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+The Project Gutenberg EBook of Les belles-de-nuit, Tome V, by Paul Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les belles-de-nuit, Tome V
+ ou les anges de la famille
+
+Author: Paul Féval
+
+Release Date: May 11, 2014 [EBook #45633]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT, TOME V ***
+
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+
+
+Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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+
+ LES
+ BELLES-DE-NUIT.
+
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+
+
+ IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.
+
+
+
+
+ LES
+
+ BELLES-DE-NUIT
+
+ OU
+
+ LES ANGES DE LA FAMILLE
+
+
+ PAR
+
+ Paul Féval.
+
+
+ TOME V
+
+
+ BRUXELLES.
+
+ MELINE, CANS ET COMPAGNIE.
+
+ LIVOURNE. LEIPZIG.
+ MÊME MAISON. J. P. MELINE.
+
+ 1850
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+PARIS.
+
+(SUITE.)
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Robert, Bibandier, Blaise et Lola étaient réunis dans cette salle de
+l'hôtel des _Quatre Parties du Monde_, où nous avons vu l'ancien uhlan
+prendre, avec l'honnête Graff, des leçons de patois germanique.
+
+Blaise et Bibandier se tenaient côte à côte, à l'un des coins de la
+cheminée; ils avaient l'air fort abattu. Le noble baron ne songeait
+guère, ce matin, à faire friser sa belle chevelure, et M. le comte de
+Manteïra laissait de côté ses cartes biseautées.
+
+A l'autre extrémité du foyer, madame la marquise d'Urgel s'enfonçait
+dans une bergère et tenait ses yeux cloués au plancher. Elle avait à la
+main un flacon de sels, dont elle se servait fréquemment. Son visage
+était très-pâle; toute sa personne gardait des traces visibles de
+l'émotion qui avait agité sa nuit.
+
+Robert était pâle aussi, plus pâle peut-être que la marquise, mais il
+portait la tête haute et une sombre résolution était dans son regard.
+
+Il pouvait être neuf heures du matin.
+
+Nos quatre compagnons venaient d'avoir un entretien où les reproches
+amers et les chagrines récriminations s'étaient croisés en tous sens.
+
+Le plus maltraité avait été le pauvre Bibandier, qui ne savait comment
+excuser sa faiblesse.
+
+Sans lui les deux filles de l'oncle Jean ne seraient jamais revenues
+inquiéter l'association!
+
+Il avait essayé d'abord de protester de son innocence; il avait affirmé
+sous serment que, la nuit de la Saint-Louis, Diane et Cyprienne étaient
+descendues toutes deux au fond de l'eau avec une pierre au cou.
+
+Mais l'évidence le terrassait.
+
+Diane et Cyprienne vivaient.
+
+—Écoutez!... dit-il enfin avec l'émotion du coupable qui avoue son
+crime, j'avais bu tant de cidre ce soir-là!... et puis je sentais bien
+que mes misères étaient finies; car, en me mettant de moitié
+dans un pareil coup, vous me donniez tout bonnement la clef de votre
+caisse... Et je vous croyais si riches!
+
+«On a le cœur tendre quand on est heureux... Je ne veux pas excuser
+la chose, mais je l'explique... En entrant dans le bateau, je ne sais
+pas si j'avais déjà des idées, mais la perche me trembla dans la main.
+
+«Elles étaient là, couchées, toutes deux, si pâles et si jolies!
+
+«Elles me regardaient avec leurs grands yeux doux et tristes.
+
+«Le bateau glissait le long du courant, et j'entendais le bourdonnement
+de la Femme-Blanche, qui semblait appeler sa proie. Sait-on ce qui
+traverse l'esprit d'un homme dans ce diable de pays?... Je suis un peu
+poëte, moi!... et j'ai peur des revenants...
+
+«Vous avez beau hausser les épaules... Quand j'étais fossoyeur du bourg
+de Glénac, j'ai vu plus d'une fois, par la fenêtre de ma loge, les
+Belles-de-Nuit passer sous les grands ifs du cimetière...
+
+«Cette nuit, à travers le sourd fracas de la Femme-Blanche, je jurerais
+que j'entendis les Belles-de-Nuit chanter...
+
+«Elles appelaient leurs sœurs.
+
+«Moi, je faisais des signes de croix comme un sot et je marmottais des
+patenôtres...
+
+«Ah! ah! j'aurais voulu vous y voir...
+
+«Si bien qu'en arrivant au tournant, le cœur me manqua... Je déliai
+les petites, qui se sauvèrent à la nage ou autrement, je n'en sais
+rien...»
+
+Le bon Bibandier se tut, omettant à dessein les cinquante pièces de six
+livres offertes et acceptées.
+
+Au moment où nous introduisons le lecteur à l'hôtel des _Quatre Parties
+du Monde_, toutes ces explications étaient échangées. Robert avait
+avoué sans beaucoup de restrictions ce qui s'était passé entre lui et
+le nabab.
+
+Pour se disculper, il prétendait bien que Berry Montalt avait introduit
+quelque drogue enivrante dans son breuvage, mais cela ne faisait rien à
+l'affaire.
+
+La chose certaine, c'est qu'il avait raconté au nabab les événements
+de Penhoël, et que le voile transparent dont il avait enveloppé son
+histoire pouvait bien être déchiré par les deux filles de l'oncle Jean,
+qu'un hasard diabolique mettait sous la main du nabab.
+
+Par quelle succession de circonstances ce bizarre rapprochement
+avait-il eu lieu, c'est ce que personne ne savait dire encore.
+
+Et peu importait, en définitive.
+
+On savait enfin, pour comble de malheur, que Blanche avait échappé à la
+garde de Lola.
+
+Les deux démons de Penhoël, comme on les appelait autrefois, Cyprienne
+et Diane signalaient déjà leur présence!
+
+Il n'était pas difficile de deviner qu'elles auraient mis Blanche sous
+la protection du nabab.
+
+Et maintenant, que faire? La partie semblait tellement compromise que
+l'idée de fuir était venue à tout le monde.
+
+Il n'était pas encore trop tard. A supposer même que Berry Montalt prît
+en main les intérêts de Penhoël, il n'avait pas eu le temps de donner
+l'éveil à la police. Les portes étaient ouvertes, et une bonne chaise
+de poste, bien attelée, pouvait trancher d'un seul coup la difficulté.
+
+Mais Robert de Blois était une étrange nature de coquin; il ne
+connaissait la faiblesse qu'aux heures de prospérité. Quand les cartes
+se brouillaient, quand les difficultés naissaient et grandissaient
+à l'improviste pour lui barrer la route, il s'éveillait en quelque
+sorte, ce n'était plus le même homme. Le courage lui venait et l'escroc
+vulgaire se haussait à la taille des plus vaillants héros de cours
+d'assises.
+
+Il ne voulait pas fuir, lui; il prétendait voir clair à travers tous
+ces dangers qui obscurcissaient l'horizon; il se sentait de
+l'argent en poche, et se faisait fort de ramener la partie.
+
+En somme qu'y avait-il? La probabilité d'un adversaire de plus. Qui
+pouvait dire si cet adversaire ne deviendrait pas un allié à l'occasion?
+
+Fallait-il renoncer à cet espoir? La lutte restait possible, et
+l'ennemi qu'on ne pouvait se concilier, il fallait le perdre.
+
+Au premier abord, cette ligue des Penhoël avec le nabab semblait, à la
+vérité, formidable; mais cette ligue était-elle bien réelle?
+
+Que de femmes s'étaient égarées dans ce voluptueux boudoir, où Blaise
+et Bibandier avaient aperçu les filles de l'oncle Jean!
+
+A cette heure, les filles de l'oncle Jean étaient déjà, peut-être, hors
+de l'hôtel Montalt.
+
+Ce cas probable une fois admis, les deux jeunes filles perdaient les
+trois quarts de leur force. Ce n'étaient plus que deux pauvres enfants,
+isolées dans Paris, et plus faciles à perdre ici qu'au fond de la
+Bretagne même!
+
+Il y avait bien longtemps que, grâce à madame la marquise d'Urgel,
+Robert connaissait la demeure des autres membres de la famille de
+Penhoël.
+
+Lola, comme nous l'avons dit, demeurait à quelques pas de la pauvre
+maison où René, Madame et l'oncle Jean se mouraient dans la
+détresse. Robert connaissait parfaitement leur état, et cela lui
+fournissait un argument péremptoire.
+
+Il était manifeste en effet qu'à tout le moins cette partie de la
+famille échappait à l'action du nabab. Penhoël, sa femme et le vieil
+oncle étaient perdus dans ce trou.
+
+Lola et Robert ignoraient que Diane et Cyprienne avaient habité
+justement la même maison que les anciens maîtres de Penhoël. Depuis
+leur arrivée à Paris, les deux jeunes filles sortaient dès le matin et
+ne rentraient que le soir; elles n'étaient nullement connues dans le
+quartier.
+
+Blaise et Bibandier avaient dans les talents de Robert une grande
+confiance, que sa maladresse de la veille ne suffisait point à entamer;
+quant à Lola, elle appartenait à Robert, qui l'avait faite et dressée.
+
+Malgré les récriminations et les reproches, l'Américain restait le chef
+de la bande, et l'on attendait sa parole pour savoir au juste ce qu'il
+fallait espérer ou craindre.
+
+Il ne s'était point expliqué encore, et continuait silencieusement sa
+promenade.
+
+Quand il s'arrêta enfin devant le foyer, tout le monde devint attentif.
+
+—Nous étions des fous!... dit-il à voix basse et comme en se parlant
+d'abord à lui-même; nous voulions faire de la diplomatie, lorsque le
+bon sens aurait dû nous apprendre qu'il fallait y aller franchement et
+tout d'un coup... Ces moyens adroits réussissent parfois, mais il faut
+le temps... Et nous avons à peine six jours devant nous, sur lesquels
+il faut prendre trois jours pour le voyage!
+
+—Tu penses donc encore à Penhoël?... demanda Blaise.
+
+—Comment diable!... s'écria Robert, si j'y pense!... Mais c'est là
+que nous avons enfoui toutes nos belles années!... C'est le domaine
+acquis par notre travail... On nous a dépouillés, volés, trahis, et tu
+demandes si je songe à ravoir notre héritage!
+
+—C'est que, murmura Blaise, depuis hier, notre position...
+
+—Notre position?... elle est plus belle!... nous allions manquer le
+coche à force de précautions... Le hasard, ou mon imprudence si vous
+voulez, a précipité les choses et nous force à jouer le tout pour le
+tout... C'est comme cela que j'aime à voir les parties s'engager!
+
+Il se planta contre la cheminée, le dos au feu et les mains croisées
+sur les basques de son habit. Sa tête pâle se redressait; il y avait
+du feu dans son regard; nous eussions reconnu le hardi coquin,
+partant un beau soir de l'auberge de Redon et marchant à la conquête
+d'une fortune, sans autres armes que son audace.
+
+Blaise et Bibandier se sentaient reprendre courage.
+
+—Hier, poursuivit l'Américain, vous vous moquiez de mes calculs
+algébriques, et vous aviez raison, mes fils... Ma martingale a fait
+fiasco!... le nabab est plus fort que je ne pensais... Tant pis pour
+lui!... Au lieu de lui piper quelques centaines de mille francs, nous
+prendrons son magot tout entier... c'est plus logique et plus franc.
+
+Bibandier secoua la tête.
+
+—Quand il s'agit de parler..., commença-t-il.
+
+—Tais-toi, interrompit l'Américain; on te pardonne l'affaire des
+petites... mais c'est à condition que tu garderas désormais le respect
+convenable envers ceux qui valent mieux que toi... Voyons, mes fils!...
+avons-nous fait notre devoir hier?... L'Endormeur connaît-il un peu les
+êtres de l'hôtel?
+
+—Couci... couci!... répliqua Blaise. On rencontrait à chaque porte ces
+grands diables de cipayes...
+
+—Et toi, baron, as-tu la piste des millions?
+
+Bibandier répondit, en retrouvant un peu de sa bonne fatuité de la
+veille:
+
+—Il y avait cette grande belle femme qui se collait à mon bras, et qui
+ne m'aurait pas quitté d'une semelle pour un coup de canon!...
+
+—Est-ce de la boîte aux diamants que vous parlez? demanda Lola.
+
+Tout le monde se tourna vers elle, et chacun l'interrogea du regard.
+
+—Vous sauriez...? commença vivement Robert.
+
+—Je sais, répliqua la marquise, qu'il la porte sur lui d'ordinaire;
+quand il ne la porte pas sur lui, la boîte reste sous clef, dans un
+petit meuble en palissandre, placé au pied de son lit.
+
+—Et comment arrive-t-on dans sa chambre à coucher?
+
+Lola prit une feuille de papier blanc et un crayon. En cinq ou six
+traits elle traça une sorte de plan grossier, figurant le premier étage
+de l'hôtel Montalt.
+
+Nos trois gentilshommes s'étaient levés, et l'entouraient, suivant son
+travail d'un regard avide.
+
+Comme elle achevait, un domestique entr'ouvrit la porte du salon.
+
+—Une lettre pressée pour M. le chevalier de las Matas..., dit-il.
+
+L'Américain regarda la suscription; il ne connaissait point l'écriture
+et se hâta de rompre le cachet.
+
+Aux premières lignes parcourues, il eut un sourire, puis sa figure
+exprima tout à coup l'incertitude et l'hésitation.
+
+Le billet était ainsi conçu:
+
+ «Berry Montalt, esq., présente ses compliments à M. le chevalier
+ de las Matas, et le prie de vouloir bien lui fixer un rendez-vous
+ dans la matinée.»
+
+Était-ce un piége?
+
+Robert renvoya le domestique d'un geste, et passa la lettre à Blaise.
+
+—Que vas-tu faire?... demanda celui-ci.
+
+—Moi, dit Bibandier, je n'irais pas.
+
+L'Américain garda le silence.
+
+Il s'accouda contre la tablette de la cheminée et mit sa tête entre ses
+mains.
+
+Au bout de quelques minutes, il releva les yeux sur Lola, qui avait
+repris son apparence d'indifférente froideur.
+
+—Cette chambre est-elle bien gardée?... demanda-t-il en suivant de
+l'œil les lignes du plan ébauché.
+
+—L'hôtel est plein de domestiques, répondit Lola, et les deux
+nègres sont vigilants comme des chiens d'attache.
+
+—Quand le nabab sort, dit encore l'Américain, les nègres le suivent?
+
+—Toujours.
+
+Robert se gratta le front comme un homme qui réfléchit profondément.
+
+—Ça peut se faire..., murmura-t-il; j'ai vu le temps où l'Endormeur
+était un gaillard déterminé.
+
+—Il faudrait au moins savoir..., interrompit celui-ci.
+
+—Nous en causerons, mon bon homme... et il y aura de l'ouvrage pour
+tout le monde... même pour notre Lola qui, j'en suis bien sûr, garde
+une dent à MM. Édouard et Léon de Saint-Remy...
+
+La marquise, dont les joues s'étaient peu à peu ranimées, redevint pâle
+à entendre prononcer ces deux noms.
+
+Elle retroussa les manchettes de dentelle qui couvraient ses belles
+mains, et montra deux traces bleuâtres entourant la naissance de ses
+bras.
+
+Les liens l'avaient cruellement blessée, et son orgueil de femme était
+blessé plus cruellement encore.
+
+Ses yeux brillèrent d'un éclat farouche, et sa bouche muette sourit
+amèrement.
+
+—Voilà une petite main, dit Robert, qui vaut mieux désormais que la
+grosse patte de Bibandier!... Si, une fois, notre Lola tenait en
+son pouvoir Diane et Cyprienne de Penhoël...
+
+—Je crois que je les tuerais!... interrompit la marquise d'une voix
+sourde.
+
+Robert se frotta les mains.
+
+—Le fait est qu'elles vous ont indignement traitée..., reprit-il; mais
+patience!... nous vous les livrerons pieds et poings liés... Ah! elles
+s'attaquent à nous de nouveau!... Pour en finir avec certains embarras,
+on est encore mieux à Paris qu'en Bretagne.
+
+Il alla prendre sur le divan son chapeau qu'il lissa du revers de sa
+manche.
+
+—Je ne sais, poursuivit-il d'un ton de gaieté forcée ou véritable,
+mais je crois que j'ai là une idée qui va brusquer le dénoûment de la
+comédie... Il est maintenant dix heures, et le Cercle des étrangers
+n'ouvre qu'à onze; nous avons le temps.
+
+Il tendit la main à Lola.
+
+—Ma fille, continua-t-il, vous allez monter en voiture et vous rendre
+chez le petit Pontalès... Il faut qu'il soit au Cercle à onze heures...
+Il trouvera là le nabab... Il le provoquera en duel...
+
+—Mais..., dit Lola.
+
+—Pontalès vous aime comme un fou... et vous arrangerez la chose...
+Est-ce convenu?
+
+—C'est convenu..., répliqua la marquise.
+
+—Nous avons, d'un autre côté, poursuivit Robert, ces deux
+étourneaux d'Étienne et de Roger.
+
+—Pour ceux-là, s'écria Blaise, après ce que je leur ai fait voir hier,
+je réponds d'eux!
+
+—Tu es un bon garçon... et tu as fait là un coup de maître!... Moi,
+je vais lui déterrer un adversaire auquel personne n'aurait songé,
+j'en suis sûr, et qui tire l'épée comme feu Saint-George... Après ça,
+je m'occuperai de notre ami Penhoël, que je me charge de rendre doux
+comme un agneau... Peut-être irai-je à l'hôtel Montalt... Que je m'y
+rende ou non, bon courage, mes enfants, la partie n'est pas perdue!...
+D'ici à demain, nous avons le temps de travailler... et je vous promets
+qu'après-demain, à l'heure où nous sommes, nous roulerons en bonne
+chaise de poste sur la route de Bretagne!
+
+Il franchit la porte et disparut.
+
+Lola sortit à son tour pour exécuter sa promesse.
+
+Sa tâche n'était pas fort malaisée. Le jeune Pontalès se laissait
+dominer par elle complétement et l'aimait en esclave. Depuis qu'il
+avait quitté la Bretagne pour la suivre, sa passion avait grandi, et
+bien qu'il connût le passé de Lola mieux que personne, il s'aveuglait à
+plaisir, et n'était point éloigné de croire sincèrement qu'il possédait
+les bonnes grâces d'une grande dame.
+
+L'Endormeur et Bibandier, restés seuls, sonnèrent le déjeuner. Ils
+se sentaient tout ragaillardis, et sans savoir encore quel était le
+plan de Robert, ils avaient confiance.
+
+Cette confiance, ils l'auraient perdue peut-être s'ils avaient pu voir,
+en ce moment, la mine soucieuse de leur compagnon.
+
+Robert, qui avait cessé de se contraindre, aussitôt sorti de leur
+présence, allait, en effet, maintenant, le long de la rue Saint-Honoré,
+la tête basse et l'air découragé.
+
+Il avait fait comme ces généraux intrépides, qui raniment à tout hasard
+la vaillance de leurs soldats pour une dernière bataille, mais qui
+n'espèrent point la victoire.
+
+Ce n'est pas qu'il crût être sans ressource; seulement sa partie, qui
+semblait sûre la veille, s'était gâtée en une nuit. Au lieu de jouer
+un jeu tranquille et sûr, il fallait recourir aux moyens violents
+et chanceux; il fallait, en un mot, payer de sa personne, et Robert
+n'aimait point le danger.
+
+Il avait fait semblant, devant ses acolytes, d'avoir un plan tout
+prêt et une ligne de conduite tracée. Maintenant qu'il n'avait plus à
+répondre qu'aux interrogations de sa propre conscience, il s'avouait
+son embarras et sa faiblesse.
+
+Des idées vagues se croisaient dans le cerveau de Robert; il
+entrevoyait bien le moyen d'engager la lutte, mais il y avait désormais
+tant de chances contre lui!
+
+Et la défaite, ici, devait être la ruine de tous ses espoirs.
+
+Après des années de travail et de peines, le hasard le ramenait en
+équilibre au bord d'un précipice. Nul moyen de reculer. Au delà de
+l'abîme, il y avait la fortune.
+
+Mais il fallait franchir l'abîme.
+
+Et si le pied manquait, on roulait tout au fond, où menaçait la cour
+d'assises...
+
+Sans le savoir peut-être, l'Américain se dirigeait vers l'hôtel du
+nabab. Tout en marchant, il travaillait à coordonner ses idées et à
+voir clair parmi les difficultés de sa situation.
+
+Une fois ou deux, il se demanda si le plus sage ne serait pas de
+faire ses malles et de quitter la France. Mais depuis des années il
+poursuivait un dessein devenu cher; il regardait les biens de Penhoël
+comme étant son domaine. Selon lui, Pontalès l'en avait injustement
+dépouillé. C'était une nature obstinée en ses projets. La pensée de
+rompre une trame presque entièrement tissée et de commencer une tâche
+nouvelle le navrait. Il tenait à son œuvre plus que nous ne saurions
+dire, et puisait un courage inébranlable au fond de ses regrets.
+
+Penhoël, le patrimoine conquis, la douce et tranquille aisance, gagnée
+par tant de soins et par tant de combats!
+
+Il n'avait point changé, depuis sa première arrivée en Bretagne. Son
+rêve était toujours la vie paisible du propriétaire, les honneurs
+politiques et la gloire de clocher.
+
+C'est une chose bizarre, certainement, mais une chose avérée. Les neuf
+dixièmes des voleurs de tous grades sont séduits par la pensée de cette
+transformation. Ils sourient à l'idée de se retirer des affaires, ni
+plus ni moins que les avoués ou les marchands de gilets de flanelle.
+
+Après le travail, honnête ou non, le repos. Il y a bien des manières de
+se faire un sort, comme on dit, et chacun caresse l'idée de prendre sa
+retraite.
+
+Une fois riche, on devient honnête homme; on couronne sa vie de rapines
+par toutes sortes d'actions méritantes. Ne sait-on pas que le monde,
+toujours complice, prodigue à ces diables, qui se sont faits ermites
+sur leurs vieux jours, son estime banale et ses respects de hasard?
+
+Penhoël! Penhoël! le bon pays! les champs fertiles, parmi les vastes
+landes! le joli manoir, les eaux poissonneuses et les forêts peuplées
+de gibier!...
+
+Et encore la vengeance si douce! Quelle joie de prendre sa revanche sur
+le vieux Pontalès!
+
+Il y avait dans tout ceci, peut-être, un côté puéril; mais c'était une
+passion réelle, et la passion, pour ne se point pouvoir discuter, en
+est-elle moins irrésistible?
+
+Aussi, entre les déboires récemment éprouvés, celui qui frappait Robert
+à l'endroit le plus sensible était l'enlèvement de Blanche. Blanche
+était pour lui une légitimation de son droit à l'héritage de Penhoël.
+Le caractère faible de la jeune fille lui était assez connu pour
+qu'il n'eût point fait entrer dans ses calculs la possibilité d'une
+résistance efficace.
+
+Maintenant qu'il l'avait perdue, il ne se souvenait point que ce
+projet d'alliance était subordonné aux chances du retour de l'oncle
+d'Amérique. Il regrettait Blanche, en supposant même qu'elle fût restée
+pauvre, parce que Blanche, pauvre ou non, entr'ouvrait toujours pour
+lui la porte du manoir.
+
+Et, dans le travail mental qu'il faisait en ce moment, c'était Blanche
+surtout qu'il cherchait à remplacer.
+
+Pour cela, il n'y avait que René de Penhoël lui-même.
+
+Mais, pour se servir de René d'une manière utile, la première
+chose était de posséder la somme qui devait racheter le manoir, ou du
+moins une grande partie de cette somme.
+
+Et Robert s'ingéniait. Puis, tout à coup, la pensée du danger présent
+se jetait à la traverse de ses combinaisons d'avenir.
+
+Le nabab était là, devant lui, fort et armé de ses millions.
+
+Était-il possible de le ramener? ou fallait-il désormais le combattre
+comme un irréconciliable adversaire?
+
+Là était la plus grande perplexité de Robert. Tantôt il avait envie de
+se rendre à l'invitation de Berry Montalt, et de recommencer avec lui
+une lutte d'adresse; tantôt il reculait, vaincu d'avance, parce qu'il
+voyait, entre le nabab et lui, les sourires ennemis et moqueurs des
+deux filles de l'oncle Jean.
+
+Sa face pâle se rougissait alors de colère, et ses doigts se crispaient
+convulsivement, tandis qu'une pensée de sang traversait son esprit.
+
+C'étaient elles, les deux filles détestées, qui avaient suscité tous
+les obstacles de sa route! La haine qu'il leur portait n'était plus
+cette aversion de comédie qu'il gardait au vieux Penhoël; c'était la
+haine tragique, à laquelle il faut la mort.
+
+Il avait peur d'elles, et cette crainte prenait dans son esprit,
+sceptique pourtant, un caractère presque superstitieux.
+
+Le résultat de ces réflexions fut qu'il y avait danger à remettre les
+pieds chez le nabab, dont l'invitation cachait peut-être une embûche.
+
+Une fois cette donnée admise, il fallait se tourner d'un autre côté.
+Robert entra chez un écrivain public et demanda ce qu'il faut pour
+écrire.
+
+Il réfléchit durant quelques secondes, puis sa plume courut sur le
+papier. La lettre était pour le vieux Jean de Penhoël.
+
+Robert connaissait parfaitement le bon oncle en sabots; il savait
+comment le prendre. Son billet, tracé en deux minutes, était un petit
+chef-d'œuvre de concision et d'adresse. A la lecture de ces lignes,
+le vieux sang de Penhoël devait bouillir dans les veines de l'oncle
+Jean.
+
+Et le bonhomme était une rude lame, malgré son air humble et ses
+cheveux blancs.
+
+Robert plia sa lettre à la hâte et la remit au commissionnaire du coin.
+
+—Vous allez porter cela au nº... de la rue Sainte-Marguerite, dit-il;
+vous monterez, sans rien demander au concierge, jusqu'au dernier étage
+de la maison... En cherchant bien, vous trouverez la porte d'un grenier
+où demeure une pauvre famille... Là, vous demanderez M. Jean...
+S'il n'est pas là, vous garderez la lettre... Si M. Jean est là, il
+vous interrogera quand la lettre sera lue... Vous lui répondrez que ce
+billet vous a été remis dans la rue par deux jeunes filles bien jolies,
+portant des jupes de laine rayée et des petits bonnets ronds.
+
+Le commissionnaire leva son regard sur Robert.
+
+—Tout ça fait bien de l'ouvrage!... dit-il.
+
+Robert lui mit une pièce de cinq francs dans la main.
+
+—Trouvez de la besogne comme ça tous les jours, mon brave,
+répliqua-t-il, et vous pourrez mettre de côté pour vos vieux ans...
+Allez vite!... Il s'agit d'une bonne œuvre, et vous savez que la
+charité se cache.
+
+L'Auvergnat n'en demandait pas si long; il empocha la pièce et partit
+comme un lièvre.
+
+Robert, au lieu de continuer sa route vers l'hôtel du nabab, descendit
+au hasard une des rues qui conduisent aux Champs-Élysées.
+
+Il voulait établir, en une heure de calme complet, le bilan de sa
+situation, et revenir auprès de ses acolytes avec un plan tout tracé.
+
+Il faisait froid. A cette heure matinale, les Champs-Élysées étaient
+déserts. L'Américain ne pouvait choisir un endroit plus propice à ses
+méditations.
+
+Aussi, s'en donnait-il à cœur joie, lorsqu'il rencontra, au
+milieu d'un massif solitaire, un sujet inattendu de distraction.
+
+C'était un pauvre diable, revêtu du costume des détenus militaires, qui
+dormait couché au pied d'un arbre, ou du moins qui semblait dormir,
+la tête penchée sur sa poitrine et les mains violettes de froid, dans
+l'herbe mouillée.
+
+L'Américain n'avait nulle envie de voir la figure de cet homme, et
+pourtant, par un mouvement machinal, il se pencha en passant près de
+lui.
+
+D'un seul coup d'œil il le reconnut.
+
+—Vincent de Penhoël!... murmura-t-il avec étonnement.
+
+Puis un sourire vint errer sur sa lèvre.
+
+—C'est le cas ou jamais de renouveler connaissance!... se dit-il en
+prenant la main froide du jeune homme.
+
+Au premier attouchement, Vincent s'éveilla en sursaut et se releva d'un
+bond.
+
+Il y avait bien des nuits que le pauvre garçon n'avait fermé l'œil.
+Au point du jour, après la course désespérée qu'il avait fournie, il
+s'était traîné jusque-là pour éviter les regards, et la fatigue l'avait
+vaincu.
+
+Son premier mouvement fut de fuir, car il gardait un souvenir vague des
+événements de la nuit, et il pensait qu'on venait l'arrêter.
+
+Mais ses jambes étaient transies par le froid, et c'est à peine s'il
+put reculer de quelques pas en chancelant.
+
+Robert s'avança vers lui en souriant avec bonhomie, et lui tendit la
+main.
+
+—Pardieu! M. de Penhoël, dit-il, je ne m'attendais guère à cette
+rencontre... Mais quel air effarouché vous avez là!... Vous ne me
+reconnaissez pas?
+
+—M. de Blois!... balbutia Vincent.
+
+Il ne se hâtait point d'accepter la main qu'on lui offrait; mais son
+regard n'exprimait pas non plus une répugnance bien décidée.
+
+Vincent ignorait, en effet, la part que cet homme avait prise à la
+ruine de Penhoël. Un soir, si le lecteur s'en souvient, le fils de
+l'oncle Jean avait traversé le passage de Port-Corbeau et gagné la loge
+de Benoît Haligan.
+
+Là on lui avait dit:
+
+—René de Penhoël, et Madame et ton père ont été chassés du manoir; tes
+sœurs sont mortes; Blanche a été enlevée.
+
+Et il était reparti comme un homme frappé de folie.
+
+Depuis lors il n'avait pas entendu prononcer une seule fois le nom de
+Penhoël.
+
+Il avait réfléchi bien souvent, tantôt révoquant en doute les paroles
+du vieux Benoît, tantôt se demandant qui avait consommé la ruine
+de Penhoël.
+
+La pensée de Robert de Blois lui venait alors à l'esprit, car il se
+souvenait d'avoir ressenti, dès l'abord, pour cet homme, une répugnance
+instinctive. Mais une autre image se présentait bien vite à son esprit,
+et laissait Robert au second rang.
+
+Le coupable devait être Pontalès, l'ennemi héréditaire, le vieux
+spoliateur de sa famille...
+
+Robert devina la pensée qui était dans l'esprit de Vincent.
+
+—Vous refusez de prendre ma main, M. de Penhoël?... dit-il en mettant
+de côté son sourire. Après si longtemps, vous rappelez-vous donc
+encore les petites discussions que nous avons pu avoir autrefois en
+Bretagne?... J'en serais fâché, monsieur, car j'ai gardé au fond du
+cœur une reconnaissance sincère à votre famille... S'il était permis
+de parler ainsi, je dirais même que je crois l'avoir prouvé jusqu'à un
+certain point... et en vous trouvant ici, dans une situation que je ne
+m'explique pas, j'avais l'espoir que vous me fourniriez l'occasion de
+vous rendre un service.
+
+Vincent baissa les yeux et garda le silence.
+
+—M. de Penhoël, reprit Robert, je n'ai point de comptes à vous
+demander... Vous m'avez vu autrefois dans un cas difficile et
+forcé d'accepter une hospitalité qui s'est prolongée, j'en suis
+sûr, trop longtemps à votre gré... Cette hospitalité, je l'ai payée
+depuis... et je voudrais vous convaincre que vous avez en moi un ami.
+
+Vincent releva la tête et le regarda en face.
+
+—Je sais une partie de ce qui est arrivé, dit-il, et j'ai vu Blanche
+de Penhoël en compagnie de cette femme que vous aviez amenée au manoir
+pour usurper la place de Madame...
+
+—Lola?... s'écria Robert en secouant la tête. Puisque vous me
+parlez ainsi, M. Vincent, il faut que vous ne sachiez, en effet,
+qu'une bien faible partie des tristes événements qui ont ruiné votre
+famille!... Lola que j'aimais tant!—car il faut l'avouer à ma honte,
+je l'aimais!—Lola s'est tournée contre nous... Elle est devenue la
+maîtresse du fils Pontalès...
+
+—Et le fils Pontalès n'avait-il pas porté ses regards sur ma cousine
+Blanche?... demanda Vincent en pâlissant.
+
+L'Américain prit un air étonné.
+
+—Ne savez-vous donc pas que c'est lui qui l'a enlevée?... murmura-t-il.
+
+—Mais alors..., commença Vincent dont les lèvres tremblaient de colère.
+
+—Que sais-je?... interrompit Robert en se rapprochant du jeune homme,
+qui ne s'éloigna point cette fois; l'affection aveugle le cœur,
+vous le savez bien... Tant que j'ai aimé cette Lola, je n'ai rien voulu
+voir... je n'ai rien vu... Mais, depuis qu'elle nous a trahis tous,
+mes yeux se sont ouverts... J'ai mesuré avec effroi, M. Vincent, la
+perversité de cette femme... Il faut bien le dire: tout en restant la
+maîtresse d'Alain de Pontalès, c'est elle qui l'a aidé à enlever votre
+cousine.
+
+Vincent écoutait d'un air sombre, les lèvres blêmes et les sourcils
+froncés.
+
+—Il y a deux mois, maintenant, reprit l'Américain comme en se laissant
+aller à ses souvenirs, que la catastrophe a eu lieu... Pontalès nous
+chassa tous du manoir, hôtes et maîtres... Votre oncle René n'avait
+plus rien... moi, au contraire, j'ai reçu, par la volonté de Dieu,
+quelques fonds de mon pays, et j'ai été bien heureux de rendre à mon
+pauvre ami une partie de ce qu'il avait fait pour moi... Grâce à mes
+petites ressources, René de Penhoël, sa noble femme et votre bon père,
+M. Vincent, évitent au moins la misère, en attendant des jours plus
+heureux.
+
+L'Américain prononça ces derniers mots avec un accent d'émotion
+véritable.
+
+Il passa son bras sous celui de Vincent, qui ne fit point de résistance.
+
+—Mais vous, reprit-il, parlez-moi de vous, je vous en prie,
+mon jeune ami. Pourquoi cet uniforme, qui n'est point celui de la
+marine?... Et comment vous trouvez-vous en ce lieu?...
+
+Au moment où Vincent allait répondre, ses yeux se portèrent par hasard
+vers la grande avenue de l'Étoile, où passait une escouade de soldats,
+suivis de loin par des sergents de ville.
+
+Il quitta précipitamment le bras de Robert pour se jeter derrière un
+arbre.
+
+L'Américain eut un beau mouvement. Affectant de se douter, pour la
+première fois, d'un fait que le costume de Vincent lui avait révélé dès
+le début de l'entrevue, il déboutonna son riche pardessus d'hiver, s'en
+dépouilla vivement, et le tendit au jeune homme.
+
+En de semblables instants, on ne fait pas de façons. Notre fugitif
+endossa l'ample redingote, sous laquelle se trouva masquée sa livrée de
+prisonnier.
+
+—Un pareil service fait oublier bien des choses... M. de Blois,
+dit-il, et je vous remercie de bon cœur.
+
+Ils se serrèrent la main avec une effusion mutuelle.
+
+Les soldats passèrent auprès d'eux, sans même les remarquer.
+
+—Il me reste à vous dire, poursuivit Robert, que votre famille et moi
+nous avons fait l'impossible pour retrouver votre cousine Blanche.
+
+—Je l'ai retrouvée, moi..., interrompit Vincent.
+
+—En vérité! dit joyeusement Robert.
+
+—Pour la reperdre, hélas! M. de Blois!...
+
+Vincent raconta en quelques mots son évasion du matin et le nouvel
+enlèvement commis sur la personne de Blanche.
+
+Tout en l'écoutant, l'Américain semblait réfléchir profondément.
+
+Il jouait au naturel le rôle d'un homme qui n'a nulle idée de la chose
+qu'on lui raconte.
+
+—Ce ne peut pourtant pas être Pontalès cette fois! murmura-t-il quand
+Vincent eut fini. Vous êtes bien sûr qu'il n'y avait point de femme
+dans la voiture?
+
+—Il y avait deux jeunes gens.
+
+—Deux jeunes gens..., répéta l'Américain; deux jeunes gens!... Et vous
+n'avez pas remarqué d'autre indice?
+
+Vincent chercha dans sa mémoire.
+
+—Attendez donc! s'écria-t-il, il y avait sur le siége de devant et sur
+celui de derrière deux grands nègres...
+
+—Oh!... fit Robert.
+
+Puis il ajouta en serrant la main du jeune homme:
+
+—Et quelle direction la voiture a-t-elle prise?
+
+—Je l'ai perdue de vue là-bas..., répliqua Vincent, qui montra du
+doigt l'angle de l'avenue Marigny.
+
+—C'est cela!... s'écria Robert.
+
+—Comment!... dit Vincent qui respirait à peine, vous sauriez...?
+
+—Il me semble que vous étiez fort sur l'escrime autrefois, M.
+Vincent?... dit Robert au lieu de répondre.
+
+—Ma captivité, répliqua le jeune homme, vient de ce que j'ai tué
+en duel, à Madère, un des bretteurs les plus redoutés de la marine
+française.
+
+—Tant mieux!... car la justice est lente! et quand il s'agit d'une
+jeune fille enlevée... Pontalès voulait du moins faire d'elle sa femme,
+tandis que cet homme...
+
+—Écoutez! dit Vincent dont le regard brûlait et qui parlait bref entre
+ses dents serrées, si vous me mettez en face de cet homme, je vous
+regarderai comme mon meilleur ami.
+
+Robert tira sa montre qui marquait onze heures.
+
+—Venez donc, M. Vincent!... s'écria-t-il, et que Dieu vous aide!
+
+
+
+
+XVIII
+
+RÊVE DE JEUNESSE.
+
+
+Il faisait nuit encore quand le nabab s'éveilla. L'habitude abrégeait
+pour lui les effets de l'opium.
+
+Il avait froid. Il se dressa lentement et jeta autour de lui son
+regard, appesanti par un reste de sommeil.
+
+Le boudoir était désert.
+
+On eût dit que Montalt cherchait à retrouver les illusions d'un rêve
+enfui.
+
+—Elles étaient là..., murmura-t-il; quand j'ai fermé les yeux,
+vaincu par l'opium, j'ai senti longtemps leurs mains dans mes mains...
+et à travers mes paupières closes, il me semblait encore que je les
+voyais sourire...
+
+Il passa le revers de sa main sur son front.
+
+—Sais-je ce que Dieu m'envoie?... reprit-il avec un accent de
+tristesse et de doute; depuis hier, les souvenirs se pressent dans
+ma mémoire... Le passé prend une forme et surgit devant mes yeux
+incrédules... Mon cœur dormait... Va-t-il s'éveiller pour de
+nouvelles tortures?
+
+Il se leva brusquement. Le froid, gagné durant le sommeil, glissa,
+rapide comme un éclair, le long de ses veines et le fit frissonner.
+
+—Je ne veux plus souffrir!... dit-il; je ne veux plus croire... Oh! le
+hasard aura beau m'apporter l'écho de mes espoirs passés; mon cœur
+est mort!...
+
+Il regarda encore tout autour de la chambre, et murmura comme malgré
+lui:
+
+—Mais où donc sont-elles? Ce ne peut être un songe, pourtant!...
+J'ai vu leurs longs cheveux sous la toile de leurs petits bonnets de
+Bretagne... J'ai entendu leurs voix douces, dont l'accent me faisait
+plus jeune de vingt années... Voici encore la harpe au milieu de la
+chambre... Où donc sont-elles?
+
+Il se tourna vers la porte ouverte de la pièce voisine et appela
+doucement:
+
+—Berthe!... Louise!
+
+C'étaient les noms que les jeunes filles s'étaient donnés.
+
+On ne répondit point.
+
+Le nabab attendit durant un instant; ses yeux, fixés sur la porte de la
+chambre aux costumes, où il s'attendait sans doute à voir paraître les
+figures souriantes des deux petites chanteuses, avaient une expression
+tendre et caressante.
+
+Personne ne parut sur le seuil.
+
+Montalt fit deux ou trois pas de ce côté, comme si une invisible main
+le poussait vers les jeunes filles. Puis il s'arrêta tout à coup au
+milieu du boudoir, et l'expression de sa figure changea.
+
+Un sourire amer vint à sa lèvre, tandis que son front se plissait.
+
+—Fou que je suis!... pensa-t-il tout haut; misérable fou! ce sont des
+femmes!... N'ai-je pas assez souffert?...
+
+Il se tourna d'un mouvement brusque vers l'autre porte, où les nègres
+veillaient d'ordinaire.
+
+—Séid!... appela-t-il.
+
+Point de réponse encore.
+
+Il fit un geste d'impatience et ouvrit la porte. Sa voix résonna dans
+le silence du corridor.
+
+—Séid!... Obbah!...
+
+Rien. C'était la première fois que les noirs restaient muets à son
+appel.
+
+Mais Berry Montalt était fait de telle sorte que les circonstances
+ordinaires de la vie ne le frappaient point. Au lieu de s'étonner ou
+de rechercher la cause de cet abandon inexplicable, il traversa le
+corridor et gagna sa chambre à coucher.
+
+Il se jeta tout habillé sur son lit, fuyant la fatigue inutile de ses
+réflexions, et implorant de nouveau le sommeil.
+
+Le sommeil ne voulait point venir. A de certains moments, il tombait
+dans une sorte d'assoupissement fiévreux et lourd; mais son agitation,
+luttant contre les derniers effets de l'opium, entourait son chevet
+de fantômes. Il revoyait des choses et des hommes, absents depuis les
+jours de sa jeunesse.
+
+Sa vie avait-elle été le rêve, et le rêve était-il la réalité?
+
+Chaque fois qu'il fermait les yeux, les figures amies d'autrefois
+accouraient lui sourire. Il revoyait le paysage agreste que son enfance
+avait aimé. Il s'égarait dans des sentiers connus et s'arrêtait à
+l'ombre du vieil arbre, dont l'écorce fidèle avait gardé un
+chiffre, gravé par sa propre main.
+
+C'étaient les eaux tranquilles d'un grand lac, au milieu duquel
+montaient et se balançaient de blanches vapeurs. Les saules pleuraient
+au bord de l'eau, qui entraînait leurs branches pliantes. Le soleil se
+couchait, tout pâle, derrière les hautes châtaigneraies.
+
+Et le long de ce sentier ombreux qui descendait la montagne, une jeune
+fille s'avançait à pas lents.
+
+Qu'elle était belle! et que de douce candeur couronnait son visage de
+vierge!
+
+Les derniers rayons du jour semblaient se jouer avec amour dans les
+ondes molles de ses blonds cheveux.
+
+Elle souriait seule avec elle-même; sa tête se penchait sur la
+marguerite des champs que sa main blanche et fine effeuillait avec
+lenteur.
+
+Montalt l'entendait. Elle demandait à la petite fleur, la jeune fille
+crédule: «M'aime-t-il un peu?... M'aime-t-il beaucoup?...»
+
+Et, suivant que la fleur répondait, le sourire de la jeune fille
+rayonnait ou ses beaux yeux se voilaient de larmes...
+
+Montalt se retournait sur sa couche qui le brûlait. Un nom venait
+mourir à sa lèvre...
+
+Puis quelque voix mystérieuse s'élevait parmi le silence et modulait
+simplement les notes d'un chant rustique, ce doux chant des
+_Belles-de-Nuit_ dont les jeunes filles avaient bercé naguère son
+premier sommeil.
+
+Montalt écoutait, malgré lui, cette mélodie où il y avait du bonheur et
+des larmes.
+
+Le soleil s'était caché derrière la châtaigneraie. La nuit tombait
+bleue, paisible, étoilée. La chanson des pâtres mourait dans le
+lointain. Où était la blonde jeune fille?
+
+Au sommet de la colline, il y avait un grand jardin, le jardin d'un
+noble château. La nuit était encore plus noire sous la tonnelle, où le
+chèvrefeuille et la clématite mariaient leurs feuillages protecteurs.
+C'est à peine si l'on apercevait une forme blanche sur le banc de gazon.
+
+La jeune fille dormait.
+
+Berry Montalt sentait sa respiration s'arrêter dans sa gorge, et, le
+long de ses tempes ardentes, de grosses gouttes de sueur coulaient de
+son front.
+
+La passion le plongea bientôt dans un rêve d'extase.
+
+Plus il faisait d'efforts pour revenir à la vie réelle, et plus de
+séduisantes images semblaient enchaîner sa volonté.
+
+Il se dressa sur son séant, pâle, haletant, épuisé de fatigue.
+
+Le jour entrait dans son alcôve à travers les draperies des rideaux.
+
+Il agita une sonnette, placée sur sa table de nuit. Les deux noirs
+parurent à la fois.
+
+Montalt se mit entre leurs mains, et subit sans mot dire les soins
+qu'ils lui donnaient chaque jour.
+
+Il ne leur demanda pas même compte de leur absence nocturne.
+
+Sa toilette achevée, il les renvoya d'un geste.
+
+On eût trouvé, sur la belle régularité de ses traits, la trace de
+ses fatigues récentes, car cette nuit avait été pour lui pleine de
+navrantes et terribles secousses; mais, à part la pâleur de son front
+et la ligne bleuâtre qui s'élargissait au-dessous de sa paupière, son
+visage sévère et froid ne montrait aucun signe d'émotion.
+
+Durant une grande demi-heure, il se promena de long en large dans la
+chambre; puis il ouvrit la fenêtre pour donner à sa poitrine oppressée
+et brûlante l'air frais des matinées d'automne.
+
+La fenêtre s'ouvrait sur le jardin. Le regard de Montalt tomba sur ce
+berceau où, la veille au soir, Robert lui avait raconté l'histoire de
+cette famille bretonne, ruinée et perdue par une lente trahison.
+
+Il se rejeta violemment en arrière et referma d'un geste brusque les
+battants de la croisée.
+
+Son front s'était chargé d'un nuage plus sombre.
+
+—Si je croyais...? murmura-t-il.
+
+Sa pensée ne s'acheva point, mais il joignit les mains et leva les yeux
+au ciel.
+
+Il traversa la chambre et alla tomber dans un fauteuil, derrière son
+lit, à côté du petit meuble renfermant la boîte de sandal au couvercle
+de diamants.
+
+Il introduisit la clef dans la serrure, et prit la boîte, qu'il tint,
+durant plusieurs minutes, dans sa main, comme s'il n'eût point osé
+l'ouvrir.
+
+En ce moment ses traits bouleversés peignaient des émotions contraires
+et indéfinissables.
+
+—Si je croyais?... répéta-t-il en pressant son front à deux mains.
+
+Il se leva et arpenta de nouveau la chambre, mais cette fois à grands
+pas et avec une agitation qu'il ne cherchait point à réprimer.
+
+Tout en marchant, il murmurait:
+
+—Il faut que je sache!... Peut-être ai-je à me repentir?... Si Dieu
+était bon!... et si mon cœur n'était pas mort.
+
+Il s'élança tout à coup vers son secrétaire et traça sur le papier
+quelques lignes rapides.
+
+C'était une lettre; sur l'enveloppe il écrivit:
+
+ _A M. le chevalier de las Matas,
+ hôtel des Quatre Parties du monde._
+
+—Faites porter cette lettre à son adresse, dit-il à Séid accouru au
+bruit de la sonnette; qu'on dise à M. le chevalier que je l'attendrai
+ici jusqu'à onze heures.
+
+Séid sortit. Le nabab resta les deux coudes appuyés sur la tablette de
+son secrétaire.
+
+—Il me faut cette lettre! murmura-t-il après un instant de silence.
+Si cet homme a dit vrai, il doit l'avoir conservée pour s'en servir à
+l'occasion... Il me la faut!... Dussé-je la payer au poids de l'or, je
+la veux!
+
+Il regarda la pendule qui marquait dix heures.
+
+Puis il reprit en se renversant sur le dos de son fauteuil:
+
+—Viendra-t-il?... Et cette lettre, d'ailleurs, existe-t-elle?... Tout
+cela n'est-il point mensonge?...
+
+Il se tut et demeura les yeux fixés sur la pendule, suivant la marche
+lente des aiguilles.
+
+Durant toute cette heure, il ne prononça plus une parole, et son
+visage, qui était redevenu immobile, ne trahissait point ce qui se
+passait au dedans de lui-même.
+
+Pourtant, un monde de pensées envahissait son esprit. Le repentir
+était au seuil de sa conscience; mais, d'un autre côté, une réaction
+lente et forte se faisait en lui contre les émotions subies depuis
+quelques heures.
+
+Il voulait se persuader qu'il avait honte et pitié de lui-même, et la
+servitude où il tenait sa conscience lui venant en aide, il prenait
+sincèrement pitié de sa faiblesse.
+
+Quand l'idée des deux jeunes filles, que le hasard avait jetées sur son
+chemin, venait à la traverse de sa méditation, il la repoussait avec
+impatience et colère.
+
+Plus d'une fois, il fut sur le point de sonner Séid pour demander de
+leurs nouvelles, mais il se retint toujours.
+
+Que lui importaient ces filles? Pourquoi prolonger la folle comédie de
+la veille?
+
+Il se parlait ainsi, cherchant des termes de mépris pour caractériser
+sa conduite; mais l'impression produite par les deux pauvres Bretonnes
+avait été trop vive et trop profonde pour qu'il pût la jeter, à
+volonté, hors de son cœur.
+
+Il avait beau chercher à se tromper lui-même: cette impression ne
+pouvait être l'effet du hasard. Elle avait ses racines dans le passé;
+elle était le contre-coup d'un de ces sentiments qui traversent la vie.
+Elle était un remords et un souvenir.
+
+Aussi, Montalt, au milieu du doute renaissant, voyait-il toujours ces
+deux visages qui lui souriaient et le rappelaient à la foi.
+
+Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se roidir, et sa colère s'en
+augmentait sourdement.
+
+Onze heures sonnèrent à la pendule. Montalt se leva et secoua
+brusquement la tête, comme un homme qui veut se débarrasser, une bonne
+fois, du fardeau importun de ses pensées.
+
+—Il ne viendra pas!... dit-il, tant mieux!... Je suis las de ces fades
+angoisses!... et je leur dis adieu pour toujours... Séid!
+
+Le noir parut.
+
+—Fais atteler, lui dit Montalt.
+
+Séid s'attendait peut-être à ce qu'on lui dirait du moins un mot de
+ces deux jeunes filles à qui, la veille, on accordait une attention
+si chère, et que l'on avait même instituées, pour ainsi dire, les
+maîtresses de la maison.
+
+Mais, en définitive, le noir était fait aux caprices inexplicables de
+Berry Montalt. D'ailleurs, s'il ne parlait point, il ne pensait guère
+et réalisait, dans toute sa perfection, l'idéal de l'obéissance passive.
+
+Montalt arracha un des plus gros diamants de la boîte de sandal et
+monta dans sa voiture en disant au cocher:
+
+—Au Cercle!
+
+
+
+
+XIX
+
+LE CALEPIN DE MONTALT.
+
+
+Le Cercle des Étrangers était situé rue Saint-Honoré, un peu au delà
+du Palais-Royal. C'était une maison de jeu, qui se donnait des airs de
+club, et qui empruntait un peu sa physionomie aux _Enfers_ de Londres.
+
+On jouait là des sommes énormes, à l'anglaise, avec l'habit noir, la
+cravate blanche et l'escarpin.
+
+Montalt y venait d'ordinaire pour tuer les heures de son oisiveté
+ennuyée. Il y avait des jours où le jeu le passionnait, et où il
+trouvait encore quelques émotions dans les bizarres péripéties qui se
+succèdent autour du tapis vert.
+
+Ce matin, il venait demander aux cartes, non point l'émotion, mais
+l'oubli et le sommeil du cœur. Il y avait des années que sa
+conscience n'avait parlé si haut, et ses souvenirs éveillés brusquement
+l'assiégeaient.
+
+Il était mécontent de lui-même; il se reprochait amèrement ce qu'il
+appelait sa faiblesse; il eût voulu faire retomber sur quelqu'un sa
+sourde colère.
+
+En un mot, il était dans cet état où les nerfs révoltés demandent
+un choc, et où les médecins vous ordonneraient volontiers une bonne
+querelle comme mesure hygiénique.
+
+A ce point de vue, la détestable humeur du nabab allait être servie à
+souhait, grâce aux bons soins de nos trois gentilshommes.
+
+Au moment où son équipage s'arrêtait en face du club, une autre voiture
+quittait la place et s'éloignait au grand trot.
+
+Une tête de femme s'était penchée à la portière et s'était retirée
+précipitamment à la vue de Montalt qui ne l'avait même pas remarquée.
+
+La dame regarda par l'autre portière et fit un signe de la main à un
+jeune homme qui se tenait debout sur la porte du Cercle.
+
+Celui-ci salua gracieusement, et l'équipage disparut.
+
+Montalt descendait sur le trottoir. Notre jeune homme,
+habillé dans le dernier goût, et pouvant être accusé même d'un peu
+d'exagération dans son élégance, braquait sans façon sur lui un
+magnifique binocle d'or.
+
+Le nabab, qui ne prenait point garde, se mit en devoir d'entrer.
+
+Notre jeune homme lui frappa sur l'épaule.
+
+—Un mot, milord!... dit-il.
+
+Le nabab s'arrêta.
+
+—C'est bien à lord Berry Montalt que j'ai l'honneur de parler?
+
+—Oui, répondit le nabab.
+
+—Moi, reprit le jeune homme, je suis le comte Alain de Pontalès.
+
+Montalt, qui n'avait pas même daigné lever les yeux sur lui
+jusqu'alors, tressaillit légèrement et le regarda.
+
+—Ah!... fit-il; et que me voulez-vous?
+
+—J'aurais une explication à vous demander, milord... Vous connaissez
+madame la marquise d'Urgel?
+
+—Je ne sais pas..., répondit Montalt.
+
+—Comment!... vous ne savez pas?... répéta le jeune Pontalès qui éleva
+la voix.
+
+—Non, monsieur... Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire?
+
+Le petit Pontalès sortait de l'équipage de Lola. Il avait la tête
+fraîchement montée. La froideur méprisante du nabab lui mit le
+rouge au front.
+
+—J'ai à vous dire, milord, reprit-il en donnant à sa voix des
+inflexions provoquantes, qu'il est indigne d'un gentleman d'éviter à
+l'aide d'une prétendue ignorance les suites d'une première lâcheté.
+Vous avez insulté une femme... une femme que j'aime, milord... et que
+je me fais gloire d'aimer.
+
+Montalt laissait tomber sur lui son regard froid et fixe: on eût dit
+qu'il cherchait un souvenir sur les traits du jeune homme.
+
+—Vous ressemblez à votre père, M. de Pontalès..., dit-il enfin. Je ne
+sais pas si j'ai insulté votre maîtresse... mais vous me déplaisez,
+monsieur!
+
+—Alors nous allons nous entendre.
+
+Montalt ouvrit les revers de sa redingote et prit son portefeuille.
+
+—Nous allons nous entendre, M. de Pontalès..., poursuivit-il; car
+je ne suis pas de ceux qui choisissent leurs adversaires... et il
+m'importe peu, je vous jure, quand mon humeur est de me battre, d'avoir
+affaire à un vrai gentilhomme ou à un fils de manant, affublé de la
+peau d'un comte!
+
+—Monsieur!... s'écria Pontalès qui pâlit et recula d'un pas.
+
+Le nabab avait ouvert son portefeuille et mouillé le bout de son crayon.
+
+—Il fait jour à six heures, dit-il; à six heures moins un quart, je
+serai demain au bois de Boulogne, porte d'Orléans... Votre arme?
+
+—L'épée.
+
+Le nabab écrivit sur son calepin:
+
+ «Six heures moins un quart, M. de Pontalès.»
+
+Puis il salua de la main et monta l'escalier du Cercle.
+
+Il n'y avait encore que très-peu d'habitués dans la salle du _trente et
+quarante_ où Montalt jouait d'ordinaire.
+
+C'était là qu'il se rencontrait presque tous les jours avec M. le
+chevalier de las Matas et ses deux compagnons.
+
+Son regard fit le tour de la chambre. C'était le chevalier qu'il
+cherchait. Mais il ne le vit point dans les groupes rares qui causaient
+avant de s'asseoir à la table de jeu.
+
+Robert n'était pourtant pas bien loin. Il se cachait derrière la porte
+entre-bâillée d'une salle voisine, et son doigt étendu désignait
+justement le nabab à Vincent de Penhoël, qui était debout auprès de lui.
+
+Vincent fit un geste de surprise.
+
+—Quoi!... murmura-t-il, en êtes-vous bien sûr?
+
+—Positivement sûr, répliqua Robert.
+
+Vincent courbait la tête et semblait indécis.
+
+Tout à coup il se redressa, et ses yeux brillèrent, au grand plaisir de
+l'Américain, qui vit l'affaire faite.
+
+—Oui... oui!... murmura-t-il en se parlant à lui-même, c'est vrai...
+les deux nègres!...
+
+Il se souvenait en ce moment d'avoir vu les deux noirs auprès du nabab,
+sur le bateau à vapeur.
+
+—Voulez-vous me prêter six louis? dit-il à Robert.
+
+Celui-ci s'empressa de fouiller dans sa poche.
+
+—Ne me nommez pas, surtout!... murmura-t-il tandis que Vincent de
+Penhoël entrait dans la salle du _trente et quarante_.
+
+Ce dernier franchit à pas lents l'espace qui le séparait du nabab.
+
+La figure de Montalt se dérida en l'apercevant.
+
+—Eh! mais... s'écria-t-il, je ne me trompe pas... voici notre jeune
+matelot breton.
+
+Il lui tendit la main cordialement.
+
+La main de Vincent de Penhoël resta immobile le long de son flanc. Il
+avait la tête haute et les yeux baissés.
+
+—Milord, dit-il, j'ai contracté deux dettes envers vous... La première
+consiste en de l'argent prêté... je l'acquitte... Voici vos six pièces
+d'or.
+
+Un domestique du Cercle passait, portant sur un plateau des paquets de
+cartes neuves.
+
+—Joseph!... dit le nabab.
+
+Le garçon s'avança.
+
+Montalt lui mit les six louis dans la main.
+
+—Voici pour boire un verre de vin à ma santé, mon brave..., dit-il.
+
+Puis il ajouta en se tournant vers Vincent:
+
+—Mon cher ami, nous sommes quittes, à ce que je vois.
+
+—Tout à l'heure!... répliqua Penhoël, car je vais vous payer aussi le
+second service que vous m'avez rendu.
+
+—Quel service?... demanda le nabab sans affectation aucune.
+
+—Vous m'avez sauvé la vie, milord.
+
+—C'est vrai!... dit Montalt, je l'avais oublié...
+
+—Moi, je m'en souviens... et au lieu de vous tuer, comme j'en aurais
+le droit, je vous offre une chance de salut.
+
+Montalt regarda le jeune homme avec surprise.
+
+Il n'y avait pas moyen de croire à une plaisanterie, car la
+physionomie de Vincent avait cette expression sombre et presque sauvage
+que nous lui avons vue au moment du suicide. Sur ses traits, amaigris
+par les souffrances, il y avait un courroux sourd et concentré; ses
+yeux menaçaient et sa voix avait peine à ne point éclater.
+
+C'était un enfant énergique et fier, dont la colère ne s'usait point en
+insultes vaines. Il avait le calme de la force.
+
+Le nabab ne comprenait rien à cette scène.
+
+—Ah çà! mon jeune ami, dit-il, avons-nous par hasard un grain de
+folie?... Je vous demande en grâce pourquoi vous voulez me tuer?
+
+—Pourquoi je veux vous tuer?... répliqua Vincent dont les sourcils se
+froncèrent; vous vous souvenez, milord, que je vous ai conté autrefois
+l'histoire d'une jeune fille qui s'était endormie, pure, sur un banc de
+gazon le soir d'une fête... et qui se réveilla...
+
+—Je me souviens, monsieur, interrompit précipitamment le nabab dont la
+joue se décolora tout à coup.
+
+—L'homme qui s'était glissé sous le berceau, reprit Vincent, n'avait
+qu'un but en ce monde et qu'un espoir... réparer sa faute à force de
+dévouement et d'amour...
+
+—Quand on a vingt ans..., murmura le nabab qui semblait faire sur
+lui-même un douloureux retour, c'est ainsi qu'est le cœur.
+
+—Après deux mois de recherches, reprit encore Vincent, deux mois
+de misère et de souffrances, le coupable avait enfin retrouvé sa
+victime... il allait tomber à ses genoux et lui donner sa vie tout
+entière... lorsqu'un misérable est venu enlever la jeune fille!...
+Savez-vous le nom de ce misérable, milord?...
+
+—Comment le saurais-je?... demanda Montalt.
+
+Vincent fit peser sur lui son regard dur et perçant.
+
+—Ne me mentez pas!... dit-il tandis que le nabab se redressait
+instinctivement devant cette insulte; c'est vous qui l'avez fait
+enlever, milord!... je le sais... j'en suis sûr!... Et voici comment
+je paye ma dette envers vous. Je vous dis: Rendez-moi ma fiancée...
+rendez-la-moi telle qu'elle est entrée dans votre hôtel... Je vous
+croirai, si vous m'affirmez sur l'honneur qu'il en est temps encore.
+
+Le nabab tombait de son haut, car il ignorait complétement l'expédition
+nocturne, faite, à l'aide de sa voiture et de ses nègres, par MM.
+Édouard et Léon de Saint-Remy.
+
+—Je vous tiens compte de vos bons sentiments à mon endroit, M.
+Vincent, dit-il sans éprouver encore d'autre sentiment que la
+surprise; mais il m'est absolument impossible d'en profiter... En
+conscience, mon jeune ami, je ne puis rendre ce que je n'ai pas pris.
+
+—Vous refusez?... murmura Vincent les dents serrées; prenez garde,
+milord!
+
+—Menacez... insultez..., répliqua Montalt; vous pourrez me mettre
+l'épée à la main, M. Vincent... mais vous ne pourrez pas me fâcher...
+J'ai l'intime conviction, voyez-vous, que vous êtes de bonne foi et que
+vous battez la campagne.
+
+Vincent garda un instant le silence.
+
+—Milord, reprit-il ensuite, je vous ai offert la vie... vous n'en avez
+pas voulu... C'est maintenant que nous sommes quittes... Que votre sang
+retombe sur vous-même!... Moi, je me fais justice de mes propres mains,
+parce que je suis un proscrit et que je ne puis demander protection aux
+lois de mon pays.
+
+Montalt tira de nouveau son portefeuille.
+
+—A quelle arme voulez-vous m'immoler, mon jeune ami?... demanda-t-il.
+
+—A l'épée..., répondit Vincent; et nous verrons si vous raillerez
+demain, milord!...
+
+—Demain..., répéta Montalt, j'ai un petit rendez-vous à six heures
+moins le quart... je serai par conséquent libre à six heures... Vous
+convient-il de venir me trouver à la porte d'Orléans, au bois de
+Boulogne?
+
+—Cela me convient.
+
+Montalt écrivit sur son carnet immédiatement au-dessous de la première
+mention:
+
+ «Six heures, M. Vincent.»
+
+Celui-ci tourna le dos et se retira, tandis que M. le chevalier de las
+Matas se frottait les mains, derrière la porte de la salle voisine.
+
+Le jeu s'installait, et le banquier mêlait les cartes du trente et
+quarante.
+
+Les amateurs prenaient déjà place autour de la table.
+
+Vers ce moment, il se passait une petite scène dans le vestibule du
+club.
+
+N'entrait pas qui voulait au Cercle des Étrangers; il fallait être
+présenté par un adepte.
+
+Étienne et Roger venaient d'être arrêtés dans l'antichambre par
+l'employé, chargé de reconnaître les arrivants; ils avaient insisté de
+leur mieux, mais la consigne était inflexible.
+
+Heureusement que depuis le matin, comme nous avons pu le voir, nos
+trois gentilshommes jouaient, autour de Berry Montalt, le rôle du
+hasard, et lui fournissaient des aventures.
+
+Comme Étienne et Roger se retiraient, de guerre lasse, ils
+rencontrèrent, à la porte extérieure, ce brave monsieur qui les
+avait accostés à la fête du nabab.
+
+Le noble baron Bibander parut enchanté de la rencontre et leur offrit
+une cordiale poignée de main.
+
+—Eh! eh! eh!... dit-il, on fient sé gonsoler tes bédits châcrins
+t'amour afec lé drente et garante... Eh! eh! eh!...
+
+C'était un coup de la Providence.
+
+—Monsieur, dit vivement Roger, on refuse de nous laisser entrer...
+Pouvez-vous nous aider à lever cet obstacle?
+
+—Gomment tonc... répliqua Bibandier; à merfeille! engenté de fus être
+acréable.
+
+Il s'avança d'un pas important et magistral vers le contrôleur des
+entrées; il lui dit quelques mots à l'oreille, et celui-ci salua.
+
+—Fenez... fenez, mes cheunes amis, reprit le baron Bibander;
+maindenant, fus êtes chez fus!
+
+La porte du Cercle s'ouvrit pour Étienne et Roger. Ils n'eurent pas
+même la peine de remercier leur introducteur, qui avait traversé la
+salle en trois enjambées, et rejoint M. le chevalier de las Matas, à
+son poste d'observation, dans la chambre voisine.
+
+—Bravo!... dit Robert; je lui ai déjà jeté deux bâtons dans les
+jambes!
+
+—Comment deux?...
+
+—D'abord le Pontalès... Ensuite cet étourneau de Vincent, qui est
+revenu de je ne sais où tout exprès pour nous prêter main-forte!...
+
+—Chut!... fit Bibandier, voilà le bal qui commence!
+
+Étienne et Roger venaient en effet d'aborder Montalt.
+
+Celui-ci était arrivé au paroxysme de sa mauvaise humeur. La première
+querelle qu'il avait rencontrée sur son chemin l'avait plutôt réjoui
+que contrarié. Ç'avait été une issue pour le fiel qu'il avait dans
+l'âme; mais la provocation de Vincent rétablissait l'équilibre, et
+ramenait ses idées sombres.
+
+Il avait gardé de cet enfant un souvenir ami, et pour prix du service
+rendu, Vincent revenait vers lui la main armée et la provocation à la
+bouche.
+
+Montalt ne fatiguait point son indolence à chercher longtemps la cause
+de ce revirement bizarre; mais il subissait l'impression triste, et son
+cœur lui pesait.
+
+Il était dans cette situation morale, lorsqu'il vit venir à lui Étienne
+et Roger.
+
+Le jeune peintre avait la figure pâle et le regard indécis; les yeux de
+Roger brillaient, au contraire, et le sang lui montait aux joues.
+
+Montalt ne se souvenait plus de ce que lui avait dit Séid au sujet des
+deux jeunes gens. Leur aspect lui causa seulement de la surprise, parce
+qu'il ne les avait jamais vus en ce lieu.
+
+—Par quel hasard...? commença-t-il.
+
+Étienne l'interrompit.
+
+—Nous voudrions vous parler en particulier, milord..., dit-il d'un ton
+froid et grave.
+
+Il avait salué le nabab. Roger, au contraire, restait droit et roide
+devant lui.
+
+Montalt les regarda tour à tour, et il eut un vague souvenir des
+paroles qui avaient glissé naguère sur son esprit.
+
+—Au fait, murmura-t-il, je n'ai pas rêvé cela... On m'a dit que vous
+vouliez me quitter.
+
+—Nous voulons faire davantage, milord, répliqua Roger qui élevait la
+voix malgré lui.
+
+—Silence!... dit Étienne. Tu m'as promis de me laisser parler.
+
+Le nabab, qui les regardait toujours, croisa ses bras sur sa poitrine.
+
+—Ah çà!... s'écria-t-il, est-ce que vous allez me prendre à partie,
+vous aussi?... Vous ai-je, par hasard, enlevé vos maîtresses?...
+
+—Milord!... milord!... interrompit Roger dont la colère faisait
+bouillir le sang, la moquerie est de trop, je vous jure... et notre
+vengeance n'a pas besoin d'aiguillon!
+
+Montalt ouvrit ses bras, et fit ce geste de l'homme qui tombe des nues.
+
+—Ma foi!... dit-il, je crois que c'est une gageure!... J'ai donc
+deviné juste, messieurs... Vous venez me chercher querelle?
+
+Roger ouvrit la bouche pour répondre. Étienne l'arrêta:
+
+—Milord, dit-il d'une voix lente et triste, nous vous aimions d'une
+affection pleine de reconnaissance et de respect... Vous-même, je crois
+que vous aviez pour nous de la tendresse... Les apparences trompent
+parfois...
+
+—Les apparences!... répéta Roger en haussant les épaules; quand on a
+vu, de ses yeux vu!...
+
+Étienne lui demanda le silence d'un geste.
+
+—Je voudrais tant m'être trompé!... reprit-il. Milord, il s'agit ici,
+non pas seulement de vous, mais de deux jeunes filles...
+
+—Deux..., interrompit Montalt en souriant, cela fait quatre.
+
+Un peu de sang monta aux joues pâles du jeune peintre.
+
+Il poursuivit pourtant avec le même calme:
+
+—Il s'agit du bonheur de ma vie... et du bonheur de Roger... Nous
+deux, milord, que vous avez traités en frères... en fils chéris... nous
+n'avions qu'un seul espoir et qu'un seul amour, vous le savez...
+
+—Mademoiselle Diane et mademoiselle Cyprienne..., grommela Montalt; je
+n'ai pas l'avantage de les connaître.
+
+—Vous ne les connaissez pas... vous?... s'écria Roger impétueusement;
+par le nom de Dieu, vous mentez, milord!
+
+Les sourcils de Montalt se froncèrent légèrement.
+
+—Il est clair comme le jour, murmura-t-il, que mes deux jeunes
+frères... mes fils chéris, pour parler comme M. Étienne... sont décidés
+à me couper la gorge... Je n'y puis absolument rien!
+
+Étienne fixait toujours sur lui son regard douloureux.
+
+—Je ne vous insulte pas, moi, milord..., poursuivit-il d'une voix que
+l'émotion faisait trembler... et je vous prie de pardonner à mon ami...
+Il est bien malheureux!... Si vous pouviez savoir tout ce que nous
+souffrons depuis hier!
+
+Montalt fit un geste d'impatience.
+
+Peut-être que, dès ce moment, la complète ignorance qu'il affectait de
+montrer n'était plus très-sincère.
+
+Peut-être que, malgré ces noms de Berthe et de Louise que les deux
+filles de l'oncle Jean avaient pris auprès de lui, soupçonnait-il déjà
+vaguement la vérité. Mais l'élément contrariant et fantasque de son
+caractère était vivement excité; il recevait depuis le matin piqûres
+sur piqûres, et il n'en fallait pas tant pour faire regimber son
+orgueil.
+
+Désormais, il n'y avait plus de côté par où le prendre. Il redevenait
+cet homme dur, intraitable, irascible, répondant aux prières parties du
+cœur par la raillerie froide, et s'obstinant, à plaisir, dans son
+rôle impitoyable.
+
+Roger supportait à grand'peine les ménagements pris par le jeune
+peintre; mais celui-ci retardait l'heure de la colère, non pas tant
+pour Montalt que pour Diane elle-même, qu'il eût fallu croire perdue.
+
+Il hésitait tant qu'il pouvait; il se forçait à douter; sa confiance
+était grande comme son amour.
+
+—Je vous en prie!... dit-il encore, ne faites attention qu'à notre
+souffrance, et répondez-nous... Dites-nous que nous nous sommes
+trompés... donnez nous une preuve, la moindre...
+
+Berry Montalt bâilla.
+
+La rage étouffait Roger.
+
+—Parfois..., poursuivit Étienne, fantaisie vous prend, nous le savons,
+de cacher votre bonté sous des apparences de rudesse affectée... Mais
+vous nous voyez devant vous, le cœur brisé... Ne jouez pas avec
+notre torture!
+
+Le nabab bâilla de nouveau.
+
+—Messieurs, dit-il suivant l'impulsion de sa nature qui, une fois
+lancée dans la voie mauvaise, exagérait le mal comme le bien, j'ai
+connu beaucoup de jeunes filles en ma vie, brunes, blondes et d'autres
+couleurs... J'ai tâché de me divertir du mieux que j'ai pu... et s'il
+fallait, pour châtiment de chaque bonne fortune, subir des sermons
+pareils, j'y renoncerais.
+
+—Alors, dit Étienne dont la tête calme et sévère se redressa, vous
+refusez toute explication, milord?
+
+—J'aime encore mieux me battre, monsieur!
+
+—Choisissez donc entre nous, dit Étienne d'une voix basse et sombre,
+et que ce soit un combat à mort!
+
+—Moi!... s'écria Roger, c'est moi que vous choisirez, car je vous dis
+que vous êtes un lâche et un infâme!... Je ne voulais pas croire le
+monde qui vous accusait de pousser vos débauches jusqu'aux excès les
+plus honteux... Mais maintenant, j'ai vu, Berry Montalt!... vous êtes
+un misérable sans cœur, ni honneur!... Et si je n'ai pas votre vie
+demain, c'est que vous me tuerez!
+
+Le nabab avait tiré de sa poche le fatal calepin.
+
+—Ni l'un, ni l'autre..., murmura-t-il en traçant quelques mots au
+crayon; je vous ferai la mauvaise plaisanterie de vous épargner, mes
+jeunes camarades.
+
+La rage étouffa la voix de Roger.
+
+—Eh bien!... dit Étienne, lequel choisissez-vous?
+
+—Tous les deux, mon jeune ami, savoir: M. Étienne Moreau à six heures
+et un quart... M. Roger de Launoy à six heures et demie... Je vous
+demande pardon de fixer l'heure moi-même... mais vous n'êtes pas venus
+les premiers.
+
+Étienne, depuis quelques secondes, tenait le bras de Roger pour
+l'empêcher de se ruer sur le nabab.
+
+Celui-ci salua et s'éloigna en disant:
+
+—Bois de Boulogne, porte d'Orléans... Messieurs, au plaisir de vous
+revoir!
+
+La scène s'était passée à l'une des extrémités de la salle. Montalt
+gagna la table de jeu et s'assit parmi les joueurs.
+
+Il plaça devant lui un paquet de billets de banque.
+
+Jamais peut-être on n'avait pu voir sa belle figure aussi indifférente
+et aussi froide.
+
+Étienne avait entraîné Roger hors du club.
+
+Il y avait un quart d'heure environ que le nabab était assis devant le
+tapis vert et perdait, suivant son habitude, avec un magnifique
+stoïcisme, lorsqu'on entendit une vague rumeur dans l'antichambre.
+
+Après quelques secondes de pourparlers assez bruyants, la porte
+s'ouvrit, et un personnage, comme on n'en avait peut-être jamais vu au
+Cercle des Étrangers, fit son entrée dans la salle.
+
+Les domestiques lui avaient refusé longtemps le passage, et pour qu'on
+l'introduisît enfin dans la noble assemblée, il n'avait fallu rien
+moins que le nom de Berry Montalt, prononcé avec autorité. Mais le
+nabab était une excellente pratique, et sa protection eût servi de
+passe-port à un mendiant.
+
+Il n'y avait point, du reste, au moins en apparence, une différence
+appréciable entre un mendiant et le personnage dont nous avons annoncé
+l'entrée.
+
+C'était un vieillard de grande taille, dont la tête courbée sur sa
+poitrine se couronnait de rares cheveux, blancs comme neige. Il portait
+des vêtements villageois de forme antique, usés jusqu'à la corde; sa
+chaussure consistait en de gros sabots, bourrés de paille.
+
+Le bruit inusité que produisait sa marche sur le parquet de la salle
+fit tourner la tête à tout le monde. Montalt seul ne daigna point
+prendre garde.
+
+Chacun se demandait ce que voulait dire cette mascarade.
+
+Nos trois gentilshommes, aux aguets derrière la porte de la chambre
+voisine où le jeu ne fonctionnait point encore, auraient seuls pu
+donner le mot de l'énigme.
+
+Le vieillard s'arrêta en face du tapis vert.
+
+Sa taille se redressa, et sa tête relevée montra la beauté vénérable et
+digne d'un noble visage de sexagénaire.
+
+—Quel est celui d'entre vous, dit-il d'une voix douce et ferme, qui se
+nomme Berry Montalt?
+
+—C'est moi, répliqua le nabab sans se retourner.
+
+—Alors, veuillez me suivre..., reprit le vieillard. J'ai à vous parler.
+
+Montalt ne bougea pas.
+
+—Mon digne monsieur, dit-il seulement, je crois que je sais votre
+histoire. Il s'agit d'une jeune fille enlevée...
+
+—Ma nièce..., interrompit le vieillard avec simplicité.
+
+Un sourire courut autour de la table.
+
+—Votre nièce, soit!... reprit le nabab, et vous venez me provoquer en
+duel...
+
+—C'est vrai... parce qu'on vous dit riche, au point de ne plus
+craindre les lois...
+
+Montalt avait ouvert son calepin sur la table.
+
+—Milord, lui cria de loin le prince slave Bottansko, est-ce que vous
+avez l'idée folle d'accepter le défi de ce pauvre diable?
+
+—Bois de Boulogne, porte d'Orléans..., prononça froidement Montalt au
+lieu de répondre.
+
+—Mais regardez-le donc! disait-on parmi les joueurs.
+
+—Quel nom inscrirai-je?... demanda Montalt, le crayon levé.
+
+—Jean de Penhoël..., répondit le vieillard.
+
+Montalt tressaillit et fit un mouvement comme pour se retourner. Mais
+il se ravisa.
+
+Une pâleur soudaine avait couvert sa joue; sa main trembla visiblement
+tandis qu'il écrivait sur son calepin à la cinquième place:
+
+ «Jean de Penhoël... Sept heures moins un quart.»
+
+ * * * * *
+
+Derrière la porte de la salle voisine, nos trois gentilshommes ne se
+possédaient pas de joie.
+
+—La farce est jouée!... dit Robert à ses deux acolytes; le vieux
+surtout a été sublime!... Désormais, en supposant même qu'il en
+réchappe... demain matin, nous aurons carte blanche, à dater de cinq
+heures... Du diable si notre partie n'est pas plus belle que jamais!...
+
+
+
+
+XX
+
+LA VENGEANCE DE PENHOËL.
+
+
+Le matin de ce jour, pour la première fois depuis deux mois, des
+regards étrangers avaient pu mesurer l'affreuse misère du grenier où se
+mouraient les anciens maîtres de Penhoël.
+
+Jusqu'alors, le secret de ce dénûment absolu et de cette mortelle
+détresse avait été surpris seulement par les deux filles de l'oncle
+Jean.
+
+Madame Cocarde, la principale locataire, qui montait parfois l'escalier
+roide avec sa robe de satin et son bonnet aux rubans couleur de feu,
+pour demander le pauvre loyer du taudis, avait connaissance
+officielle de cette lugubre agonie; mais la petite femme ne se mêlait
+point des affaires d'autrui. En descendant du grenier, où la faim
+torturait toute une famille, elle s'asseyait à sa table solitaire et
+mangeait avec cet appétit concentré des amoureuses en retraite.
+
+Madame Cocarde eût appris que ces malheureux locataires étaient
+décidément morts de faim, qu'elle n'en eût pas perdu la moindre bouchée.
+
+Il avait fallu que le hasard donnât l'éveil à un voisin charitable.
+
+Le matin même, on était monté dans le grenier de Penhoël, et tout
+d'abord, on avait transporté à l'hôpital le pauvre père Géraud, qui
+s'en allait lentement dans l'autre monde, sans autre maladie que
+l'épuisement et la famine.
+
+Car, depuis que sa faiblesse l'avait cloué sur le matelas, le vieil
+aubergiste refusait obstinément de manger, pour ne point diminuer la
+part de pain de la pauvre famille.
+
+En se retirant, le voisin, qui emmenait Géraud à l'hôpital, mit sur le
+coin du matelas un petit écu de trois livres.
+
+Il était pauvre aussi et ne pouvait faire davantage.
+
+Dès que le matelas fut vide, René de Penhoël se glissa sur ses mains
+et ses genoux dans la poussière, afin de prendre la place encore
+chaude du malade. Il trouva l'écu de trois livres et le glissa
+furtivement dans sa poche.
+
+Sa face hâve et comme pétrifiée eut un sourire idiot.
+
+Madame était toujours assise à la place où nous l'avons vue la veille.
+Ses deux mains se croisaient sur ses genoux. Elle s'appuyait à la
+muraille et demeurait immobile. Sa figure amaigrie était si pâle qu'on
+aurait pu croire que la vie l'avait abandonnée.
+
+L'oncle Jean était à genoux auprès d'elle et la contemplait en silence.
+
+On frappa à la porte du grenier. L'oncle en sabots pensa que c'était le
+voisin qui revenait.
+
+—Entrez..., dit-il.
+
+La porte s'ouvrit, et un homme, portant le costume de velours râpé des
+commissionnaires, entra.
+
+Il regarda tout autour de lui d'un air étonné.
+
+—C'est ici que demeure M. Jean de Penhoël?
+
+—Oui..., répliqua l'oncle; c'est moi qui suis Jean de Penhoël.
+
+—Alors, reprit l'Auvergnat, c'est à vous que je dois donner cette
+lettre.
+
+Puis il ajouta tout d'un trait, pour avoir le droit de s'échapper, car
+la vue de cette misère lui chargeait le cœur:
+
+—Il n'y a pas de réponse et la commission est payée... Salue bien,
+messieurs et madame!
+
+Il sortit brusquement; on l'entendit descendre l'escalier quatre à
+quatre.
+
+L'oncle avait entre les mains la lettre que Robert avait tracée à la
+hâte chez un écrivain public du faubourg Saint-Honoré.
+
+Cette lettre disait en substance:
+
+ «Vous avez du courage, vous aimez madame Marthe, et vous êtes
+ désormais le seul gardien de l'honneur de Penhoël.
+
+ «Blanche, votre nièce, est entre les mains d'un homme riche et
+ puissant... si puissant et si riche qu'on n'aurait point raison
+ de lui en s'adressant à la justice humaine.
+
+ «Vous avez été soldat, et vous êtes gentilhomme.
+
+ «Le personnage dont on vous parle est un Anglais du nom de Berry
+ Montalt; vous le rencontrerez au Cercle des Étrangers, rue
+ Saint-Honoré, nº...
+
+ «Pour être introduit au Cercle, le meilleur passe-port est le nom
+ de Berry Montalt lui-même.»
+
+Tandis qu'il lisait, Marthe avait relevé sur lui son regard.
+
+C'était quelque chose de si étrange qu'une lettre arrivant au
+milieu de cette misère abandonnée.
+
+L'oncle Jean lui baisa les deux mains.
+
+—Je vais sortir, ma fille..., dit-il, courage!... Dieu aura pitié de
+nous.
+
+Marthe secoua la tête et baissa les yeux. Elle n'interrogea point. Elle
+n'avait plus la force d'être curieuse.
+
+L'oncle prit son chapeau de paysan et s'éloigna.
+
+Marthe était seule avec le maître de Penhoël. Pareille circonstance ne
+s'était pas présentée une seule fois depuis leur départ du manoir; il
+y avait toujours eu entre eux soit l'oncle Jean, soit le pauvre père
+Géraud.
+
+Durant les deux mois qui venaient de s'écouler, personne n'avait jamais
+fait allusion à cette scène de violence sauvage qui avait eu lieu dans
+le grand salon de Penhoël au moment du départ.
+
+René semblait l'avoir oubliée, Marthe ne voulait point s'en souvenir.
+
+Quant à l'oncle Jean, il avait exercé longtemps sur Penhoël une
+surveillance active et cachée; mais, depuis quelques semaines, cette
+surveillance s'était peu à peu ralentie. Tout semblait mort chez René,
+jusqu'à la colère, et il suffisait de le voir de près pour acquérir la
+certitude qu'il était incapable de se relever désormais jusqu'à
+une pensée de vengeance.
+
+Sa nature morale et sa nature physique avaient fléchi pareillement.
+C'était un vieillard imbécile et faible; sa pensée dormait engourdie,
+comme le ressort de ses membres, autrefois si robustes.
+
+Il restait des journées entières, accroupi dans son coin, immobile
+et ne secouant son inerte apathie que pour porter à ses lèvres la
+bouteille fêlée, où l'oncle Jean mettait parfois quelques gouttes
+d'eau-de-vie.
+
+Quand il n'y avait plus rien dans la bouteille, il laissait retomber
+sa tête barbue sur sa poitrine, et restait plongé, depuis le matin
+jusqu'au soir, dans un pesant sommeil.
+
+Il ne bougeait pas; il ne parlait pas. Il recevait les soins de sa
+femme sans témoigner ni plaisir ni peine. Et quand son regard éteint
+tombait sur elle par hasard, on eût cherché en vain dans cette morne
+prunelle l'indice d'un sentiment quelconque: haine ou tendresse.
+
+L'oncle Jean se fiait à ces signes et ne craignait plus.
+
+Une fois qu'on avait allumé une chandelle dans le pauvre grenier, le
+père Géraud disait avoir vu, en s'éveillant au milieu de la nuit, René
+de Penhoël, dressé de son haut contre le mur, regarder sa femme
+avec des yeux flamboyants.
+
+Ses lèvres blêmes tremblaient en murmurant de menaçantes paroles, qui
+arrivaient, confuses, jusqu'à l'oreille du malade.
+
+Marthe dormait, couchée sur sa paille.
