu à peu Edmée s'était montée, ses joues étaient rouges, ses yeux
+brillants.</p>
+
+ <p>--A qui en as-tu, ma petite Edmée? Tu es ce que tu es, c'est-à-dire tout
+simplement adorable!</p>
+
+ <p>Chez Edmée les sensations, même violentes, ne duraient guère. Elle se
+mit à rire et se coula dans les bras de sa s&oelig;ur d'un geste si câlin que
+celle-ci en fut toute émue.</p>
+
+ <p>--Alors, vrai, Marthe, tu m'aimes?</p>
+
+ <p>--Je t'aime avec tendresse, avec abandon. Jusqu'à présent mon c&oelig;ur
+était resté un peu fermé. Il s'est ouvert pour toi, toi dont je ne
+voulais pas d'abord; tu y es bien entré, va! Je t'aime en s&oelig;ur, presque
+en mère. Je te veux heureuse et bonne, bonne surtout. Il n'y a rien que
+je ne fasse pour te donner le bonheur.</p>
+
+ <p>--Rien? murmura la petite s&oelig;ur.</p>
+
+ <p>--Rien.</p>
+
+ <p>Edmée resta silencieuse un moment, puis elle dit, toute sérieuse
+maintenant:</p>
+
+ <p>--Écoute, Marthe; il me semble que je te vole. Tu me crois meilleure,
+plus affectueuse, plus digne d'être aimée que je ne le suis vraiment.
+J'ai déjà essayé de te faire comprendre combien j'ai de défauts, tu ne
+veux pas me croire. Je ne voudrais pourtant pas te tromper sur mon
+compte, toi qui vaux dix mille fois mieux que moi.</p>
+
+ <p>--Aime-moi, Edmée; cela me suffira toujours.</p>
+
+ <p>--Ah! pour cela!...</p>
+
+ <p>Et un grand baiser termina la phrase.</p>
+<br>
+ <h4>V</h4>
+
+ <p>Mme d'Ancel, depuis la mort de son mari qu'elle avait adoré, vivait
+extrêmement retirée. Pour la première fois elle songea à ouvrir sa
+maison, à recevoir. Tout ce joli pays des environs de Honfleur est très
+peuplé l'été, les châteaux, les villas, les manoirs--mot
+qu'affectionnent les Normands--y abondent, et Mme d'Ancel n'avait qu'à
+faire un signe pour se voir très entourée. Elle donna un grand dîner en
+l'honneur d'Edmée Levasseur, dont l'arrivée au château de la Côte-Boisée
+avait été fort commentée dans le pays. A la campagne, tout se sait.
+Chacun connaissait l'histoire de la «pauvre petite Mme Levasseur», comme
+on disait encore, morte de chagrin, ou, en tout cas, dont le chagrin
+avait hâté la fin; et l'adoption de cette demi-s&oelig;ur par Mlle Levasseur,
+l'admission de la fille de l'ennemie dans la maison de la victime,
+avaient été très diversement jugées.</p>
+
+ <p>M. le curé approuvait hautement sa jeune paroissienne. Elle avait
+accompli un devoir, un devoir difficile, pénible même, et là au moins la
+vertu avait apporté sa propre récompense. En arrachant cette charmante
+enfant à un milieu dangereux où son âme eût été en péril, à des parents
+touchant de près ou de loin au théâtre, Marthe avait trouvé une compagne
+gaie et jeune, une s&oelig;ur très affectueuse, très reconnaissante et qui
+faisait la joie de tous ceux qui la voyaient. M. le curé, le meilleur
+homme de la terre, tout en faisant son petit sermon du dimanche, avait
+plaisir à voir le banc du château si bien rempli, et Edmée assistait
+avec un sérieux parfait aux offices; une fois même elle avait quêté.