+
+Les doigts de René se crispaient convulsivement; on eût dit qu'il
+allait s'élancer sur elle et l'étouffer entre ses bras décharnés.
+
+Mais le vieux Géraud avait la fièvre qui amène les visions terribles et
+les mauvais rêves...
+
+Le lendemain René était toujours accroupi dans son coin et rien n'avait
+troublé le pauvre sommeil de Marthe.
+
+L'oncle Jean ne songeait plus à cette circonstance. L'idée ne lui vint
+même pas de craindre tandis qu'il fermait la porte du grenier sur René
+de Penhoël et sur sa femme.
+
+René était étendu sur le matelas, à la place du père Géraud, et faisait
+mine de dormir.
+
+Dès que le bruit des sabots de l'oncle Jean s'étouffa au bas de
+l'escalier, il rouvrit les yeux pour jeter autour de lui son regard
+indécis et lourd.
+
+Puis il se souleva lentement et s'assit sur le matelas.
+
+Il prit dans sa poche l'écu de trois livres; il le plaça dans le
+creux de sa main; il le tourna, le retourna, l'examina dans tous les
+sens.
+
+Un vague sourire venait à sa lèvre.
+
+Quand ses yeux quittèrent la pièce de monnaie, ce fut pour se tourner
+vers sa bouteille qu'il avait laissée à son ancienne place.
+
+Son sourire se renforça plus joyeux.
+
+Mais quand son œil, en faisant de nouveau le tour du grenier, vint à
+tomber sur Marthe qui lui tournait le dos, il n'eut plus de sourire.
+
+Ses prunelles éteintes brûlèrent tout à coup; les rides de son front se
+creusèrent.
+
+Quiconque eût vu ce regard aurait frissonné à la pensée d'un crime.
+
+Le crime devait être hideux dans ce réduit tout nu, entre ces deux
+êtres affaiblis et brisés par la misère...
+
+Marthe ne savait pas. Elle songeait, comme toujours, au martyre présent
+et au bonheur passé. Trois noms étaient sur sa lèvre et au fond de son
+cœur.
+
+Diane, Cyprienne... Blanche! Blanche, surtout, qui vivait, Blanche,
+l'idole adorée à genoux, l'amour de ce cœur flétri, l'espoir de
+cette vie brisée!
+
+Les autres étaient mortes; elles avaient le bonheur aux pieds de Dieu.
+Mais Blanche qui souffrait, Blanche, la victime d'un piége mystérieux,
+inexplicable! Blanche, la pauvre vierge, qui allait être mère!
+
+Car Marthe avait compté les jours; la jeune fille devait s'étonner,
+épouvantée, aux tressaillements de ses flancs...
+
+Que faisait-elle? Qui la sauvait de ses terreurs? Dans quel sein
+cacherait-elle son front rougissant à l'heure fatale?
+
+Et l'enfant! le cœur de Marthe battait, soulevé par une émotion
+double: car il y avait un souvenir qui se mêlait à l'angoisse présente.
+
+Le malheur de la fille avait été le malheur de la mère, et il semblait
+que la colère de Dieu eût jeté deux fois cette calamité dans la maison
+de Penhoël, comme un funeste héritage.
+
+Un soir, la pauvre Marthe s'était enfuie de sa chambre, alors qu'elle
+était jeune fille. Son cœur était vierge comme celui de Blanche;
+mais son flanc douloureux lui criait: «Tu es mère!»
+
+En même temps, bien qu'il n'y eût rien dans ses souvenirs, une voix
+mystérieuse parlait au fond de son âme et lui disait le nom du père de
+son enfant... un homme qu'elle aimait d'une tendresse pure et dévouée,
+son premier, son seul amour, l'aîné de Penhoël qui l'avait abandonnée...
+
+Car il y avait déjà plusieurs mois que Louis avait quitté la Bretagne.
+
+Elle se voyait descendre la pente ombreuse qui menait des portes du
+manoir à la rivière d'Oust.
+
+Elle allait, affolée par la souffrance, épouvantée, découragée.
+
+Et la porte du pauvre Benoît Haligan, le passeur, s'ouvrait pour la
+recevoir. Là, sur un lit de paille, à la lueur tremblante d'une résine,
+Marthe mettait au monde deux enfants jumeaux... deux belles petites
+filles dont le premier sourire passait, en ce moment, devant ses yeux
+et la faisait pleurer.
+
+Pauvre Diane! pauvre Cyprienne! leur malheur avait précédé leur
+naissance!...
+
+Chez Benoît, le passeur, Marthe n'était point seule. Jean de Penhoël
+était auprès du lit avec sa femme. Ils n'abandonnèrent point la jeune
+accouchée, les amis dévoués.
+
+La femme de Jean de Penhoël emporta les deux enfants, et devint leur
+mère.
+
+Oh! que Blanche était bien plus malheureuse encore! Point d'amis auprès
+de son chevet! Il n'y avait autour d'elle que le mépris et l'insulte
+peut-être...
+
+Marthe songeait ainsi.
+
+René, pendant cela, semblait subir une transformation étrange.
+L'animation revenait à son visage inerte; ses yeux roulaient, vifs et
+hagards.
+
+Un éclair venait de traverser la nuit profonde de son intelligence, et
+pour un instant son idiotisme montait jusqu'à la folie.
+
+Il regardait toujours l'écu de trois livres. Ses lèvres remuaient,
+produisant un son vague et inarticulé. Son poing fermé menaçait Marthe
+par derrière, et sa bouche s'entr'ouvrait en un sauvage sourire.
+
+Il se leva tout chancelant; ses jambes n'étaient plus habituées à
+le porter; quiconque l'eût aperçu ainsi debout se fût effrayé de sa
+maigreur cadavéreuse. On voyait, en quelque sorte, ses os à travers les
+trous de ses haillons souillés.
+
+Il n'y avait plus rien en lui du maître de Penhoël, et ceux qui,
+autrefois, avaient bu le vin de sa table se seraient refusés à le
+reconnaître.
+
+Il se rendit d'abord auprès de la petite croisée à charnière qui
+s'ouvrait sur le toit, et l'examina soigneusement. Il hocha la tête
+d'un air satisfait.
+
+Puis il redescendit vers la cloison, derrière laquelle nous avons vu
+Diane épier, les larmes aux yeux, la misère de la pauvre famille.
+
+Il y avait à cette cloison une très-grande quantité de trous et de
+fentes. René les compta l'une après l'autre, sans omettre la plus
+petite fissure.
+
+Il paraissait se complaire à ce patient travail.
+
+Il était maintenant devant Marthe, qui pouvait suivre chacun de ses
+mouvements; mais la pauvre femme ne jetait sur lui qu'un regard
+machinal. Sa pensée allait ailleurs; elle ne savait pas pourquoi
+Penhoël comptait ainsi les fentes de la cloison; elle ne cherchait pas
+à savoir.
+
+René mit son doigt dans la dernière fissure et hocha la tête encore.
+Ses grands cheveux gris suivaient le mouvement de son front et
+tombaient en désordre sur sa joue hâve.
+
+Il les rejeta en arrière à deux mains; puis il fixa ses yeux assombris
+sur Marthe, qui ne le regardait plus.
+
+—Je suis le maître!... murmura-t-il avec emphase.
+
+Il prit sous son bras la bouteille fêlée, où il ne restait plus une
+seule goutte d'eau-de-vie, et se dirigea vers la porte avec le pas
+incertain d'un homme ivre.
+
+Marthe entendit la porte s'ouvrir, puis retomber.
+
+Elle était seule.
+
+Bien des fois, déjà, elle avait erré dans ce grand Paris, cherchant sa
+fille au hasard et toujours en vain; mais l'espoir est immortel dans
+le cœur des mères. Sa première pensée fut de fuir et d'aller
+encore si loin que ses pas pourraient la porter, de maison en maison,
+le long des rues inconnues, demander Blanche.
+
+Elle se leva; sa faiblesse, qui était grande, n'aurait pu l'arrêter;
+mais René avait fermé la porte en dehors.
+
+Marthe revint tristement à sa place et se laissa retomber sur sa paille.
+
+Elle ne devait pas attendre longtemps le retour de son mari. Au bout de
+quelques minutes, la porte s'ouvrit de nouveau et le maître de Penhoël
+rentra.
+
+Marthe put entendre sa respiration essoufflée et pénible.
+
+Il avait remonté à la hâte les six étages et revenait bien chargé,
+malgré sa faiblesse.
+
+L'écu de trois livres y avait passé tout entier. La bouteille fêlée
+était pleine d'eau-de-vie. Il apportait en outre un assez grand panier,
+plein de charbon, un cahier de papier et un pot plein de colle.
+
+Il s'assit sur le matelas pour reprendre haleine et pour boire une
+longue gorgée d'eau-de-vie. Son excitation, loin de se calmer, semblait
+augmenter de minute en minute.
+
+—Oui!... oui!... murmurait-il la tête haute et l'œil brillant; je
+suis le maître!
+
+Quand il se fut reposé durant un instant, il déchira le papier
+par bandes et l'enduisit de colle, pour boucher, l'une après l'autre,
+toutes les fentes de la cloison.
+
+Cela dura longtemps, car les planches vermoulues se déjetaient de tous
+côtés.
+
+Marthe pensait que René en agissait ainsi pour éviter le froid des
+nuits d'hiver.
+
+Mais la première fois que son regard rencontra celui du maître de
+Penhoël, sa croyance changea. Sans savoir pourquoi encore, elle se
+sentit frissonner.
+
+René travaillait tant qu'il pouvait. Des gouttes de sueur glissaient
+sur sa tempe jaunie; il ne s'arrêtait que pour boire.
+
+Et à mesure qu'il buvait, un enthousiasme sauvage secouait la morne
+apathie de ses traits.
+
+Tout le cahier était employé, mais il n'y avait plus de trous à la
+cloison. Avant de sortir, René avait bien pris sa mesure.
+
+Il passa le revers de sa main sur son front humide, et regarda
+joyeusement son ouvrage terminé.
+
+—Celui qui vint, l'autre fois, se mettre entre nous deux...,
+grommela-t-il, n'est pas ici... Je suis le maître!
+
+Il prit dans un coin un gril rongé de rouille, oublié là, sans doute,
+par les anciens locataires du grenier, et disposa dessus, en
+pyramide, tout le contenu de son panier de charbon.
+
+Puis il battit le briquet et mit le feu au brasier.
+
+Marthe le regardait faire maintenant. Durant un instant, ses yeux tout
+grands ouverts peignirent l'épouvante. Elle comprenait.
+
+C'était la mort qui était là tout près d'elle.
+
+La pensée de l'Ange de Penhoël lui vint. Elle voulut se lever et se
+défendre, pour que sa fille, si elle vivait encore, ne fût point une
+orpheline.
+
+Mais, avant qu'elle eût quitté sa place, une autre idée vint à la
+traverse de sa terreur. Ses grands yeux bleus eurent un rayonnement
+doux.
+
+—Dieu me les rendra au ciel! pensa-t-elle; toutes trois!
+
+Elle croisa ses bras sur sa poitrine et s'adossa contre la muraille.
+
+Les vapeurs du charbon commençaient à emplir la chambre. René,
+agenouillé auprès du gril, soufflait de toute sa force. Le brasier
+s'allumait et mettait un sanglant reflet sur sa joue décharnée.
+
+Il riait. Il prononçait le nom de sa femme. Il prononçait avec plus de
+haine encore le nom de son frère.
+
+Et il répétait d'une voix sourde:
+
+—J'étais riche!... j'étais heureux!... j'aimais!... Qui m'a pris mon
+bonheur, mon amour et ma richesse?... Elle et lui!... Oh! cette fois,
+personne ne viendra... Je suis le maître!
+
+Sa tête tournait déjà. Le brasier ne formait plus qu'un seul monceau de
+feu. Il avala d'un trait le reste de sa bouteille d'eau-de-vie et se
+laissa choir, comme une masse, sur le matelas.
+
+Marthe avait les yeux fermés. Ses idées vacillaient et s'égaraient dans
+ce songe enchanté qui précède, dit-on, la mort par asphyxie.
+
+En ce moment, comme toujours, elle était avec ses filles, la pauvre
+mère!
+
+Mais, entre ses trois filles, il n'y avait plus de différence. Elle
+pouvait les aimer d'une tendresse égale et partager entre elles ses
+baisers heureux.
+
+Oh! les trois beaux anges, vêtus de longues robes blanches, et
+couronnés de fleurs!
+
+Dieu les lui amenait par la main, et les saints du paradis souriaient à
+son bonheur de mère.
+
+Un poids était sur sa poitrine haletante, mais elle ne le sentait
+point, tant elle avait de joie.
+
+Diane, Cyprienne, Blanche! pauvres enfants perdues et retrouvées, qui
+riaient et qui pleuraient sur son sein.
+
+Comme elles s'aimaient toutes trois, et comme elles l'aimaient!
+
+Et derrière leurs visages angéliques, à travers le voile diaphane qui
+couvre les visions, Marthe entrevoyait une autre figure: les traits
+mâles d'un homme qui semblait avoir honte et se cacher.
+
+Oh! Dieu pardonne à tous, et ce n'est pas au ciel qu'il faut garder
+souvenir du mal enduré sur la terre.
+
+Au ciel, tout amour est chaste, toute passion s'épure sous l'œil de
+Dieu. Le sourire de Marthe appelait Louis de Penhoël...
+
+Le voile s'épaississait; la nuit se faisait; Marthe se sentait mourir.
+
+Tandis qu'elle essayait d'assembler les mots de sa suprême prière,
+sa léthargie reçut un choc soudain; un souffle d'air frais tomba sur
+sa bouche vivifiée; elle rouvrit les yeux... ou plutôt elle crut les
+rouvrir, et c'était sans doute une nouvelle phase de son dernier rêve,
+car ce qu'elle voyait maintenant était encore l'impossible.
+
+Ses deux filles mortes étaient auprès d'elle, Diane et Cyprienne, non
+plus en longues robes blanches, mais avec ce costume des vierges de
+Bretagne qu'elles portaient lorsqu'elles lui étaient apparues dans la
+loge de Benoît Haligan...
+
+—Pauvres belles-de-nuit!... pensait Marthe; aujourd'hui comme alors.
+
+Et ses yeux s'étaient refermés.
+
+L'air frais continuait, cependant, de tomber sur son front et sur sa
+bouche.
+
+Elle entendait autour d'elle un bruit de pas légers.
+
+Elle essaya encore de soulever ses paupières. Il y avait un nuage sur
+son regard.
+
+Elle put voir, néanmoins, durant une seconde, Diane et Cyprienne qui
+lui souriaient de loin.
+
+Puis la vision disparut, comme si les jeunes filles eussent percé la
+cloison.
+
+Le brasier était éteint; la fenêtre ouverte laissait passer à flots
+l'air libre. Comme elle baissait les yeux, Marthe vit briller quelque
+chose auprès d'elle dans la poussière.
+
+C'était une poignée de pièces d'or.
+
+
+
+
+XXI
+
+UN SAUVEUR.
+
+
+Diane et Cyprienne étaient rentrées à l'hôtel Montalt, vers le lever du
+jour, avec Blanche, qui ne les reconnaissait point sous leurs costumes
+d'hommes. Usant de l'autorité que le nabab leur avait conférée, elles
+avaient fait préparer une chambre pour la jeune fille, que sa faiblesse
+extrême empêchait de rester debout.
+
+Les deux noirs obéissaient à leurs ordres comme à ceux de Montalt
+lui-même.
+
+Dès que Blanche fut couchée dans son lit, Diane et Cyprienne songèrent
+au pauvre grenier de la rue de l'Abbaye.
+
+Il leur restait un devoir à remplir.
+
+Elles revinrent au boudoir, que le nabab avait quitté déjà, et
+rentrèrent dans la chambre aux costumes. Pantalons et redingotes
+tombèrent en un tour de main, pour faire place à leurs habits de
+paysannes bretonnes.
+
+Cette seconde toilette fut bien moins longue que la première.
+
+La glace, où elles se voyaient tout à l'heure, espiègles et mutines,
+sous leurs costumes de jeunes gens, leur renvoya bientôt deux charmants
+visages de vierges, souriants et doux.
+
+Elles quittèrent de nouveau l'hôtel, mais, cette fois, avec leurs jupes
+courtes et leurs petits bonnets ronds de Bretagne.
+
+Elles firent à pied la route qu'elles venaient de parcourir au galop
+des beaux chevaux de Montalt.
+
+Il y avait à peine douze heures qu'elles avaient quitté leur pauvre
+chambrette, sous les auspices de l'excellente madame Cocarde. Mais que
+d'événements les séparaient déjà de la soirée précédente!
+
+La sentinelle de la prison militaire, qui les vit arriver en se tenant
+par la main et frapper doucement à la porte de leur demeure, n'eut
+garde de les reconnaître pour ces deux brillants petits seigneurs qui
+avaient troublé sa faction deux heures auparavant et carillonné
+comme deux diables à la porte de madame la marquise.
+
+Elles montèrent tout droit à ce grenier inhabité qui était séparé par
+une cloison du misérable asile de Penhoël.
+
+Le jour était clair déjà, et pourtant, à travers les fentes de la
+cloison, Cyprienne et Diane ne purent rien distinguer, parce que la
+lumière arrivait bien tard dans le grenier de la famille, éclairé
+seulement par une étroite croisée à charnière, dont le carreau unique
+était tout noirci de poussière.
+
+Ils dorment encore..., murmura Diane; ne les réveillons pas.
+
+Et Cyprienne ajouta:
+
+—Descendons à notre chambre... nous remonterons dans quelques minutes.
+
+Quand elles rentrèrent dans la petite mansarde aux murailles grises et
+nues, où elles avaient tant pleuré, les pauvres enfants, leur cœur
+bondit de joie.
+
+Les jours de misère étaient passés; ceux qu'elles aimaient tant
+allaient enfin être heureux.
+
+Ce plaisir qu'on éprouve, au moment du bonheur, à revoir les lieux où
+l'on a souffert, elles le ressentaient dans toute sa plénitude.
+
+Et que leurs souvenirs de la veille leur apparaissaient lointains
+déjà! Elles doutaient presque d'avoir été si malheureuses.
+
+Chacun des objets restés dans la chambrette était salué par elles comme
+un ami cher. La harpe, le petit lit et l'image sainte de la Vierge, qui
+avait gardé si longtemps leur sommeil...
+
+—Te souviens-tu, ma sœur? disait Cyprienne. Nous étions là toutes
+deux à genoux, quand madame Cocarde est venue nous chercher hier.
+
+—Hier!... répéta Diane toute pensive; était-ce bien hier?...
+
+Cyprienne se mit à sourire.
+
+—Oh! oui..., dit-elle, c'était bien hier que j'avais grand'faim, mon
+Dieu!... Et toi... tu ne te plaignais pas... Jamais je ne t'ai entendue
+te plaindre... mais je suis bien sûre que tu souffrais aussi!
+
+—Je souffrais pour toi..., murmura Diane, et pour Madame... Oh! cela
+me brisait le cœur de penser que nous ne pouvions rien pour la
+secourir!
+
+Cyprienne sauta de joie.
+
+—Madame!... s'écria-t-elle, notre chère Madame! Que Dieu est bon et
+que nous sommes heureuses!... Ma sœur, c'est nous qui l'aurons
+sauvée!... C'est nous qui lui rendrons son Ange bien-aimé!
+
+Diane se laissa glisser sur ses genoux devant l'image de la Vierge.
+
+—Nous la verrons encore sourire comme autrefois..., murmura-t-elle;
+oh! sainte Mère de Dieu, soyez bénie!... car nous l'aimons comme si
+nous étions ses filles... et son bonheur nous est plus cher que notre
+bonheur!
+
+Cyprienne s'était mise à genoux auprès de sa sœur. Elles prièrent
+toutes deux.
+
+Puis toutes deux se jetèrent sur le lit, car elles étaient bien
+lasses, et leurs jolies têtes, rapprochées, s'appuyèrent ensemble sur
+l'oreiller.
+
+Elles ne voulaient point dormir; mais, tandis qu'elles s'entretenaient,
+mariant leurs sourires heureux, le sommeil les surprit et ferma leurs
+paupières.
+
+Une heure se passa, puis deux heures. Quand Diane s'éveilla enfin en
+sursaut, le soleil de midi, glissant à travers les carreaux de la
+lucarne, tombait d'aplomb sur son visage.
+
+Elle se jeta hors du lit en poussant un cri de surprise. A son tour,
+Cyprienne s'éveilla.
+
+—Comment!... dit-elle en se frottant les yeux, nous avons dormi!...
+
+—Et pendant cela, peut-être qu'ils souffrent là-haut!... ajouta Diane.
+Viens vite, ma sœur!
+
+Elles s'élancèrent dans l'escalier.
+
+Mais, en arrivant devant la cloison, leurs regards furent arrêtés par
+un obstacle imprévu. On avait bouché récemment tous les trous qui
+existaient entre les planches. Elles ne pouvaient rien voir.
+
+Aucun bruit ne se faisait dans la chambre voisine.
+
+—Comment faire?... murmura Diane.
+
+Le doigt de Cyprienne s'était introduit déjà dans l'une des fentes afin
+d'éprouver l'obstacle. Elle sentit l'humidité du papier qui n'avait pas
+eu le temps de sécher encore.
+
+Son doigt appuya un peu davantage, et le papier, déchiré, céda.
+
+Elle mit son œil à l'ouverture. L'air vicié, qui passa immédiatement
+par le trou, la prit à la gorge et la fit reculer.
+
+—Qu'est-ce cela?... murmura-t-elle, car elle n'avait rien vu.
+
+A son tour, Diane regarda.
+
+Elle vit le maître de Penhoël étendu les bras en croix sur le matelas.
+Elle vit Madame, affaissée contre la muraille et plus pâle qu'une
+morte. Au milieu de la chambre, elle vit le brasier qui brûlait encore.
+
+Elle devina tout.
+
+—Oh! ma sœur!... ma sœur! s'écria-t-elle épouvantée: ils ont
+voulu se tuer! Fasse le ciel qu'il ne soit pas trop tard pour leur
+porter secours!
+
+Ses mains qui tremblaient ébranlèrent par la base l'une des planches
+de la cloison. Heureusement que les planches ne tenaient guère. Les
+efforts réunis des deux jeunes filles parvinrent à en soulever une qui
+resta, néanmoins, fixée par le haut.
+
+Elles passèrent, et quand elles furent passées, la planche, retombant
+par son propre poids, referma l'ouverture.
+
+Ce n'était point un rêve que Marthe de Penhoël avait fait. Elle
+avait revu Diane et Cyprienne. Et ce n'étaient point de pauvres
+belles-de-nuit, échappées un instant du cercueil.
+
+L'air frais qui tombait maintenant sur son visage, et rendait le
+souffle à sa poitrine oppressée, venait de la fenêtre, ouverte par
+leurs mains.
+
+Cet or qui brillait aux pieds de Marthe était un don des deux jeunes
+filles.
+
+Elles étaient ici, comme toujours, la douce providence de Penhoël.
+
+Si elles avaient disparu, ce n'était pas pour longtemps, sans doute. Il
+n'y avait rien dans le pauvre grenier, pas même une goutte d'eau.
+
+Elles étaient allées chercher du secours.
+
+Le regard troublé de Marthe les vit disparaître et tâcha en vain de
+trouver l'issue qui leur avait donné passage. La planche était
+retombée comme la première fois et laissait la cloison intacte, en
+apparence. Marthe se persuadait de plus en plus qu'elle avait été le
+jouet d'une vision.
+
+Mais d'autres yeux, plus clairvoyants que les siens, étaient ouverts
+sur cette scène et ne pouvaient prendre le change.
+
+M. Robert de Blois ne croyait point aux choses surnaturelles.
+
+En quittant le Cercle des Étrangers, après l'excellente comédie au
+moyen de laquelle il avait dirigé cinq bonnes épées contre la poitrine
+de Montalt, l'Américain avait pris une voiture et s'était dirigé vers
+la rue Sainte-Marguerite.
+
+C'était une démarche pénible qu'il allait entreprendre, car, bien qu'il
+fût, dès longtemps, débarrassé de tous préjugés importuns, l'Américain
+éprouvait une certaine répugnance à se retrouver en face de ses
+victimes.
+
+Penhoël lui avait sauvé la vie. Il avait mangé le pain de Penhoël, et
+habité son toit. Et, pour prix du bienfait, il avait rendu, lui, la
+trahison la plus noire.
+
+En ses heures de gaieté, ce n'était point ainsi que M. le chevalier
+de las Matas traitait la question avec ses dignes amis le comte de
+Manteïra et le baron Bibander. Il trouvait même, parfois, le courage de
+faire des gorges chaudes sur la chute de Penhoël, ce brave homme!
+comme il l'appelait.
+
+Mais, à cette heure où il s'agissait d'affronter la vue de ce
+malheureux, ruiné, dégradé, moralement assassiné, M. le chevalier de
+las Matas se sentait comme un petit remords.
+
+Si encore la détresse de Penhoël lui avait profité dans une bonne et
+large mesure...
+
+Mais non! c'était ce vieux coquin de Pontalès qui avait emmagasiné la
+récolte coupée par autrui!
+
+En somme, il n'y avait pas à reculer. Les délicates répugnances étaient
+d'autant moins de saison que cette entrevue avec l'ancien maître de
+Penhoël pourrait fournir les moyens de faire rendre gorge à cet odieux
+Pontalès.
+
+Et Robert tressaillit d'aise rien qu'à cette pensée.
+
+Cela lui redonnait un peu de cœur. Que diable! il y allait de
+l'intérêt de Penhoël lui-même, car on ne comptait point lui demander
+gratuitement sa signature, à ce pauvre garçon.
+
+Fi donc!...
+
+On était tout prêt à débourser quelques bons billets de mille francs
+s'il le fallait.
+
+Et quelle fête! un billet de mille francs chez Penhoël!
+
+Tout en montant l'escalier sale et désemparé, Robert arrivait à se
+persuader qu'il jouait, à son tour, le rôle de sauveur.
+
+Pourtant, lorsqu'il fut parvenu sur le palier poudreux qui précédait le
+grenier, ses hésitations le reprirent. Il mit son œil à la serrure,
+pour éviter du moins toute surprise.
+
+Il aperçut justement Cyprienne et Diane faisant irruption par la
+cloison disjointe, et ouvrant précipitamment la fenêtre.
+
+Lui aussi devina tout.
+
+Mais ce qui le préoccupa principalement, ce fut l'apparition des deux
+jeunes filles.
+
+Décidément, il n'y avait donc pas moyen de faire un pas sans se heurter
+contre elles au beau milieu de la route!
+
+Sans le hasard diabolique qui les amenait là, Robert allait entrer le
+premier. On lui volait son rôle de providence!
+
+Ces réflexions chagrines et sa mauvaise humeur ne l'empêchaient pas de
+tenir son œil collé à la serrure; il vit parfaitement la poignée
+d'or rouler dans la poussière.
+
+—Cela sent son nabab!... pensa-t-il en fronçant le sourcil; les
+petites sont décidément à l'hôtel... Si elles y sont, la paix n'est
+plus possible... et j'ai bien fait d'entamer la guerre!... Ah! coquin
+de Bibandier!... si tu avais fait ta besogne!
+
+Un instant, il eut l'idée de redescendre l'escalier quatre à quatre
+et d'aller prévenir Lola qui demeurait à deux pas, afin qu'elle fît
+suivre les deux jeunes filles à leur sortie; mais, au moment où il
+allait quitter son poste, Cyprienne et Diane soulevèrent la planche et
+disparurent de l'autre côté de la cloison.
+
+Les idées de l'Américain changèrent. Un plan surgit tout à coup de son
+cerveau.
+
+Il était sûr que pas une parole n'avait été prononcée depuis qu'il
+avait l'œil à la serrure. Puisqu'on lui cédait la place, c'était le
+moment d'agir et de se hâter.
+
+La clef était toujours en dehors de la porte, où René l'avait laissée.
+L'Américain entra sans bruit.
+
+Il passa franc devant René, qui n'avait point encore repris
+connaissance, et ne s'arrêta qu'auprès de Madame.
+
+Il fit tinter légèrement l'or déposé sur le carreau.
+
+Marthe rouvrit à demi les yeux, et les referma aussitôt avec un
+mouvement de frayeur.
+
+—Madame..., dit Robert doucement, écoutez-moi au nom de Dieu, et
+revenez à vous!... Voilà déjà longtemps que je suis ici à tâcher de
+vous secourir... Par pitié, ne repoussez point mon aide, et voyez en
+moi un ami!
+
+Marthe demeurait affaissée sur elle-même. Elle se redressa au choc
+d'une pensée soudaine.
+
+—Ma fille!... monsieur, dit-elle, qu'avez-vous fait de ma fille?...
+
+—M. Jean de Penhoël n'a-t-il pas reçu ma lettre? demanda l'Américain.
+
+—Je ne sais pas, répliqua Marthe qui joignit les mains; je vous en
+prie, dites-moi ce qu'est devenue ma fille?
+
+—Je n'ai pas osé signer la lettre, reprit Robert au lieu de répondre,
+de peur que M. Jean n'eût pas confiance... C'est un grand malheur,
+madame, que d'avoir donné aux gens qu'on respecte et qu'on aime le
+droit de douter...
+
+—Oh! monsieur!... monsieur! interrompit Marthe, vous ne voulez pas me
+parler de ma fille!
+
+—J'en parlais dans la lettre, madame... Écoutez! Ce n'est pas ici le
+lieu de nous expliquer... Les anciens maîtres de Penhoël ne peuvent
+rester un instant de plus dans cette misérable retraite... Je suis venu
+vous chercher.
+
+—Nous chercher?... répéta Marthe qui détourna les yeux; vous, monsieur?
+
+Robert prit un air de contrition résignée. Cela ne l'empêcha point
+de jeter un furtif regard vers la cloison; il sentait que l'entrevue
+s'engageait mal. La discussion n'était pas de saison: il fallait agir,
+car son instinct lui disait que l'absence des deux jeunes filles
+ne serait pas de longue durée.
+
+—J'ai mérité cela!... murmura-t-il en baissant la tête; je sais bien
+que vous devez me haïr, madame... Et pourtant, s'il est vrai que toute
+faute s'expie, j'espère obtenir un jour votre pardon... Dussé-je ne
+jamais l'obtenir, ajouta-t-il en feignant une émotion plus grande, je
+me féliciterais encore d'avoir payé aujourd'hui une partie de ma dette
+en sauvant votre vie.
+
+—C'est donc vous?... dit Marthe faiblement.
+
+L'Américain regarda tout autour de la chambre comme si cette question
+l'eût étonné bien fort.
+
+—Et qui donc serait-ce?... demanda-t-il.
+
+—Je ne sais..., murmura Madame qui parlait surtout pour elle-même;
+j'avais cru... ma pauvre tête est si faible!... Cependant, je suis bien
+sûre d'avoir vu de l'or.
+
+—J'aurais voulu vous l'apporter plus tôt..., répliqua Robert, mais
+j'ai été bien pauvre aussi, moi, madame!... Quand on vous chassa
+indignement de Penhoël, pensez-vous donc que j'y sois resté après vous?
+
+La porte qui restait ouverte établissait avec la fenêtre un courant
+d'air vif. Le poids qui était sur la poitrine de Marthe s'allégeait,
+et sa présence d'esprit revenait. Le maître de Penhoël lui-même
+recouvrait lentement la vie; il s'agitait par intervalles sur son
+matelas, et c'était maintenant le sommeil de l'ivresse qui l'empêchait
+d'ouvrir les yeux.
+
+Marthe regarda Robert en face.
+
+—Il ne nous reste rien, monsieur, dit-elle; je ne sais pas quel
+intérêt vous avez encore à nous tromper.
+
+—Oh!... fit l'Américain en levant les yeux au ciel, n'ai-je donc pas
+été assez cruellement puni, mon Dieu?... Madame, je ne cherche pas à
+pallier ma faute... je me suis laissé autrefois séduire par les belles
+paroles du marquis de Pontalès... Je me suis ligué avec lui contre
+Penhoël... J'ai été dur envers vous, madame... J'ai abusé du secret
+que le hasard avait mis entre mes mains... mais, sur ma conscience, je
+vous le jure, tout cela n'avait qu'un but... je voulais vous forcer
+à me donner votre fille que j'aimais... Je me disais: La fortune que
+j'emprunte, je la rendrai en épousant Blanche... Mon amour était si
+grand, madame, qu'il excusait tout à mes yeux... Je restais aveuglé,
+ne voyant que Blanche au monde, et ne m'apercevant pas que Pontalès
+faisait de moi l'instrument d'une trahison infâme!...
+
+Il s'arrêta, comme si l'émotion qui l'oppressait l'eût empêché de
+poursuivre. Marthe l'écoutait, incrédule encore, mais attentive
+déjà. Ce long malheur qui pesait sur elle n'avait pu laisser intacte
+l'énergie de son intelligence.
+
+—Le jour fatal arriva, reprit Robert; j'enlevai votre fille, dont le
+jeune Pontalès voulait faire sa maîtresse... votre fille, ajouta-t-il
+plus bas, tandis que Marthe cachait son front entre ses mains, qui
+était déjà ma femme devant Dieu... Le soir même de votre départ, je fus
+chassé, à mon tour, de Penhoël... A Paris, où je vins tout de suite, je
+vous cherchai longtemps... Dans votre misère, madame, n'avez-vous pas
+reçu parfois de mystérieux secours?
+
+Robert disait cela au hasard.
+
+—Quoi!... s'écria Madame vivement, ce pain qui soutenait notre vie...?
+
+—J'étais trop pauvre pour faire davantage, reprit l'Américain
+hypocritement. Ce n'est que d'aujourd'hui que la fortune semble vouloir
+me sourire... Ce matin, j'ai reçu une somme considérable qui m'a
+rendu bien heureux, car j'ai pensé à vous, madame... et à Blanche...,
+ajouta-t-il en détournant les yeux; avec de l'argent, on est bien fort,
+et nous pourrons sans doute la retrouver.
+
+—La retrouver?... s'écria Marthe en se levant à demi.
+
+—Ma lettre disait tout cela!... répondit Robert; c'est un affreux
+malheur, madame!
+
+—Mais vous ne me dites pas ce qui est arrivé..., interrompit Marthe;
+vous ne me dites rien.
+
+L'Américain mit un genou en terre.
+
+—J'étais venu vers vous, madame, murmura-t-il les mains jointes, pour
+implorer mon pardon et pour vous dire: Nous la retrouverons ensemble!
+
+Marthe se leva, chancelante.
+
+En ce moment René de Penhoël, éveillé par le courant d'air qui passait
+sur son corps, s'agitait et tâchait de se mettre debout.
+
+L'Américain jeta encore un regard vers la cloison. Il lui semblait
+entendre un bruit derrière les planches.
+
+Désormais une seconde de retard pouvait tout perdre. Il se pencha
+vivement vers Marthe.
+
+—Je sais où elle est..., murmura-t-il; voulez-vous venir la chercher
+avec moi?
+
+Marthe fit d'elle-même un pas vers la porte.
+
+Il n'y avait pas d'explication possible avec le maître de Penhoël.
+Robert le prit tout bonnement par le bras et l'entraîna de force vers
+l'escalier.
+
+Ils sortirent tous les trois. Madame marchait devant; elle eût voulu
+courir.
+
+Robert ferma la porte en dehors, et fit monter les anciens maîtres
+de Penhoël dans la voiture qui l'attendait devant la maison.
+
+Quand Cyprienne et Diane revinrent, essoufflées, par l'escalier de leur
+chambre, elles trouvèrent le grenier désert...
+
+
+
+
+XXII
+
+L'HÉRITAGE.
+
+
+Le soir de ce même jour, si utilement employé par nos trois
+gentilshommes, il y eut un petit festin à l'hôtel des Quatre Parties du
+monde.
+
+La journée avait mal commencé. On s'était éveillé dans la tristesse.
+La rencontre des deux filles de l'oncle Jean, que l'on croyait mortes,
+leur présence chez le nabab, les révélations imprudentes faites à ce
+dernier par Robert, enfin l'enlèvement de l'Ange...
+
+C'était une série de coups terribles et qu'il semblait bien difficile
+de parer.
+
+Mais la chance avait tourné, ou plutôt, car il faut rendre justice à
+chacun, l'habileté des joueurs avait rétabli la partie.
+
+Nos trois gentilshommes, que nous avons vus le matin la tête basse et
+la contenance découragée, trinquaient maintenant d'un air tout à fait
+vainqueur.
+
+Lola elle-même était d'une gaieté folle.
+
+Chacun avait son triomphe à constater.
+
+Le noble baron Bibander rappelait avec une certaine complaisance qu'il
+avait fait monter, la veille, Étienne et Roger sur le cavalier, et
+qu'il leur avait montré, à travers une fenêtre ouverte, ce joli groupe:
+le nabab endormi entre les deux jeunes filles.
+
+—Il fallait voir, ajoutait-il en riant, comme les petits rageaient de
+bon cœur!...
+
+Il rappelait en outre qu'il s'était tenu en observation aux abords du
+club, et que l'admission d'Étienne et de Roger avait eu lieu grâce à
+son illustre patronage.
+
+Et il concluait en disant:
+
+—Si les deux petits ne le tuent pas demain, ce coquin de nabab, c'est
+qu'il aura la vie dure!...
+
+Lola se vantait d'avoir monté la tête du jeune Pontalès, qui avait
+passé la journée entière à la salle d'armes pour se faire la main avant
+le duel.
+
+Là ne se bornait pas son travail de la journée.
+
+Sur l'ordre de Robert, elle s'était rendue à l'hôtel Montalt, où elle
+avait eu quelques minutes de conférence avec une des femmes de Mirze,
+nommée Nawn.
+
+Cette femme était d'origine malaise, et soutenait la détestable
+réputation de sa race.
+
+Lola gardait une rancune profonde et toute fraîche aux deux filles
+de l'oncle Jean. Elle avait donné de l'or à Nawn, la Malaise, et
+celle-ci lui avait promis de se trouver à la nuit tombante dans l'allée
+Gabrielle, afin de recevoir un nouveau présent, et d'apprendre ce que
+l'on attendait d'elle pour prix de l'argent donné.
+
+Il s'agissait de se défaire, une bonne fois pour toutes, de Diane et de
+Cyprienne.
+
+Malgré sa rancune, Lola, dont la nature n'était point d'être cruelle,
+aurait hésité peut-être à dicter les conditions du marché.
+
+Aussi ne s'en était-on point fié à elle. C'était M. le comte de
+Manteïra en personne qui était allé au rendez-vous.
+
+Nawn était bien capable de comprendre à demi-mot ce qu'on exigeait
+d'elle: les femmes de son pays sont, au dire des voyageurs, les
+premières empoisonneuses du monde entier.
+
+Elles empoisonnent pour un collier de verroterie, pour une image
+enluminée, comme leurs maris poignardent pour un flacon de vin.
+
+Ceci est une chose bien connue, et la réputation de la race malaise
+n'est plus à faire.
+
+Nawn emporta l'argent, et promit que le lendemain matin les deux jeunes
+filles dormiraient pour ne plus s'éveiller.
+
+Elle eut même la discrétion de ne point s'informer du motif qui
+poussait Blaise à user de ses talents.
+
+Un signal fut convenu. Nawn promit que quand sa besogne serait faite,
+elle allumerait deux lumières sur la dernière fenêtre de l'aile gauche
+de l'hôtel, qui donnait justement sur ces ruelles désertes, où nous
+avons vu la voiture de madame Cocarde s'engager le jour de la fête.
+
+Il y aurait du monde dans ces ruelles, vers la fin de la nuit, pour
+attendre le signal, et Nawn recevrait, le lendemain, le complément de
+la récompense.
+
+C'était assurément une affaire toute simple, et traitée de bonne
+foi des deux côtés. Il ne s'agissait plus là, comme le fit observer
+Blaise en buvant un verre de xérès, d'une poule mouillée du genre de
+Bibandier, et madame Nawn avait toute l'encolure d'une femme en
+état de tenir sa parole.
+
+Quant au signal, ce n'était pas seulement Blaise qui devait
+l'apercevoir, et nos trois gentilshommes n'avaient pas même besoin de
+se déranger pour aller l'attendre: leurs affaires les appelaient tous
+trois de ce côté, avant le lever du jour.
+
+Car, comme on peut le penser, en combinant cette quintuple provocation
+adressée au nabab, Robert avait voulu se ménager d'autres chances que
+celle du duel lui-même, et nos trois gentilshommes avaient dessein de
+dormir assez peu cette nuit-là.
+
+Quand chacun eut exalté ses propres mérites, l'Américain prit la parole.
+
+—Moi, dit-il, je ne parle même pas du petit Vincent et de l'oncle
+Jean, que j'ai jetés comme des bâtons dans les jambes de Montalt.
+
+—Il était pourtant bien beau, l'oncle Jean!... interrompit Bibandier,
+avec ses gros sabots pleins de paille et sa veste de futaine!... Quand
+je pense que j'ai été plus mal habillé que ça, autrefois.
+
+—Misères!... reprit l'Américain; je ne dis pas non plus que j'ai eu le
+premier l'idée d'entrer en relations d'affaires avec madame Nawn... Il
+faut bien laisser quelque chose à ce bon gros garçon de Blaise, qui ne
+fait œuvre de ses dix doigts, pour continuer son rôle de domestique
+de bonne maison... Quant à l'expédition de demain matin, elle est
+encore dans les futurs contingents, et il faut attendre pour en juger
+les résultats... Mais ce dont je me vante, mes excellents amis, c'est
+d'avoir fait une bonne action qui réjouit ma conscience.
+
+Il se renversa sur le dos de son fauteuil et prit un accent théâtral:
+
+—Il y avait un pauvre ménage, réduit au dernier degré de la misère...
+et nous avions bien contribué un peu à cette misère-là, tous tant
+que nous sommes... Ce que j'ai fait aujourd'hui doit calmer à jamais
+tous nos remords. Je suis arrivé au moment où le mari avait allumé un
+réchaud au milieu de la pauvre retraite; je suis entré comme un bon
+ange, j'ai rendu le souffle à leurs poitrines étouffées. Je les ai pris
+chacun sous un bras, tout déguenillés qu'ils étaient, et je les ai fait
+monter dans ma propre voiture.
+
+—Ah! dit Bibandier sans rire; saint Vincent de Paul n'est pas
+grand'chose auprès de toi, M. Robert!
+
+—Je les ai conduits auprès d'ici, reprit ce dernier, dans un hôtel
+décent... Je leur ai fait donner un bon repas et des lits tout
+frais... Ils sont comme des poissons dans l'eau.
+
+—Comment t'ont-ils suivi? demanda Blaise.
+
+—J'ai dit à Penhoël, répondit l'Américain, que je lui donnerais de
+l'eau-de-vie tant qu'il voudrait... et une revanche générale pour
+toutes les parties d'écarté qu'il a perdues contre nous en Bretagne.
+
+—Et Madame? demanda encore Blaise.
+
+—Je lui ai parlé de sa fille...
+
+—Pauvre femme!... murmura Lola qui baissa les yeux dans un mouvement
+de pitié involontaire.
+
+—On a bien raison de dire, reprit Robert, que toute bonne action a sa
+récompense... car, maintenant, nous avons sous la main le véritable
+maître de Penhoël, mes enfants... Et gare à ce vieil aigrefin de
+Pontalès!
+
+—Il ne nous manque plus qu'une bagatelle..., dit Bibandier; cinq cent
+mille francs.
+
+—Bah!... fit Blaise; demain matin, nous serons tous trois
+millionnaires.
+
+—Et si nous manquons le coche?...
+
+—Eh bien! s'écria Robert, dans ce cas-là même nous pourrions encore
+utiliser Penhoël... car je ne vous ai pas tout dit, mes enfants!...
+Cette prétendue école que j'ai faite hier en racontant au nabab une
+histoire un peu trop vraie, n'est pas si sotte que vous voudriez
+bien le croire... Vous savez bien cette lettre que j'ai reçue de
+l'hôtel Montalt, avant de partir ce matin?
+
+—Oui..., répliquèrent à la fois Blaise et Bibandier; tu sais ce que
+veut le nabab?
+
+—Je le sais.
+
+—Tu l'as donc vu?
+
+—Du tout... mais, en rentrant ici, j'ai trouvé deux autres lettres du
+même Berry Montalt... Dans la première, il ne disait rien du tout, vous
+savez... Dans la seconde, il s'expliquait un peu... Dans la troisième,
+il dit la chose tout au long, comme un brave homme.
+
+—Et que dit-il?
+
+L'Américain se mit à sourire et joua du cure-dent.
+
+—C'est une drôle d'histoire!... répliqua-t-il enfin; ça ne se comprend
+guère... Je ne sais que penser; mais, au demeurant, ce Montalt est
+comme tous les enrichis qui reviennent des antipodes... c'est l'homme
+des fantaisies absurdes et inexplicables!
+
+—Mais encore...
+
+—Eh bien, voici ce que c'est! Il paraîtrait qu'hier j'ai été
+très-éloquent... surtout en rendant compte de certaine missive adressée
+par madame Marthe à Louis de Penhoël, il y a bien longtemps...
+Ce chiffon de papier-là nous a déjà été d'une certaine utilité dans
+l'affaire de Bretagne... Et maintenant, voilà Montalt qui veut me
+l'acheter un prix fou!
+
+—L'acheter?... dit Blaise: pour quoi faire?
+
+—Est-ce que je sais?... J'ai vu à Londres un Anglais qui paya, devant
+moi, deux mille guinées trois lignes de l'écriture d'une voleuse,
+pendue à Tyburn... Montalt est Anglais, après tout!...
+
+Il prononça ces mots comme s'il avait été préoccupé, malgré lui, d'une
+arrière-pensée.
+
+—Mais cette lettre, dit Bibandier, l'as-tu? L'Américain tira son
+portefeuille de sa poche.
+
+—Je l'ai, répliqua-t-il, et je serais porté à croire qu'elle vaut
+en effet un bon prix, car c'est pour l'avoir que ce pauvre diable de
+Penhoël m'avait permis d'enlever sa fille... Ce soir-là, il arriva bien
+des événements... Penhoël, en partant, oublia la lettre dans le salon,
+et je la repris.
+
+—Eh bien!... dit Blaise, pourquoi hésites-tu?... Vends-la!
+
+Malgré lui, Robert était tout pensif.
+
+—Sans doute..., répliqua-t-il; sans doute!... En fait de folies, le
+nabab ne compte pas... et je suis bien sûr qu'on en aurait ce qu'on
+voudrait... mais il faut attendre... Une arme vaut mieux parfois
+que de l'argent... et demain, comme tu dis, ami Blaise, nous serons
+peut-être millionnaires.
+
+ * * * * *
+
+La soirée s'avançait déjà lorsque Berry Montalt revint à son hôtel. Il
+avait passé toute la journée dehors, et c'était du Cercle qu'il avait
+écrit ses deux dernières lettres à M. le chevalier de las Matas.
+
+La première chose dont il s'informa en descendant de voiture fut de
+savoir si le chevalier était venu ou s'il avait écrit. A ces deux
+questions, le concierge de l'hôtel répondit négativement. On n'avait
+point eu de lettres, et la seule visite reçue dans la journée était
+celle de madame la marquise d'Urgel, qui avait demandé Mirze.
+
+Le nabab gagna ses appartements d'un air triste et préoccupé. Il
+s'assit, en rentrant, devant son secrétaire, et trempa sa plume dans
+l'encre.
+
+—Jean de Penhoël!... murmura-t-il; une jeune fille enlevée!... Tout
+cela est étrange... J'aurais dû lui parler peut-être...
+
+Il déposa sa plume et appuya la tête contre sa main.
+
+—Ces choses m'entourent et me pressent!... poursuivit-il. Le doigt de
+Dieu est-il là?... Ou n'est-ce qu'un jeu du hasard moqueur?...
+J'ai beau me révolter et dire: Que m'importe?... Toutes mes blessures
+saignent... et je n'ai plus qu'une seule pensée...
+
+Il resta un instant immobile; puis sa plume, reprise avec emportement,
+courut en grinçant sur le papier.
+
+Une lettre fut écrite en un clin d'œil, mais plus vite encore
+déchirée.
+
+—Ce n'est pas le moyen de savoir!... murmura-t-il; j'ai montré trop
+clairement à cet homme quelle était mon envie... Désormais, c'est un
+marché qu'il faut lui proposer.
+
+Il écrivit encore:
+
+ «Si la lettre dont M. le chevalier de las Matas m'a parlé hier
+ est remise à l'hôtel Montalt avant minuit, je tiendrai une somme
+ de cinquante mille francs à la disposition de M. le chevalier.»
+
+Il signa.
+
+Comme il était en train de plier sa lettre, il se ravisa tout à coup et
+la rouvrit pour mettre cent mille francs à la place de cinquante mille.
+
+Et sa plume resta suspendue, pendant plus d'une minute, au-dessus du
+papier, parce qu'il se demandait s'il devait doubler encore la somme
+promise.
+
+Il sonna Séid et lui remit la lettre dans son enveloppe.
+
+—La réponse à ce message devra m'être rapportée sur l'heure, dit-il.
+
+Séid s'inclina comme d'habitude en signe d'obéissance.
+
+Au moment où il sortait, Montalt le rappela.
+
+—Ces deux jeunes filles..., demanda-t-il en hésitant, sont-elles
+revenues à l'hôtel?
+
+—Oui, répondit Séid.
+
+—Y a-t-il longtemps?
+
+—Oui.
+
+—Faites-les venir ici.
+
+Séid se retira.
+
+L'instant d'après, Diane et Cyprienne entraient dans la chambre du
+nabab.
+
+Malgré la nature romanesque et aventureuse de leur caractère, malgré
+l'ignorance complète où elles étaient des choses du monde, les deux
+jeunes filles ne pouvaient s'empêcher de regarder comme un rêve le
+souvenir de cette unique et bizarre entrevue qu'elles avaient eue avec
+le nabab.
+
+Elles avaient passé toute l'après-midi à l'hôtel, veillant auprès
+de Blanche, qui était plongée, depuis le matin, dans un état
+d'affaissement léthargique.
+
+La pauvre enfant avait éprouvé cette nuit un choc terrible: cet
+enlèvement mystérieux l'avait brisée. Depuis son entrée à l'hôtel
+Montalt, ses paupières ne s'étaient point rouvertes. Son souffle était
+faible; on l'aurait crue morte si quelque plainte rare n'était tombée
+parfois de ses lèvres décolorées.
+
+Nawn, la servante de Mirze, était venue, de son plein gré, offrir son
+aide aux deux jeunes filles.
+
+Cette Nawn faisait une garde-malade attentive et souverainement
+adroite. C'était un secours précieux que Diane et Cyprienne acceptaient
+avec reconnaissance.
+
+Tout en veillant au chevet de Blanche, les deux jeunes filles
+songeaient, et, bien qu'elles ne pussent se communiquer leurs pensées
+de peur d'éveiller la pauvre malade, leurs pensées étaient les mêmes.
+
+Elles se demandaient comment Madame et René de Penhoël avaient pu fuir
+dans l'état où ils étaient; elles les avaient laissés mourants tous les
+deux! Pourquoi quitter leur retraite justement à cette heure?
+
+Où étaient-ils allés?
+
+A ces questions nulle réponse n'était possible. Cyprienne et Diane
+entrevoyaient un mystère, sans pouvoir même essayer de l'éclaircir.
+
+—Demain, se disaient-elles, nous retournerons...
+
+Et leur esprit, abandonnant cette énigme insoluble, revenait à d'autres
+idées. Diane songeait à Étienne, Cyprienne à Roger.
+
+Qu'avaient-ils dû penser la veille? Ils aimaient encore; ils n'avaient
+pas oublié. Oh! on les aimait aussi...
+
+Diane se réjouissait d'avoir retrouvé le cœur d'Étienne tout entier
+à elle; Cyprienne pardonnait à Roger son inconstance folle, pour les
+bonnes larmes qu'elle avait vues dans ses yeux.
+
+Elle l'aimait comme il était.
+
+Un regard échangé disait aux deux sœurs ce qu'elles avaient dans
+l'âme; c'était une conversation muette, et parfois toutes deux se
+prenaient à sourire en rougissant, comme si elles eussent mis leur
+cœur de vierge à nu dans des paroles trop hardies.
+
+Puis elles faisaient un détour encore dans les sentiers perdus de la
+rêverie. On ne peut pas toujours parler d'amour, même avec son âme, et
+il y avait un sujet de réflexion qui revenait frapper incessamment au
+seuil de leur pensée.
+
+Cet homme, qui était maintenant leur hôte, et qui leur avait dit d'une
+voix si douce, avec un sourire si bon: «Je suis votre père;» cet homme
+dont l'aspect seul avait clos, comme par enchantement, leurs jours
+de misère, ce bon génie de leurs anciens rêves! il était là,
+toujours, devant leurs yeux...
+
+Elles le voyaient avec sa noble beauté, avec ce charme fier qui
+rayonnait de son sourire.
+
+Ses moindres paroles restaient gravées tout au fond de leurs cœurs.
+
+Il avait commencé par être bien cruel pour devenir ensuite si
+généreux!...
+
+Diane et Cyprienne ne trouvaient personne à qui le comparer, même de
+loin: les hommes qu'elles avaient vus jusqu'alors n'étaient point faits
+ainsi.
+
+Elles ne le connaissaient pas, mais elles le devinaient plus
+complétement peut-être que ceux-là mêmes qui vivaient avec lui depuis
+des années.
+
+Leur bonheur était de penser qu'il leur serait donné peut-être de
+mettre un baume sur les blessures envenimées de ce grand cœur.
+
+Depuis le matin, il ne leur avait pas donné signe de vie, mais elles
+n'avaient point d'inquiétude encore, parce que toute la maison était à
+leurs ordres. Séid avait parlé; chacun, dans l'hôtel, leur obéissait
+comme au nabab lui-même.
+
+Elles attendaient; quelque chose leur disait que Montalt ne les avait
+point oubliées. Et il n'y avait point d'impatience dans leur attente,
+parce qu'un secret sentiment de crainte se mêlait à leur affection
+reconnaissante.
+
+Les heures de l'absence avaient encore grandi le nabab à leurs yeux;
+elles tremblaient presque à l'idée de le revoir.
+
+Mais il n'y avait pas là l'ombre d'une pensée de défiance. Depuis douze
+heures qu'elles avaient amené l'Ange dans la maison du nabab, l'idée ne
+leur était pas venue qu'il pût y avoir danger ou seulement inconvenance.
+
+L'ordre de Montalt les trouva préparées. Elles laissèrent Nawn auprès
+de Blanche, et s'éloignèrent en se tenant par la main.
+
+Ce fut ainsi qu'elles entrèrent dans la chambre de Montalt.
+
+Elles demeurèrent auprès du seuil, les yeux baissés, le front
+rougissant et le sourire aux lèvres.
+
+Montalt était toujours assis auprès de son bureau.
+
+Il les regarda un instant en silence et avec admiration comme s'il se
+fut étonné de les retrouver si jolies.
+
+—Approchez..., dit-il enfin.
+
+Diane et Cyprienne s'avancèrent. Mais l'entrevue était loin de se
+renouer à ce point de familiarité intime où le sommeil de Montalt
+l'avait interrompu, la nuit précédente, et la gentille joue de
+Cyprienne serait devenue bien plus vermeille encore si quelqu'un lui
+eût rappelé qu'elle avait osé mettre un baiser sur le front de cet
+homme.
+
+Montalt avait l'air grave, presque sévère.
+
+—Bonsoir, Berthe..., dit-il en prenant les mains des deux sœurs;
+bonsoir, Louise... Il y a bien longtemps que je ne vous ai vues...
+Avez-vous pensé à moi, aujourd'hui?
+
+—Oh! oui, milord!... répliqua Cyprienne.
+
+—Grâce à vous, ajouta Diane, nous avons porté secours à ceux que nous
+aimons.
+
+Montalt les regardait en face tour à tour.
+
+—Et vous n'avez point eu regret de m'avoir menti?... murmura-t-il.
+
+—Menti?... balbutièrent les deux jeunes filles en échangeant un regard
+furtif.
+
+Le nabab souriait tristement.
+
+—Laquelle de vous s'appelle Diane?... demanda-t-il; et laquelle a nom
+Cyprienne?...
+
+Les deux sœurs étaient devenues toutes pâles.
+
+—Oh! monsieur!... monsieur!... s'écria Diane, je vous en prie,
+pardonnez-nous!... Le désespoir nous a poussées à venir... et quelque
+chose nous disait que nous bravions, en venant, les blâmes du monde...
+Nous avons menti, c'est vrai... mais c'est que nous songions à notre
+vieux père.
+
+—C'est vous qui êtes Diane, n'est-ce pas?... dit le nabab; et c'est
+vous qui aimez Étienne?
+
+—Étienne?... répéta encore la jeune fille.
+
+Il lui semblait qu'un pouvoir surnaturel pouvait seul lire ainsi au
+fond de son cœur.
+
+—Et vous, Cyprienne, reprit le nabab, vous aimez Roger de Launoy?...
+Que Dieu vous donne du bonheur, mes pauvres enfants!... L'amour fait
+bien souffrir... et quand deux cœurs se donnent l'un à l'autre, il y
+en a toujours un qui ment ou qui se trompe...
+
+—Étienne est un honnête homme, répliqua Diane en relevant la tête.
+
+—Je le crois..., dit Montalt.
+
+—Et Roger m'aime!... ajouta Cyprienne.
+
+—Comment ne pas vous aimer, ma fille?... Qui sait?... j'ai tort,
+peut-être... Dieu le veuille!
+
+Sa physionomie changea, comme s'il eût fait effort pour secouer sa
+tristesse. Il rappela sur sa lèvre son beau sourire, et prit les mains
+des deux jeunes filles, qu'il serra contre son cœur.
+
+—Pourquoi ne m'appelez-vous plus votre père? dit-il presque gaiement.
+
+Diane ne répondit pas, mais Cyprienne, plus hardie par moments, secoua
+la tête en prenant un petit air mutin:
+
+—Parce que vous nous grondez..., dit-elle, et parce que vous avez
+deviné notre secret!
+
+—Et si je vous pardonne?...
+
+—Alors, nous vous pardonnerons.
+
+Montalt les attira vers lui et réunit leurs têtes charmantes sous un
+même baiser.
+
+—Merci, mes filles..., dit-il.
+
+—Merci, père..., répondirent en même temps les voix caressantes des
+deux sœurs.
+
+Montalt resta quelque temps à les contempler en silence. Il n'était
+plus forcé de feindre pour cacher sa tristesse; une expression de joie
+recueillie éclairait son visage.
+
+—C'est vrai, pourtant, dit-il; j'ai deviné un secret, moi!... moi qui
+laisse toujours sommeiller mon esprit!... Je vous aime si bien, mes
+enfants chéries, que j'ai fait une fois comme tout le monde... J'ai
+oublié que j'étais mort et qu'il n'y avait plus en moi ni curiosité ni
+désir... J'ai travaillé, j'ai tâché de lire dans le regard... et j'ai
+réussi.
+
+—N'avez-vous appris que cela?... demanda Cyprienne en jouant
+l'indifférence.
+
+—Rien que cela, mademoiselle Berthe..., répliqua le nabab. Soyez
+tranquille... Je ne sais pas le nom de votre vieux père, qui est un
+gentilhomme!... Je ne sais rien, sinon que je vous aime et que je suis
+heureux de vous avoir là toutes deux contre mon cœur...
+
+—Nous aussi, nous vous aimons! murmura Diane émue, comme un ami et
+comme un père.
+
+Les yeux de Montalt se perdirent un instant dans le vide.
+
+—Sais-je pourquoi?... pensa-t-il tout haut; on dit que je suis l'homme
+du caprice... je le crois quelquefois... Et pourtant, s'il y a un Dieu,
+c'est lui qui vous a mises sur mon chemin, pauvres enfants, afin que je
+sois bon à quelque chose ici-bas... Oh! je ne jouerai plus... Ce qui me
+reste est à vous, mes filles, et vous serez riches!
+
+Il se prit à sourire tout à coup.
+
+—Vous souvenez-vous que je vous ai poursuivies longtemps? dit Montalt.
+Le monde me croit fou de galanteries et d'aventures amoureuses...
+Pauvre monde! qui prend le désespoir pour l'ardeur et le découragement
+pour la fièvre!... En courant après vous, mes enfants, ce n'était pas à
+moi que je pensais... Vous allez bien m'en vouloir... Étienne et Roger,
+que j'aimais en ce temps-là, me parlaient de vous sans cesse, et je
+voulais leur donner un remède contre l'amour...
+
+—Oh! fit Diane avec reproche, vous vouliez les rendre infidèles!...
+
+—L'amour est un si cruel malheur, ma fille!... En vous voyant jolies
+comme des anges, je m'étais dit: «Voilà ce qu'il me faut...»
+Et, sans vous connaître, je vous opposais à vous-mêmes... Je prenais
+les deux pauvres petites chanteuses pour en faire les rivales des
+deux nobles filles de Bretagne... Vous me ferez croire à Dieu avant
+de mourir, mes enfants, car sa main est là, et c'est elle qui vous a
+défendues contre moi.
+
+—Père, dit Cyprienne qui lui baisa la main avec un petit frisson de
+crainte, quand je pense que nous aurions pu vous haïr!...
+
+Le nabab baissa les yeux, et un nuage descendit sur son front.
+
+—Cela eût peut-être mieux valu ainsi..., murmura-t-il; demain, qui
+sait ce que seront nos cœurs?... Quand je vous vois, je crois mon
+âme guérie;... quand je vous entends m'appeler mon père, je suis
+heureux, et il me semble que je n'ai jamais connu la souffrance... Mais
+tout cela n'est que mensonge!... ajouta-t-il en se levant brusquement,
+vous n'êtes pas mes filles! Un autre a droit à l'amour que je voudrais
+tout seul.
+
+Les deux sœurs le regardaient tristement et ne trouvaient point de
+réponse.
+
+Montalt parcourait la chambre à grands pas.
+
+Au bout de quelques minutes, il se laissa retomber sur son siége.
+
+—Père..., dit Diane en prenant sa main timidement, est-ce que
+vous êtes fâché contre nous?
+
+Le nabab la pressa contre sa poitrine avec un geste passionné.
+
+—Deux! s'écria-t-il; oh! ce serait trop, c'est vrai!... je n'ai pas
+mérité tant de bonheur!... Mais si Dieu m'avait donné seulement une
+fille comme toi, Diane... ou comme toi, ma Cyprienne chérie!... que
+ma vie serait changée et belle!... et comme je désapprendrais vite à
+désirer le néant qui suit la mort!...
+
+—Vous qui êtes si bon..., murmura Diane, comment ne croyez-vous plus
+au ciel?...
+
+—Parce que, si le ciel existe, il est impitoyable!... Ne vaut-il pas
+mieux douter que de haïr?...
+
+Cyprienne écoutait, saisie par cette vague terreur que le blasphème
+inspire à la foi naïve.
+
+—Oh!... fit Diane avec compassion, vous avez donc bien souffert?
+
+—Si j'ai souffert!... prononça le nabab d'une voix sourde et avec
+un accent d'amertume si déchirant que les deux sœurs eurent froid
+jusqu'au fond de l'âme; pauvre enfants! puissiez-vous ne savoir jamais
+ce qu'est une pareille souffrance!...
+
+Il essaya de sourire, et cet effort rendit plus douloureuse
+l'expression de profonde angoisse qui était sur ses traits.
+
+Cyprienne et Diane s'étaient rapprochées, attentives.
+
+—Mais je pense bien, reprit Montalt avec une nuance de fatigue et
+de sarcasme, que j'ai eu tort de souffrir... beaucoup de gens me
+prendraient pour un fou s'ils savaient mon histoire... Et ces gens
+seraient sages, peut-être... Que m'a-t-on fait?... M'ont-ils assassiné,
+dépouillé?... M'ont-ils seulement trahi?... Non. J'avais un ami et
+j'avais une maîtresse... J'aimais la jeune fille au point de lui donner
+mille fois ma vie... L'autre... qui était mon ami depuis que je sentais
+mon cœur, je l'aimais jusqu'à lui sacrifier mon amour!
+
+«Il était faible; je me croyais fort... nous étions presque des enfants
+tous les deux... Je le vis malheureux, parce qu'il aimait en secret ma
+fiancée...
+
+«Peut-être eus-je tort, mes filles, car il y a des dévouements injustes
+et cruels. La jeune fille avait droit à mon amour, et devant Dieu, moi,
+je n'avais plus le droit de fuir...
+
+«Et pourtant, je quittai la maison de mon père, avec des larmes dans
+les yeux, moi, qui ne savais encore que sourire!
+
+«J'emportai dans l'exil mon amitié enthousiaste et l'amour qui devait
+emplir ma vie.
+
+«De quoi faut-il me plaindre?... Mon ami épousa la femme que je
+lui avais cédée... Et un jour que je revenais de bien loin, un jour que
+je m'approchais en tremblant de la maison de mon père, et que je me
+disais: «Il faudra sourire en voyant leur bonheur,» je rencontrai mon
+ami sur le chemin...
+
+«Il me refusa sa main froide. Il se mit entre moi et la porte de sa
+maison. Je repartis; mon âme était morte...»
+
+Cyprienne et Diane avaient des larmes dans les yeux.
+
+—Pauvre père!... dirent-elles en couvrant ses mains de caresses.
+
+—De quoi faut-il me plaindre? répéta le nabab avec un élan d'amertume;
+et que venais-je faire chez cet homme?... Je lui avais cédé mon
+bonheur; peut-être croyait-il que je venais le reprendre... Oh! mais je
+l'aimais tant!...
+
+«Et la jeune fille qui était maintenant sa femme?... Celle-là, je
+l'avais abandonnée, presque trahie!... De quel droit pouvais-je lui
+demander un souvenir?
+
+«N'était-ce pas moi-même et moi seul qui avais brisé ma vie?
+
+«Savaient-ils seulement qu'ils avaient tué mon âme, sinon mon corps:
+lui, parce qu'il me chassait dans sa défiance jalouse; elle, parce que
+je lui avais jeté le cri suprême de mon repentir et de ma douleur,
+et qu'elle avait gardé le silence?...»
+
+Il appuya ses deux mains contre son front tout pâle. La pente de ses
+souvenirs l'entraînait.
+
+—Oh! je l'aimais!... murmura-t-il d'une voix tremblante; vingt
+années se sont écoulées depuis lors, et je n'ai jamais aimé une autre
+femme!... J'ai supplié Dieu de m'envoyer l'oubli!... Dieu ne m'a point
+exaucé... Je l'aime encore... je l'aime!... Cette nuit, je suis devenu
+fou rien qu'en écoutant une histoire où je ne sais quelle femme jouait
+un rôle qui pouvait ressembler à sa vie...
+
+«Et maintenant que je vous parle, j'attends comme un pauvre insensé...
+J'ai entrevu un vague espoir dans la nuit de mon avenir... Si je
+m'étais trompé!... si elle avait souffert, elle aussi, comme j'ai
+souffert!...
+
+«J'attends pour savoir si je dois vivre, ou m'endormir dans la fatigue
+qui m'accable...»
+
+Il se tut. Cyprienne et Diane l'écoutaient encore.
+
+Il y avait en elles une émotion puissante et grave qui les faisait
+muettes.
+
+L'un des noirs entr'ouvrit la porte de la chambre.
+
+—Une lettre pour milord, dit-il.
+
+Le sang remonta violemment à la joue du nabab.
+
+—D'où vient cette lettre?... demanda-t-il d'une voix mal assurée,
+tandis que le noir s'avançait vers lui.
+
+—De l'hôtel des Quatre Parties du monde, répondit le nègre.
+
+Montalt redevint plus pâle. Sa main tremblait en saisissant la lettre.
+Il la regarda longtemps: on eût dit qu'il n'osait point l'ouvrir.
+
+—Ceci est mon arrêt..., murmura-t-il en souriant avec tristesse.
+
+Il glissa la lettre fermée dans son sein.
+
+—Ne voulez-vous donc point savoir?... demanda Diane.
+
+—Plus tard..., répliqua le nabab; si mon désir est satisfait, j'ai
+toute une vie pour me réjouir... Si mon dernier espoir me trompe,
+j'ai toute une longue nuit à souffrir... Parlons de vous, mes filles,
+car il faut au moins que j'aie fait, ici-bas, quelqu'un d'heureux. Je
+vous ai fait hier une promesse... Je ne l'ai pas oubliée... et je vais
+l'accomplir.
+
+Il se dirigea vers son secrétaire, dont la tablette restait baissée.
+
+Il prit dans l'un des tiroirs la clef du petit meuble, qui se trouvait
+au pied de son lit.
+
+—Regardez bien tout ce que je fais..., dit-il; vous pourrez avoir
+besoin de vous en souvenir.
+
+Dans le meuble, il prit la boîte de sandal, et revint auprès des deux
+jeunes filles.
+
+—Voilà toute ma fortune..., poursuivit-il; je n'ai rien au monde,
+sinon cette boîte qui renferme une boucle de cheveux blonds... Je les
+regarde parfois, quand je suis seul, et je vois sourire alors toutes
+les belles joies de ma jeunesse... Cette boucle est là, gardée par les
+diamants qui l'entourent... Pour me la ravir, il faudrait me prendre
+aussi mes diamants, dont la perte me laisserait plus pauvre qu'un
+mendiant... Cela me plaît à penser... Et, vous savez, chacun pare son
+idole... Moi, je n'ai ni femme, ni enfant, ni famille... J'ai voulu
+faire un asile brillant à mon cher souvenir.
+
+Il porta la boîte de sandal à ses lèvres, pour la baiser d'abord,
+puis pour arracher, à l'aide de ses dents, quelques-uns des diamants
+enchâssés dans le couvercle.
+
+Il en prit quatre et les examina durant quelques secondes.
+
+—C'est là une monnaie que je me suis faite..., reprit-il en continuant
+son examen; je sais la valeur de ces pierres tout comme si j'étais
+joaillier... Ne m'avez-vous pas dit qu'il vous fallait cinq cent mille
+francs?
+
+Cyprienne et Diane ne purent pas trouver de réponse, tant la
+surprise et l'émotion agissaient fortement sur elles.
+
+—Il m'en reste encore cinq ou six fois autant..., poursuivit le nabab,
+qui sembla compter de l'œil les vides nombreux marqués sur le
+couvercle de la boîte: et qui sait si j'aurai besoin désormais de cette
+fortune? Voici toujours quatre pierres qui valent chacune cinquante
+mille écus, à peu près... Je vous les donne, mes filles.
+
+—Est-il possible?... s'écrièrent à la fois Diane et Cyprienne.
+
+—Ne me remerciez pas..., dit le nabab en les baisant au front tour à
+tour; je vous suis encore redevable... Mon cœur était mort depuis
+vingt ans, et vous l'avez ressuscité pour un jour... Oui, ajouta-t-il
+en fixant sur elles ses yeux attendris, j'avais oublié la joie
+d'aimer... Soyez bénies, mes filles, car vous prierez pour moi, j'en
+suis sûr, quand vous ne me verrez plus.
+
+Les deux sœurs tressaillirent, et leur regard s'emplit d'inquiétude.
+
+Montalt arrêta la question qui se pressait sur leurs lèvres.
+
+—Ne craignez rien, dit-il, Dieu a enfin pitié de moi, puisque je vous
+ai trouvées... Vous m'aimez, n'est-ce pas?...
+
+—Oh! notre bon père!... s'écrièrent les deux jeunes filles
+qui tâchaient de sourire à travers leurs larmes, nous vous aimerons
+toujours!...
+
+Montalt souriait aussi et ses yeux étaient humides.
+
+—Chères... chères enfants! murmura-t-il, je vous crois... et je crois
+que nous serons tous heureux...
+
+Il avait mis les quatre diamants dans la main de Diane.
+
+Il retourna vers le meuble, afin d'y replacer la boîte de sandal.
+
+Tandis qu'il refermait le meuble à double tour, la pendule sonna: il
+était minuit.
+
+Montalt revint vers les deux jeunes filles, mais il n'y avait plus de
+sourire sur ses lèvres.
+
+—Diane, dit-il, je vous confie cette clef, ma fille... J'avais encore
+bien des choses à vous dire, mais j'ai besoin d'être seul... Écoutez
+seulement mes dernières paroles... Je vous reverrai demain vers huit
+heures... peut-être à neuf heures... Si je n'étais pas revenu à dix
+heures, vous vous serviriez de cette clef, Diane; vous prendriez
+la boîte de sandal... les diamants qui la couvrent seraient votre
+héritage...
+
+—Oh! père!... interrompirent les deux jeunes filles effrayées en se
+serrant contre lui.
+
+—Laissez-moi poursuivre..., reprit Montalt qui parlait d'une
+voix triste, mais ferme; cette fortune que je vous lègue, vous n'aurez
+de compte à en rendre à personne... Seulement, dans le cas où je
+ne devrais point revenir, ma volonté est que la boucle de cheveux
+renfermée dans cette boîte soit détruite... Promettez-moi de la brûler,
+mes filles, et d'en jeter les cendres au vent...
+
+Diane et Cyprienne promirent. Elles voulaient parler et décharger le
+poids qui était sur leur cœur; mais le nabab les conduisit lui-même
+jusqu'à la porte.
+
+Elles se jetèrent dans ses bras; il les repoussa doucement.
+
+—A demain, mes filles!... dit-il.
+
+Il était seul.
+
+Un instant, il resta auprès de la porte, écoutant les pas légers des
+deux sœurs qui s'éloignaient dans le corridor.
+
+Sa main se posa sur sa bouche, comme pour leur envoyer un dernier
+baiser.
+
+Puis il tira précipitamment de son sein la réponse de Robert.
+
+Il la considéra durant plus d'une minute avant de l'ouvrir. Il n'osait
+pas.
+
+Sa respiration soulevait péniblement sa poitrine, et il y avait de
+grosses gouttes de sueur à son front.
+
+Enfin il rompit le cachet.
+
+La lettre était ainsi conçue:
+
+ «Le chevalier de las Matas a l'honneur de présenter ses respects
+ à lord Berry Montalt, et le prie de remettre à demain, dans la
+ soirée, l'affaire dont il est question.»
+
+La tête de Montalt tomba sur sa poitrine.
+
+—Demain! murmura-t-il.
+
+Puis il ajouta en déchirant la lettre:
+
+—Je mourrai sans savoir...
+
+
+
+
+XXIII
+
+LE PREMIER CRI.
+
+
+Nawn, la servante de Mirze, était restée seule au chevet de Blanche,
+lorsque les deux filles de l'oncle Jean avaient quitté leur chambre
+pour se rendre aux ordres du nabab.
+
+Pendant les premières minutes qui suivirent le départ des deux jeunes
+filles, Nawn demeura, comme d'ordinaire, accroupie sur son carreau
+de soie, la tête penchée, les bras tombants, dans une attitude de
+nonchalante apathie.
+
+C'était une femme de grande taille, qui pouvait avoir quarante ans à
+peine, mais dont la peau cuivrée était déjà sillonnée de rides.
+
+Les domestiques de l'hôtel la craignaient. Ou l'accusait d'avoir
+empoisonné, à Londres, un groom mulâtre de milord, qui l'avait
+abandonnée après avoir été son amant.
+
+Mais elle semblait dévouée à Mirze, et Mirze avait conservé sur
+l'esprit du nabab ce pouvoir que donne l'habitude.
+
+Nawn n'avait point été chassée, bien que les deux noirs du nabab
+prétendissent l'avoir vue verser quelque chose de diabolique dans le
+dernier verre d'ale du pauvre mulâtre défunt.
+
+Au bout de deux ou trois minutes, les yeux baissés de Nawn se
+relevèrent lentement. Ses membres étaient toujours immobiles, mais ses
+prunelles, noires comme le jais, se prirent à rouler avec vivacité,
+comme si elle eût voulu embrasser d'un seul coup d'œil toute
+l'étendue de la chambre.
+
+Quand cet examen rapide l'eut bien convaincue qu'elle était seule, son
+regard inquiet se porta sur Blanche endormie.
+
+Les paupières de la jeune fille étaient bien closes. De ce côté encore,
+Nawn était à l'abri de toute surprise.
+
+Elle se leva et gagna la cheminée, auprès de laquelle deux
+bouilloires d'argent chauffaient. Dans l'une d'elles, il y avait de la
+tisane pour Blanche; dans l'autre, de l'eau pour le thé de Diane et de
+Cyprienne.
+
+Nawn s'accroupit devant le foyer et ranima le feu.
+
+Il y avait sur son visage pensif de l'hésitation et de la pitié.
+
+—Elles sont bien belles, ces deux jeunes filles!... murmura-t-elle;
+elles sont bien douces... et leurs voix vont au cœur... Moi, je suis
+vieille et je suis laide.
+
+Elle souleva le couvercle de la bouilloire qui contenait l'eau pour le
+thé.
+
+—Et puis..., grommela-t-elle en fronçant le sourcil, ce sont toutes
+ces belles filles qui font pleurer ma maîtresse!... Pauvre Mirze!...
+comme elle était belle avant que les larmes eussent creusé ses yeux!...
+On l'aimait autrefois... maintenant, elle est dédaignée.
+
+Tout en parlant, Nawn caressait, au fond de sa poche, des pièces d'or
+qui tintaient légèrement.
+
+Elle retira sa main pleine de louis et les compta d'un regard joyeux.
+
+—Oui, oui..., reprit-elle, ce que j'en fais, c'est pour ma bonne
+maîtresse. Que m'importe cet or?...
+
+Son œil amoureux démentait ses paroles.
+
+Quand elle eut bien contemplé ses louis, elle les remit dans sa poche
+et tira de son sein une petite fiole de verre.
+
+En ce moment, Blanche ouvrait les yeux à demi. Elle jeta son regard
+éteint autour d'elle...
+
+—J'ai rêvé..., pensa-t-elle; j'ai vu mes deux cousines qui sont
+mortes... Elles souriaient toutes deux au pied de mon lit...
+
+Sa paupière retomba, lassée, tandis que ses lèvres pâles murmuraient
+une prière pour les pauvres belles-de-nuit...
+
+Sa raison, affaiblie comme son corps, ne cherchait point à se rendre
+compte de sa situation nouvelle. D'ailleurs, le demi-jour qui régnait
+dans la chambre la trompait; elle ne savait pas où elle était.
+
+Nawn avait débouché, à l'aide de ses dents, le petit flacon de verre.
+
+Elle murmurait en regardant la bouilloire:
+
+—Cela tue vite... les jeunes filles ne souffriront pas.
+
+Son hésitation était finie.
+
+Elle étendit la main et versa dans l'eau chaude la moitié du contenu de
+son flacon.
+
+Nul bruit ne se faisait dans la chambre, et pourtant Nawn n'était plus
+seule.
+
+En sortant, Diane et Cyprienne n'avaient point pris la peine de
+fermer la porte, qui restait entre-bâillée.
+
+Si le regard perçant de Nawn s'était tourné de ce côté, elle aurait
+vu sur le seuil une tête, noire comme l'ébène, dont la bouche,
+entr'ouverte par l'étonnement, montrait deux rangées de dents
+éblouissantes.
+
+Ce fut, du reste, l'affaire d'une seconde. Avant que Nawn eut remis le
+flacon dans son sein, la tête noire avait disparu, et Séid se disait
+derrière la porte:
+
+—C'est la même eau qui a tué le mulâtre...
+
+Nawn se rapprocha du lit où Blanche était toujours immobile.
+
+Une réflexion lui vint. Les soupçons pourraient se porter sur elle, et
+le flacon l'accuserait en ce cas.
+
+Elle traversa la pièce sans bruit et entra dans la chambre voisine,
+dont elle ouvrit la fenêtre pour jeter au dehors le reste du poison.
+
+Son absence ne dura guère qu'une minute. Quand elle rentra, Blanche
+était réveillée et toute tremblante.
+
+Elle murmurait de sa voix faible, qu'on entendait à peine, et disait
+qu'elle avait vu un grand homme noir traverser la chambre en rampant et
+s'approcher du foyer.
+
+Nawn ne comprit pas ou ne fit point attention. La chambre était
+déserte et les deux bouilloires toujours à la même place...
+
+Quelques instants après, Cyprienne et Diane revinrent.
+
+Elles semblaient tristes toutes deux, et leurs yeux gardaient des
+traces de larmes.
+
+—Laissez-nous, ma bonne..., dirent-elles à Nawn; vous pouvez aller
+vous reposer.
+
+Nawn ne se pressait point d'obéir. Elle tournait autour du foyer.
+
+—Vous n'avez rien pris de la journée..., murmura-t-elle; ne
+voulez-vous point que je vous serve un peu de thé?
+
+—Nous nous servirons nous-mêmes, ma bonne... Allez!
+
+Nawn sortit comme à contre-cœur.
+
+Quand elle eut passé la porte, Diane et Cyprienne se jetèrent dans les
+bras l'une de l'autre en pleurant.
+
+Puis elles s'assirent toutes deux. Durant quelques instants, leur
+douleur les rendit muettes.
+
+—Ma sœur, dit enfin Cyprienne, le laisserons-nous mourir sans
+essayer au moins de le sauver?
+
+Diane secoua la tête en silence.
+
+—Nous n'avons pas prononcé une parole, reprit Cyprienne, pas fait un
+signe pour l'arrêter dans sa résolution!... Et pourtant il nous
+aime... il nous aurait peut-être écoutées!...
+
+—Il nous a éloignées, répliqua Diane, parce qu'il a eu peur de nos
+prières et de nos caresses!
+
+—Et nous avons obéi sans résistance!... Il fallait du courage, ma
+sœur!... Oh! si j'étais près de lui à présent, il aurait beau
+faire... je m'attacherais à lui... je lui dirais que cette mort qu'il
+appelle est un crime!... car il veut se tuer, j'en suis sûre!
+
+Diane avait les yeux secs maintenant.
+
+—Quel noble cœur!... dit-elle; Dieu n'a point dû pardonner à ceux
+qui ont ainsi brisé sa foi!
+
+—Oh! cette femme et cet homme!... s'écria Cyprienne, puissent-ils être
+maudits!...
+
+Diane lui serra le bras.
+
+—Tais-toi..., murmura-t-elle; n'appelle pas au hasard la colère de
+Dieu... Ceux-là que tu maudis sont peut-être bien malheureux, ma
+sœur!...
+
+Cyprienne l'interrogea du regard, mais la paupière de Diane se baissa.
+
+—Comme il est généreux et bon! poursuivit cette dernière après un
+silence; il a pensé à nous, même à cette heure où tout s'oublie... Tu
+as raison, ma pauvre sœur, nous avons manqué de courage... Mais
+aussi comment parler?... Il comptait les minutes... Nous avions tant de
+choses à lui dire... nous ne lui avons rien dit!
+
+—Pas même ce que nous avons fait grâce à son assistance, répliqua
+Cyprienne; j'aurais voulu lui parler de Madame.
+
+—Et de notre Ange, qu'il eût aimée, j'en suis sûre!... J'aurais voulu
+qu'il vît notre pauvre Blanche.
+
+—Et quelque chose encore!... interrompit Cyprienne; sa voix avait
+un accent de tristesse et de reproche quand il a prononcé les noms
+d'Étienne et de Roger... Dix fois, j'ai été sur le point de faire une
+question.
+
+—S'il fallait accuser, répliqua Diane, il n'aurait pas voulu nous
+répondre...
+
+Blanche s'agita faiblement dans son sommeil.
+
+—Mon Dieu! continua Cyprienne, tu l'aimes comme moi, ma sœur... Si
+cruelle que soit la blessure de son cœur, nous l'aurions guérie à
+force de tendresse... Pense donc!... S'il avait voulu venir avec nous,
+là-bas, à Penhoël... Comme il aurait été heureux au milieu de tout ce
+bonheur, son ouvrage!... Tu ne me réponds pas, ma sœur?...
+
+—Oui... oui..., fit Diane d'un air distrait; je crois qu'il aurait été
+bien heureux.
+
+—Et n'est-il donc plus temps, s'écria Cyprienne, de tenter un
+dernier effort?... Il me semble que je serais éloquente en ce moment,
+car mon cœur est plein... Je lui dirais comme Madame est sainte et
+bonne!... comme notre Blanche a l'âme angélique!... comme la vieillesse
+de notre père est vénérable et douce!... Je lui dirais nos tranquilles
+joies de Bretagne... ce que nous regrettons, ma sœur!... ce qui
+mettait dans nos yeux des larmes si amères quand nous étions seules au
+milieu de ce grand Paris!...
+
+Elle s'arrêta, parce que l'Ange s'agitait davantage. La bouche pâlie de
+la pauvre enfant exhalait des plaintes étouffées.
+
+—Elle souffre..., murmura Cyprienne.
+
+Diane semblait distraite pour les douleurs de l'Ange comme pour les
+rêves d'avenir de sa sœur.
+
+Sa main fit subir une pression plus forte au bras de cette dernière.
+
+—As-tu bien regardé Berry Montalt?... demanda-t-elle tout à coup.
+
+—Pourquoi cela?... balbutia Cyprienne étonnée.
+
+—As-tu remarqué,—je ne sais pas si je me trompe,—as-tu remarqué une
+ressemblance?...
+
+—Oui..., interrompit Cyprienne vivement; cela m'a frappée deux ou
+trois fois... mais c'est en vain que j'ai interrogé mes souvenirs... Je
+cherche encore à me rappeler quel visage...
+
+—C'est que tu ne te souviens plus, peut-être, interrompit Diane à son
+tour, du temps où René de Penhoël était heureux...
+
+—C'est vrai!... dit Cyprienne dont les yeux s'ouvrirent tout grands;
+c'est vrai!... quand je me représente le sourire de Montalt, il me
+semble que je vois Penhoël sourire!
+
+La rêverie absorbait Diane de plus en plus.
+
+—C'est qu'il y a encore autre chose, reprit-elle avec lenteur. Te
+souviens-tu que, là-bas, en Bretagne, on nous disait toujours que notre
+oncle Louis avait aimé Madame?...
+
+—Est-ce que tu croirais?... commença Cyprienne.
+
+—Et que Madame l'aimait..., poursuivit Diane dont le beau regard
+s'éclairait; et que Louis de Penhoël quitta la Bretagne, parce que
+René, son frère, se mourait d'amour pour Madame...
+
+—Oh!... fit Cyprienne pâle d'émotion, c'est vrai!... c'est vrai!... ma
+sœur, il faut courir!... nous jeter à ses genoux... le prier... le
+supplier!
+
+Elle avait saisi le bras de Diane et l'entraînait vers la porte.
+
+Blanche poussa un cri aigu. Les deux jeunes filles s'arrêtèrent
+effrayées. Blanche se soulevait sur son lit et se tordait en des
+convulsions.
+
+Diane et Cyprienne l'avaient trouvée, toute vêtue sur sa couche, dans
+l'appartement de madame la marquise d'Urgel; mais une fois à l'hôtel du
+nabab, elles l'avaient déshabillée pour la mettre au lit.
+
+Le seul regard qu'elles avaient échangé alors, et la rougeur subite de
+leurs fronts, avaient dit leur commune pensée.
+
+Blanche était enceinte; il n'y avait pas à s'y méprendre.
+
+Quant à percer le fond de cet étrange mystère, qui semblait accuser
+d'une manière victorieuse une enfant jusqu'alors innocente et pure
+comme les anges, les deux sœurs avaient essayé, chacune de leur
+côté, mille explications impossibles, mais elles ne s'étaient point
+communiqué leurs doutes de vive voix.
+
+Avant d'aborder ce sujet, elles sentaient leurs joues en feu; leurs
+yeux se baissaient, et les paroles hésitaient sur leurs lèvres.
+
+D'ailleurs, Nawn n'avait presque point quitté la chambre, et ce n'était
+pas devant la servante qu'elles eussent voulu parler.
+
+Mais, si elles ne s'étaient point communiqué leurs pensées, leurs
+pensées n'en étaient pas moins semblables.
+
+Au cri de Blanche, le même effroi les saisit.
+
+Si c'était l'heure de la délivrance! Elles étaient là, seules,
+ignorantes, et ne sachant pas même quel genre de secours il fallait
+porter à la malade.
+
+Et Blanche était si faible!...
+
+L'idée ne leur venait point, pourtant, d'appeler à leur aide, car, en
+ce premier moment de trouble, elles ne raisonnaient pas leur situation.
+La frayeur, qui les prenait à l'improviste, les aveuglait en quelque
+sorte, et ne laissait parler que leur instinct, qui leur criait de
+sauver l'honneur de Penhoël.
+
+Qu'espéraient-elles, cependant? Hélas! les pauvres filles eussent été
+bien en peine de le dire.
+
+Elles avaient la volonté vague de cacher l'enfant qui sans doute allait
+naître.
+
+Par quel moyen? Elles ne savaient.
+
+Ce qu'elles ne pouvaient ignorer, c'est que la naissance d'un enfant
+met bien souvent la mère aux portes du tombeau.
+
+Il faut, autour du lit de l'accouchée, les soins expérimentés et l'aide
+précieuse de la science. Qu'allait-il se passer? Il n'y avait ici à
+espérer que l'aide de Dieu.
+
+Blanche criait; ses plaintes déchiraient le cœur de Diane et de
+Cyprienne, qui demeuraient pourtant immobiles à l'autre bout de la
+chambre. Quelque chose les retenait loin de ce lit, où s'accomplissait
+un mystère qui les épouvantait.
+
+Blanche ne les voyait point; elle se croyait seule. Elle disait parmi
+ses plaintes:
+
+—Mon Dieu, ayez pitié de moi!... Sainte Vierge, vous qui savez si je
+suis innocente, ne me laissez pas mourir sans secours!... Oh! ma mère!
+ma mère! si tu savais comme je souffre!...
+
+L'affaissement et la fatigue faisaient trêve un instant à sa torture.
+Diane et Cyprienne voyaient alors sa tête charmante se renverser sur
+l'oreiller.
+
+Elle était si pâle qu'on eût dit une morte.
+
+Ses yeux se fermaient. Ses grands cheveux blonds tombaient, épars, sur
+son front et sur ses joues.
+
+Et, chaque fois que les douleurs se calmaient, le doute revenait dans
+sa conscience d'enfant, où il n'y avait que de purs souvenirs.
+
+—C'est impossible!... murmurait-elle; je suis folle!... Les jeunes
+filles comme moi ne sont pas mères!... Mon Dieu! si je dois mourir,
+ôtez-moi cette pensée qui m'empêche de prier.
+
+Diane et Cyprienne écoutaient stupéfaites; elles ne pouvaient deviner
+la vérité bizarre et incroyable; mais leurs cœurs n'avaient pas
+besoin d'une certitude raisonnée. Elles auraient juré que Blanche était
+innocente.
+
+Les instants de trêve étaient courts. L'Ange de Penhoël reprenait son
+épuisant martyre. Les deux filles de l'oncle Jean s'étaient rapprochées
+peu à peu et se tenaient debout auprès du lit.
+
+Blanche rouvrit les yeux à demi. Un sourire doux erra autour de sa
+lèvre.
+
+—Oh!... fit-elle d'une voix mourante, merci, sainte Vierge!... vous
+m'envoyez vos anges pour me secourir.
+
+Sa paupière retomba.
+
+Elle murmura encore:
+
+—Peut-être que je suis morte... car mes deux cousines sont dans le
+ciel!
+
+Cyprienne et Diane pleuraient.
+
+Au bout d'une minute de calme, Blanche eut un tressaillement violent
+et poussa un grand cri. Diane, que l'émotion faisait sourire sous ses
+larmes, reçut un enfant dans ses bras.
+
+Nawn, qui avait feint de s'éloigner, était restée en sentinelle
+derrière la porte, guettant le moment de gagner ses louis d'or.
+
+Elle avait tout vu, tout entendu.
+
+Et cette femme, qui attendait impatiemment l'heure du crime, fut saisie
+de pitié à la vue de l'enfant et de la jeune mère.
+
+Pour tuer ceux-là, on ne l'avait point payée.
+
+Elle s'élança d'un bond dans la chambre et s'empara de l'enfant pour
+lui donner les premiers secours.
+
+Blanche joignit les mains et se laissa retomber sur son oreiller,
+heureuse et guérie.
+
+Les deux sœurs se jetèrent au cou de Nawn, et l'embrassèrent à
+l'envi.
+
+Nawn ne perdait point la tête. L'instant était souverainement favorable.
+
+—Vous vous rendrez malades, dit-elle, si vous ne prenez rien; et voilà
+une pauvre jeune dame qui m'a l'air d'avoir grand besoin de vous!
+
+—Nous prendrons tout ce que vous voudrez, ma bonne!... s'écrièrent à
+la fois Diane et Cyprienne qui berçaient tour à tour l'enfant entre
+leurs bras.
+
+Nawn arrangea deux pleines tasses de thé. En les présentant aux deux
+sœurs, ses mains ne tremblèrent point.
+
+C'était de la besogne commandée.
+
+Cyprienne et Diane burent gaiement, puis elles remirent l'enfant aux
+mains de Nawn.
+
+Elles avaient échangé un regard.
+
+Blanche semblait s'être assoupie; leur présence n'était plus
+indispensable. Elles s'élancèrent toutes deux dans le corridor pour
+gagner la chambre de Berry Montalt, et tenter l'effort retardé par la
+crise de Blanche.
+
+La chambre du nabab était déserte; son lit était froissé, bien que
+sa couverture n'eût point été soulevée. Il avait dû prendre quelques
+instants de repos sans ôter ses vêtements.
+
+Il était alors un peu plus de cinq heures du matin.
+
+Restée seule, Nawn mit l'enfant sur le pied du lit.
+
+—Elles étaient bien jolies!... murmura-t-elle comme si les deux
+sœurs eussent été déjà mortes.
+
+Puis elle ajouta en secouant sa tête basanée:
+
+—Elles en ont pour un quart d'heure encore...
+
+Elle sortit en se hâtant, et se rendit dans la dernière pièce de l'aile
+gauche, donnant sur les ruelles désertes.
+
+Elle ouvrit la croisée; on n'entendait aucun bruit au dehors.
+
+—Est-ce qu'ils ne seraient pas là?... grommela-t-elle; j'avais
+pourtant promis la chose pour cinq heures... Je suis en retard de dix
+minutes!
+
+Elle alluma deux bougies qu'elle plaça sur l'appui de la croisée...
+
+Un cri poussé avec précaution troubla la nuit silencieuse.
+
+—Ils sont là!... dit Nawn.
+
+
+
+
+XXIV
+
+CINQ COUPS D'ÉPÉE.
+
+
+La grande pendule du marchand de vin de la porte d'Orléans venait de
+sonner six heures moins le quart. Le jour se levait: le vent soufflait,
+sec et froid, parmi les arbres dépouillés du bois de Boulogne.
+
+Quelques charrettes de paysans attardés descendaient encore l'avenue
+de Neuilly, et se hâtaient pour gagner les halles. Le bois était
+complétement désert.
+
+Il y avait à peine quelques secondes que l'œil-de-bœuf du
+cabaretier avait jeté l'heure, à travers les contrevents fermés,
+lorsqu'une élégante voiture déboucha au rond-point de la porte
+d'Orléans.
+
+Elle traversa la place sablée, au trot de ses magnifiques chevaux, et
+s'arrêta contre le mur d'enceinte, à trois cents pas environ de la
+sentinelle.
+
+Les petits arbres du bois de Boulogne, qui n'était guère alors qu'un
+taillis, empêchaient la sentinelle de voir la voiture. Néanmoins le
+brave soldat du centre, averti par son belliqueux instinct, arrêta sa
+promenade pour se gratter l'oreille et murmurer:
+
+—Voilà des bourgeois qui vont au champ d'honneur! Un militaire
+français n'y doit point mettre obstacle...
+
+Il enfonça le shako sur sa titus, et s'enveloppa dans son manteau
+couleur de poussière, déterminé à ne rien voir et à ne rien entendre.
+
+La voiture, cependant, s'était ouverte; deux nègres, qui se tenaient
+devant et derrière, avaient sauté sur le sable pour aider leurs maîtres
+à descendre.
+
+Montalt mit pied à terre le premier, puis vint Nehemiah Jones, le grave
+majordome, bien peigné, rasé admirablement, et habillé de noir des
+pieds à la tête.
+
+Il n'y avait qu'eux dans la voiture.
+
+Le nabab, qui était très-pâle et dont les traits fatigués dénotaient
+l'humeur la plus morose où nous l'ayons encore vu, resta debout, en
+avant de la voiture, les bras croisés sur sa poitrine.
+
+Nehemiah Jones prit dans l'intérieur une paire d'épées, et vint se
+placer au côté du nabab.
+
+Les deux nègres reprirent leurs places, l'un sur le siége de devant,
+l'autre sur le siége de derrière.
+
+On n'avait pas encore prononcé une seule parole.
+
+Montalt tira sa montre.
+
+—Six heures moins dix..., murmura-t-il; cinq minutes de retard, déjà!
+
+—Le Français, prononça M. Jones sentencieusement, a le caractère
+léger, oublieux, étourdi; l'inexactitude est au nombre de ses défauts,
+et des voyageurs dignes de foi ont remarqué...
+
+—Assez, mister Jones!... interrompit Montalt; je crois que j'entends
+une voiture.
+
+Le majordome s'inclina gravement et tendit l'oreille.
+
+—S'il plaît à Votre Seigneurie, dit-il, c'est une voiture, en effet...
+Votre Seigneurie se battra-t-elle ici-même, ou sous le couvert?
+
+—Cherchez une place dans le bois, mister Jones, répondit Montalt.
+
+Le majordome s'éloigna d'un pas digne et mesuré pour obéir à cet ordre.
+
+La voiture qu'on avait entendue de loin se montra en ce moment au bout
+de l'allée. C'était un fiacre. Étienne et Roger en descendirent. Ils
+n'avaient pas amené de témoins.
+
+—Oh! oh! se dit Montalt; n'aurons-nous point M. de Pontalès?
+
+Il échangea un salut froid avec les deux jeunes gens.
+
+Roger portait deux épées sous le bras.
+
+—Monsieur, dit Étienne, vous nous voyez venir seuls parce que le
+combat, tel que vous vouliez nous l'imposer, ne peut pas nous convenir.
+
+—Ah!... fit Montalt du bout des lèvres.
+
+—Nous avons tiré au sort..., reprit Étienne.
+
+—Et j'ai perdu..., dit Roger.
+
+—C'est moi, poursuivit le jeune peintre, qui me battrai contre vous,
+milord.
+
+Étienne disait cela d'un air triste et sans colère. Le regard qu'il
+jetait à Montalt implorait encore, malgré lui peut-être, cette
+explication si durement refusée.
+
+Montalt détourna les yeux et se prit à regarder Roger, qui, loin
+d'imiter le calme de son ami, avait déjà le rouge à la joue et semblait
+contenir à grand'peine son irritation prête à éclater.
+
+Il baissa les yeux en frémissant devant le regard du nabab, provoquant
+et moqueur.
+
+—Ah!... fit encore ce dernier, vous avez joué, mes jeunes
+camarades?... et M. Roger a gagné?... et il vient ici comme simple
+témoin?... Ah çà! mais c'est donc un insulteur pour rire que ce M.
+Roger?
+
+Étienne se mit au-devant de son ami, qui avait fait un mouvement pour
+se jeter sur le nabab.
+
+—Épargnez-vous, milord! dit-il d'un ton sévère; en France, nous sommes
+avares d'outrages à l'heure du combat.
+
+Il repoussa Roger, et se tourna vers Montalt, qu'il regarda en face.
+Montalt avait toujours les bras croisés sur sa poitrine. Parmi le
+dédain qui était sur ses traits, il y avait comme une cruauté froide et
+volontaire.
+
+—Milord, lui dit Étienne, je suis venu jusqu'ici avec un reste
+d'espoir... Mon cœur s'obstinait à douter... non pas à cause de
+vous, milord, car je sais qu'il est une nature chez qui la bienfaisance
+est une boutade comme le crime un caprice... mais à cause d'elle, que
+j'aimais de toute la puissance de mon âme... à cause d'elle que j'avais
+laissée si pure et si belle de cœur, il y a deux mois à peine!...
+J'avais vu par mes yeux et par ceux de mon ami... Je me refusais à
+croire l'évidence...
+
+—On dit que la foi sauve..., murmura Montalt.
+
+Un peu de sang vint aux joues pâles du jeune peintre, et ses yeux
+eurent un éclair.
+
+—L'un de nous deux va mourir..., dit-il; à quoi bon railler
+maintenant?... Milord, vous nous avez rencontrés tous les deux sur le
+chemin du bon Dieu, comme on dit dans notre pauvre Bretagne... vous
+nous avez appelés vos amis... vous nous avez arraché notre secret à
+force de tendresse feinte... Votre fantaisie était d'avoir quelqu'un à
+aimer... vous avez surpris notre affection, à nous dont le cœur est
+jeune et loyal. Voici Roger qui a soif de votre sang, à cette heure,
+et qui eût donné pour vous la dernière goutte de son sang! Ce sont des
+jeux étranges auxquels vous vous plaisez!... Et quand vous avez su
+nos douleurs avec nos joies.... quand vous avez pu mesurer l'espoir
+cher qui soutenait notre vie, vous avez dépensé votre or pour aller
+chercher tout au fond de la Bretagne, dans un village ignoré, deux
+pauvres jeunes filles, et vous avez tué notre bonheur!... Oh! certes,
+on pouvait se refuser à le croire, car il y a de la folie dans votre
+rôle honteux, milord!... et vous êtes à mes yeux un insensé encore plus
+qu'un infâme!
+
+—S'il plaît à Sa Seigneurie, cria Nehemiah Jones dans le taillis,
+j'ai trouvé un endroit avantageux et confortable...
+
+—Allons! dit Montalt qui se mit en marche; votre sermon n'était
+peut-être pas fini, M. Étienne... mais les affaires avant tout!
+
+Ils s'enfoncèrent tous les trois sous le couvert, et l'instant d'après
+ils avaient rejoint le majordome dans une petite clairière, située à
+vingt-cinq pas seulement de l'allée.
+
+Les deux jeunes gens étaient muets maintenant. Montalt félicita son
+majordome sur le choix du lieu, et jeta bas sa redingote.
+
+Étienne était déjà prêt.
+
+—C'est un combat à mort..., dit-il d'une voix basse et résolue en
+tombant en garde.
+
+Montalt se posa tout souriant, fit un salut plein de grâce et ne
+répondit point.
+
+Les épées se touchèrent; la garde du nabab, élégante mais lâche,
+semblait le découvrir.
+
+Roger, dont le regard de feu suivait la pointe des armes, se disait:
+
+—Si j'étais à la place d'Étienne, ce serait fait de cet homme!
+
+Étienne attaqua pourtant comme il faut, se couvrant d'une garde
+prudente, ferme, serrée. Montalt, lui, parait négligemment et du bout
+des doigts.
+
+Au bout d'une minute de combat, il se fendit sur un coup droit et
+releva l'épée.
+
+La chemise d'Étienne avait une petite tache rouge au milieu de la
+poitrine.
+
+La place était mortelle. Roger se précipita sur son ami en tremblant.
+
+Pendant cela, Montalt faisait signe à Nehemiah Jones, qui tira
+froidement de sa poche un foulard des Indes, et vint essuyer la pointe
+de l'épée, où restait une gouttelette de sang.
+
+Roger arracha l'arme des mains d'Étienne.
+
+—Tu es blessé!... dit-il.
+
+—Un quart de ligne de fer... murmura Montalt. Un oiseau-mouche serait
+mort sur le coup!...
+
+Sur le terrain, on ne se rend guère compte d'une blessure que par
+l'endroit touché; Étienne avait cru, au premier moment, que sa poitrine
+était traversée; par le fait, et comme le disait le nabab, il n'avait
+qu'une piqûre d'épingle.
+
+Sa fierté se révolta énergiquement, et la colère qu'il avait contenue
+jusqu'alors rendit son visage écarlate.
+
+Il voulut reprendre l'épée à Roger, qui le repoussa brusquement.
+
+—Laisse-moi!... s'écria Roger; je veux voir si cet homme pourra
+continuer avec moi sa plaisanterie.
+
+—C'est juste cela, dit Montalt qui se remit en garde; mon cher
+peintre, ce ne peut pas être toujours à vous... Il faut bien que mon
+secrétaire ait son tour.
+
+—Défendez-vous!... défendez-vous!... criait Roger dont la main
+tremblait de rage.
+
+—M. de Launoy, dit Montalt, vous êtes pressé... je conçois cela...
+mais moi, il faut que je me ménage; nous en sommes encore aux
+bagatelles de la porte... J'en suis désolé pour vous, mes très-chers,
+mais vous me donnez la petite pièce avant le drame...
+
+—Monsieur! monsieur! interrompit Roger, défendez-vous, ou je ne
+réponds plus de moi!
+
+Étienne restait là, vaincu et la tête baissée.
+
+—Soyez tranquille, reprit Montalt; la plaisanterie ne durera pas
+toujours... Et il y aura du sang ailleurs qu'à l'extrême pointe de
+mon épée... Je suis ici pour me venger, de vous d'abord, mes jeunes
+camarades, qui avez insulté la main d'un bienfaiteur!... Or chacun
+en prend à sa guise... Moi, je me venge de vous en vous faisant une
+dernière aumône... Je vous donne la vie, mes enfants, après vous avoir
+donné ma table et mon toit...
+
+Roger fit un pas en avant.
+
+Montalt, au lieu de reculer, prit négligemment son épée au croisé,
+et l'envoya tomber à quelques pas.
+
+—Patience donc! poursuivit-il tandis que Roger, confus, allait
+ramasser son arme; j'ai bien écouté, moi, tout le sermon de M. Étienne,
+ce matin, et toutes vos insultes, hier, mon jeune camarade!...
+J'attends ici bonne compagnie... Nous sommes seuls encore; le temps ne
+presse pas.
+
+Roger revint se mettre en face de lui.
+
+—Pardieu! s'écria le nabab, c'est une chose étrange que la destinée
+de certains hommes... Moi, chaque fois que j'ai fait le bien, j'ai
+toujours été châtié par le sort!... Sur cinq personnes que j'attends
+ici, pour croiser le fer avec elles...
+
+—Cinq personnes?... répétèrent les deux jeunes gens.
+
+Montalt poursuivit sans s'arrêter à l'interruption:
+
+—Une seule ne me doit ni amitié ni reconnaissance... Des quatre
+autres, il y en a deux, vous, Étienne Moreau, et vous, Roger de Launoy,
+que j'ai traités comme mes fils... Le troisième est un pauvre jeune
+homme à qui j'ai sauvé la vie... Le quatrième...
+
+Il passa le revers de sa main sur son front et n'acheva point.
+
+—Aux trois premiers, reprit-il d'une voix grave, qui me devraient
+reconnaissance et amour, je vais infliger une punition pareille... Il
+y aura trois poitrines marquées par la pointe de mon fer, et ce seront
+trois signes de pitié... trois stigmates de mépris!...
+
+—En garde donc, alors!... s'écria Roger qui ne se possédait plus.
+
+Montalt ne bougea pas.
+
+—Celui qui ne me doit rien, poursuivit-il, sera le mieux traité; il
+trouvera une arme sérieuse au-devant de la sienne... Et il tombera dans
+un combat digne d'un homme!... Quant au dernier, que Dieu le protége!
+car la vengeance, ici, sera terrible...
+
+Sa voix était devenue basse et sombre.
+
+Il secoua sa longue chevelure noire, qui tombait en anneaux mobiles sur
+le collet de sa chemise, et tendit enfin l'épée.
+
+Roger croisa le fer en poussant une sorte de cri joyeux.
+
+Étienne était toujours immobile, comme si la foudre l'eût touché.
+
+Il ne craignait point pour la vie de Roger.
+
+Ce duel était pour lui une incroyable comédie, sous laquelle se cachait
+un mystère dont l'explication échappait à son intelligence.
+
+L'image de Diane était devant sa vue. Parfois, tant était grande
+encore l'irrésistible sympathie qui l'avait poussé jadis vers Montalt,
+au delà de ce prologue funeste il voyait un dénoûment heureux.
+
+Le cœur de cet homme n'était-il pas un abîme où se confondaient
+vertus et vices, doutes et croyances?...
+
+Il ne savait...
+
+Au moment où les deux épées glissaient pour la première fois l'une
+contre l'autre, un bruit de voiture se fit sur le sable de l'allée
+voisine.
+
+Roger précipita son attaque furieuse comme s'il eût craint qu'on ne lui
+enlevât sa proie.
+
+Car il n'avait aucune des idées qui remplissaient le cœur du jeune
+peintre. Il avait vu, il croyait. La jalousie était désormais sa seule
+passion et sa seule pensée.
+
+Avec Roger comme avec Étienne, le nabab en prenait fort à son aise.
+Vous eussiez dit un maître d'armes qui trompe, en se jouant, les coups
+pressés d'un élève maladroit.
+
+—Qu'est-ce à dire?... s'écria le jeune Pontalès qui parut en ce moment
+sur la lisière du taillis avec deux témoins.
+
+Au même instant, Vincent, qui venait aussi de quitter son fiacre, se
+montra d'un autre côté.
+
+Étienne, Roger, Vincent et Pontalès se reconnurent avec une égale
+surprise.
+
+Mais ce n'était pas l'heure d'échanger des explications.
+
+Le nabab s'était fendu. Une petite tache rouge, toute pareille à celle
+que gardait la chemise d'Étienne, marqua la poitrine de Roger.
+
+Le nabab releva encore son épée, dont la pointe humide fut essuyée
+soigneusement par le grand foulard des Indes de Nehemiah Jones.
+
+—Ce n'est rien! s'écria Roger; en garde!
+
+Le nabab tira sa montre.
+
+—Mon cher monsieur, répliqua-t-il, je n'ai qu'un quart d'heure à
+donner à chacun de vous... et la demi-heure est passée.
+
+Les nouveaux arrivants faisaient cercle autour des adversaires.
+
+—En garde! répéta Roger qui fondit impétueusement sur le nabab.
+
+On vit l'épée de Montalt décrire un demi-cercle rapide, et Roger,
+désarmé pour la seconde fois, comme un enfant, laissa tomber ses bras
+le long de son corps.
+
+—A votre tour, M. de Pontalès!... dit froidement le nabab.
+
+Pontalès échangea un regard avec ses deux témoins.
+
+—Un duel semblable me paraît contre toutes les règles...,
+murmura-t-il, et je ne sais si je dois...
+
+Pendant qu'il parlait, Vincent avait ramassé l'épée.
+
+—Moi, je ne connais pas les règles..., prononça-t-il rudement; cet
+homme m'a donné rendez-vous... voici des armes... cela suffit.
+
+—A la bonne heure! s'écria Montalt en riant, celui-là est un vrai
+gentilhomme breton... crinière de lion et cœur de loup!
+
+—Celui-là sait tenir une épée!... répondit Vincent; si vous n'avez pas
+le poignet libre et la tête froide, ne vous battez pas contre lui.
+
+Pour toute réponse, le nabab reprit, pour la troisième fois, sa garde
+élégante et fière; mais il fut obligé tout de suite de serrer son jeu
+et de se tenir ferme à la parade, car Vincent était un adversaire
+redoutable.
+
+Le combat dura plusieurs minutes, au bout desquelles la fatale tache de
+sang se montra sur la poitrine du jeune homme, juste à la même place
+que les deux autres.
+
+Le foulard des Indes joua son rôle, et Vincent, la tête basse, se
+retira auprès d'Étienne et de Roger.
+
+—A votre tour, M. de Pontalès! répéta le nabab.
+
+Pontalès s'avança, suivi de ses deux témoins.
+
+Tandis qu'il ôtait son habit sans faire de nouvelles objections,
+Montalt le considérait, et son visage prenait une expression de
+tristesse.
+
+—Vous êtes jeune, dit-il enfin, et peut-être êtes-vous un homme de
+cœur... Il est temps encore de vous retirer, M. de Pontalès... Mais
+si vous vous mettez là, devant moi, je vous préviens que mon épée ne
+s'arrêtera point en touchant votre poitrine... J'avais peut-être mes
+raisons pour épargner ces trois enfants... et peut-être en ai-je au
+contraire pour ne point vous épargner, vous!
+
+Il n'y avait plus ni raillerie ni fanfaronnade dans ses paroles.
+
+—Vous êtes habile, monsieur..., répondit Pontalès; on fera ce qu'on
+pourra.
+
+Dès les premières passes, il prouva que lui-même était singulièrement
+expert en fait d'escrime. Mais, au-devant de la poitrine nue de
+Montalt, il y avait comme un mur d'acier...
+
+Ce n'était plus le même homme. Toute nonchalance avait disparu de
+sa pose. Ses yeux avaient un rayonnement sombre, et des rides se
+creusaient entre ses sourcils froncés.
+
+Il rompit tout à coup, en un certain moment, et appuya la pointe de son
+épée contre le sol.
+
+—Écoutez!... murmura-t-il de manière à n'être entendu que de Pontalès,
+ma tête s'échauffe... Je vous l'ai dit hier: vous avez le visage
+de votre père... et je vais oublier que vous ne m'avez jamais fait de
+mal!
+
+—Ah! s'écria Pontalès emporté lui-même par la chaleur du combat, vous
+ne riez plus, milord... Si vous êtes las, on vous donnera trêve...
+
+—Vous l'aurez voulu!... dit Montalt dont les yeux lancèrent un éclair.
+Je ne vois plus en vous que le fils de votre père, monsieur... et je me
+venge!
+
+Les deux épées grincèrent en se touchant de nouveau; Pontalès tomba
+percé à la même place que les trois autres.
+
+Mais, cette fois, le foulard des Indes essuya quatre pouces de fer
+sanglant.
+
+Le nabab croisa ses bras sur sa poitrine, et sa tête se pencha.
+
+Les témoins de Pontalès l'emportaient, à bras, vers sa voiture.
+
+Étienne, Roger et Vincent s'éloignaient déjà de la place du quadruple
+duel, lorsqu'un bruit de pas se fit dans le fourré.
+
+On n'avait point entendu de voiture rouler sur le sable de l'allée.
+
+Les trois jeunes gens poussèrent ensemble un cri de surprise.
+
+—Mon père!... dit Vincent.
+
+—M. Jean!... ajoutèrent Étienne et Roger.
+
+Montalt tressaillit légèrement, mais ses traits ne trahirent aucune
+émotion.
+
+Seulement sa paupière se releva comme malgré lui, et son regard glissa
+sur les trois jeunes gens, parce qu'il se disait:
+
+—Son fils!... et ceux-ci le connaissent? Qui sont donc Cyprienne et
+Diane?...
+
+Le vieux Jean de Penhoël venait d'entrer dans la clairière. Il
+arrivait juste à l'heure, bien qu'il fût venu à pied depuis la rue
+Sainte-Marguerite, où il avait passé la nuit, tout seul, dans le pauvre
+grenier, abandonné par Madame et par René.
+
+Sa tête nue ruisselait de sueur. Il portait, comme toujours, ses sabots
+emplis de paille et sa veste de futaine grise, sur laquelle brillait,
+ce matin, sa croix de Saint-Louis.
+
+—Si je suis en retard, dit-il en se hâtant vers le centre de la
+clairière, excusez-moi... je viens de loin, et je n'ai plus mes jambes
+de quinze ans.
+
+En arrivant sur le lieu du combat, il reconnut à la fois les trois
+jeunes gens que ses yeux, affaiblis par l'âge, n'avaient point
+distingués d'abord.
+
+Ceux-ci parlaient tout bas et semblaient se consulter.
+
+L'oncle Jean s'avança vers eux et leur tendit la main tour à tour.
+
+—Bonjour, Vincent, mon fils..., dit-il; tu m'apprendras tantôt
+pourquoi tu as laissé le service du roi où je t'avais mis... En
+attendant, sois le bienvenu, et puisses-tu être plus heureux que
+nous!... Bonjour, Roger!... Bonjour, Étienne!... Je me disais tout le
+long du chemin: «Je ne trouverai pas dans ce Paris un seul ami pour
+m'assister...» Je me trompais, ma foi!... Milord Montalt, ajouta-t-il
+en se tournant vers le nabab, j'ai des témoins à revendre, comme vous
+voyez... Et vous n'aurez à me prêter qu'une épée.
+
+Il disait tout cela de sa voix douce et bonne, mais l'expression de
+ses traits n'avait plus cette humilité que nous lui avons vue. Il
+redressait la tête; ses grands yeux bleus brillaient, et son regard
+avait une belle fierté. Les trois jeunes gens regardaient avec respect
+et tristesse ce noble front de vieillard avec sa couronne de cheveux
+blancs comme la neige.
+
+Montalt aussi le regardait, mais c'était à la dérobée; il détournait
+les yeux et affectait de ne rien voir. Sa figure, où ne se montrait
+nulle fatigue, peignait un mépris dur et froid.
+
+Il ne parlait point, et semblait attendre.
+
+L'oncle Jean vint se placer en face de lui.
+
+—Donnez une arme à monsieur, dit Montalt en s'adressant à son
+majordome.
+
+L'oncle Jean se baissait déjà pour ramasser l'épée.
+
+—Oh! oh!... fit-il avec surprise; il y a sur la terre des gouttes de
+sang... Est-ce que je ne suis pas le premier?
+
+Les trois jeunes gens, qui étaient restés jusqu'alors indécis et
+sombres, s'ébranlèrent à la fois. Vincent se mit entre son père et le
+nabab.
+
+—Milord, dit-il à voix basse, ce combat est impossible!
+
+—Vous êtes le cinquième, M. Jean..., murmurait pendant cela Étienne;
+moi d'abord... Roger ensuite... votre fils après... enfin M. Alain
+de Pontalès que ses témoins emportent mourant... Nous avons été tous
+vaincus, ici, à cette même place.
+
+Les yeux bleus de l'oncle Jean brillèrent davantage.
+
+—Il est donc bien fort?... dit-il en faisant plier sa lame.
+
+—C'est un démon..., répliqua Roger; contre lui l'adresse et le
+sang-froid ne servent à rien... On dirait qu'il possède un charme.
+
+—Morbleu! voilà qui est bon à savoir!... s'écria l'oncle Jean dont le
+visage s'animait; rangez-vous, mes enfants! nous avons bonne cause
+et bon bras... Dieu est juste... rangez-vous!
+
+Les deux jeunes gens ne bougeaient pas.
+
+—Je ne sais pas si votre querelle est semblable à la mienne, reprit
+le vieillard en les écartant d'autorité; dans un quart d'heure, nous
+pourrons causer de cela.
+
+Entre lui et son adversaire, il ne restait plus que Vincent, qui
+parlait bas au nabab avec vivacité.
+
+Montalt détournait la tête et ne répondait point.
+
+—Range-toi, Vincent, reprit le vieux Penhoël; je ne te dis pas de
+te retirer, parce que tu es soldat et fils de soldat; mais pas de
+faiblesse, enfant!... Nous sommes ici pour l'honneur de Penhoël.
+
+Vincent hésitait encore; un geste impérieux du vieillard le fit reculer
+de quelques pas.
+
+—Mon père! murmura-t-il pourtant, je vous en supplie...
+
+—Silence!... interrompit l'oncle en sabots; tu vois bien que milord
+nous attend!
+
+Montalt consultait en effet sa montre.
+
+—Nous avons perdu cinq minutes, dit-il.
+
+—Nous allons les regagner!... s'écria l'oncle Jean qui jeta ses gros
+sabots et mit ses pieds nus sur le gazon.
+
+Il avait dépouillé sa veste de paysan et montrait maintenant le
+chanvre gris de sa chemise.
+
+Étienne, la pâleur sur le front, disait à Roger:
+
+—Te souviens-tu?... Milord a dit que sa vengeance la plus terrible
+tomberait sur le cinquième... et c'est Jean de Penhoël qui est le
+cinquième!
+
+Roger courba le front sans répondre.
+
+Tous deux avaient le même désir que Vincent: mettre obstacle à ce duel
+inégal; mais il y avait, à ce moment, sur le visage du vieux Penhoël
+une résolution si grave et si fière que leurs volontés dominées se
+taisaient.
+
+Le vieillard prit place à l'endroit même où ses quatre devanciers
+avaient combattu. Il examina soigneusement la garde de l'épée et
+l'angle de la monture.
+
+Puis il fit le salut des armes, suivant la rigueur des anciennes
+coutumes.
+
+Sa haute taille se développait robuste et hautaine.
+
+Quatre hommes forts et jeunes avaient passé par là, et pourtant on
+pouvait pressentir que, cette fois seulement, Montalt allait trouver à
+qui parler.
+
+Il rendit le salut et donna son épée.
+
+—A vous!... dit l'oncle Jean.
+
+—A vous!... répliqua Montalt.
+
+Le pied nu de l'oncle Jean frappa deux brusques appels, et son épée,
+manœuvrant avec une rapidité prestigieuse, chercha le défaut de
+cette impénétrable cuirasse qui était au-devant de la poitrine du nabab.
+
+Il n'était plus temps d'en prendre à son aise. Montalt avait maintenant
+l'œil au guet, le jarret tendu, la main leste. On voyait qu'il
+dépensait toute sa vigueur et toute son adresse pour parer les coups
+précipités que lui portait le vieillard.
+
+Il fut obligé de rompre par trois fois.
+
+Étienne, Vincent et Roger suivaient l'attaque d'un œil avide. Ils ne
+respiraient plus.
+
+Nehemiah Jones, roide comme un piquet et portant sur son grave visage
+la tranquillité la plus heureuse, représentait bien dignement le flegme
+britannique au milieu de toutes ces émotions.
+
+Le combat se poursuivait depuis cinq minutes, pour le moins, sans
+désemparer, et les minutes sont longues pour ceux qui voient deux
+hommes l'épée à la main! L'oncle Jean avait gagné du terrain, mais on
+voyait de larges gouttes de sueur rouler sur sa joue enflammée, et son
+souffle sortait maintenant pénible de sa poitrine.
+
+Le nabab, au contraire, gardait toujours la dureté froide et calme
+de sa physionomie; sa respiration était égale comme au premier
+instant. Il parait avec une précision mathématique, et ne ripostait
+point.
+
+L'oncle Jean, qui avait tenté en vain tous les coups d'armes, passa
+brusquement l'épée dans la main gauche, et se fendit sur un dégagé
+terrible.
+
+Montalt para sur place, jetant de côté la pointe de l'arme, qui était à
+une ligne de sa poitrine.
+
+Puis il se mit d'un bond hors de portée.
+
+—M. Jean de Penhoël, dit-il froidement, ceci est le côté du cœur...
+reprenez haleine.
+
+Le vieillard s'arrêta; sa poitrine battait, révoltée.
+
+—Je croyais qu'il n'y avait qu'un homme au monde, murmura-t-il, pour
+soutenir un assaut comme celui-là!
+
+Derrière cette rudesse que Montalt retenait de force sur son visage, il
+y eut comme un vague sourire.
+
+Et, depuis le commencement du combat, ceux qui eussent pu l'observer
+de près auraient découvert, sous son masque de dureté impitoyable, une
+émotion cachée.
+
+Mais si cette émotion existait réellement, il la refoulait avec toute
+l'énergie de sa forte nature. Une pensée de vengeance était en lui,
+comme il l'avait dit; il s'y cramponnait obstinément. Cette vengeance
+inattendue devait être terrible...
+
+Les trois jeunes gens tournaient vers lui leurs regards suppliants. Il
+ne voulait point les voir.
+
+Jean de Penhoël avait piqué son épée en terre.
+
+Ses yeux étaient fixés sur le nabab, et une étrange hésitation semblait
+envahir son visage.
+
+—Je ne sais pas si ma pauvre tête se perd..., murmura-t-il; Vincent,
+toi qui as de bons yeux, regarde donc... mais tu étais un tout petit
+enfant lorsqu'il nous quitta... Mon Dieu! mon Dieu! est-ce que je rêve?
+
+Sa voix tremblait. Il fit un pas en avant.
+
+Le nabab semblait ne point entendre.
+
+—Laissez-moi vous regarder, monsieur... reprit le vieillard dont
+l'émotion allait croissant; vous me tourniez le dos hier quand je vous
+ai provoqué... et mes yeux sont trop faibles désormais pour distinguer
+comme il faut le visage d'un homme à la longueur de deux épées...
+
+Il était tout près de Montalt, qui baissait les yeux en fronçant le
+sourcil.
+
+—Oh!... fit le vieillard d'une voix brisée, il y a vingt ans de
+cela, et je me trompe peut-être!... Regardez-moi, monsieur... Ne me
+reconnaissez-vous pas?
+
+—Non..., répondit Montalt.
+
+L'oncle Jean se couvrit le visage de ses mains.
+
+—Non? répéta-t-il; oh! c'est que je me trompe alors... car Louis de
+Penhoël n'aurait pas renié le vieil ami de son père!...
+
+La figure de Montalt resta impassible et froide, mais sa main serra
+convulsivement la garde de son épée.
+
+—Allons!... dit-il durement, vous devez être reposé...
+
+L'oncle Jean courba la tête, et regagna sa place.
+
+Les trois jeunes gens, qui n'avaient point entendu ces dernières
+paroles, ne comprenaient rien à cette scène.
+
+Ils avaient espéré un instant sans savoir pourquoi, et leur espérance
+s'en allait...
+
+Jean de Penhoël, avant de reprendre son épée, tira de sa poche son
+mouchoir de grosse toile pour essuyer ses yeux, qui étaient inondés de
+larmes.
+
+—Je vous demande une minute encore..., monsieur, dit-il, car il faut
+voir clair pour se défendre contre vous... Les vieillards sont comme
+les enfants; ils pleurent... Oh!... Dieu aurait dû m'épargner cette
+espérance trompée!... c'était mon fils!... Je ne sais pas si
+j'aime mon pauvre Vincent autant que je l'aimais!...
+
+Les sourcils du nabab se froncèrent davantage. Un rouge vif remplaça,
+pour un instant, la pâleur de sa joue.
+
+—Allons!... répéta-t-il d'une voix changée.
+
+L'oncle Jean reprit son arme.
+
+—Et lui aussi!... dit-il encore; il m'aimait... Oh! le noble enfant!
+le cher cœur!... que Dieu le protége!
+
+Il se remit en garde.
+
+Mais nulle épée ne choqua la sienne.
+
+Les trois jeunes gens avaient poussé ensemble un cri de stupeur.
+
+Le combat le plus terrible qu'avait soutenu ce matin Berry Montalt
+était contre lui-même, et son cœur l'avait vaincu...
+
+Il était là, devant le vieil oncle Jean, les bras tout grands ouverts,
+et deux grosses larmes roulaient sur ses joues.
+
+—Mon vieil ami!... balbutia-t-il, mon vieux père!...
+
+Jean de Penhoël se laissa tomber sur sa poitrine, et Montalt baisa ses
+cheveux blancs.
+
+
+
+
+XXV
+
+LA PETITE SERRURE.
+
+
+Ce matin, le nabab avait quitté l'hôtel un peu avant le jour.
+
+Au moment où sa voiture partait, un homme qui était en observation
+devant la porte cochère fit le tour des jardins en courant, et gagna la
+ruelle située sur les derrières de l'hôtel.
+
+La nuit était encore assez noire.
+
+—Êtes-vous là? murmura-t-il.
+
+Deux hommes sortirent d'un enfoncement de la muraille.
+
+C'étaient MM. le chevalier de las Matas et le comte de Manteïra, en
+costume d'aventures.
+
+—Eh bien?... demandèrent-ils.
+
+—Disparu!... répliqua le noble baron Bibander; je viens de le voir
+partir avec le grand sec de majordome et les deux nègres.
+
+Les deux bougies que Nawn avait allumées à la dernière fenêtre de
+l'aile gauche n'avaient brillé qu'un seul instant.
+
+—Et le signal?... demanda Bibandier à son tour.
+
+—Tout va bien!... répondit Robert; et puisque milord a emmené ses
+deux chiens de garde, nous n'aurons guère à enfoncer que des portes
+ouvertes... Voyons, y sommes-nous?
+
+—Présent!... répliqua Bibandier, sans peur et sans reproche...
+
+—Moi, dit Blaise, ça me va énormément cette petite partie fine!...
+Mais convenons un peu de nos faits... Si nous emportons le gros lot,
+allons-nous toujours à Penhoël?
+
+—Toujours!... répliqua Robert; René a bu de l'eau-de-vie toute la
+journée, et m'aime comme la prunelle de ses yeux... Nous rachetons le
+manoir et tout ce qui s'ensuit... nous donnons un coup de bas au vieux
+Pontalès, et nous sommes les seigneurs suzerains de la contrée!...
+
+—Et cette fois, dit Blaise, M. Robert ne fera pas de mauvaise
+plaisanterie?
+
+—Nous n'aurons pas l'ombre d'une discussion, mon brave! Entre
+millionnaires, on emploie les formes. Qui est-ce qui saute le
+premier?
+
+—Moi! dit Blaise, ça me rappelle mon bon temps, et je me sens tout
+gaillard... En avant, mes petits, et qui m'aime me suive!
+
+Entre la ruelle et la maison, il y avait la muraille du jardin, qui
+était fort basse en cet endroit.
+
+Blaise l'escalada le premier, et ce ne fut pas long, car il n'avait
+point perdu ses anciens mérites.
+
+L'Américain et Bibandier sautèrent bientôt à leur tour sur le sol gras
+des plates-bandes.
+
+Ce n'était pas le côté du grand jardin couvert. Il n'y avait là qu'un
+étroit banc de gazon et quelques arbres au feuillage desséché.
+
+Robert fit entendre un petit coup de sifflet, auquel on répondit de la
+fenêtre où brillaient naguère les deux bougies.
+
+Un cordon se déroula et vint tomber aux pieds de nos trois
+gentilshommes. Robert y attacha l'extrémité d'une échelle de soie, et
+le cordon remonta. L'instant d'après, ils faisaient tous les trois, par
+la fenêtre, leur rentrée à l'hôtel du nabab.
+
+—La petite dame est accouchée..., dit Nawn qui ne tremblait point trop
+fort.
+
+—Bah!... fit Robert; on ne pourra donc pas l'emmener?
+
+—Elle est bien faible!...
+
+—Américain, dit Bibandier, je demande à être le parrain de l'enfant;
+cela resserrera les liens d'estime et d'affection qui nous unissent.
+
+Ils étaient gais comme des pinsons, les trois excellents camarades!
+
+—Ah çà! reprit Robert en s'adressant à Nawn, tu as fait ta besogne,
+toi?
+
+Nawn secoua lentement sa tête cuivrée.
+
+—J'avais dans un petit flacon, répondit-elle, un mélange des quatre
+meilleurs poisons de mon pays...
+
+—Où il y a tant d'excellents poisons! interrompit Bibandier.
+
+—Avec cela, reprit Nawn, j'aurais envoyé dans l'autre monde une
+douzaine de gentlemen bien portants comme vous l'êtes... Les pauvres
+enfants ont bu la moitié de ma fiole, à elles toutes seules!
+
+Bibandier essaya encore de rire pour se faire un mérite d'esprit fort
+auprès de ses collègues; mais il ne pouvait plus.
+
+—Et puis?... dirent en même temps Robert et Blaise.
+
+—Ça dure cinq minutes..., répliqua Nawn, quelquefois un quart
+d'heure... Après cela, tout est fini.
+
+—Et tu es bien sûre?...
+
+—A l'heure où je vous parle, elles sont mortes..., repartit Nawn
+qui baissa ses yeux noirs et brûlants.
+
+Une fois déjà Robert avait entendu ces mots: «Elles sont mortes.» On
+l'avait trompé. Il doutait.
+
+—Peux-tu nous les montrer? demanda-t-il.
+
+—Suivez-moi..., répliqua Nawn sans hésiter.
+
+Robert fit un pas en avant. L'Endormeur et Bibandier restèrent
+immobiles.
+
+—Je vais vous mener jusqu'à leur chambre..., dit Nawn, mais vous
+entrerez tout seul... car je ne voudrais pas revoir leur visage!
+
+Le jour se faisait bien lentement, et les ténèbres étaient encore
+épaisses. On entendit au fond du corridor où était située la chambre
+des deux jeunes filles une voix faible qui criait:
+
+—Diane!... Cyprienne!...
+
+Un frisson parcourut le corps de Robert.
+
+—Écoutez!... dit Nawn; elles ne répondront pas!
+
+Nos trois compagnons prêtèrent attentivement l'oreille, et nul son ne
+répondit en effet à la voix de Blanche.
+
+—Elles ne répondront pas!... répéta Nawn; la jeune dame qui les
+appelle ne peut pas les apercevoir dans l'ombre... mais moi, je sais
+bien qu'elles sont couchées sur le tapis... toutes deux côte à côte...
+les yeux mornes... les lèvres livides... Oh! ajouta-t-elle en
+baissant la voix tout à coup, elles s'aimaient bien!... elles étaient
+belles comme les anges... Je ne sais pas si je recommencerais!...
+
+—Diane!... Cyprienne!... dit encore la voix de Blanche.
+
+—Elles ne répondront pas!... murmura Nawn.
+
+Blaise et Robert, bien qu'ils fussent des coquins sans cœur, se
+sentaient du froid dans les veines. Quant à Bibandier, une sueur glacée
+mouillait ses tempes.
+
+Il avait vu déjà une fois les deux jeunes filles, côte à côte, couchées
+sur le bord de leur tombe.
+
+La parole de Nawn évoquait pour lui deux pâles fantômes.
+
+—Oh! oui!... balbutia-t-il sans savoir qu'il parlait, elles étaient
+belles!... et ceux qui les ont tuées n'auront plus jamais de sommeil
+tranquille!...
+
+—Diane!... Cyprienne!... prononça pour la troisième fois la voix
+toujours plus faible de l'Ange.
+
+Et point de réponse encore.
+
+—Eh bien!... dit Nawn à Robert qui restait immobile, le corridor est
+court et la porte est ouverte... ne voulez-vous plus aller voir les
+mortes?
+
+Robert se retourna brusquement.
+
+—Tu seras payée!... dit-il. Conduis-nous à la chambre de Montalt.
+
+Nawn obéit.
+
+L'appartement du nabab était situé, comme nous l'avons dit, à l'autre
+extrémité de l'hôtel.
+
+Nos trois gentilshommes et leur guide traversèrent avec précaution
+les longues galeries. La porte extérieure de la chambre à coucher
+était fermée. Blaise, qui portait sous son manteau une pince et divers
+instruments de serrurerie, fut chargé d'ouvrir. Cela prit du temps,
+soit que la serrure eût des combinaisons difficiles, soit que Blaise
+eût oublié son adresse d'autrefois.
+
+Quand on put entrer enfin, il faisait jour dans le corridor.
+
+Mais nos trois compagnons retrouvèrent les ténèbres à l'intérieur de la
+chambre, dont les contrevents étaient soigneusement fermés.
+
+Comme Robert regardait derrière lui avec inquiétude, Nawn lui dit:
+
+—Personne ne viendra vous surprendre... Les valets dans cette maison
+suivent l'exemple du maître... on veille la nuit, on dort le jour...
+Les plus vigilants ne se lèvent guère qu'à dix heures.
+
+Elle tendit la main.
+
+—J'ai fait ce que j'avais promis..., ajouta-t-elle; payez-moi, car il
+faut que je quitte cet hôtel.
+
+Robert lui donna une bourse pleine d'or. Nawn s'éloigna lentement et la
+tête baissée.
+
+Nos trois gentilshommes étaient seuls, et maîtres du terrain.
+
+La porte fut fermée; on alluma une lampe.
+
+Robert fouilla d'abord les tiroirs du secrétaire pour trouver la clef
+du petit meuble où la boîte de diamants devait être serrée.
+
+Au lieu de la clef absente, il rencontra çà et là quelques billets de
+banque dont il fit son profit.
+
+Sur la tablette du secrétaire, une lettre commencée attira son
+attention.
+
+—Pardieu! dit-il en parcourant les premières lignes, je puis bien lire
+sans être indiscret, car cette lettre est à mon adresse... Savez-vous
+bien, messieurs, que ce pauvre lord menaçait de devenir maniaque?...
+Trois lettres hier, deux cette nuit! cela commençait sur le pied de
+trente-cinq à quarante messages par semaine!... Et le tout pour me
+prier à genoux de lui vendre un chiffon de papier griffonné par une
+femme!...
+
+—Voyons! interrompit Blaise; tu ne trouves pas la clef?
+
+L'Américain frappa gaiement sur la poche de sa redingote.
+
+—Certes, ceci est un détail; mais je suis flatté d'avoir là, dans mon
+portefeuille, un crédit de cent cinquante mille francs... peut-être
+davantage... car chaque lettre nouvelle de milord m'offre deux mille
+louis de plus!
+
+Il s'arrêta, et son regard exprima une subite inquiétude.
+
+—La chose est si étrange, poursuivit-il en baissant la voix, que
+j'aurais presque peur, si notre homme n'avait affaire ce matin à forte
+partie!...
+
+—Peur de quoi?... demanda Blaise.
+
+—Mais il y a juste cinq à parier contre un, poursuivit Robert au lieu
+de répondre, que milord ne nous gênera plus désormais!... A la besogne,
+l'Endormeur, mon ami!... A défaut de clefs, essayons un peu de tes
+ustensiles!...
+
+Bibandier n'avait point pris part à ce court entretien, mais si sa
+langue chômait, ses mains ne restaient pas oisives. Le noble baron
+furetait de meuble en meuble, et faisait main basse sur tout ce qu'il
+trouvait à sa convenance.
+
+Si les fauteuils n'eussent point été trop gros, il les eût fourrés dans
+les vastes poches de sa redingote.
+
+Le petit meuble indiqué par Lola était à demi caché derrière les
+rideaux de brocart, dont les draperies, larges et lourdes, tombaient
+autour du lit de Montalt.
+
+C'était une espèce de coffre, supporté par quatre pieds contournés,
+et couvert, du haut en bas, d'incrustations artistement variées; au
+milieu de ce renflement, en forme de ventre, qui distingue les bahuts
+du temps de Louis XV, on voyait une petite serrure mignonne, délicate,
+microscopique, qui semblait bien facile à forcer.
+
+A défaut d'adresse, d'ailleurs, on pourrait employer la force, car ces
+meubles si coquets sont fragiles, et le moindre coup, vigoureusement
+appliqué, peut disjoindre leurs planchettes légères.
+
+Nos trois gentilshommes bénissaient _in petto_ le caprice du nabab, qui
+avait choisi, pour renfermer son trésor, cette gentille armoire, au
+lieu d'une laide caisse de fer.
+
+L'Endormeur se mit à genoux sur le tapis, et commença son office de
+serrurier.
+
+Autrefois, à l'époque où il avait mérité son surnom, on n'aurait point
+pu compter les serrures habilement crochetées par lui; il ne possédait
+peut-être pas aussi parfaitement que l'Américain, son frère d'armes, le
+côté intellectuel de l'art du voleur; mais sa main était preste,
+et on pouvait citer de lui des exploits vraiment notables.
+
+Fallait-il que cette vieille gloire vînt se briser contre un jouet
+d'enfant?
+
+Le malheureux Blaise travaillait comme un nègre, suait à grosses
+gouttes, et faussait l'un après l'autre tous ses instruments. On eût
+dit que la petite serrure était fée.
+
+Le temps passait. Robert et Bibandier suivaient la vaine besogne de
+leur compagnon avec une impatience croissante.
+
+—Donne-moi cela!... s'écria enfin l'Américain en repoussant Blaise qui
+s'essuya le front sans mot dire; tu n'es plus bon à rien.
+
+Il saisit l'une des tiges d'acier recourbées, et sonda la serrure à son
+tour.
+
+Même résultat! La tige d'acier se tordit, et la serrure demeura
+inattaquable.
+
+Robert se releva; Bibandier voulut essayer à son tour, et ce fut avec
+aussi peu de succès.
+
+—Le diable est dans cette serrure!... grommela-t-il.
+
+Nos trois gentilshommes étaient debout, la tête basse et regardant
+d'un œil piteux ce charmant petit meuble qui semblait si facile à
+ouvrir...
+
+Ils ne s'étaient pas découragés trop vite, et un temps
+considérable s'était écoulé déjà depuis leur entrée à l'hôtel.
+
+—C'est infernal!... murmura l'Américain. Échouer au port! Je parierais
+ma tête que les diamants sont dans ce coffre!...
+
+—Ça me paraît clair!... appuya tristement Bibandier. Une si bonne
+petite serrure doit servir à quelque chose!...
+
+Blaise tourna la tête par hasard, et ses yeux tombèrent sur l'une des
+fenêtres.
+
+—Regardez, dit-il d'un ton de frayeur.
+
+Les regards de Blaise et de Robert suivirent sa main étendue.
+
+Malgré la lumière de la lampe, on apercevait aux fentes des contrevents
+fermés deux ou trois de ces points étincelants qui annoncent le grand
+soleil.
+
+—Il faut en finir!... dit Robert.
+
+Il se recula jusqu'à l'autre bout de la chambre et, prenant son élan,
+il vint donner de toute sa force contre le petit meuble. Le choc de son
+talon produisit un son sec et faible. Ce fut tout.
+
+Le ventre du bahut n'avait même pas fléchi.
+
+—Il y a du fer sous le bois!... murmura-t-il en laissant retomber ses
+deux mains.
+
+Nos trois gentilshommes, au comble de l'embarras, se regardèrent en
+silence pendant une bonne minute.
+
+—Messieurs, dit enfin Robert, il faut jouer le tout pour le tout!...
+Les gens de la maison vont s'éveiller, s'ils ne le sont pas déjà...
+En cavant au mieux, nous n'avons plus que quelques instants... Ne les
+perdons pas en efforts inutiles!... Je me souviens d'avoir vu une hache
+dans la chambre où Nawn nous a introduits d'abord... A l'aide de cette
+hache, nous aurons bien raison de la doublure de fer!
+
+—Je vais la chercher!... s'écria Blaise.
+
+—Allons tous les deux!... ajouta Bibandier.
+
+Ils se faisaient ce raisonnement que la fuite serait plus aisée, en cas
+de danger, s'ils étaient une fois hors de cette chambre.
+
+Ils sortirent ensemble.
+
+Nawn ne les avait point trompés. Malgré l'heure avancée, aucun bruit ne
+se faisait encore dans l'hôtel.
+
+Resté seul, Robert prit la lampe et l'approcha de la serrure pour
+l'examiner mieux. Il y avait autour des ornements d'or guilloché,
+figurant une arabesque extrêmement légère.
+
+Au milieu des lignes enchevêtrées du dessin, Robert distingua un petit
+bouton d'argent.
+
+Son cœur battit comme s'il avait eu déjà en sa possession la fameuse
+boîte aux diamants. Et tout de suite, il eut l'excellente idée de
+s'adjuger le trésor à lui tout seul.
+
+La moins tordue des tiges d'acier fut introduite de nouveau dans la
+serrure, et Robert la fit jouer en même temps qu'il pressait le bouton.
+
+Le couvercle du petit meuble s'ouvrit et bascula de lui-même.
+
+Robert poussa un cri de joie folle à la vue des diamants qui
+renvoyèrent, en gerbes étincelantes, la lumière de la lampe.
+
+Il saisit la boîte et s'élança vers la porte.
+
+Mais, au lieu de franchir le seuil, il s'arrêta comme frappé de la
+foudre, et la boîte s'échappa de sa main tremblante...
+
+Il y avait devant lui deux fantômes: Diane et Cyprienne de Penhoël, qui
+tenaient à la main les pistolets du nabab, et qui, droites et fermes
+au-devant du seuil, dirigeaient les deux canons contre la poitrine de
+Robert.
+
+Celui-ci toucha son front, qui se mouillait d'une sueur froide.
+
+—Encore!... encore!... murmura-t-il d'une voix étouffée.
+
+La signification de ce mot dut échapper aux deux jeunes filles, qui ne
+se doutaient même pas du danger récent qu'elles avaient couru par le
+fait de Nawn.
+
+Pendant que cette dernière, en effet, après avoir versé le poison dans
+la bouilloire, s'éloignait précipitamment pour jeter au dehors le
+flacon accusateur, Séid était entré sans bruit dans la chambre de
+Blanche. Il avait renversé dans les cendres la liqueur empoisonnée, et
+rempli de nouveau la bouilloire avec de l'eau pure.
+
+De sorte que Nawn, au lieu de son poison malais, avait servi
+d'excellent thé aux deux jeunes filles.
+
+Celles-ci veillaient dans leur chambre, attendant le retour du nabab.
+Blanche dormait auprès de son enfant. Diane et Cyprienne sortaient, de
+temps à autre, dans le corridor, pour prêter l'oreille.
+
+Au moindre bruit, annonçant le retour espéré de Montalt, elles
+voulaient s'élancer au-devant de lui, le supplier de vivre et vaincre
+sa résolution fatale à force de caresses.
+
+Un bruit se fit, c'était le coup de pied de Robert, essayant de forcer
+le petit meuble.
+
+Cyprienne et Diane traversèrent aussitôt le corridor. En un clin
+d'œil elles furent à la porte de Montalt.
+
+Cette entrée dont nous parlons, et qui communiquait avec l'appartement
+donné à Blanche, était située à la tête du lit. Au moment où les deux
+jeunes filles y arrivaient, l'Endormeur et Bibandier sortaient par
+l'autre porte pour aller chercher la hache.
+
+Robert ne pouvait voir entrer les deux sœurs, qui étaient
+masquées pour lui par le brocart épais des rideaux.
+
+Quand elles s'avancèrent dans la chambre et qu'il eût pu les
+apercevoir, la découverte du secret l'absorbait déjà.
+
+Il était tout entier à sa besogne.
+
+Diane et Cyprienne demeurèrent d'abord étonnées à la vue d'un étranger.
+Il n'y avait point à s'y méprendre, cet homme était un voleur.
+
+Grâce au bruit que faisait Robert en travaillant la serrure, elles
+purent, sans éveiller son attention, décrocher deux grands pistolets
+anglais, pendus aux deux côtés du secrétaire, et gagner la porte
+principale.
+
+Elles ne reconnurent Robert qu'au moment où celui-ci se retournait pour
+sortir.
+
+—Vous êtes notre prisonnier, M. de Blois! dit Diane; n'essayez pas de
+fuir... ne faites pas un mouvement, ou vous êtes mort!
+
+L'Américain regarda tour à tour les deux pistolets dont les gueules lui
+semblèrent énormes.
+
+—Vous ne vous attendiez pas à nous retrouver ici!... reprit Diane, et
+pourtant vous avez habité la Bretagne assez longtemps pour connaître
+nos vieilles légendes... les belles-de-nuit voyagent sur l'aile du
+vent... Hier, nous tourmentions madame la marquise d'Urgel à Paris...
+cette nuit, nous avons dormi à notre place, derrière l'église de
+Glénac... et ce matin, M. de Blois, nous avons enfourché le dernier
+rayon de lune pour venir vous mettre le pistolet sous la gorge...
+
+—Ma sœur!... ma sœur! dit Cyprienne d'un ton plus sarcastique
+encore, c'est mal de railler un vaincu!... Je suis sûre que si nous
+laissions passer le pauvre M. de Blois en ce moment, il nous donnerait
+sa parole d'honneur de se convertir et de faire pénitence... Mais les
+morts ont de la rancune, M. de Blois... et nous allons vous garder là
+jusqu'au retour de milord.
+
+L'Américain avait très-sérieusement peur.
+
+—Écoutez-moi!... dit-il au hasard; je sais bien que vous pouvez
+me perdre, mais je sais aussi que vous avez le cœur généreux,
+mesdemoiselles... Ayez pitié de moi!
+
+—Pitié!... répliqua Diane; l'eau est bien profonde au tournant de _la
+Femme-Blanche_!...
+
+—Et les pierres étaient bien lourdes!... ajouta Cyprienne.
+
+L'œil de Robert s'éclaira subitement pendant qu'elles parlaient
+ainsi, et un rayon s'alluma sous sa paupière, rapidement baissée.
+
+—Ainsi..., murmura-t-il en redoublant d'humilité, vous n'aurez point
+compassion?...
+
+Son regard, qui se releva, prenait, en ce moment, une expression
+si étrange, que Cyprienne et Diane se retournèrent avec vivacité pour
+découvrir la cause de ce changement...
+
+Robert éclata de rire.
+
+Diane était prisonnière entre les bras de Bibandier; Cyprienne entre
+ceux de Blaise.
+
+Les deux pauvres enfants courbèrent la tête sans essayer même de se
+défendre.
+
+—Tudieu! mesdemoiselles, dit l'Américain, il faut jouer serré, quand
+vous êtes de la partie!... Pour aujourd'hui nous allons vous traiter
+seulement comme vous avez traité Lola, car nous ne sommes pas encore à
+la porte de ce maudit hôtel...
+
+L'Américain n'avait pas achevé sa phrase que sa figure changea une
+troisième fois.
+
+L'apparition des jeunes filles et celle de nos deux gentilshommes
+s'étaient succédé rapidement.
+
+Une troisième péripétie arriva plus vite encore.
+
+Au moment où Robert nouait son mouchoir, roulé en bandeau, sur la
+bouche de Diane, la porte que Bibandier et Blaise avaient laissée
+entr'ouverte s'ouvrit tout à fait et donna passage au grand jour du
+dehors.
+
+La haute taille de Berry Montalt, qui tenait à la main ses deux épées
+de combat, se dessina en silhouette sur le seuil.
+
+
+
+
+XXVI
+
+BONHEUR.
+
+
+Cette émotion soudaine et irrésistible qui avait saisi, au bois de
+Boulogne, Berry Montalt, ou, pour parler mieux, l'aîné de Penhoël, et
+qui avait arraché l'épée à ses mains tremblantes, ne dura qu'un instant.
+
+Il avait été vaincu par un de ces fougueux mouvements du cœur, dont
+nulle volonté humaine ne peut arrêter l'élan. Tous ses projets de
+colère et de vengeance s'étaient évanouis à la fois. Durant une minute,
+Louis eut des larmes dans les yeux, et son cœur battit contre
+la poitrine du vieil oncle Jean.
+
+Étienne et Roger regardaient, partagés entre la surprise et l'émotion
+contagieuse.
+
+Vincent restait sombre, à l'écart.
+
+Nehemiah Jones remettait au fourreau, avec méthode, les armes,
+soigneusement essuyées.
+
+La seconde minute commençait à peine, que Louis se révoltait déjà
+contre ce qu'il appelait sa faiblesse. Ses larmes se séchèrent
+brusquement; il se dégagea de l'étreinte du vieillard, et son visage
+reprit cette froideur glacée qu'il avait gardée si longtemps.
+
+L'aîné de Penhoël était redevenu le nabab Berry Montalt.
+
+—Louis!... murmura l'oncle Jean qui ne s'apercevait pas encore de ce
+changement, mon fils chéri!... comment as-tu pu rester tant d'années
+loin de nous?
+
+—Comme il n'y avait plus de place pour moi dans la maison de mon
+père..., répliqua Montalt avec amertume, j'ai cherché fortune ailleurs.
+
+L'oncle Jean le regarda, et vit seulement alors ses sourcils froncés et
+le sarcasme dur qui relevait sa lèvre.
+
+—Comme tu dis cela!... murmura-t-il.
+
+—M. Jean!... interrompit Montalt, on s'est passé de moi pendant
+vingt ans, là-bas, en Bretagne... Moi, de mon côté, je vous jure que je
+n'ai guère songé à vous!
+
+Le vieux Breton courba la tête.
+
+—Finissons!... reprit Montalt; vos filles sont chez moi... venez les
+reprendre.
+
+—Mes filles?... s'écria l'oncle Jean stupéfait; celles que j'appelais
+mes filles... elles sont mortes!...
+
+—Elles vivent! dirent ensemble Étienne et Roger.
+
+—Est-il possible? balbutia le vieillard. Diane! Cyprienne!...
+
+—Ce sont deux enfants gracieuses et belles!... poursuivit Montalt au
+lieu de répondre; je souhaite qu'elles n'aient point l'âme ingrate de
+tous ceux qui portent le nom de Penhoël...
+
+L'oncle Jean n'écoutait plus. Il pleurait de joie.
+
+—Ah!... si vous saviez!... si vous saviez, Louis!... voulut-il dire.
+
+Montalt l'interrompit encore.
+
+—Je ne veux rien savoir..., dit-il; la tendresse et la haine fatiguent
+également ceux qui sont devenus sages... Je n'aime plus et je ne
+hais pas... Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers Étienne et
+Roger, vous êtes intéressés à tout ceci... Je retourne à mon hôtel;
+suivez-moi, si vous voulez.
+
+Il n'y avait eu aucune explication d'échangée, et pourtant les deux
+jeunes gens ne soupçonnaient plus; Roger lui-même oubliait sa jalousie,
+et s'étonnait d'avoir douté.
+
+Ils firent un pas vers le nabab.
+
+Vincent restait seul en arrière.
+
+—Et moi?... dit-il.
+
+—Et l'Ange!... s'écria l'oncle Jean; tu as raison, mon fils... c'est
+pour Blanche de Penhoël que je suis venu ici!
+
+—Blanche de Penhoël?... répéta le nabab; je ne connais pas ce nom...
+
+A son tour Vincent se rapprocha.
+
+—En êtes-vous bien sûr?... dit-il le rouge au front et les dents
+serrées; quand on veut nier, il faut prendre mieux ses précautions,
+milord... J'affirme que vous avez fait enlever, dans la nuit d'hier, ma
+cousine Blanche de Penhoël.
+
+—M. Vincent, répliqua le nabab, je suis las et je n'ai plus fantaisie
+de me battre... Vous pouvez me regarder avec vos yeux hardis et pleins
+de haine, monsieur!... Courage!... vous me forcez de vous reconnaître
+pour mon neveu... Ah! ah! jeune homme, ajouta-t-il avec amertume,
+combien faut-il donc vous donner de fois la vie pour avoir droit à
+votre gratitude?... Courage! vous dis-je, mon neveu Vincent!... vous
+porterez comme il faut le nom de Penhoël!
+
+Il se dirigea vers son équipage, qui attendait toujours dans l'allée
+voisine.
+
+Étienne et Roger le suivaient.
+
+—Montez..., leur dit-il.
+
+Les deux jeunes gens obéirent.
+
+La portière se referma sur eux. L'oncle Jean, qui s'avançait timide et
+triste, monta dans le fiacre avec Vincent.
+
+Les deux voitures reprirent le chemin de Paris.
+
+Montalt et ses deux compagnons gardaient le silence.
+
+Étienne et Roger avaient peut-être envie d'implorer leur pardon, car
+leurs cœurs étaient pleins d'espoir et de joie; mais ils n'osaient
+pas, tant le visage de Montalt était sévère et sombre.
+
+Montalt rêvait, et sa rêverie avait une navrante amertume.
+
+—Pauvre oncle Jean!... se disait-il; celui-là est toujours le digne
+cœur d'autrefois!... Oh! ce n'est pas sur lui qu'il fallait me
+venger!... Mais mon frère... mais Marthe!... il n'a pas même osé
+prononcer leurs noms devant moi!... Fou que je suis!... Hier, j'aurais
+donné ma fortune pour cette lettre où j'espérais trouver un mot de
+compassion ou de regret... un mot d'amour peut-être! Fou!...
+misérable fou!... ne sais-je pas, depuis vingt ans, qu'il n'y a rien
+dans le cœur d'une femme?
+
+—Milord..., dit en ce moment Étienne avec timidité, mon cœur se
+refusait à vous haïr... Pendant ces belles années que j'ai passées à
+Penhoël, j'entendais votre nom dans toutes les bouches... Avant de vous
+connaître, j'avais appris à vous aimer.
+
+—Laissons là Penhoël, s'il vous plaît, monsieur..., repartit sèchement
+le nabab.
+
+Roger, qui allait parler, baissa la tête en silence.
+
+—Vous êtes irrité contre nous, reprit le jeune peintre; nous vous en
+avons donné le droit... mais, je vous en prie, milord, vous, l'oncle
+respecté de celles que nous aimons, oubliez votre colère!
+
+Le nabab laissa tomber sur lui un regard froid et distrait.
+
+—Je n'ai pas de colère, monsieur, répliqua-t-il; seulement ce que je
+vois ici m'ennuie et me répugne...
+
+Il bâilla et poursuivit comme en se parlant à lui-même:
+
+—Tristes gens! tristes choses!... Je crois que je vais retourner dans
+l'Inde...
+
+Étienne voulut insister, à défaut de son ami, qui gardait toujours
+un silence embarrassé. Le nabab fit un geste de fatigue et se renfonça
+dans un coin.
+
+On ne parla plus durant tout le reste de la route.
+
+L'équipage du nabab arriva le premier devant l'hôtel. Le fiacre qui
+ramenait Jean de Penhoël et Vincent était resté un peu en arrière.
+
+Les fenêtres de la chambre à coucher avaient, comme nous l'avons dit,
+leurs contrevents fermés. La pièce n'était éclairée que par la lumière
+d'une lampe. Au moment où Montalt ouvrait la porte, ses yeux, habitués
+au grand jour du dehors, eurent quelque peine à distinguer les objets.
+Il vit seulement une scène confuse: deux jeunes filles terrassées, et
+trois hommes que sa présence subite semblait frapper de stupeur.
+
+Cyprienne et Diane se relevèrent en poussant un cri de joie, et se
+jetèrent à son cou.
+
+L'un des trois hommes, profitant de ce mouvement, ramassa la boîte de
+sandal qui était toujours à terre, se glissa comme une anguille entre
+la porte et le nabab, et disparut au détour du corridor.
+
+Étienne et Roger ne savaient rien de ce qui se passait à l'intérieur de
+la chambre; ils ne songèrent pas même à l'arrêter.
+
+—Notre père!... disaient les jeunes filles; notre bon père!...
+c'est Dieu qui vous envoie... Oh! nous avons bien pleuré cette nuit;
+car nous avions peur de ne plus vous revoir!...
+
+Roger serra la main d'Étienne.
+
+—Elles le nomment leur père!... murmura-t-il; savent-elles ce que nous
+avons fait?... nous pardonneront-elles?...
+
+Les lèvres de Montalt avaient effleuré le front pâle encore des deux
+jeunes filles.
+
+—Que signifie tout cela? dit-il sans beaucoup s'émouvoir.
+
+—Oh! père!... s'écria Diane, ces hommes, qui ont voulu nous tuer
+autrefois, sont venus pour dérober votre trésor!...
+
+Montalt regarda par-dessus leur tête.
+
+—Il me semble qu'ils étaient trois tout à l'heure..., dit-il.
+
+Diane et Cyprienne se retournèrent. Il n'y avait plus là que Blaise
+et Bibandier, qui se faisaient petits à l'autre bout de la chambre.
+Les deux jeunes filles s'élancèrent vers les fenêtres; les contrevents
+s'ouvrirent et les rayons du soleil inondèrent la chambre.
+
+—Il s'est enfui!... dit Diane dont le regard aigu fouillait les
+moindres recoins.
+
+—Avec les diamants!... ajouta Cyprienne.
+
+—M. le baron Bibander! murmura Montalt en regardant nos deux
+gentilshommes atterrés, M. le comte de Manteïra... venus ici pour
+dévaliser mon hôtel!... Quel était donc l'autre?...
+
+Avant qu'on pût faire réponse, on ouït une rumeur vague dans le
+lointain des corridors, puis la rumeur s'approcha, et la voix de
+l'oncle Jean, changée par la colère, se fit entendre.
+
+Il disait:
+
+—Je te reconnais, malgré ton déguisement... comme j'ai reconnu ton
+écriture dans cette lettre perfide, qui m'a mis l'épée à la main contre
+mon neveu Louis!... Tu es donc le démon de notre famille!...
+
+Il arrivait en ce moment devant la porte, traînant après lui M. le
+chevalier de las Matas, qu'il tenait par le collet de son habit.
+
+D'un geste vigoureux, il le lança jusqu'au milieu de la chambre en
+disant:
+
+—Cette fois, je crois qu'on va t'écraser, vipère!
+
+La face de Robert était livide. Il tremblait.
+
+Chaque fois que son regard essayait de se relever, il voyait autour de
+lui le cercle de ses accusateurs.
+
+Cyprienne et Diane étaient dans les bras de l'oncle Jean; mais leurs
+regards se tournaient, pleins de tendresse émue, vers le nabab, car
+leur espérance était réalisée.
+
+Cette pensée qu'elles avaient accueillie avec tant de défiance,
+malgré la pente romanesque de leur nature, était bien la réalité.
+
+Les dernières paroles de l'oncle Jean levaient le dernier doute. Leur
+bon génie s'appelait Louis de Penhoël!
+
+Elles faisaient semblant de ne point voir Étienne et Roger qui
+cherchaient leurs regards.
+
+Ceux-ci étaient auprès de Robert, et, avec eux, il y avait l'oncle
+Jean, Vincent, les deux jeunes filles, tous ceux que l'Américain avait
+dépouillés ou trahis, à l'exception de Marthe et de Penhoël.
+
+—Louis, dit l'oncle Jean, cet homme est cause que Pontalès commande
+dans la maison de ton père.
+
+Le visage du nabab eut une contraction légère, mais il demeura en
+dehors du cercle.
+
+—Notre père..., dit Diane,—car nous l'appelons aussi notre père,
+ajouta-t-elle en s'adressant à Jean de Penhoël, sur qui ces simples
+mots parurent produire une impression étrange;—notre père n'ignore
+rien de ce qui s'est passé au manoir... Nous avons entendu cet homme
+raconter lui-même tous ses lâches exploits.
+
+Blaise et Bibandier, comme on le pense, avaient la bonne envie de fuir,
+mais on voyait maintenant, au delà du seuil, les têtes noires de Séid
+et de son compagnon.
+
+—Ce que milord ne peut pas savoir, dit Étienne, c'est que cet homme,
+en qui nous ne reconnaissions point l'hôte fatal de Penhoël, est
+l'unique cause de notre rage folle et de notre erreur... C'est lui qui
+a fait naître nos soupçons... C'est lui encore qui nous a donné accès
+dans cette maison de jeu où nous avons pu vous joindre hier.
+
+—C'est lui qui m'a conduit par la main jusqu'à vous, ajouta Vincent.
+
+—C'est lui qui a donné de l'argent à Nawn pour empoisonner les jeunes
+demoiselles, prononça, derrière le seuil, la voix gutturale de Séid.
+
+—C'est lui qui a tout fait!... ajouta l'oncle dont la main s'étendit
+au-dessus de la tête de Robert: notre malheur et notre ruine!... Mon
+neveu Louis, il faut que cet homme soit châtié!
+
+Depuis l'entrée de Robert, le nabab n'avait pas prononcé une seule
+parole. Sa tête était inclinée sur sa poitrine; ses yeux rêvaient, il
+semblait ne point écouter.
+
+En ce moment, il s'avança vers l'Américain, et le cercle s'ouvrit pour
+lui faire passage.
+
+Chacun se demandait ce qu'il allait faire, car il était roi dans cet
+hôtel, où chacun de ses ordres provoquait une obéissance passive.
+
+On savait que sa fantaisie était sa règle unique, et que la loi
+commune n'avait pas de frein pour sa volonté.
+
+Il mit sa main sur l'épaule de Robert, qui fléchit à ce contact, comme
+si un poids écrasant l'eût accablé tout à coup.
+
+Montalt se pencha vers lui. Robert se sentit perdre le souffle, tant il
+avait de terreur.
+
+—M. le chevalier de las Matas, dit Montalt d'un ton doux et presque
+caressant, ce qu'affirment ces gens-là m'importe peu... Vous êtes chez
+moi... sous ma protection... et il ne vous sera point fait de mal.
+
+Il y eut dans la chambre un murmure de stupéfaction.
+
+Robert lui-même n'osait pas en croire ses oreilles.
+
+Il tendit à Montalt la boîte de sandal en murmurant:
+
+—Milord, je suis à la merci de votre générosité.
+
+Montalt prit les diamants comme par manière d'acquit, et sa bouche
+descendit jusqu'à effleurer l'oreille de Robert:
+
+—M. le chevalier de las Matas..., reprit-il, si vous le voulez, je
+croirai que vous êtes venu à mon hôtel pour répondre enfin à mes
+nombreux messages...
+
+L'Américain se redressa du coup; il osa regarder Montalt en face,
+et sa frayeur s'évanouit comme par enchantement.
+
+Montalt avait les yeux baissés.
+
+—M'apportez-vous la lettre?... dit-il.
+
+—Milord..., répliqua Robert qui croyait avoir déjà repris l'avantage,
+je n'ai rien à refuser à Votre Seigneurie... mais la lettre...
+
+—Si vous l'avez laissée chez vous, interrompit Montalt, donnez un
+ordre et vous l'aurez dans dix minutes.
+
+—C'est que... milord...
+
+Les sourcils de Montalt se froncèrent légèrement.
+
+—L'avez-vous, ou ne l'avez vous pas?... murmura-t-il sans perdre
+encore son accent de courtoisie.
+
+Et comme Robert hésitait, il lui pressa l'épaule tout à coup avec tant
+de force que ce dernier recula et pâlit.
+
+—Je suis sûr que vous l'avez!... poursuivit Montalt; veuillez me la
+donner, M. le chevalier... à l'instant même, s'il vous plaît!...ou bien
+je vais vous faire mourir sous le bâton!
+
+—Milord..., balbutia Robert épouvanté.
+
+Bibandier et Blaise tremblaient comme la feuille.
+
+—Séid!... dit tranquillement Montalt.
+
+Le noir entra dans la chambre.
+
+Robert ouvrit son habit avec précipitation et prit un portefeuille dans
+sa poche.
+
+—Si je vous donne la lettre..., dit Robert, vous me laisserez partir
+sain et sauf?...
+
+—Et nous avec lui?... balbutièrent de loin Blaise et Bibandier.
+
+Montalt fixait sur le portefeuille un regard avide. Sa main frémissait
+convulsivement; sa respiration s'arrêtait dans sa gorge. Il fit un
+signe de tête affirmatif, comme s'il n'eût point pu répondre avec des
+paroles.
+
+La lettre sortit à demi du portefeuille de Robert.
+
+Montalt la saisit, tandis que sa poitrine rendait un râle.
+
+—Sortez!... dit-il.
+
+Nos trois gentilshommes s'élancèrent vers la porte et disparurent comme
+par enchantement.
+
+Personne n'avait osé leur défendre le passage.
+
+Le nabab était au milieu de la chambre, tenant à la main la lettre
+ouverte. Mais il ne pouvait point lire, parce que ses yeux étaient
+aveuglés.
+
+Tous les regards étaient fixés sur lui, et il régnait dans l'assemblée
+un silence solennel.
+
+Au bout de quelques minutes, les yeux dessillés de Montalt
+laissèrent couler deux grosses larmes sur sa joue.
+
+Il chancela, puis tomba sur ses deux genoux.
+
+—C'était elle!... murmura-t-il en souriant comme un enfant sous ses
+larmes; elle m'aimait!... Oh! quel cœur m'avez-vous donc fait, mon
+Dieu?... J'avais deviné! je savais presque!... et je me forçais à ne
+pas croire!... Je me plaisais à détester et à maudire!...
+
+Jean de Penhoël et les deux jeunes filles s'étaient rapprochés de lui.
+Il se releva et attira le vieillard sur son sein.
+
+—Mon vieux père!... reprit-il, j'avais trop aimé... La pensée de votre
+ingratitude me rendait fou!
+
+—Notre ingratitude!... répéta l'oncle Jean; pas une seule fois, depuis
+vingt ans, notre prière n'est allée vers Dieu sans lui parler de toi,
+mon fils...
+
+Montalt le serra contre son cœur et donna ses mains aux deux jeunes
+filles, qui les couvrirent de baisers.
+
+—Je le crois!... poursuivit-il. Je suis heureux comme je ne pensais
+point qu'on pût l'être sur la terre!... Marthe!... oh! Marthe!...
+
+Étienne et Roger ne comprenaient pas peut-être tous les détails de
+cette scène, mais ils étaient profondément touchés. Seul, Vincent
+restait sombre et en dehors de l'émotion générale.
+
+Il n'avait qu'une pensée: Blanche, Blanche, dont personne ne parlait,
+et qui était toujours perdue...
+
+Tout à coup Montalt se dégagea de la triple étreinte qui le retenait,
+et fit un pas en arrière.
+
+Le rouge vif qui couvrait ses joues fit place à une mortelle pâleur.
+
+—Oh!... balbutia-t-il en frissonnant, j'ai médité cela tout un jour
+et toute une nuit... Dieu me punira pour cette affreuse pensée!... Ce
+duel...
+
+—Mon fils, interrompit l'oncle Jean, tu me croyais coupable et tu
+voulais me tuer...
+
+—Je voulais me venger!... répliqua Montalt; me venger plus cruellement
+encore!... Pauvre vieil ami!... je voulais donner ma poitrine à ton
+épée et te dire mon nom en tombant frappé à mort.
+
+L'oncle Jean se couvrit le visage de ses mains; son sang était froid
+dans ses veines.
+
+Le silence régna autour de Montalt.
+
+Vincent profita de cet instant, et s'avança jusqu'au milieu de la
+chambre.
+
+—Personne ne prononcera-t-il ici le nom de Blanche de Penhoël?...
+demanda-t-il.
+
+Cyprienne et Diane, à qui Vincent n'avait donné, en entrant, qu'un
+froid baiser, le prirent par la main et l'entraînèrent vers la porte
+qui communiquait avec l'intérieur de l'hôtel.
+
+Tandis qu'elles s'éloignaient, Montalt les suivait d'un regard attristé.
+
+—Dieu est juste!... murmura-t-il. Mon père, ta bonne et noble vie a
+une belle couronne... C'est au nom de tes filles que je te demande mon
+pardon!
+
+L'oncle Jean s'approcha comme pour l'embrasser, et prononça quelques
+paroles à son oreille.
+
+Montalt recula et porta ses deux mains à sa poitrine, comme si tout son
+être eut éprouvé un choc terrible: c'était la joie qui l'écrasait.
+
+Une expression d'extatique bonheur se répandit sur son beau visage.
+
+—Moi!... moi!... s'écria-t-il d'une voix entrecoupée; Dieu m'aurait
+gardé tant de joie!... Diane! Cyprienne!... les deux enfants de mon
+cœur!... les deux anges qui charmaient ma détresse!... Morbleu!
+ajouta-t-il avec ce rire franc qui fait ressembler l'allégresse de
+l'âme à un élan de gaieté; morbleu! mes jeunes camarades, approchez
+ici!... Vous aviez raison d'être jaloux de moi, car je suis bien sûr
+de les aimer mieux que vous!... Votre main, Étienne? vous êtes un
+noble garçon... Votre main, Roger, quoique vous soyez un détestable
+étourdi?...
+
+Les deux jeunes gens ne se le firent pas dire deux fois.