+Aussi, M. le curé, tout comme ses paroissiens, subissait-il le charme de
+cette ravissante jeune fille.</p>
+
+ <p>L'habitation de Mme d'Ancel n'avait rien du château, c'était une grande
+maison très moderne, avec un faux air de villa italienne; le toit était
+plat, avec une balustrade; de là-haut la vue était si belle que souvent,
+le soir, on s'y installait. Derrière la maison s'étendaient, comme tout
+le long de la côte, les grands bois. Mais la passion de la veuve pour
+les fleurs se donnait pleine carrière dans le vaste jardin qui
+descendait en pente très rapide jusqu'à la grand'route. Personne dans
+tout le voisinage ne pouvait lutter avec Mme d'Ancel pour ses pelouses
+d'un vert d'émeraude au gazon fin et serré, pour ses roses surtout, qui
+égayaient les corbeilles, grimpaient le long des murs, dont les variétés
+les plus rares s'étalaient triomphantes dans chaque coin de la propriété
+et embaumaient l'air tout autour. Le seul reproche que la veuve adressât
+jamais à Marthe c'était de préférer ses bois à son jardin, de se perdre
+pendant des heures à l'ombre des allées, d'y rêver, plutôt que de
+jardiner avec passion, promener son sécateur sur ses rosiers et faire
+une guerre sans merci aux pucerons qui les menaçaient. Mais la
+perfection n'est pas de ce monde!</p>
+
+ <p>Les deux s&oelig;urs, accompagnées de tante Rélie, arrivèrent le jour du
+grand dîner de bonne heure, afin de jouir de la fin d'un bel après-midi
+de juillet au milieu du parfum délicieux des roses, alors dans tout
+l'éclat de leur splendeur. Elles étaient toutes deux vêtues de blanc,
+mais la robe de Marthe en étoffe souple de laine était un peu sévère,
+sans le moindre bout de dentelle, tandis que la toilette d'Edmée en
+mousseline de soie très légère moussait autour de sa jolie taille,
+s'égayait de n&oelig;uds d'un rose très pâle, faisait valoir sa beauté frêle
+de blonde aux yeux noirs. La tante Rélie, tout en reniflant d'une façon
+batailleuse, dut s'avouer qu'il était rarement donné de voir une petite
+personne plus attrayante, plus délicieusement jolie. Et sage comme une
+image, avec cela! Elle ne quittait pas son aînée d'une semelle,
+cherchait à éteindre l'éclat de ses yeux, à mettre une sourdine à son
+rire, à ne pas être le moins du monde coquette, afin de mériter des
+éloges au lieu d'un sermon au retour. Elle était, ainsi, à damner un
+saint. Quand ses paupières baissées se relevaient subitement, les yeux
+n'en avaient que plus de brillant, et les fossettes reparaissaient tout
+d'un coup dans un sourire éblouissant.</p>
+
+ <p>Comme Edmée ne connaissait encore que le salon et le jardin, Robert
+conduisit les s&oelig;urs faire l'inévitable tour du propriétaire. La pente
+était si rapide que la maison avait presque un étage de moins derrière
+que sur le devant. D'une allée, on plongeait dans une vaste pièce
+encombrée de bibliothèques, un peu sévèrement meublée, dont le bureau
+était couvert de papiers et de livres assez mal rangés. Edmée, curieuse,
+allongea le cou.</p>
+
+ <p>--C'est là que vous travaillez, monsieur d'Ancel, que vous faites un
+livre terriblement sérieux, à ce que l'on m'a dit?</p>
+
+ <p>--C'est là même, mademoiselle. J'y suis bien tranquille; ce coin du
+jardin est presque toujours désert et, comme vous voyez, en deux
+enjambées je peux être dans les bois.</p>
+
+ <p>--Avouez, dit Marthe en riant, que, pour vous y rendre, vous ne prenez
+pas la porte, mais que vous sautez par la fenêtre.</p>
+
+ <p>--En effet. C'est une habitude d'enfance à laquelle je n'ai jamais pu
+renoncer. C'est si commode, et il ne faut même pas être gymnaste émérite
+pour rentrer de la même façon. Vous voyez que les maisons bâties en
+dépit du bon sens, sur une pente très raide, ont du bon.</p>
+
+ <p>--Et vous n'avez jamais peur? Si vous entrez chez vous sans façon,
+d'autres pourraient bien en faire autant. Moi, je rêverais aux voleurs
+toutes les nuits si j'habitais une chambre pareille... s'écria Edmée qui
+ne posait nullement pour le courage.</p>
+
+ <p>--Il n'y a pas de danger, mademoiselle. Puis, regardez; sur ce meuble
+là-bas, ma mère me force de garder un beau revolver, qui dort ainsi
+depuis des années dans son étui. De plus, elle m'a arrangé cette belle
+panoplie, moins comme ornement au-dessus de la cheminée que pour faire
+croire que je suis une âme belliqueuse. Je me fie plutôt à la
+tranquillité du pays qu'à une réputation usurpée.... Mais, si vous
+croyez en être quitte, mademoiselle Edmée, avec un regard jeté à travers
+une fenêtre ouverte, vous vous trompez bien. Il vous reste à admirer
+notre basse-cour, une basse-cour modèle s'il vous plaît, et qui fait
+honte à celle du château, nos écuries, nos champs, nos prairies où l'on
+fane, nos bois. Venez! Nous en avons pour une bonne heure, et cela nous
+fera apprécier le dîner de ma mère. Entre nous, elle n'en dort pas
+depuis une semaine, maman, de peur que son dîner ne soit pas à la
+hauteur de la solennité. Voilà des années qu'elle n'a reçu à peu près
+que son curé et nos deux amies du château. Allons à la recherche d'un
+appétit sérieux!</p>
+
+ <p><i>(A suivre.)</i></p>
+
+ <p><span class="sc">Jeanne Mairet.</span></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013.png"></p>
+
+
+
+<br><br>
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891, by
+L'Illustration- Various
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 20 JUIN 1891 ***
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