+
+—Étienne, reprit Montalt avec une nuance de mélancolie dans sa
+joie, tu seras le mari de ma belle Diane... Roger, tu auras ma douce
+Cyprienne... Messieurs, qu'elles soient heureuses, ou bien nous nous
+battrons encore une fois!...
+
+—Sur notre honneur, répliquèrent les jeunes gens en pressant ses deux
+mains, nous ne nous battrons plus jamais, milord!
+
+ * * * * *
+
+Tous les personnages que nous avons laissés dans la chambre du nabab
+étaient rassemblés autour du lit de Blanche.
+
+Il y avait un voile de sévère tristesse sur les beaux traits de l'oncle
+Jean, dont le regard glissait furtivement, de temps à autre, vers le
+berceau où reposait l'enfant. Une sorte de contrainte régnait ici, et
+Montalt, tout seul, avait gardé son aspect joyeux.
+
+Ce n'était point l'état de la jeune malade qui pouvait expliquer
+cette inquiétude ou cette tristesse, bien au contraire; Blanche avait
+retrouvé ses délicates couleurs d'autrefois, et son joli visage
+souriait doucement, comme si la vue de tous ceux qu'elle aimait
+l'eût subitement guérie.
+
+Le nabab avait peine à s'empêcher de sourire, et regardait Vincent du
+coin de l'œil.
+
+—Mon beau neveu, dit-il, vous voyez bien que, raisonnablement, je ne
+pouvais pas répondre à vos demandes d'explications, malgré l'exquise
+politesse que vous mettiez à les formuler, M. le gentilhomme!... Ces
+deux petites filles, ajouta-t-il en se tournant vers les deux sœurs,
+étaient, à ce qu'il paraît, plus maîtresses que moi dans mon hôtel...
+C'était sans le savoir que j'avais donné l'hospitalité à notre chère
+Blanche.
+
+—Mon oncle, dit Vincent en rougissant, je vous demande pardon...
+
+—Mon enfant, on a ici, de part et d'autre, tant de choses a se
+pardonner, que les comptes s'embrouilleraient si nous ne proclamions
+pas une amnistie générale...
+
+Il s'approcha de l'oncle Jean.
+
+—Entendez vous bien cela, mon vieil ami? dit-il à voix basse; quant
+à ce qui vous fait froncer le sourcil, souriez plutôt, car, si vous
+perdez deux filles, vous retrouvez un bel enfant dans ce berceau.
+
+—L'honneur de Penhoël!... murmura le vieillard.
+
+—L'honneur de Penhoël regarde Penhoël, répliqua gaiement Montalt;
+quand on a beaucoup voyagé, on sait beaucoup d'histoires... J'en
+ai appris notamment une très-jolie, à bord de certain navire anglais
+nommé _l'Érèbe_... Voulez-vous que je la raconte, mon neveu Vincent?...
+
+Vincent, le rouge au front, se mit à genoux auprès du lit de Blanche,
+et porta la main de la jeune fille à ses lèvres.
+
+—Maintenant qu'elle est pauvre comme moi..., dit-il avec une émotion
+grave, je puis bien avouer que je l'aime et promettre devant Dieu
+d'être son mari.
+
+—Non pas, morbleu!... s'écria le nabab; elle est riche, et toi aussi,
+mon neveu!... Ces petites filles ont en poche de quoi racheter Penhoël,
+et le reste de ce que je possède est à vous, mes enfants!
+
+—Penhoël!... répéta Diane. Il faut trois jours pour faire la route de
+Bretagne... Et c'est dans trois jours que passe le dernier terme du
+rachat!
+
+—Donc, nous avons le temps... s'écria le nabab; fais atteler, ami
+Vincent!... Il nous faut retrouver d'abord Marthe et mon frère... Pour
+cela, je veux revoir nos trois coquins et leur porter des arguments
+irrésistibles... Venez avec moi!
+
+Étienne et Roger baisèrent deux jolies mains qu'on ne leur disputa
+qu'à demi, et suivirent le nabab, qui monta dans sa voiture avec
+l'oncle Jean.
+
+On ne fit qu'un temps de galop jusqu'à l'hôtel des Quatre Parties du
+Monde.
+
+Mais quand Montalt demanda M. le chevalier de las Matas, on lui
+répondit que ce noble étranger et ses deux compagnons étaient partis,
+depuis une demi-heure, pour ne plus revenir.
+
+
+FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE.
+
+PENHOËL.
+
+
+
+
+I
+
+TABLES D'HOTE.
+
+
+Le duel de la porte d'Orléans avait eu lieu le mercredi; on était au
+samedi soir.
+
+La principale auberge de Redon, _le Mouton couronné_, qui n'avait plus
+pour maître, hélas! le bon père Géraud, ancien cuisinier au long cours,
+faisait aujourd'hui de notables recettes.
+
+Il y avait, en vérité, deux tables d'hôte très-bien garnies, à l'heure
+du souper: l'une composée de rouliers rennais, de Sauniers, de
+Guérande et de fermiers des environs; l'autre illustrée par la présence
+de toute la _société_ des bourgs voisins, qui venait pour la solennité
+du lendemain.
+
+On était, en effet, aux derniers jours de novembre, et il faut n'avoir
+pas de carriole pour manquer la grand'messe de la cathédrale de Redon,
+un dimanche de fête majeure.
+
+La _société_ venait de s'asseoir autour de la longue table, où
+s'étalait un souper assez maigre: des brèmes de Vilaine, cuites dans
+la poêle, des pommes de terre à la sauce blanche, des œufs durs à
+profusion et un grand luxe d'assiettes de noix sèches. Les rouliers de
+l'autre table n'auraient certainement point voulu de ce repas.
+
+Mais les rouliers mangeaient avec des fourchettes de fer, tandis que la
+société se servait d'argenterie d'étain pour découper ses œufs durs.
+
+En outre, il y avait quelque chose de digne et de respectable à
+voir devant chaque convive, une bouteille de vin, où s'attachait la
+serviette pliée, ceci dans le propre pays du cidre!
+
+Ces bouteilles étaient pour l'étiquette, si chère aux petits
+gentilshommes de la pauvre Bretagne. Elles étaient toutes à demi vides,
+et on les avait entamées peut-être six mois auparavant, la veille
+du dimanche de Pâques ou du jeudi de l'Ascension; mais c'était du vin,
+du vrai vin, acide, épais, détestable, et l'on ne buvait pas du bon
+cidre comme les gens du commun!
+
+Nous eussions retrouvé là toutes nos bavardes connaissances du salon de
+verdure de Penhoël: les trois Grâces Babouin-des-Roseaux-de-l'Étang,
+le chevalier adjoint et la chevalière adjointe de Kerbichel, madame
+veuve Claire Lebinihic avec ses trois vicomtes, et même le bon père
+Chauvette, maître d'école du bourg de Glénac.
+
+Il pouvait être huit heures du soir, et l'assemblée eût été complète,
+sans le retard du jeune M. Numa, le frère des trois Grâces, dont la
+chaise restait vide.
+
+—Comme le temps passe!... dit la Romance, l'aînée des Grâces Babouin,
+en acceptant une queue de brème des mains du chevalier adjoint de
+Kerbichel; voilà deux mois et demi à peine que nous étions assis à
+cette table, la veille de la mi-août, avec les Penhoël...
+
+—C'est pourtant vrai!... répliqua-t-on à la ronde.
+
+—Pauvre Madame!... murmura le père Chauvette; pauvre oncle Jean!...
+comme ils étaient bons et comme on les aimait!
+
+—Ça n'empêche pas, répliqua la Cavatine d'un ton aigre-doux, que le
+maître actuel de Penhoël, M. le marquis de Pontalès, vaut mieux
+pour le pays, M. Chauvette!
+
+L'assemblée approuva du bonnet.
+
+—Je ne voudrais pas parler mal de l'ancien maire..., reprit le
+chevalier adjoint de Kerbichel en avalant une rasade de son vin éventé,
+mais il était notoire que ce pauvre M. de Penhoël s'adonnait aux
+liqueurs fortes.
+
+—Et puis, poursuivit l'Ariette, dont l'aimable étourderie n'eût point
+fait espérer des réflexions si profondes, il était joueur comme les
+cartes, et bâillait à se démettre la mâchoire dès qu'on faisait de la
+musique!
+
+—Moi, je dis une chose, prononça gravement la chevalière adjointe,
+quand un homme se ruine, c'est un mauvais sujet!... Le marquis de
+Pontalès a bien maintenant quatre-vingt mille livres de rente... ça
+fait honneur à un pays!... D'ailleurs on aurait dit qu'il n'y avait que
+ces gens-là pour faire comme il faut les honneurs de chez eux!
+
+—Ah!... c'était joli!... murmura madame veuve Claire Lebinihic avec
+regret, c'était bien joli les fêtes de Penhoël!
+
+Les trois vicomtes répétèrent aussitôt:
+
+—C'était bien joli les fêtes de Penhoël!
+
+Les trois Grâces Babouin se rangèrent à l'avis de madame de Kerbichel,
+et la Romance ajouta:
+
+—D'ailleurs, on vous faisait sur ces gens-là des cancans à ne plus
+s'entendre, et moi je ne peux pas souffrir les cancans!... C'était
+cette Lola, qui n'avait pas assez du maître et qui faisait jaser d'elle
+encore avec le petit Pontalès!... un bien joli homme, par exemple,
+celui-là!... C'était M. de Blois qui regardait Madame d'un œil, et
+de l'autre mademoiselle Blanche!... A propos de mademoiselle Blanche...
+
+—Ma sœur..., interrompit la Cavatine en baissant les yeux, il faut
+de la charité!... On a vu des jeunes filles hydropiques, à ce que dit
+le médecin de la Gacilly, qui avaient l'air...
+
+Elle hésita, et secoua sa tête embéguinée.
+
+—Bien, bien!... reprit madame veuve Claire Lebinihic; c'est moi qui
+me suis aperçue la première qu'on élargissait de temps en temps sa
+robe!... Et l'évanouissement pendant le bal!... On sait ce que parler
+veut dire.
+
+Les trois vicomtes la regardaient avec admiration.
+
+—Et les deux filles de l'oncle Jean?... reprit la Romance; l'oncle aux
+gros sabots!... Si on pouvait dire sa façon de penser sur les morts...
+
+—Prenez garde, mademoiselle!... interrompit un des vicomtes, les
+bonnes gens disent qu'elles reviennent la nuit autour du manoir...
+et, si bien fermée que soit votre chambre à coucher, les
+belles-de-nuit ne seraient pas embarrassées pour aller vous rendre une
+petite visite...
+
+—Et alors, s'écria Claire Lebinihic avec un gros rire, gare à votre
+cou, ma chère demoiselle!
+
+Les deux vicomtes qui n'avaient point parlé se dédommagèrent en
+poussant un hurlement de joie.
+
+La Romance était toute pâle.
+
+—Que Dieu me préserve! murmura-t-elle; je sais ce qu'une chrétienne
+doit aux trépassés, madame... et je trouve votre plaisanterie au moins
+inconvenante!
+
+—La paix! mesdames, la paix!... fit la chevalière adjointe. N'oublions
+pas que nous sommes dans un lieu public... Pour en revenir à Penhoël,
+il paraît que le petit Vincent a été guillotiné à Paris.
+
+—Guillotiné! s'écria le père Chauvette en sautant sur sa chaise.
+
+—Je lui avais toujours trouvé une mauvaise figure..., dit la Cavatine,
+mais ce n'est pas malheureux: voici mon frère qui vient enfin souper
+avec nous!
+
+—_Tarde venientibus ossa!..._ déclama le chevalier adjoint, ce qui
+veut dire qu'on garde les arêtes pour les galants qui oublient l'heure
+en courant la pretantaine, M. de l'Étang!
+
+Numa Babouin avait une figure grave, où se lisait l'orgueil d'une
+grande nouvelle apportée. Il s'assit en silence à sa place.
+
+—M. Numa sait quelque chose!... s'écria Claire Lebinihic dont les
+petits yeux ronds petillaient de curiosité.
+
+—Apportez-vous des nouvelles du _déris_?... demanda Kerbichel.
+
+—Le _déris_ a dû se faire ce soir..., répondit le frère Numa; c'est
+la même chose tous les ans, M. le chevalier... Mais il pourrait bien
+arriver, sous peu, des événements comme on n'en voit pas souvent dans
+le pays!
+
+Toutes les oreilles se dressèrent. Tous les regards dévoraient le
+petit frère Numa Babouin, qui avait repris son attitude solennelle et
+compassée.
+
+—Mais enfin?... dirent ensemble la Romance, l'Ariette et la Cavatine.
+
+Le petit frère Babouin jeta sur Kerbichel un regard plein de dignité.
+
+—On ne court pas plus que vous la pretantaine, M. le chevalier,
+dit-il; on tâche seulement de savoir ce qui se passe... Et ce qui se
+passe, ajouta-t-il en secouant la tête lentement, est bien étrange,
+mesdames! messieurs! bien étrange! bien étrange!...
+
+—Vous nous faites mourir, mon frère!... s'écria la Romance
+impatientée.
+
+Numa mit ses deux coudes sur la table.
+
+—Vous savez bien que la vente du manoir est frappée d'une clause de
+réméré?... commença-t-il.
+
+—Parbleu! fit Kerbichel.
+
+—C'est aujourd'hui le dernier jour du terme, M. l'adjoint.
+
+—On connaît cela, M. Babouin!... et personne n'apportera les cinq cent
+mille francs qu'il faut pour le rachat...
+
+—M. l'adjoint, c'est ce que je ne voudrais pas affirmer!
+
+—Comment cela?
+
+—Jugez-en!... Tout à l'heure, je suis entré dans la salle où les
+petites gens prennent leurs repas... Je me doutais bien qu'on
+parlerait de Penhoël... mais je ne me doutais guère de ce que j'allais
+apprendre!... Vous qui savez tout, M. de Kerbichel, je vous le donne en
+cent!
+
+—M. le chevalier renonce..., dit l'assemblée en chœur.
+
+—Je vous le donne en mille!...
+
+—Grâce!... grâce!
+
+—Eh bien, messieurs!... eh bien, mesdames! vous avez raison de
+renoncer, car vous n'auriez point deviné!... M. et madame de Penhoël
+sont ici dans cette auberge.
+
+Ce ne fut qu'un cri:
+
+—Est-ce bien possible?...
+
+—Je ne sais pas si c'est possible, répondit Numa Babouin, mais cela
+est.
+
+—Après tout..., dit Kerbichel en comptant ses mots, ils ont peut-être
+trouvé de l'argent... Personne n'a jamais songé à prétendre que Penhoël
+ne fût un parfait honnête homme!
+
+—Assurément... assurément! appuya l'assemblée.
+
+—Mais voilà le beau de l'histoire!... poursuivit le frère Numa. Vous
+souvenez-vous de cet aventurier qui se faisait appeler Robert de Blois?
+
+—Un coquin, celui-là!
+
+—Nous parlions de lui tout à l'heure!
+
+—Eh bien! il paraîtrait que ce Robert de Blois est le bailleur de
+fonds de Penhoël.
+
+—Oh!... fit l'assistance stupéfaite.
+
+—Positivement!... Il a ramené dans sa voiture le maître et Madame...
+Il a toujours avec lui son ancien domestique Blaise, et en outre un
+pauvre diable que vous avez pu connaître fossoyeur du bourg de Glénac...
+
+—Bibandier?
+
+—Bibandier!... On dit qu'ils apportent un million dans les coffres de
+leur voiture.
+
+—Un million! s'écria le chevalier adjoint; voyez comme on est coupable
+de s'avancer au hasard! Il y a quelqu'un ici qui appelait tout à
+l'heure M. de Blois un aventurier!
+
+—Ce n'est pas moi toujours!... riposta la Romance.
+
+—Ni moi!... répéta la Cavatine.
+
+—Ni moi!... ni moi!... ni moi!...
+
+Ce n'était personne.
+
+—Ah çà! reprit Kerbichel, ne pourrait-on être admis à présenter ses
+hommages à ce cher M. de Penhoël?
+
+—Il garde le plus sévère incognito.
+
+—Je conçois cela... mais ce digne M. de Blois?
+
+—Il est déjà en route pour le manoir avec ses deux compagnons.
+
+Il y eut un instant de silence, après quoi l'aînée des trois Grâces
+prit la main de son jeune frère.
+
+—Voilà ce que je nomme un événement heureux! dit-elle; certes, je
+n'ai rien contre le marquis de Pontalès... mais j'ai toujours désiré,
+dans le secret de mon cœur, le retour de cette chère famille de
+Penhoël!...
+
+—Et nous donc!... fit-on à la ronde.
+
+Puis chacun ajouta son mot.
+
+—De si braves gentilshommes!
+
+—Des gens si généreux!
+
+—Le plus vieux nom du département!
+
+—L'honneur, enfin, de la contrée!
+
+On faillit faire un mauvais parti au pauvre père Chauvette, qui ne se
+réjouissait pas assez haut.
+
+Un bruit se fit cependant au dehors, et tout le monde se précipita aux
+fenêtres, car la curiosité était excitée au delà de toutes bornes.
+
+C'était tout bonnement un homme qui montait à cheval devant la porte de
+l'auberge, et qui partait, un instant après, au grand trot.
+
+—Je parierais cinq francs contre dix sous, dit madame veuve Claire
+Lebinihic, que cet homme est Penhoël et qu'il est ivre!
+
+—Ivre! M. de Penhoël?... répéta l'assistance scandalisée.
+
+Mais on n'eut pas le temps de pousser plus loin le procès, car le bruit
+du dehors se changea en fracas, et deux chaises de poste débouchèrent à
+franc étrier du côté de la route de Rennes.
+
+Elles s'arrêtèrent toutes deux devant la porte de l'auberge.
+
+La _société_ n'avait plus assez d'yeux ni d'oreilles.
+
+Le jeune M. Babouin se glissa dans l'escalier pour aller chercher sa
+provision de nouvelles.
+
+Un homme, que personne ne connaissait, avait mis cependant pied à terre
+et fait appeler le maître de l'auberge.
+
+Il lui dit quelques paroles à voix basse, puis il revint vers la chaise
+de poste, dont la portière s'ouvrit de nouveau pour donner passage à un
+vieillard à cheveux blancs.
+
+—Je veux mourir si ce n'est pas le vieux Jean de Penhoël!... dit la
+Romance.
+
+Le vieillard était entré dans l'auberge.
+
+Personne ne bougeait plus à l'intérieur des chaises de poste, dont les
+chevaux soufflaient et fumaient.
+
+L'inconnu causait toujours avec l'aubergiste.
+
+Au bout d'une grande demi-heure, le vieillard qu'on avait pris pour
+Jean de Penhoël se montra de nouveau. Aidé par un domestique de
+l'hôtel, il portait à bras une femme qui semblait malade et d'une
+faiblesse extrême.
+
+—Madame!... murmurait-on aux fenêtres. Et l'on ajoutait:
+
+—Que veut dire tout cela?...
+
+La femme malade fut introduite dans l'une des chaises de poste, où le
+vieillard monta derrière elle.
+
+On entendit l'inconnu demander au maître de l'auberge:
+
+—Combien y a-t-il de temps qu'il est parti?
+
+—Une demi-heure à peu près.
+
+—Je vous prie de me faire seller un cheval sur-le-champ.
+
+—Voilà le difficile, notre monsieur... Et vous aurez de la peine à en
+trouver par la ville... Les gens dont nous parlions tout à l'heure ont
+fait retenir, Dieu sait pourquoi, les chevaux de toutes les auberges.
+
+—Qu'on dételle un de ceux de ma chaise de poste!... dit l'inconnu.
+
+Son ordre fut exécuté sur-le-champ. Il se mit en selle et se pencha à
+la portière de l'une des chaises de poste.
+
+—Vous passerez au pont des Houssayes..., dit-il; j'arriverai avant
+vous au manoir.
+
+Il piqua des deux et partit au galop. Les voitures s'éloignèrent à leur
+tour. Une minute après, il n'y avait plus personne dans la rue.
+
+La _société_ avait la fièvre, et les nouvelles que lui apporta le petit
+frère Babouin n'étaient pas de nature à la guérir.
+
+Numa s'était glissé jusqu'à la porte de la rue; il avait fait le tour
+des mystérieuses voitures et insinué son regard à l'intérieur.
+
+—Ma foi! s'écria-t-il en rentrant dans la salle à manger, il faut
+avoir vu cela pour y croire!...
+
+—Quoi donc?... quoi donc?
+
+Numa reprit haleine. Les trois Grâces étaient fières d'être ses
+sœurs.
+
+—Quoi donc?... répéta-t-il enfin; il y a de tout là dedans, des
+vivants, des malades et des morts.
+
+—Des morts!... se récria l'assemblée.
+
+—Des revenants, du moins!... J'ai bien regardé dans les deux voitures,
+et, à l'exception d'une paire de grands coquins, noirs comme de
+l'encre, qui sont sur les siéges, je crois avoir reconnu tout le monde.
+
+La _société_ n'interrogeait plus, mais le frère Numa Babouin était
+maintenant le centre d'un cercle qui le pressait à l'étouffer.
+
+C'était un beau moment dans la vie du jeune chef de la maison
+Babouin-des-Roseaux-de-l'Étang; il ne se hâtait point de contenter ces
+appétits curieux qui lui faisaient une si haute importance.
+
+—Laissez-moi respirer, mesdames et messieurs, poursuivit-il, comptons
+un peu sur nos doigts... Dans la première voiture, j'ai reconnu
+Vincent, le guillotiné, et l'ancien maître de cette auberge... vous
+savez bien, le père Géraud?...
+
+—Oui! oui!...
+
+—Et l'oncle en sabots.
+
+—C'était donc bien lui?
+
+—Si vous m'interrompez, je ne pourrai rien dire... C'est dans cette
+voiture qu'on a fait monter Madame... Dans l'autre, j'ai aperçu, que
+diable! celles-là sont bien mortes! les deux filles de l'oncle
+Jean avec leurs anciens amoureux Étienne et Roger de Launoy...
+
+—Prenez garde, M. Babouin!... dit Kerbichel; l'acte mortuaire a été
+dressé dûment et dans les formes.
+
+—Je m'en lave les mains, monsieur!... Ce ne serait pas la première
+fois, soit dit sans vous offenser, que l'état civil ferait des
+âneries!... Enfin, toujours dans la même voiture, la petite Blanche qui
+tient, ma foi, un enfant dans ses bras!...
+
+—Voyez-vous cela!... s'écrièrent les cinq femmes évidemment ravies.
+
+—Le pauvre cher Ange!...
+
+—Le pauvre cher Ange, murmura le frère Babouin, va peut-être bien
+redevenir la plus riche héritière du pays...
+
+Les membres de la _société_ se regardèrent sans rire, et le chevalier
+adjoint de Kerbichel reprit d'un accent pénétré:
+
+—A l'exception de M. Chauvette qui, j'ai le regret de le dire, me
+semble un peu froid, tout le monde ici porte les Penhoël dans son
+cœur... Je propose de boire a leur retour, que chacun de nous
+espérait, au fond de l'âme, et qui nous rend si heureux!
+
+ * * * * *
+
+Robert, Bibandier et Blaise étaient arrivés à Redon vers trois
+heures après midi. Lola ne faisait point, cette fois, partie de
+l'expédition. Nos trois gentilshommes n'emmenaient avec eux que le
+maître de Penhoël et Madame.
+
+René avait repris de la force, mais son intelligence était de plus en
+plus voilée, et tout le long de la route il n'avait fait que boire.
+
+Marthe, au contraire, avait la conscience parfaite du rôle qu'on
+imposait à son mari. Elle se sentait prisonnière entre des mains
+ennemies, mais son courage éteint ne réagissait plus. Il n'y avait en
+elle qu'indifférence et apathie: elle n'eût point levé le bras pour
+détourner le couteau qui aurait menacé son cœur. Elle était en
+outre d'une faiblesse si grande que, chez elle, la volonté même de se
+révolter eût été impuissante.
+
+Durant toute la route, sa fatigue l'avait plongée dans une sorte de
+sommeil pesant et maladif.
+
+Ce qui allait se passer lui importait peu. Elle espérait que Dieu
+allait bientôt la réunir à ses filles chéries: Diane et Cyprienne, qui
+étaient descendues du ciel par deux fois pour visiter sa souffrance.
+
+Sur terre, elle ne regrettait que Blanche.
+
+En arrivant, elle s'étendit sur un lit, sur ce même lit où Lola s'était
+reposée, trois ans auparavant, tandis que Blaise et Robert faisaient
+leur premier repas à l'auberge du _Mouton couronné_.
+
+Nos trois gentilshommes et René de Penhoël s'attablèrent cette fois
+comme l'autre. On fit boire René tant qu'on put, et l'on ne manqua pas
+de trinquer à son prochain retour dans la maison de ses pères.
+
+Vers quatre heures et demie, Robert, Blaise et Bibandier montèrent à
+cheval.
+
+Avant de partir, ils dirent à René:
+
+—Vous avez confiance en nous, maintenant, Penhoël... Vous savez
+désormais où sont vos amis et où sont vos ennemis... Nous sommes forcés
+de vous quitter pour aller préparer les voies, là-bas, au manoir...
+D'ici huit heures, passez le temps comme vous l'entendrez... mais, à
+huit heures, il faut que vous soyez sur la route de Penhoël.
+
+René resta seul avec sa femme qui dormait. Ses anciennes idées de
+vengeance ne le reprirent point. On lui avait mis de l'or dans ses
+poches, et il avait le vin content ce jour-là.
+
+A huit heures, il quitta l'auberge, suivant les instructions de nos
+trois gentilshommes. Son cheval était le seul disponible qui restât
+dans les auberges et à la poste de Redon, car Robert avait pris ses
+précautions en cas de mésaventure.
+
+Il avait vaguement la crainte d'être poursuivi par le nabab.
+
+Celui-ci avait perdu un jour entier à chercher dans Paris Madame et
+René de Penhoël. Au départ, Robert et ses deux compagnons avaient sur
+lui plus de douze heures d'avance; mais ce large intervalle s'était
+amoindri peu à peu durant le voyage, et les deux chaises de poste du
+nabab touchèrent le pavé de Redon quatre ou cinq heures seulement après
+l'arrivée des fugitifs.
+
+Le maître de l'auberge lui donna tous les renseignements désirables sur
+les cinq voyageurs descendus au _Mouton couronné_ dans l'après-midi.
+L'oncle Jean fut chargé de se rendre auprès de Madame. En la voyant si
+faible, il dut hésiter et se demander si elle pourrait supporter encore
+la route de Redon au manoir. Mais on ne pouvait la laisser dans cette
+chambre d'auberge à la merci des événements.
+
+Jean de Penhoël se fit reconnaître et prononça quelques paroles
+d'espérance, mais il ne risqua point encore les noms de Diane, de
+Cyprienne et de Blanche, parce qu'il craignait, pour la pauvre malade,
+l'émotion subite et trop forte.
+
+On la plaça, loin de ses filles, dans la voiture où se trouvaient le
+père Géraud et Vincent...
+
+A une lieue de Redon, René de Penhoël qui chancelait au trot de sa
+monture, en suivant machinalement la route connue du manoir, entendit
+derrière lui le galop d'un cheval.
+
+La nuit était humide et sombre. C'était au fond de cette vallée,
+couverte de taillis, où Bibandier alignait jadis les rangs de sa
+fantastique armée.
+
+Penhoël tourna la tête et vit dans les ténèbres une forme noire qui
+s'avançait rapidement.
+
+C'était un cavalier dont la taille et la figure disparaissaient sous
+les plis d'un long manteau.
+
+—Qui es-tu? cria l'ancien maître d'une voix avinée.
+
+Le cavalier ne répondit point.
+
+—Moi, je suis Penhoël..., reprit René; je vais racheter le manoir de
+mon père... et chasser Pontalès, le fils du gargotier de Carantoire,
+comme un chien qu'il est!...
+
+Le cavalier garda le silence.
+
+Malgré son ivresse, René se sentit le cœur serré par un effroi vague.
+
+Il mit son cheval au pas. Le cavalier fit de même. René le considérait
+à la dérobée, et mesurait sa grande taille qui se développait
+confusément dans l'ombre.
+
+Il mit les éperons dans le ventre de sa monture, qui partit au
+galop. Le cheval de l'étranger galopa de front.
+
+—Qui es-tu?... qui es-tu? balbutia Penhoël.
+
+Même silence de la part de l'inconnu.
+
+René tremblait.
+
+Au bout d'une heure de marche, pendant laquelle son ivresse fit passer
+devant ses yeux d'effrayantes visions, son cheval roidit les jarrets et
+s'arrêta court.
+
+Une nappe d'eau écumante et agitée s'étendait sur la route au-devant de
+lui. A gauche, le marais de Glénac prolongeait sa surface immense, au
+centre de laquelle _la Femme Blanche_ balançait les plis de sa robe de
+brouillard. A droite, la double colline donnait passage au torrent.
+
+En face, on distinguait vaguement, au sommet de la montée, les
+constructions du manoir.
+
+Il n'y avait pas une seule lumière aux fenêtres.
+
+Mais, au bas de la colline, on distinguait une lueur incertaine qui
+brillait, à travers les châtaigniers, dans la loge de Benoît le passeur.
+
+—Au bac!... cria René de toute sa force.
+
+Sa voix enrouée dut mourir avant d'arriver au milieu de la rivière.
+
+Il ne se fit aucun mouvement dans la loge.
+
+L'inconnu arrondit ses deux mains autour de sa bouche et cria d'une
+voix vibrante, qui sonna dans la nuit comme l'appel d'un cor.
+
+—Au bac!... ho!... ho!...
+
+La lumière s'éteignit dans la loge.
+
+René tressaillit sur son cheval et se sentit froid dans les veines.
+
+
+
+
+II
+
+LE MOURANT.
+
+
+En quittant l'auberge du _Mouton couronné_, qui devait rappeler à
+Robert et à Blaise une foule de bons souvenirs, nos trois gentilshommes
+avaient pris la route de Redon à la Gacilly.
+
+Mais au lieu de poursuivre tout droit leur chemin jusqu'au manoir,
+ils s'arrêtèrent à la hauteur du bourg de Bains, et entrèrent dans le
+taillis.
+
+Ils descendirent tous trois de cheval.
+
+Jusqu'alors, la route s'était faite silencieusement, et chacun d'eux
+semblait en proie à des méditations assez graves.
+
+—Nous allons jeter notre bonnet par-dessus les moulins!... dit
+Robert en passant sa bride autour d'une branche de chêne, nous allons
+jouer le tout pour le tout... et ces parties-là se gagnent plus souvent
+qu'on ne pense!
+
+—Nous avons du malheur..., soupira Bibandier.
+
+—Tais-toi! s'écria Blaise; sans ta bêtise, les petites seraient au
+fond de l'eau... et nous aurions dans nos poches les diamants du nabab!
+
+—L'Endormeur, mon ami, répliqua Bibandier, tu n'as plus le droit de
+parler... Ton poison n'a pas mieux réussi que ma noyade... Les petites
+ont un sort!
+
+—Imbécile!... grommela Blaise.
+
+—La paix!... fit Robert; nous n'avons pas le temps de nous disputer...
+Si nous travaillons comme il faut, ce soir, la chance peut tourner
+encore... Et ce qui me plaît dans cette partie, c'est qu'au moins elle
+ne sera pas longue à décider!
+
+—Mais, dit Blaise, si nous la perdons...?
+
+—A la grâce du diable, mon bonhomme!... Si nous la perdons, il n'y
+a plus rien à faire en France... Tu files de ton côté, moi du mien;
+Bibandier prend une troisième route, et nous recommençons sur nouveaux
+frais...
+
+Il s'arrêta sur le bord du taillis qui faisait face au bourg de Bains,
+et reprit:
+
+—C'est dur à penser!... Les années viennent... et l'on n'est pas
+beaucoup plus avancé que le premier jour!... Bah! chaque homme trouve
+l'occasion de faire fortune une fois dans sa vie... Il ne s'agit que de
+la saisir... Mes bons amis, c'est peut-être ce soir que notre étoile
+prendra sa place au ciel...
+
+—Peste!... interrompit Blaise; te voilà poëte!...
+
+—Tu vas mourir!... marmotta Bibandier.
+
+L'Américain fit la grimace à ce dernier mot.
+
+Puis il releva la tête et montra du doigt la dernière maison du bourg.
+
+—Si maître Protais le Hivain n'a point perdu ses vieilles habitudes,
+reprit-il, nous allons le voir sortir tout à l'heure et venir de ce
+côté, vers la brune, fumer sa pipe du soir...
+
+—Mais que diable veux-tu faire de maître le Hivain?... demanda Blaise.
+
+Robert haussa les épaules.
+
+—Penses-tu, répliqua-t-il, que M. le marquis de Pontalès viendrait
+volontiers à un rendez-vous que nous lui assignerions sur la lande,
+après la nuit tombée?...
+
+—C'est juste!... c'est juste, dit Blaise; Macrocéphale nous servira
+d'appeau... Qui sait? l'aventure sera drôle et nous allons peut-être
+rire!...
+
+—Je sais bien, moi, qui ne rira pas!... dit l'Américain en fronçant le
+sourcil; le vieux brigand de Pontalès y passera, ou bien nous serons
+riches!
+
+Bibandier redressa tout d'une pièce sa longue taille.
+
+—En voilà un que j'exterminerais sans faiblesse!... prononça-t-il
+gravement; jusqu'ici j'ai été la victime de mon bon cœur... Il est
+temps que cela finisse!
+
+—Chut!... murmura Robert, et attention!
+
+Il se courba pour cacher sa tête derrière le talus qui bordait le
+taillis. Blaise et Bibandier l'imitèrent.
+
+La maison de l'homme de loi venait de s'ouvrir, et maître Protais
+le Hivain, surnommé Macrocéphale, s'avançait, en personne, dans la
+direction du bois.
+
+Sa longue tête était couverte d'un bonnet de laine, mais il avait
+l'habit noir et les breloques d'un homme d'importance.
+
+Il se promenait tout doucement, les mains derrière le dos, fumant sa
+pipe comme un juste, et méditant, à loisir, quelque affreux tour de
+chicane.
+
+La nuit commençait à devenir sombre lorsqu'il passa au ras du talus.
+
+—En avant!... dit Robert qui sauta d'un bond sur la lande.
+
+Le pauvre homme de loi voulut pousser un cri en voyant ces trois
+figures trop connues qui l'entouraient à l'improviste; mais Bibandier
+lui mit sa main énorme sur la bouche.
+
+—Par Satan! M. de la Chicane, dit-il terriblement, si tu soupires
+seulement, je t'étrangle!
+
+Le Hivain tremblait de tous ses membres, et ses dents claquaient.
+
+—Mes bons messieurs..., balbutia-t-il enfin, mes dignes et chers
+amis... je suis bien heureux de vous revoir... Mais l'étonnement... le
+saisissement... le plaisir!...
+
+Ses petits yeux roulaient et n'osaient point se fixer.
+
+—Allons, allons!... dit Bibandier qui était tout glorieux de faire
+peur à quelqu'un, on sait bien que tu nous aimes, M. de la Chicane!...
+Pas de grandes phrases!... nous avons besoin de toi; suis-nous.
+
+—Je vous suivrai au bout du monde, mes chers messieurs, répliqua le
+malheureux Macrocéphale, mais pourtant...
+
+—Venez!... interrompit Robert.
+
+Le Hivain ne souffla plus mot, et se laissa conduire à l'intérieur du
+taillis. On se remit en selle, et l'homme de loi fut placé en
+croupe derrière Bibandier.
+
+—Marchons!... dit Robert qui prit l'arrière-garde pour pouvoir causer
+avec l'homme de loi.
+
+—Si vous allez au manoir, fit observer timidement celui-ci, je vous
+engage à prendre le pont des Houssayes, mes dignes messieurs... car
+nous sommes en déris depuis hier... et le bac de Port-Corbeau ne sert
+plus à grand'chose.
+
+—Benoît Haligan est mort? demanda l'Américain.
+
+—Guère ne s'en faut, mon bon M. de Blois!... Vous savez que le pauvre
+fou croit deviner l'avenir... Voilà plus de six mois qu'il agonise...
+et il a prédit lui-même que la mort entrerait ce soir dans sa cabane.
+
+—Et Pontalès?... demanda encore Robert.
+
+—Oh! celui-là se porte bien, Dieu merci!... Toujours fin comme une
+demi-douzaine de Normands... toujours dur avec le pauvre monde!...
+Jésus! bon Dieu! mon digne M. Robert, je suis un homme paisible,
+mais lorsque je le vis vous chasser de Penhoël... oh! je l'avoue
+franchement, j'eus envie de lui briser mon bâton de houx sur la tête!
+
+—En vérité!... fit Robert, ce fut à ce point-là?...
+
+Macrocéphale prit un air attendri.
+
+—Mes excellents amis..., dit-il, mon digne M. de Blois... mon cher
+M. Blaise... et vous-même, mon brave M. Bibandier... vous ne pouvez
+pas savoir combien je vous suis attaché sincèrement et du fond du
+cœur!... Pour vous être seulement agréable, voyez-vous bien, je me
+ferais hacher en mille pièces...
+
+Bibandier éclata de rire.
+
+—J'attendais cette chute-là!... s'écria-t-il. Eh bien! M. de la
+Chicane, vous voyez bien que nous vous payons de retour, puisque nous
+avons fait cent lieues pour vous chercher!
+
+—Et m'est-il permis de vous demander...? commença l'homme de loi.
+
+—En temps et lieu vous saurez tout cela, M. le Hivain, interrompit
+Robert. La question importante, pour le moment, est de savoir si vous
+voulez être avec nous ou contre nous.
+
+—Seigneur Jésus! s'écria l'homme de loi, moi... contre vous!...
+
+—Pour parler franc, reprit Robert, nous voulons en finir avec Pontalès!
+
+—Par des voies légales, je suppose?
+
+—Très-légales.
+
+—Eh bien! mon digne M. de Blois... mon cher M. Blaise... mon brave M.
+Bibandier, je suis à vous... tout à vous!
+
+Ils cheminaient maintenant à travers la lande, suivant à peu près
+la route que Diane et Cyprienne avaient parcourue, la nuit de la
+Saint-Louis, en revenant de leur expédition chez l'homme de loi.
+
+Ils traversèrent le pont des Houssayes, dont les piles de bois
+tremblaient sous l'effort croissant de l'inondation; puis ils
+descendirent la rivière jusqu'au passage du Port-Corbeau.
+
+Comme ils arrivaient sous le manoir, Robert, qui marchait le premier,
+arrêta son cheval.
+
+—Maître le Hivain, dit-il, votre besogne ne sera pas bien malaisée, et
+nous vous payerons chacun de vos pas comme si vous étiez un roi.
+
+—Ce n'est pas l'intérêt qui me fait agir, mon digne monsieur...
+
+—Écoutez!... vous aurez tout simplement à monter jusqu'au manoir.
+
+—Volontiers!... Pourquoi faire?
+
+—Pour aller nous chercher M. le marquis de Pontalès, avec qui je veux
+avoir une entrevue.
+
+L'homme de loi secoua la tête.
+
+—J'aurais beau monter au manoir, répondit-il, cela ne vous avancerait
+guère... Pontalès est un homme habile, je dois en convenir... Il reste
+là-bas, dans le grand château, pour faire dire aux alentours que les
+convenances sont gardées et que la maison des Penhoël attend
+encore ses anciens maîtres dans le cas où ils viendraient payer le prix
+du rachat.
+
+—Et il n'y a personne au manoir?...
+
+Macrocéphale montra du doigt la façade où ne brillait aucune lumière.
+
+—Personne!... répliqua-t-il, si ce n'est un vieux domestique, chargé
+du bac, qui demeure dans les communs... C'est toute une comédie... La
+grande porte du manoir reste ouverte... et Pontalès répète à qui veut
+l'entendre qu'il espère voir les Penhoël rentrer dans la maison de
+leurs aïeux.
+
+Robert n'écoutait plus, et semblait méditer sur ce contre-temps.
+
+—Mais si vous voulez, ajouta Macrocéphale, je vais prendre un de vos
+chevaux et courir jusqu'à Pontalès.
+
+—Il faut que l'entrevue ait lieu ici..., répliqua Robert.
+
+—Eh bien! je vous ramènerai votre homme.
+
+L'Américain examina en dessous l'homme de loi, qui gardait son air
+doucereux et innocent.
+
+—L'Endormeur!... dit-il, on ne doit pas encore être couché à la
+ferme... va chercher le petit Francin... et si l'on t'interroge, dis
+qu'il s'agit des intérêts de Penhoël.
+
+Blaise s'engagea dans le sentier qui conduisait à la ferme.
+
+—Mon brave M. le Hivain, reprit Robert, nous avons toute confiance
+en vous... mais il faut une grande heure pour aller et revenir de
+Pontalès. Et que de choses passent dans la tête d'un homme pendant une
+heure!... Restez plutôt avec nous... le petit Francin portera la lettre
+que vous allez écrire à M. le marquis.
+
+—La lettre!... répéta le Hivain; comment voulez-vous que j'écrive au
+milieu de ce taillis?
+
+Robert indiqua du doigt une lueur qui brillait à travers les branches
+des châtaigniers.
+
+—La loge du vieux Benoît nous servira de bureau..., répondit-il.
+
+—Ce que nous allons faire, murmura l'homme de loi, n'a pas besoin de
+témoins...
+
+Ils étaient à cinquante pas, tout au plus, de la loge. Bibandier se
+glissa entre les branches du taillis et disparut pour revenir presque
+aussitôt.
+
+—Le pauvre vieux ne nous gênera pas..., dit-il de loin.
+
+—Il est mort?...
+
+—Donnez-vous la peine d'entrer!... Nous sommes les maîtres de la loge.
+
+Ils s'introduisirent tous les trois dans la cabane, dont l'intérieur
+sombre et enfumé n'était éclairé que par une mince chandelle de résine,
+placée au chevet du grabat.
+
+Le vieux Benoît était étendu sur le dos, les bras en croix, les yeux
+ouverts et fixes. Il ne respirait plus.
+
+Robert alla prendre la résine, et la posa auprès du trou qui servait de
+cheminée.
+
+—Allume du feu, Bibandier..., dit-il; car maître le Hivain a l'air de
+trembler la fièvre.
+
+L'homme de loi frissonnait en effet. L'aventure tournait au lugubre, et
+il se demandait avec effroi quel en serait le dénoûment.
+
+Il s'était assis le plus loin possible du grabat, et de manière à
+tourner le dos au mort.
+
+Bibandier jeta dans le foyer une brassée de bois sec. Quand la flamme
+s'éleva claire et petillante, l'Américain rapprocha son escabelle avec
+un mouvement de bien-être non équivoque.
+
+—Les soirées fraîchissent..., dit-il, et le feu commence à ne pas être
+de trop!... Avez-vous ce qu'il faut pour écrire, M. le Hivain?... Moi,
+je n'ai que du papier timbré.
+
+Macrocéphale releva sur lui un regard de surprise.
+
+—Ça vous étonne? reprit l'Américain; nous allons traiter une affaire
+sérieuse ce soir... Pontalès nous a joué un bon tour autrefois... mais,
+après la partie, vient la revanche... Arrangez-vous le mieux possible,
+et tâchez d'écrire sur vos genoux.
+
+Le Hivain avait tiré de sa poche une petite écritoire, une plume et du
+papier.
+
+—Ma parole!... reprit Robert, j'ai songé un instant à faire en
+personne une visite à ce vieux coquin de marquis... c'eût été plus
+simple... Mais on pourrait entrer dans ce grand diable de château
+et n'en point ressortir... J'aime mieux traiter la chose par
+correspondance... Écrivez.
+
+—Je suis à vos ordres..., dit Macrocéphale.
+
+—Écrivez!... Voyons, qu'allons-nous lui dire?
+
+—Quelque chose d'adroit..., insinua Bibandier; si c'était un homme de
+nos âges, on pourrait risquer le rendez-vous d'amour...
+
+—Tais-toi!... interrompit Robert; écrivez... «M. le marquis...» Que
+diable, M. le Hivain, vous n'êtes pas un enfant... écrivez de manière à
+ce qu'il vienne, et gagnez votre argent!
+
+L'homme de loi se gratta l'oreille.
+
+—A cette heure de nuit!... murmura-t-il; et le jour où tombe le
+terme... D'ailleurs, le marquis va se dire: «Pourquoi maître le Hivain
+ne vient-il pas jusque chez moi?»
+
+—Il faut trouver un moyen.
+
+—Je cherche..., dit Bibandier.
+
+—Tais-toi!... Maître le Hivain, vous êtes un homme de ressources...
+
+-Vous êtes bien honnête, mon digne monsieur... mais Pontalès
+est si défiant!... Attendez donc!... s'écria-t-il tout à coup en se
+touchant le front; je crois que j'ai trouvé!
+
+—Voyons?...
+
+—Il y a une chose qui mettrait Pontalès sur ses deux jambes, quand
+même il serait à l'agonie: c'est le nom de l'aîné de Penhoël.
+
+—En vérité?... fit Robert qui se prit à sourire.
+
+—On parle justement dans le pays, depuis deux ou trois mois, du
+prétendu retour de M. Louis..., poursuivit Macrocéphale; vous
+m'entendez bien... une de ces rumeurs qui se répandent on ne sait
+pourquoi ni comment... Je vais lui dire qu'il s'agit d'événements
+graves, où se trouve mêlé Louis de Penhoël.
+
+—Dites lui cela, maître le Hivain..., répliqua Robert; et peut-être ne
+mentirez-vous pas tant que vous croyez.
+
+La plume de l'homme de loi, qui courait déjà sur le papier, s'arrêta
+net.
+
+—Comment!... balbutia-t-il; est-ce que vous sauriez...?
+
+Blaise revenait avec le petit Francin.
+
+—Finissez votre lettre!... dit Robert; avant une heure, vous en saurez
+aussi long que nous.
+
+L'homme de loi plia sa missive et la remit au petit paysan, qui partit
+au galop, croyant servir les intérêts de l'ancien maître de
+Penhoël.
+
+Dès qu'il se fut éloigné, Robert devint taciturne, et Macrocéphale
+essaya en vain de renouer la conversation.
+
+C'était une nuit de novembre noire et froide; on entendait gémir le
+vent dans le taillis, et l'eau déchaînée, qui roulait en bouillonnant
+au pied de la colline.
+
+A l'intérieur de la cabane, le silence régnait.
+
+Une fois, Macrocéphale, qui avait l'oreille aux aguets, crut entendre
+un soupir faible, venant du lit mortuaire.
+
+Il se leva épouvanté; mais nos trois compagnons le forcèrent à se
+rasseoir, et ne lui épargnèrent point les moqueries.
+
+Par le fait, le pauvre Benoît Haligan était toujours sur son grabat,
+les bras en croix et les yeux morts.
+
+Au bout d'une heure, on ouït un bruit de chevaux sur la montée.
+
+Nos trois compagnons se cachèrent précipitamment derrière la porte, et
+l'homme de loi resta seul auprès du foyer.
+
+L'instant d'après, le vieux marquis de Pontalès entrait dans la cabane.
+
+Il avait mis de côté son sourire emmiellé, et semblait de fort mauvaise
+humeur.
+
+—Que signifie cela? s'écria-t-il du seuil; pourquoi ce
+rendez-vous?... Et depuis quand n'avez-vous plus la force de venir
+jusque chez moi?
+
+Macrocéphale faisait de grands saluts. Peut-être eût-il été fort
+embarrassé pour répondre, si nos trois gentilshommes ne lui en eussent
+épargné la peine.
+
+Pontalès, en effet, fit trêve à ses questions, parce que la porte
+venait de se refermer bruyamment derrière lui.
+
+Il se retourna en tressaillant, et reconnut d'un seul coup d'œil à
+qui il avait affaire.
+
+—Un guet-apens!... murmura-t-il.
+
+Puis il ajouta sans savoir qu'il parlait:
+
+—Mon fils m'écrivait hier qu'ils étaient tous à Paris!...
+
+—Voici un pauvre raisonnement pour un homme de votre force!...
+répliqua Robert en riant; ne savez-vous pas bien qu'un quart d'heure
+avant sa mort, M. de la Palisse était encore en vie?... Mais nous
+oublions de nous serrer la main, cher marquis, et de nous demander
+mutuellement de nos nouvelles...
+
+Pontalès semblait un renard pris au piége. Sous ses paupières, baissées
+à demi, on voyait ses petits yeux gris qui roulaient tout effarés...
+
+Robert, Blaise et Bibandier lui-même vinrent, tour à tour, lui tendre
+la main. Il répondit machinalement à cette ironique politesse.
+
+—Messieurs..., balbutia-t-il, c'est vous sans doute qui avez induit M.
+le Hivain à m'indiquer ce rendez-vous?...
+
+—Si vous nous aviez laissé notre beau manoir de Penhoël, cher marquis,
+répliqua Robert, nous n'en serions pas réduits à vous recevoir dans
+une chaumière... Ah! vous jouâtes là un joli coup de cartes!...
+Du diable si j'ai vu tricher avec plus d'aplomb en ma vie!... Les
+gendarmes... les extraits des rôles de la préfecture... tout cela était
+très-fort!... Mais prenez donc la peine de vous asseoir, M. le marquis,
+nous avons beaucoup de choses à nous dire, et rester debout sera
+fatigant.
+
+Pontalès s'assit sur une escabelle.
+
+—Procédons sans plan ni méthode!... reprit l'Américain dont l'air
+libre contrastait avec la détresse du marquis; je ne hais pas cet
+aimable désordre qui saute d'un sujet à un autre et varie gaiement
+l'entretien... Vous nous parliez de votre fils?... Un très-beau
+cavalier, ma foi! et qui menait bonne vie là-bas dans la capitale...
+Vous avez reçu de lui une lettre hier... Je puis vous donner des
+nouvelles encore plus fraîches.
+
+—Vous l'avez vu récemment?... demanda Pontalès qui tâchait péniblement
+à se remettre.
+
+—Mon Dieu, répondit Robert, je ne sais trop comment vous dire
+cela... Le fait est que c'est une déplorable affaire!...
+
+Le marquis était père; sa tête se releva inquiète.
+
+—Vous savez, reprit l'Américain, on est jeune... on est brave...
+peut-être un peu querelleur... on a des duels...
+
+—Un duel!... s'écria le marquis.
+
+—Un duel extrêmement malheureux, mon cher M. de Pontalès... L'aîné de
+Penhoël lui a mis trois pouces de fer dans la poitrine.
+
+Le marquis se leva tout d'une pièce, comme s'il eût reçu un choc
+galvanique. Macrocéphale ne put s'empêcher de l'imiter.
+
+Nos trois gentilshommes, assis l'un près de l'autre, balançaient leurs
+jambes croisées et gardaient un calme parfait.
+
+—L'aîné de Penhoël!... répéta Pontalès d'une voix tremblante; celui
+qu'on n'a pas vu depuis vingt ans?... Mes oreilles ne me trompent-elles
+point... et parlez-vous bien de Louis de Penhoël?...
+
+A ce nom prononcé, un soupir rauque se fit entendre du côté du grabat.
+
+Macrocéphale chancela sur ses jambes.
+
+—Le mort s'éveille!... murmura-t-il.
+
+Bibandier et Blaise étaient pâles, mais Robert haussa les épaules.
+
+—Quand les vivants le voudront, prononça-t-il lentement, le mort se
+rendormira.
+
+Tout le monde, cependant, glissait vers le grabat des regards effrayés.
+
+Comme si le vieux Benoît eût voulu protester contre cette menace, on le
+vit s'agiter entre ses draps, puis se lever sur son séant.
+
+—C'est aujourd'hui!... dit-il d'une voix creuse; voilà bien des jours
+et bien des nuits que j'attendais ce moment!... La main de Dieu est sur
+moi... je ne verrai pas le retour de Penhoël!
+
+Tout le monde gardait un silence glacé. Robert lui-même, malgré sa
+forfanterie, ne trouvait pas le courage d'ouvrir la bouche.
+
+—J'avais compté mes heures, reprit le vieillard; je savais bien que
+la maladie n'aurait pas le temps de me tuer... Je l'avais dit... je
+l'avais dit!... L'étranger était venu par un déris... dans une nuit
+sombre... c'est dans une nuit sombre et par un déris qu'il devait
+revenir!... Penhoël! Penhoël! celui qui tuera ton corps et ton âme va
+me prendre ma vie mortelle!
+
+Son souffle râlait. Chacune de ses paroles tombait sourde et pénible.
+
+Il n'y avait pas dans la cabane une seule poitrine qui ne fût oppressée.
+
+—Qui donc a laissé ouvertes les portes du manoir?... reprit
+encore le vieux passeur dont la voix se fit plus vibrante; je vois
+entrer ceux qui n'auraient jamais dû sortir... celles qu'on croyait
+mortes ont, autour de leurs lèvres roses, le sourire de la vie...
+
+«Penhoël ne cherche plus ses filles parmi les belles-de-nuit, qui
+glissent sous les saules.
+
+«Et l'absent, comme son cœur bat! son noble cœur! à respirer
+l'air aimé du pays!...
+
+«Les larmes sont séchées dans les yeux de la sainte femme. Il y a un
+nouveau-né dans le berceau, paré de fleurs...»
+
+Un sourire étrange éclaira sa face hâve; il balbutia encore des paroles
+qu'on ne pouvait plus entendre, et sa tête lourde rebondit sur la
+paille de son oreiller.
+
+Un long silence régna dans la cabane; puis l'Américain rapprocha son
+escabelle du siége de Pontalès.
+
+—Il y a du vrai dans ce que dit ce vieux fou, monsieur!...
+murmura-t-il. L'œuvre que vous avez édifiée péniblement, à force
+de trahisons et de mensonges, est sapée par la base... Tel que vous
+me voyez, marquis de Pontalès, je viens vous apporter la ruine ou le
+salut... C'est à vous de choisir.
+
+
+
+
+III
+
+LOUIS DE PENHOËL.
+
+
+La lutte était entre Robert et le marquis; Blaise et Bibandier se
+taisaient. Macrocéphale jetait des regards effarés vers le pauvre
+grabat de Benoît.
+
+—S'il ne s'agissait que du rachat de Penhoël, reprit Robert, je
+n'aurais pas même eu l'idée de venir vous déranger, M. le marquis...
+mais vous avez bien d'autres choses à craindre... Savez-vous que ce
+Louis de Penhoël est un rude adversaire?...
+
+—Vous l'avez vu?... demanda Pontalès.
+
+—Comme je vous vois, M. le marquis.
+
+—Est-il toujours fort?
+
+—Toujours fort... toujours beau... toujours jeune!... Le jour où votre
+fils est tombé sous son épée, Louis de Penhoël est sorti vainqueur de
+quatre autres duels.
+
+—Mon pauvre fils! murmura Pontalès qui avait un peu oublié sa douleur
+paternelle; mais vous dites qu'il n'est pas mort... et à son âge,
+on revient de loin... Voyons, messieurs, ajouta-t-il en donnant à
+son visage cette expression de bonhomie que nous lui connaissions
+jadis, j'ai regretté bien souvent de m'être séparé de vous... et une
+fois passé le premier instant de surprise, je suis plutôt joyeux que
+mécontent de vous revoir.
+
+Robert lui tendit la main.
+
+—Voilà qui est parler, Pontalès!... s'écria-t-il; d'autant mieux que
+votre sincérité est à l'abri de tout soupçon! Puisque vous le prenez
+ainsi, comme il faut, je vais jouer cartes sur table... D'abord, nous
+ramenons de Paris René de Penhoël et sa femme.
+
+—Ah!... fit Pontalès, c'est vous qui les ramenez?
+
+—Naturellement... Il nous fallait bien une arme contre votre habileté
+grande, M. le marquis... De manière ou d'autre, Penhoël possède les
+fonds qui doivent servir au rachat... Or, je ne veux pas vous le
+cacher, M. le marquis, le jour où Penhoël rentrera dans son
+manoir, vous serez bien près de quitter votre beau château et tous vos
+magnifiques domaines...
+
+—Comment cela?
+
+Robert tira sa montre.
+
+—Dix heures!... murmura-t-il en se parlant à lui-même; dans une
+demi-heure René sera ici... Pardonnez-moi si je n'entre pas dans des
+explications détaillées, car le temps nous presse, et c'est à peine si
+nous pourrons dresser les actes qu'il nous faudra signer.
+
+Pontalès ne répondit point, mais son regard fit le tour de l'assistance.
+
+—Sans doute... sans doute! reprit Robert qui interprétait ce coup
+d'œil furtif et peureux, nous sommes trois contre un... car maître
+le Hivain observera la neutralité la plus absolue, en cas de guerre
+déclarée... Nous pourrions user de violence à notre aise... mais ne
+craignez rien, M. le marquis... nous n'aurons pas besoin de cela...
+Notre intérêt veut qu'une alliance soit conclue entre vous et nous...
+alliance solide, cette fois, et que votre caprice ne puisse plus
+rompre...
+
+Il se tourna vers l'homme de loi, qui chauffait ses grands souliers
+ferrés au coin de la cheminée.
+
+—Préparez votre plume et votre encre, M. le Hivain, reprit-il;
+voici deux feuilles de papier timbré... Ayez l'obligeance de nous
+minuter un acte passé entre M. de Pontalès d'une part, et nous trois
+de l'autre, lequel acte divise en quatre portions égales les anciens
+domaines de Penhoël.
+
+—Et je n'aurai qu'un quart?... grommela le marquis.
+
+—Chacun de nous, répliqua Robert, aura l'un des trois autres quarts.
+
+—J'aime mieux subir le rachat.
+
+Robert donna les deux papiers timbrés à l'homme de loi.
+
+—Permettez! dit-il en faisant à Pontalès un petit signe de tête
+amical, vous n'avez pas tout à fait le choix... Si nous ne sommes pas
+avec vous, nous serons contre vous... n'est-ce pas, mes braves?
+
+Blaise et Bibandier s'agitèrent sur leurs escabelles.
+
+—Et si nous sommes contre vous, reprit Robert, nous ramènerons sur le
+tapis certaines vieilles histoires qui vous donneront bien du fil à
+retordre... Maître le Hivain, écrivez un peu plus vite!
+
+—A quoi bon?... dit tout bas Pontalès, je ne signerai pas.
+
+—Vous signerez, mon vieil ami!... Figurez-vous que le diable
+s'est mêlé de nos affaires: les deux filles de l'oncle Jean ne sont pas
+mortes.
+
+Pontalès tressaillit.
+
+—Le vieux Benoît vient de vous le dire dans son langage original.
+Elles sont, ma foi! pleines de vie et n'ignorent rien de votre bonne
+volonté à leur égard... Mais voilà le plus curieux: c'est par leur
+entremise que Louis de Penhoël a retrouvé sa famille... Il les aime
+à la folie... Et je vous promets que si jamais il passe l'Oust, à
+Port-Corbeau, vous aurez bien vite de ses nouvelles.
+
+—Voici l'un des doubles..., dit Macrocéphale.
+
+Robert y jeta un rapide coup d'œil.
+
+—C'est parfait!... dit-il; tirez-en la copie.
+
+Le Hivain se remit au travail.
+
+—Mais enfin..., murmura Pontalès qui semblait hésiter, en quoi la
+signature de cet acte pourrait-elle me protéger?
+
+-Dans un quart d'heure, répondit l'Américain, René va demander le
+bac... nous sommes armés sous nos manteaux, et je vous ai apporté un
+poignard, M. le marquis.
+
+—A moi?
+
+—A vous!... car, cette fois, chacun mettra la main à l'œuvre...
+Nous serons cinq, en comptant maître le Hivain, qui ne nous
+refusera point son aide.
+
+—Je suis un homme paisible, balbutia Macrocéphale.
+
+—Vous ferez nombre... Et cela ne sera pas inutile... car nous aurons
+peut-être plus d'un adversaire à combattre.
+
+—Louis de Penhoël?... prononça Pontalès à voix basse.
+
+—Louis de Penhoël..., répéta l'Américain.
+
+Il parlait ici contre sa pensée. Selon lui, le nabab devait être encore
+à Paris, ou, tout au plus, sur la route de Bretagne. Mais il lui
+fallait un autre épouvantail que René.
+
+Pontalès hésitait encore.
+
+Macrocéphale venait d'achever la copie de l'acte.
+
+—M. le marquis, dit Robert, il faut vous décider... Si vous ne
+signez pas, nous allons faire nous-mêmes l'office de passeurs, et
+amener ici les deux Penhoël... Il faut que vous compreniez bien votre
+situation... Vous avez affaire ici à trois hommes qui n'ont plus
+rien à perdre, et qui, peut-être, gardent contre vous quelque petite
+rancune... Ces hommes sont habitués à mettre leur intérêt avant toute
+idée de vengeance... Profitez, croyez-moi, de leur sagesse!... car,
+si vous perdez l'occasion, ce soir, demain, ces hommes porteront
+témoignage dans l'accusation de vol et d'assassinat que les deux
+Penhoël comptent vous intenter.
+
+Pontalès pressa son front chauve entre ses deux mains.
+
+Un cri retentissant se fit entendre au dehors, dans la direction de la
+route de Redon.
+
+On disait:
+
+—Au bac!... ho!... ho!...
+
+Le vieux passeur s'agita une seconde fois sous sa couverture, comme si
+ce cri eût remué son agonie.
+
+—Le voilà!... murmura-t-il de sa voix creuse et haletante. Je le
+reconnais!... Mon Dieu!... donnez-moi une heure de vie, pour que le
+serviteur puisse saluer son maître avant d'aller vers vous.
+
+Pontalès saisit une des copies et apposa convulsivement sa signature au
+bas du papier.
+
+Tout le monde se leva. Robert souffla la résine.
+
+—La voix de l'agonisant s'éleva encore dans la nuit.
+
+—Il a signé!... murmura-t-il; mais Dieu veille!...Assassins...
+assassins, malheur à vous!...
+
+La porte avait été ouverte. Bibandier, Pontalès et l'homme de loi
+étaient déjà dehors.
+
+-Voilà trois mois que le vieux agonise!... grommela Blaise, et son
+témoignage serait terrible en cas de malheur...
+
+—Sors!... dit Robert.
+
+Blaise sortit.
+
+Au lieu de le suivre, l'Américain se dirigea en tâtonnant vers le lit
+du mourant.
+
+D'un geste brusque il retira l'oreiller de paille qui soutenait la tête
+de Benoît.
+
+Celui-ci poussa un cri faible. Sa tête pendait maintenant renversée, et
+le souffle s'arrêtait dans sa gorge.
+
+—Je l'avais dit!... balbutia-t-il en luttant contre la dernière
+étreinte de la mort; je l'avais dit!... Mon corps était à toi... Que
+Dieu et la Vierge aient pitié de mon âme!...
+
+Le silence régna dans la loge. Robert, dont le front pâle s'inondait
+d'une sueur froide, avait rejoint ses quatre compagnons. Ils entrèrent
+tous les cinq dans le bac. Pontalès et Macrocéphale lui-même étaient
+armés de couteaux apportés par Robert.
+
+Pontalès avait un tremblement nerveux par tout le corps; ce fut lui qui
+sauta le premier dans le bateau.
+
+—Ils ont jusqu'à minuit! murmura-t-il; jusqu'à minuit, tous ceux qui
+tenteront de passer la rivière doivent mourir!
+
+Son esprit semblait frappé violemment. La fièvre le jetait hors
+de cette prudence cauteleuse, qui avait été sa règle durant toute une
+longue vie!
+
+Robert riait dans sa barbe à le voir prendre la tête du bac et brandir
+son couteau.
+
+Bibandier avait saisi la perche. Maître le Hivain se tenait coi à
+l'arrière de la barque, et sentait tous les tourments d'un homme
+paisible, lancé tout à coup au milieu d'une bataille.
+
+Ils atteignaient le milieu de la rivière. On n'apercevait encore rien
+sur la rive opposée, tant la nuit était sombre.
+
+—Couchez-vous au fond du bac..., dit Robert; Bibandier seul doit se
+montrer à découvert.
+
+Il joignit l'exemple au précepte et l'on ne vit plus, au-dessus du
+bord, que la tête chevelue de l'ancien uhlan.
+
+Au bout d'une minute, celui-ci cessa de percher.
+
+—Il est tout seul..., murmura-t-il.
+
+—Aborde!... répliqua Robert.
+
+Puis il ajouta en serrant le bras de Pontalès:
+
+—On dit qu'entre vous et Penhoël, c'est une haine de plus d'un
+siècle... Vous avez droit à la préséance, M. le marquis... c'est vous
+qui frapperez le premier.
+
+—Soit!... répliqua Pontalès d'une voix sourde, je frapperai le premier!
+
+Le bateau toucha, et presque aussitôt René de Penhoël sauta lourdement
+sur les planches vermoulues de la cale.
+
+On ne pouvait distinguer les traits de son visage, mais tout en lui
+révélait une agitation extraordinaire.
+
+—Vite!... vite! balbutia-t-il; il a disparu avec son grand cheval
+noir... mais il va revenir peut-être... Vite!... vite!... mettez la
+rivière entre lui et moi!...
+
+Nos quatre compagnons s'étaient relevés, mais René de Penhoël ne les
+voyait même pas. Son regard restait cloué sur le rivage avec une
+invincible terreur.
+
+Pontalès était en proie à une sorte de folie... Robert était obligé de
+le retenir pour l'empêcher de s'élancer sur son ennemi.
+
+—Tout à l'heure!... murmurait l'Américain, tout à l'heure!...
+
+Pontalès se débattait l'écume à la bouche.
+
+Le bateau avait cédé au courant pendant les quelques secondes où la
+perche de Bibandier était restée oisive.
+
+On se trouvait maintenant auprès d'une petite langue de terre, où
+croissaient des saules, ces mêmes saules qui avaient servi d'abri à
+Robert et à Blaise, la nuit de leur arrivée au manoir.
+
+—Tourne!... cria l'Américain, ou nous allons chavirer.
+
+Au moment où Bibandier, obéissant, plantait sa perche contre le
+rivage, une invisible main la saisit par sa garniture de fer et attira
+violemment le bac.
+
+L'ancien uhlan poussa un cri de frayeur, ses mains abandonnèrent la
+perche. Le bateau s'était heurté contre la langue de terre, et il y
+avait maintenant sur l'avant un homme de grande taille, qui avait surgi
+là comme par enchantement.
+
+—Louis de Penhoël!... murmura Robert qui lâcha le bras de Pontalès.
+
+—Tu mens!... cria René, il n'y a plus qu'un Penhoël... l'autre était
+un lâche et un traître...
+
+Sa voix s'arrêta dans sa gorge, parce que le vieux Pontalès, qu'on ne
+retenait plus, venait de le frapper par derrière.
+
+René tomba lourdement, et resta en travers sur le bord du bateau.
+
+Pontalès s'élança en brandissant son couteau sanglant et en criant:
+
+—A l'autre! à l'autre!
+
+L'inconnu, qui était en effet Louis de Penhoël, n'avait point vu le
+coup qui frappait son frère. Il rejeta derrière lui son manteau et
+brisa sur son genou le petit bout de la perche.
+
+Le bateau descendait à la dérive vers le milieu du marais.
+
+Le vieux Pontalès tomba, arrêté dans sa course par un coup de massue.
+
+Puis une lutte courte s'engagea entre le nabab et les trois autres
+assassins; car Bibandier, le bon garçon, voyant que les choses
+tournaient au tragique, s'était coulé entre les saules et cheminait
+déjà sur la route de Redon.
+
+Les poignards n'avaient pas beau jeu contre la massue du nabab.
+
+Elle s'abaissa une fois, puis deux, puis trois.
+
+A chaque coup, on entendait un râle.
+
+Après le dernier coup, le silence régna sur le bateau.
+
+Louis de Penhoël jeta son arme.
+
+La nuit était bien sombre. Néanmoins, il voyait son frère couché contre
+le bord.
+
+—René..., dit-il, nous n'avons plus d'ennemis...
+
+Le maître de Penhoël demeura immobile.
+
+Le nabab enjamba les cadavres pour se rapprocher de lui.
+
+Au moment où il se baissait pour lui prendre la main, René, qui était
+en équilibre sur le plat-bord, fit un mouvement convulsif et glissa
+dans l'eau du marais, où il disparut aussitôt.
+
+Le nabab poussa un grand cri. Son pied venait de glisser dans la mare
+de sang qui était sous le corps de son frère.
+
+Il plongea tout habillé, tandis que le bac, chargé de ses quatre
+cadavres, continuait d'aller à la dérive vers le tournant de _la
+Femme-Blanche_.
+
+Il resta longtemps sous l'eau, sondant les profondeurs sombres du
+marais. Par trois fois on eût pu le voir reparaître, et, par trois fois
+entendre sa voix sonore qui jetait aux deux rives du lac le nom de son
+frère.
+
+Quand ces appels se taisaient, on n'entendait que le bruit sourd de
+l'inondation croissante, et ces vagues mugissements que jette le
+gouffre de _la Femme-Blanche_.
+
+Louis plongea une dernière fois, et gagna ensuite la rive à la nage.
+
+En ce moment, le bac touchait la lèvre du tournant et disparaissait
+sous les voiles de brouillard qui forment le vêtement fantastique de
+_la Femme-Blanche_.
+
+Le chaland tournoya en craquant; les cadavres soulevés se choquèrent.
+Le gouffre s'était refermé.
+
+ * * * * *
+
+Les deux chaises de poste, que nous avons vues s'arrêter devant
+l'auberge du _Mouton couronné_, sur le port de Redon, avaient passé la
+rivière d'Oust au pont des Houssayes, et gagné le manoir de Penhoël,
+par la route praticable aux voitures.
+
+Les portes du manoir étaient ouvertes. Pontalès semblait avoir voulu
+défier les événements et proclamer bien haut qu'il attendait ses
+adversaires de pied ferme.
+
+A l'intérieur de la maison, rien n'avait changé depuis trois mois.
+Durant tout cet espace de temps, en effet, Pontalès avait continué
+d'habiter le grand château, ne voulant pas jouir d'un bien qui ne lui
+était pas encore définitivement acquis.
+
+Une fois passé le terme du rachat, il comptait bien prendre sa revanche.
+
+Dans le salon du manoir, les voyageurs de nos deux chaises de poste
+étaient réunis.
+
+On avait couché Madame sur sa chaise longue, et tout le monde
+l'entourait. Elle était pâle comme une morte; ses beaux traits,
+amaigris et fatigués, accusaient de longs jours de torture. Elle avait
+les yeux fermés; son souffle était faible, et il semblait que la vie
+fût sur le point de l'abandonner.
+
+L'oncle Jean tenait une de ses mains et cherchait les imperceptibles
+battements de son pouls. Diane et Cyprienne essayaient de
+réchauffer son autre main à force de baisers.
+
+Blanche était à genoux sur le tapis à ses pieds.
+
+A l'entour se rangeaient Étienne, Roger, Vincent et le bon vieux Géraud.
+
+On entendit au loin, sur le marais, trois cris vibrants et prolongés.
+
+Marthe eut un tressaillement faible, et ses paupières se soulevèrent à
+demi pour retomber aussitôt.
+
+Elle était dans cet état de torpeur et d'anéantissement depuis son
+départ de Redon. Trop de souffrances avaient brisé son pauvre cœur
+de mère. Pendant la route, l'oncle Jean avait essayé de lui parler et
+de la préparer, mais ses oreilles étaient fermées.
+
+Elle ne savait rien de ce qui s'était passé depuis quelques jours.
+Pour elle, il n'y avait point encore d'espoir, et son cœur restait
+accablé sous le malheur qui déjà n'existait plus.
+
+Dans le salon de Penhoël tout le monde avait la même pensée, bien que
+personne ne songeât à l'exprimer par des paroles. Chacun se disait:
+
+—Si elle allait mourir avant d'être heureuse!...
+
+Car sa joue devenait à chaque instant plus pâle, et le souffle qui
+tombait de ses lèvres entr'ouvertes s'affaiblissait de plus en
+plus.
+
+—Ma mère!... dit l'Ange qui avait des larmes dans les yeux, ne veux-tu
+point te réveiller?
+
+Marthe n'entendait pas.
+
+Cyprienne et Diane levaient au ciel leurs beaux regards humides, et
+priaient Dieu de toute la puissance de leurs âmes.
+
+Tout à coup elles se dressèrent en même temps sur leurs pieds; l'amour
+avait fait naître la même pensée au fond de leurs cœurs.
+
+Dans un coin du salon, les petites harpes à pivots se cachaient à demi
+sous les draperies d'une fenêtre, muettes depuis bien des jours.
+
+Diane et Cyprienne les roulèrent, sans bruit, jusqu'au milieu de la
+chambre.
+
+Puis elles préludèrent doucement.
+
+Puis encore leurs voix fraîches et pures s'unirent en disant cette
+chanson bretonne que Madame aimait à entendre autrefois...
+
+Les témoins de cette scène avaient les yeux fixés sur la malade, et
+retenaient leur souffle.
+
+Le premier couplet s'acheva sans que Marthe eût fait un mouvement.
+
+Les mains de Diane et de Cyprienne tremblaient en touchant les cordes
+de leurs harpes. Leurs voix étaient pleines de larmes.
+
+Au second couplet, un soupir faible s'échappa de la poitrine de Marthe.
+Toutes les mains se joignirent; la prière descendit au fond de
+tous les cœurs.
+
+Diane et Cyprienne chantaient bien doucement:
+
+ Belle-de-nuit, ombre gentille,
+ O jeune fille!
+ Qui ferma tes beaux yeux au jour,
+ Est-ce l'amour?
+ Dis, reviens-tu, sur notre terre,
+ Chercher ta mère?
+
+Marthe avait rouvert les yeux, et un vague sourire errait autour de sa
+lèvre.
+
+Cyprienne et Diane abandonnèrent leurs harpes pour s'élancer à ses
+genoux.
+
+En ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et Louis de Penhoël parut sur
+le seuil.
+
+Son beau visage était grave et triste; ses cheveux noirs, trempés d'eau
+et de sueur, tombaient sur ses habits en désordre.
+
+Le regard de Marthe se reposa d'abord sur Blanche, puis sur Diane et
+Cyprienne: son sourire s'imprégnait d'une tendresse heureuse.
+
+Ses yeux se relevèrent ensuite, et parcoururent lentement le cercle
+d'amis qui l'entourait.
+
+Personne n'osait ni faire un mouvement, ni prononcer une parole.
+
+Quand les yeux de Marthe tombèrent sur Louis de Penhoël, qui
+demeurait immobile au seuil du salon, elle tressaillit vivement, et une
+nuance rosée vint colorer sa joue.
+
+—Oh!... murmura-t-elle, vous tous que j'aimais tant!... Diane,
+Cyprienne, Blanche!... mes filles chéries!... Louis!... mon pauvre
+Louis!... vous voilà donc tous réunis et heureux!...
+
+Une expression de doute et d'inquiétude se répandit sur son visage.
+
+—Heureux!... reprit-elle; c'est toujours ainsi que je vous retrouve
+dans mes songes...
+
+Ses yeux se fermèrent de nouveau, et sa tête se renversa sur le
+coussin de la chaise longue, tandis que ses mains se joignaient avec
+recueillement.
+
+—Mon Dieu! ajouta-t-elle d'une voix si faible qu'on pouvait à peine
+l'entendre, si c'est encore un rêve, faites que je ne m'éveille jamais!
+
+ * * * * *
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ DU CINQUIÈME VOLUME.
+
+ Quatrième partie.
+ Paris.
+ (Suite.)
+
+ XVII 1
+ XVIII Rêve de jeunesse. 31
+ XIX Le calepin de Montalt. 43
+ XX La vengeance de Penhoël. 65
+ XXI Un sauveur. 83
+ XXII L'héritage. 101
+ XXIII Le premier cri. 133
+ XXIV Cinq coups d'épée. 149
+ XXV La petite serrure. 175
+ XXVI Bonheur. 193
+
+ Cinquième partie.
+ Penhoël.
+
+ I Tables d'hôte. 215
+ II Le mourant. 237
+ III Louis de Penhoël. 257
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Corrections:
+
+ Page 87: «devan» remplacé par «devant» (devant l'image de
+ la Vierge).
+ Page 106: «Paule» par «Paul» (saint Vincent de Paul).
+ Page 112: «Seïd» par «Séid» (Séid se retira).
+ Page 115: «evenimées» par «envenimées» (les blessures
+ envenimées).
+ Page 163: «tristeese» par «tristesse» (une expression de
+ tristesse).
+ Page 181: «adrese» par «adresse» (son adresse d'autrefois).
+ Page 219: «Lebihinic» par «Lebinihic» (madame veuve Claire
+ Lebinihic).
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les belles-de-nuit, Tome V, by Paul Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT, TOME V ***
+
+***** This file should be named 45633-0.txt or 45633-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/4/5/6/3/45633/
+
+Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+++ b/45633/45633-8.txt
@@ -0,0 +1,8057 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les belles-de-nuit, Tome V, by Paul Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les belles-de-nuit, Tome V
+ ou les anges de la famille
+
+Author: Paul Féval
+
+Release Date: May 11, 2014 [EBook #45633]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT, TOME V ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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+ Au lecteur:
+
+ L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
+ typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
+ corrections se trouve à la fin du texte.
+
+ Une table des matières a été ajoutée.
+
+
+
+
+ LES
+ BELLES-DE-NUIT.
+
+
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+
+ IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.
+
+
+
+
+ LES
+
+ BELLES-DE-NUIT
+
+ OU
+
+ LES ANGES DE LA FAMILLE
+
+
+ PAR
+
+ Paul Féval.
+
+
+ TOME V
+
+
+ BRUXELLES.
+
+ MELINE, CANS ET COMPAGNIE.
+
+ LIVOURNE. LEIPZIG.
+ MÊME MAISON. J. P. MELINE.
+
+ 1850
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+PARIS.
+
+(SUITE.)
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Robert, Bibandier, Blaise et Lola étaient réunis dans cette salle de
+l'hôtel des _Quatre Parties du Monde_, où nous avons vu l'ancien uhlan
+prendre, avec l'honnête Graff, des leçons de patois germanique.
+
+Blaise et Bibandier se tenaient côte à côte, à l'un des coins de la
+cheminée; ils avaient l'air fort abattu. Le noble baron ne songeait
+guère, ce matin, à faire friser sa belle chevelure, et M. le comte de
+Manteïra laissait de côté ses cartes biseautées.
+
+A l'autre extrémité du foyer, madame la marquise d'Urgel s'enfonçait
+dans une bergère et tenait ses yeux cloués au plancher. Elle avait à la
+main un flacon de sels, dont elle se servait fréquemment. Son visage
+était très-pâle; toute sa personne gardait des traces visibles de
+l'émotion qui avait agité sa nuit.
+
+Robert était pâle aussi, plus pâle peut-être que la marquise, mais il
+portait la tête haute et une sombre résolution était dans son regard.
+
+Il pouvait être neuf heures du matin.
+
+Nos quatre compagnons venaient d'avoir un entretien où les reproches
+amers et les chagrines récriminations s'étaient croisés en tous sens.
+
+Le plus maltraité avait été le pauvre Bibandier, qui ne savait comment
+excuser sa faiblesse.
+
+Sans lui les deux filles de l'oncle Jean ne seraient jamais revenues
+inquiéter l'association!
+
+Il avait essayé d'abord de protester de son innocence; il avait affirmé
+sous serment que, la nuit de la Saint-Louis, Diane et Cyprienne étaient
+descendues toutes deux au fond de l'eau avec une pierre au cou.
+
+Mais l'évidence le terrassait.
+
+Diane et Cyprienne vivaient.
+
+--Écoutez!... dit-il enfin avec l'émotion du coupable qui avoue son
+crime, j'avais bu tant de cidre ce soir-là!... et puis je sentais bien
+que mes misères étaient finies; car, en me mettant de moitié
+dans un pareil coup, vous me donniez tout bonnement la clef de votre
+caisse... Et je vous croyais si riches!
+
+«On a le coeur tendre quand on est heureux... Je ne veux pas excuser
+la chose, mais je l'explique... En entrant dans le bateau, je ne sais
+pas si j'avais déjà des idées, mais la perche me trembla dans la main.
+
+«Elles étaient là, couchées, toutes deux, si pâles et si jolies!
+
+«Elles me regardaient avec leurs grands yeux doux et tristes.
+
+«Le bateau glissait le long du courant, et j'entendais le bourdonnement
+de la Femme-Blanche, qui semblait appeler sa proie. Sait-on ce qui
+traverse l'esprit d'un homme dans ce diable de pays?... Je suis un peu
+poëte, moi!... et j'ai peur des revenants...
+
+«Vous avez beau hausser les épaules... Quand j'étais fossoyeur du bourg
+de Glénac, j'ai vu plus d'une fois, par la fenêtre de ma loge, les
+Belles-de-Nuit passer sous les grands ifs du cimetière...
+
+«Cette nuit, à travers le sourd fracas de la Femme-Blanche, je jurerais
+que j'entendis les Belles-de-Nuit chanter...
+
+«Elles appelaient leurs soeurs.
+
+«Moi, je faisais des signes de croix comme un sot et je marmottais des
+patenôtres...
+
+«Ah! ah! j'aurais voulu vous y voir...
+
+«Si bien qu'en arrivant au tournant, le coeur me manqua... Je déliai
+les petites, qui se sauvèrent à la nage ou autrement, je n'en sais
+rien...»
+
+Le bon Bibandier se tut, omettant à dessein les cinquante pièces de six
+livres offertes et acceptées.
+
+Au moment où nous introduisons le lecteur à l'hôtel des _Quatre Parties
+du Monde_, toutes ces explications étaient échangées. Robert avait
+avoué sans beaucoup de restrictions ce qui s'était passé entre lui et
+le nabab.
+
+Pour se disculper, il prétendait bien que Berry Montalt avait introduit
+quelque drogue enivrante dans son breuvage, mais cela ne faisait rien à
+l'affaire.
+
+La chose certaine, c'est qu'il avait raconté au nabab les événements
+de Penhoël, et que le voile transparent dont il avait enveloppé son
+histoire pouvait bien être déchiré par les deux filles de l'oncle Jean,
+qu'un hasard diabolique mettait sous la main du nabab.
+
+Par quelle succession de circonstances ce bizarre rapprochement
+avait-il eu lieu, c'est ce que personne ne savait dire encore.
+
+Et peu importait, en définitive.
+
+On savait enfin, pour comble de malheur, que Blanche avait échappé à la
+garde de Lola.
+
+Les deux démons de Penhoël, comme on les appelait autrefois, Cyprienne
+et Diane signalaient déjà leur présence!
+
+Il n'était pas difficile de deviner qu'elles auraient mis Blanche sous
+la protection du nabab.
+
+Et maintenant, que faire? La partie semblait tellement compromise que
+l'idée de fuir était venue à tout le monde.
+
+Il n'était pas encore trop tard. A supposer même que Berry Montalt prît
+en main les intérêts de Penhoël, il n'avait pas eu le temps de donner
+l'éveil à la police. Les portes étaient ouvertes, et une bonne chaise
+de poste, bien attelée, pouvait trancher d'un seul coup la difficulté.
+
+Mais Robert de Blois était une étrange nature de coquin; il ne
+connaissait la faiblesse qu'aux heures de prospérité. Quand les cartes
+se brouillaient, quand les difficultés naissaient et grandissaient
+à l'improviste pour lui barrer la route, il s'éveillait en quelque
+sorte, ce n'était plus le même homme. Le courage lui venait et l'escroc
+vulgaire se haussait à la taille des plus vaillants héros de cours
+d'assises.
+
+Il ne voulait pas fuir, lui; il prétendait voir clair à travers tous
+ces dangers qui obscurcissaient l'horizon; il se sentait de
+l'argent en poche, et se faisait fort de ramener la partie.
+
+En somme qu'y avait-il? La probabilité d'un adversaire de plus. Qui
+pouvait dire si cet adversaire ne deviendrait pas un allié à l'occasion?
+
+Fallait-il renoncer à cet espoir? La lutte restait possible, et
+l'ennemi qu'on ne pouvait se concilier, il fallait le perdre.
+
+Au premier abord, cette ligue des Penhoël avec le nabab semblait, à la
+vérité, formidable; mais cette ligue était-elle bien réelle?
+
+Que de femmes s'étaient égarées dans ce voluptueux boudoir, où Blaise
+et Bibandier avaient aperçu les filles de l'oncle Jean!
+
+A cette heure, les filles de l'oncle Jean étaient déjà, peut-être, hors
+de l'hôtel Montalt.
+
+Ce cas probable une fois admis, les deux jeunes filles perdaient les
+trois quarts de leur force. Ce n'étaient plus que deux pauvres enfants,
+isolées dans Paris, et plus faciles à perdre ici qu'au fond de la
+Bretagne même!
+
+Il y avait bien longtemps que, grâce à madame la marquise d'Urgel,
+Robert connaissait la demeure des autres membres de la famille de
+Penhoël.
+
+Lola, comme nous l'avons dit, demeurait à quelques pas de la pauvre
+maison où René, Madame et l'oncle Jean se mouraient dans la
+détresse. Robert connaissait parfaitement leur état, et cela lui
+fournissait un argument péremptoire.
+
+Il était manifeste en effet qu'à tout le moins cette partie de la
+famille échappait à l'action du nabab. Penhoël, sa femme et le vieil
+oncle étaient perdus dans ce trou.
+
+Lola et Robert ignoraient que Diane et Cyprienne avaient habité
+justement la même maison que les anciens maîtres de Penhoël. Depuis
+leur arrivée à Paris, les deux jeunes filles sortaient dès le matin et
+ne rentraient que le soir; elles n'étaient nullement connues dans le
+quartier.
+
+Blaise et Bibandier avaient dans les talents de Robert une grande
+confiance, que sa maladresse de la veille ne suffisait point à entamer;
+quant à Lola, elle appartenait à Robert, qui l'avait faite et dressée.
+
+Malgré les récriminations et les reproches, l'Américain restait le chef
+de la bande, et l'on attendait sa parole pour savoir au juste ce qu'il
+fallait espérer ou craindre.
+
+Il ne s'était point expliqué encore, et continuait silencieusement sa
+promenade.
+
+Quand il s'arrêta enfin devant le foyer, tout le monde devint attentif.
+
+--Nous étions des fous!... dit-il à voix basse et comme en se parlant
+d'abord à lui-même; nous voulions faire de la diplomatie, lorsque le
+bon sens aurait dû nous apprendre qu'il fallait y aller franchement et
+tout d'un coup... Ces moyens adroits réussissent parfois, mais il faut
+le temps... Et nous avons à peine six jours devant nous, sur lesquels
+il faut prendre trois jours pour le voyage!
+
+--Tu penses donc encore à Penhoël?... demanda Blaise.
+
+--Comment diable!... s'écria Robert, si j'y pense!... Mais c'est là
+que nous avons enfoui toutes nos belles années!... C'est le domaine
+acquis par notre travail... On nous a dépouillés, volés, trahis, et tu
+demandes si je songe à ravoir notre héritage!
+
+--C'est que, murmura Blaise, depuis hier, notre position...
+
+--Notre position?... elle est plus belle!... nous allions manquer le
+coche à force de précautions... Le hasard, ou mon imprudence si vous
+voulez, a précipité les choses et nous force à jouer le tout pour le
+tout... C'est comme cela que j'aime à voir les parties s'engager!
+
+Il se planta contre la cheminée, le dos au feu et les mains croisées
+sur les basques de son habit. Sa tête pâle se redressait; il y avait
+du feu dans son regard; nous eussions reconnu le hardi coquin,
+partant un beau soir de l'auberge de Redon et marchant à la conquête
+d'une fortune, sans autres armes que son audace.
+
+Blaise et Bibandier se sentaient reprendre courage.
+
+--Hier, poursuivit l'Américain, vous vous moquiez de mes calculs
+algébriques, et vous aviez raison, mes fils... Ma martingale a fait
+fiasco!... le nabab est plus fort que je ne pensais... Tant pis pour
+lui!... Au lieu de lui piper quelques centaines de mille francs, nous
+prendrons son magot tout entier... c'est plus logique et plus franc.
+
+Bibandier secoua la tête.
+
+--Quand il s'agit de parler..., commença-t-il.
+
+--Tais-toi, interrompit l'Américain; on te pardonne l'affaire des
+petites... mais c'est à condition que tu garderas désormais le respect
+convenable envers ceux qui valent mieux que toi... Voyons, mes fils!...
+avons-nous fait notre devoir hier?... L'Endormeur connaît-il un peu les
+êtres de l'hôtel?
+
+--Couci... couci!... répliqua Blaise. On rencontrait à chaque porte ces
+grands diables de cipayes...
+
+--Et toi, baron, as-tu la piste des millions?
+
+Bibandier répondit, en retrouvant un peu de sa bonne fatuité de la
+veille:
+
+--Il y avait cette grande belle femme qui se collait à mon bras, et qui
+ne m'aurait pas quitté d'une semelle pour un coup de canon!...
+
+--Est-ce de la boîte aux diamants que vous parlez? demanda Lola.
+
+Tout le monde se tourna vers elle, et chacun l'interrogea du regard.
+
+--Vous sauriez...? commença vivement Robert.
+
+--Je sais, répliqua la marquise, qu'il la porte sur lui d'ordinaire;
+quand il ne la porte pas sur lui, la boîte reste sous clef, dans un
+petit meuble en palissandre, placé au pied de son lit.
+
+--Et comment arrive-t-on dans sa chambre à coucher?
+
+Lola prit une feuille de papier blanc et un crayon. En cinq ou six
+traits elle traça une sorte de plan grossier, figurant le premier étage
+de l'hôtel Montalt.
+
+Nos trois gentilshommes s'étaient levés, et l'entouraient, suivant son
+travail d'un regard avide.
+
+Comme elle achevait, un domestique entr'ouvrit la porte du salon.
+
+--Une lettre pressée pour M. le chevalier de las Matas..., dit-il.
+
+L'Américain regarda la suscription; il ne connaissait point l'écriture
+et se hâta de rompre le cachet.
+
+Aux premières lignes parcourues, il eut un sourire, puis sa figure
+exprima tout à coup l'incertitude et l'hésitation.
+
+Le billet était ainsi conçu:
+
+ «Berry Montalt, esq., présente ses compliments à M. le chevalier
+ de las Matas, et le prie de vouloir bien lui fixer un rendez-vous
+ dans la matinée.»
+
+Était-ce un piége?
+
+Robert renvoya le domestique d'un geste, et passa la lettre à Blaise.
+
+--Que vas-tu faire?... demanda celui-ci.
+
+--Moi, dit Bibandier, je n'irais pas.
+
+L'Américain garda le silence.
+
+Il s'accouda contre la tablette de la cheminée et mit sa tête entre ses
+mains.
+
+Au bout de quelques minutes, il releva les yeux sur Lola, qui avait
+repris son apparence d'indifférente froideur.
+
+--Cette chambre est-elle bien gardée?... demanda-t-il en suivant de
+l'oeil les lignes du plan ébauché.
+
+--L'hôtel est plein de domestiques, répondit Lola, et les deux
+nègres sont vigilants comme des chiens d'attache.
+
+--Quand le nabab sort, dit encore l'Américain, les nègres le suivent?
+
+--Toujours.
+
+Robert se gratta le front comme un homme qui réfléchit profondément.
+
+--Ça peut se faire..., murmura-t-il; j'ai vu le temps où l'Endormeur
+était un gaillard déterminé.
+
+--Il faudrait au moins savoir..., interrompit celui-ci.
+
+--Nous en causerons, mon bon homme... et il y aura de l'ouvrage pour
+tout le monde... même pour notre Lola qui, j'en suis bien sûr, garde
+une dent à MM. Édouard et Léon de Saint-Remy...
+
+La marquise, dont les joues s'étaient peu à peu ranimées, redevint pâle
+à entendre prononcer ces deux noms.
+
+Elle retroussa les manchettes de dentelle qui couvraient ses belles
+mains, et montra deux traces bleuâtres entourant la naissance de ses
+bras.
+
+Les liens l'avaient cruellement blessée, et son orgueil de femme était
+blessé plus cruellement encore.
+
+Ses yeux brillèrent d'un éclat farouche, et sa bouche muette sourit
+amèrement.
+
+--Voilà une petite main, dit Robert, qui vaut mieux désormais que la
+grosse patte de Bibandier!... Si, une fois, notre Lola tenait en
+son pouvoir Diane et Cyprienne de Penhoël...
+
+--Je crois que je les tuerais!... interrompit la marquise d'une voix
+sourde.
+
+Robert se frotta les mains.
+
+--Le fait est qu'elles vous ont indignement traitée..., reprit-il; mais
+patience!... nous vous les livrerons pieds et poings liés... Ah! elles
+s'attaquent à nous de nouveau!... Pour en finir avec certains embarras,
+on est encore mieux à Paris qu'en Bretagne.
+
+Il alla prendre sur le divan son chapeau qu'il lissa du revers de sa
+manche.
+
+--Je ne sais, poursuivit-il d'un ton de gaieté forcée ou véritable,
+mais je crois que j'ai là une idée qui va brusquer le dénoûment de la
+comédie... Il est maintenant dix heures, et le Cercle des étrangers
+n'ouvre qu'à onze; nous avons le temps.
+
+Il tendit la main à Lola.
+
+--Ma fille, continua-t-il, vous allez monter en voiture et vous rendre
+chez le petit Pontalès... Il faut qu'il soit au Cercle à onze heures...
+Il trouvera là le nabab... Il le provoquera en duel...
+
+--Mais..., dit Lola.
+
+--Pontalès vous aime comme un fou... et vous arrangerez la chose...
+Est-ce convenu?
+
+--C'est convenu..., répliqua la marquise.
+
+--Nous avons, d'un autre côté, poursuivit Robert, ces deux
+étourneaux d'Étienne et de Roger.
+
+--Pour ceux-là, s'écria Blaise, après ce que je leur ai fait voir hier,
+je réponds d'eux!
+
+--Tu es un bon garçon... et tu as fait là un coup de maître!... Moi,
+je vais lui déterrer un adversaire auquel personne n'aurait songé,
+j'en suis sûr, et qui tire l'épée comme feu Saint-George... Après ça,
+je m'occuperai de notre ami Penhoël, que je me charge de rendre doux
+comme un agneau... Peut-être irai-je à l'hôtel Montalt... Que je m'y
+rende ou non, bon courage, mes enfants, la partie n'est pas perdue!...
+D'ici à demain, nous avons le temps de travailler... et je vous promets
+qu'après-demain, à l'heure où nous sommes, nous roulerons en bonne
+chaise de poste sur la route de Bretagne!
+
+Il franchit la porte et disparut.
+
+Lola sortit à son tour pour exécuter sa promesse.
+
+Sa tâche n'était pas fort malaisée. Le jeune Pontalès se laissait
+dominer par elle complétement et l'aimait en esclave. Depuis qu'il
+avait quitté la Bretagne pour la suivre, sa passion avait grandi, et
+bien qu'il connût le passé de Lola mieux que personne, il s'aveuglait à
+plaisir, et n'était point éloigné de croire sincèrement qu'il possédait
+les bonnes grâces d'une grande dame.
+
+L'Endormeur et Bibandier, restés seuls, sonnèrent le déjeuner. Ils
+se sentaient tout ragaillardis, et sans savoir encore quel était le
+plan de Robert, ils avaient confiance.
+
+Cette confiance, ils l'auraient perdue peut-être s'ils avaient pu voir,
+en ce moment, la mine soucieuse de leur compagnon.
+
+Robert, qui avait cessé de se contraindre, aussitôt sorti de leur
+présence, allait, en effet, maintenant, le long de la rue Saint-Honoré,
+la tête basse et l'air découragé.
+
+Il avait fait comme ces généraux intrépides, qui raniment à tout hasard
+la vaillance de leurs soldats pour une dernière bataille, mais qui
+n'espèrent point la victoire.
+
+Ce n'est pas qu'il crût être sans ressource; seulement sa partie, qui
+semblait sûre la veille, s'était gâtée en une nuit. Au lieu de jouer
+un jeu tranquille et sûr, il fallait recourir aux moyens violents
+et chanceux; il fallait, en un mot, payer de sa personne, et Robert
+n'aimait point le danger.
+
+Il avait fait semblant, devant ses acolytes, d'avoir un plan tout
+prêt et une ligne de conduite tracée. Maintenant qu'il n'avait plus à
+répondre qu'aux interrogations de sa propre conscience, il s'avouait
+son embarras et sa faiblesse.
+
+Des idées vagues se croisaient dans le cerveau de Robert; il
+entrevoyait bien le moyen d'engager la lutte, mais il y avait désormais
+tant de chances contre lui!
+
+Et la défaite, ici, devait être la ruine de tous ses espoirs.
+
+Après des années de travail et de peines, le hasard le ramenait en
+équilibre au bord d'un précipice. Nul moyen de reculer. Au delà de
+l'abîme, il y avait la fortune.
+
+Mais il fallait franchir l'abîme.
+
+Et si le pied manquait, on roulait tout au fond, où menaçait la cour
+d'assises...
+
+Sans le savoir peut-être, l'Américain se dirigeait vers l'hôtel du
+nabab. Tout en marchant, il travaillait à coordonner ses idées et à
+voir clair parmi les difficultés de sa situation.
+
+Une fois ou deux, il se demanda si le plus sage ne serait pas de
+faire ses malles et de quitter la France. Mais depuis des années il
+poursuivait un dessein devenu cher; il regardait les biens de Penhoël
+comme étant son domaine. Selon lui, Pontalès l'en avait injustement
+dépouillé. C'était une nature obstinée en ses projets. La pensée de
+rompre une trame presque entièrement tissée et de commencer une tâche
+nouvelle le navrait. Il tenait à son oeuvre plus que nous ne saurions
+dire, et puisait un courage inébranlable au fond de ses regrets.
+
+Penhoël, le patrimoine conquis, la douce et tranquille aisance, gagnée
+par tant de soins et par tant de combats!
+
+Il n'avait point changé, depuis sa première arrivée en Bretagne. Son
+rêve était toujours la vie paisible du propriétaire, les honneurs
+politiques et la gloire de clocher.
+
+C'est une chose bizarre, certainement, mais une chose avérée. Les neuf
+dixièmes des voleurs de tous grades sont séduits par la pensée de cette
+transformation. Ils sourient à l'idée de se retirer des affaires, ni
+plus ni moins que les avoués ou les marchands de gilets de flanelle.
+
+Après le travail, honnête ou non, le repos. Il y a bien des manières de
+se faire un sort, comme on dit, et chacun caresse l'idée de prendre sa
+retraite.
+
+Une fois riche, on devient honnête homme; on couronne sa vie de rapines
+par toutes sortes d'actions méritantes. Ne sait-on pas que le monde,
+toujours complice, prodigue à ces diables, qui se sont faits ermites
+sur leurs vieux jours, son estime banale et ses respects de hasard?
+
+Penhoël! Penhoël! le bon pays! les champs fertiles, parmi les vastes
+landes! le joli manoir, les eaux poissonneuses et les forêts peuplées
+de gibier!...
+
+Et encore la vengeance si douce! Quelle joie de prendre sa revanche sur
+le vieux Pontalès!
+
+Il y avait dans tout ceci, peut-être, un côté puéril; mais c'était une
+passion réelle, et la passion, pour ne se point pouvoir discuter, en
+est-elle moins irrésistible?
+
+Aussi, entre les déboires récemment éprouvés, celui qui frappait Robert
+à l'endroit le plus sensible était l'enlèvement de Blanche. Blanche
+était pour lui une légitimation de son droit à l'héritage de Penhoël.
+Le caractère faible de la jeune fille lui était assez connu pour
+qu'il n'eût point fait entrer dans ses calculs la possibilité d'une
+résistance efficace.
+
+Maintenant qu'il l'avait perdue, il ne se souvenait point que ce
+projet d'alliance était subordonné aux chances du retour de l'oncle
+d'Amérique. Il regrettait Blanche, en supposant même qu'elle fût restée
+pauvre, parce que Blanche, pauvre ou non, entr'ouvrait toujours pour
+lui la porte du manoir.
+
+Et, dans le travail mental qu'il faisait en ce moment, c'était Blanche
+surtout qu'il cherchait à remplacer.
+
+Pour cela, il n'y avait que René de Penhoël lui-même.
+
+Mais, pour se servir de René d'une manière utile, la première
+chose était de posséder la somme qui devait racheter le manoir, ou du
+moins une grande partie de cette somme.
+
+Et Robert s'ingéniait. Puis, tout à coup, la pensée du danger présent
+se jetait à la traverse de ses combinaisons d'avenir.
+
+Le nabab était là, devant lui, fort et armé de ses millions.
+
+Était-il possible de le ramener? ou fallait-il désormais le combattre
+comme un irréconciliable adversaire?
+
+Là était la plus grande perplexité de Robert. Tantôt il avait envie de
+se rendre à l'invitation de Berry Montalt, et de recommencer avec lui
+une lutte d'adresse; tantôt il reculait, vaincu d'avance, parce qu'il
+voyait, entre le nabab et lui, les sourires ennemis et moqueurs des
+deux filles de l'oncle Jean.
+
+Sa face pâle se rougissait alors de colère, et ses doigts se crispaient
+convulsivement, tandis qu'une pensée de sang traversait son esprit.
+
+C'étaient elles, les deux filles détestées, qui avaient suscité tous
+les obstacles de sa route! La haine qu'il leur portait n'était plus
+cette aversion de comédie qu'il gardait au vieux Penhoël; c'était la
+haine tragique, à laquelle il faut la mort.
+
+Il avait peur d'elles, et cette crainte prenait dans son esprit,
+sceptique pourtant, un caractère presque superstitieux.
+
+Le résultat de ces réflexions fut qu'il y avait danger à remettre les
+pieds chez le nabab, dont l'invitation cachait peut-être une embûche.
+
+Une fois cette donnée admise, il fallait se tourner d'un autre côté.
+Robert entra chez un écrivain public et demanda ce qu'il faut pour
+écrire.
+
+Il réfléchit durant quelques secondes, puis sa plume courut sur le
+papier. La lettre était pour le vieux Jean de Penhoël.
+
+Robert connaissait parfaitement le bon oncle en sabots; il savait
+comment le prendre. Son billet, tracé en deux minutes, était un petit
+chef-d'oeuvre de concision et d'adresse. A la lecture de ces lignes,
+le vieux sang de Penhoël devait bouillir dans les veines de l'oncle
+Jean.
+
+Et le bonhomme était une rude lame, malgré son air humble et ses
+cheveux blancs.
+
+Robert plia sa lettre à la hâte et la remit au commissionnaire du coin.
+
+--Vous allez porter cela au nº... de la rue Sainte-Marguerite, dit-il;
+vous monterez, sans rien demander au concierge, jusqu'au dernier étage
+de la maison... En cherchant bien, vous trouverez la porte d'un grenier
+où demeure une pauvre famille... Là, vous demanderez M. Jean...
+S'il n'est pas là, vous garderez la lettre... Si M. Jean est là, il
+vous interrogera quand la lettre sera lue... Vous lui répondrez que ce
+billet vous a été remis dans la rue par deux jeunes filles bien jolies,
+portant des jupes de laine rayée et des petits bonnets ronds.
+
+Le commissionnaire leva son regard sur Robert.
+
+--Tout ça fait bien de l'ouvrage!... dit-il.
+
+Robert lui mit une pièce de cinq francs dans la main.
+
+--Trouvez de la besogne comme ça tous les jours, mon brave,
+répliqua-t-il, et vous pourrez mettre de côté pour vos vieux ans...
+Allez vite!... Il s'agit d'une bonne oeuvre, et vous savez que la
+charité se cache.
+
+L'Auvergnat n'en demandait pas si long; il empocha la pièce et partit
+comme un lièvre.
+
+Robert, au lieu de continuer sa route vers l'hôtel du nabab, descendit
+au hasard une des rues qui conduisent aux Champs-Élysées.
+
+Il voulait établir, en une heure de calme complet, le bilan de sa
+situation, et revenir auprès de ses acolytes avec un plan tout tracé.
+
+Il faisait froid. A cette heure matinale, les Champs-Élysées étaient
+déserts. L'Américain ne pouvait choisir un endroit plus propice à ses
+méditations.
+
+Aussi, s'en donnait-il à coeur joie, lorsqu'il rencontra, au
+milieu d'un massif solitaire, un sujet inattendu de distraction.
+
+C'était un pauvre diable, revêtu du costume des détenus militaires, qui
+dormait couché au pied d'un arbre, ou du moins qui semblait dormir,
+la tête penchée sur sa poitrine et les mains violettes de froid, dans
+l'herbe mouillée.
+
+L'Américain n'avait nulle envie de voir la figure de cet homme, et
+pourtant, par un mouvement machinal, il se pencha en passant près de
+lui.
+
+D'un seul coup d'oeil il le reconnut.
+
+--Vincent de Penhoël!... murmura-t-il avec étonnement.
+
+Puis un sourire vint errer sur sa lèvre.
+
+--C'est le cas ou jamais de renouveler connaissance!... se dit-il en
+prenant la main froide du jeune homme.
+
+Au premier attouchement, Vincent s'éveilla en sursaut et se releva d'un
+bond.
+
+Il y avait bien des nuits que le pauvre garçon n'avait fermé l'oeil.
+Au point du jour, après la course désespérée qu'il avait fournie, il
+s'était traîné jusque-là pour éviter les regards, et la fatigue l'avait
+vaincu.
+
+Son premier mouvement fut de fuir, car il gardait un souvenir vague des
+événements de la nuit, et il pensait qu'on venait l'arrêter.
+
+Mais ses jambes étaient transies par le froid, et c'est à peine s'il
+put reculer de quelques pas en chancelant.
+
+Robert s'avança vers lui en souriant avec bonhomie, et lui tendit la
+main.
+
+--Pardieu! M. de Penhoël, dit-il, je ne m'attendais guère à cette
+rencontre... Mais quel air effarouché vous avez là!... Vous ne me
+reconnaissez pas?
+
+--M. de Blois!... balbutia Vincent.
+
+Il ne se hâtait point d'accepter la main qu'on lui offrait; mais son
+regard n'exprimait pas non plus une répugnance bien décidée.
+
+Vincent ignorait, en effet, la part que cet homme avait prise à la
+ruine de Penhoël. Un soir, si le lecteur s'en souvient, le fils de
+l'oncle Jean avait traversé le passage de Port-Corbeau et gagné la loge
+de Benoît Haligan.
+
+Là on lui avait dit:
+
+--René de Penhoël, et Madame et ton père ont été chassés du manoir; tes
+soeurs sont mortes; Blanche a été enlevée.
+
+Et il était reparti comme un homme frappé de folie.
+
+Depuis lors il n'avait pas entendu prononcer une seule fois le nom de
+Penhoël.
+
+Il avait réfléchi bien souvent, tantôt révoquant en doute les paroles
+du vieux Benoît, tantôt se demandant qui avait consommé la ruine
+de Penhoël.
+
+La pensée de Robert de Blois lui venait alors à l'esprit, car il se
+souvenait d'avoir ressenti, dès l'abord, pour cet homme, une répugnance
+instinctive. Mais une autre image se présentait bien vite à son esprit,
+et laissait Robert au second rang.
+
+Le coupable devait être Pontalès, l'ennemi héréditaire, le vieux
+spoliateur de sa famille...
+
+Robert devina la pensée qui était dans l'esprit de Vincent.
+
+--Vous refusez de prendre ma main, M. de Penhoël?... dit-il en mettant
+de côté son sourire. Après si longtemps, vous rappelez-vous donc
+encore les petites discussions que nous avons pu avoir autrefois en
+Bretagne?... J'en serais fâché, monsieur, car j'ai gardé au fond du
+coeur une reconnaissance sincère à votre famille... S'il était permis
+de parler ainsi, je dirais même que je crois l'avoir prouvé jusqu'à un
+certain point... et en vous trouvant ici, dans une situation que je ne
+m'explique pas, j'avais l'espoir que vous me fourniriez l'occasion de
+vous rendre un service.
+
+Vincent baissa les yeux et garda le silence.
+
+--M. de Penhoël, reprit Robert, je n'ai point de comptes à vous
+demander... Vous m'avez vu autrefois dans un cas difficile et
+forcé d'accepter une hospitalité qui s'est prolongée, j'en suis
+sûr, trop longtemps à votre gré... Cette hospitalité, je l'ai payée
+depuis... et je voudrais vous convaincre que vous avez en moi un ami.
+
+Vincent releva la tête et le regarda en face.
+
+--Je sais une partie de ce qui est arrivé, dit-il, et j'ai vu Blanche
+de Penhoël en compagnie de cette femme que vous aviez amenée au manoir
+pour usurper la place de Madame...
+
+--Lola?... s'écria Robert en secouant la tête. Puisque vous me
+parlez ainsi, M. Vincent, il faut que vous ne sachiez, en effet,
+qu'une bien faible partie des tristes événements qui ont ruiné votre
+famille!... Lola que j'aimais tant!--car il faut l'avouer à ma honte,
+je l'aimais!--Lola s'est tournée contre nous... Elle est devenue la
+maîtresse du fils Pontalès...
+
+--Et le fils Pontalès n'avait-il pas porté ses regards sur ma cousine
+Blanche?... demanda Vincent en pâlissant.
+
+L'Américain prit un air étonné.
+
+--Ne savez-vous donc pas que c'est lui qui l'a enlevée?... murmura-t-il.
+
+--Mais alors..., commença Vincent dont les lèvres tremblaient de colère.
+
+--Que sais-je?... interrompit Robert en se rapprochant du jeune homme,
+qui ne s'éloigna point cette fois; l'affection aveugle le coeur,
+vous le savez bien... Tant que j'ai aimé cette Lola, je n'ai rien voulu
+voir... je n'ai rien vu... Mais, depuis qu'elle nous a trahis tous,
+mes yeux se sont ouverts... J'ai mesuré avec effroi, M. Vincent, la
+perversité de cette femme... Il faut bien le dire: tout en restant la
+maîtresse d'Alain de Pontalès, c'est elle qui l'a aidé à enlever votre
+cousine.
+
+Vincent écoutait d'un air sombre, les lèvres blêmes et les sourcils
+froncés.
+
+--Il y a deux mois, maintenant, reprit l'Américain comme en se laissant
+aller à ses souvenirs, que la catastrophe a eu lieu... Pontalès nous
+chassa tous du manoir, hôtes et maîtres... Votre oncle René n'avait
+plus rien... moi, au contraire, j'ai reçu, par la volonté de Dieu,
+quelques fonds de mon pays, et j'ai été bien heureux de rendre à mon
+pauvre ami une partie de ce qu'il avait fait pour moi... Grâce à mes
+petites ressources, René de Penhoël, sa noble femme et votre bon père,
+M. Vincent, évitent au moins la misère, en attendant des jours plus
+heureux.
+
+L'Américain prononça ces derniers mots avec un accent d'émotion
+véritable.
+
+Il passa son bras sous celui de Vincent, qui ne fit point de résistance.
+
+--Mais vous, reprit-il, parlez-moi de vous, je vous en prie,
+mon jeune ami. Pourquoi cet uniforme, qui n'est point celui de la
+marine?... Et comment vous trouvez-vous en ce lieu?...
+
+Au moment où Vincent allait répondre, ses yeux se portèrent par hasard
+vers la grande avenue de l'Étoile, où passait une escouade de soldats,
+suivis de loin par des sergents de ville.
+
+Il quitta précipitamment le bras de Robert pour se jeter derrière un
+arbre.
+
+L'Américain eut un beau mouvement. Affectant de se douter, pour la
+première fois, d'un fait que le costume de Vincent lui avait révélé dès
+le début de l'entrevue, il déboutonna son riche pardessus d'hiver, s'en
+dépouilla vivement, et le tendit au jeune homme.
+
+En de semblables instants, on ne fait pas de façons. Notre fugitif
+endossa l'ample redingote, sous laquelle se trouva masquée sa livrée de
+prisonnier.
+
+--Un pareil service fait oublier bien des choses... M. de Blois,
+dit-il, et je vous remercie de bon coeur.
+
+Ils se serrèrent la main avec une effusion mutuelle.
+
+Les soldats passèrent auprès d'eux, sans même les remarquer.
+
+--Il me reste à vous dire, poursuivit Robert, que votre famille et moi
+nous avons fait l'impossible pour retrouver votre cousine Blanche.
+
+--Je l'ai retrouvée, moi..., interrompit Vincent.
+
+--En vérité! dit joyeusement Robert.
+
+--Pour la reperdre, hélas! M. de Blois!...
+
+Vincent raconta en quelques mots son évasion du matin et le nouvel
+enlèvement commis sur la personne de Blanche.
+
+Tout en l'écoutant, l'Américain semblait réfléchir profondément.
+
+Il jouait au naturel le rôle d'un homme qui n'a nulle idée de la chose
+qu'on lui raconte.
+
+--Ce ne peut pourtant pas être Pontalès cette fois! murmura-t-il quand
+Vincent eut fini. Vous êtes bien sûr qu'il n'y avait point de femme
+dans la voiture?
+
+--Il y avait deux jeunes gens.
+
+--Deux jeunes gens..., répéta l'Américain; deux jeunes gens!... Et vous
+n'avez pas remarqué d'autre indice?
+
+Vincent chercha dans sa mémoire.
+
+--Attendez donc! s'écria-t-il, il y avait sur le siége de devant et sur
+celui de derrière deux grands nègres...
+
+--Oh!... fit Robert.
+
+Puis il ajouta en serrant la main du jeune homme:
+
+--Et quelle direction la voiture a-t-elle prise?
+
+--Je l'ai perdue de vue là-bas..., répliqua Vincent, qui montra du
+doigt l'angle de l'avenue Marigny.
+
+--C'est cela!... s'écria Robert.
+
+--Comment!... dit Vincent qui respirait à peine, vous sauriez...?
+
+--Il me semble que vous étiez fort sur l'escrime autrefois, M.
+Vincent?... dit Robert au lieu de répondre.
+
+--Ma captivité, répliqua le jeune homme, vient de ce que j'ai tué
+en duel, à Madère, un des bretteurs les plus redoutés de la marine
+française.
+
+--Tant mieux!... car la justice est lente! et quand il s'agit d'une
+jeune fille enlevée... Pontalès voulait du moins faire d'elle sa femme,
+tandis que cet homme...
+
+--Écoutez! dit Vincent dont le regard brûlait et qui parlait bref entre
+ses dents serrées, si vous me mettez en face de cet homme, je vous
+regarderai comme mon meilleur ami.
+
+Robert tira sa montre qui marquait onze heures.
+
+--Venez donc, M. Vincent!... s'écria-t-il, et que Dieu vous aide!
+
+
+
+
+XVIII
+
+RÊVE DE JEUNESSE.
+
+
+Il faisait nuit encore quand le nabab s'éveilla. L'habitude abrégeait
+pour lui les effets de l'opium.
+
+Il avait froid. Il se dressa lentement et jeta autour de lui son
+regard, appesanti par un reste de sommeil.
+
+Le boudoir était désert.
+
+On eût dit que Montalt cherchait à retrouver les illusions d'un rêve
+enfui.
+
+--Elles étaient là..., murmura-t-il; quand j'ai fermé les yeux,
+vaincu par l'opium, j'ai senti longtemps leurs mains dans mes mains...
+et à travers mes paupières closes, il me semblait encore que je les
+voyais sourire...
+
+Il passa le revers de sa main sur son front.
+
+--Sais-je ce que Dieu m'envoie?... reprit-il avec un accent de
+tristesse et de doute; depuis hier, les souvenirs se pressent dans
+ma mémoire... Le passé prend une forme et surgit devant mes yeux
+incrédules... Mon coeur dormait... Va-t-il s'éveiller pour de
+nouvelles tortures?
+
+Il se leva brusquement. Le froid, gagné durant le sommeil, glissa,
+rapide comme un éclair, le long de ses veines et le fit frissonner.
+
+--Je ne veux plus souffrir!... dit-il; je ne veux plus croire... Oh! le
+hasard aura beau m'apporter l'écho de mes espoirs passés; mon coeur
+est mort!...
+
+Il regarda encore tout autour de la chambre, et murmura comme malgré
+lui:
+
+--Mais où donc sont-elles? Ce ne peut être un songe, pourtant!...
+J'ai vu leurs longs cheveux sous la toile de leurs petits bonnets de
+Bretagne... J'ai entendu leurs voix douces, dont l'accent me faisait
+plus jeune de vingt années... Voici encore la harpe au milieu de la
+chambre... Où donc sont-elles?
+
+Il se tourna vers la porte ouverte de la pièce voisine et appela
+doucement:
+
+--Berthe!... Louise!
+
+C'étaient les noms que les jeunes filles s'étaient donnés.
+
+On ne répondit point.
+
+Le nabab attendit durant un instant; ses yeux, fixés sur la porte de la
+chambre aux costumes, où il s'attendait sans doute à voir paraître les
+figures souriantes des deux petites chanteuses, avaient une expression
+tendre et caressante.
+
+Personne ne parut sur le seuil.
+
+Montalt fit deux ou trois pas de ce côté, comme si une invisible main
+le poussait vers les jeunes filles. Puis il s'arrêta tout à coup au
+milieu du boudoir, et l'expression de sa figure changea.
+
+Un sourire amer vint à sa lèvre, tandis que son front se plissait.
+
+--Fou que je suis!... pensa-t-il tout haut; misérable fou! ce sont des
+femmes!... N'ai-je pas assez souffert?...
+
+Il se tourna d'un mouvement brusque vers l'autre porte, où les nègres
+veillaient d'ordinaire.
+
+--Séid!... appela-t-il.
+
+Point de réponse encore.
+
+Il fit un geste d'impatience et ouvrit la porte. Sa voix résonna dans
+le silence du corridor.
+
+--Séid!... Obbah!...
+
+Rien. C'était la première fois que les noirs restaient muets à son
+appel.
+
+Mais Berry Montalt était fait de telle sorte que les circonstances
+ordinaires de la vie ne le frappaient point. Au lieu de s'étonner ou
+de rechercher la cause de cet abandon inexplicable, il traversa le
+corridor et gagna sa chambre à coucher.
+
+Il se jeta tout habillé sur son lit, fuyant la fatigue inutile de ses
+réflexions, et implorant de nouveau le sommeil.
+
+Le sommeil ne voulait point venir. A de certains moments, il tombait
+dans une sorte d'assoupissement fiévreux et lourd; mais son agitation,
+luttant contre les derniers effets de l'opium, entourait son chevet
+de fantômes. Il revoyait des choses et des hommes, absents depuis les
+jours de sa jeunesse.
+
+Sa vie avait-elle été le rêve, et le rêve était-il la réalité?
+
+Chaque fois qu'il fermait les yeux, les figures amies d'autrefois
+accouraient lui sourire. Il revoyait le paysage agreste que son enfance
+avait aimé. Il s'égarait dans des sentiers connus et s'arrêtait à
+l'ombre du vieil arbre, dont l'écorce fidèle avait gardé un
+chiffre, gravé par sa propre main.
+
+C'étaient les eaux tranquilles d'un grand lac, au milieu duquel
+montaient et se balançaient de blanches vapeurs. Les saules pleuraient
+au bord de l'eau, qui entraînait leurs branches pliantes. Le soleil se
+couchait, tout pâle, derrière les hautes châtaigneraies.
+
+Et le long de ce sentier ombreux qui descendait la montagne, une jeune
+fille s'avançait à pas lents.
+
+Qu'elle était belle! et que de douce candeur couronnait son visage de
+vierge!
+
+Les derniers rayons du jour semblaient se jouer avec amour dans les
+ondes molles de ses blonds cheveux.
+
+Elle souriait seule avec elle-même; sa tête se penchait sur la
+marguerite des champs que sa main blanche et fine effeuillait avec
+lenteur.
+
+Montalt l'entendait. Elle demandait à la petite fleur, la jeune fille
+crédule: «M'aime-t-il un peu?... M'aime-t-il beaucoup?...»
+
+Et, suivant que la fleur répondait, le sourire de la jeune fille
+rayonnait ou ses beaux yeux se voilaient de larmes...
+
+Montalt se retournait sur sa couche qui le brûlait. Un nom venait
+mourir à sa lèvre...
+
+Puis quelque voix mystérieuse s'élevait parmi le silence et modulait
+simplement les notes d'un chant rustique, ce doux chant des
+_Belles-de-Nuit_ dont les jeunes filles avaient bercé naguère son
+premier sommeil.
+
+Montalt écoutait, malgré lui, cette mélodie où il y avait du bonheur et
+des larmes.
+
+Le soleil s'était caché derrière la châtaigneraie. La nuit tombait
+bleue, paisible, étoilée. La chanson des pâtres mourait dans le
+lointain. Où était la blonde jeune fille?
+
+Au sommet de la colline, il y avait un grand jardin, le jardin d'un
+noble château. La nuit était encore plus noire sous la tonnelle, où le
+chèvrefeuille et la clématite mariaient leurs feuillages protecteurs.
+C'est à peine si l'on apercevait une forme blanche sur le banc de gazon.
+
+La jeune fille dormait.
+
+Berry Montalt sentait sa respiration s'arrêter dans sa gorge, et, le
+long de ses tempes ardentes, de grosses gouttes de sueur coulaient de
+son front.
+
+La passion le plongea bientôt dans un rêve d'extase.
+
+Plus il faisait d'efforts pour revenir à la vie réelle, et plus de
+séduisantes images semblaient enchaîner sa volonté.
+
+Il se dressa sur son séant, pâle, haletant, épuisé de fatigue.
+
+Le jour entrait dans son alcôve à travers les draperies des rideaux.
+
+Il agita une sonnette, placée sur sa table de nuit. Les deux noirs
+parurent à la fois.
+
+Montalt se mit entre leurs mains, et subit sans mot dire les soins
+qu'ils lui donnaient chaque jour.
+
+Il ne leur demanda pas même compte de leur absence nocturne.
+
+Sa toilette achevée, il les renvoya d'un geste.
+
+On eût trouvé, sur la belle régularité de ses traits, la trace de
+ses fatigues récentes, car cette nuit avait été pour lui pleine de
+navrantes et terribles secousses; mais, à part la pâleur de son front
+et la ligne bleuâtre qui s'élargissait au-dessous de sa paupière, son
+visage sévère et froid ne montrait aucun signe d'émotion.
+
+Durant une grande demi-heure, il se promena de long en large dans la
+chambre; puis il ouvrit la fenêtre pour donner à sa poitrine oppressée
+et brûlante l'air frais des matinées d'automne.
+
+La fenêtre s'ouvrait sur le jardin. Le regard de Montalt tomba sur ce
+berceau où, la veille au soir, Robert lui avait raconté l'histoire de
+cette famille bretonne, ruinée et perdue par une lente trahison.
+
+Il se rejeta violemment en arrière et referma d'un geste brusque les
+battants de la croisée.
+
+Son front s'était chargé d'un nuage plus sombre.
+
+--Si je croyais...? murmura-t-il.
+
+Sa pensée ne s'acheva point, mais il joignit les mains et leva les yeux
+au ciel.
+
+Il traversa la chambre et alla tomber dans un fauteuil, derrière son
+lit, à côté du petit meuble renfermant la boîte de sandal au couvercle
+de diamants.
+
+Il introduisit la clef dans la serrure, et prit la boîte, qu'il tint,
+durant plusieurs minutes, dans sa main, comme s'il n'eût point osé
+l'ouvrir.
+
+En ce moment ses traits bouleversés peignaient des émotions contraires
+et indéfinissables.
+
+--Si je croyais?... répéta-t-il en pressant son front à deux mains.
+
+Il se leva et arpenta de nouveau la chambre, mais cette fois à grands
+pas et avec une agitation qu'il ne cherchait point à réprimer.
+
+Tout en marchant, il murmurait:
+
+--Il faut que je sache!... Peut-être ai-je à me repentir?... Si Dieu
+était bon!... et si mon coeur n'était pas mort.
+
+Il s'élança tout à coup vers son secrétaire et traça sur le papier
+quelques lignes rapides.
+
+C'était une lettre; sur l'enveloppe il écrivit:
+
+ _A M. le chevalier de las Matas,
+ hôtel des Quatre Parties du monde._
+
+--Faites porter cette lettre à son adresse, dit-il à Séid accouru au
+bruit de la sonnette; qu'on dise à M. le chevalier que je l'attendrai
+ici jusqu'à onze heures.
+
+Séid sortit. Le nabab resta les deux coudes appuyés sur la tablette de
+son secrétaire.
+
+--Il me faut cette lettre! murmura-t-il après un instant de silence.
+Si cet homme a dit vrai, il doit l'avoir conservée pour s'en servir à
+l'occasion... Il me la faut!... Dussé-je la payer au poids de l'or, je
+la veux!
+
+Il regarda la pendule qui marquait dix heures.
+
+Puis il reprit en se renversant sur le dos de son fauteuil:
+
+--Viendra-t-il?... Et cette lettre, d'ailleurs, existe-t-elle?... Tout
+cela n'est-il point mensonge?...
+
+Il se tut et demeura les yeux fixés sur la pendule, suivant la marche
+lente des aiguilles.
+
+Durant toute cette heure, il ne prononça plus une parole, et son
+visage, qui était redevenu immobile, ne trahissait point ce qui se
+passait au dedans de lui-même.
+
+Pourtant, un monde de pensées envahissait son esprit. Le repentir
+était au seuil de sa conscience; mais, d'un autre côté, une réaction
+lente et forte se faisait en lui contre les émotions subies depuis
+quelques heures.
+
+Il voulait se persuader qu'il avait honte et pitié de lui-même, et la
+servitude où il tenait sa conscience lui venant en aide, il prenait
+sincèrement pitié de sa faiblesse.
+
+Quand l'idée des deux jeunes filles, que le hasard avait jetées sur son
+chemin, venait à la traverse de sa méditation, il la repoussait avec
+impatience et colère.
+
+Plus d'une fois, il fut sur le point de sonner Séid pour demander de
+leurs nouvelles, mais il se retint toujours.
+
+Que lui importaient ces filles? Pourquoi prolonger la folle comédie de
+la veille?
+
+Il se parlait ainsi, cherchant des termes de mépris pour caractériser
+sa conduite; mais l'impression produite par les deux pauvres Bretonnes
+avait été trop vive et trop profonde pour qu'il pût la jeter, à
+volonté, hors de son coeur.
+
+Il avait beau chercher à se tromper lui-même: cette impression ne
+pouvait être l'effet du hasard. Elle avait ses racines dans le passé;
+elle était le contre-coup d'un de ces sentiments qui traversent la vie.
+Elle était un remords et un souvenir.
+
+Aussi, Montalt, au milieu du doute renaissant, voyait-il toujours ces
+deux visages qui lui souriaient et le rappelaient à la foi.
+
+Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se roidir, et sa colère s'en
+augmentait sourdement.
+
+Onze heures sonnèrent à la pendule. Montalt se leva et secoua
+brusquement la tête, comme un homme qui veut se débarrasser, une bonne
+fois, du fardeau importun de ses pensées.
+
+--Il ne viendra pas!... dit-il, tant mieux!... Je suis las de ces fades
+angoisses!... et je leur dis adieu pour toujours... Séid!
+
+Le noir parut.
+
+--Fais atteler, lui dit Montalt.
+
+Séid s'attendait peut-être à ce qu'on lui dirait du moins un mot de
+ces deux jeunes filles à qui, la veille, on accordait une attention
+si chère, et que l'on avait même instituées, pour ainsi dire, les
+maîtresses de la maison.
+
+Mais, en définitive, le noir était fait aux caprices inexplicables de
+Berry Montalt. D'ailleurs, s'il ne parlait point, il ne pensait guère
+et réalisait, dans toute sa perfection, l'idéal de l'obéissance passive.
+
+Montalt arracha un des plus gros diamants de la boîte de sandal et
+monta dans sa voiture en disant au cocher:
+
+--Au Cercle!
+
+
+
+
+XIX
+
+LE CALEPIN DE MONTALT.
+
+
+Le Cercle des Étrangers était situé rue Saint-Honoré, un peu au delà
+du Palais-Royal. C'était une maison de jeu, qui se donnait des airs de
+club, et qui empruntait un peu sa physionomie aux _Enfers_ de Londres.
+
+On jouait là des sommes énormes, à l'anglaise, avec l'habit noir, la
+cravate blanche et l'escarpin.
+
+Montalt y venait d'ordinaire pour tuer les heures de son oisiveté
+ennuyée. Il y avait des jours où le jeu le passionnait, et où il
+trouvait encore quelques émotions dans les bizarres péripéties qui se
+succèdent autour du tapis vert.
+
+Ce matin, il venait demander aux cartes, non point l'émotion, mais
+l'oubli et le sommeil du coeur. Il y avait des années que sa
+conscience n'avait parlé si haut, et ses souvenirs éveillés brusquement
+l'assiégeaient.
+
+Il était mécontent de lui-même; il se reprochait amèrement ce qu'il
+appelait sa faiblesse; il eût voulu faire retomber sur quelqu'un sa
+sourde colère.
+
+En un mot, il était dans cet état où les nerfs révoltés demandent
+un choc, et où les médecins vous ordonneraient volontiers une bonne
+querelle comme mesure hygiénique.
+
+A ce point de vue, la détestable humeur du nabab allait être servie à
+souhait, grâce aux bons soins de nos trois gentilshommes.
+
+Au moment où son équipage s'arrêtait en face du club, une autre voiture
+quittait la place et s'éloignait au grand trot.
+
+Une tête de femme s'était penchée à la portière et s'était retirée
+précipitamment à la vue de Montalt qui ne l'avait même pas remarquée.
+
+La dame regarda par l'autre portière et fit un signe de la main à un
+jeune homme qui se tenait debout sur la porte du Cercle.
+
+Celui-ci salua gracieusement, et l'équipage disparut.
+
+Montalt descendait sur le trottoir. Notre jeune homme,
+habillé dans le dernier goût, et pouvant être accusé même d'un peu
+d'exagération dans son élégance, braquait sans façon sur lui un
+magnifique binocle d'or.
+
+Le nabab, qui ne prenait point garde, se mit en devoir d'entrer.
+
+Notre jeune homme lui frappa sur l'épaule.
+
+--Un mot, milord!... dit-il.
+
+Le nabab s'arrêta.
+
+--C'est bien à lord Berry Montalt que j'ai l'honneur de parler?
+
+--Oui, répondit le nabab.
+
+--Moi, reprit le jeune homme, je suis le comte Alain de Pontalès.
+
+Montalt, qui n'avait pas même daigné lever les yeux sur lui
+jusqu'alors, tressaillit légèrement et le regarda.
+
+--Ah!... fit-il; et que me voulez-vous?
+
+--J'aurais une explication à vous demander, milord... Vous connaissez
+madame la marquise d'Urgel?
+
+--Je ne sais pas..., répondit Montalt.
+
+--Comment!... vous ne savez pas?... répéta le jeune Pontalès qui éleva
+la voix.
+
+--Non, monsieur... Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire?
+
+Le petit Pontalès sortait de l'équipage de Lola. Il avait la tête
+fraîchement montée. La froideur méprisante du nabab lui mit le
+rouge au front.
+
+--J'ai à vous dire, milord, reprit-il en donnant à sa voix des
+inflexions provoquantes, qu'il est indigne d'un gentleman d'éviter à
+l'aide d'une prétendue ignorance les suites d'une première lâcheté.
+Vous avez insulté une femme... une femme que j'aime, milord... et que
+je me fais gloire d'aimer.
+
+Montalt laissait tomber sur lui son regard froid et fixe: on eût dit
+qu'il cherchait un souvenir sur les traits du jeune homme.
+
+--Vous ressemblez à votre père, M. de Pontalès..., dit-il enfin. Je ne
+sais pas si j'ai insulté votre maîtresse... mais vous me déplaisez,
+monsieur!
+
+--Alors nous allons nous entendre.
+
+Montalt ouvrit les revers de sa redingote et prit son portefeuille.
+
+--Nous allons nous entendre, M. de Pontalès..., poursuivit-il; car
+je ne suis pas de ceux qui choisissent leurs adversaires... et il
+m'importe peu, je vous jure, quand mon humeur est de me battre, d'avoir
+affaire à un vrai gentilhomme ou à un fils de manant, affublé de la
+peau d'un comte!
+
+--Monsieur!... s'écria Pontalès qui pâlit et recula d'un pas.
+
+Le nabab avait ouvert son portefeuille et mouillé le bout de son crayon.
+
+--Il fait jour à six heures, dit-il; à six heures moins un quart, je
+serai demain au bois de Boulogne, porte d'Orléans... Votre arme?
+
+--L'épée.
+
+Le nabab écrivit sur son calepin:
+
+ «Six heures moins un quart, M. de Pontalès.»
+
+Puis il salua de la main et monta l'escalier du Cercle.
+
+Il n'y avait encore que très-peu d'habitués dans la salle du _trente et
+quarante_ où Montalt jouait d'ordinaire.
+
+C'était là qu'il se rencontrait presque tous les jours avec M. le
+chevalier de las Matas et ses deux compagnons.
+
+Son regard fit le tour de la chambre. C'était le chevalier qu'il
+cherchait. Mais il ne le vit point dans les groupes rares qui causaient
+avant de s'asseoir à la table de jeu.
+
+Robert n'était pourtant pas bien loin. Il se cachait derrière la porte
+entre-bâillée d'une salle voisine, et son doigt étendu désignait
+justement le nabab à Vincent de Penhoël, qui était debout auprès de lui.
+
+Vincent fit un geste de surprise.
+
+--Quoi!... murmura-t-il, en êtes-vous bien sûr?
+
+--Positivement sûr, répliqua Robert.
+
+Vincent courbait la tête et semblait indécis.
+
+Tout à coup il se redressa, et ses yeux brillèrent, au grand plaisir de
+l'Américain, qui vit l'affaire faite.
+
+--Oui... oui!... murmura-t-il en se parlant à lui-même, c'est vrai...
+les deux nègres!...
+
+Il se souvenait en ce moment d'avoir vu les deux noirs auprès du nabab,
+sur le bateau à vapeur.
+
+--Voulez-vous me prêter six louis? dit-il à Robert.
+
+Celui-ci s'empressa de fouiller dans sa poche.
+
+--Ne me nommez pas, surtout!... murmura-t-il tandis que Vincent de
+Penhoël entrait dans la salle du _trente et quarante_.
+
+Ce dernier franchit à pas lents l'espace qui le séparait du nabab.
+
+La figure de Montalt se dérida en l'apercevant.
+
+--Eh! mais... s'écria-t-il, je ne me trompe pas... voici notre jeune
+matelot breton.
+
+Il lui tendit la main cordialement.
+
+La main de Vincent de Penhoël resta immobile le long de son flanc. Il
+avait la tête haute et les yeux baissés.
+
+--Milord, dit-il, j'ai contracté deux dettes envers vous... La première
+consiste en de l'argent prêté... je l'acquitte... Voici vos six pièces
+d'or.
+
+Un domestique du Cercle passait, portant sur un plateau des paquets de
+cartes neuves.
+
+--Joseph!... dit le nabab.
+
+Le garçon s'avança.
+
+Montalt lui mit les six louis dans la main.
+
+--Voici pour boire un verre de vin à ma santé, mon brave..., dit-il.
+
+Puis il ajouta en se tournant vers Vincent:
+
+--Mon cher ami, nous sommes quittes, à ce que je vois.
+
+--Tout à l'heure!... répliqua Penhoël, car je vais vous payer aussi le
+second service que vous m'avez rendu.
+
+--Quel service?... demanda le nabab sans affectation aucune.
+
+--Vous m'avez sauvé la vie, milord.
+
+--C'est vrai!... dit Montalt, je l'avais oublié...
+
+--Moi, je m'en souviens... et au lieu de vous tuer, comme j'en aurais
+le droit, je vous offre une chance de salut.
+
+Montalt regarda le jeune homme avec surprise.
+
+Il n'y avait pas moyen de croire à une plaisanterie, car la
+physionomie de Vincent avait cette expression sombre et presque sauvage
+que nous lui avons vue au moment du suicide. Sur ses traits, amaigris
+par les souffrances, il y avait un courroux sourd et concentré; ses
+yeux menaçaient et sa voix avait peine à ne point éclater.
+
+C'était un enfant énergique et fier, dont la colère ne s'usait point en
+insultes vaines. Il avait le calme de la force.
+
+Le nabab ne comprenait rien à cette scène.
+
+--Ah çà! mon jeune ami, dit-il, avons-nous par hasard un grain de
+folie?... Je vous demande en grâce pourquoi vous voulez me tuer?
+
+--Pourquoi je veux vous tuer?... répliqua Vincent dont les sourcils se
+froncèrent; vous vous souvenez, milord, que je vous ai conté autrefois
+l'histoire d'une jeune fille qui s'était endormie, pure, sur un banc de
+gazon le soir d'une fête... et qui se réveilla...
+
+--Je me souviens, monsieur, interrompit précipitamment le nabab dont la
+joue se décolora tout à coup.
+
+--L'homme qui s'était glissé sous le berceau, reprit Vincent, n'avait
+qu'un but en ce monde et qu'un espoir... réparer sa faute à force de
+dévouement et d'amour...
+
+--Quand on a vingt ans..., murmura le nabab qui semblait faire sur
+lui-même un douloureux retour, c'est ainsi qu'est le coeur.
+
+--Après deux mois de recherches, reprit encore Vincent, deux mois
+de misère et de souffrances, le coupable avait enfin retrouvé sa
+victime... il allait tomber à ses genoux et lui donner sa vie tout
+entière... lorsqu'un misérable est venu enlever la jeune fille!...
+Savez-vous le nom de ce misérable, milord?...
+
+--Comment le saurais-je?... demanda Montalt.
+
+Vincent fit peser sur lui son regard dur et perçant.
+
+--Ne me mentez pas!... dit-il tandis que le nabab se redressait
+instinctivement devant cette insulte; c'est vous qui l'avez fait
+enlever, milord!... je le sais... j'en suis sûr!... Et voici comment
+je paye ma dette envers vous. Je vous dis: Rendez-moi ma fiancée...
+rendez-la-moi telle qu'elle est entrée dans votre hôtel... Je vous
+croirai, si vous m'affirmez sur l'honneur qu'il en est temps encore.
+
+Le nabab tombait de son haut, car il ignorait complétement l'expédition
+nocturne, faite, à l'aide de sa voiture et de ses nègres, par MM.
+Édouard et Léon de Saint-Remy.
+
+--Je vous tiens compte de vos bons sentiments à mon endroit, M.
+Vincent, dit-il sans éprouver encore d'autre sentiment que la
+surprise; mais il m'est absolument impossible d'en profiter... En
+conscience, mon jeune ami, je ne puis rendre ce que je n'ai pas pris.
+
+--Vous refusez?... murmura Vincent les dents serrées; prenez garde,
+milord!
+
+--Menacez... insultez..., répliqua Montalt; vous pourrez me mettre
+l'épée à la main, M. Vincent... mais vous ne pourrez pas me fâcher...
+J'ai l'intime conviction, voyez-vous, que vous êtes de bonne foi et que
+vous battez la campagne.
+
+Vincent garda un instant le silence.
+
+--Milord, reprit-il ensuite, je vous ai offert la vie... vous n'en avez
+pas voulu... C'est maintenant que nous sommes quittes... Que votre sang
+retombe sur vous-même!... Moi, je me fais justice de mes propres mains,
+parce que je suis un proscrit et que je ne puis demander protection aux
+lois de mon pays.
+
+Montalt tira de nouveau son portefeuille.
+
+--A quelle arme voulez-vous m'immoler, mon jeune ami?... demanda-t-il.
+
+--A l'épée..., répondit Vincent; et nous verrons si vous raillerez
+demain, milord!...
+
+--Demain..., répéta Montalt, j'ai un petit rendez-vous à six heures
+moins le quart... je serai par conséquent libre à six heures... Vous
+convient-il de venir me trouver à la porte d'Orléans, au bois de
+Boulogne?
+
+--Cela me convient.
+
+Montalt écrivit sur son carnet immédiatement au-dessous de la première
+mention:
+
+ «Six heures, M. Vincent.»
+
+Celui-ci tourna le dos et se retira, tandis que M. le chevalier de las
+Matas se frottait les mains, derrière la porte de la salle voisine.
+
+Le jeu s'installait, et le banquier mêlait les cartes du trente et
+quarante.
+
+Les amateurs prenaient déjà place autour de la table.
+
+Vers ce moment, il se passait une petite scène dans le vestibule du
+club.
+
+N'entrait pas qui voulait au Cercle des Étrangers; il fallait être
+présenté par un adepte.
+
+Étienne et Roger venaient d'être arrêtés dans l'antichambre par
+l'employé, chargé de reconnaître les arrivants; ils avaient insisté de
+leur mieux, mais la consigne était inflexible.
+
+Heureusement que depuis le matin, comme nous avons pu le voir, nos
+trois gentilshommes jouaient, autour de Berry Montalt, le rôle du
+hasard, et lui fournissaient des aventures.
+
+Comme Étienne et Roger se retiraient, de guerre lasse, ils
+rencontrèrent, à la porte extérieure, ce brave monsieur qui les
+avait accostés à la fête du nabab.
+
+Le noble baron Bibander parut enchanté de la rencontre et leur offrit
+une cordiale poignée de main.
+
+--Eh! eh! eh!... dit-il, on fient sé gonsoler tes bédits châcrins
+t'amour afec lé drente et garante... Eh! eh! eh!...
+
+C'était un coup de la Providence.
+
+--Monsieur, dit vivement Roger, on refuse de nous laisser entrer...
+Pouvez-vous nous aider à lever cet obstacle?
+
+--Gomment tonc... répliqua Bibandier; à merfeille! engenté de fus être
+acréable.
+
+Il s'avança d'un pas important et magistral vers le contrôleur des
+entrées; il lui dit quelques mots à l'oreille, et celui-ci salua.
+
+--Fenez... fenez, mes cheunes amis, reprit le baron Bibander;
+maindenant, fus êtes chez fus!
+
+La porte du Cercle s'ouvrit pour Étienne et Roger. Ils n'eurent pas
+même la peine de remercier leur introducteur, qui avait traversé la
+salle en trois enjambées, et rejoint M. le chevalier de las Matas, à
+son poste d'observation, dans la chambre voisine.
+
+--Bravo!... dit Robert; je lui ai déjà jeté deux bâtons dans les
+jambes!
+
+--Comment deux?...
+
+--D'abord le Pontalès... Ensuite cet étourneau de Vincent, qui est
+revenu de je ne sais où tout exprès pour nous prêter main-forte!...
+
+--Chut!... fit Bibandier, voilà le bal qui commence!
+
+Étienne et Roger venaient en effet d'aborder Montalt.
+
+Celui-ci était arrivé au paroxysme de sa mauvaise humeur. La première
+querelle qu'il avait rencontrée sur son chemin l'avait plutôt réjoui
+que contrarié. Ç'avait été une issue pour le fiel qu'il avait dans
+l'âme; mais la provocation de Vincent rétablissait l'équilibre, et
+ramenait ses idées sombres.
+
+Il avait gardé de cet enfant un souvenir ami, et pour prix du service
+rendu, Vincent revenait vers lui la main armée et la provocation à la
+bouche.
+
+Montalt ne fatiguait point son indolence à chercher longtemps la cause
+de ce revirement bizarre; mais il subissait l'impression triste, et son
+coeur lui pesait.
+
+Il était dans cette situation morale, lorsqu'il vit venir à lui Étienne
+et Roger.
+
+Le jeune peintre avait la figure pâle et le regard indécis; les yeux de
+Roger brillaient, au contraire, et le sang lui montait aux joues.
+
+Montalt ne se souvenait plus de ce que lui avait dit Séid au sujet des
+deux jeunes gens. Leur aspect lui causa seulement de la surprise, parce
+qu'il ne les avait jamais vus en ce lieu.
+
+--Par quel hasard...? commença-t-il.
+
+Étienne l'interrompit.
+
+--Nous voudrions vous parler en particulier, milord..., dit-il d'un ton
+froid et grave.
+
+Il avait salué le nabab. Roger, au contraire, restait droit et roide
+devant lui.
+
+Montalt les regarda tour à tour, et il eut un vague souvenir des
+paroles qui avaient glissé naguère sur son esprit.
+
+--Au fait, murmura-t-il, je n'ai pas rêvé cela... On m'a dit que vous
+vouliez me quitter.
+
+--Nous voulons faire davantage, milord, répliqua Roger qui élevait la
+voix malgré lui.
+
+--Silence!... dit Étienne. Tu m'as promis de me laisser parler.
+
+Le nabab, qui les regardait toujours, croisa ses bras sur sa poitrine.
+
+--Ah çà!... s'écria-t-il, est-ce que vous allez me prendre à partie,
+vous aussi?... Vous ai-je, par hasard, enlevé vos maîtresses?...
+
+--Milord!... milord!... interrompit Roger dont la colère faisait
+bouillir le sang, la moquerie est de trop, je vous jure... et notre
+vengeance n'a pas besoin d'aiguillon!
+
+Montalt ouvrit ses bras, et fit ce geste de l'homme qui tombe des nues.
+
+--Ma foi!... dit-il, je crois que c'est une gageure!... J'ai donc
+deviné juste, messieurs... Vous venez me chercher querelle?
+
+Roger ouvrit la bouche pour répondre. Étienne l'arrêta:
+
+--Milord, dit-il d'une voix lente et triste, nous vous aimions d'une
+affection pleine de reconnaissance et de respect... Vous-même, je crois
+que vous aviez pour nous de la tendresse... Les apparences trompent
+parfois...
+
+--Les apparences!... répéta Roger en haussant les épaules; quand on a
+vu, de ses yeux vu!...
+
+Étienne lui demanda le silence d'un geste.
+
+--Je voudrais tant m'être trompé!... reprit-il. Milord, il s'agit ici,
+non pas seulement de vous, mais de deux jeunes filles...
+
+--Deux..., interrompit Montalt en souriant, cela fait quatre.
+
+Un peu de sang monta aux joues pâles du jeune peintre.
+
+Il poursuivit pourtant avec le même calme:
+
+--Il s'agit du bonheur de ma vie... et du bonheur de Roger... Nous
+deux, milord, que vous avez traités en frères... en fils chéris... nous
+n'avions qu'un seul espoir et qu'un seul amour, vous le savez...
+
+--Mademoiselle Diane et mademoiselle Cyprienne..., grommela Montalt; je
+n'ai pas l'avantage de les connaître.
+
+--Vous ne les connaissez pas... vous?... s'écria Roger impétueusement;
+par le nom de Dieu, vous mentez, milord!
+
+Les sourcils de Montalt se froncèrent légèrement.
+
+--Il est clair comme le jour, murmura-t-il, que mes deux jeunes
+frères... mes fils chéris, pour parler comme M. Étienne... sont décidés
+à me couper la gorge... Je n'y puis absolument rien!
+
+Étienne fixait toujours sur lui son regard douloureux.
+
+--Je ne vous insulte pas, moi, milord..., poursuivit-il d'une voix que
+l'émotion faisait trembler... et je vous prie de pardonner à mon ami...
+Il est bien malheureux!... Si vous pouviez savoir tout ce que nous
+souffrons depuis hier!
+
+Montalt fit un geste d'impatience.
+
+Peut-être que, dès ce moment, la complète ignorance qu'il affectait de
+montrer n'était plus très-sincère.
+
+Peut-être que, malgré ces noms de Berthe et de Louise que les deux
+filles de l'oncle Jean avaient pris auprès de lui, soupçonnait-il déjà
+vaguement la vérité. Mais l'élément contrariant et fantasque de son
+caractère était vivement excité; il recevait depuis le matin piqûres
+sur piqûres, et il n'en fallait pas tant pour faire regimber son
+orgueil.
+
+Désormais, il n'y avait plus de côté par où le prendre. Il redevenait
+cet homme dur, intraitable, irascible, répondant aux prières parties du
+coeur par la raillerie froide, et s'obstinant, à plaisir, dans son
+rôle impitoyable.
+
+Roger supportait à grand'peine les ménagements pris par le jeune
+peintre; mais celui-ci retardait l'heure de la colère, non pas tant
+pour Montalt que pour Diane elle-même, qu'il eût fallu croire perdue.
+
+Il hésitait tant qu'il pouvait; il se forçait à douter; sa confiance
+était grande comme son amour.
+
+--Je vous en prie!... dit-il encore, ne faites attention qu'à notre
+souffrance, et répondez-nous... Dites-nous que nous nous sommes
+trompés... donnez nous une preuve, la moindre...
+
+Berry Montalt bâilla.
+
+La rage étouffait Roger.
+
+--Parfois..., poursuivit Étienne, fantaisie vous prend, nous le savons,
+de cacher votre bonté sous des apparences de rudesse affectée... Mais
+vous nous voyez devant vous, le coeur brisé... Ne jouez pas avec
+notre torture!
+
+Le nabab bâilla de nouveau.
+
+--Messieurs, dit-il suivant l'impulsion de sa nature qui, une fois
+lancée dans la voie mauvaise, exagérait le mal comme le bien, j'ai
+connu beaucoup de jeunes filles en ma vie, brunes, blondes et d'autres
+couleurs... J'ai tâché de me divertir du mieux que j'ai pu... et s'il
+fallait, pour châtiment de chaque bonne fortune, subir des sermons
+pareils, j'y renoncerais.
+
+--Alors, dit Étienne dont la tête calme et sévère se redressa, vous
+refusez toute explication, milord?
+
+--J'aime encore mieux me battre, monsieur!
+
+--Choisissez donc entre nous, dit Étienne d'une voix basse et sombre,
+et que ce soit un combat à mort!
+
+--Moi!... s'écria Roger, c'est moi que vous choisirez, car je vous dis
+que vous êtes un lâche et un infâme!... Je ne voulais pas croire le
+monde qui vous accusait de pousser vos débauches jusqu'aux excès les
+plus honteux... Mais maintenant, j'ai vu, Berry Montalt!... vous êtes
+un misérable sans coeur, ni honneur!... Et si je n'ai pas votre vie
+demain, c'est que vous me tuerez!
+
+Le nabab avait tiré de sa poche le fatal calepin.
+
+--Ni l'un, ni l'autre..., murmura-t-il en traçant quelques mots au
+crayon; je vous ferai la mauvaise plaisanterie de vous épargner, mes
+jeunes camarades.
+
+La rage étouffa la voix de Roger.
+
+--Eh bien!... dit Étienne, lequel choisissez-vous?
+
+--Tous les deux, mon jeune ami, savoir: M. Étienne Moreau à six heures
+et un quart... M. Roger de Launoy à six heures et demie... Je vous
+demande pardon de fixer l'heure moi-même... mais vous n'êtes pas venus
+les premiers.
+
+Étienne, depuis quelques secondes, tenait le bras de Roger pour
+l'empêcher de se ruer sur le nabab.
+
+Celui-ci salua et s'éloigna en disant:
+
+--Bois de Boulogne, porte d'Orléans... Messieurs, au plaisir de vous
+revoir!
+
+La scène s'était passée à l'une des extrémités de la salle. Montalt
+gagna la table de jeu et s'assit parmi les joueurs.
+
+Il plaça devant lui un paquet de billets de banque.
+
+Jamais peut-être on n'avait pu voir sa belle figure aussi indifférente
+et aussi froide.
+
+Étienne avait entraîné Roger hors du club.
+
+Il y avait un quart d'heure environ que le nabab était assis devant le
+tapis vert et perdait, suivant son habitude, avec un magnifique
+stoïcisme, lorsqu'on entendit une vague rumeur dans l'antichambre.
+
+Après quelques secondes de pourparlers assez bruyants, la porte
+s'ouvrit, et un personnage, comme on n'en avait peut-être jamais vu au
+Cercle des Étrangers, fit son entrée dans la salle.
+
+Les domestiques lui avaient refusé longtemps le passage, et pour qu'on
+l'introduisît enfin dans la noble assemblée, il n'avait fallu rien
+moins que le nom de Berry Montalt, prononcé avec autorité. Mais le
+nabab était une excellente pratique, et sa protection eût servi de
+passe-port à un mendiant.
+
+Il n'y avait point, du reste, au moins en apparence, une différence
+appréciable entre un mendiant et le personnage dont nous avons annoncé
+l'entrée.
+
+C'était un vieillard de grande taille, dont la tête courbée sur sa
+poitrine se couronnait de rares cheveux, blancs comme neige. Il portait
+des vêtements villageois de forme antique, usés jusqu'à la corde; sa
+chaussure consistait en de gros sabots, bourrés de paille.
+
+Le bruit inusité que produisait sa marche sur le parquet de la salle
+fit tourner la tête à tout le monde. Montalt seul ne daigna point
+prendre garde.
+
+Chacun se demandait ce que voulait dire cette mascarade.
+
+Nos trois gentilshommes, aux aguets derrière la porte de la chambre
+voisine où le jeu ne fonctionnait point encore, auraient seuls pu
+donner le mot de l'énigme.
+
+Le vieillard s'arrêta en face du tapis vert.
+
+Sa taille se redressa, et sa tête relevée montra la beauté vénérable et
+digne d'un noble visage de sexagénaire.
+
+--Quel est celui d'entre vous, dit-il d'une voix douce et ferme, qui se
+nomme Berry Montalt?
+
+--C'est moi, répliqua le nabab sans se retourner.
+
+--Alors, veuillez me suivre..., reprit le vieillard. J'ai à vous parler.
+
+Montalt ne bougea pas.
+
+--Mon digne monsieur, dit-il seulement, je crois que je sais votre
+histoire. Il s'agit d'une jeune fille enlevée...
+
+--Ma nièce..., interrompit le vieillard avec simplicité.
+
+Un sourire courut autour de la table.
+
+--Votre nièce, soit!... reprit le nabab, et vous venez me provoquer en
+duel...
+
+--C'est vrai... parce qu'on vous dit riche, au point de ne plus
+craindre les lois...
+
+Montalt avait ouvert son calepin sur la table.
+
+--Milord, lui cria de loin le prince slave Bottansko, est-ce que vous
+avez l'idée folle d'accepter le défi de ce pauvre diable?
+
+--Bois de Boulogne, porte d'Orléans..., prononça froidement Montalt au
+lieu de répondre.
+
+--Mais regardez-le donc! disait-on parmi les joueurs.
+
+--Quel nom inscrirai-je?... demanda Montalt, le crayon levé.
+
+--Jean de Penhoël..., répondit le vieillard.
+
+Montalt tressaillit et fit un mouvement comme pour se retourner. Mais
+il se ravisa.
+
+Une pâleur soudaine avait couvert sa joue; sa main trembla visiblement
+tandis qu'il écrivait sur son calepin à la cinquième place:
+
+ «Jean de Penhoël... Sept heures moins un quart.»
+
+ * * * * *
+
+Derrière la porte de la salle voisine, nos trois gentilshommes ne se
+possédaient pas de joie.
+
+--La farce est jouée!... dit Robert à ses deux acolytes; le vieux
+surtout a été sublime!... Désormais, en supposant même qu'il en
+réchappe... demain matin, nous aurons carte blanche, à dater de cinq
+heures... Du diable si notre partie n'est pas plus belle que jamais!...
+
+
+
+
+XX
+
+LA VENGEANCE DE PENHOËL.
+
+
+Le matin de ce jour, pour la première fois depuis deux mois, des
+regards étrangers avaient pu mesurer l'affreuse misère du grenier où se
+mouraient les anciens maîtres de Penhoël.
+
+Jusqu'alors, le secret de ce dénûment absolu et de cette mortelle
+détresse avait été surpris seulement par les deux filles de l'oncle
+Jean.
+
+Madame Cocarde, la principale locataire, qui montait parfois l'escalier
+roide avec sa robe de satin et son bonnet aux rubans couleur de feu,
+pour demander le pauvre loyer du taudis, avait connaissance
+officielle de cette lugubre agonie; mais la petite femme ne se mêlait
+point des affaires d'autrui. En descendant du grenier, où la faim
+torturait toute une famille, elle s'asseyait à sa table solitaire et
+mangeait avec cet appétit concentré des amoureuses en retraite.
+
+Madame Cocarde eût appris que ces malheureux locataires étaient
+décidément morts de faim, qu'elle n'en eût pas perdu la moindre bouchée.
+
+Il avait fallu que le hasard donnât l'éveil à un voisin charitable.
+
+Le matin même, on était monté dans le grenier de Penhoël, et tout
+d'abord, on avait transporté à l'hôpital le pauvre père Géraud, qui
+s'en allait lentement dans l'autre monde, sans autre maladie que
+l'épuisement et la famine.
+
+Car, depuis que sa faiblesse l'avait cloué sur le matelas, le vieil
+aubergiste refusait obstinément de manger, pour ne point diminuer la
+part de pain de la pauvre famille.
+
+En se retirant, le voisin, qui emmenait Géraud à l'hôpital, mit sur le
+coin du matelas un petit écu de trois livres.
+
+Il était pauvre aussi et ne pouvait faire davantage.
+
+Dès que le matelas fut vide, René de Penhoël se glissa sur ses mains
+et ses genoux dans la poussière, afin de prendre la place encore
+chaude du malade. Il trouva l'écu de trois livres et le glissa
+furtivement dans sa poche.
+
+Sa face hâve et comme pétrifiée eut un sourire idiot.
+
+Madame était toujours assise à la place où nous l'avons vue la veille.
+Ses deux mains se croisaient sur ses genoux. Elle s'appuyait à la
+muraille et demeurait immobile. Sa figure amaigrie était si pâle qu'on
+aurait pu croire que la vie l'avait abandonnée.
+
+L'oncle Jean était à genoux auprès d'elle et la contemplait en silence.
+
+On frappa à la porte du grenier. L'oncle en sabots pensa que c'était le
+voisin qui revenait.
+
+--Entrez..., dit-il.
+
+La porte s'ouvrit, et un homme, portant le costume de velours râpé des
+commissionnaires, entra.
+
+Il regarda tout autour de lui d'un air étonné.
+
+--C'est ici que demeure M. Jean de Penhoël?
+
+--Oui..., répliqua l'oncle; c'est moi qui suis Jean de Penhoël.
+
+--Alors, reprit l'Auvergnat, c'est à vous que je dois donner cette
+lettre.
+
+Puis il ajouta tout d'un trait, pour avoir le droit de s'échapper, car
+la vue de cette misère lui chargeait le coeur:
+
+--Il n'y a pas de réponse et la commission est payée... Salue bien,
+messieurs et madame!
+
+Il sortit brusquement; on l'entendit descendre l'escalier quatre à
+quatre.
+
+L'oncle avait entre les mains la lettre que Robert avait tracée à la
+hâte chez un écrivain public du faubourg Saint-Honoré.
+
+Cette lettre disait en substance:
+
+ «Vous avez du courage, vous aimez madame Marthe, et vous êtes
+ désormais le seul gardien de l'honneur de Penhoël.
+
+ «Blanche, votre nièce, est entre les mains d'un homme riche et
+ puissant... si puissant et si riche qu'on n'aurait point raison
+ de lui en s'adressant à la justice humaine.
+
+ «Vous avez été soldat, et vous êtes gentilhomme.
+
+ «Le personnage dont on vous parle est un Anglais du nom de Berry
+ Montalt; vous le rencontrerez au Cercle des Étrangers, rue
+ Saint-Honoré, nº...
+
+ «Pour être introduit au Cercle, le meilleur passe-port est le nom
+ de Berry Montalt lui-même.»
+
+Tandis qu'il lisait, Marthe avait relevé sur lui son regard.
+
+C'était quelque chose de si étrange qu'une lettre arrivant au
+milieu de cette misère abandonnée.
+
+L'oncle Jean lui baisa les deux mains.
+
+--Je vais sortir, ma fille..., dit-il, courage!... Dieu aura pitié de
+nous.
+
+Marthe secoua la tête et baissa les yeux. Elle n'interrogea point. Elle
+n'avait plus la force d'être curieuse.
+
+L'oncle prit son chapeau de paysan et s'éloigna.
+
+Marthe était seule avec le maître de Penhoël. Pareille circonstance ne
+s'était pas présentée une seule fois depuis leur départ du manoir; il
+y avait toujours eu entre eux soit l'oncle Jean, soit le pauvre père
+Géraud.
+
+Durant les deux mois qui venaient de s'écouler, personne n'avait jamais
+fait allusion à cette scène de violence sauvage qui avait eu lieu dans
+le grand salon de Penhoël au moment du départ.
+
+René semblait l'avoir oubliée, Marthe ne voulait point s'en souvenir.
+
+Quant à l'oncle Jean, il avait exercé longtemps sur Penhoël une
+surveillance active et cachée; mais, depuis quelques semaines, cette
+surveillance s'était peu à peu ralentie. Tout semblait mort chez René,
+jusqu'à la colère, et il suffisait de le voir de près pour acquérir la
+certitude qu'il était incapable de se relever désormais jusqu'à
+une pensée de vengeance.
+
+Sa nature morale et sa nature physique avaient fléchi pareillement.
+C'était un vieillard imbécile et faible; sa pensée dormait engourdie,
+comme le ressort de ses membres, autrefois si robustes.
+
+Il restait des journées entières, accroupi dans son coin, immobile
+et ne secouant son inerte apathie que pour porter à ses lèvres la
+bouteille fêlée, où l'oncle Jean mettait parfois quelques gouttes
+d'eau-de-vie.
+
+Quand il n'y avait plus rien dans la bouteille, il laissait retomber
+sa tête barbue sur sa poitrine, et restait plongé, depuis le matin
+jusqu'au soir, dans un pesant sommeil.
+
+Il ne bougeait pas; il ne parlait pas. Il recevait les soins de sa
+femme sans témoigner ni plaisir ni peine. Et quand son regard éteint
+tombait sur elle par hasard, on eût cherché en vain dans cette morne
+prunelle l'indice d'un sentiment quelconque: haine ou tendresse.
+
+L'oncle Jean se fiait à ces signes et ne craignait plus.
+
+Une fois qu'on avait allumé une chandelle dans le pauvre grenier, le
+père Géraud disait avoir vu, en s'éveillant au milieu de la nuit, René
+de Penhoël, dressé de son haut contre le mur, regarder sa femme
+avec des yeux flamboyants.
+
+Ses lèvres blêmes tremblaient en murmurant de menaçantes paroles, qui
+arrivaient, confuses, jusqu'à l'oreille du malade.
+
+Marthe dormait, couchée sur sa paille.
+
+Les doigts de René se crispaient convulsivement; on eût dit qu'il
+allait s'élancer sur elle et l'étouffer entre ses bras décharnés.
+
+Mais le vieux Géraud avait la fièvre qui amène les visions terribles et
+les mauvais rêves...
+
+Le lendemain René était toujours accroupi dans son coin et rien n'avait
+troublé le pauvre sommeil de Marthe.
+
+L'oncle Jean ne songeait plus à cette circonstance. L'idée ne lui vint
+même pas de craindre tandis qu'il fermait la porte du grenier sur René
+de Penhoël et sur sa femme.
+
+René était étendu sur le matelas, à la place du père Géraud, et faisait
+mine de dormir.
+
+Dès que le bruit des sabots de l'oncle Jean s'étouffa au bas de
+l'escalier, il rouvrit les yeux pour jeter autour de lui son regard
+indécis et lourd.
+
+Puis il se souleva lentement et s'assit sur le matelas.
+
+Il prit dans sa poche l'écu de trois livres; il le plaça dans le
+creux de sa main; il le tourna, le retourna, l'examina dans tous les
+sens.
+
+Un vague sourire venait à sa lèvre.
+
+Quand ses yeux quittèrent la pièce de monnaie, ce fut pour se tourner
+vers sa bouteille qu'il avait laissée à son ancienne place.
+
+Son sourire se renforça plus joyeux.
+
+Mais quand son oeil, en faisant de nouveau le tour du grenier, vint à
+tomber sur Marthe qui lui tournait le dos, il n'eut plus de sourire.
+
+Ses prunelles éteintes brûlèrent tout à coup; les rides de son front se
+creusèrent.
+
+Quiconque eût vu ce regard aurait frissonné à la pensée d'un crime.
+
+Le crime devait être hideux dans ce réduit tout nu, entre ces deux
+êtres affaiblis et brisés par la misère...
+
+Marthe ne savait pas. Elle songeait, comme toujours, au martyre présent
+et au bonheur passé. Trois noms étaient sur sa lèvre et au fond de son
+coeur.
+
+Diane, Cyprienne... Blanche! Blanche, surtout, qui vivait, Blanche,
+l'idole adorée à genoux, l'amour de ce coeur flétri, l'espoir de
+cette vie brisée!
+
+Les autres étaient mortes; elles avaient le bonheur aux pieds de Dieu.
+Mais Blanche qui souffrait, Blanche, la victime d'un piége mystérieux,
+inexplicable! Blanche, la pauvre vierge, qui allait être mère!
+
+Car Marthe avait compté les jours; la jeune fille devait s'étonner,
+épouvantée, aux tressaillements de ses flancs...
+
+Que faisait-elle? Qui la sauvait de ses terreurs? Dans quel sein
+cacherait-elle son front rougissant à l'heure fatale?
+
+Et l'enfant! le coeur de Marthe battait, soulevé par une émotion
+double: car il y avait un souvenir qui se mêlait à l'angoisse présente.
+
+Le malheur de la fille avait été le malheur de la mère, et il semblait
+que la colère de Dieu eût jeté deux fois cette calamité dans la maison
+de Penhoël, comme un funeste héritage.
+
+Un soir, la pauvre Marthe s'était enfuie de sa chambre, alors qu'elle
+était jeune fille. Son coeur était vierge comme celui de Blanche;
+mais son flanc douloureux lui criait: «Tu es mère!»
+
+En même temps, bien qu'il n'y eût rien dans ses souvenirs, une voix
+mystérieuse parlait au fond de son âme et lui disait le nom du père de
+son enfant... un homme qu'elle aimait d'une tendresse pure et dévouée,
+son premier, son seul amour, l'aîné de Penhoël qui l'avait abandonnée...
+
+Car il y avait déjà plusieurs mois que Louis avait quitté la Bretagne.
+
+Elle se voyait descendre la pente ombreuse qui menait des portes du
+manoir à la rivière d'Oust.
+
+Elle allait, affolée par la souffrance, épouvantée, découragée.
+
+Et la porte du pauvre Benoît Haligan, le passeur, s'ouvrait pour la
+recevoir. Là, sur un lit de paille, à la lueur tremblante d'une résine,
+Marthe mettait au monde deux enfants jumeaux... deux belles petites
+filles dont le premier sourire passait, en ce moment, devant ses yeux
+et la faisait pleurer.
+
+Pauvre Diane! pauvre Cyprienne! leur malheur avait précédé leur
+naissance!...
+
+Chez Benoît, le passeur, Marthe n'était point seule. Jean de Penhoël
+était auprès du lit avec sa femme. Ils n'abandonnèrent point la jeune
+accouchée, les amis dévoués.
+
+La femme de Jean de Penhoël emporta les deux enfants, et devint leur
+mère.
+
+Oh! que Blanche était bien plus malheureuse encore! Point d'amis auprès
+de son chevet! Il n'y avait autour d'elle que le mépris et l'insulte
+peut-être...
+
+Marthe songeait ainsi.
+
+René, pendant cela, semblait subir une transformation étrange.
+L'animation revenait à son visage inerte; ses yeux roulaient, vifs et
+hagards.
+
+Un éclair venait de traverser la nuit profonde de son intelligence, et
+pour un instant son idiotisme montait jusqu'à la folie.
+
+Il regardait toujours l'écu de trois livres. Ses lèvres remuaient,
+produisant un son vague et inarticulé. Son poing fermé menaçait Marthe
+par derrière, et sa bouche s'entr'ouvrait en un sauvage sourire.
+
+Il se leva tout chancelant; ses jambes n'étaient plus habituées à
+le porter; quiconque l'eût aperçu ainsi debout se fût effrayé de sa
+maigreur cadavéreuse. On voyait, en quelque sorte, ses os à travers les
+trous de ses haillons souillés.
+
+Il n'y avait plus rien en lui du maître de Penhoël, et ceux qui,
+autrefois, avaient bu le vin de sa table se seraient refusés à le
+reconnaître.
+
+Il se rendit d'abord auprès de la petite croisée à charnière qui
+s'ouvrait sur le toit, et l'examina soigneusement. Il hocha la tête
+d'un air satisfait.
+
+Puis il redescendit vers la cloison, derrière laquelle nous avons vu
+Diane épier, les larmes aux yeux, la misère de la pauvre famille.
+
+Il y avait à cette cloison une très-grande quantité de trous et de
+fentes. René les compta l'une après l'autre, sans omettre la plus
+petite fissure.
+
+Il paraissait se complaire à ce patient travail.
+
+Il était maintenant devant Marthe, qui pouvait suivre chacun de ses
+mouvements; mais la pauvre femme ne jetait sur lui qu'un regard
+machinal. Sa pensée allait ailleurs; elle ne savait pas pourquoi
+Penhoël comptait ainsi les fentes de la cloison; elle ne cherchait pas
+à savoir.
+
+René mit son doigt dans la dernière fissure et hocha la tête encore.
+Ses grands cheveux gris suivaient le mouvement de son front et
+tombaient en désordre sur sa joue hâve.
+
+Il les rejeta en arrière à deux mains; puis il fixa ses yeux assombris
+sur Marthe, qui ne le regardait plus.
+
+--Je suis le maître!... murmura-t-il avec emphase.
+
+Il prit sous son bras la bouteille fêlée, où il ne restait plus une
+seule goutte d'eau-de-vie, et se dirigea vers la porte avec le pas
+incertain d'un homme ivre.
+
+Marthe entendit la porte s'ouvrir, puis retomber.
+
+Elle était seule.
+
+Bien des fois, déjà, elle avait erré dans ce grand Paris, cherchant sa
+fille au hasard et toujours en vain; mais l'espoir est immortel dans
+le coeur des mères. Sa première pensée fut de fuir et d'aller
+encore si loin que ses pas pourraient la porter, de maison en maison,
+le long des rues inconnues, demander Blanche.
+
+Elle se leva; sa faiblesse, qui était grande, n'aurait pu l'arrêter;
+mais René avait fermé la porte en dehors.
+
+Marthe revint tristement à sa place et se laissa retomber sur sa paille.
+
+Elle ne devait pas attendre longtemps le retour de son mari. Au bout de
+quelques minutes, la porte s'ouvrit de nouveau et le maître de Penhoël
+rentra.
+
+Marthe put entendre sa respiration essoufflée et pénible.
+
+Il avait remonté à la hâte les six étages et revenait bien chargé,
+malgré sa faiblesse.
+
+L'écu de trois livres y avait passé tout entier. La bouteille fêlée
+était pleine d'eau-de-vie. Il apportait en outre un assez grand panier,
+plein de charbon, un cahier de papier et un pot plein de colle.
+
+Il s'assit sur le matelas pour reprendre haleine et pour boire une
+longue gorgée d'eau-de-vie. Son excitation, loin de se calmer, semblait
+augmenter de minute en minute.
+
+--Oui!... oui!... murmurait-il la tête haute et l'oeil brillant; je
+suis le maître!
+
+Quand il se fut reposé durant un instant, il déchira le papier
+par bandes et l'enduisit de colle, pour boucher, l'une après l'autre,
+toutes les fentes de la cloison.
+
+Cela dura longtemps, car les planches vermoulues se déjetaient de tous
+côtés.
+
+Marthe pensait que René en agissait ainsi pour éviter le froid des
+nuits d'hiver.
+
+Mais la première fois que son regard rencontra celui du maître de
+Penhoël, sa croyance changea. Sans savoir pourquoi encore, elle se
+sentit frissonner.
+
+René travaillait tant qu'il pouvait. Des gouttes de sueur glissaient
+sur sa tempe jaunie; il ne s'arrêtait que pour boire.
+
+Et à mesure qu'il buvait, un enthousiasme sauvage secouait la morne
+apathie de ses traits.
+
+Tout le cahier était employé, mais il n'y avait plus de trous à la
+cloison. Avant de sortir, René avait bien pris sa mesure.
+
+Il passa le revers de sa main sur son front humide, et regarda
+joyeusement son ouvrage terminé.
+
+--Celui qui vint, l'autre fois, se mettre entre nous deux...,
+grommela-t-il, n'est pas ici... Je suis le maître!
+
+Il prit dans un coin un gril rongé de rouille, oublié là, sans doute,
+par les anciens locataires du grenier, et disposa dessus, en
+pyramide, tout le contenu de son panier de charbon.
+
+Puis il battit le briquet et mit le feu au brasier.
+
+Marthe le regardait faire maintenant. Durant un instant, ses yeux tout
+grands ouverts peignirent l'épouvante. Elle comprenait.
+
+C'était la mort qui était là tout près d'elle.
+
+La pensée de l'Ange de Penhoël lui vint. Elle voulut se lever et se
+défendre, pour que sa fille, si elle vivait encore, ne fût point une
+orpheline.
+
+Mais, avant qu'elle eût quitté sa place, une autre idée vint à la
+traverse de sa terreur. Ses grands yeux bleus eurent un rayonnement
+doux.
+
+--Dieu me les rendra au ciel! pensa-t-elle; toutes trois!
+
+Elle croisa ses bras sur sa poitrine et s'adossa contre la muraille.
+
+Les vapeurs du charbon commençaient à emplir la chambre. René,
+agenouillé auprès du gril, soufflait de toute sa force. Le brasier
+s'allumait et mettait un sanglant reflet sur sa joue décharnée.
+
+Il riait. Il prononçait le nom de sa femme. Il prononçait avec plus de
+haine encore le nom de son frère.
+
+Et il répétait d'une voix sourde:
+
+--J'étais riche!... j'étais heureux!... j'aimais!... Qui m'a pris mon
+bonheur, mon amour et ma richesse?... Elle et lui!... Oh! cette fois,
+personne ne viendra... Je suis le maître!
+
+Sa tête tournait déjà. Le brasier ne formait plus qu'un seul monceau de
+feu. Il avala d'un trait le reste de sa bouteille d'eau-de-vie et se
+laissa choir, comme une masse, sur le matelas.
+
+Marthe avait les yeux fermés. Ses idées vacillaient et s'égaraient dans
+ce songe enchanté qui précède, dit-on, la mort par asphyxie.
+
+En ce moment, comme toujours, elle était avec ses filles, la pauvre
+mère!
+
+Mais, entre ses trois filles, il n'y avait plus de différence. Elle
+pouvait les aimer d'une tendresse égale et partager entre elles ses
+baisers heureux.
+
+Oh! les trois beaux anges, vêtus de longues robes blanches, et
+couronnés de fleurs!
+
+Dieu les lui amenait par la main, et les saints du paradis souriaient à
+son bonheur de mère.
+
+Un poids était sur sa poitrine haletante, mais elle ne le sentait
+point, tant elle avait de joie.
+
+Diane, Cyprienne, Blanche! pauvres enfants perdues et retrouvées, qui
+riaient et qui pleuraient sur son sein.
+
+Comme elles s'aimaient toutes trois, et comme elles l'aimaient!
+
+Et derrière leurs visages angéliques, à travers le voile diaphane qui
+couvre les visions, Marthe entrevoyait une autre figure: les traits
+mâles d'un homme qui semblait avoir honte et se cacher.
+
+Oh! Dieu pardonne à tous, et ce n'est pas au ciel qu'il faut garder
+souvenir du mal enduré sur la terre.
+
+Au ciel, tout amour est chaste, toute passion s'épure sous l'oeil de
+Dieu. Le sourire de Marthe appelait Louis de Penhoël...
+
+Le voile s'épaississait; la nuit se faisait; Marthe se sentait mourir.
+
+Tandis qu'elle essayait d'assembler les mots de sa suprême prière,
+sa léthargie reçut un choc soudain; un souffle d'air frais tomba sur
+sa bouche vivifiée; elle rouvrit les yeux... ou plutôt elle crut les
+rouvrir, et c'était sans doute une nouvelle phase de son dernier rêve,
+car ce qu'elle voyait maintenant était encore l'impossible.
+
+Ses deux filles mortes étaient auprès d'elle, Diane et Cyprienne, non
+plus en longues robes blanches, mais avec ce costume des vierges de
+Bretagne qu'elles portaient lorsqu'elles lui étaient apparues dans la
+loge de Benoît Haligan...
+
+--Pauvres belles-de-nuit!... pensait Marthe; aujourd'hui comme alors.
+
+Et ses yeux s'étaient refermés.
+
+L'air frais continuait, cependant, de tomber sur son front et sur sa
+bouche.
+
+Elle entendait autour d'elle un bruit de pas légers.
+
+Elle essaya encore de soulever ses paupières. Il y avait un nuage sur
+son regard.
+
+Elle put voir, néanmoins, durant une seconde, Diane et Cyprienne qui
+lui souriaient de loin.
+
+Puis la vision disparut, comme si les jeunes filles eussent percé la
+cloison.
+
+Le brasier était éteint; la fenêtre ouverte laissait passer à flots
+l'air libre. Comme elle baissait les yeux, Marthe vit briller quelque
+chose auprès d'elle dans la poussière.
+
+C'était une poignée de pièces d'or.
+
+
+
+
+XXI
+
+UN SAUVEUR.
+
+
+Diane et Cyprienne étaient rentrées à l'hôtel Montalt, vers le lever du
+jour, avec Blanche, qui ne les reconnaissait point sous leurs costumes
+d'hommes. Usant de l'autorité que le nabab leur avait conférée, elles
+avaient fait préparer une chambre pour la jeune fille, que sa faiblesse
+extrême empêchait de rester debout.
+
+Les deux noirs obéissaient à leurs ordres comme à ceux de Montalt
+lui-même.
+
+Dès que Blanche fut couchée dans son lit, Diane et Cyprienne songèrent
+au pauvre grenier de la rue de l'Abbaye.
+
+Il leur restait un devoir à remplir.
+
+Elles revinrent au boudoir, que le nabab avait quitté déjà, et
+rentrèrent dans la chambre aux costumes. Pantalons et redingotes
+tombèrent en un tour de main, pour faire place à leurs habits de
+paysannes bretonnes.
+
+Cette seconde toilette fut bien moins longue que la première.
+
+La glace, où elles se voyaient tout à l'heure, espiègles et mutines,
+sous leurs costumes de jeunes gens, leur renvoya bientôt deux charmants
+visages de vierges, souriants et doux.
+
+Elles quittèrent de nouveau l'hôtel, mais, cette fois, avec leurs jupes
+courtes et leurs petits bonnets ronds de Bretagne.
+
+Elles firent à pied la route qu'elles venaient de parcourir au galop
+des beaux chevaux de Montalt.
+
+Il y avait à peine douze heures qu'elles avaient quitté leur pauvre
+chambrette, sous les auspices de l'excellente madame Cocarde. Mais que
+d'événements les séparaient déjà de la soirée précédente!
+
+La sentinelle de la prison militaire, qui les vit arriver en se tenant
+par la main et frapper doucement à la porte de leur demeure, n'eut
+garde de les reconnaître pour ces deux brillants petits seigneurs qui
+avaient troublé sa faction deux heures auparavant et carillonné
+comme deux diables à la porte de madame la marquise.
+
+Elles montèrent tout droit à ce grenier inhabité qui était séparé par
+une cloison du misérable asile de Penhoël.
+
+Le jour était clair déjà, et pourtant, à travers les fentes de la
+cloison, Cyprienne et Diane ne purent rien distinguer, parce que la
+lumière arrivait bien tard dans le grenier de la famille, éclairé
+seulement par une étroite croisée à charnière, dont le carreau unique
+était tout noirci de poussière.
+
+Ils dorment encore..., murmura Diane; ne les réveillons pas.
+
+Et Cyprienne ajouta:
+
+--Descendons à notre chambre... nous remonterons dans quelques minutes.
+
+Quand elles rentrèrent dans la petite mansarde aux murailles grises et
+nues, où elles avaient tant pleuré, les pauvres enfants, leur coeur
+bondit de joie.
+
+Les jours de misère étaient passés; ceux qu'elles aimaient tant
+allaient enfin être heureux.
+
+Ce plaisir qu'on éprouve, au moment du bonheur, à revoir les lieux où
+l'on a souffert, elles le ressentaient dans toute sa plénitude.
+
+Et que leurs souvenirs de la veille leur apparaissaient lointains
+déjà! Elles doutaient presque d'avoir été si malheureuses.
+
+Chacun des objets restés dans la chambrette était salué par elles comme
+un ami cher. La harpe, le petit lit et l'image sainte de la Vierge, qui
+avait gardé si longtemps leur sommeil...
+
+--Te souviens-tu, ma soeur? disait Cyprienne. Nous étions là toutes
+deux à genoux, quand madame Cocarde est venue nous chercher hier.
+
+--Hier!... répéta Diane toute pensive; était-ce bien hier?...
+
+Cyprienne se mit à sourire.
+
+--Oh! oui..., dit-elle, c'était bien hier que j'avais grand'faim, mon
+Dieu!... Et toi... tu ne te plaignais pas... Jamais je ne t'ai entendue
+te plaindre... mais je suis bien sûre que tu souffrais aussi!
+
+--Je souffrais pour toi..., murmura Diane, et pour Madame... Oh! cela
+me brisait le coeur de penser que nous ne pouvions rien pour la
+secourir!
+
+Cyprienne sauta de joie.
+
+--Madame!... s'écria-t-elle, notre chère Madame! Que Dieu est bon et
+que nous sommes heureuses!... Ma soeur, c'est nous qui l'aurons
+sauvée!... C'est nous qui lui rendrons son Ange bien-aimé!
+
+Diane se laissa glisser sur ses genoux devant l'image de la Vierge.
+
+--Nous la verrons encore sourire comme autrefois..., murmura-t-elle;
+oh! sainte Mère de Dieu, soyez bénie!... car nous l'aimons comme si
+nous étions ses filles... et son bonheur nous est plus cher que notre
+bonheur!
+
+Cyprienne s'était mise à genoux auprès de sa soeur. Elles prièrent
+toutes deux.
+
+Puis toutes deux se jetèrent sur le lit, car elles étaient bien
+lasses, et leurs jolies têtes, rapprochées, s'appuyèrent ensemble sur
+l'oreiller.
+
+Elles ne voulaient point dormir; mais, tandis qu'elles s'entretenaient,
+mariant leurs sourires heureux, le sommeil les surprit et ferma leurs
+paupières.
+
+Une heure se passa, puis deux heures. Quand Diane s'éveilla enfin en
+sursaut, le soleil de midi, glissant à travers les carreaux de la
+lucarne, tombait d'aplomb sur son visage.
+
+Elle se jeta hors du lit en poussant un cri de surprise. A son tour,
+Cyprienne s'éveilla.
+
+--Comment!... dit-elle en se frottant les yeux, nous avons dormi!...
+
+--Et pendant cela, peut-être qu'ils souffrent là-haut!... ajouta Diane.
+Viens vite, ma soeur!
+
+Elles s'élancèrent dans l'escalier.
+
+Mais, en arrivant devant la cloison, leurs regards furent arrêtés par
+un obstacle imprévu. On avait bouché récemment tous les trous qui
+existaient entre les planches. Elles ne pouvaient rien voir.
+
+Aucun bruit ne se faisait dans la chambre voisine.
+
+--Comment faire?... murmura Diane.
+
+Le doigt de Cyprienne s'était introduit déjà dans l'une des fentes afin
+d'éprouver l'obstacle. Elle sentit l'humidité du papier qui n'avait pas
+eu le temps de sécher encore.
+
+Son doigt appuya un peu davantage, et le papier, déchiré, céda.
+
+Elle mit son oeil à l'ouverture. L'air vicié, qui passa immédiatement
+par le trou, la prit à la gorge et la fit reculer.
+
+--Qu'est-ce cela?... murmura-t-elle, car elle n'avait rien vu.
+
+A son tour, Diane regarda.
+
+Elle vit le maître de Penhoël étendu les bras en croix sur le matelas.
+Elle vit Madame, affaissée contre la muraille et plus pâle qu'une
+morte. Au milieu de la chambre, elle vit le brasier qui brûlait encore.
+
+Elle devina tout.
+
+--Oh! ma soeur!... ma soeur! s'écria-t-elle épouvantée: ils ont
+voulu se tuer! Fasse le ciel qu'il ne soit pas trop tard pour leur
+porter secours!
+
+Ses mains qui tremblaient ébranlèrent par la base l'une des planches
+de la cloison. Heureusement que les planches ne tenaient guère. Les
+efforts réunis des deux jeunes filles parvinrent à en soulever une qui
+resta, néanmoins, fixée par le haut.
+
+Elles passèrent, et quand elles furent passées, la planche, retombant
+par son propre poids, referma l'ouverture.
+
+Ce n'était point un rêve que Marthe de Penhoël avait fait. Elle
+avait revu Diane et Cyprienne. Et ce n'étaient point de pauvres
+belles-de-nuit, échappées un instant du cercueil.
+
+L'air frais qui tombait maintenant sur son visage, et rendait le
+souffle à sa poitrine oppressée, venait de la fenêtre, ouverte par
+leurs mains.
+
+Cet or qui brillait aux pieds de Marthe était un don des deux jeunes
+filles.
+
+Elles étaient ici, comme toujours, la douce providence de Penhoël.
+
+Si elles avaient disparu, ce n'était pas pour longtemps, sans doute. Il
+n'y avait rien dans le pauvre grenier, pas même une goutte d'eau.
+
+Elles étaient allées chercher du secours.
+
+Le regard troublé de Marthe les vit disparaître et tâcha en vain de
+trouver l'issue qui leur avait donné passage. La planche était
+retombée comme la première fois et laissait la cloison intacte, en
+apparence. Marthe se persuadait de plus en plus qu'elle avait été le
+jouet d'une vision.
+
+Mais d'autres yeux, plus clairvoyants que les siens, étaient ouverts
+sur cette scène et ne pouvaient prendre le change.
+
+M. Robert de Blois ne croyait point aux choses surnaturelles.
+
+En quittant le Cercle des Étrangers, après l'excellente comédie au
+moyen de laquelle il avait dirigé cinq bonnes épées contre la poitrine
+de Montalt, l'Américain avait pris une voiture et s'était dirigé vers
+la rue Sainte-Marguerite.
+
+C'était une démarche pénible qu'il allait entreprendre, car, bien qu'il
+fût, dès longtemps, débarrassé de tous préjugés importuns, l'Américain
+éprouvait une certaine répugnance à se retrouver en face de ses
+victimes.
+
+Penhoël lui avait sauvé la vie. Il avait mangé le pain de Penhoël, et
+habité son toit. Et, pour prix du bienfait, il avait rendu, lui, la
+trahison la plus noire.
+
+En ses heures de gaieté, ce n'était point ainsi que M. le chevalier
+de las Matas traitait la question avec ses dignes amis le comte de
+Manteïra et le baron Bibander. Il trouvait même, parfois, le courage de
+faire des gorges chaudes sur la chute de Penhoël, ce brave homme!
+comme il l'appelait.
+
+Mais, à cette heure où il s'agissait d'affronter la vue de ce
+malheureux, ruiné, dégradé, moralement assassiné, M. le chevalier de
+las Matas se sentait comme un petit remords.
+
+Si encore la détresse de Penhoël lui avait profité dans une bonne et
+large mesure...
+
+Mais non! c'était ce vieux coquin de Pontalès qui avait emmagasiné la
+récolte coupée par autrui!
+
+En somme, il n'y avait pas à reculer. Les délicates répugnances étaient
+d'autant moins de saison que cette entrevue avec l'ancien maître de
+Penhoël pourrait fournir les moyens de faire rendre gorge à cet odieux
+Pontalès.
+
+Et Robert tressaillit d'aise rien qu'à cette pensée.
+
+Cela lui redonnait un peu de coeur. Que diable! il y allait de
+l'intérêt de Penhoël lui-même, car on ne comptait point lui demander
+gratuitement sa signature, à ce pauvre garçon.
+
+Fi donc!...
+
+On était tout prêt à débourser quelques bons billets de mille francs
+s'il le fallait.
+
+Et quelle fête! un billet de mille francs chez Penhoël!
+
+Tout en montant l'escalier sale et désemparé, Robert arrivait à se
+persuader qu'il jouait, à son tour, le rôle de sauveur.
+
+Pourtant, lorsqu'il fut parvenu sur le palier poudreux qui précédait le
+grenier, ses hésitations le reprirent. Il mit son oeil à la serrure,
+pour éviter du moins toute surprise.
+
+Il aperçut justement Cyprienne et Diane faisant irruption par la
+cloison disjointe, et ouvrant précipitamment la fenêtre.
+
+Lui aussi devina tout.
+
+Mais ce qui le préoccupa principalement, ce fut l'apparition des deux
+jeunes filles.
+
+Décidément, il n'y avait donc pas moyen de faire un pas sans se heurter
+contre elles au beau milieu de la route!
+
+Sans le hasard diabolique qui les amenait là, Robert allait entrer le
+premier. On lui volait son rôle de providence!
+
+Ces réflexions chagrines et sa mauvaise humeur ne l'empêchaient pas de
+tenir son oeil collé à la serrure; il vit parfaitement la poignée
+d'or rouler dans la poussière.
+
+--Cela sent son nabab!... pensa-t-il en fronçant le sourcil; les
+petites sont décidément à l'hôtel... Si elles y sont, la paix n'est
+plus possible... et j'ai bien fait d'entamer la guerre!... Ah! coquin
+de Bibandier!... si tu avais fait ta besogne!
+
+Un instant, il eut l'idée de redescendre l'escalier quatre à quatre
+et d'aller prévenir Lola qui demeurait à deux pas, afin qu'elle fît
+suivre les deux jeunes filles à leur sortie; mais, au moment où il
+allait quitter son poste, Cyprienne et Diane soulevèrent la planche et
+disparurent de l'autre côté de la cloison.
+
+Les idées de l'Américain changèrent. Un plan surgit tout à coup de son
+cerveau.
+
+Il était sûr que pas une parole n'avait été prononcée depuis qu'il
+avait l'oeil à la serrure. Puisqu'on lui cédait la place, c'était le
+moment d'agir et de se hâter.
+
+La clef était toujours en dehors de la porte, où René l'avait laissée.
+L'Américain entra sans bruit.
+
+Il passa franc devant René, qui n'avait point encore repris
+connaissance, et ne s'arrêta qu'auprès de Madame.
+
+Il fit tinter légèrement l'or déposé sur le carreau.
+
+Marthe rouvrit à demi les yeux, et les referma aussitôt avec un
+mouvement de frayeur.
+
+--Madame..., dit Robert doucement, écoutez-moi au nom de Dieu, et
+revenez à vous!... Voilà déjà longtemps que je suis ici à tâcher de
+vous secourir... Par pitié, ne repoussez point mon aide, et voyez en
+moi un ami!
+
+Marthe demeurait affaissée sur elle-même. Elle se redressa au choc
+d'une pensée soudaine.
+
+--Ma fille!... monsieur, dit-elle, qu'avez-vous fait de ma fille?...
+
+--M. Jean de Penhoël n'a-t-il pas reçu ma lettre? demanda l'Américain.
+
+--Je ne sais pas, répliqua Marthe qui joignit les mains; je vous en
+prie, dites-moi ce qu'est devenue ma fille?
+
+--Je n'ai pas osé signer la lettre, reprit Robert au lieu de répondre,
+de peur que M. Jean n'eût pas confiance... C'est un grand malheur,
+madame, que d'avoir donné aux gens qu'on respecte et qu'on aime le
+droit de douter...
+
+--Oh! monsieur!... monsieur! interrompit Marthe, vous ne voulez pas me
+parler de ma fille!
+
+--J'en parlais dans la lettre, madame... Écoutez! Ce n'est pas ici le
+lieu de nous expliquer... Les anciens maîtres de Penhoël ne peuvent
+rester un instant de plus dans cette misérable retraite... Je suis venu
+vous chercher.
+
+--Nous chercher?... répéta Marthe qui détourna les yeux; vous, monsieur?
+
+Robert prit un air de contrition résignée. Cela ne l'empêcha point
+de jeter un furtif regard vers la cloison; il sentait que l'entrevue
+s'engageait mal. La discussion n'était pas de saison: il fallait agir,
+car son instinct lui disait que l'absence des deux jeunes filles
+ne serait pas de longue durée.
+
+--J'ai mérité cela!... murmura-t-il en baissant la tête; je sais bien
+que vous devez me haïr, madame... Et pourtant, s'il est vrai que toute
+faute s'expie, j'espère obtenir un jour votre pardon... Dussé-je ne
+jamais l'obtenir, ajouta-t-il en feignant une émotion plus grande, je
+me féliciterais encore d'avoir payé aujourd'hui une partie de ma dette
+en sauvant votre vie.
+
+--C'est donc vous?... dit Marthe faiblement.
+
+L'Américain regarda tout autour de la chambre comme si cette question
+l'eût étonné bien fort.
+
+--Et qui donc serait-ce?... demanda-t-il.
+
+--Je ne sais..., murmura Madame qui parlait surtout pour elle-même;
+j'avais cru... ma pauvre tête est si faible!... Cependant, je suis bien
+sûre d'avoir vu de l'or.
+
+--J'aurais voulu vous l'apporter plus tôt..., répliqua Robert, mais
+j'ai été bien pauvre aussi, moi, madame!... Quand on vous chassa
+indignement de Penhoël, pensez-vous donc que j'y sois resté après vous?
+
+La porte qui restait ouverte établissait avec la fenêtre un courant
+d'air vif. Le poids qui était sur la poitrine de Marthe s'allégeait,
+et sa présence d'esprit revenait. Le maître de Penhoël lui-même
+recouvrait lentement la vie; il s'agitait par intervalles sur son
+matelas, et c'était maintenant le sommeil de l'ivresse qui l'empêchait
+d'ouvrir les yeux.
+
+Marthe regarda Robert en face.
+
+--Il ne nous reste rien, monsieur, dit-elle; je ne sais pas quel
+intérêt vous avez encore à nous tromper.
+
+--Oh!... fit l'Américain en levant les yeux au ciel, n'ai-je donc pas
+été assez cruellement puni, mon Dieu?... Madame, je ne cherche pas à
+pallier ma faute... je me suis laissé autrefois séduire par les belles
+paroles du marquis de Pontalès... Je me suis ligué avec lui contre
+Penhoël... J'ai été dur envers vous, madame... J'ai abusé du secret
+que le hasard avait mis entre mes mains... mais, sur ma conscience, je
+vous le jure, tout cela n'avait qu'un but... je voulais vous forcer
+à me donner votre fille que j'aimais... Je me disais: La fortune que
+j'emprunte, je la rendrai en épousant Blanche... Mon amour était si
+grand, madame, qu'il excusait tout à mes yeux... Je restais aveuglé,
+ne voyant que Blanche au monde, et ne m'apercevant pas que Pontalès
+faisait de moi l'instrument d'une trahison infâme!...
+
+Il s'arrêta, comme si l'émotion qui l'oppressait l'eût empêché de
+poursuivre. Marthe l'écoutait, incrédule encore, mais attentive
+déjà. Ce long malheur qui pesait sur elle n'avait pu laisser intacte
+l'énergie de son intelligence.
+
+--Le jour fatal arriva, reprit Robert; j'enlevai votre fille, dont le
+jeune Pontalès voulait faire sa maîtresse... votre fille, ajouta-t-il
+plus bas, tandis que Marthe cachait son front entre ses mains, qui
+était déjà ma femme devant Dieu... Le soir même de votre départ, je fus
+chassé, à mon tour, de Penhoël... A Paris, où je vins tout de suite, je
+vous cherchai longtemps... Dans votre misère, madame, n'avez-vous pas
+reçu parfois de mystérieux secours?
+
+Robert disait cela au hasard.
+
+--Quoi!... s'écria Madame vivement, ce pain qui soutenait notre vie...?
+
+--J'étais trop pauvre pour faire davantage, reprit l'Américain
+hypocritement. Ce n'est que d'aujourd'hui que la fortune semble vouloir
+me sourire... Ce matin, j'ai reçu une somme considérable qui m'a
+rendu bien heureux, car j'ai pensé à vous, madame... et à Blanche...,
+ajouta-t-il en détournant les yeux; avec de l'argent, on est bien fort,
+et nous pourrons sans doute la retrouver.
+
+--La retrouver?... s'écria Marthe en se levant à demi.
+
+--Ma lettre disait tout cela!... répondit Robert; c'est un affreux
+malheur, madame!
+
+--Mais vous ne me dites pas ce qui est arrivé..., interrompit Marthe;
+vous ne me dites rien.
+
+L'Américain mit un genou en terre.
+
+--J'étais venu vers vous, madame, murmura-t-il les mains jointes, pour
+implorer mon pardon et pour vous dire: Nous la retrouverons ensemble!
+
+Marthe se leva, chancelante.
+
+En ce moment René de Penhoël, éveillé par le courant d'air qui passait
+sur son corps, s'agitait et tâchait de se mettre debout.
+
+L'Américain jeta encore un regard vers la cloison. Il lui semblait
+entendre un bruit derrière les planches.
+
+Désormais une seconde de retard pouvait tout perdre. Il se pencha
+vivement vers Marthe.
+
+--Je sais où elle est..., murmura-t-il; voulez-vous venir la chercher
+avec moi?
+
+Marthe fit d'elle-même un pas vers la porte.
+
+Il n'y avait pas d'explication possible avec le maître de Penhoël.
+Robert le prit tout bonnement par le bras et l'entraîna de force vers
+l'escalier.
+
+Ils sortirent tous les trois. Madame marchait devant; elle eût voulu
+courir.
+
+Robert ferma la porte en dehors, et fit monter les anciens maîtres
+de Penhoël dans la voiture qui l'attendait devant la maison.
+
+Quand Cyprienne et Diane revinrent, essoufflées, par l'escalier de leur
+chambre, elles trouvèrent le grenier désert...
+
+
+
+
+XXII
+
+L'HÉRITAGE.
+
+
+Le soir de ce même jour, si utilement employé par nos trois
+gentilshommes, il y eut un petit festin à l'hôtel des Quatre Parties du
+monde.
+
+La journée avait mal commencé. On s'était éveillé dans la tristesse.
+La rencontre des deux filles de l'oncle Jean, que l'on croyait mortes,
+leur présence chez le nabab, les révélations imprudentes faites à ce
+dernier par Robert, enfin l'enlèvement de l'Ange...
+
+C'était une série de coups terribles et qu'il semblait bien difficile
+de parer.
+
+Mais la chance avait tourné, ou plutôt, car il faut rendre justice à
+chacun, l'habileté des joueurs avait rétabli la partie.
+
+Nos trois gentilshommes, que nous avons vus le matin la tête basse et
+la contenance découragée, trinquaient maintenant d'un air tout à fait
+vainqueur.
+
+Lola elle-même était d'une gaieté folle.
+
+Chacun avait son triomphe à constater.
+
+Le noble baron Bibander rappelait avec une certaine complaisance qu'il
+avait fait monter, la veille, Étienne et Roger sur le cavalier, et
+qu'il leur avait montré, à travers une fenêtre ouverte, ce joli groupe:
+le nabab endormi entre les deux jeunes filles.
+
+--Il fallait voir, ajoutait-il en riant, comme les petits rageaient de
+bon coeur!...
+
+Il rappelait en outre qu'il s'était tenu en observation aux abords du
+club, et que l'admission d'Étienne et de Roger avait eu lieu grâce à
+son illustre patronage.
+
+Et il concluait en disant:
+
+--Si les deux petits ne le tuent pas demain, ce coquin de nabab, c'est
+qu'il aura la vie dure!...
+
+Lola se vantait d'avoir monté la tête du jeune Pontalès, qui avait
+passé la journée entière à la salle d'armes pour se faire la main avant
+le duel.
+
+Là ne se bornait pas son travail de la journée.
+
+Sur l'ordre de Robert, elle s'était rendue à l'hôtel Montalt, où elle
+avait eu quelques minutes de conférence avec une des femmes de Mirze,
+nommée Nawn.
+
+Cette femme était d'origine malaise, et soutenait la détestable
+réputation de sa race.
+
+Lola gardait une rancune profonde et toute fraîche aux deux filles
+de l'oncle Jean. Elle avait donné de l'or à Nawn, la Malaise, et
+celle-ci lui avait promis de se trouver à la nuit tombante dans l'allée
+Gabrielle, afin de recevoir un nouveau présent, et d'apprendre ce que
+l'on attendait d'elle pour prix de l'argent donné.
+
+Il s'agissait de se défaire, une bonne fois pour toutes, de Diane et de
+Cyprienne.
+
+Malgré sa rancune, Lola, dont la nature n'était point d'être cruelle,
+aurait hésité peut-être à dicter les conditions du marché.
+
+Aussi ne s'en était-on point fié à elle. C'était M. le comte de
+Manteïra en personne qui était allé au rendez-vous.
+
+Nawn était bien capable de comprendre à demi-mot ce qu'on exigeait
+d'elle: les femmes de son pays sont, au dire des voyageurs, les
+premières empoisonneuses du monde entier.
+
+Elles empoisonnent pour un collier de verroterie, pour une image
+enluminée, comme leurs maris poignardent pour un flacon de vin.
+
+Ceci est une chose bien connue, et la réputation de la race malaise
+n'est plus à faire.
+
+Nawn emporta l'argent, et promit que le lendemain matin les deux jeunes
+filles dormiraient pour ne plus s'éveiller.
+
+Elle eut même la discrétion de ne point s'informer du motif qui
+poussait Blaise à user de ses talents.
+
+Un signal fut convenu. Nawn promit que quand sa besogne serait faite,
+elle allumerait deux lumières sur la dernière fenêtre de l'aile gauche
+de l'hôtel, qui donnait justement sur ces ruelles désertes, où nous
+avons vu la voiture de madame Cocarde s'engager le jour de la fête.
+
+Il y aurait du monde dans ces ruelles, vers la fin de la nuit, pour
+attendre le signal, et Nawn recevrait, le lendemain, le complément de
+la récompense.
+
+C'était assurément une affaire toute simple, et traitée de bonne
+foi des deux côtés. Il ne s'agissait plus là, comme le fit observer
+Blaise en buvant un verre de xérès, d'une poule mouillée du genre de
+Bibandier, et madame Nawn avait toute l'encolure d'une femme en
+état de tenir sa parole.
+
+Quant au signal, ce n'était pas seulement Blaise qui devait
+l'apercevoir, et nos trois gentilshommes n'avaient pas même besoin de
+se déranger pour aller l'attendre: leurs affaires les appelaient tous
+trois de ce côté, avant le lever du jour.
+
+Car, comme on peut le penser, en combinant cette quintuple provocation
+adressée au nabab, Robert avait voulu se ménager d'autres chances que
+celle du duel lui-même, et nos trois gentilshommes avaient dessein de
+dormir assez peu cette nuit-là.
+
+Quand chacun eut exalté ses propres mérites, l'Américain prit la parole.
+
+--Moi, dit-il, je ne parle même pas du petit Vincent et de l'oncle
+Jean, que j'ai jetés comme des bâtons dans les jambes de Montalt.
+
+--Il était pourtant bien beau, l'oncle Jean!... interrompit Bibandier,
+avec ses gros sabots pleins de paille et sa veste de futaine!... Quand
+je pense que j'ai été plus mal habillé que ça, autrefois.
+
+--Misères!... reprit l'Américain; je ne dis pas non plus que j'ai eu le
+premier l'idée d'entrer en relations d'affaires avec madame Nawn... Il
+faut bien laisser quelque chose à ce bon gros garçon de Blaise, qui ne
+fait oeuvre de ses dix doigts, pour continuer son rôle de domestique
+de bonne maison... Quant à l'expédition de demain matin, elle est
+encore dans les futurs contingents, et il faut attendre pour en juger
+les résultats... Mais ce dont je me vante, mes excellents amis, c'est
+d'avoir fait une bonne action qui réjouit ma conscience.
+
+Il se renversa sur le dos de son fauteuil et prit un accent théâtral:
+
+--Il y avait un pauvre ménage, réduit au dernier degré de la misère...
+et nous avions bien contribué un peu à cette misère-là, tous tant
+que nous sommes... Ce que j'ai fait aujourd'hui doit calmer à jamais
+tous nos remords. Je suis arrivé au moment où le mari avait allumé un
+réchaud au milieu de la pauvre retraite; je suis entré comme un bon
+ange, j'ai rendu le souffle à leurs poitrines étouffées. Je les ai pris
+chacun sous un bras, tout déguenillés qu'ils étaient, et je les ai fait
+monter dans ma propre voiture.
+
+--Ah! dit Bibandier sans rire; saint Vincent de Paul n'est pas
+grand'chose auprès de toi, M. Robert!
+
+--Je les ai conduits auprès d'ici, reprit ce dernier, dans un hôtel
+décent... Je leur ai fait donner un bon repas et des lits tout
+frais... Ils sont comme des poissons dans l'eau.
+
+--Comment t'ont-ils suivi? demanda Blaise.
+
+--J'ai dit à Penhoël, répondit l'Américain, que je lui donnerais de
+l'eau-de-vie tant qu'il voudrait... et une revanche générale pour
+toutes les parties d'écarté qu'il a perdues contre nous en Bretagne.
+
+--Et Madame? demanda encore Blaise.
+
+--Je lui ai parlé de sa fille...
+
+--Pauvre femme!... murmura Lola qui baissa les yeux dans un mouvement
+de pitié involontaire.
+
+--On a bien raison de dire, reprit Robert, que toute bonne action a sa
+récompense... car, maintenant, nous avons sous la main le véritable
+maître de Penhoël, mes enfants... Et gare à ce vieil aigrefin de
+Pontalès!
+
+--Il ne nous manque plus qu'une bagatelle..., dit Bibandier; cinq cent
+mille francs.
+
+--Bah!... fit Blaise; demain matin, nous serons tous trois
+millionnaires.
+
+--Et si nous manquons le coche?...
+
+--Eh bien! s'écria Robert, dans ce cas-là même nous pourrions encore
+utiliser Penhoël... car je ne vous ai pas tout dit, mes enfants!...
+Cette prétendue école que j'ai faite hier en racontant au nabab une
+histoire un peu trop vraie, n'est pas si sotte que vous voudriez
+bien le croire... Vous savez bien cette lettre que j'ai reçue de
+l'hôtel Montalt, avant de partir ce matin?
+
+--Oui..., répliquèrent à la fois Blaise et Bibandier; tu sais ce que
+veut le nabab?
+
+--Je le sais.
+
+--Tu l'as donc vu?
+
+--Du tout... mais, en rentrant ici, j'ai trouvé deux autres lettres du
+même Berry Montalt... Dans la première, il ne disait rien du tout, vous
+savez... Dans la seconde, il s'expliquait un peu... Dans la troisième,
+il dit la chose tout au long, comme un brave homme.
+
+--Et que dit-il?
+
+L'Américain se mit à sourire et joua du cure-dent.
+
+--C'est une drôle d'histoire!... répliqua-t-il enfin; ça ne se comprend
+guère... Je ne sais que penser; mais, au demeurant, ce Montalt est
+comme tous les enrichis qui reviennent des antipodes... c'est l'homme
+des fantaisies absurdes et inexplicables!
+
+--Mais encore...
+
+--Eh bien, voici ce que c'est! Il paraîtrait qu'hier j'ai été
+très-éloquent... surtout en rendant compte de certaine missive adressée
+par madame Marthe à Louis de Penhoël, il y a bien longtemps...
+Ce chiffon de papier-là nous a déjà été d'une certaine utilité dans
+l'affaire de Bretagne... Et maintenant, voilà Montalt qui veut me
+l'acheter un prix fou!
+
+--L'acheter?... dit Blaise: pour quoi faire?
+
+--Est-ce que je sais?... J'ai vu à Londres un Anglais qui paya, devant
+moi, deux mille guinées trois lignes de l'écriture d'une voleuse,
+pendue à Tyburn... Montalt est Anglais, après tout!...
+
+Il prononça ces mots comme s'il avait été préoccupé, malgré lui, d'une
+arrière-pensée.
+
+--Mais cette lettre, dit Bibandier, l'as-tu? L'Américain tira son
+portefeuille de sa poche.
+
+--Je l'ai, répliqua-t-il, et je serais porté à croire qu'elle vaut
+en effet un bon prix, car c'est pour l'avoir que ce pauvre diable de
+Penhoël m'avait permis d'enlever sa fille... Ce soir-là, il arriva bien
+des événements... Penhoël, en partant, oublia la lettre dans le salon,
+et je la repris.
+
+--Eh bien!... dit Blaise, pourquoi hésites-tu?... Vends-la!
+
+Malgré lui, Robert était tout pensif.
+
+--Sans doute..., répliqua-t-il; sans doute!... En fait de folies, le
+nabab ne compte pas... et je suis bien sûr qu'on en aurait ce qu'on
+voudrait... mais il faut attendre... Une arme vaut mieux parfois
+que de l'argent... et demain, comme tu dis, ami Blaise, nous serons
+peut-être millionnaires.
+
+ * * * * *
+
+La soirée s'avançait déjà lorsque Berry Montalt revint à son hôtel. Il
+avait passé toute la journée dehors, et c'était du Cercle qu'il avait
+écrit ses deux dernières lettres à M. le chevalier de las Matas.
+
+La première chose dont il s'informa en descendant de voiture fut de
+savoir si le chevalier était venu ou s'il avait écrit. A ces deux
+questions, le concierge de l'hôtel répondit négativement. On n'avait
+point eu de lettres, et la seule visite reçue dans la journée était
+celle de madame la marquise d'Urgel, qui avait demandé Mirze.
+
+Le nabab gagna ses appartements d'un air triste et préoccupé. Il
+s'assit, en rentrant, devant son secrétaire, et trempa sa plume dans
+l'encre.
+
+--Jean de Penhoël!... murmura-t-il; une jeune fille enlevée!... Tout
+cela est étrange... J'aurais dû lui parler peut-être...
+
+Il déposa sa plume et appuya la tête contre sa main.
+
+--Ces choses m'entourent et me pressent!... poursuivit-il. Le doigt de
+Dieu est-il là?... Ou n'est-ce qu'un jeu du hasard moqueur?...
+J'ai beau me révolter et dire: Que m'importe?... Toutes mes blessures
+saignent... et je n'ai plus qu'une seule pensée...
+
+Il resta un instant immobile; puis sa plume, reprise avec emportement,
+courut en grinçant sur le papier.
+
+Une lettre fut écrite en un clin d'oeil, mais plus vite encore
+déchirée.
+
+--Ce n'est pas le moyen de savoir!... murmura-t-il; j'ai montré trop
+clairement à cet homme quelle était mon envie... Désormais, c'est un
+marché qu'il faut lui proposer.
+
+Il écrivit encore:
+
+ «Si la lettre dont M. le chevalier de las Matas m'a parlé hier
+ est remise à l'hôtel Montalt avant minuit, je tiendrai une somme
+ de cinquante mille francs à la disposition de M. le chevalier.»
+
+Il signa.
+
+Comme il était en train de plier sa lettre, il se ravisa tout à coup et
+la rouvrit pour mettre cent mille francs à la place de cinquante mille.
+
+Et sa plume resta suspendue, pendant plus d'une minute, au-dessus du
+papier, parce qu'il se demandait s'il devait doubler encore la somme
+promise.
+
+Il sonna Séid et lui remit la lettre dans son enveloppe.
+
+--La réponse à ce message devra m'être rapportée sur l'heure, dit-il.
+
+Séid s'inclina comme d'habitude en signe d'obéissance.
+
+Au moment où il sortait, Montalt le rappela.
+
+--Ces deux jeunes filles..., demanda-t-il en hésitant, sont-elles
+revenues à l'hôtel?
+
+--Oui, répondit Séid.
+
+--Y a-t-il longtemps?
+
+--Oui.
+
+--Faites-les venir ici.
+
+Séid se retira.
+
+L'instant d'après, Diane et Cyprienne entraient dans la chambre du
+nabab.
+
+Malgré la nature romanesque et aventureuse de leur caractère, malgré
+l'ignorance complète où elles étaient des choses du monde, les deux
+jeunes filles ne pouvaient s'empêcher de regarder comme un rêve le
+souvenir de cette unique et bizarre entrevue qu'elles avaient eue avec
+le nabab.
+
+Elles avaient passé toute l'après-midi à l'hôtel, veillant auprès
+de Blanche, qui était plongée, depuis le matin, dans un état
+d'affaissement léthargique.
+
+La pauvre enfant avait éprouvé cette nuit un choc terrible: cet
+enlèvement mystérieux l'avait brisée. Depuis son entrée à l'hôtel
+Montalt, ses paupières ne s'étaient point rouvertes. Son souffle était
+faible; on l'aurait crue morte si quelque plainte rare n'était tombée
+parfois de ses lèvres décolorées.
+
+Nawn, la servante de Mirze, était venue, de son plein gré, offrir son
+aide aux deux jeunes filles.
+
+Cette Nawn faisait une garde-malade attentive et souverainement
+adroite. C'était un secours précieux que Diane et Cyprienne acceptaient
+avec reconnaissance.
+
+Tout en veillant au chevet de Blanche, les deux jeunes filles
+songeaient, et, bien qu'elles ne pussent se communiquer leurs pensées
+de peur d'éveiller la pauvre malade, leurs pensées étaient les mêmes.
+
+Elles se demandaient comment Madame et René de Penhoël avaient pu fuir
+dans l'état où ils étaient; elles les avaient laissés mourants tous les
+deux! Pourquoi quitter leur retraite justement à cette heure?
+
+Où étaient-ils allés?
+
+A ces questions nulle réponse n'était possible. Cyprienne et Diane
+entrevoyaient un mystère, sans pouvoir même essayer de l'éclaircir.
+
+--Demain, se disaient-elles, nous retournerons...
+
+Et leur esprit, abandonnant cette énigme insoluble, revenait à d'autres
+idées. Diane songeait à Étienne, Cyprienne à Roger.
+
+Qu'avaient-ils dû penser la veille? Ils aimaient encore; ils n'avaient
+pas oublié. Oh! on les aimait aussi...
+
+Diane se réjouissait d'avoir retrouvé le coeur d'Étienne tout entier
+à elle; Cyprienne pardonnait à Roger son inconstance folle, pour les
+bonnes larmes qu'elle avait vues dans ses yeux.
+
+Elle l'aimait comme il était.
+
+Un regard échangé disait aux deux soeurs ce qu'elles avaient dans
+l'âme; c'était une conversation muette, et parfois toutes deux se
+prenaient à sourire en rougissant, comme si elles eussent mis leur
+coeur de vierge à nu dans des paroles trop hardies.
+
+Puis elles faisaient un détour encore dans les sentiers perdus de la
+rêverie. On ne peut pas toujours parler d'amour, même avec son âme, et
+il y avait un sujet de réflexion qui revenait frapper incessamment au
+seuil de leur pensée.
+
+Cet homme, qui était maintenant leur hôte, et qui leur avait dit d'une
+voix si douce, avec un sourire si bon: «Je suis votre père;» cet homme
+dont l'aspect seul avait clos, comme par enchantement, leurs jours
+de misère, ce bon génie de leurs anciens rêves! il était là,
+toujours, devant leurs yeux...
+
+Elles le voyaient avec sa noble beauté, avec ce charme fier qui
+rayonnait de son sourire.
+
+Ses moindres paroles restaient gravées tout au fond de leurs coeurs.
+
+Il avait commencé par être bien cruel pour devenir ensuite si
+généreux!...
+
+Diane et Cyprienne ne trouvaient personne à qui le comparer, même de
+loin: les hommes qu'elles avaient vus jusqu'alors n'étaient point faits
+ainsi.
+
+Elles ne le connaissaient pas, mais elles le devinaient plus
+complétement peut-être que ceux-là mêmes qui vivaient avec lui depuis
+des années.
+
+Leur bonheur était de penser qu'il leur serait donné peut-être de
+mettre un baume sur les blessures envenimées de ce grand coeur.
+
+Depuis le matin, il ne leur avait pas donné signe de vie, mais elles
+n'avaient point d'inquiétude encore, parce que toute la maison était à
+leurs ordres. Séid avait parlé; chacun, dans l'hôtel, leur obéissait
+comme au nabab lui-même.
+
+Elles attendaient; quelque chose leur disait que Montalt ne les avait
+point oubliées. Et il n'y avait point d'impatience dans leur attente,
+parce qu'un secret sentiment de crainte se mêlait à leur affection
+reconnaissante.
+
+Les heures de l'absence avaient encore grandi le nabab à leurs yeux;
+elles tremblaient presque à l'idée de le revoir.
+
+Mais il n'y avait pas là l'ombre d'une pensée de défiance. Depuis douze
+heures qu'elles avaient amené l'Ange dans la maison du nabab, l'idée ne
+leur était pas venue qu'il pût y avoir danger ou seulement inconvenance.
+
+L'ordre de Montalt les trouva préparées. Elles laissèrent Nawn auprès
+de Blanche, et s'éloignèrent en se tenant par la main.
+
+Ce fut ainsi qu'elles entrèrent dans la chambre de Montalt.
+
+Elles demeurèrent auprès du seuil, les yeux baissés, le front
+rougissant et le sourire aux lèvres.
+
+Montalt était toujours assis auprès de son bureau.
+
+Il les regarda un instant en silence et avec admiration comme s'il se
+fut étonné de les retrouver si jolies.
+
+--Approchez..., dit-il enfin.
+
+Diane et Cyprienne s'avancèrent. Mais l'entrevue était loin de se
+renouer à ce point de familiarité intime où le sommeil de Montalt
+l'avait interrompu, la nuit précédente, et la gentille joue de
+Cyprienne serait devenue bien plus vermeille encore si quelqu'un lui
+eût rappelé qu'elle avait osé mettre un baiser sur le front de cet
+homme.
+
+Montalt avait l'air grave, presque sévère.
+
+--Bonsoir, Berthe..., dit-il en prenant les mains des deux soeurs;
+bonsoir, Louise... Il y a bien longtemps que je ne vous ai vues...
+Avez-vous pensé à moi, aujourd'hui?
+
+--Oh! oui, milord!... répliqua Cyprienne.
+
+--Grâce à vous, ajouta Diane, nous avons porté secours à ceux que nous
+aimons.
+
+Montalt les regardait en face tour à tour.
+
+--Et vous n'avez point eu regret de m'avoir menti?... murmura-t-il.
+
+--Menti?... balbutièrent les deux jeunes filles en échangeant un regard
+furtif.
+
+Le nabab souriait tristement.
+
+--Laquelle de vous s'appelle Diane?... demanda-t-il; et laquelle a nom
+Cyprienne?...
+
+Les deux soeurs étaient devenues toutes pâles.
+
+--Oh! monsieur!... monsieur!... s'écria Diane, je vous en prie,
+pardonnez-nous!... Le désespoir nous a poussées à venir... et quelque
+chose nous disait que nous bravions, en venant, les blâmes du monde...
+Nous avons menti, c'est vrai... mais c'est que nous songions à notre
+vieux père.
+
+--C'est vous qui êtes Diane, n'est-ce pas?... dit le nabab; et c'est
+vous qui aimez Étienne?
+
+--Étienne?... répéta encore la jeune fille.
+
+Il lui semblait qu'un pouvoir surnaturel pouvait seul lire ainsi au
+fond de son coeur.
+
+--Et vous, Cyprienne, reprit le nabab, vous aimez Roger de Launoy?...
+Que Dieu vous donne du bonheur, mes pauvres enfants!... L'amour fait
+bien souffrir... et quand deux coeurs se donnent l'un à l'autre, il y
+en a toujours un qui ment ou qui se trompe...
+
+--Étienne est un honnête homme, répliqua Diane en relevant la tête.
+
+--Je le crois..., dit Montalt.
+
+--Et Roger m'aime!... ajouta Cyprienne.
+
+--Comment ne pas vous aimer, ma fille?... Qui sait?... j'ai tort,
+peut-être... Dieu le veuille!
+
+Sa physionomie changea, comme s'il eût fait effort pour secouer sa
+tristesse. Il rappela sur sa lèvre son beau sourire, et prit les mains
+des deux jeunes filles, qu'il serra contre son coeur.
+
+--Pourquoi ne m'appelez-vous plus votre père? dit-il presque gaiement.
+
+Diane ne répondit pas, mais Cyprienne, plus hardie par moments, secoua
+la tête en prenant un petit air mutin:
+
+--Parce que vous nous grondez..., dit-elle, et parce que vous avez
+deviné notre secret!
+
+--Et si je vous pardonne?...
+
+--Alors, nous vous pardonnerons.
+
+Montalt les attira vers lui et réunit leurs têtes charmantes sous un
+même baiser.
+
+--Merci, mes filles..., dit-il.
+
+--Merci, père..., répondirent en même temps les voix caressantes des
+deux soeurs.
+
+Montalt resta quelque temps à les contempler en silence. Il n'était
+plus forcé de feindre pour cacher sa tristesse; une expression de joie
+recueillie éclairait son visage.
+
+--C'est vrai, pourtant, dit-il; j'ai deviné un secret, moi!... moi qui
+laisse toujours sommeiller mon esprit!... Je vous aime si bien, mes
+enfants chéries, que j'ai fait une fois comme tout le monde... J'ai
+oublié que j'étais mort et qu'il n'y avait plus en moi ni curiosité ni
+désir... J'ai travaillé, j'ai tâché de lire dans le regard... et j'ai
+réussi.
+
+--N'avez-vous appris que cela?... demanda Cyprienne en jouant
+l'indifférence.
+
+--Rien que cela, mademoiselle Berthe..., répliqua le nabab. Soyez
+tranquille... Je ne sais pas le nom de votre vieux père, qui est un
+gentilhomme!... Je ne sais rien, sinon que je vous aime et que je suis
+heureux de vous avoir là toutes deux contre mon coeur...
+
+--Nous aussi, nous vous aimons! murmura Diane émue, comme un ami et
+comme un père.
+
+Les yeux de Montalt se perdirent un instant dans le vide.
+
+--Sais-je pourquoi?... pensa-t-il tout haut; on dit que je suis l'homme
+du caprice... je le crois quelquefois... Et pourtant, s'il y a un Dieu,
+c'est lui qui vous a mises sur mon chemin, pauvres enfants, afin que je
+sois bon à quelque chose ici-bas... Oh! je ne jouerai plus... Ce qui me
+reste est à vous, mes filles, et vous serez riches!
+
+Il se prit à sourire tout à coup.
+
+--Vous souvenez-vous que je vous ai poursuivies longtemps? dit Montalt.
+Le monde me croit fou de galanteries et d'aventures amoureuses...
+Pauvre monde! qui prend le désespoir pour l'ardeur et le découragement
+pour la fièvre!... En courant après vous, mes enfants, ce n'était pas à
+moi que je pensais... Vous allez bien m'en vouloir... Étienne et Roger,
+que j'aimais en ce temps-là, me parlaient de vous sans cesse, et je
+voulais leur donner un remède contre l'amour...
+
+--Oh! fit Diane avec reproche, vous vouliez les rendre infidèles!...
+
+--L'amour est un si cruel malheur, ma fille!... En vous voyant jolies
+comme des anges, je m'étais dit: «Voilà ce qu'il me faut...»
+Et, sans vous connaître, je vous opposais à vous-mêmes... Je prenais
+les deux pauvres petites chanteuses pour en faire les rivales des
+deux nobles filles de Bretagne... Vous me ferez croire à Dieu avant
+de mourir, mes enfants, car sa main est là, et c'est elle qui vous a
+défendues contre moi.
+
+--Père, dit Cyprienne qui lui baisa la main avec un petit frisson de
+crainte, quand je pense que nous aurions pu vous haïr!...
+
+Le nabab baissa les yeux, et un nuage descendit sur son front.
+
+--Cela eût peut-être mieux valu ainsi..., murmura-t-il; demain, qui
+sait ce que seront nos coeurs?... Quand je vous vois, je crois mon
+âme guérie;... quand je vous entends m'appeler mon père, je suis
+heureux, et il me semble que je n'ai jamais connu la souffrance... Mais
+tout cela n'est que mensonge!... ajouta-t-il en se levant brusquement,
+vous n'êtes pas mes filles! Un autre a droit à l'amour que je voudrais
+tout seul.
+
+Les deux soeurs le regardaient tristement et ne trouvaient point de
+réponse.
+
+Montalt parcourait la chambre à grands pas.
+
+Au bout de quelques minutes, il se laissa retomber sur son siége.
+
+--Père..., dit Diane en prenant sa main timidement, est-ce que
+vous êtes fâché contre nous?
+
+Le nabab la pressa contre sa poitrine avec un geste passionné.
+
+--Deux! s'écria-t-il; oh! ce serait trop, c'est vrai!... je n'ai pas
+mérité tant de bonheur!... Mais si Dieu m'avait donné seulement une
+fille comme toi, Diane... ou comme toi, ma Cyprienne chérie!... que
+ma vie serait changée et belle!... et comme je désapprendrais vite à
+désirer le néant qui suit la mort!...
+
+--Vous qui êtes si bon..., murmura Diane, comment ne croyez-vous plus
+au ciel?...
+
+--Parce que, si le ciel existe, il est impitoyable!... Ne vaut-il pas
+mieux douter que de haïr?...
+
+Cyprienne écoutait, saisie par cette vague terreur que le blasphème
+inspire à la foi naïve.
+
+--Oh!... fit Diane avec compassion, vous avez donc bien souffert?
+
+--Si j'ai souffert!... prononça le nabab d'une voix sourde et avec
+un accent d'amertume si déchirant que les deux soeurs eurent froid
+jusqu'au fond de l'âme; pauvre enfants! puissiez-vous ne savoir jamais
+ce qu'est une pareille souffrance!...
+
+Il essaya de sourire, et cet effort rendit plus douloureuse
+l'expression de profonde angoisse qui était sur ses traits.
+
+Cyprienne et Diane s'étaient rapprochées, attentives.
+
+--Mais je pense bien, reprit Montalt avec une nuance de fatigue et
+de sarcasme, que j'ai eu tort de souffrir... beaucoup de gens me
+prendraient pour un fou s'ils savaient mon histoire... Et ces gens
+seraient sages, peut-être... Que m'a-t-on fait?... M'ont-ils assassiné,
+dépouillé?... M'ont-ils seulement trahi?... Non. J'avais un ami et
+j'avais une maîtresse... J'aimais la jeune fille au point de lui donner
+mille fois ma vie... L'autre... qui était mon ami depuis que je sentais
+mon coeur, je l'aimais jusqu'à lui sacrifier mon amour!
+
+«Il était faible; je me croyais fort... nous étions presque des enfants
+tous les deux... Je le vis malheureux, parce qu'il aimait en secret ma
+fiancée...
+
+«Peut-être eus-je tort, mes filles, car il y a des dévouements injustes
+et cruels. La jeune fille avait droit à mon amour, et devant Dieu, moi,
+je n'avais plus le droit de fuir...
+
+«Et pourtant, je quittai la maison de mon père, avec des larmes dans
+les yeux, moi, qui ne savais encore que sourire!
+
+«J'emportai dans l'exil mon amitié enthousiaste et l'amour qui devait
+emplir ma vie.
+
+«De quoi faut-il me plaindre?... Mon ami épousa la femme que je
+lui avais cédée... Et un jour que je revenais de bien loin, un jour que
+je m'approchais en tremblant de la maison de mon père, et que je me
+disais: «Il faudra sourire en voyant leur bonheur,» je rencontrai mon
+ami sur le chemin...
+
+«Il me refusa sa main froide. Il se mit entre moi et la porte de sa
+maison. Je repartis; mon âme était morte...»
+
+Cyprienne et Diane avaient des larmes dans les yeux.
+
+--Pauvre père!... dirent-elles en couvrant ses mains de caresses.
+
+--De quoi faut-il me plaindre? répéta le nabab avec un élan d'amertume;
+et que venais-je faire chez cet homme?... Je lui avais cédé mon
+bonheur; peut-être croyait-il que je venais le reprendre... Oh! mais je
+l'aimais tant!...
+
+«Et la jeune fille qui était maintenant sa femme?... Celle-là, je
+l'avais abandonnée, presque trahie!... De quel droit pouvais-je lui
+demander un souvenir?
+
+«N'était-ce pas moi-même et moi seul qui avais brisé ma vie?
+
+«Savaient-ils seulement qu'ils avaient tué mon âme, sinon mon corps:
+lui, parce qu'il me chassait dans sa défiance jalouse; elle, parce que
+je lui avais jeté le cri suprême de mon repentir et de ma douleur,
+et qu'elle avait gardé le silence?...»
+
+Il appuya ses deux mains contre son front tout pâle. La pente de ses
+souvenirs l'entraînait.
+
+--Oh! je l'aimais!... murmura-t-il d'une voix tremblante; vingt
+années se sont écoulées depuis lors, et je n'ai jamais aimé une autre
+femme!... J'ai supplié Dieu de m'envoyer l'oubli!... Dieu ne m'a point
+exaucé... Je l'aime encore... je l'aime!... Cette nuit, je suis devenu
+fou rien qu'en écoutant une histoire où je ne sais quelle femme jouait
+un rôle qui pouvait ressembler à sa vie...
+
+«Et maintenant que je vous parle, j'attends comme un pauvre insensé...
+J'ai entrevu un vague espoir dans la nuit de mon avenir... Si je
+m'étais trompé!... si elle avait souffert, elle aussi, comme j'ai
+souffert!...
+
+«J'attends pour savoir si je dois vivre, ou m'endormir dans la fatigue
+qui m'accable...»
+
+Il se tut. Cyprienne et Diane l'écoutaient encore.
+
+Il y avait en elles une émotion puissante et grave qui les faisait
+muettes.
+
+L'un des noirs entr'ouvrit la porte de la chambre.
+
+--Une lettre pour milord, dit-il.
+
+Le sang remonta violemment à la joue du nabab.
+
+--D'où vient cette lettre?... demanda-t-il d'une voix mal assurée,
+tandis que le noir s'avançait vers lui.
+
+--De l'hôtel des Quatre Parties du monde, répondit le nègre.
+
+Montalt redevint plus pâle. Sa main tremblait en saisissant la lettre.
+Il la regarda longtemps: on eût dit qu'il n'osait point l'ouvrir.
+
+--Ceci est mon arrêt..., murmura-t-il en souriant avec tristesse.
+
+Il glissa la lettre fermée dans son sein.
+
+--Ne voulez-vous donc point savoir?... demanda Diane.
+
+--Plus tard..., répliqua le nabab; si mon désir est satisfait, j'ai
+toute une vie pour me réjouir... Si mon dernier espoir me trompe,
+j'ai toute une longue nuit à souffrir... Parlons de vous, mes filles,
+car il faut au moins que j'aie fait, ici-bas, quelqu'un d'heureux. Je
+vous ai fait hier une promesse... Je ne l'ai pas oubliée... et je vais
+l'accomplir.
+
+Il se dirigea vers son secrétaire, dont la tablette restait baissée.
+
+Il prit dans l'un des tiroirs la clef du petit meuble, qui se trouvait
+au pied de son lit.
+
+--Regardez bien tout ce que je fais..., dit-il; vous pourrez avoir
+besoin de vous en souvenir.
+
+Dans le meuble, il prit la boîte de sandal, et revint auprès des deux
+jeunes filles.
+
+--Voilà toute ma fortune..., poursuivit-il; je n'ai rien au monde,
+sinon cette boîte qui renferme une boucle de cheveux blonds... Je les
+regarde parfois, quand je suis seul, et je vois sourire alors toutes
+les belles joies de ma jeunesse... Cette boucle est là, gardée par les
+diamants qui l'entourent... Pour me la ravir, il faudrait me prendre
+aussi mes diamants, dont la perte me laisserait plus pauvre qu'un
+mendiant... Cela me plaît à penser... Et, vous savez, chacun pare son
+idole... Moi, je n'ai ni femme, ni enfant, ni famille... J'ai voulu
+faire un asile brillant à mon cher souvenir.
+
+Il porta la boîte de sandal à ses lèvres, pour la baiser d'abord,
+puis pour arracher, à l'aide de ses dents, quelques-uns des diamants
+enchâssés dans le couvercle.
+
+Il en prit quatre et les examina durant quelques secondes.
+
+--C'est là une monnaie que je me suis faite..., reprit-il en continuant
+son examen; je sais la valeur de ces pierres tout comme si j'étais
+joaillier... Ne m'avez-vous pas dit qu'il vous fallait cinq cent mille
+francs?
+
+Cyprienne et Diane ne purent pas trouver de réponse, tant la
+surprise et l'émotion agissaient fortement sur elles.
+
+--Il m'en reste encore cinq ou six fois autant..., poursuivit le nabab,
+qui sembla compter de l'oeil les vides nombreux marqués sur le
+couvercle de la boîte: et qui sait si j'aurai besoin désormais de cette
+fortune? Voici toujours quatre pierres qui valent chacune cinquante
+mille écus, à peu près... Je vous les donne, mes filles.
+
+--Est-il possible?... s'écrièrent à la fois Diane et Cyprienne.
+
+--Ne me remerciez pas..., dit le nabab en les baisant au front tour à
+tour; je vous suis encore redevable... Mon coeur était mort depuis
+vingt ans, et vous l'avez ressuscité pour un jour... Oui, ajouta-t-il
+en fixant sur elles ses yeux attendris, j'avais oublié la joie
+d'aimer... Soyez bénies, mes filles, car vous prierez pour moi, j'en
+suis sûr, quand vous ne me verrez plus.
+
+Les deux soeurs tressaillirent, et leur regard s'emplit d'inquiétude.
+
+Montalt arrêta la question qui se pressait sur leurs lèvres.
+
+--Ne craignez rien, dit-il, Dieu a enfin pitié de moi, puisque je vous
+ai trouvées... Vous m'aimez, n'est-ce pas?...
+
+--Oh! notre bon père!... s'écrièrent les deux jeunes filles
+qui tâchaient de sourire à travers leurs larmes, nous vous aimerons
+toujours!...
+
+Montalt souriait aussi et ses yeux étaient humides.
+
+--Chères... chères enfants! murmura-t-il, je vous crois... et je crois
+que nous serons tous heureux...
+
+Il avait mis les quatre diamants dans la main de Diane.
+
+Il retourna vers le meuble, afin d'y replacer la boîte de sandal.
+
+Tandis qu'il refermait le meuble à double tour, la pendule sonna: il
+était minuit.
+
+Montalt revint vers les deux jeunes filles, mais il n'y avait plus de
+sourire sur ses lèvres.
+
+--Diane, dit-il, je vous confie cette clef, ma fille... J'avais encore
+bien des choses à vous dire, mais j'ai besoin d'être seul... Écoutez
+seulement mes dernières paroles... Je vous reverrai demain vers huit
+heures... peut-être à neuf heures... Si je n'étais pas revenu à dix
+heures, vous vous serviriez de cette clef, Diane; vous prendriez
+la boîte de sandal... les diamants qui la couvrent seraient votre
+héritage...
+
+--Oh! père!... interrompirent les deux jeunes filles effrayées en se
+serrant contre lui.
+
+--Laissez-moi poursuivre..., reprit Montalt qui parlait d'une
+voix triste, mais ferme; cette fortune que je vous lègue, vous n'aurez
+de compte à en rendre à personne... Seulement, dans le cas où je
+ne devrais point revenir, ma volonté est que la boucle de cheveux
+renfermée dans cette boîte soit détruite... Promettez-moi de la brûler,
+mes filles, et d'en jeter les cendres au vent...
+
+Diane et Cyprienne promirent. Elles voulaient parler et décharger le
+poids qui était sur leur coeur; mais le nabab les conduisit lui-même
+jusqu'à la porte.
+
+Elles se jetèrent dans ses bras; il les repoussa doucement.
+
+--A demain, mes filles!... dit-il.
+
+Il était seul.
+
+Un instant, il resta auprès de la porte, écoutant les pas légers des
+deux soeurs qui s'éloignaient dans le corridor.
+
+Sa main se posa sur sa bouche, comme pour leur envoyer un dernier
+baiser.
+
+Puis il tira précipitamment de son sein la réponse de Robert.
+
+Il la considéra durant plus d'une minute avant de l'ouvrir. Il n'osait
+pas.
+
+Sa respiration soulevait péniblement sa poitrine, et il y avait de
+grosses gouttes de sueur à son front.
+
+Enfin il rompit le cachet.
+
+La lettre était ainsi conçue:
+
+ «Le chevalier de las Matas a l'honneur de présenter ses respects
+ à lord Berry Montalt, et le prie de remettre à demain, dans la
+ soirée, l'affaire dont il est question.»
+
+La tête de Montalt tomba sur sa poitrine.
+
+--Demain! murmura-t-il.
+
+Puis il ajouta en déchirant la lettre:
+
+--Je mourrai sans savoir...
+
+
+
+
+XXIII
+
+LE PREMIER CRI.
+
+
+Nawn, la servante de Mirze, était restée seule au chevet de Blanche,
+lorsque les deux filles de l'oncle Jean avaient quitté leur chambre
+pour se rendre aux ordres du nabab.
+
+Pendant les premières minutes qui suivirent le départ des deux jeunes
+filles, Nawn demeura, comme d'ordinaire, accroupie sur son carreau
+de soie, la tête penchée, les bras tombants, dans une attitude de
+nonchalante apathie.
+
+C'était une femme de grande taille, qui pouvait avoir quarante ans à
+peine, mais dont la peau cuivrée était déjà sillonnée de rides.
+
+Les domestiques de l'hôtel la craignaient. Ou l'accusait d'avoir
+empoisonné, à Londres, un groom mulâtre de milord, qui l'avait
+abandonnée après avoir été son amant.
+
+Mais elle semblait dévouée à Mirze, et Mirze avait conservé sur
+l'esprit du nabab ce pouvoir que donne l'habitude.
+
+Nawn n'avait point été chassée, bien que les deux noirs du nabab
+prétendissent l'avoir vue verser quelque chose de diabolique dans le
+dernier verre d'ale du pauvre mulâtre défunt.
+
+Au bout de deux ou trois minutes, les yeux baissés de Nawn se
+relevèrent lentement. Ses membres étaient toujours immobiles, mais ses
+prunelles, noires comme le jais, se prirent à rouler avec vivacité,
+comme si elle eût voulu embrasser d'un seul coup d'oeil toute
+l'étendue de la chambre.
+
+Quand cet examen rapide l'eut bien convaincue qu'elle était seule, son
+regard inquiet se porta sur Blanche endormie.
+
+Les paupières de la jeune fille étaient bien closes. De ce côté encore,
+Nawn était à l'abri de toute surprise.
+
+Elle se leva et gagna la cheminée, auprès de laquelle deux
+bouilloires d'argent chauffaient. Dans l'une d'elles, il y avait de la
+tisane pour Blanche; dans l'autre, de l'eau pour le thé de Diane et de
+Cyprienne.
+
+Nawn s'accroupit devant le foyer et ranima le feu.
+
+Il y avait sur son visage pensif de l'hésitation et de la pitié.
+
+--Elles sont bien belles, ces deux jeunes filles!... murmura-t-elle;
+elles sont bien douces... et leurs voix vont au coeur... Moi, je suis
+vieille et je suis laide.
+
+Elle souleva le couvercle de la bouilloire qui contenait l'eau pour le
+thé.
+
+--Et puis..., grommela-t-elle en fronçant le sourcil, ce sont toutes
+ces belles filles qui font pleurer ma maîtresse!... Pauvre Mirze!...
+comme elle était belle avant que les larmes eussent creusé ses yeux!...
+On l'aimait autrefois... maintenant, elle est dédaignée.
+
+Tout en parlant, Nawn caressait, au fond de sa poche, des pièces d'or
+qui tintaient légèrement.
+
+Elle retira sa main pleine de louis et les compta d'un regard joyeux.
+
+--Oui, oui..., reprit-elle, ce que j'en fais, c'est pour ma bonne
+maîtresse. Que m'importe cet or?...
+
+Son oeil amoureux démentait ses paroles.
+
+Quand elle eut bien contemplé ses louis, elle les remit dans sa poche
+et tira de son sein une petite fiole de verre.
+
+En ce moment, Blanche ouvrait les yeux à demi. Elle jeta son regard
+éteint autour d'elle...
+
+--J'ai rêvé..., pensa-t-elle; j'ai vu mes deux cousines qui sont
+mortes... Elles souriaient toutes deux au pied de mon lit...
+
+Sa paupière retomba, lassée, tandis que ses lèvres pâles murmuraient
+une prière pour les pauvres belles-de-nuit...
+
+Sa raison, affaiblie comme son corps, ne cherchait point à se rendre
+compte de sa situation nouvelle. D'ailleurs, le demi-jour qui régnait
+dans la chambre la trompait; elle ne savait pas où elle était.
+
+Nawn avait débouché, à l'aide de ses dents, le petit flacon de verre.
+
+Elle murmurait en regardant la bouilloire:
+
+--Cela tue vite... les jeunes filles ne souffriront pas.
+
+Son hésitation était finie.
+
+Elle étendit la main et versa dans l'eau chaude la moitié du contenu de
+son flacon.
+
+Nul bruit ne se faisait dans la chambre, et pourtant Nawn n'était plus
+seule.
+
+En sortant, Diane et Cyprienne n'avaient point pris la peine de
+fermer la porte, qui restait entre-bâillée.
+
+Si le regard perçant de Nawn s'était tourné de ce côté, elle aurait
+vu sur le seuil une tête, noire comme l'ébène, dont la bouche,
+entr'ouverte par l'étonnement, montrait deux rangées de dents
+éblouissantes.
+
+Ce fut, du reste, l'affaire d'une seconde. Avant que Nawn eut remis le
+flacon dans son sein, la tête noire avait disparu, et Séid se disait
+derrière la porte:
+
+--C'est la même eau qui a tué le mulâtre...
+
+Nawn se rapprocha du lit où Blanche était toujours immobile.
+
+Une réflexion lui vint. Les soupçons pourraient se porter sur elle, et
+le flacon l'accuserait en ce cas.
+
+Elle traversa la pièce sans bruit et entra dans la chambre voisine,
+dont elle ouvrit la fenêtre pour jeter au dehors le reste du poison.
+
+Son absence ne dura guère qu'une minute. Quand elle rentra, Blanche
+était réveillée et toute tremblante.
+
+Elle murmurait de sa voix faible, qu'on entendait à peine, et disait
+qu'elle avait vu un grand homme noir traverser la chambre en rampant et
+s'approcher du foyer.
+
+Nawn ne comprit pas ou ne fit point attention. La chambre était
+déserte et les deux bouilloires toujours à la même place...
+
+Quelques instants après, Cyprienne et Diane revinrent.
+
+Elles semblaient tristes toutes deux, et leurs yeux gardaient des
+traces de larmes.
+
+--Laissez-nous, ma bonne..., dirent-elles à Nawn; vous pouvez aller
+vous reposer.
+
+Nawn ne se pressait point d'obéir. Elle tournait autour du foyer.
+
+--Vous n'avez rien pris de la journée..., murmura-t-elle; ne
+voulez-vous point que je vous serve un peu de thé?
+
+--Nous nous servirons nous-mêmes, ma bonne... Allez!
+
+Nawn sortit comme à contre-coeur.
+
+Quand elle eut passé la porte, Diane et Cyprienne se jetèrent dans les
+bras l'une de l'autre en pleurant.
+
+Puis elles s'assirent toutes deux. Durant quelques instants, leur
+douleur les rendit muettes.
+
+--Ma soeur, dit enfin Cyprienne, le laisserons-nous mourir sans
+essayer au moins de le sauver?
+
+Diane secoua la tête en silence.
+
+--Nous n'avons pas prononcé une parole, reprit Cyprienne, pas fait un
+signe pour l'arrêter dans sa résolution!... Et pourtant il nous
+aime... il nous aurait peut-être écoutées!...
+
+--Il nous a éloignées, répliqua Diane, parce qu'il a eu peur de nos
+prières et de nos caresses!
+
+--Et nous avons obéi sans résistance!... Il fallait du courage, ma
+soeur!... Oh! si j'étais près de lui à présent, il aurait beau
+faire... je m'attacherais à lui... je lui dirais que cette mort qu'il
+appelle est un crime!... car il veut se tuer, j'en suis sûre!
+
+Diane avait les yeux secs maintenant.
+
+--Quel noble coeur!... dit-elle; Dieu n'a point dû pardonner à ceux
+qui ont ainsi brisé sa foi!
+
+--Oh! cette femme et cet homme!... s'écria Cyprienne, puissent-ils être
+maudits!...
+
+Diane lui serra le bras.
+
+--Tais-toi..., murmura-t-elle; n'appelle pas au hasard la colère de
+Dieu... Ceux-là que tu maudis sont peut-être bien malheureux, ma
+soeur!...
+
+Cyprienne l'interrogea du regard, mais la paupière de Diane se baissa.
+
+--Comme il est généreux et bon! poursuivit cette dernière après un
+silence; il a pensé à nous, même à cette heure où tout s'oublie... Tu
+as raison, ma pauvre soeur, nous avons manqué de courage... Mais
+aussi comment parler?... Il comptait les minutes... Nous avions tant de
+choses à lui dire... nous ne lui avons rien dit!
+
+--Pas même ce que nous avons fait grâce à son assistance, répliqua
+Cyprienne; j'aurais voulu lui parler de Madame.
+
+--Et de notre Ange, qu'il eût aimée, j'en suis sûre!... J'aurais voulu
+qu'il vît notre pauvre Blanche.
+
+--Et quelque chose encore!... interrompit Cyprienne; sa voix avait
+un accent de tristesse et de reproche quand il a prononcé les noms
+d'Étienne et de Roger... Dix fois, j'ai été sur le point de faire une
+question.
+
+--S'il fallait accuser, répliqua Diane, il n'aurait pas voulu nous
+répondre...
+
+Blanche s'agita faiblement dans son sommeil.
+
+--Mon Dieu! continua Cyprienne, tu l'aimes comme moi, ma soeur... Si
+cruelle que soit la blessure de son coeur, nous l'aurions guérie à
+force de tendresse... Pense donc!... S'il avait voulu venir avec nous,
+là-bas, à Penhoël... Comme il aurait été heureux au milieu de tout ce
+bonheur, son ouvrage!... Tu ne me réponds pas, ma soeur?...
+
+--Oui... oui..., fit Diane d'un air distrait; je crois qu'il aurait été
+bien heureux.
+
+--Et n'est-il donc plus temps, s'écria Cyprienne, de tenter un
+dernier effort?... Il me semble que je serais éloquente en ce moment,
+car mon coeur est plein... Je lui dirais comme Madame est sainte et
+bonne!... comme notre Blanche a l'âme angélique!... comme la vieillesse
+de notre père est vénérable et douce!... Je lui dirais nos tranquilles
+joies de Bretagne... ce que nous regrettons, ma soeur!... ce qui
+mettait dans nos yeux des larmes si amères quand nous étions seules au
+milieu de ce grand Paris!...
+
+Elle s'arrêta, parce que l'Ange s'agitait davantage. La bouche pâlie de
+la pauvre enfant exhalait des plaintes étouffées.
+
+--Elle souffre..., murmura Cyprienne.
+
+Diane semblait distraite pour les douleurs de l'Ange comme pour les
+rêves d'avenir de sa soeur.
+
+Sa main fit subir une pression plus forte au bras de cette dernière.
+
+--As-tu bien regardé Berry Montalt?... demanda-t-elle tout à coup.
+
+--Pourquoi cela?... balbutia Cyprienne étonnée.
+
+--As-tu remarqué,--je ne sais pas si je me trompe,--as-tu remarqué une
+ressemblance?...
+
+--Oui..., interrompit Cyprienne vivement; cela m'a frappée deux ou
+trois fois... mais c'est en vain que j'ai interrogé mes souvenirs... Je
+cherche encore à me rappeler quel visage...
+
+--C'est que tu ne te souviens plus, peut-être, interrompit Diane à son
+tour, du temps où René de Penhoël était heureux...
+
+--C'est vrai!... dit Cyprienne dont les yeux s'ouvrirent tout grands;
+c'est vrai!... quand je me représente le sourire de Montalt, il me
+semble que je vois Penhoël sourire!
+
+La rêverie absorbait Diane de plus en plus.
+
+--C'est qu'il y a encore autre chose, reprit-elle avec lenteur. Te
+souviens-tu que, là-bas, en Bretagne, on nous disait toujours que notre
+oncle Louis avait aimé Madame?...
+
+--Est-ce que tu croirais?... commença Cyprienne.
+
+--Et que Madame l'aimait..., poursuivit Diane dont le beau regard
+s'éclairait; et que Louis de Penhoël quitta la Bretagne, parce que
+René, son frère, se mourait d'amour pour Madame...
+
+--Oh!... fit Cyprienne pâle d'émotion, c'est vrai!... c'est vrai!... ma
+soeur, il faut courir!... nous jeter à ses genoux... le prier... le
+supplier!
+
+Elle avait saisi le bras de Diane et l'entraînait vers la porte.
+
+Blanche poussa un cri aigu. Les deux jeunes filles s'arrêtèrent
+effrayées. Blanche se soulevait sur son lit et se tordait en des
+convulsions.
+
+Diane et Cyprienne l'avaient trouvée, toute vêtue sur sa couche, dans
+l'appartement de madame la marquise d'Urgel; mais une fois à l'hôtel du
+nabab, elles l'avaient déshabillée pour la mettre au lit.
+
+Le seul regard qu'elles avaient échangé alors, et la rougeur subite de
+leurs fronts, avaient dit leur commune pensée.
+
+Blanche était enceinte; il n'y avait pas à s'y méprendre.
+
+Quant à percer le fond de cet étrange mystère, qui semblait accuser
+d'une manière victorieuse une enfant jusqu'alors innocente et pure
+comme les anges, les deux soeurs avaient essayé, chacune de leur
+côté, mille explications impossibles, mais elles ne s'étaient point
+communiqué leurs doutes de vive voix.
+
+Avant d'aborder ce sujet, elles sentaient leurs joues en feu; leurs
+yeux se baissaient, et les paroles hésitaient sur leurs lèvres.
+
+D'ailleurs, Nawn n'avait presque point quitté la chambre, et ce n'était
+pas devant la servante qu'elles eussent voulu parler.
+
+Mais, si elles ne s'étaient point communiqué leurs pensées, leurs
+pensées n'en étaient pas moins semblables.
+
+Au cri de Blanche, le même effroi les saisit.
+
+Si c'était l'heure de la délivrance! Elles étaient là, seules,
+ignorantes, et ne sachant pas même quel genre de secours il fallait
+porter à la malade.
+
+Et Blanche était si faible!...
+
+L'idée ne leur venait point, pourtant, d'appeler à leur aide, car, en
+ce premier moment de trouble, elles ne raisonnaient pas leur situation.
+La frayeur, qui les prenait à l'improviste, les aveuglait en quelque
+sorte, et ne laissait parler que leur instinct, qui leur criait de
+sauver l'honneur de Penhoël.
+
+Qu'espéraient-elles, cependant? Hélas! les pauvres filles eussent été
+bien en peine de le dire.
+
+Elles avaient la volonté vague de cacher l'enfant qui sans doute allait
+naître.
+
+Par quel moyen? Elles ne savaient.
+
+Ce qu'elles ne pouvaient ignorer, c'est que la naissance d'un enfant
+met bien souvent la mère aux portes du tombeau.
+
+Il faut, autour du lit de l'accouchée, les soins expérimentés et l'aide
+précieuse de la science. Qu'allait-il se passer? Il n'y avait ici à
+espérer que l'aide de Dieu.
+
+Blanche criait; ses plaintes déchiraient le coeur de Diane et de
+Cyprienne, qui demeuraient pourtant immobiles à l'autre bout de la
+chambre. Quelque chose les retenait loin de ce lit, où s'accomplissait
+un mystère qui les épouvantait.
+
+Blanche ne les voyait point; elle se croyait seule. Elle disait parmi
+ses plaintes:
+
+--Mon Dieu, ayez pitié de moi!... Sainte Vierge, vous qui savez si je
+suis innocente, ne me laissez pas mourir sans secours!... Oh! ma mère!
+ma mère! si tu savais comme je souffre!...
+
+L'affaissement et la fatigue faisaient trêve un instant à sa torture.
+Diane et Cyprienne voyaient alors sa tête charmante se renverser sur
+l'oreiller.
+
+Elle était si pâle qu'on eût dit une morte.
+
+Ses yeux se fermaient. Ses grands cheveux blonds tombaient, épars, sur
+son front et sur ses joues.
+
+Et, chaque fois que les douleurs se calmaient, le doute revenait dans
+sa conscience d'enfant, où il n'y avait que de purs souvenirs.
+
+--C'est impossible!... murmurait-elle; je suis folle!... Les jeunes
+filles comme moi ne sont pas mères!... Mon Dieu! si je dois mourir,
+ôtez-moi cette pensée qui m'empêche de prier.
+
+Diane et Cyprienne écoutaient stupéfaites; elles ne pouvaient deviner
+la vérité bizarre et incroyable; mais leurs coeurs n'avaient pas
+besoin d'une certitude raisonnée. Elles auraient juré que Blanche était
+innocente.
+
+Les instants de trêve étaient courts. L'Ange de Penhoël reprenait son
+épuisant martyre. Les deux filles de l'oncle Jean s'étaient rapprochées
+peu à peu et se tenaient debout auprès du lit.
+
+Blanche rouvrit les yeux à demi. Un sourire doux erra autour de sa
+lèvre.
+
+--Oh!... fit-elle d'une voix mourante, merci, sainte Vierge!... vous
+m'envoyez vos anges pour me secourir.
+
+Sa paupière retomba.
+
+Elle murmura encore:
+
+--Peut-être que je suis morte... car mes deux cousines sont dans le
+ciel!
+
+Cyprienne et Diane pleuraient.
+
+Au bout d'une minute de calme, Blanche eut un tressaillement violent
+et poussa un grand cri. Diane, que l'émotion faisait sourire sous ses
+larmes, reçut un enfant dans ses bras.
+
+Nawn, qui avait feint de s'éloigner, était restée en sentinelle
+derrière la porte, guettant le moment de gagner ses louis d'or.
+
+Elle avait tout vu, tout entendu.
+
+Et cette femme, qui attendait impatiemment l'heure du crime, fut saisie
+de pitié à la vue de l'enfant et de la jeune mère.
+
+Pour tuer ceux-là, on ne l'avait point payée.
+
+Elle s'élança d'un bond dans la chambre et s'empara de l'enfant pour
+lui donner les premiers secours.
+
+Blanche joignit les mains et se laissa retomber sur son oreiller,
+heureuse et guérie.
+
+Les deux soeurs se jetèrent au cou de Nawn, et l'embrassèrent à
+l'envi.
+
+Nawn ne perdait point la tête. L'instant était souverainement favorable.
+
+--Vous vous rendrez malades, dit-elle, si vous ne prenez rien; et voilà
+une pauvre jeune dame qui m'a l'air d'avoir grand besoin de vous!
+
+--Nous prendrons tout ce que vous voudrez, ma bonne!... s'écrièrent à
+la fois Diane et Cyprienne qui berçaient tour à tour l'enfant entre
+leurs bras.
+
+Nawn arrangea deux pleines tasses de thé. En les présentant aux deux
+soeurs, ses mains ne tremblèrent point.
+
+C'était de la besogne commandée.
+
+Cyprienne et Diane burent gaiement, puis elles remirent l'enfant aux
+mains de Nawn.
+
+Elles avaient échangé un regard.
+
+Blanche semblait s'être assoupie; leur présence n'était plus
+indispensable. Elles s'élancèrent toutes deux dans le corridor pour
+gagner la chambre de Berry Montalt, et tenter l'effort retardé par la
+crise de Blanche.
+
+La chambre du nabab était déserte; son lit était froissé, bien que
+sa couverture n'eût point été soulevée. Il avait dû prendre quelques
+instants de repos sans ôter ses vêtements.
+
+Il était alors un peu plus de cinq heures du matin.
+
+Restée seule, Nawn mit l'enfant sur le pied du lit.
+
+--Elles étaient bien jolies!... murmura-t-elle comme si les deux
+soeurs eussent été déjà mortes.
+
+Puis elle ajouta en secouant sa tête basanée:
+
+--Elles en ont pour un quart d'heure encore...
+
+Elle sortit en se hâtant, et se rendit dans la dernière pièce de l'aile
+gauche, donnant sur les ruelles désertes.
+
+Elle ouvrit la croisée; on n'entendait aucun bruit au dehors.
+
+--Est-ce qu'ils ne seraient pas là?... grommela-t-elle; j'avais
+pourtant promis la chose pour cinq heures... Je suis en retard de dix
+minutes!
+
+Elle alluma deux bougies qu'elle plaça sur l'appui de la croisée...
+
+Un cri poussé avec précaution troubla la nuit silencieuse.
+
+--Ils sont là!... dit Nawn.
+
+
+
+
+XXIV
+
+CINQ COUPS D'ÉPÉE.
+
+
+La grande pendule du marchand de vin de la porte d'Orléans venait de
+sonner six heures moins le quart. Le jour se levait: le vent soufflait,
+sec et froid, parmi les arbres dépouillés du bois de Boulogne.
+
+Quelques charrettes de paysans attardés descendaient encore l'avenue
+de Neuilly, et se hâtaient pour gagner les halles. Le bois était
+complétement désert.
+
+Il y avait à peine quelques secondes que l'oeil-de-boeuf du
+cabaretier avait jeté l'heure, à travers les contrevents fermés,
+lorsqu'une élégante voiture déboucha au rond-point de la porte
+d'Orléans.
+
+Elle traversa la place sablée, au trot de ses magnifiques chevaux, et
+s'arrêta contre le mur d'enceinte, à trois cents pas environ de la
+sentinelle.
+
+Les petits arbres du bois de Boulogne, qui n'était guère alors qu'un
+taillis, empêchaient la sentinelle de voir la voiture. Néanmoins le
+brave soldat du centre, averti par son belliqueux instinct, arrêta sa
+promenade pour se gratter l'oreille et murmurer:
+
+--Voilà des bourgeois qui vont au champ d'honneur! Un militaire
+français n'y doit point mettre obstacle...
+
+Il enfonça le shako sur sa titus, et s'enveloppa dans son manteau
+couleur de poussière, déterminé à ne rien voir et à ne rien entendre.
+
+La voiture, cependant, s'était ouverte; deux nègres, qui se tenaient
+devant et derrière, avaient sauté sur le sable pour aider leurs maîtres
+à descendre.
+
+Montalt mit pied à terre le premier, puis vint Nehemiah Jones, le grave
+majordome, bien peigné, rasé admirablement, et habillé de noir des
+pieds à la tête.
+
+Il n'y avait qu'eux dans la voiture.
+
+Le nabab, qui était très-pâle et dont les traits fatigués dénotaient
+l'humeur la plus morose où nous l'ayons encore vu, resta debout, en
+avant de la voiture, les bras croisés sur sa poitrine.
+
+Nehemiah Jones prit dans l'intérieur une paire d'épées, et vint se
+placer au côté du nabab.
+
+Les deux nègres reprirent leurs places, l'un sur le siége de devant,
+l'autre sur le siége de derrière.
+
+On n'avait pas encore prononcé une seule parole.
+
+Montalt tira sa montre.
+
+--Six heures moins dix..., murmura-t-il; cinq minutes de retard, déjà!
+
+--Le Français, prononça M. Jones sentencieusement, a le caractère
+léger, oublieux, étourdi; l'inexactitude est au nombre de ses défauts,
+et des voyageurs dignes de foi ont remarqué...
+
+--Assez, mister Jones!... interrompit Montalt; je crois que j'entends
+une voiture.
+
+Le majordome s'inclina gravement et tendit l'oreille.
+
+--S'il plaît à Votre Seigneurie, dit-il, c'est une voiture, en effet...
+Votre Seigneurie se battra-t-elle ici-même, ou sous le couvert?
+
+--Cherchez une place dans le bois, mister Jones, répondit Montalt.
+
+Le majordome s'éloigna d'un pas digne et mesuré pour obéir à cet ordre.
+
+La voiture qu'on avait entendue de loin se montra en ce moment au bout
+de l'allée. C'était un fiacre. Étienne et Roger en descendirent. Ils
+n'avaient pas amené de témoins.
+
+--Oh! oh! se dit Montalt; n'aurons-nous point M. de Pontalès?
+
+Il échangea un salut froid avec les deux jeunes gens.
+
+Roger portait deux épées sous le bras.
+
+--Monsieur, dit Étienne, vous nous voyez venir seuls parce que le
+combat, tel que vous vouliez nous l'imposer, ne peut pas nous convenir.
+
+--Ah!... fit Montalt du bout des lèvres.
+
+--Nous avons tiré au sort..., reprit Étienne.
+
+--Et j'ai perdu..., dit Roger.
+
+--C'est moi, poursuivit le jeune peintre, qui me battrai contre vous,
+milord.
+
+Étienne disait cela d'un air triste et sans colère. Le regard qu'il
+jetait à Montalt implorait encore, malgré lui peut-être, cette
+explication si durement refusée.
+
+Montalt détourna les yeux et se prit à regarder Roger, qui, loin
+d'imiter le calme de son ami, avait déjà le rouge à la joue et semblait
+contenir à grand'peine son irritation prête à éclater.
+
+Il baissa les yeux en frémissant devant le regard du nabab, provoquant
+et moqueur.
+
+--Ah!... fit encore ce dernier, vous avez joué, mes jeunes
+camarades?... et M. Roger a gagné?... et il vient ici comme simple
+témoin?... Ah çà! mais c'est donc un insulteur pour rire que ce M.
+Roger?
+
+Étienne se mit au-devant de son ami, qui avait fait un mouvement pour
+se jeter sur le nabab.
+
+--Épargnez-vous, milord! dit-il d'un ton sévère; en France, nous sommes
+avares d'outrages à l'heure du combat.
+
+Il repoussa Roger, et se tourna vers Montalt, qu'il regarda en face.
+Montalt avait toujours les bras croisés sur sa poitrine. Parmi le
+dédain qui était sur ses traits, il y avait comme une cruauté froide et
+volontaire.
+
+--Milord, lui dit Étienne, je suis venu jusqu'ici avec un reste
+d'espoir... Mon coeur s'obstinait à douter... non pas à cause de
+vous, milord, car je sais qu'il est une nature chez qui la bienfaisance
+est une boutade comme le crime un caprice... mais à cause d'elle, que
+j'aimais de toute la puissance de mon âme... à cause d'elle que j'avais
+laissée si pure et si belle de coeur, il y a deux mois à peine!...
+J'avais vu par mes yeux et par ceux de mon ami... Je me refusais à
+croire l'évidence...
+
+--On dit que la foi sauve..., murmura Montalt.
+
+Un peu de sang vint aux joues pâles du jeune peintre, et ses yeux
+eurent un éclair.
+
+--L'un de nous deux va mourir..., dit-il; à quoi bon railler
+maintenant?... Milord, vous nous avez rencontrés tous les deux sur le
+chemin du bon Dieu, comme on dit dans notre pauvre Bretagne... vous
+nous avez appelés vos amis... vous nous avez arraché notre secret à
+force de tendresse feinte... Votre fantaisie était d'avoir quelqu'un à
+aimer... vous avez surpris notre affection, à nous dont le coeur est
+jeune et loyal. Voici Roger qui a soif de votre sang, à cette heure,
+et qui eût donné pour vous la dernière goutte de son sang! Ce sont des
+jeux étranges auxquels vous vous plaisez!... Et quand vous avez su
+nos douleurs avec nos joies.... quand vous avez pu mesurer l'espoir
+cher qui soutenait notre vie, vous avez dépensé votre or pour aller
+chercher tout au fond de la Bretagne, dans un village ignoré, deux
+pauvres jeunes filles, et vous avez tué notre bonheur!... Oh! certes,
+on pouvait se refuser à le croire, car il y a de la folie dans votre
+rôle honteux, milord!... et vous êtes à mes yeux un insensé encore plus
+qu'un infâme!
+
+--S'il plaît à Sa Seigneurie, cria Nehemiah Jones dans le taillis,
+j'ai trouvé un endroit avantageux et confortable...
+
+--Allons! dit Montalt qui se mit en marche; votre sermon n'était
+peut-être pas fini, M. Étienne... mais les affaires avant tout!
+
+Ils s'enfoncèrent tous les trois sous le couvert, et l'instant d'après
+ils avaient rejoint le majordome dans une petite clairière, située à
+vingt-cinq pas seulement de l'allée.
+
+Les deux jeunes gens étaient muets maintenant. Montalt félicita son
+majordome sur le choix du lieu, et jeta bas sa redingote.
+
+Étienne était déjà prêt.
+
+--C'est un combat à mort..., dit-il d'une voix basse et résolue en
+tombant en garde.
+
+Montalt se posa tout souriant, fit un salut plein de grâce et ne
+répondit point.
+
+Les épées se touchèrent; la garde du nabab, élégante mais lâche,
+semblait le découvrir.
+
+Roger, dont le regard de feu suivait la pointe des armes, se disait:
+
+--Si j'étais à la place d'Étienne, ce serait fait de cet homme!
+
+Étienne attaqua pourtant comme il faut, se couvrant d'une garde
+prudente, ferme, serrée. Montalt, lui, parait négligemment et du bout
+des doigts.
+
+Au bout d'une minute de combat, il se fendit sur un coup droit et
+releva l'épée.
+
+La chemise d'Étienne avait une petite tache rouge au milieu de la
+poitrine.
+
+La place était mortelle. Roger se précipita sur son ami en tremblant.
+
+Pendant cela, Montalt faisait signe à Nehemiah Jones, qui tira
+froidement de sa poche un foulard des Indes, et vint essuyer la pointe
+de l'épée, où restait une gouttelette de sang.
+
+Roger arracha l'arme des mains d'Étienne.
+
+--Tu es blessé!... dit-il.
+
+--Un quart de ligne de fer... murmura Montalt. Un oiseau-mouche serait
+mort sur le coup!...
+
+Sur le terrain, on ne se rend guère compte d'une blessure que par
+l'endroit touché; Étienne avait cru, au premier moment, que sa poitrine
+était traversée; par le fait, et comme le disait le nabab, il n'avait
+qu'une piqûre d'épingle.
+
+Sa fierté se révolta énergiquement, et la colère qu'il avait contenue
+jusqu'alors rendit son visage écarlate.
+
+Il voulut reprendre l'épée à Roger, qui le repoussa brusquement.
+
+--Laisse-moi!... s'écria Roger; je veux voir si cet homme pourra
+continuer avec moi sa plaisanterie.
+
+--C'est juste cela, dit Montalt qui se remit en garde; mon cher
+peintre, ce ne peut pas être toujours à vous... Il faut bien que mon
+secrétaire ait son tour.
+
+--Défendez-vous!... défendez-vous!... criait Roger dont la main
+tremblait de rage.
+
+--M. de Launoy, dit Montalt, vous êtes pressé... je conçois cela...
+mais moi, il faut que je me ménage; nous en sommes encore aux
+bagatelles de la porte... J'en suis désolé pour vous, mes très-chers,
+mais vous me donnez la petite pièce avant le drame...
+
+--Monsieur! monsieur! interrompit Roger, défendez-vous, ou je ne
+réponds plus de moi!
+
+Étienne restait là, vaincu et la tête baissée.
+
+--Soyez tranquille, reprit Montalt; la plaisanterie ne durera pas
+toujours... Et il y aura du sang ailleurs qu'à l'extrême pointe de
+mon épée... Je suis ici pour me venger, de vous d'abord, mes jeunes
+camarades, qui avez insulté la main d'un bienfaiteur!... Or chacun
+en prend à sa guise... Moi, je me venge de vous en vous faisant une
+dernière aumône... Je vous donne la vie, mes enfants, après vous avoir
+donné ma table et mon toit...
+
+Roger fit un pas en avant.
+
+Montalt, au lieu de reculer, prit négligemment son épée au croisé,
+et l'envoya tomber à quelques pas.
+
+--Patience donc! poursuivit-il tandis que Roger, confus, allait
+ramasser son arme; j'ai bien écouté, moi, tout le sermon de M. Étienne,
+ce matin, et toutes vos insultes, hier, mon jeune camarade!...
+J'attends ici bonne compagnie... Nous sommes seuls encore; le temps ne
+presse pas.
+
+Roger revint se mettre en face de lui.
+
+--Pardieu! s'écria le nabab, c'est une chose étrange que la destinée
+de certains hommes... Moi, chaque fois que j'ai fait le bien, j'ai
+toujours été châtié par le sort!... Sur cinq personnes que j'attends
+ici, pour croiser le fer avec elles...
+
+--Cinq personnes?... répétèrent les deux jeunes gens.
+
+Montalt poursuivit sans s'arrêter à l'interruption:
+
+--Une seule ne me doit ni amitié ni reconnaissance... Des quatre
+autres, il y en a deux, vous, Étienne Moreau, et vous, Roger de Launoy,
+que j'ai traités comme mes fils... Le troisième est un pauvre jeune
+homme à qui j'ai sauvé la vie... Le quatrième...
+
+Il passa le revers de sa main sur son front et n'acheva point.
+
+--Aux trois premiers, reprit-il d'une voix grave, qui me devraient
+reconnaissance et amour, je vais infliger une punition pareille... Il
+y aura trois poitrines marquées par la pointe de mon fer, et ce seront
+trois signes de pitié... trois stigmates de mépris!...
+
+--En garde donc, alors!... s'écria Roger qui ne se possédait plus.
+
+Montalt ne bougea pas.
+
+--Celui qui ne me doit rien, poursuivit-il, sera le mieux traité; il
+trouvera une arme sérieuse au-devant de la sienne... Et il tombera dans
+un combat digne d'un homme!... Quant au dernier, que Dieu le protége!
+car la vengeance, ici, sera terrible...
+
+Sa voix était devenue basse et sombre.
+
+Il secoua sa longue chevelure noire, qui tombait en anneaux mobiles sur
+le collet de sa chemise, et tendit enfin l'épée.
+
+Roger croisa le fer en poussant une sorte de cri joyeux.
+
+Étienne était toujours immobile, comme si la foudre l'eût touché.
+
+Il ne craignait point pour la vie de Roger.
+
+Ce duel était pour lui une incroyable comédie, sous laquelle se cachait
+un mystère dont l'explication échappait à son intelligence.
+
+L'image de Diane était devant sa vue. Parfois, tant était grande
+encore l'irrésistible sympathie qui l'avait poussé jadis vers Montalt,
+au delà de ce prologue funeste il voyait un dénoûment heureux.
+
+Le coeur de cet homme n'était-il pas un abîme où se confondaient
+vertus et vices, doutes et croyances?...
+
+Il ne savait...
+
+Au moment où les deux épées glissaient pour la première fois l'une
+contre l'autre, un bruit de voiture se fit sur le sable de l'allée
+voisine.
+
+Roger précipita son attaque furieuse comme s'il eût craint qu'on ne lui
+enlevât sa proie.
+
+Car il n'avait aucune des idées qui remplissaient le coeur du jeune
+peintre. Il avait vu, il croyait. La jalousie était désormais sa seule
+passion et sa seule pensée.
+
+Avec Roger comme avec Étienne, le nabab en prenait fort à son aise.
+Vous eussiez dit un maître d'armes qui trompe, en se jouant, les coups
+pressés d'un élève maladroit.
+
+--Qu'est-ce à dire?... s'écria le jeune Pontalès qui parut en ce moment
+sur la lisière du taillis avec deux témoins.
+
+Au même instant, Vincent, qui venait aussi de quitter son fiacre, se
+montra d'un autre côté.
+
+Étienne, Roger, Vincent et Pontalès se reconnurent avec une égale
+surprise.
+
+Mais ce n'était pas l'heure d'échanger des explications.
+
+Le nabab s'était fendu. Une petite tache rouge, toute pareille à celle
+que gardait la chemise d'Étienne, marqua la poitrine de Roger.
+
+Le nabab releva encore son épée, dont la pointe humide fut essuyée
+soigneusement par le grand foulard des Indes de Nehemiah Jones.
+
+--Ce n'est rien! s'écria Roger; en garde!
+
+Le nabab tira sa montre.
+
+--Mon cher monsieur, répliqua-t-il, je n'ai qu'un quart d'heure à
+donner à chacun de vous... et la demi-heure est passée.
+
+Les nouveaux arrivants faisaient cercle autour des adversaires.
+
+--En garde! répéta Roger qui fondit impétueusement sur le nabab.
+
+On vit l'épée de Montalt décrire un demi-cercle rapide, et Roger,
+désarmé pour la seconde fois, comme un enfant, laissa tomber ses bras
+le long de son corps.
+
+--A votre tour, M. de Pontalès!... dit froidement le nabab.
+
+Pontalès échangea un regard avec ses deux témoins.
+
+--Un duel semblable me paraît contre toutes les règles...,
+murmura-t-il, et je ne sais si je dois...
+
+Pendant qu'il parlait, Vincent avait ramassé l'épée.
+
+--Moi, je ne connais pas les règles..., prononça-t-il rudement; cet
+homme m'a donné rendez-vous... voici des armes... cela suffit.
+
+--A la bonne heure! s'écria Montalt en riant, celui-là est un vrai
+gentilhomme breton... crinière de lion et coeur de loup!
+
+--Celui-là sait tenir une épée!... répondit Vincent; si vous n'avez pas
+le poignet libre et la tête froide, ne vous battez pas contre lui.
+
+Pour toute réponse, le nabab reprit, pour la troisième fois, sa garde
+élégante et fière; mais il fut obligé tout de suite de serrer son jeu
+et de se tenir ferme à la parade, car Vincent était un adversaire
+redoutable.
+
+Le combat dura plusieurs minutes, au bout desquelles la fatale tache de
+sang se montra sur la poitrine du jeune homme, juste à la même place
+que les deux autres.
+
+Le foulard des Indes joua son rôle, et Vincent, la tête basse, se
+retira auprès d'Étienne et de Roger.
+
+--A votre tour, M. de Pontalès! répéta le nabab.
+
+Pontalès s'avança, suivi de ses deux témoins.
+
+Tandis qu'il ôtait son habit sans faire de nouvelles objections,
+Montalt le considérait, et son visage prenait une expression de
+tristesse.
+
+--Vous êtes jeune, dit-il enfin, et peut-être êtes-vous un homme de
+coeur... Il est temps encore de vous retirer, M. de Pontalès... Mais
+si vous vous mettez là, devant moi, je vous préviens que mon épée ne
+s'arrêtera point en touchant votre poitrine... J'avais peut-être mes
+raisons pour épargner ces trois enfants... et peut-être en ai-je au
+contraire pour ne point vous épargner, vous!
+
+Il n'y avait plus ni raillerie ni fanfaronnade dans ses paroles.
+
+--Vous êtes habile, monsieur..., répondit Pontalès; on fera ce qu'on
+pourra.
+
+Dès les premières passes, il prouva que lui-même était singulièrement
+expert en fait d'escrime. Mais, au-devant de la poitrine nue de
+Montalt, il y avait comme un mur d'acier...
+
+Ce n'était plus le même homme. Toute nonchalance avait disparu de
+sa pose. Ses yeux avaient un rayonnement sombre, et des rides se
+creusaient entre ses sourcils froncés.
+
+Il rompit tout à coup, en un certain moment, et appuya la pointe de son
+épée contre le sol.
+
+--Écoutez!... murmura-t-il de manière à n'être entendu que de Pontalès,
+ma tête s'échauffe... Je vous l'ai dit hier: vous avez le visage
+de votre père... et je vais oublier que vous ne m'avez jamais fait de
+mal!
+
+--Ah! s'écria Pontalès emporté lui-même par la chaleur du combat, vous
+ne riez plus, milord... Si vous êtes las, on vous donnera trêve...
+
+--Vous l'aurez voulu!... dit Montalt dont les yeux lancèrent un éclair.
+Je ne vois plus en vous que le fils de votre père, monsieur... et je me
+venge!
+
+Les deux épées grincèrent en se touchant de nouveau; Pontalès tomba
+percé à la même place que les trois autres.
+
+Mais, cette fois, le foulard des Indes essuya quatre pouces de fer
+sanglant.
+
+Le nabab croisa ses bras sur sa poitrine, et sa tête se pencha.
+
+Les témoins de Pontalès l'emportaient, à bras, vers sa voiture.
+
+Étienne, Roger et Vincent s'éloignaient déjà de la place du quadruple
+duel, lorsqu'un bruit de pas se fit dans le fourré.
+
+On n'avait point entendu de voiture rouler sur le sable de l'allée.
+
+Les trois jeunes gens poussèrent ensemble un cri de surprise.
+
+--Mon père!... dit Vincent.
+
+--M. Jean!... ajoutèrent Étienne et Roger.
+
+Montalt tressaillit légèrement, mais ses traits ne trahirent aucune
+émotion.
+
+Seulement sa paupière se releva comme malgré lui, et son regard glissa
+sur les trois jeunes gens, parce qu'il se disait:
+
+--Son fils!... et ceux-ci le connaissent? Qui sont donc Cyprienne et
+Diane?...
+
+Le vieux Jean de Penhoël venait d'entrer dans la clairière. Il
+arrivait juste à l'heure, bien qu'il fût venu à pied depuis la rue
+Sainte-Marguerite, où il avait passé la nuit, tout seul, dans le pauvre
+grenier, abandonné par Madame et par René.
+
+Sa tête nue ruisselait de sueur. Il portait, comme toujours, ses sabots
+emplis de paille et sa veste de futaine grise, sur laquelle brillait,
+ce matin, sa croix de Saint-Louis.
+
+--Si je suis en retard, dit-il en se hâtant vers le centre de la
+clairière, excusez-moi... je viens de loin, et je n'ai plus mes jambes
+de quinze ans.
+
+En arrivant sur le lieu du combat, il reconnut à la fois les trois
+jeunes gens que ses yeux, affaiblis par l'âge, n'avaient point
+distingués d'abord.
+
+Ceux-ci parlaient tout bas et semblaient se consulter.
+
+L'oncle Jean s'avança vers eux et leur tendit la main tour à tour.
+
+--Bonjour, Vincent, mon fils..., dit-il; tu m'apprendras tantôt
+pourquoi tu as laissé le service du roi où je t'avais mis... En
+attendant, sois le bienvenu, et puisses-tu être plus heureux que
+nous!... Bonjour, Roger!... Bonjour, Étienne!... Je me disais tout le
+long du chemin: «Je ne trouverai pas dans ce Paris un seul ami pour
+m'assister...» Je me trompais, ma foi!... Milord Montalt, ajouta-t-il
+en se tournant vers le nabab, j'ai des témoins à revendre, comme vous
+voyez... Et vous n'aurez à me prêter qu'une épée.
+
+Il disait tout cela de sa voix douce et bonne, mais l'expression de
+ses traits n'avait plus cette humilité que nous lui avons vue. Il
+redressait la tête; ses grands yeux bleus brillaient, et son regard
+avait une belle fierté. Les trois jeunes gens regardaient avec respect
+et tristesse ce noble front de vieillard avec sa couronne de cheveux
+blancs comme la neige.
+
+Montalt aussi le regardait, mais c'était à la dérobée; il détournait
+les yeux et affectait de ne rien voir. Sa figure, où ne se montrait
+nulle fatigue, peignait un mépris dur et froid.
+
+Il ne parlait point, et semblait attendre.
+
+L'oncle Jean vint se placer en face de lui.
+
+--Donnez une arme à monsieur, dit Montalt en s'adressant à son
+majordome.
+
+L'oncle Jean se baissait déjà pour ramasser l'épée.
+
+--Oh! oh!... fit-il avec surprise; il y a sur la terre des gouttes de
+sang... Est-ce que je ne suis pas le premier?
+
+Les trois jeunes gens, qui étaient restés jusqu'alors indécis et
+sombres, s'ébranlèrent à la fois. Vincent se mit entre son père et le
+nabab.
+
+--Milord, dit-il à voix basse, ce combat est impossible!
+
+--Vous êtes le cinquième, M. Jean..., murmurait pendant cela Étienne;
+moi d'abord... Roger ensuite... votre fils après... enfin M. Alain
+de Pontalès que ses témoins emportent mourant... Nous avons été tous
+vaincus, ici, à cette même place.
+
+Les yeux bleus de l'oncle Jean brillèrent davantage.
+
+--Il est donc bien fort?... dit-il en faisant plier sa lame.
+
+--C'est un démon..., répliqua Roger; contre lui l'adresse et le
+sang-froid ne servent à rien... On dirait qu'il possède un charme.
+
+--Morbleu! voilà qui est bon à savoir!... s'écria l'oncle Jean dont le
+visage s'animait; rangez-vous, mes enfants! nous avons bonne cause
+et bon bras... Dieu est juste... rangez-vous!
+
+Les deux jeunes gens ne bougeaient pas.
+
+--Je ne sais pas si votre querelle est semblable à la mienne, reprit
+le vieillard en les écartant d'autorité; dans un quart d'heure, nous
+pourrons causer de cela.
+
+Entre lui et son adversaire, il ne restait plus que Vincent, qui
+parlait bas au nabab avec vivacité.
+
+Montalt détournait la tête et ne répondait point.
+
+--Range-toi, Vincent, reprit le vieux Penhoël; je ne te dis pas de
+te retirer, parce que tu es soldat et fils de soldat; mais pas de
+faiblesse, enfant!... Nous sommes ici pour l'honneur de Penhoël.
+
+Vincent hésitait encore; un geste impérieux du vieillard le fit reculer
+de quelques pas.
+
+--Mon père! murmura-t-il pourtant, je vous en supplie...
+
+--Silence!... interrompit l'oncle en sabots; tu vois bien que milord
+nous attend!
+
+Montalt consultait en effet sa montre.
+
+--Nous avons perdu cinq minutes, dit-il.
+
+--Nous allons les regagner!... s'écria l'oncle Jean qui jeta ses gros
+sabots et mit ses pieds nus sur le gazon.
+
+Il avait dépouillé sa veste de paysan et montrait maintenant le
+chanvre gris de sa chemise.
+
+Étienne, la pâleur sur le front, disait à Roger:
+
+--Te souviens-tu?... Milord a dit que sa vengeance la plus terrible
+tomberait sur le cinquième... et c'est Jean de Penhoël qui est le
+cinquième!
+
+Roger courba le front sans répondre.
+
+Tous deux avaient le même désir que Vincent: mettre obstacle à ce duel
+inégal; mais il y avait, à ce moment, sur le visage du vieux Penhoël
+une résolution si grave et si fière que leurs volontés dominées se
+taisaient.
+
+Le vieillard prit place à l'endroit même où ses quatre devanciers
+avaient combattu. Il examina soigneusement la garde de l'épée et
+l'angle de la monture.
+
+Puis il fit le salut des armes, suivant la rigueur des anciennes
+coutumes.
+
+Sa haute taille se développait robuste et hautaine.
+
+Quatre hommes forts et jeunes avaient passé par là, et pourtant on
+pouvait pressentir que, cette fois seulement, Montalt allait trouver à
+qui parler.
+
+Il rendit le salut et donna son épée.
+
+--A vous!... dit l'oncle Jean.
+
+--A vous!... répliqua Montalt.
+
+Le pied nu de l'oncle Jean frappa deux brusques appels, et son épée,
+manoeuvrant avec une rapidité prestigieuse, chercha le défaut de
+cette impénétrable cuirasse qui était au-devant de la poitrine du nabab.
+
+Il n'était plus temps d'en prendre à son aise. Montalt avait maintenant
+l'oeil au guet, le jarret tendu, la main leste. On voyait qu'il
+dépensait toute sa vigueur et toute son adresse pour parer les coups
+précipités que lui portait le vieillard.
+
+Il fut obligé de rompre par trois fois.
+
+Étienne, Vincent et Roger suivaient l'attaque d'un oeil avide. Ils ne
+respiraient plus.
+
+Nehemiah Jones, roide comme un piquet et portant sur son grave visage
+la tranquillité la plus heureuse, représentait bien dignement le flegme
+britannique au milieu de toutes ces émotions.
+
+Le combat se poursuivait depuis cinq minutes, pour le moins, sans
+désemparer, et les minutes sont longues pour ceux qui voient deux
+hommes l'épée à la main! L'oncle Jean avait gagné du terrain, mais on
+voyait de larges gouttes de sueur rouler sur sa joue enflammée, et son
+souffle sortait maintenant pénible de sa poitrine.
+
+Le nabab, au contraire, gardait toujours la dureté froide et calme
+de sa physionomie; sa respiration était égale comme au premier
+instant. Il parait avec une précision mathématique, et ne ripostait
+point.
+
+L'oncle Jean, qui avait tenté en vain tous les coups d'armes, passa
+brusquement l'épée dans la main gauche, et se fendit sur un dégagé
+terrible.
+
+Montalt para sur place, jetant de côté la pointe de l'arme, qui était à
+une ligne de sa poitrine.
+
+Puis il se mit d'un bond hors de portée.
+
+--M. Jean de Penhoël, dit-il froidement, ceci est le côté du coeur...
+reprenez haleine.
+
+Le vieillard s'arrêta; sa poitrine battait, révoltée.
+
+--Je croyais qu'il n'y avait qu'un homme au monde, murmura-t-il, pour
+soutenir un assaut comme celui-là!
+
+Derrière cette rudesse que Montalt retenait de force sur son visage, il
+y eut comme un vague sourire.
+
+Et, depuis le commencement du combat, ceux qui eussent pu l'observer
+de près auraient découvert, sous son masque de dureté impitoyable, une
+émotion cachée.
+
+Mais si cette émotion existait réellement, il la refoulait avec toute
+l'énergie de sa forte nature. Une pensée de vengeance était en lui,
+comme il l'avait dit; il s'y cramponnait obstinément. Cette vengeance
+inattendue devait être terrible...
+
+Les trois jeunes gens tournaient vers lui leurs regards suppliants. Il
+ne voulait point les voir.
+
+Jean de Penhoël avait piqué son épée en terre.
+
+Ses yeux étaient fixés sur le nabab, et une étrange hésitation semblait
+envahir son visage.
+
+--Je ne sais pas si ma pauvre tête se perd..., murmura-t-il; Vincent,
+toi qui as de bons yeux, regarde donc... mais tu étais un tout petit
+enfant lorsqu'il nous quitta... Mon Dieu! mon Dieu! est-ce que je rêve?
+
+Sa voix tremblait. Il fit un pas en avant.
+
+Le nabab semblait ne point entendre.
+
+--Laissez-moi vous regarder, monsieur... reprit le vieillard dont
+l'émotion allait croissant; vous me tourniez le dos hier quand je vous
+ai provoqué... et mes yeux sont trop faibles désormais pour distinguer
+comme il faut le visage d'un homme à la longueur de deux épées...
+
+Il était tout près de Montalt, qui baissait les yeux en fronçant le
+sourcil.
+
+--Oh!... fit le vieillard d'une voix brisée, il y a vingt ans de
+cela, et je me trompe peut-être!... Regardez-moi, monsieur... Ne me
+reconnaissez-vous pas?
+
+--Non..., répondit Montalt.
+
+L'oncle Jean se couvrit le visage de ses mains.
+
+--Non? répéta-t-il; oh! c'est que je me trompe alors... car Louis de
+Penhoël n'aurait pas renié le vieil ami de son père!...
+
+La figure de Montalt resta impassible et froide, mais sa main serra
+convulsivement la garde de son épée.
+
+--Allons!... dit-il durement, vous devez être reposé...
+
+L'oncle Jean courba la tête, et regagna sa place.
+
+Les trois jeunes gens, qui n'avaient point entendu ces dernières
+paroles, ne comprenaient rien à cette scène.
+
+Ils avaient espéré un instant sans savoir pourquoi, et leur espérance
+s'en allait...
+
+Jean de Penhoël, avant de reprendre son épée, tira de sa poche son
+mouchoir de grosse toile pour essuyer ses yeux, qui étaient inondés de
+larmes.
+
+--Je vous demande une minute encore..., monsieur, dit-il, car il faut
+voir clair pour se défendre contre vous... Les vieillards sont comme
+les enfants; ils pleurent... Oh!... Dieu aurait dû m'épargner cette
+espérance trompée!... c'était mon fils!... Je ne sais pas si
+j'aime mon pauvre Vincent autant que je l'aimais!...
+
+Les sourcils du nabab se froncèrent davantage. Un rouge vif remplaça,
+pour un instant, la pâleur de sa joue.
+
+--Allons!... répéta-t-il d'une voix changée.
+
+L'oncle Jean reprit son arme.
+
+--Et lui aussi!... dit-il encore; il m'aimait... Oh! le noble enfant!
+le cher coeur!... que Dieu le protége!
+
+Il se remit en garde.
+
+Mais nulle épée ne choqua la sienne.
+
+Les trois jeunes gens avaient poussé ensemble un cri de stupeur.
+
+Le combat le plus terrible qu'avait soutenu ce matin Berry Montalt
+était contre lui-même, et son coeur l'avait vaincu...
+
+Il était là, devant le vieil oncle Jean, les bras tout grands ouverts,
+et deux grosses larmes roulaient sur ses joues.
+
+--Mon vieil ami!... balbutia-t-il, mon vieux père!...
+
+Jean de Penhoël se laissa tomber sur sa poitrine, et Montalt baisa ses
+cheveux blancs.
+
+
+
+
+XXV
+
+LA PETITE SERRURE.
+
+
+Ce matin, le nabab avait quitté l'hôtel un peu avant le jour.
+
+Au moment où sa voiture partait, un homme qui était en observation
+devant la porte cochère fit le tour des jardins en courant, et gagna la
+ruelle située sur les derrières de l'hôtel.
+
+La nuit était encore assez noire.
+
+--Êtes-vous là? murmura-t-il.
+
+Deux hommes sortirent d'un enfoncement de la muraille.
+
+C'étaient MM. le chevalier de las Matas et le comte de Manteïra, en
+costume d'aventures.
+
+--Eh bien?... demandèrent-ils.
+
+--Disparu!... répliqua le noble baron Bibander; je viens de le voir
+partir avec le grand sec de majordome et les deux nègres.
+
+Les deux bougies que Nawn avait allumées à la dernière fenêtre de
+l'aile gauche n'avaient brillé qu'un seul instant.
+
+--Et le signal?... demanda Bibandier à son tour.
+
+--Tout va bien!... répondit Robert; et puisque milord a emmené ses
+deux chiens de garde, nous n'aurons guère à enfoncer que des portes
+ouvertes... Voyons, y sommes-nous?
+
+--Présent!... répliqua Bibandier, sans peur et sans reproche...
+
+--Moi, dit Blaise, ça me va énormément cette petite partie fine!...
+Mais convenons un peu de nos faits... Si nous emportons le gros lot,
+allons-nous toujours à Penhoël?
+
+--Toujours!... répliqua Robert; René a bu de l'eau-de-vie toute la
+journée, et m'aime comme la prunelle de ses yeux... Nous rachetons le
+manoir et tout ce qui s'ensuit... nous donnons un coup de bas au vieux
+Pontalès, et nous sommes les seigneurs suzerains de la contrée!...
+
+--Et cette fois, dit Blaise, M. Robert ne fera pas de mauvaise
+plaisanterie?
+
+--Nous n'aurons pas l'ombre d'une discussion, mon brave! Entre
+millionnaires, on emploie les formes. Qui est-ce qui saute le
+premier?
+
+--Moi! dit Blaise, ça me rappelle mon bon temps, et je me sens tout
+gaillard... En avant, mes petits, et qui m'aime me suive!
+
+Entre la ruelle et la maison, il y avait la muraille du jardin, qui
+était fort basse en cet endroit.
+
+Blaise l'escalada le premier, et ce ne fut pas long, car il n'avait
+point perdu ses anciens mérites.
+
+L'Américain et Bibandier sautèrent bientôt à leur tour sur le sol gras
+des plates-bandes.
+
+Ce n'était pas le côté du grand jardin couvert. Il n'y avait là qu'un
+étroit banc de gazon et quelques arbres au feuillage desséché.
+
+Robert fit entendre un petit coup de sifflet, auquel on répondit de la
+fenêtre où brillaient naguère les deux bougies.
+
+Un cordon se déroula et vint tomber aux pieds de nos trois
+gentilshommes. Robert y attacha l'extrémité d'une échelle de soie, et
+le cordon remonta. L'instant d'après, ils faisaient tous les trois, par
+la fenêtre, leur rentrée à l'hôtel du nabab.
+
+--La petite dame est accouchée..., dit Nawn qui ne tremblait point trop
+fort.
+
+--Bah!... fit Robert; on ne pourra donc pas l'emmener?
+
+--Elle est bien faible!...
+
+--Américain, dit Bibandier, je demande à être le parrain de l'enfant;
+cela resserrera les liens d'estime et d'affection qui nous unissent.
+
+Ils étaient gais comme des pinsons, les trois excellents camarades!
+
+--Ah çà! reprit Robert en s'adressant à Nawn, tu as fait ta besogne,
+toi?
+
+Nawn secoua lentement sa tête cuivrée.
+
+--J'avais dans un petit flacon, répondit-elle, un mélange des quatre
+meilleurs poisons de mon pays...
+
+--Où il y a tant d'excellents poisons! interrompit Bibandier.
+
+--Avec cela, reprit Nawn, j'aurais envoyé dans l'autre monde une
+douzaine de gentlemen bien portants comme vous l'êtes... Les pauvres
+enfants ont bu la moitié de ma fiole, à elles toutes seules!
+
+Bibandier essaya encore de rire pour se faire un mérite d'esprit fort
+auprès de ses collègues; mais il ne pouvait plus.
+
+--Et puis?... dirent en même temps Robert et Blaise.
+
+--Ça dure cinq minutes..., répliqua Nawn, quelquefois un quart
+d'heure... Après cela, tout est fini.
+
+--Et tu es bien sûre?...
+
+--A l'heure où je vous parle, elles sont mortes..., repartit Nawn
+qui baissa ses yeux noirs et brûlants.
+
+Une fois déjà Robert avait entendu ces mots: «Elles sont mortes.» On
+l'avait trompé. Il doutait.
+
+--Peux-tu nous les montrer? demanda-t-il.
+
+--Suivez-moi..., répliqua Nawn sans hésiter.
+
+Robert fit un pas en avant. L'Endormeur et Bibandier restèrent
+immobiles.
+
+--Je vais vous mener jusqu'à leur chambre..., dit Nawn, mais vous
+entrerez tout seul... car je ne voudrais pas revoir leur visage!
+
+Le jour se faisait bien lentement, et les ténèbres étaient encore
+épaisses. On entendit au fond du corridor où était située la chambre
+des deux jeunes filles une voix faible qui criait:
+
+--Diane!... Cyprienne!...
+
+Un frisson parcourut le corps de Robert.
+
+--Écoutez!... dit Nawn; elles ne répondront pas!
+
+Nos trois compagnons prêtèrent attentivement l'oreille, et nul son ne
+répondit en effet à la voix de Blanche.
+
+--Elles ne répondront pas!... répéta Nawn; la jeune dame qui les
+appelle ne peut pas les apercevoir dans l'ombre... mais moi, je sais
+bien qu'elles sont couchées sur le tapis... toutes deux côte à côte...
+les yeux mornes... les lèvres livides... Oh! ajouta-t-elle en
+baissant la voix tout à coup, elles s'aimaient bien!... elles étaient
+belles comme les anges... Je ne sais pas si je recommencerais!...
+
+--Diane!... Cyprienne!... dit encore la voix de Blanche.
+
+--Elles ne répondront pas!... murmura Nawn.
+
+Blaise et Robert, bien qu'ils fussent des coquins sans coeur, se
+sentaient du froid dans les veines. Quant à Bibandier, une sueur glacée
+mouillait ses tempes.
+
+Il avait vu déjà une fois les deux jeunes filles, côte à côte, couchées
+sur le bord de leur tombe.
+
+La parole de Nawn évoquait pour lui deux pâles fantômes.
+
+--Oh! oui!... balbutia-t-il sans savoir qu'il parlait, elles étaient
+belles!... et ceux qui les ont tuées n'auront plus jamais de sommeil
+tranquille!...
+
+--Diane!... Cyprienne!... prononça pour la troisième fois la voix
+toujours plus faible de l'Ange.
+
+Et point de réponse encore.
+
+--Eh bien!... dit Nawn à Robert qui restait immobile, le corridor est
+court et la porte est ouverte... ne voulez-vous plus aller voir les
+mortes?
+
+Robert se retourna brusquement.
+
+--Tu seras payée!... dit-il. Conduis-nous à la chambre de Montalt.
+
+Nawn obéit.
+
+L'appartement du nabab était situé, comme nous l'avons dit, à l'autre
+extrémité de l'hôtel.
+
+Nos trois gentilshommes et leur guide traversèrent avec précaution
+les longues galeries. La porte extérieure de la chambre à coucher
+était fermée. Blaise, qui portait sous son manteau une pince et divers
+instruments de serrurerie, fut chargé d'ouvrir. Cela prit du temps,
+soit que la serrure eût des combinaisons difficiles, soit que Blaise
+eût oublié son adresse d'autrefois.
+
+Quand on put entrer enfin, il faisait jour dans le corridor.
+
+Mais nos trois compagnons retrouvèrent les ténèbres à l'intérieur de la
+chambre, dont les contrevents étaient soigneusement fermés.
+
+Comme Robert regardait derrière lui avec inquiétude, Nawn lui dit:
+
+--Personne ne viendra vous surprendre... Les valets dans cette maison
+suivent l'exemple du maître... on veille la nuit, on dort le jour...
+Les plus vigilants ne se lèvent guère qu'à dix heures.
+
+Elle tendit la main.
+
+--J'ai fait ce que j'avais promis..., ajouta-t-elle; payez-moi, car il
+faut que je quitte cet hôtel.
+
+Robert lui donna une bourse pleine d'or. Nawn s'éloigna lentement et la
+tête baissée.
+
+Nos trois gentilshommes étaient seuls, et maîtres du terrain.
+
+La porte fut fermée; on alluma une lampe.
+
+Robert fouilla d'abord les tiroirs du secrétaire pour trouver la clef
+du petit meuble où la boîte de diamants devait être serrée.
+
+Au lieu de la clef absente, il rencontra çà et là quelques billets de
+banque dont il fit son profit.
+
+Sur la tablette du secrétaire, une lettre commencée attira son
+attention.
+
+--Pardieu! dit-il en parcourant les premières lignes, je puis bien lire
+sans être indiscret, car cette lettre est à mon adresse... Savez-vous
+bien, messieurs, que ce pauvre lord menaçait de devenir maniaque?...
+Trois lettres hier, deux cette nuit! cela commençait sur le pied de
+trente-cinq à quarante messages par semaine!... Et le tout pour me
+prier à genoux de lui vendre un chiffon de papier griffonné par une
+femme!...
+
+--Voyons! interrompit Blaise; tu ne trouves pas la clef?
+
+L'Américain frappa gaiement sur la poche de sa redingote.
+
+--Certes, ceci est un détail; mais je suis flatté d'avoir là, dans mon
+portefeuille, un crédit de cent cinquante mille francs... peut-être
+davantage... car chaque lettre nouvelle de milord m'offre deux mille
+louis de plus!
+
+Il s'arrêta, et son regard exprima une subite inquiétude.
+
+--La chose est si étrange, poursuivit-il en baissant la voix, que
+j'aurais presque peur, si notre homme n'avait affaire ce matin à forte
+partie!...
+
+--Peur de quoi?... demanda Blaise.
+
+--Mais il y a juste cinq à parier contre un, poursuivit Robert au lieu
+de répondre, que milord ne nous gênera plus désormais!... A la besogne,
+l'Endormeur, mon ami!... A défaut de clefs, essayons un peu de tes
+ustensiles!...
+
+Bibandier n'avait point pris part à ce court entretien, mais si sa
+langue chômait, ses mains ne restaient pas oisives. Le noble baron
+furetait de meuble en meuble, et faisait main basse sur tout ce qu'il
+trouvait à sa convenance.
+
+Si les fauteuils n'eussent point été trop gros, il les eût fourrés dans
+les vastes poches de sa redingote.
+
+Le petit meuble indiqué par Lola était à demi caché derrière les
+rideaux de brocart, dont les draperies, larges et lourdes, tombaient
+autour du lit de Montalt.
+
+C'était une espèce de coffre, supporté par quatre pieds contournés,
+et couvert, du haut en bas, d'incrustations artistement variées; au
+milieu de ce renflement, en forme de ventre, qui distingue les bahuts
+du temps de Louis XV, on voyait une petite serrure mignonne, délicate,
+microscopique, qui semblait bien facile à forcer.
+
+A défaut d'adresse, d'ailleurs, on pourrait employer la force, car ces
+meubles si coquets sont fragiles, et le moindre coup, vigoureusement
+appliqué, peut disjoindre leurs planchettes légères.
+
+Nos trois gentilshommes bénissaient _in petto_ le caprice du nabab, qui
+avait choisi, pour renfermer son trésor, cette gentille armoire, au
+lieu d'une laide caisse de fer.
+
+L'Endormeur se mit à genoux sur le tapis, et commença son office de
+serrurier.
+
+Autrefois, à l'époque où il avait mérité son surnom, on n'aurait point
+pu compter les serrures habilement crochetées par lui; il ne possédait
+peut-être pas aussi parfaitement que l'Américain, son frère d'armes, le
+côté intellectuel de l'art du voleur; mais sa main était preste,
+et on pouvait citer de lui des exploits vraiment notables.
+
+Fallait-il que cette vieille gloire vînt se briser contre un jouet
+d'enfant?
+
+Le malheureux Blaise travaillait comme un nègre, suait à grosses
+gouttes, et faussait l'un après l'autre tous ses instruments. On eût
+dit que la petite serrure était fée.
+
+Le temps passait. Robert et Bibandier suivaient la vaine besogne de
+leur compagnon avec une impatience croissante.
+
+--Donne-moi cela!... s'écria enfin l'Américain en repoussant Blaise qui
+s'essuya le front sans mot dire; tu n'es plus bon à rien.
+
+Il saisit l'une des tiges d'acier recourbées, et sonda la serrure à son
+tour.
+
+Même résultat! La tige d'acier se tordit, et la serrure demeura
+inattaquable.
+
+Robert se releva; Bibandier voulut essayer à son tour, et ce fut avec
+aussi peu de succès.
+
+--Le diable est dans cette serrure!... grommela-t-il.
+
+Nos trois gentilshommes étaient debout, la tête basse et regardant
+d'un oeil piteux ce charmant petit meuble qui semblait si facile à
+ouvrir...
+
+Ils ne s'étaient pas découragés trop vite, et un temps
+considérable s'était écoulé déjà depuis leur entrée à l'hôtel.
+
+--C'est infernal!... murmura l'Américain. Échouer au port! Je parierais
+ma tête que les diamants sont dans ce coffre!...
+
+--Ça me paraît clair!... appuya tristement Bibandier. Une si bonne
+petite serrure doit servir à quelque chose!...
+
+Blaise tourna la tête par hasard, et ses yeux tombèrent sur l'une des
+fenêtres.
+
+--Regardez, dit-il d'un ton de frayeur.
+
+Les regards de Blaise et de Robert suivirent sa main étendue.
+
+Malgré la lumière de la lampe, on apercevait aux fentes des contrevents
+fermés deux ou trois de ces points étincelants qui annoncent le grand
+soleil.
+
+--Il faut en finir!... dit Robert.
+
+Il se recula jusqu'à l'autre bout de la chambre et, prenant son élan,
+il vint donner de toute sa force contre le petit meuble. Le choc de son
+talon produisit un son sec et faible. Ce fut tout.
+
+Le ventre du bahut n'avait même pas fléchi.
+
+--Il y a du fer sous le bois!... murmura-t-il en laissant retomber ses
+deux mains.
+
+Nos trois gentilshommes, au comble de l'embarras, se regardèrent en
+silence pendant une bonne minute.
+
+--Messieurs, dit enfin Robert, il faut jouer le tout pour le tout!...
+Les gens de la maison vont s'éveiller, s'ils ne le sont pas déjà...
+En cavant au mieux, nous n'avons plus que quelques instants... Ne les
+perdons pas en efforts inutiles!... Je me souviens d'avoir vu une hache
+dans la chambre où Nawn nous a introduits d'abord... A l'aide de cette
+hache, nous aurons bien raison de la doublure de fer!
+
+--Je vais la chercher!... s'écria Blaise.
+
+--Allons tous les deux!... ajouta Bibandier.
+
+Ils se faisaient ce raisonnement que la fuite serait plus aisée, en cas
+de danger, s'ils étaient une fois hors de cette chambre.
+
+Ils sortirent ensemble.
+
+Nawn ne les avait point trompés. Malgré l'heure avancée, aucun bruit ne
+se faisait encore dans l'hôtel.
+
+Resté seul, Robert prit la lampe et l'approcha de la serrure pour
+l'examiner mieux. Il y avait autour des ornements d'or guilloché,
+figurant une arabesque extrêmement légère.
+
+Au milieu des lignes enchevêtrées du dessin, Robert distingua un petit
+bouton d'argent.
+
+Son coeur battit comme s'il avait eu déjà en sa possession la fameuse
+boîte aux diamants. Et tout de suite, il eut l'excellente idée de
+s'adjuger le trésor à lui tout seul.
+
+La moins tordue des tiges d'acier fut introduite de nouveau dans la
+serrure, et Robert la fit jouer en même temps qu'il pressait le bouton.
+
+Le couvercle du petit meuble s'ouvrit et bascula de lui-même.
+
+Robert poussa un cri de joie folle à la vue des diamants qui
+renvoyèrent, en gerbes étincelantes, la lumière de la lampe.
+
+Il saisit la boîte et s'élança vers la porte.
+
+Mais, au lieu de franchir le seuil, il s'arrêta comme frappé de la
+foudre, et la boîte s'échappa de sa main tremblante...
+
+Il y avait devant lui deux fantômes: Diane et Cyprienne de Penhoël, qui
+tenaient à la main les pistolets du nabab, et qui, droites et fermes
+au-devant du seuil, dirigeaient les deux canons contre la poitrine de
+Robert.
+
+Celui-ci toucha son front, qui se mouillait d'une sueur froide.
+
+--Encore!... encore!... murmura-t-il d'une voix étouffée.
+
+La signification de ce mot dut échapper aux deux jeunes filles, qui ne
+se doutaient même pas du danger récent qu'elles avaient couru par le
+fait de Nawn.
+
+Pendant que cette dernière, en effet, après avoir versé le poison dans
+la bouilloire, s'éloignait précipitamment pour jeter au dehors le
+flacon accusateur, Séid était entré sans bruit dans la chambre de
+Blanche. Il avait renversé dans les cendres la liqueur empoisonnée, et
+rempli de nouveau la bouilloire avec de l'eau pure.
+
+De sorte que Nawn, au lieu de son poison malais, avait servi
+d'excellent thé aux deux jeunes filles.
+
+Celles-ci veillaient dans leur chambre, attendant le retour du nabab.
+Blanche dormait auprès de son enfant. Diane et Cyprienne sortaient, de
+temps à autre, dans le corridor, pour prêter l'oreille.
+
+Au moindre bruit, annonçant le retour espéré de Montalt, elles
+voulaient s'élancer au-devant de lui, le supplier de vivre et vaincre
+sa résolution fatale à force de caresses.
+
+Un bruit se fit, c'était le coup de pied de Robert, essayant de forcer
+le petit meuble.
+
+Cyprienne et Diane traversèrent aussitôt le corridor. En un clin
+d'oeil elles furent à la porte de Montalt.
+
+Cette entrée dont nous parlons, et qui communiquait avec l'appartement
+donné à Blanche, était située à la tête du lit. Au moment où les deux
+jeunes filles y arrivaient, l'Endormeur et Bibandier sortaient par
+l'autre porte pour aller chercher la hache.
+
+Robert ne pouvait voir entrer les deux soeurs, qui étaient
+masquées pour lui par le brocart épais des rideaux.
+
+Quand elles s'avancèrent dans la chambre et qu'il eût pu les
+apercevoir, la découverte du secret l'absorbait déjà.
+
+Il était tout entier à sa besogne.
+
+Diane et Cyprienne demeurèrent d'abord étonnées à la vue d'un étranger.
+Il n'y avait point à s'y méprendre, cet homme était un voleur.
+
+Grâce au bruit que faisait Robert en travaillant la serrure, elles
+purent, sans éveiller son attention, décrocher deux grands pistolets
+anglais, pendus aux deux côtés du secrétaire, et gagner la porte
+principale.
+
+Elles ne reconnurent Robert qu'au moment où celui-ci se retournait pour
+sortir.
+
+--Vous êtes notre prisonnier, M. de Blois! dit Diane; n'essayez pas de
+fuir... ne faites pas un mouvement, ou vous êtes mort!
+
+L'Américain regarda tour à tour les deux pistolets dont les gueules lui
+semblèrent énormes.
+
+--Vous ne vous attendiez pas à nous retrouver ici!... reprit Diane, et
+pourtant vous avez habité la Bretagne assez longtemps pour connaître
+nos vieilles légendes... les belles-de-nuit voyagent sur l'aile du
+vent... Hier, nous tourmentions madame la marquise d'Urgel à Paris...
+cette nuit, nous avons dormi à notre place, derrière l'église de
+Glénac... et ce matin, M. de Blois, nous avons enfourché le dernier
+rayon de lune pour venir vous mettre le pistolet sous la gorge...
+
+--Ma soeur!... ma soeur! dit Cyprienne d'un ton plus sarcastique
+encore, c'est mal de railler un vaincu!... Je suis sûre que si nous
+laissions passer le pauvre M. de Blois en ce moment, il nous donnerait
+sa parole d'honneur de se convertir et de faire pénitence... Mais les
+morts ont de la rancune, M. de Blois... et nous allons vous garder là
+jusqu'au retour de milord.
+
+L'Américain avait très-sérieusement peur.
+
+--Écoutez-moi!... dit-il au hasard; je sais bien que vous pouvez
+me perdre, mais je sais aussi que vous avez le coeur généreux,
+mesdemoiselles... Ayez pitié de moi!
+
+--Pitié!... répliqua Diane; l'eau est bien profonde au tournant de _la
+Femme-Blanche_!...
+
+--Et les pierres étaient bien lourdes!... ajouta Cyprienne.
+
+L'oeil de Robert s'éclaira subitement pendant qu'elles parlaient
+ainsi, et un rayon s'alluma sous sa paupière, rapidement baissée.
+
+--Ainsi..., murmura-t-il en redoublant d'humilité, vous n'aurez point
+compassion?...
+
+Son regard, qui se releva, prenait, en ce moment, une expression
+si étrange, que Cyprienne et Diane se retournèrent avec vivacité pour
+découvrir la cause de ce changement...
+
+Robert éclata de rire.
+
+Diane était prisonnière entre les bras de Bibandier; Cyprienne entre
+ceux de Blaise.
+
+Les deux pauvres enfants courbèrent la tête sans essayer même de se
+défendre.
+
+--Tudieu! mesdemoiselles, dit l'Américain, il faut jouer serré, quand
+vous êtes de la partie!... Pour aujourd'hui nous allons vous traiter
+seulement comme vous avez traité Lola, car nous ne sommes pas encore à
+la porte de ce maudit hôtel...
+
+L'Américain n'avait pas achevé sa phrase que sa figure changea une
+troisième fois.
+
+L'apparition des jeunes filles et celle de nos deux gentilshommes
+s'étaient succédé rapidement.
+
+Une troisième péripétie arriva plus vite encore.
+
+Au moment où Robert nouait son mouchoir, roulé en bandeau, sur la
+bouche de Diane, la porte que Bibandier et Blaise avaient laissée
+entr'ouverte s'ouvrit tout à fait et donna passage au grand jour du
+dehors.
+
+La haute taille de Berry Montalt, qui tenait à la main ses deux épées
+de combat, se dessina en silhouette sur le seuil.
+
+
+
+
+XXVI
+
+BONHEUR.
+
+
+Cette émotion soudaine et irrésistible qui avait saisi, au bois de
+Boulogne, Berry Montalt, ou, pour parler mieux, l'aîné de Penhoël, et
+qui avait arraché l'épée à ses mains tremblantes, ne dura qu'un instant.
+
+Il avait été vaincu par un de ces fougueux mouvements du coeur, dont
+nulle volonté humaine ne peut arrêter l'élan. Tous ses projets de
+colère et de vengeance s'étaient évanouis à la fois. Durant une minute,
+Louis eut des larmes dans les yeux, et son coeur battit contre
+la poitrine du vieil oncle Jean.
+
+Étienne et Roger regardaient, partagés entre la surprise et l'émotion
+contagieuse.
+
+Vincent restait sombre, à l'écart.
+
+Nehemiah Jones remettait au fourreau, avec méthode, les armes,
+soigneusement essuyées.
+
+La seconde minute commençait à peine, que Louis se révoltait déjà
+contre ce qu'il appelait sa faiblesse. Ses larmes se séchèrent
+brusquement; il se dégagea de l'étreinte du vieillard, et son visage
+reprit cette froideur glacée qu'il avait gardée si longtemps.
+
+L'aîné de Penhoël était redevenu le nabab Berry Montalt.
+
+--Louis!... murmura l'oncle Jean qui ne s'apercevait pas encore de ce
+changement, mon fils chéri!... comment as-tu pu rester tant d'années
+loin de nous?
+
+--Comme il n'y avait plus de place pour moi dans la maison de mon
+père..., répliqua Montalt avec amertume, j'ai cherché fortune ailleurs.
+
+L'oncle Jean le regarda, et vit seulement alors ses sourcils froncés et
+le sarcasme dur qui relevait sa lèvre.
+
+--Comme tu dis cela!... murmura-t-il.
+
+--M. Jean!... interrompit Montalt, on s'est passé de moi pendant
+vingt ans, là-bas, en Bretagne... Moi, de mon côté, je vous jure que je
+n'ai guère songé à vous!
+
+Le vieux Breton courba la tête.
+
+--Finissons!... reprit Montalt; vos filles sont chez moi... venez les
+reprendre.
+
+--Mes filles?... s'écria l'oncle Jean stupéfait; celles que j'appelais
+mes filles... elles sont mortes!...
+
+--Elles vivent! dirent ensemble Étienne et Roger.
+
+--Est-il possible? balbutia le vieillard. Diane! Cyprienne!...
+
+--Ce sont deux enfants gracieuses et belles!... poursuivit Montalt au
+lieu de répondre; je souhaite qu'elles n'aient point l'âme ingrate de
+tous ceux qui portent le nom de Penhoël...
+
+L'oncle Jean n'écoutait plus. Il pleurait de joie.
+
+--Ah!... si vous saviez!... si vous saviez, Louis!... voulut-il dire.
+
+Montalt l'interrompit encore.
+
+--Je ne veux rien savoir..., dit-il; la tendresse et la haine fatiguent
+également ceux qui sont devenus sages... Je n'aime plus et je ne
+hais pas... Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers Étienne et
+Roger, vous êtes intéressés à tout ceci... Je retourne à mon hôtel;
+suivez-moi, si vous voulez.
+
+Il n'y avait eu aucune explication d'échangée, et pourtant les deux
+jeunes gens ne soupçonnaient plus; Roger lui-même oubliait sa jalousie,
+et s'étonnait d'avoir douté.
+
+Ils firent un pas vers le nabab.
+
+Vincent restait seul en arrière.
+
+--Et moi?... dit-il.
+
+--Et l'Ange!... s'écria l'oncle Jean; tu as raison, mon fils... c'est
+pour Blanche de Penhoël que je suis venu ici!
+
+--Blanche de Penhoël?... répéta le nabab; je ne connais pas ce nom...
+
+A son tour Vincent se rapprocha.
+
+--En êtes-vous bien sûr?... dit-il le rouge au front et les dents
+serrées; quand on veut nier, il faut prendre mieux ses précautions,
+milord... J'affirme que vous avez fait enlever, dans la nuit d'hier, ma
+cousine Blanche de Penhoël.
+
+--M. Vincent, répliqua le nabab, je suis las et je n'ai plus fantaisie
+de me battre... Vous pouvez me regarder avec vos yeux hardis et pleins
+de haine, monsieur!... Courage!... vous me forcez de vous reconnaître
+pour mon neveu... Ah! ah! jeune homme, ajouta-t-il avec amertume,
+combien faut-il donc vous donner de fois la vie pour avoir droit à
+votre gratitude?... Courage! vous dis-je, mon neveu Vincent!... vous
+porterez comme il faut le nom de Penhoël!
+
+Il se dirigea vers son équipage, qui attendait toujours dans l'allée
+voisine.
+
+Étienne et Roger le suivaient.
+
+--Montez..., leur dit-il.
+
+Les deux jeunes gens obéirent.
+
+La portière se referma sur eux. L'oncle Jean, qui s'avançait timide et
+triste, monta dans le fiacre avec Vincent.
+
+Les deux voitures reprirent le chemin de Paris.
+
+Montalt et ses deux compagnons gardaient le silence.
+
+Étienne et Roger avaient peut-être envie d'implorer leur pardon, car
+leurs coeurs étaient pleins d'espoir et de joie; mais ils n'osaient
+pas, tant le visage de Montalt était sévère et sombre.
+
+Montalt rêvait, et sa rêverie avait une navrante amertume.
+
+--Pauvre oncle Jean!... se disait-il; celui-là est toujours le digne
+coeur d'autrefois!... Oh! ce n'est pas sur lui qu'il fallait me
+venger!... Mais mon frère... mais Marthe!... il n'a pas même osé
+prononcer leurs noms devant moi!... Fou que je suis!... Hier, j'aurais
+donné ma fortune pour cette lettre où j'espérais trouver un mot de
+compassion ou de regret... un mot d'amour peut-être! Fou!...
+misérable fou!... ne sais-je pas, depuis vingt ans, qu'il n'y a rien
+dans le coeur d'une femme?
+
+--Milord..., dit en ce moment Étienne avec timidité, mon coeur se
+refusait à vous haïr... Pendant ces belles années que j'ai passées à
+Penhoël, j'entendais votre nom dans toutes les bouches... Avant de vous
+connaître, j'avais appris à vous aimer.
+
+--Laissons là Penhoël, s'il vous plaît, monsieur..., repartit sèchement
+le nabab.
+
+Roger, qui allait parler, baissa la tête en silence.
+
+--Vous êtes irrité contre nous, reprit le jeune peintre; nous vous en
+avons donné le droit... mais, je vous en prie, milord, vous, l'oncle
+respecté de celles que nous aimons, oubliez votre colère!
+
+Le nabab laissa tomber sur lui un regard froid et distrait.
+
+--Je n'ai pas de colère, monsieur, répliqua-t-il; seulement ce que je
+vois ici m'ennuie et me répugne...
+
+Il bâilla et poursuivit comme en se parlant à lui-même:
+
+--Tristes gens! tristes choses!... Je crois que je vais retourner dans
+l'Inde...
+
+Étienne voulut insister, à défaut de son ami, qui gardait toujours
+un silence embarrassé. Le nabab fit un geste de fatigue et se renfonça
+dans un coin.
+
+On ne parla plus durant tout le reste de la route.
+
+L'équipage du nabab arriva le premier devant l'hôtel. Le fiacre qui
+ramenait Jean de Penhoël et Vincent était resté un peu en arrière.
+
+Les fenêtres de la chambre à coucher avaient, comme nous l'avons dit,
+leurs contrevents fermés. La pièce n'était éclairée que par la lumière
+d'une lampe. Au moment où Montalt ouvrait la porte, ses yeux, habitués
+au grand jour du dehors, eurent quelque peine à distinguer les objets.
+Il vit seulement une scène confuse: deux jeunes filles terrassées, et
+trois hommes que sa présence subite semblait frapper de stupeur.
+
+Cyprienne et Diane se relevèrent en poussant un cri de joie, et se
+jetèrent à son cou.
+
+L'un des trois hommes, profitant de ce mouvement, ramassa la boîte de
+sandal qui était toujours à terre, se glissa comme une anguille entre
+la porte et le nabab, et disparut au détour du corridor.
+
+Étienne et Roger ne savaient rien de ce qui se passait à l'intérieur de
+la chambre; ils ne songèrent pas même à l'arrêter.
+
+--Notre père!... disaient les jeunes filles; notre bon père!...
+c'est Dieu qui vous envoie... Oh! nous avons bien pleuré cette nuit;
+car nous avions peur de ne plus vous revoir!...
+
+Roger serra la main d'Étienne.
+
+--Elles le nomment leur père!... murmura-t-il; savent-elles ce que nous
+avons fait?... nous pardonneront-elles?...
+
+Les lèvres de Montalt avaient effleuré le front pâle encore des deux
+jeunes filles.
+
+--Que signifie tout cela? dit-il sans beaucoup s'émouvoir.
+
+--Oh! père!... s'écria Diane, ces hommes, qui ont voulu nous tuer
+autrefois, sont venus pour dérober votre trésor!...
+
+Montalt regarda par-dessus leur tête.
+
+--Il me semble qu'ils étaient trois tout à l'heure..., dit-il.
+
+Diane et Cyprienne se retournèrent. Il n'y avait plus là que Blaise
+et Bibandier, qui se faisaient petits à l'autre bout de la chambre.
+Les deux jeunes filles s'élancèrent vers les fenêtres; les contrevents
+s'ouvrirent et les rayons du soleil inondèrent la chambre.
+
+--Il s'est enfui!... dit Diane dont le regard aigu fouillait les
+moindres recoins.
+
+--Avec les diamants!... ajouta Cyprienne.
+
+--M. le baron Bibander! murmura Montalt en regardant nos deux
+gentilshommes atterrés, M. le comte de Manteïra... venus ici pour
+dévaliser mon hôtel!... Quel était donc l'autre?...
+
+Avant qu'on pût faire réponse, on ouït une rumeur vague dans le
+lointain des corridors, puis la rumeur s'approcha, et la voix de
+l'oncle Jean, changée par la colère, se fit entendre.
+
+Il disait:
+
+--Je te reconnais, malgré ton déguisement... comme j'ai reconnu ton
+écriture dans cette lettre perfide, qui m'a mis l'épée à la main contre
+mon neveu Louis!... Tu es donc le démon de notre famille!...
+
+Il arrivait en ce moment devant la porte, traînant après lui M. le
+chevalier de las Matas, qu'il tenait par le collet de son habit.
+
+D'un geste vigoureux, il le lança jusqu'au milieu de la chambre en
+disant:
+
+--Cette fois, je crois qu'on va t'écraser, vipère!
+
+La face de Robert était livide. Il tremblait.
+
+Chaque fois que son regard essayait de se relever, il voyait autour de
+lui le cercle de ses accusateurs.
+
+Cyprienne et Diane étaient dans les bras de l'oncle Jean; mais leurs
+regards se tournaient, pleins de tendresse émue, vers le nabab, car
+leur espérance était réalisée.
+
+Cette pensée qu'elles avaient accueillie avec tant de défiance,
+malgré la pente romanesque de leur nature, était bien la réalité.
+
+Les dernières paroles de l'oncle Jean levaient le dernier doute. Leur
+bon génie s'appelait Louis de Penhoël!
+
+Elles faisaient semblant de ne point voir Étienne et Roger qui
+cherchaient leurs regards.
+
+Ceux-ci étaient auprès de Robert, et, avec eux, il y avait l'oncle
+Jean, Vincent, les deux jeunes filles, tous ceux que l'Américain avait
+dépouillés ou trahis, à l'exception de Marthe et de Penhoël.
+
+--Louis, dit l'oncle Jean, cet homme est cause que Pontalès commande
+dans la maison de ton père.
+
+Le visage du nabab eut une contraction légère, mais il demeura en
+dehors du cercle.
+
+--Notre père..., dit Diane,--car nous l'appelons aussi notre père,
+ajouta-t-elle en s'adressant à Jean de Penhoël, sur qui ces simples
+mots parurent produire une impression étrange;--notre père n'ignore
+rien de ce qui s'est passé au manoir... Nous avons entendu cet homme
+raconter lui-même tous ses lâches exploits.
+
+Blaise et Bibandier, comme on le pense, avaient la bonne envie de fuir,
+mais on voyait maintenant, au delà du seuil, les têtes noires de Séid
+et de son compagnon.
+
+--Ce que milord ne peut pas savoir, dit Étienne, c'est que cet homme,
+en qui nous ne reconnaissions point l'hôte fatal de Penhoël, est
+l'unique cause de notre rage folle et de notre erreur... C'est lui qui
+a fait naître nos soupçons... C'est lui encore qui nous a donné accès
+dans cette maison de jeu où nous avons pu vous joindre hier.
+
+--C'est lui qui m'a conduit par la main jusqu'à vous, ajouta Vincent.
+
+--C'est lui qui a donné de l'argent à Nawn pour empoisonner les jeunes
+demoiselles, prononça, derrière le seuil, la voix gutturale de Séid.
+
+--C'est lui qui a tout fait!... ajouta l'oncle dont la main s'étendit
+au-dessus de la tête de Robert: notre malheur et notre ruine!... Mon
+neveu Louis, il faut que cet homme soit châtié!
+
+Depuis l'entrée de Robert, le nabab n'avait pas prononcé une seule
+parole. Sa tête était inclinée sur sa poitrine; ses yeux rêvaient, il
+semblait ne point écouter.
+
+En ce moment, il s'avança vers l'Américain, et le cercle s'ouvrit pour
+lui faire passage.
+
+Chacun se demandait ce qu'il allait faire, car il était roi dans cet
+hôtel, où chacun de ses ordres provoquait une obéissance passive.
+
+On savait que sa fantaisie était sa règle unique, et que la loi
+commune n'avait pas de frein pour sa volonté.
+
+Il mit sa main sur l'épaule de Robert, qui fléchit à ce contact, comme
+si un poids écrasant l'eût accablé tout à coup.
+
+Montalt se pencha vers lui. Robert se sentit perdre le souffle, tant il
+avait de terreur.
+
+--M. le chevalier de las Matas, dit Montalt d'un ton doux et presque
+caressant, ce qu'affirment ces gens-là m'importe peu... Vous êtes chez
+moi... sous ma protection... et il ne vous sera point fait de mal.
+
+Il y eut dans la chambre un murmure de stupéfaction.
+
+Robert lui-même n'osait pas en croire ses oreilles.
+
+Il tendit à Montalt la boîte de sandal en murmurant:
+
+--Milord, je suis à la merci de votre générosité.
+
+Montalt prit les diamants comme par manière d'acquit, et sa bouche
+descendit jusqu'à effleurer l'oreille de Robert:
+
+--M. le chevalier de las Matas..., reprit-il, si vous le voulez, je
+croirai que vous êtes venu à mon hôtel pour répondre enfin à mes
+nombreux messages...
+
+L'Américain se redressa du coup; il osa regarder Montalt en face,
+et sa frayeur s'évanouit comme par enchantement.
+
+Montalt avait les yeux baissés.
+
+--M'apportez-vous la lettre?... dit-il.
+
+--Milord..., répliqua Robert qui croyait avoir déjà repris l'avantage,
+je n'ai rien à refuser à Votre Seigneurie... mais la lettre...
+
+--Si vous l'avez laissée chez vous, interrompit Montalt, donnez un
+ordre et vous l'aurez dans dix minutes.
+
+--C'est que... milord...
+
+Les sourcils de Montalt se froncèrent légèrement.
+
+--L'avez-vous, ou ne l'avez vous pas?... murmura-t-il sans perdre
+encore son accent de courtoisie.
+
+Et comme Robert hésitait, il lui pressa l'épaule tout à coup avec tant
+de force que ce dernier recula et pâlit.
+
+--Je suis sûr que vous l'avez!... poursuivit Montalt; veuillez me la
+donner, M. le chevalier... à l'instant même, s'il vous plaît!...ou bien
+je vais vous faire mourir sous le bâton!
+
+--Milord..., balbutia Robert épouvanté.
+
+Bibandier et Blaise tremblaient comme la feuille.
+
+--Séid!... dit tranquillement Montalt.
+
+Le noir entra dans la chambre.
+
+Robert ouvrit son habit avec précipitation et prit un portefeuille dans
+sa poche.
+
+--Si je vous donne la lettre..., dit Robert, vous me laisserez partir
+sain et sauf?...
+
+--Et nous avec lui?... balbutièrent de loin Blaise et Bibandier.
+
+Montalt fixait sur le portefeuille un regard avide. Sa main frémissait
+convulsivement; sa respiration s'arrêtait dans sa gorge. Il fit un
+signe de tête affirmatif, comme s'il n'eût point pu répondre avec des
+paroles.
+
+La lettre sortit à demi du portefeuille de Robert.
+
+Montalt la saisit, tandis que sa poitrine rendait un râle.
+
+--Sortez!... dit-il.
+
+Nos trois gentilshommes s'élancèrent vers la porte et disparurent comme
+par enchantement.
+
+Personne n'avait osé leur défendre le passage.
+
+Le nabab était au milieu de la chambre, tenant à la main la lettre
+ouverte. Mais il ne pouvait point lire, parce que ses yeux étaient
+aveuglés.
+
+Tous les regards étaient fixés sur lui, et il régnait dans l'assemblée
+un silence solennel.
+
+Au bout de quelques minutes, les yeux dessillés de Montalt
+laissèrent couler deux grosses larmes sur sa joue.
+
+Il chancela, puis tomba sur ses deux genoux.
+
+--C'était elle!... murmura-t-il en souriant comme un enfant sous ses
+larmes; elle m'aimait!... Oh! quel coeur m'avez-vous donc fait, mon
+Dieu?... J'avais deviné! je savais presque!... et je me forçais à ne
+pas croire!... Je me plaisais à détester et à maudire!...
+
+Jean de Penhoël et les deux jeunes filles s'étaient rapprochés de lui.
+Il se releva et attira le vieillard sur son sein.
+
+--Mon vieux père!... reprit-il, j'avais trop aimé... La pensée de votre
+ingratitude me rendait fou!
+
+--Notre ingratitude!... répéta l'oncle Jean; pas une seule fois, depuis
+vingt ans, notre prière n'est allée vers Dieu sans lui parler de toi,
+mon fils...
+
+Montalt le serra contre son coeur et donna ses mains aux deux jeunes
+filles, qui les couvrirent de baisers.
+
+--Je le crois!... poursuivit-il. Je suis heureux comme je ne pensais
+point qu'on pût l'être sur la terre!... Marthe!... oh! Marthe!...
+
+Étienne et Roger ne comprenaient pas peut-être tous les détails de
+cette scène, mais ils étaient profondément touchés. Seul, Vincent
+restait sombre et en dehors de l'émotion générale.
+
+Il n'avait qu'une pensée: Blanche, Blanche, dont personne ne parlait,
+et qui était toujours perdue...
+
+Tout à coup Montalt se dégagea de la triple étreinte qui le retenait,
+et fit un pas en arrière.
+
+Le rouge vif qui couvrait ses joues fit place à une mortelle pâleur.
+
+--Oh!... balbutia-t-il en frissonnant, j'ai médité cela tout un jour
+et toute une nuit... Dieu me punira pour cette affreuse pensée!... Ce
+duel...
+
+--Mon fils, interrompit l'oncle Jean, tu me croyais coupable et tu
+voulais me tuer...
+
+--Je voulais me venger!... répliqua Montalt; me venger plus cruellement
+encore!... Pauvre vieil ami!... je voulais donner ma poitrine à ton
+épée et te dire mon nom en tombant frappé à mort.
+
+L'oncle Jean se couvrit le visage de ses mains; son sang était froid
+dans ses veines.
+
+Le silence régna autour de Montalt.
+
+Vincent profita de cet instant, et s'avança jusqu'au milieu de la
+chambre.
+
+--Personne ne prononcera-t-il ici le nom de Blanche de Penhoël?...
+demanda-t-il.
+
+Cyprienne et Diane, à qui Vincent n'avait donné, en entrant, qu'un
+froid baiser, le prirent par la main et l'entraînèrent vers la porte
+qui communiquait avec l'intérieur de l'hôtel.
+
+Tandis qu'elles s'éloignaient, Montalt les suivait d'un regard attristé.
+
+--Dieu est juste!... murmura-t-il. Mon père, ta bonne et noble vie a
+une belle couronne... C'est au nom de tes filles que je te demande mon
+pardon!
+
+L'oncle Jean s'approcha comme pour l'embrasser, et prononça quelques
+paroles à son oreille.
+
+Montalt recula et porta ses deux mains à sa poitrine, comme si tout son
+être eut éprouvé un choc terrible: c'était la joie qui l'écrasait.
+
+Une expression d'extatique bonheur se répandit sur son beau visage.
+
+--Moi!... moi!... s'écria-t-il d'une voix entrecoupée; Dieu m'aurait
+gardé tant de joie!... Diane! Cyprienne!... les deux enfants de mon
+coeur!... les deux anges qui charmaient ma détresse!... Morbleu!
+ajouta-t-il avec ce rire franc qui fait ressembler l'allégresse de
+l'âme à un élan de gaieté; morbleu! mes jeunes camarades, approchez
+ici!... Vous aviez raison d'être jaloux de moi, car je suis bien sûr
+de les aimer mieux que vous!... Votre main, Étienne? vous êtes un
+noble garçon... Votre main, Roger, quoique vous soyez un détestable
+étourdi?...
+
+Les deux jeunes gens ne se le firent pas dire deux fois.
+
+--Étienne, reprit Montalt avec une nuance de mélancolie dans sa
+joie, tu seras le mari de ma belle Diane... Roger, tu auras ma douce
+Cyprienne... Messieurs, qu'elles soient heureuses, ou bien nous nous
+battrons encore une fois!...
+
+--Sur notre honneur, répliquèrent les jeunes gens en pressant ses deux
+mains, nous ne nous battrons plus jamais, milord!
+
+ * * * * *
+
+Tous les personnages que nous avons laissés dans la chambre du nabab
+étaient rassemblés autour du lit de Blanche.
+
+Il y avait un voile de sévère tristesse sur les beaux traits de l'oncle
+Jean, dont le regard glissait furtivement, de temps à autre, vers le
+berceau où reposait l'enfant. Une sorte de contrainte régnait ici, et
+Montalt, tout seul, avait gardé son aspect joyeux.
+
+Ce n'était point l'état de la jeune malade qui pouvait expliquer
+cette inquiétude ou cette tristesse, bien au contraire; Blanche avait
+retrouvé ses délicates couleurs d'autrefois, et son joli visage
+souriait doucement, comme si la vue de tous ceux qu'elle aimait
+l'eût subitement guérie.
+
+Le nabab avait peine à s'empêcher de sourire, et regardait Vincent du
+coin de l'oeil.
+
+--Mon beau neveu, dit-il, vous voyez bien que, raisonnablement, je ne
+pouvais pas répondre à vos demandes d'explications, malgré l'exquise
+politesse que vous mettiez à les formuler, M. le gentilhomme!... Ces
+deux petites filles, ajouta-t-il en se tournant vers les deux soeurs,
+étaient, à ce qu'il paraît, plus maîtresses que moi dans mon hôtel...
+C'était sans le savoir que j'avais donné l'hospitalité à notre chère
+Blanche.
+
+--Mon oncle, dit Vincent en rougissant, je vous demande pardon...
+
+--Mon enfant, on a ici, de part et d'autre, tant de choses a se
+pardonner, que les comptes s'embrouilleraient si nous ne proclamions
+pas une amnistie générale...
+
+Il s'approcha de l'oncle Jean.
+
+--Entendez vous bien cela, mon vieil ami? dit-il à voix basse; quant
+à ce qui vous fait froncer le sourcil, souriez plutôt, car, si vous
+perdez deux filles, vous retrouvez un bel enfant dans ce berceau.
+
+--L'honneur de Penhoël!... murmura le vieillard.
+
+--L'honneur de Penhoël regarde Penhoël, répliqua gaiement Montalt;
+quand on a beaucoup voyagé, on sait beaucoup d'histoires... J'en
+ai appris notamment une très-jolie, à bord de certain navire anglais
+nommé _l'Érèbe_... Voulez-vous que je la raconte, mon neveu Vincent?...
+
+Vincent, le rouge au front, se mit à genoux auprès du lit de Blanche,
+et porta la main de la jeune fille à ses lèvres.
+
+--Maintenant qu'elle est pauvre comme moi..., dit-il avec une émotion
+grave, je puis bien avouer que je l'aime et promettre devant Dieu
+d'être son mari.
+
+--Non pas, morbleu!... s'écria le nabab; elle est riche, et toi aussi,
+mon neveu!... Ces petites filles ont en poche de quoi racheter Penhoël,
+et le reste de ce que je possède est à vous, mes enfants!
+
+--Penhoël!... répéta Diane. Il faut trois jours pour faire la route de
+Bretagne... Et c'est dans trois jours que passe le dernier terme du
+rachat!
+
+--Donc, nous avons le temps... s'écria le nabab; fais atteler, ami
+Vincent!... Il nous faut retrouver d'abord Marthe et mon frère... Pour
+cela, je veux revoir nos trois coquins et leur porter des arguments
+irrésistibles... Venez avec moi!
+
+Étienne et Roger baisèrent deux jolies mains qu'on ne leur disputa
+qu'à demi, et suivirent le nabab, qui monta dans sa voiture avec
+l'oncle Jean.
+
+On ne fit qu'un temps de galop jusqu'à l'hôtel des Quatre Parties du
+Monde.
+
+Mais quand Montalt demanda M. le chevalier de las Matas, on lui
+répondit que ce noble étranger et ses deux compagnons étaient partis,
+depuis une demi-heure, pour ne plus revenir.
+
+
+FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE.
+
+PENHOËL.
+
+
+
+
+I
+
+TABLES D'HOTE.
+
+
+Le duel de la porte d'Orléans avait eu lieu le mercredi; on était au
+samedi soir.
+
+La principale auberge de Redon, _le Mouton couronné_, qui n'avait plus
+pour maître, hélas! le bon père Géraud, ancien cuisinier au long cours,
+faisait aujourd'hui de notables recettes.
+
+Il y avait, en vérité, deux tables d'hôte très-bien garnies, à l'heure
+du souper: l'une composée de rouliers rennais, de Sauniers, de
+Guérande et de fermiers des environs; l'autre illustrée par la présence
+de toute la _société_ des bourgs voisins, qui venait pour la solennité
+du lendemain.
+
+On était, en effet, aux derniers jours de novembre, et il faut n'avoir
+pas de carriole pour manquer la grand'messe de la cathédrale de Redon,
+un dimanche de fête majeure.
+
+La _société_ venait de s'asseoir autour de la longue table, où
+s'étalait un souper assez maigre: des brèmes de Vilaine, cuites dans
+la poêle, des pommes de terre à la sauce blanche, des oeufs durs à
+profusion et un grand luxe d'assiettes de noix sèches. Les rouliers de
+l'autre table n'auraient certainement point voulu de ce repas.
+
+Mais les rouliers mangeaient avec des fourchettes de fer, tandis que la
+société se servait d'argenterie d'étain pour découper ses oeufs durs.
+
+En outre, il y avait quelque chose de digne et de respectable à
+voir devant chaque convive, une bouteille de vin, où s'attachait la
+serviette pliée, ceci dans le propre pays du cidre!
+
+Ces bouteilles étaient pour l'étiquette, si chère aux petits
+gentilshommes de la pauvre Bretagne. Elles étaient toutes à demi vides,
+et on les avait entamées peut-être six mois auparavant, la veille
+du dimanche de Pâques ou du jeudi de l'Ascension; mais c'était du vin,
+du vrai vin, acide, épais, détestable, et l'on ne buvait pas du bon
+cidre comme les gens du commun!
+
+Nous eussions retrouvé là toutes nos bavardes connaissances du salon de
+verdure de Penhoël: les trois Grâces Babouin-des-Roseaux-de-l'Étang,
+le chevalier adjoint et la chevalière adjointe de Kerbichel, madame
+veuve Claire Lebinihic avec ses trois vicomtes, et même le bon père
+Chauvette, maître d'école du bourg de Glénac.
+
+Il pouvait être huit heures du soir, et l'assemblée eût été complète,
+sans le retard du jeune M. Numa, le frère des trois Grâces, dont la
+chaise restait vide.
+
+--Comme le temps passe!... dit la Romance, l'aînée des Grâces Babouin,
+en acceptant une queue de brème des mains du chevalier adjoint de
+Kerbichel; voilà deux mois et demi à peine que nous étions assis à
+cette table, la veille de la mi-août, avec les Penhoël...
+
+--C'est pourtant vrai!... répliqua-t-on à la ronde.
+
+--Pauvre Madame!... murmura le père Chauvette; pauvre oncle Jean!...
+comme ils étaient bons et comme on les aimait!
+
+--Ça n'empêche pas, répliqua la Cavatine d'un ton aigre-doux, que le
+maître actuel de Penhoël, M. le marquis de Pontalès, vaut mieux
+pour le pays, M. Chauvette!
+
+L'assemblée approuva du bonnet.
+
+--Je ne voudrais pas parler mal de l'ancien maire..., reprit le
+chevalier adjoint de Kerbichel en avalant une rasade de son vin éventé,
+mais il était notoire que ce pauvre M. de Penhoël s'adonnait aux
+liqueurs fortes.
+
+--Et puis, poursuivit l'Ariette, dont l'aimable étourderie n'eût point
+fait espérer des réflexions si profondes, il était joueur comme les
+cartes, et bâillait à se démettre la mâchoire dès qu'on faisait de la
+musique!
+
+--Moi, je dis une chose, prononça gravement la chevalière adjointe,
+quand un homme se ruine, c'est un mauvais sujet!... Le marquis de
+Pontalès a bien maintenant quatre-vingt mille livres de rente... ça
+fait honneur à un pays!... D'ailleurs on aurait dit qu'il n'y avait que
+ces gens-là pour faire comme il faut les honneurs de chez eux!
+
+--Ah!... c'était joli!... murmura madame veuve Claire Lebinihic avec
+regret, c'était bien joli les fêtes de Penhoël!
+
+Les trois vicomtes répétèrent aussitôt:
+
+--C'était bien joli les fêtes de Penhoël!
+
+Les trois Grâces Babouin se rangèrent à l'avis de madame de Kerbichel,
+et la Romance ajouta:
+
+--D'ailleurs, on vous faisait sur ces gens-là des cancans à ne plus
+s'entendre, et moi je ne peux pas souffrir les cancans!... C'était
+cette Lola, qui n'avait pas assez du maître et qui faisait jaser d'elle
+encore avec le petit Pontalès!... un bien joli homme, par exemple,
+celui-là!... C'était M. de Blois qui regardait Madame d'un oeil, et
+de l'autre mademoiselle Blanche!... A propos de mademoiselle Blanche...
+
+--Ma soeur..., interrompit la Cavatine en baissant les yeux, il faut
+de la charité!... On a vu des jeunes filles hydropiques, à ce que dit
+le médecin de la Gacilly, qui avaient l'air...
+
+Elle hésita, et secoua sa tête embéguinée.
+
+--Bien, bien!... reprit madame veuve Claire Lebinihic; c'est moi qui
+me suis aperçue la première qu'on élargissait de temps en temps sa
+robe!... Et l'évanouissement pendant le bal!... On sait ce que parler
+veut dire.
+
+Les trois vicomtes la regardaient avec admiration.
+
+--Et les deux filles de l'oncle Jean?... reprit la Romance; l'oncle aux
+gros sabots!... Si on pouvait dire sa façon de penser sur les morts...
+
+--Prenez garde, mademoiselle!... interrompit un des vicomtes, les
+bonnes gens disent qu'elles reviennent la nuit autour du manoir...
+et, si bien fermée que soit votre chambre à coucher, les
+belles-de-nuit ne seraient pas embarrassées pour aller vous rendre une
+petite visite...
+
+--Et alors, s'écria Claire Lebinihic avec un gros rire, gare à votre
+cou, ma chère demoiselle!
+
+Les deux vicomtes qui n'avaient point parlé se dédommagèrent en
+poussant un hurlement de joie.
+
+La Romance était toute pâle.
+
+--Que Dieu me préserve! murmura-t-elle; je sais ce qu'une chrétienne
+doit aux trépassés, madame... et je trouve votre plaisanterie au moins
+inconvenante!
+
+--La paix! mesdames, la paix!... fit la chevalière adjointe. N'oublions
+pas que nous sommes dans un lieu public... Pour en revenir à Penhoël,
+il paraît que le petit Vincent a été guillotiné à Paris.
+
+--Guillotiné! s'écria le père Chauvette en sautant sur sa chaise.
+
+--Je lui avais toujours trouvé une mauvaise figure..., dit la Cavatine,
+mais ce n'est pas malheureux: voici mon frère qui vient enfin souper
+avec nous!
+
+--_Tarde venientibus ossa!..._ déclama le chevalier adjoint, ce qui
+veut dire qu'on garde les arêtes pour les galants qui oublient l'heure
+en courant la pretantaine, M. de l'Étang!
+
+Numa Babouin avait une figure grave, où se lisait l'orgueil d'une
+grande nouvelle apportée. Il s'assit en silence à sa place.
+
+--M. Numa sait quelque chose!... s'écria Claire Lebinihic dont les
+petits yeux ronds petillaient de curiosité.
+
+--Apportez-vous des nouvelles du _déris_?... demanda Kerbichel.
+
+--Le _déris_ a dû se faire ce soir..., répondit le frère Numa; c'est
+la même chose tous les ans, M. le chevalier... Mais il pourrait bien
+arriver, sous peu, des événements comme on n'en voit pas souvent dans
+le pays!
+
+Toutes les oreilles se dressèrent. Tous les regards dévoraient le
+petit frère Numa Babouin, qui avait repris son attitude solennelle et
+compassée.
+
+--Mais enfin?... dirent ensemble la Romance, l'Ariette et la Cavatine.
+
+Le petit frère Babouin jeta sur Kerbichel un regard plein de dignité.
+
+--On ne court pas plus que vous la pretantaine, M. le chevalier,
+dit-il; on tâche seulement de savoir ce qui se passe... Et ce qui se
+passe, ajouta-t-il en secouant la tête lentement, est bien étrange,
+mesdames! messieurs! bien étrange! bien étrange!...
+
+--Vous nous faites mourir, mon frère!... s'écria la Romance
+impatientée.
+
+Numa mit ses deux coudes sur la table.
+
+--Vous savez bien que la vente du manoir est frappée d'une clause de
+réméré?... commença-t-il.
+
+--Parbleu! fit Kerbichel.
+
+--C'est aujourd'hui le dernier jour du terme, M. l'adjoint.
+
+--On connaît cela, M. Babouin!... et personne n'apportera les cinq cent
+mille francs qu'il faut pour le rachat...
+
+--M. l'adjoint, c'est ce que je ne voudrais pas affirmer!
+
+--Comment cela?
+
+--Jugez-en!... Tout à l'heure, je suis entré dans la salle où les
+petites gens prennent leurs repas... Je me doutais bien qu'on
+parlerait de Penhoël... mais je ne me doutais guère de ce que j'allais
+apprendre!... Vous qui savez tout, M. de Kerbichel, je vous le donne en
+cent!
+
+--M. le chevalier renonce..., dit l'assemblée en choeur.
+
+--Je vous le donne en mille!...
+
+--Grâce!... grâce!
+
+--Eh bien, messieurs!... eh bien, mesdames! vous avez raison de
+renoncer, car vous n'auriez point deviné!... M. et madame de Penhoël
+sont ici dans cette auberge.
+
+Ce ne fut qu'un cri:
+
+--Est-ce bien possible?...
+
+--Je ne sais pas si c'est possible, répondit Numa Babouin, mais cela
+est.
+
+--Après tout..., dit Kerbichel en comptant ses mots, ils ont peut-être
+trouvé de l'argent... Personne n'a jamais songé à prétendre que Penhoël
+ne fût un parfait honnête homme!
+
+--Assurément... assurément! appuya l'assemblée.
+
+--Mais voilà le beau de l'histoire!... poursuivit le frère Numa. Vous
+souvenez-vous de cet aventurier qui se faisait appeler Robert de Blois?
+
+--Un coquin, celui-là!
+
+--Nous parlions de lui tout à l'heure!
+
+--Eh bien! il paraîtrait que ce Robert de Blois est le bailleur de
+fonds de Penhoël.
+
+--Oh!... fit l'assistance stupéfaite.
+
+--Positivement!... Il a ramené dans sa voiture le maître et Madame...
+Il a toujours avec lui son ancien domestique Blaise, et en outre un
+pauvre diable que vous avez pu connaître fossoyeur du bourg de Glénac...
+
+--Bibandier?
+
+--Bibandier!... On dit qu'ils apportent un million dans les coffres de
+leur voiture.
+
+--Un million! s'écria le chevalier adjoint; voyez comme on est coupable
+de s'avancer au hasard! Il y a quelqu'un ici qui appelait tout à
+l'heure M. de Blois un aventurier!
+
+--Ce n'est pas moi toujours!... riposta la Romance.
+
+--Ni moi!... répéta la Cavatine.
+
+--Ni moi!... ni moi!... ni moi!...
+
+Ce n'était personne.
+
+--Ah çà! reprit Kerbichel, ne pourrait-on être admis à présenter ses
+hommages à ce cher M. de Penhoël?
+
+--Il garde le plus sévère incognito.
+
+--Je conçois cela... mais ce digne M. de Blois?
+
+--Il est déjà en route pour le manoir avec ses deux compagnons.
+
+Il y eut un instant de silence, après quoi l'aînée des trois Grâces
+prit la main de son jeune frère.
+
+--Voilà ce que je nomme un événement heureux! dit-elle; certes, je
+n'ai rien contre le marquis de Pontalès... mais j'ai toujours désiré,
+dans le secret de mon coeur, le retour de cette chère famille de
+Penhoël!...
+
+--Et nous donc!... fit-on à la ronde.
+
+Puis chacun ajouta son mot.
+
+--De si braves gentilshommes!
+
+--Des gens si généreux!
+
+--Le plus vieux nom du département!
+
+--L'honneur, enfin, de la contrée!
+
+On faillit faire un mauvais parti au pauvre père Chauvette, qui ne se
+réjouissait pas assez haut.
+
+Un bruit se fit cependant au dehors, et tout le monde se précipita aux
+fenêtres, car la curiosité était excitée au delà de toutes bornes.
+
+C'était tout bonnement un homme qui montait à cheval devant la porte de
+l'auberge, et qui partait, un instant après, au grand trot.
+
+--Je parierais cinq francs contre dix sous, dit madame veuve Claire
+Lebinihic, que cet homme est Penhoël et qu'il est ivre!
+
+--Ivre! M. de Penhoël?... répéta l'assistance scandalisée.
+
+Mais on n'eut pas le temps de pousser plus loin le procès, car le bruit
+du dehors se changea en fracas, et deux chaises de poste débouchèrent à
+franc étrier du côté de la route de Rennes.
+
+Elles s'arrêtèrent toutes deux devant la porte de l'auberge.
+
+La _société_ n'avait plus assez d'yeux ni d'oreilles.
+
+Le jeune M. Babouin se glissa dans l'escalier pour aller chercher sa
+provision de nouvelles.
+
+Un homme, que personne ne connaissait, avait mis cependant pied à terre
+et fait appeler le maître de l'auberge.
+
+Il lui dit quelques paroles à voix basse, puis il revint vers la chaise
+de poste, dont la portière s'ouvrit de nouveau pour donner passage à un
+vieillard à cheveux blancs.
+
+--Je veux mourir si ce n'est pas le vieux Jean de Penhoël!... dit la
+Romance.
+
+Le vieillard était entré dans l'auberge.
+
+Personne ne bougeait plus à l'intérieur des chaises de poste, dont les
+chevaux soufflaient et fumaient.
+
+L'inconnu causait toujours avec l'aubergiste.
+
+Au bout d'une grande demi-heure, le vieillard qu'on avait pris pour
+Jean de Penhoël se montra de nouveau. Aidé par un domestique de
+l'hôtel, il portait à bras une femme qui semblait malade et d'une
+faiblesse extrême.
+
+--Madame!... murmurait-on aux fenêtres. Et l'on ajoutait:
+
+--Que veut dire tout cela?...
+
+La femme malade fut introduite dans l'une des chaises de poste, où le
+vieillard monta derrière elle.
+
+On entendit l'inconnu demander au maître de l'auberge:
+
+--Combien y a-t-il de temps qu'il est parti?
+
+--Une demi-heure à peu près.
+
+--Je vous prie de me faire seller un cheval sur-le-champ.
+
+--Voilà le difficile, notre monsieur... Et vous aurez de la peine à en
+trouver par la ville... Les gens dont nous parlions tout à l'heure ont
+fait retenir, Dieu sait pourquoi, les chevaux de toutes les auberges.
+
+--Qu'on dételle un de ceux de ma chaise de poste!... dit l'inconnu.
+
+Son ordre fut exécuté sur-le-champ. Il se mit en selle et se pencha à
+la portière de l'une des chaises de poste.
+
+--Vous passerez au pont des Houssayes..., dit-il; j'arriverai avant
+vous au manoir.
+
+Il piqua des deux et partit au galop. Les voitures s'éloignèrent à leur
+tour. Une minute après, il n'y avait plus personne dans la rue.
+
+La _société_ avait la fièvre, et les nouvelles que lui apporta le petit
+frère Babouin n'étaient pas de nature à la guérir.
+
+Numa s'était glissé jusqu'à la porte de la rue; il avait fait le tour
+des mystérieuses voitures et insinué son regard à l'intérieur.
+
+--Ma foi! s'écria-t-il en rentrant dans la salle à manger, il faut
+avoir vu cela pour y croire!...
+
+--Quoi donc?... quoi donc?
+
+Numa reprit haleine. Les trois Grâces étaient fières d'être ses
+soeurs.
+
+--Quoi donc?... répéta-t-il enfin; il y a de tout là dedans, des
+vivants, des malades et des morts.
+
+--Des morts!... se récria l'assemblée.
+
+--Des revenants, du moins!... J'ai bien regardé dans les deux voitures,
+et, à l'exception d'une paire de grands coquins, noirs comme de
+l'encre, qui sont sur les siéges, je crois avoir reconnu tout le monde.
+
+La _société_ n'interrogeait plus, mais le frère Numa Babouin était
+maintenant le centre d'un cercle qui le pressait à l'étouffer.
+
+C'était un beau moment dans la vie du jeune chef de la maison
+Babouin-des-Roseaux-de-l'Étang; il ne se hâtait point de contenter ces
+appétits curieux qui lui faisaient une si haute importance.
+
+--Laissez-moi respirer, mesdames et messieurs, poursuivit-il, comptons
+un peu sur nos doigts... Dans la première voiture, j'ai reconnu
+Vincent, le guillotiné, et l'ancien maître de cette auberge... vous
+savez bien, le père Géraud?...
+
+--Oui! oui!...
+
+--Et l'oncle en sabots.
+
+--C'était donc bien lui?
+
+--Si vous m'interrompez, je ne pourrai rien dire... C'est dans cette
+voiture qu'on a fait monter Madame... Dans l'autre, j'ai aperçu, que
+diable! celles-là sont bien mortes! les deux filles de l'oncle
+Jean avec leurs anciens amoureux Étienne et Roger de Launoy...
+
+--Prenez garde, M. Babouin!... dit Kerbichel; l'acte mortuaire a été
+dressé dûment et dans les formes.
+
+--Je m'en lave les mains, monsieur!... Ce ne serait pas la première
+fois, soit dit sans vous offenser, que l'état civil ferait des
+âneries!... Enfin, toujours dans la même voiture, la petite Blanche qui
+tient, ma foi, un enfant dans ses bras!...
+
+--Voyez-vous cela!... s'écrièrent les cinq femmes évidemment ravies.
+
+--Le pauvre cher Ange!...
+
+--Le pauvre cher Ange, murmura le frère Babouin, va peut-être bien
+redevenir la plus riche héritière du pays...
+
+Les membres de la _société_ se regardèrent sans rire, et le chevalier
+adjoint de Kerbichel reprit d'un accent pénétré:
+
+--A l'exception de M. Chauvette qui, j'ai le regret de le dire, me
+semble un peu froid, tout le monde ici porte les Penhoël dans son
+coeur... Je propose de boire a leur retour, que chacun de nous
+espérait, au fond de l'âme, et qui nous rend si heureux!
+
+ * * * * *
+
+Robert, Bibandier et Blaise étaient arrivés à Redon vers trois
+heures après midi. Lola ne faisait point, cette fois, partie de
+l'expédition. Nos trois gentilshommes n'emmenaient avec eux que le
+maître de Penhoël et Madame.
+
+René avait repris de la force, mais son intelligence était de plus en
+plus voilée, et tout le long de la route il n'avait fait que boire.
+
+Marthe, au contraire, avait la conscience parfaite du rôle qu'on
+imposait à son mari. Elle se sentait prisonnière entre des mains
+ennemies, mais son courage éteint ne réagissait plus. Il n'y avait en
+elle qu'indifférence et apathie: elle n'eût point levé le bras pour
+détourner le couteau qui aurait menacé son coeur. Elle était en
+outre d'une faiblesse si grande que, chez elle, la volonté même de se
+révolter eût été impuissante.
+
+Durant toute la route, sa fatigue l'avait plongée dans une sorte de
+sommeil pesant et maladif.
+
+Ce qui allait se passer lui importait peu. Elle espérait que Dieu
+allait bientôt la réunir à ses filles chéries: Diane et Cyprienne, qui
+étaient descendues du ciel par deux fois pour visiter sa souffrance.
+
+Sur terre, elle ne regrettait que Blanche.
+
+En arrivant, elle s'étendit sur un lit, sur ce même lit où Lola s'était
+reposée, trois ans auparavant, tandis que Blaise et Robert faisaient
+leur premier repas à l'auberge du _Mouton couronné_.
+
+Nos trois gentilshommes et René de Penhoël s'attablèrent cette fois
+comme l'autre. On fit boire René tant qu'on put, et l'on ne manqua pas
+de trinquer à son prochain retour dans la maison de ses pères.
+
+Vers quatre heures et demie, Robert, Blaise et Bibandier montèrent à
+cheval.
+
+Avant de partir, ils dirent à René:
+
+--Vous avez confiance en nous, maintenant, Penhoël... Vous savez
+désormais où sont vos amis et où sont vos ennemis... Nous sommes forcés
+de vous quitter pour aller préparer les voies, là-bas, au manoir...
+D'ici huit heures, passez le temps comme vous l'entendrez... mais, à
+huit heures, il faut que vous soyez sur la route de Penhoël.
+
+René resta seul avec sa femme qui dormait. Ses anciennes idées de
+vengeance ne le reprirent point. On lui avait mis de l'or dans ses
+poches, et il avait le vin content ce jour-là.
+
+A huit heures, il quitta l'auberge, suivant les instructions de nos
+trois gentilshommes. Son cheval était le seul disponible qui restât
+dans les auberges et à la poste de Redon, car Robert avait pris ses
+précautions en cas de mésaventure.
+
+Il avait vaguement la crainte d'être poursuivi par le nabab.
+
+Celui-ci avait perdu un jour entier à chercher dans Paris Madame et
+René de Penhoël. Au départ, Robert et ses deux compagnons avaient sur
+lui plus de douze heures d'avance; mais ce large intervalle s'était
+amoindri peu à peu durant le voyage, et les deux chaises de poste du
+nabab touchèrent le pavé de Redon quatre ou cinq heures seulement après
+l'arrivée des fugitifs.
+
+Le maître de l'auberge lui donna tous les renseignements désirables sur
+les cinq voyageurs descendus au _Mouton couronné_ dans l'après-midi.
+L'oncle Jean fut chargé de se rendre auprès de Madame. En la voyant si
+faible, il dut hésiter et se demander si elle pourrait supporter encore
+la route de Redon au manoir. Mais on ne pouvait la laisser dans cette
+chambre d'auberge à la merci des événements.
+
+Jean de Penhoël se fit reconnaître et prononça quelques paroles
+d'espérance, mais il ne risqua point encore les noms de Diane, de
+Cyprienne et de Blanche, parce qu'il craignait, pour la pauvre malade,
+l'émotion subite et trop forte.
+
+On la plaça, loin de ses filles, dans la voiture où se trouvaient le
+père Géraud et Vincent...
+
+A une lieue de Redon, René de Penhoël qui chancelait au trot de sa
+monture, en suivant machinalement la route connue du manoir, entendit
+derrière lui le galop d'un cheval.
+
+La nuit était humide et sombre. C'était au fond de cette vallée,
+couverte de taillis, où Bibandier alignait jadis les rangs de sa
+fantastique armée.
+
+Penhoël tourna la tête et vit dans les ténèbres une forme noire qui
+s'avançait rapidement.
+
+C'était un cavalier dont la taille et la figure disparaissaient sous
+les plis d'un long manteau.
+
+--Qui es-tu? cria l'ancien maître d'une voix avinée.
+
+Le cavalier ne répondit point.
+
+--Moi, je suis Penhoël..., reprit René; je vais racheter le manoir de
+mon père... et chasser Pontalès, le fils du gargotier de Carantoire,
+comme un chien qu'il est!...
+
+Le cavalier garda le silence.
+
+Malgré son ivresse, René se sentit le coeur serré par un effroi vague.
+
+Il mit son cheval au pas. Le cavalier fit de même. René le considérait
+à la dérobée, et mesurait sa grande taille qui se développait
+confusément dans l'ombre.
+
+Il mit les éperons dans le ventre de sa monture, qui partit au
+galop. Le cheval de l'étranger galopa de front.
+
+--Qui es-tu?... qui es-tu? balbutia Penhoël.
+
+Même silence de la part de l'inconnu.
+
+René tremblait.
+
+Au bout d'une heure de marche, pendant laquelle son ivresse fit passer
+devant ses yeux d'effrayantes visions, son cheval roidit les jarrets et
+s'arrêta court.
+
+Une nappe d'eau écumante et agitée s'étendait sur la route au-devant de
+lui. A gauche, le marais de Glénac prolongeait sa surface immense, au
+centre de laquelle _la Femme Blanche_ balançait les plis de sa robe de
+brouillard. A droite, la double colline donnait passage au torrent.
+
+En face, on distinguait vaguement, au sommet de la montée, les
+constructions du manoir.
+
+Il n'y avait pas une seule lumière aux fenêtres.
+
+Mais, au bas de la colline, on distinguait une lueur incertaine qui
+brillait, à travers les châtaigniers, dans la loge de Benoît le passeur.
+
+--Au bac!... cria René de toute sa force.
+
+Sa voix enrouée dut mourir avant d'arriver au milieu de la rivière.
+
+Il ne se fit aucun mouvement dans la loge.
+
+L'inconnu arrondit ses deux mains autour de sa bouche et cria d'une
+voix vibrante, qui sonna dans la nuit comme l'appel d'un cor.
+
+--Au bac!... ho!... ho!...
+
+La lumière s'éteignit dans la loge.
+
+René tressaillit sur son cheval et se sentit froid dans les veines.
+
+
+
+
+II
+
+LE MOURANT.
+
+
+En quittant l'auberge du _Mouton couronné_, qui devait rappeler à
+Robert et à Blaise une foule de bons souvenirs, nos trois gentilshommes
+avaient pris la route de Redon à la Gacilly.
+
+Mais au lieu de poursuivre tout droit leur chemin jusqu'au manoir,
+ils s'arrêtèrent à la hauteur du bourg de Bains, et entrèrent dans le
+taillis.
+
+Ils descendirent tous trois de cheval.
+
+Jusqu'alors, la route s'était faite silencieusement, et chacun d'eux
+semblait en proie à des méditations assez graves.
+
+--Nous allons jeter notre bonnet par-dessus les moulins!... dit
+Robert en passant sa bride autour d'une branche de chêne, nous allons
+jouer le tout pour le tout... et ces parties-là se gagnent plus souvent
+qu'on ne pense!
+
+--Nous avons du malheur..., soupira Bibandier.
+
+--Tais-toi! s'écria Blaise; sans ta bêtise, les petites seraient au
+fond de l'eau... et nous aurions dans nos poches les diamants du nabab!
+
+--L'Endormeur, mon ami, répliqua Bibandier, tu n'as plus le droit de
+parler... Ton poison n'a pas mieux réussi que ma noyade... Les petites
+ont un sort!
+
+--Imbécile!... grommela Blaise.
+
+--La paix!... fit Robert; nous n'avons pas le temps de nous disputer...
+Si nous travaillons comme il faut, ce soir, la chance peut tourner
+encore... Et ce qui me plaît dans cette partie, c'est qu'au moins elle
+ne sera pas longue à décider!
+
+--Mais, dit Blaise, si nous la perdons...?
+
+--A la grâce du diable, mon bonhomme!... Si nous la perdons, il n'y
+a plus rien à faire en France... Tu files de ton côté, moi du mien;
+Bibandier prend une troisième route, et nous recommençons sur nouveaux
+frais...
+
+Il s'arrêta sur le bord du taillis qui faisait face au bourg de Bains,
+et reprit:
+
+--C'est dur à penser!... Les années viennent... et l'on n'est pas
+beaucoup plus avancé que le premier jour!... Bah! chaque homme trouve
+l'occasion de faire fortune une fois dans sa vie... Il ne s'agit que de
+la saisir... Mes bons amis, c'est peut-être ce soir que notre étoile
+prendra sa place au ciel...
+
+--Peste!... interrompit Blaise; te voilà poëte!...
+
+--Tu vas mourir!... marmotta Bibandier.
+
+L'Américain fit la grimace à ce dernier mot.
+
+Puis il releva la tête et montra du doigt la dernière maison du bourg.
+
+--Si maître Protais le Hivain n'a point perdu ses vieilles habitudes,
+reprit-il, nous allons le voir sortir tout à l'heure et venir de ce
+côté, vers la brune, fumer sa pipe du soir...
+
+--Mais que diable veux-tu faire de maître le Hivain?... demanda Blaise.
+
+Robert haussa les épaules.
+
+--Penses-tu, répliqua-t-il, que M. le marquis de Pontalès viendrait
+volontiers à un rendez-vous que nous lui assignerions sur la lande,
+après la nuit tombée?...
+
+--C'est juste!... c'est juste, dit Blaise; Macrocéphale nous servira
+d'appeau... Qui sait? l'aventure sera drôle et nous allons peut-être
+rire!...
+
+--Je sais bien, moi, qui ne rira pas!... dit l'Américain en fronçant le
+sourcil; le vieux brigand de Pontalès y passera, ou bien nous serons
+riches!
+
+Bibandier redressa tout d'une pièce sa longue taille.
+
+--En voilà un que j'exterminerais sans faiblesse!... prononça-t-il
+gravement; jusqu'ici j'ai été la victime de mon bon coeur... Il est
+temps que cela finisse!
+
+--Chut!... murmura Robert, et attention!
+
+Il se courba pour cacher sa tête derrière le talus qui bordait le
+taillis. Blaise et Bibandier l'imitèrent.
+
+La maison de l'homme de loi venait de s'ouvrir, et maître Protais
+le Hivain, surnommé Macrocéphale, s'avançait, en personne, dans la
+direction du bois.
+
+Sa longue tête était couverte d'un bonnet de laine, mais il avait
+l'habit noir et les breloques d'un homme d'importance.
+
+Il se promenait tout doucement, les mains derrière le dos, fumant sa
+pipe comme un juste, et méditant, à loisir, quelque affreux tour de
+chicane.
+
+La nuit commençait à devenir sombre lorsqu'il passa au ras du talus.
+
+--En avant!... dit Robert qui sauta d'un bond sur la lande.
+
+Le pauvre homme de loi voulut pousser un cri en voyant ces trois
+figures trop connues qui l'entouraient à l'improviste; mais Bibandier
+lui mit sa main énorme sur la bouche.
+
+--Par Satan! M. de la Chicane, dit-il terriblement, si tu soupires
+seulement, je t'étrangle!
+
+Le Hivain tremblait de tous ses membres, et ses dents claquaient.
+
+--Mes bons messieurs..., balbutia-t-il enfin, mes dignes et chers
+amis... je suis bien heureux de vous revoir... Mais l'étonnement... le
+saisissement... le plaisir!...
+
+Ses petits yeux roulaient et n'osaient point se fixer.
+
+--Allons, allons!... dit Bibandier qui était tout glorieux de faire
+peur à quelqu'un, on sait bien que tu nous aimes, M. de la Chicane!...
+Pas de grandes phrases!... nous avons besoin de toi; suis-nous.
+
+--Je vous suivrai au bout du monde, mes chers messieurs, répliqua le
+malheureux Macrocéphale, mais pourtant...
+
+--Venez!... interrompit Robert.
+
+Le Hivain ne souffla plus mot, et se laissa conduire à l'intérieur du
+taillis. On se remit en selle, et l'homme de loi fut placé en
+croupe derrière Bibandier.
+
+--Marchons!... dit Robert qui prit l'arrière-garde pour pouvoir causer
+avec l'homme de loi.
+
+--Si vous allez au manoir, fit observer timidement celui-ci, je vous
+engage à prendre le pont des Houssayes, mes dignes messieurs... car
+nous sommes en déris depuis hier... et le bac de Port-Corbeau ne sert
+plus à grand'chose.
+
+--Benoît Haligan est mort? demanda l'Américain.
+
+--Guère ne s'en faut, mon bon M. de Blois!... Vous savez que le pauvre
+fou croit deviner l'avenir... Voilà plus de six mois qu'il agonise...
+et il a prédit lui-même que la mort entrerait ce soir dans sa cabane.
+
+--Et Pontalès?... demanda encore Robert.
+
+--Oh! celui-là se porte bien, Dieu merci!... Toujours fin comme une
+demi-douzaine de Normands... toujours dur avec le pauvre monde!...
+Jésus! bon Dieu! mon digne M. Robert, je suis un homme paisible,
+mais lorsque je le vis vous chasser de Penhoël... oh! je l'avoue
+franchement, j'eus envie de lui briser mon bâton de houx sur la tête!
+
+--En vérité!... fit Robert, ce fut à ce point-là?...
+
+Macrocéphale prit un air attendri.
+
+--Mes excellents amis..., dit-il, mon digne M. de Blois... mon cher
+M. Blaise... et vous-même, mon brave M. Bibandier... vous ne pouvez
+pas savoir combien je vous suis attaché sincèrement et du fond du
+coeur!... Pour vous être seulement agréable, voyez-vous bien, je me
+ferais hacher en mille pièces...
+
+Bibandier éclata de rire.
+
+--J'attendais cette chute-là!... s'écria-t-il. Eh bien! M. de la
+Chicane, vous voyez bien que nous vous payons de retour, puisque nous
+avons fait cent lieues pour vous chercher!
+
+--Et m'est-il permis de vous demander...? commença l'homme de loi.
+
+--En temps et lieu vous saurez tout cela, M. le Hivain, interrompit
+Robert. La question importante, pour le moment, est de savoir si vous
+voulez être avec nous ou contre nous.
+
+--Seigneur Jésus! s'écria l'homme de loi, moi... contre vous!...
+
+--Pour parler franc, reprit Robert, nous voulons en finir avec Pontalès!
+
+--Par des voies légales, je suppose?
+
+--Très-légales.
+
+--Eh bien! mon digne M. de Blois... mon cher M. Blaise... mon brave M.
+Bibandier, je suis à vous... tout à vous!
+
+Ils cheminaient maintenant à travers la lande, suivant à peu près
+la route que Diane et Cyprienne avaient parcourue, la nuit de la
+Saint-Louis, en revenant de leur expédition chez l'homme de loi.
+
+Ils traversèrent le pont des Houssayes, dont les piles de bois
+tremblaient sous l'effort croissant de l'inondation; puis ils
+descendirent la rivière jusqu'au passage du Port-Corbeau.
+
+Comme ils arrivaient sous le manoir, Robert, qui marchait le premier,
+arrêta son cheval.
+
+--Maître le Hivain, dit-il, votre besogne ne sera pas bien malaisée, et
+nous vous payerons chacun de vos pas comme si vous étiez un roi.
+
+--Ce n'est pas l'intérêt qui me fait agir, mon digne monsieur...
+
+--Écoutez!... vous aurez tout simplement à monter jusqu'au manoir.
+
+--Volontiers!... Pourquoi faire?
+
+--Pour aller nous chercher M. le marquis de Pontalès, avec qui je veux
+avoir une entrevue.
+
+L'homme de loi secoua la tête.
+
+--J'aurais beau monter au manoir, répondit-il, cela ne vous avancerait
+guère... Pontalès est un homme habile, je dois en convenir... Il reste
+là-bas, dans le grand château, pour faire dire aux alentours que les
+convenances sont gardées et que la maison des Penhoël attend
+encore ses anciens maîtres dans le cas où ils viendraient payer le prix
+du rachat.
+
+--Et il n'y a personne au manoir?...
+
+Macrocéphale montra du doigt la façade où ne brillait aucune lumière.
+
+--Personne!... répliqua-t-il, si ce n'est un vieux domestique, chargé
+du bac, qui demeure dans les communs... C'est toute une comédie... La
+grande porte du manoir reste ouverte... et Pontalès répète à qui veut
+l'entendre qu'il espère voir les Penhoël rentrer dans la maison de
+leurs aïeux.
+
+Robert n'écoutait plus, et semblait méditer sur ce contre-temps.
+
+--Mais si vous voulez, ajouta Macrocéphale, je vais prendre un de vos
+chevaux et courir jusqu'à Pontalès.
+
+--Il faut que l'entrevue ait lieu ici..., répliqua Robert.
+
+--Eh bien! je vous ramènerai votre homme.
+
+L'Américain examina en dessous l'homme de loi, qui gardait son air
+doucereux et innocent.
+
+--L'Endormeur!... dit-il, on ne doit pas encore être couché à la
+ferme... va chercher le petit Francin... et si l'on t'interroge, dis
+qu'il s'agit des intérêts de Penhoël.
+
+Blaise s'engagea dans le sentier qui conduisait à la ferme.
+
+--Mon brave M. le Hivain, reprit Robert, nous avons toute confiance
+en vous... mais il faut une grande heure pour aller et revenir de
+Pontalès. Et que de choses passent dans la tête d'un homme pendant une
+heure!... Restez plutôt avec nous... le petit Francin portera la lettre
+que vous allez écrire à M. le marquis.
+
+--La lettre!... répéta le Hivain; comment voulez-vous que j'écrive au
+milieu de ce taillis?
+
+Robert indiqua du doigt une lueur qui brillait à travers les branches
+des châtaigniers.
+
+--La loge du vieux Benoît nous servira de bureau..., répondit-il.
+
+--Ce que nous allons faire, murmura l'homme de loi, n'a pas besoin de
+témoins...
+
+Ils étaient à cinquante pas, tout au plus, de la loge. Bibandier se
+glissa entre les branches du taillis et disparut pour revenir presque
+aussitôt.
+
+--Le pauvre vieux ne nous gênera pas..., dit-il de loin.
+
+--Il est mort?...
+
+--Donnez-vous la peine d'entrer!... Nous sommes les maîtres de la loge.
+
+Ils s'introduisirent tous les trois dans la cabane, dont l'intérieur
+sombre et enfumé n'était éclairé que par une mince chandelle de résine,
+placée au chevet du grabat.
+
+Le vieux Benoît était étendu sur le dos, les bras en croix, les yeux
+ouverts et fixes. Il ne respirait plus.
+
+Robert alla prendre la résine, et la posa auprès du trou qui servait de
+cheminée.
+
+--Allume du feu, Bibandier..., dit-il; car maître le Hivain a l'air de
+trembler la fièvre.
+
+L'homme de loi frissonnait en effet. L'aventure tournait au lugubre, et
+il se demandait avec effroi quel en serait le dénoûment.
+
+Il s'était assis le plus loin possible du grabat, et de manière à
+tourner le dos au mort.
+
+Bibandier jeta dans le foyer une brassée de bois sec. Quand la flamme
+s'éleva claire et petillante, l'Américain rapprocha son escabelle avec
+un mouvement de bien-être non équivoque.
+
+--Les soirées fraîchissent..., dit-il, et le feu commence à ne pas être
+de trop!... Avez-vous ce qu'il faut pour écrire, M. le Hivain?... Moi,
+je n'ai que du papier timbré.
+
+Macrocéphale releva sur lui un regard de surprise.
+
+--Ça vous étonne? reprit l'Américain; nous allons traiter une affaire
+sérieuse ce soir... Pontalès nous a joué un bon tour autrefois... mais,
+après la partie, vient la revanche... Arrangez-vous le mieux possible,
+et tâchez d'écrire sur vos genoux.
+
+Le Hivain avait tiré de sa poche une petite écritoire, une plume et du
+papier.
+
+--Ma parole!... reprit Robert, j'ai songé un instant à faire en
+personne une visite à ce vieux coquin de marquis... c'eût été plus
+simple... Mais on pourrait entrer dans ce grand diable de château
+et n'en point ressortir... J'aime mieux traiter la chose par
+correspondance... Écrivez.
+
+--Je suis à vos ordres..., dit Macrocéphale.
+
+--Écrivez!... Voyons, qu'allons-nous lui dire?
+
+--Quelque chose d'adroit..., insinua Bibandier; si c'était un homme de
+nos âges, on pourrait risquer le rendez-vous d'amour...
+
+--Tais-toi!... interrompit Robert; écrivez... «M. le marquis...» Que
+diable, M. le Hivain, vous n'êtes pas un enfant... écrivez de manière à
+ce qu'il vienne, et gagnez votre argent!
+
+L'homme de loi se gratta l'oreille.
+
+--A cette heure de nuit!... murmura-t-il; et le jour où tombe le
+terme... D'ailleurs, le marquis va se dire: «Pourquoi maître le Hivain
+ne vient-il pas jusque chez moi?»
+
+--Il faut trouver un moyen.
+
+--Je cherche..., dit Bibandier.
+
+--Tais-toi!... Maître le Hivain, vous êtes un homme de ressources...
+
+-Vous êtes bien honnête, mon digne monsieur... mais Pontalès
+est si défiant!... Attendez donc!... s'écria-t-il tout à coup en se
+touchant le front; je crois que j'ai trouvé!
+
+--Voyons?...
+
+--Il y a une chose qui mettrait Pontalès sur ses deux jambes, quand
+même il serait à l'agonie: c'est le nom de l'aîné de Penhoël.
+
+--En vérité?... fit Robert qui se prit à sourire.
+
+--On parle justement dans le pays, depuis deux ou trois mois, du
+prétendu retour de M. Louis..., poursuivit Macrocéphale; vous
+m'entendez bien... une de ces rumeurs qui se répandent on ne sait
+pourquoi ni comment... Je vais lui dire qu'il s'agit d'événements
+graves, où se trouve mêlé Louis de Penhoël.
+
+--Dites lui cela, maître le Hivain..., répliqua Robert; et peut-être ne
+mentirez-vous pas tant que vous croyez.
+
+La plume de l'homme de loi, qui courait déjà sur le papier, s'arrêta
+net.
+
+--Comment!... balbutia-t-il; est-ce que vous sauriez...?
+
+Blaise revenait avec le petit Francin.
+
+--Finissez votre lettre!... dit Robert; avant une heure, vous en saurez
+aussi long que nous.
+
+L'homme de loi plia sa missive et la remit au petit paysan, qui partit
+au galop, croyant servir les intérêts de l'ancien maître de
+Penhoël.
+
+Dès qu'il se fut éloigné, Robert devint taciturne, et Macrocéphale
+essaya en vain de renouer la conversation.
+
+C'était une nuit de novembre noire et froide; on entendait gémir le
+vent dans le taillis, et l'eau déchaînée, qui roulait en bouillonnant
+au pied de la colline.
+
+A l'intérieur de la cabane, le silence régnait.
+
+Une fois, Macrocéphale, qui avait l'oreille aux aguets, crut entendre
+un soupir faible, venant du lit mortuaire.
+
+Il se leva épouvanté; mais nos trois compagnons le forcèrent à se
+rasseoir, et ne lui épargnèrent point les moqueries.
+
+Par le fait, le pauvre Benoît Haligan était toujours sur son grabat,
+les bras en croix et les yeux morts.
+
+Au bout d'une heure, on ouït un bruit de chevaux sur la montée.
+
+Nos trois compagnons se cachèrent précipitamment derrière la porte, et
+l'homme de loi resta seul auprès du foyer.
+
+L'instant d'après, le vieux marquis de Pontalès entrait dans la cabane.
+
+Il avait mis de côté son sourire emmiellé, et semblait de fort mauvaise
+humeur.
+
+--Que signifie cela? s'écria-t-il du seuil; pourquoi ce
+rendez-vous?... Et depuis quand n'avez-vous plus la force de venir
+jusque chez moi?
+
+Macrocéphale faisait de grands saluts. Peut-être eût-il été fort
+embarrassé pour répondre, si nos trois gentilshommes ne lui en eussent
+épargné la peine.
+
+Pontalès, en effet, fit trêve à ses questions, parce que la porte
+venait de se refermer bruyamment derrière lui.
+
+Il se retourna en tressaillant, et reconnut d'un seul coup d'oeil à
+qui il avait affaire.
+
+--Un guet-apens!... murmura-t-il.
+
+Puis il ajouta sans savoir qu'il parlait:
+
+--Mon fils m'écrivait hier qu'ils étaient tous à Paris!...
+
+--Voici un pauvre raisonnement pour un homme de votre force!...
+répliqua Robert en riant; ne savez-vous pas bien qu'un quart d'heure
+avant sa mort, M. de la Palisse était encore en vie?... Mais nous
+oublions de nous serrer la main, cher marquis, et de nous demander
+mutuellement de nos nouvelles...
+
+Pontalès semblait un renard pris au piége. Sous ses paupières, baissées
+à demi, on voyait ses petits yeux gris qui roulaient tout effarés...
+
+Robert, Blaise et Bibandier lui-même vinrent, tour à tour, lui tendre
+la main. Il répondit machinalement à cette ironique politesse.
+
+--Messieurs..., balbutia-t-il, c'est vous sans doute qui avez induit M.
+le Hivain à m'indiquer ce rendez-vous?...
+
+--Si vous nous aviez laissé notre beau manoir de Penhoël, cher marquis,
+répliqua Robert, nous n'en serions pas réduits à vous recevoir dans
+une chaumière... Ah! vous jouâtes là un joli coup de cartes!...
+Du diable si j'ai vu tricher avec plus d'aplomb en ma vie!... Les
+gendarmes... les extraits des rôles de la préfecture... tout cela était
+très-fort!... Mais prenez donc la peine de vous asseoir, M. le marquis,
+nous avons beaucoup de choses à nous dire, et rester debout sera
+fatigant.
+
+Pontalès s'assit sur une escabelle.
+
+--Procédons sans plan ni méthode!... reprit l'Américain dont l'air
+libre contrastait avec la détresse du marquis; je ne hais pas cet
+aimable désordre qui saute d'un sujet à un autre et varie gaiement
+l'entretien... Vous nous parliez de votre fils?... Un très-beau
+cavalier, ma foi! et qui menait bonne vie là-bas dans la capitale...
+Vous avez reçu de lui une lettre hier... Je puis vous donner des
+nouvelles encore plus fraîches.
+
+--Vous l'avez vu récemment?... demanda Pontalès qui tâchait péniblement
+à se remettre.
+
+--Mon Dieu, répondit Robert, je ne sais trop comment vous dire
+cela... Le fait est que c'est une déplorable affaire!...
+
+Le marquis était père; sa tête se releva inquiète.
+
+--Vous savez, reprit l'Américain, on est jeune... on est brave...
+peut-être un peu querelleur... on a des duels...
+
+--Un duel!... s'écria le marquis.
+
+--Un duel extrêmement malheureux, mon cher M. de Pontalès... L'aîné de
+Penhoël lui a mis trois pouces de fer dans la poitrine.
+
+Le marquis se leva tout d'une pièce, comme s'il eût reçu un choc
+galvanique. Macrocéphale ne put s'empêcher de l'imiter.
+
+Nos trois gentilshommes, assis l'un près de l'autre, balançaient leurs
+jambes croisées et gardaient un calme parfait.
+
+--L'aîné de Penhoël!... répéta Pontalès d'une voix tremblante; celui
+qu'on n'a pas vu depuis vingt ans?... Mes oreilles ne me trompent-elles
+point... et parlez-vous bien de Louis de Penhoël?...
+
+A ce nom prononcé, un soupir rauque se fit entendre du côté du grabat.
+
+Macrocéphale chancela sur ses jambes.
+
+--Le mort s'éveille!... murmura-t-il.
+
+Bibandier et Blaise étaient pâles, mais Robert haussa les épaules.
+
+--Quand les vivants le voudront, prononça-t-il lentement, le mort se
+rendormira.
+
+Tout le monde, cependant, glissait vers le grabat des regards effrayés.
+
+Comme si le vieux Benoît eût voulu protester contre cette menace, on le
+vit s'agiter entre ses draps, puis se lever sur son séant.
+
+--C'est aujourd'hui!... dit-il d'une voix creuse; voilà bien des jours
+et bien des nuits que j'attendais ce moment!... La main de Dieu est sur
+moi... je ne verrai pas le retour de Penhoël!
+
+Tout le monde gardait un silence glacé. Robert lui-même, malgré sa
+forfanterie, ne trouvait pas le courage d'ouvrir la bouche.
+
+--J'avais compté mes heures, reprit le vieillard; je savais bien que
+la maladie n'aurait pas le temps de me tuer... Je l'avais dit... je
+l'avais dit!... L'étranger était venu par un déris... dans une nuit
+sombre... c'est dans une nuit sombre et par un déris qu'il devait
+revenir!... Penhoël! Penhoël! celui qui tuera ton corps et ton âme va
+me prendre ma vie mortelle!
+
+Son souffle râlait. Chacune de ses paroles tombait sourde et pénible.
+
+Il n'y avait pas dans la cabane une seule poitrine qui ne fût oppressée.
+
+--Qui donc a laissé ouvertes les portes du manoir?... reprit
+encore le vieux passeur dont la voix se fit plus vibrante; je vois
+entrer ceux qui n'auraient jamais dû sortir... celles qu'on croyait
+mortes ont, autour de leurs lèvres roses, le sourire de la vie...
+
+«Penhoël ne cherche plus ses filles parmi les belles-de-nuit, qui
+glissent sous les saules.
+
+«Et l'absent, comme son coeur bat! son noble coeur! à respirer
+l'air aimé du pays!...
+
+«Les larmes sont séchées dans les yeux de la sainte femme. Il y a un
+nouveau-né dans le berceau, paré de fleurs...»
+
+Un sourire étrange éclaira sa face hâve; il balbutia encore des paroles
+qu'on ne pouvait plus entendre, et sa tête lourde rebondit sur la
+paille de son oreiller.
+
+Un long silence régna dans la cabane; puis l'Américain rapprocha son
+escabelle du siége de Pontalès.
+
+--Il y a du vrai dans ce que dit ce vieux fou, monsieur!...
+murmura-t-il. L'oeuvre que vous avez édifiée péniblement, à force
+de trahisons et de mensonges, est sapée par la base... Tel que vous
+me voyez, marquis de Pontalès, je viens vous apporter la ruine ou le
+salut... C'est à vous de choisir.
+
+
+
+
+III
+
+LOUIS DE PENHOËL.
+
+
+La lutte était entre Robert et le marquis; Blaise et Bibandier se
+taisaient. Macrocéphale jetait des regards effarés vers le pauvre
+grabat de Benoît.
+
+--S'il ne s'agissait que du rachat de Penhoël, reprit Robert, je
+n'aurais pas même eu l'idée de venir vous déranger, M. le marquis...
+mais vous avez bien d'autres choses à craindre... Savez-vous que ce
+Louis de Penhoël est un rude adversaire?...
+
+--Vous l'avez vu?... demanda Pontalès.
+
+--Comme je vous vois, M. le marquis.
+
+--Est-il toujours fort?
+
+--Toujours fort... toujours beau... toujours jeune!... Le jour où votre
+fils est tombé sous son épée, Louis de Penhoël est sorti vainqueur de
+quatre autres duels.
+
+--Mon pauvre fils! murmura Pontalès qui avait un peu oublié sa douleur
+paternelle; mais vous dites qu'il n'est pas mort... et à son âge,
+on revient de loin... Voyons, messieurs, ajouta-t-il en donnant à
+son visage cette expression de bonhomie que nous lui connaissions
+jadis, j'ai regretté bien souvent de m'être séparé de vous... et une
+fois passé le premier instant de surprise, je suis plutôt joyeux que
+mécontent de vous revoir.
+
+Robert lui tendit la main.
+
+--Voilà qui est parler, Pontalès!... s'écria-t-il; d'autant mieux que
+votre sincérité est à l'abri de tout soupçon! Puisque vous le prenez
+ainsi, comme il faut, je vais jouer cartes sur table... D'abord, nous
+ramenons de Paris René de Penhoël et sa femme.
+
+--Ah!... fit Pontalès, c'est vous qui les ramenez?
+
+--Naturellement... Il nous fallait bien une arme contre votre habileté
+grande, M. le marquis... De manière ou d'autre, Penhoël possède les
+fonds qui doivent servir au rachat... Or, je ne veux pas vous le
+cacher, M. le marquis, le jour où Penhoël rentrera dans son
+manoir, vous serez bien près de quitter votre beau château et tous vos
+magnifiques domaines...
+
+--Comment cela?
+
+Robert tira sa montre.
+
+--Dix heures!... murmura-t-il en se parlant à lui-même; dans une
+demi-heure René sera ici... Pardonnez-moi si je n'entre pas dans des
+explications détaillées, car le temps nous presse, et c'est à peine si
+nous pourrons dresser les actes qu'il nous faudra signer.
+
+Pontalès ne répondit point, mais son regard fit le tour de l'assistance.
+
+--Sans doute... sans doute! reprit Robert qui interprétait ce coup
+d'oeil furtif et peureux, nous sommes trois contre un... car maître
+le Hivain observera la neutralité la plus absolue, en cas de guerre
+déclarée... Nous pourrions user de violence à notre aise... mais ne
+craignez rien, M. le marquis... nous n'aurons pas besoin de cela...
+Notre intérêt veut qu'une alliance soit conclue entre vous et nous...
+alliance solide, cette fois, et que votre caprice ne puisse plus
+rompre...
+
+Il se tourna vers l'homme de loi, qui chauffait ses grands souliers
+ferrés au coin de la cheminée.
+
+--Préparez votre plume et votre encre, M. le Hivain, reprit-il;
+voici deux feuilles de papier timbré... Ayez l'obligeance de nous
+minuter un acte passé entre M. de Pontalès d'une part, et nous trois
+de l'autre, lequel acte divise en quatre portions égales les anciens
+domaines de Penhoël.
+
+--Et je n'aurai qu'un quart?... grommela le marquis.
+
+--Chacun de nous, répliqua Robert, aura l'un des trois autres quarts.
+
+--J'aime mieux subir le rachat.
+
+Robert donna les deux papiers timbrés à l'homme de loi.
+
+--Permettez! dit-il en faisant à Pontalès un petit signe de tête
+amical, vous n'avez pas tout à fait le choix... Si nous ne sommes pas
+avec vous, nous serons contre vous... n'est-ce pas, mes braves?
+
+Blaise et Bibandier s'agitèrent sur leurs escabelles.
+
+--Et si nous sommes contre vous, reprit Robert, nous ramènerons sur le
+tapis certaines vieilles histoires qui vous donneront bien du fil à
+retordre... Maître le Hivain, écrivez un peu plus vite!
+
+--A quoi bon?... dit tout bas Pontalès, je ne signerai pas.
+
+--Vous signerez, mon vieil ami!... Figurez-vous que le diable
+s'est mêlé de nos affaires: les deux filles de l'oncle Jean ne sont pas
+mortes.
+
+Pontalès tressaillit.
+
+--Le vieux Benoît vient de vous le dire dans son langage original.
+Elles sont, ma foi! pleines de vie et n'ignorent rien de votre bonne
+volonté à leur égard... Mais voilà le plus curieux: c'est par leur
+entremise que Louis de Penhoël a retrouvé sa famille... Il les aime
+à la folie... Et je vous promets que si jamais il passe l'Oust, à
+Port-Corbeau, vous aurez bien vite de ses nouvelles.
+
+--Voici l'un des doubles..., dit Macrocéphale.
+
+Robert y jeta un rapide coup d'oeil.
+
+--C'est parfait!... dit-il; tirez-en la copie.
+
+Le Hivain se remit au travail.
+
+--Mais enfin..., murmura Pontalès qui semblait hésiter, en quoi la
+signature de cet acte pourrait-elle me protéger?
+
+-Dans un quart d'heure, répondit l'Américain, René va demander le
+bac... nous sommes armés sous nos manteaux, et je vous ai apporté un
+poignard, M. le marquis.
+
+--A moi?
+
+--A vous!... car, cette fois, chacun mettra la main à l'oeuvre...
+Nous serons cinq, en comptant maître le Hivain, qui ne nous
+refusera point son aide.
+
+--Je suis un homme paisible, balbutia Macrocéphale.
+
+--Vous ferez nombre... Et cela ne sera pas inutile... car nous aurons
+peut-être plus d'un adversaire à combattre.
+
+--Louis de Penhoël?... prononça Pontalès à voix basse.
+
+--Louis de Penhoël..., répéta l'Américain.
+
+Il parlait ici contre sa pensée. Selon lui, le nabab devait être encore
+à Paris, ou, tout au plus, sur la route de Bretagne. Mais il lui
+fallait un autre épouvantail que René.
+
+Pontalès hésitait encore.
+
+Macrocéphale venait d'achever la copie de l'acte.
+
+--M. le marquis, dit Robert, il faut vous décider... Si vous ne
+signez pas, nous allons faire nous-mêmes l'office de passeurs, et
+amener ici les deux Penhoël... Il faut que vous compreniez bien votre
+situation... Vous avez affaire ici à trois hommes qui n'ont plus
+rien à perdre, et qui, peut-être, gardent contre vous quelque petite
+rancune... Ces hommes sont habitués à mettre leur intérêt avant toute
+idée de vengeance... Profitez, croyez-moi, de leur sagesse!... car,
+si vous perdez l'occasion, ce soir, demain, ces hommes porteront
+témoignage dans l'accusation de vol et d'assassinat que les deux
+Penhoël comptent vous intenter.
+
+Pontalès pressa son front chauve entre ses deux mains.
+
+Un cri retentissant se fit entendre au dehors, dans la direction de la
+route de Redon.
+
+On disait:
+
+--Au bac!... ho!... ho!...
+
+Le vieux passeur s'agita une seconde fois sous sa couverture, comme si
+ce cri eût remué son agonie.
+
+--Le voilà!... murmura-t-il de sa voix creuse et haletante. Je le
+reconnais!... Mon Dieu!... donnez-moi une heure de vie, pour que le
+serviteur puisse saluer son maître avant d'aller vers vous.
+
+Pontalès saisit une des copies et apposa convulsivement sa signature au
+bas du papier.
+
+Tout le monde se leva. Robert souffla la résine.
+
+--La voix de l'agonisant s'éleva encore dans la nuit.
+
+--Il a signé!... murmura-t-il; mais Dieu veille!...Assassins...
+assassins, malheur à vous!...
+
+La porte avait été ouverte. Bibandier, Pontalès et l'homme de loi
+étaient déjà dehors.
+
+-Voilà trois mois que le vieux agonise!... grommela Blaise, et son
+témoignage serait terrible en cas de malheur...
+
+--Sors!... dit Robert.
+
+Blaise sortit.
+
+Au lieu de le suivre, l'Américain se dirigea en tâtonnant vers le lit
+du mourant.
+
+D'un geste brusque il retira l'oreiller de paille qui soutenait la tête
+de Benoît.
+
+Celui-ci poussa un cri faible. Sa tête pendait maintenant renversée, et
+le souffle s'arrêtait dans sa gorge.
+
+--Je l'avais dit!... balbutia-t-il en luttant contre la dernière
+étreinte de la mort; je l'avais dit!... Mon corps était à toi... Que
+Dieu et la Vierge aient pitié de mon âme!...
+
+Le silence régna dans la loge. Robert, dont le front pâle s'inondait
+d'une sueur froide, avait rejoint ses quatre compagnons. Ils entrèrent
+tous les cinq dans le bac. Pontalès et Macrocéphale lui-même étaient
+armés de couteaux apportés par Robert.
+
+Pontalès avait un tremblement nerveux par tout le corps; ce fut lui qui
+sauta le premier dans le bateau.
+
+--Ils ont jusqu'à minuit! murmura-t-il; jusqu'à minuit, tous ceux qui
+tenteront de passer la rivière doivent mourir!
+
+Son esprit semblait frappé violemment. La fièvre le jetait hors
+de cette prudence cauteleuse, qui avait été sa règle durant toute une
+longue vie!
+
+Robert riait dans sa barbe à le voir prendre la tête du bac et brandir
+son couteau.
+
+Bibandier avait saisi la perche. Maître le Hivain se tenait coi à
+l'arrière de la barque, et sentait tous les tourments d'un homme
+paisible, lancé tout à coup au milieu d'une bataille.
+
+Ils atteignaient le milieu de la rivière. On n'apercevait encore rien
+sur la rive opposée, tant la nuit était sombre.
+
+--Couchez-vous au fond du bac..., dit Robert; Bibandier seul doit se
+montrer à découvert.
+
+Il joignit l'exemple au précepte et l'on ne vit plus, au-dessus du
+bord, que la tête chevelue de l'ancien uhlan.
+
+Au bout d'une minute, celui-ci cessa de percher.
+
+--Il est tout seul..., murmura-t-il.
+
+--Aborde!... répliqua Robert.
+
+Puis il ajouta en serrant le bras de Pontalès:
+
+--On dit qu'entre vous et Penhoël, c'est une haine de plus d'un
+siècle... Vous avez droit à la préséance, M. le marquis... c'est vous
+qui frapperez le premier.
+
+--Soit!... répliqua Pontalès d'une voix sourde, je frapperai le premier!
+
+Le bateau toucha, et presque aussitôt René de Penhoël sauta lourdement
+sur les planches vermoulues de la cale.
+
+On ne pouvait distinguer les traits de son visage, mais tout en lui
+révélait une agitation extraordinaire.
+
+--Vite!... vite! balbutia-t-il; il a disparu avec son grand cheval
+noir... mais il va revenir peut-être... Vite!... vite!... mettez la
+rivière entre lui et moi!...
+
+Nos quatre compagnons s'étaient relevés, mais René de Penhoël ne les
+voyait même pas. Son regard restait cloué sur le rivage avec une
+invincible terreur.
+
+Pontalès était en proie à une sorte de folie... Robert était obligé de
+le retenir pour l'empêcher de s'élancer sur son ennemi.
+
+--Tout à l'heure!... murmurait l'Américain, tout à l'heure!...
+
+Pontalès se débattait l'écume à la bouche.
+
+Le bateau avait cédé au courant pendant les quelques secondes où la
+perche de Bibandier était restée oisive.
+
+On se trouvait maintenant auprès d'une petite langue de terre, où
+croissaient des saules, ces mêmes saules qui avaient servi d'abri à
+Robert et à Blaise, la nuit de leur arrivée au manoir.
+
+--Tourne!... cria l'Américain, ou nous allons chavirer.
+
+Au moment où Bibandier, obéissant, plantait sa perche contre le
+rivage, une invisible main la saisit par sa garniture de fer et attira
+violemment le bac.
+
+L'ancien uhlan poussa un cri de frayeur, ses mains abandonnèrent la
+perche. Le bateau s'était heurté contre la langue de terre, et il y
+avait maintenant sur l'avant un homme de grande taille, qui avait surgi
+là comme par enchantement.
+
+--Louis de Penhoël!... murmura Robert qui lâcha le bras de Pontalès.
+
+--Tu mens!... cria René, il n'y a plus qu'un Penhoël... l'autre était
+un lâche et un traître...
+
+Sa voix s'arrêta dans sa gorge, parce que le vieux Pontalès, qu'on ne
+retenait plus, venait de le frapper par derrière.
+
+René tomba lourdement, et resta en travers sur le bord du bateau.
+
+Pontalès s'élança en brandissant son couteau sanglant et en criant:
+
+--A l'autre! à l'autre!
+
+L'inconnu, qui était en effet Louis de Penhoël, n'avait point vu le
+coup qui frappait son frère. Il rejeta derrière lui son manteau et
+brisa sur son genou le petit bout de la perche.
+
+Le bateau descendait à la dérive vers le milieu du marais.
+
+Le vieux Pontalès tomba, arrêté dans sa course par un coup de massue.
+
+Puis une lutte courte s'engagea entre le nabab et les trois autres
+assassins; car Bibandier, le bon garçon, voyant que les choses
+tournaient au tragique, s'était coulé entre les saules et cheminait
+déjà sur la route de Redon.
+
+Les poignards n'avaient pas beau jeu contre la massue du nabab.
+
+Elle s'abaissa une fois, puis deux, puis trois.
+
+A chaque coup, on entendait un râle.
+
+Après le dernier coup, le silence régna sur le bateau.
+
+Louis de Penhoël jeta son arme.
+
+La nuit était bien sombre. Néanmoins, il voyait son frère couché contre
+le bord.
+
+--René..., dit-il, nous n'avons plus d'ennemis...
+
+Le maître de Penhoël demeura immobile.
+
+Le nabab enjamba les cadavres pour se rapprocher de lui.
+
+Au moment où il se baissait pour lui prendre la main, René, qui était
+en équilibre sur le plat-bord, fit un mouvement convulsif et glissa
+dans l'eau du marais, où il disparut aussitôt.
+
+Le nabab poussa un grand cri. Son pied venait de glisser dans la mare
+de sang qui était sous le corps de son frère.
+
+Il plongea tout habillé, tandis que le bac, chargé de ses quatre
+cadavres, continuait d'aller à la dérive vers le tournant de _la
+Femme-Blanche_.
+
+Il resta longtemps sous l'eau, sondant les profondeurs sombres du
+marais. Par trois fois on eût pu le voir reparaître, et, par trois fois
+entendre sa voix sonore qui jetait aux deux rives du lac le nom de son
+frère.
+
+Quand ces appels se taisaient, on n'entendait que le bruit sourd de
+l'inondation croissante, et ces vagues mugissements que jette le
+gouffre de _la Femme-Blanche_.
+
+Louis plongea une dernière fois, et gagna ensuite la rive à la nage.
+
+En ce moment, le bac touchait la lèvre du tournant et disparaissait
+sous les voiles de brouillard qui forment le vêtement fantastique de
+_la Femme-Blanche_.
+
+Le chaland tournoya en craquant; les cadavres soulevés se choquèrent.
+Le gouffre s'était refermé.
+
+ * * * * *
+
+Les deux chaises de poste, que nous avons vues s'arrêter devant
+l'auberge du _Mouton couronné_, sur le port de Redon, avaient passé la
+rivière d'Oust au pont des Houssayes, et gagné le manoir de Penhoël,
+par la route praticable aux voitures.
+
+Les portes du manoir étaient ouvertes. Pontalès semblait avoir voulu
+défier les événements et proclamer bien haut qu'il attendait ses
+adversaires de pied ferme.
+
+A l'intérieur de la maison, rien n'avait changé depuis trois mois.
+Durant tout cet espace de temps, en effet, Pontalès avait continué
+d'habiter le grand château, ne voulant pas jouir d'un bien qui ne lui
+était pas encore définitivement acquis.
+
+Une fois passé le terme du rachat, il comptait bien prendre sa revanche.
+
+Dans le salon du manoir, les voyageurs de nos deux chaises de poste
+étaient réunis.
+
+On avait couché Madame sur sa chaise longue, et tout le monde
+l'entourait. Elle était pâle comme une morte; ses beaux traits,
+amaigris et fatigués, accusaient de longs jours de torture. Elle avait
+les yeux fermés; son souffle était faible, et il semblait que la vie
+fût sur le point de l'abandonner.
+
+L'oncle Jean tenait une de ses mains et cherchait les imperceptibles
+battements de son pouls. Diane et Cyprienne essayaient de
+réchauffer son autre main à force de baisers.
+
+Blanche était à genoux sur le tapis à ses pieds.
+
+A l'entour se rangeaient Étienne, Roger, Vincent et le bon vieux Géraud.
+
+On entendit au loin, sur le marais, trois cris vibrants et prolongés.
+
+Marthe eut un tressaillement faible, et ses paupières se soulevèrent à
+demi pour retomber aussitôt.
+
+Elle était dans cet état de torpeur et d'anéantissement depuis son
+départ de Redon. Trop de souffrances avaient brisé son pauvre coeur
+de mère. Pendant la route, l'oncle Jean avait essayé de lui parler et
+de la préparer, mais ses oreilles étaient fermées.
+
+Elle ne savait rien de ce qui s'était passé depuis quelques jours.
+Pour elle, il n'y avait point encore d'espoir, et son coeur restait
+accablé sous le malheur qui déjà n'existait plus.
+
+Dans le salon de Penhoël tout le monde avait la même pensée, bien que
+personne ne songeât à l'exprimer par des paroles. Chacun se disait:
+
+--Si elle allait mourir avant d'être heureuse!...
+
+Car sa joue devenait à chaque instant plus pâle, et le souffle qui
+tombait de ses lèvres entr'ouvertes s'affaiblissait de plus en
+plus.
+
+--Ma mère!... dit l'Ange qui avait des larmes dans les yeux, ne veux-tu
+point te réveiller?
+
+Marthe n'entendait pas.
+
+Cyprienne et Diane levaient au ciel leurs beaux regards humides, et
+priaient Dieu de toute la puissance de leurs âmes.
+
+Tout à coup elles se dressèrent en même temps sur leurs pieds; l'amour
+avait fait naître la même pensée au fond de leurs coeurs.
+
+Dans un coin du salon, les petites harpes à pivots se cachaient à demi
+sous les draperies d'une fenêtre, muettes depuis bien des jours.
+
+Diane et Cyprienne les roulèrent, sans bruit, jusqu'au milieu de la
+chambre.
+
+Puis elles préludèrent doucement.
+
+Puis encore leurs voix fraîches et pures s'unirent en disant cette
+chanson bretonne que Madame aimait à entendre autrefois...
+
+Les témoins de cette scène avaient les yeux fixés sur la malade, et
+retenaient leur souffle.
+
+Le premier couplet s'acheva sans que Marthe eût fait un mouvement.
+
+Les mains de Diane et de Cyprienne tremblaient en touchant les cordes
+de leurs harpes. Leurs voix étaient pleines de larmes.
+
+Au second couplet, un soupir faible s'échappa de la poitrine de Marthe.
+Toutes les mains se joignirent; la prière descendit au fond de
+tous les coeurs.
+
+Diane et Cyprienne chantaient bien doucement:
+
+ Belle-de-nuit, ombre gentille,
+ O jeune fille!
+ Qui ferma tes beaux yeux au jour,
+ Est-ce l'amour?
+ Dis, reviens-tu, sur notre terre,
+ Chercher ta mère?
+
+Marthe avait rouvert les yeux, et un vague sourire errait autour de sa
+lèvre.
+
+Cyprienne et Diane abandonnèrent leurs harpes pour s'élancer à ses
+genoux.
+
+En ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et Louis de Penhoël parut sur
+le seuil.
+
+Son beau visage était grave et triste; ses cheveux noirs, trempés d'eau
+et de sueur, tombaient sur ses habits en désordre.
+
+Le regard de Marthe se reposa d'abord sur Blanche, puis sur Diane et
+Cyprienne: son sourire s'imprégnait d'une tendresse heureuse.
+
+Ses yeux se relevèrent ensuite, et parcoururent lentement le cercle
+d'amis qui l'entourait.
+
+Personne n'osait ni faire un mouvement, ni prononcer une parole.
+
+Quand les yeux de Marthe tombèrent sur Louis de Penhoël, qui
+demeurait immobile au seuil du salon, elle tressaillit vivement, et une
+nuance rosée vint colorer sa joue.
+
+--Oh!... murmura-t-elle, vous tous que j'aimais tant!... Diane,
+Cyprienne, Blanche!... mes filles chéries!... Louis!... mon pauvre
+Louis!... vous voilà donc tous réunis et heureux!...
+
+Une expression de doute et d'inquiétude se répandit sur son visage.
+
+--Heureux!... reprit-elle; c'est toujours ainsi que je vous retrouve
+dans mes songes...
+
+Ses yeux se fermèrent de nouveau, et sa tête se renversa sur le
+coussin de la chaise longue, tandis que ses mains se joignaient avec
+recueillement.
+
+--Mon Dieu! ajouta-t-elle d'une voix si faible qu'on pouvait à peine
+l'entendre, si c'est encore un rêve, faites que je ne m'éveille jamais!
+
+ * * * * *
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ DU CINQUIÈME VOLUME.
+
+ Quatrième partie.
+ Paris.
+ (Suite.)
+
+ XVII 1
+ XVIII Rêve de jeunesse. 31
+ XIX Le calepin de Montalt. 43
+ XX La vengeance de Penhoël. 65
+ XXI Un sauveur. 83
+ XXII L'héritage. 101
+ XXIII Le premier cri. 133
+ XXIV Cinq coups d'épée. 149
+ XXV La petite serrure. 175
+ XXVI Bonheur. 193
+
+ Cinquième partie.
+ Penhoël.
+
+ I Tables d'hôte. 215
+ II Le mourant. 237
+ III Louis de Penhoël. 257
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Corrections:
+
+ Page 87: «devan» remplacé par «devant» (devant l'image de
+ la Vierge).
+ Page 106: «Paule» par «Paul» (saint Vincent de Paul).
+ Page 112: «Seïd» par «Séid» (Séid se retira).
+ Page 115: «evenimées» par «envenimées» (les blessures
+ envenimées).
+ Page 163: «tristeese» par «tristesse» (une expression de
+ tristesse).
+ Page 181: «adrese» par «adresse» (son adresse d'autrefois).
+ Page 219: «Lebihinic» par «Lebinihic» (madame veuve Claire
+ Lebinihic).
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les belles-de-nuit, Tome V, by Paul Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT, TOME V ***
+
+***** This file should be named 45633-8.txt or 45633-8.zip *****
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Les belles-de-nuit Tome V, by Paul Féval.</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les belles-de-nuit, Tome V, by Paul Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les belles-de-nuit, Tome V
+ ou les anges de la famille
+
+Author: Paul Féval
+
+Release Date: May 11, 2014 [EBook #45633]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT, TOME V ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="box" id="au_lecteur">
+<p>Au lecteur:</p>
+
+<p>L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
+typographiques évidentes ont été corrigées.</p>
+
+<p><span class="screenonly">Pour voir ces corrections, faites glisser votre souris, sans cliquer,
+sur un mot souligné <ins title="texte original">en pointillés gris</ins> et le texte d'origine apparaîtra.</span>
+<span class="handonly">La <a href="#cor_list">liste</a> de ces corrections se trouve à la fin du texte.</span></p>
+
+<p>Une <a href="#toc">table des matières</a> a été ajoutée.</p>
+</div>
+
+<p class="sep4 cent">LES<br />
+<span class="t1">BELLES-DE-NUIT.</span></p>
+
+<hr class="hr50" />
+
+<p class="cent t4 sepb">IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.</p>
+
+<div class="npage">
+
+<h1><span class="t4">LES</span><br />
+<span class="t2">BELLES-DE-NUIT</span></h1>
+
+<p class="sep2 cent"><span class="t4">OU</span></p>
+
+<p class="cent t2"><b>LES ANGES DE LA FAMILLE</b></p>
+
+<p class="sep2 cent t4">PAR</p>
+
+<p class="cent t2"><b>Paul Féval.</b></p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 300px;">
+<img class="sep2" src="images/im-01.jpg" width="300" height="126" alt="TOME V" title="TOME V" />
+</div>
+
+<p class="sep2 cent t2">BRUXELLES.</p>
+
+<p class="cent">MELINE, CANS ET COMPAGNIE.</p>
+
+<table summary="Éditeurs associés">
+<tr>
+ <td style="border-right: solid 1px; padding-right: 1em;"><p class="cent t4"><b>LIVOURNE.</b><br />
+ MÊME MAISON.</p></td>
+ <td style="padding-left: 1em; padding-right: 1em;"><p class="cent t4"><b>LEIPZIG.</b><br />
+ J. P. MELINE.</p></td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="mini" />
+
+<p class="cent t2">1850</p>
+
+</div>
+
+<h2 id="Page_1">QUATRIÈME PARTIE.<br />
+<b>PARIS.</b><br />
+<span class="t5">(SUITE.)</span></h2>
+
+<div class="figcenter" style="width: 150px;">
+<img class="sep2" src="images/filet.jpg" width="150" height="11" alt="" title="" />
+</div>
+
+<h3 style="margin-top: 2em;">XVII</h3>
+
+<p>Robert, Bibandier, Blaise et Lola étaient
+réunis dans cette salle de l'hôtel des <i>Quatre
+Parties du Monde</i>, où nous avons vu l'ancien
+uhlan prendre, avec l'honnête Graff, des leçons
+de patois germanique.</p>
+
+<p>Blaise et Bibandier se tenaient côte à côte, à
+l'un des coins de la cheminée; ils avaient l'air
+fort abattu. Le noble baron ne songeait guère, ce
+matin, à faire friser sa belle chevelure, et M. le
+comte de Manteïra laissait de côté ses cartes
+biseautées.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_2">2</span>
+A l'autre extrémité du foyer, madame la
+marquise d'Urgel s'enfonçait dans une bergère
+et tenait ses yeux cloués au plancher. Elle avait
+à la main un flacon de sels, dont elle se servait
+fréquemment. Son visage était très-pâle; toute
+sa personne gardait des traces visibles de l'émotion
+qui avait agité sa nuit.</p>
+
+<p>Robert était pâle aussi, plus pâle peut-être
+que la marquise, mais il portait la tête haute et
+une sombre résolution était dans son regard.</p>
+
+<p>Il pouvait être neuf heures du matin.</p>
+
+<p>Nos quatre compagnons venaient d'avoir un
+entretien où les reproches amers et les chagrines
+récriminations s'étaient croisés en tous sens.</p>
+
+<p>Le plus maltraité avait été le pauvre Bibandier, qui
+ne savait comment excuser sa faiblesse.</p>
+
+<p>Sans lui les deux filles de l'oncle Jean ne
+seraient jamais revenues inquiéter l'association!</p>
+
+<p>Il avait essayé d'abord de protester de son
+innocence; il avait affirmé sous serment que, la
+nuit de la Saint-Louis, Diane et Cyprienne
+étaient descendues toutes deux au fond de l'eau
+avec une pierre au cou.</p>
+
+<p>Mais l'évidence le terrassait.</p>
+
+<p>Diane et Cyprienne vivaient.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez!... dit-il enfin avec l'émotion du
+coupable qui avoue son crime, j'avais bu tant de
+cidre ce soir-là!... et puis je sentais bien que
+<span class="pagenum" id="Page_3">3</span>
+mes misères étaient finies; car, en me mettant
+de moitié dans un pareil coup, vous me donniez
+tout bonnement la clef de votre caisse... Et je
+vous croyais si riches!</p>
+
+<p>«On a le c&oelig;ur tendre quand on est heureux...
+Je ne veux pas excuser la chose, mais je l'explique...
+En entrant dans le bateau, je ne sais pas
+si j'avais déjà des idées, mais la perche me trembla
+dans la main.</p>
+
+<p>«Elles étaient là, couchées, toutes deux, si
+pâles et si jolies!</p>
+
+<p>«Elles me regardaient avec leurs grands
+yeux doux et tristes.</p>
+
+<p>«Le bateau glissait le long du courant, et
+j'entendais le bourdonnement de la Femme-Blanche,
+qui semblait appeler sa proie. Sait-on
+ce qui traverse l'esprit d'un homme dans ce
+diable de pays?... Je suis un peu poëte, moi!...
+et j'ai peur des revenants...</p>
+
+<p>«Vous avez beau hausser les épaules...
+Quand j'étais fossoyeur du bourg de Glénac, j'ai
+vu plus d'une fois, par la fenêtre de ma loge, les
+Belles-de-Nuit passer sous les grands ifs du cimetière...</p>
+
+<p>«Cette nuit, à travers le sourd fracas de la
+Femme-Blanche, je jurerais que j'entendis les
+Belles-de-Nuit chanter...</p>
+
+<p>«Elles appelaient leurs s&oelig;urs.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_4">4</span>
+«Moi, je faisais des signes de croix comme
+un sot et je marmottais des patenôtres...</p>
+
+<p>«Ah! ah! j'aurais voulu vous y voir...</p>
+
+<p>«Si bien qu'en arrivant au tournant, le c&oelig;ur
+me manqua... Je déliai les petites, qui se sauvèrent
+à la nage ou autrement, je n'en sais
+rien...»</p>
+
+<p>Le bon Bibandier se tut, omettant à dessein
+les cinquante pièces de six livres offertes et
+acceptées.</p>
+
+<p>Au moment où nous introduisons le lecteur à
+l'hôtel des <i>Quatre Parties du Monde</i>, toutes ces
+explications étaient échangées. Robert avait
+avoué sans beaucoup de restrictions ce qui s'était
+passé entre lui et le nabab.</p>
+
+<p>Pour se disculper, il prétendait bien que
+Berry Montalt avait introduit quelque drogue
+enivrante dans son breuvage, mais cela ne faisait
+rien à l'affaire.</p>
+
+<p>La chose certaine, c'est qu'il avait raconté au
+nabab les événements de Penhoël, et que le voile
+transparent dont il avait enveloppé son histoire
+pouvait bien être déchiré par les deux filles de
+l'oncle Jean, qu'un hasard diabolique mettait
+sous la main du nabab.</p>
+
+<p>Par quelle succession de circonstances ce
+bizarre rapprochement avait-il eu lieu, c'est ce
+que personne ne savait dire encore.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_5">5</span>
+Et peu importait, en définitive.</p>
+
+<p>On savait enfin, pour comble de malheur, que
+Blanche avait échappé à la garde de Lola.</p>
+
+<p>Les deux démons de Penhoël, comme on les
+appelait autrefois, Cyprienne et Diane signalaient
+déjà leur présence!</p>
+
+<p>Il n'était pas difficile de deviner qu'elles auraient
+mis Blanche sous la protection du nabab.</p>
+
+<p>Et maintenant, que faire? La partie semblait
+tellement compromise que l'idée de fuir était
+venue à tout le monde.</p>
+
+<p>Il n'était pas encore trop tard. A supposer
+même que Berry Montalt prît en main les intérêts
+de Penhoël, il n'avait pas eu le temps de donner
+l'éveil à la police. Les portes étaient ouvertes,
+et une bonne chaise de poste, bien attelée, pouvait
+trancher d'un seul coup la difficulté.</p>
+
+<p>Mais Robert de Blois était une étrange nature
+de coquin; il ne connaissait la faiblesse qu'aux
+heures de prospérité. Quand les cartes se brouillaient,
+quand les difficultés naissaient et grandissaient
+à l'improviste pour lui barrer la route,
+il s'éveillait en quelque sorte, ce n'était plus le
+même homme. Le courage lui venait et l'escroc
+vulgaire se haussait à la taille des plus vaillants
+héros de cours d'assises.</p>
+
+<p>Il ne voulait pas fuir, lui; il prétendait voir
+clair à travers tous ces dangers qui obscurcissaient
+<span class="pagenum" id="Page_6">6</span>
+l'horizon; il se sentait de l'argent en poche,
+et se faisait fort de ramener la partie.</p>
+
+<p>En somme qu'y avait-il? La probabilité d'un
+adversaire de plus. Qui pouvait dire si cet
+adversaire ne deviendrait pas un allié à l'occasion?</p>
+
+<p>Fallait-il renoncer à cet espoir? La lutte restait
+possible, et l'ennemi qu'on ne pouvait se
+concilier, il fallait le perdre.</p>
+
+<p>Au premier abord, cette ligue des Penhoël
+avec le nabab semblait, à la vérité, formidable;
+mais cette ligue était-elle bien réelle?</p>
+
+<p>Que de femmes s'étaient égarées dans ce
+voluptueux boudoir, où Blaise et Bibandier
+avaient aperçu les filles de l'oncle Jean!</p>
+
+<p>A cette heure, les filles de l'oncle Jean étaient
+déjà, peut-être, hors de l'hôtel Montalt.</p>
+
+<p>Ce cas probable une fois admis, les deux jeunes
+filles perdaient les trois quarts de leur force.
+Ce n'étaient plus que deux pauvres enfants, isolées
+dans Paris, et plus faciles à perdre ici qu'au
+fond de la Bretagne même!</p>
+
+<p>Il y avait bien longtemps que, grâce à madame
+la marquise d'Urgel, Robert connaissait la demeure
+des autres membres de la famille de
+Penhoël.</p>
+
+<p>Lola, comme nous l'avons dit, demeurait à
+quelques pas de la pauvre maison où René,
+<span class="pagenum" id="Page_7">7</span>
+Madame et l'oncle Jean se mouraient dans la
+détresse. Robert connaissait parfaitement leur
+état, et cela lui fournissait un argument péremptoire.</p>
+
+<p>Il était manifeste en effet qu'à tout le moins
+cette partie de la famille échappait à l'action du
+nabab. Penhoël, sa femme et le vieil oncle
+étaient perdus dans ce trou.</p>
+
+<p>Lola et Robert ignoraient que Diane et Cyprienne
+avaient habité justement la même maison
+que les anciens maîtres de Penhoël. Depuis
+leur arrivée à Paris, les deux jeunes filles sortaient
+dès le matin et ne rentraient que le soir;
+elles n'étaient nullement connues dans le quartier.</p>
+
+<p>Blaise et Bibandier avaient dans les talents
+de Robert une grande confiance, que sa maladresse
+de la veille ne suffisait point à entamer;
+quant à Lola, elle appartenait à Robert, qui
+l'avait faite et dressée.</p>
+
+<p>Malgré les récriminations et les reproches,
+l'Américain restait le chef de la bande, et l'on
+attendait sa parole pour savoir au juste ce qu'il
+fallait espérer ou craindre.</p>
+
+<p>Il ne s'était point expliqué encore, et continuait
+silencieusement sa promenade.</p>
+
+<p>Quand il s'arrêta enfin devant le foyer, tout
+le monde devint attentif.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_8">8</span>
+&mdash;Nous étions des fous!... dit-il à voix basse
+et comme en se parlant d'abord à lui-même;
+nous voulions faire de la diplomatie, lorsque le
+bon sens aurait dû nous apprendre qu'il fallait
+y aller franchement et tout d'un coup... Ces
+moyens adroits réussissent parfois, mais il faut
+le temps... Et nous avons à peine six jours devant
+nous, sur lesquels il faut prendre trois jours
+pour le voyage!</p>
+
+<p>&mdash;Tu penses donc encore à Penhoël?... demanda
+Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Comment diable!... s'écria Robert, si j'y
+pense!... Mais c'est là que nous avons enfoui
+toutes nos belles années!... C'est le domaine
+acquis par notre travail... On nous a dépouillés,
+volés, trahis, et tu demandes si je songe à ravoir
+notre héritage!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, murmura Blaise, depuis hier,
+notre position...</p>
+
+<p>&mdash;Notre position?... elle est plus belle!...
+nous allions manquer le coche à force de précautions...
+Le hasard, ou mon imprudence si vous
+voulez, a précipité les choses et nous force à
+jouer le tout pour le tout... C'est comme cela
+que j'aime à voir les parties s'engager!</p>
+
+<p>Il se planta contre la cheminée, le dos au feu
+et les mains croisées sur les basques de son habit.
+Sa tête pâle se redressait; il y avait du feu
+<span class="pagenum" id="Page_9">9</span>
+dans son regard; nous eussions reconnu le hardi
+coquin, partant un beau soir de l'auberge de
+Redon et marchant à la conquête d'une fortune,
+sans autres armes que son audace.</p>
+
+<p>Blaise et Bibandier se sentaient reprendre
+courage.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, poursuivit l'Américain, vous vous
+moquiez de mes calculs algébriques, et vous
+aviez raison, mes fils... Ma martingale a fait
+fiasco!... le nabab est plus fort que je ne pensais...
+Tant pis pour lui!... Au lieu de lui piper
+quelques centaines de mille francs, nous prendrons
+son magot tout entier... c'est plus logique
+et plus franc.</p>
+
+<p>Bibandier secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il s'agit de parler..., commença-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, interrompit l'Américain; on te
+pardonne l'affaire des petites... mais c'est à condition
+que tu garderas désormais le respect
+convenable envers ceux qui valent mieux que
+toi... Voyons, mes fils!... avons-nous fait notre
+devoir hier?... L'Endormeur connaît-il un peu
+les êtres de l'hôtel?</p>
+
+<p>&mdash;Couci... couci!... répliqua Blaise. On
+rencontrait à chaque porte ces grands diables
+de cipayes...</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, baron, as-tu la piste des millions?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_10">10</span>
+Bibandier répondit, en retrouvant un peu de
+sa bonne fatuité de la veille:</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait cette grande belle femme qui se
+collait à mon bras, et qui ne m'aurait pas quitté
+d'une semelle pour un coup de canon!...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce de la boîte aux diamants que vous
+parlez? demanda Lola.</p>
+
+<p>Tout le monde se tourna vers elle, et chacun
+l'interrogea du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sauriez...? commença vivement Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, répliqua la marquise, qu'il la porte
+sur lui d'ordinaire; quand il ne la porte pas sur
+lui, la boîte reste sous clef, dans un petit meuble
+en palissandre, placé au pied de son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment arrive-t-on dans sa chambre
+à coucher?</p>
+
+<p>Lola prit une feuille de papier blanc et un
+crayon. En cinq ou six traits elle traça une sorte
+de plan grossier, figurant le premier étage de
+l'hôtel Montalt.</p>
+
+<p>Nos trois gentilshommes s'étaient levés, et
+l'entouraient, suivant son travail d'un regard
+avide.</p>
+
+<p>Comme elle achevait, un domestique entr'ouvrit
+la porte du salon.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre pressée pour M. le chevalier de
+las Matas..., dit-il.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_11">11</span>
+L'Américain regarda la suscription; il ne
+connaissait point l'écriture et se hâta de rompre
+le cachet.</p>
+
+<p>Aux premières lignes parcourues, il eut un
+sourire, puis sa figure exprima tout à coup l'incertitude
+et l'hésitation.</p>
+
+<p>Le billet était ainsi conçu:</p>
+
+<p class="manuscr">«Berry Montalt, esq., présente ses compliments
+à M. le chevalier de las Matas, et le prie
+de vouloir bien lui fixer un rendez-vous dans la
+matinée.»</p>
+
+<p>Était-ce un piége?</p>
+
+<p>Robert renvoya le domestique d'un geste, et
+passa la lettre à Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Que vas-tu faire?... demanda celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Bibandier, je n'irais pas.</p>
+
+<p>L'Américain garda le silence.</p>
+
+<p>Il s'accouda contre la tablette de la cheminée
+et mit sa tête entre ses mains.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, il releva les
+yeux sur Lola, qui avait repris son apparence
+d'indifférente froideur.</p>
+
+<p>&mdash;Cette chambre est-elle bien gardée?... demanda-t-il
+en suivant de l'&oelig;il les lignes du plan
+ébauché.</p>
+
+<p>&mdash;L'hôtel est plein de domestiques, répondit
+<span class="pagenum" id="Page_12">12</span>
+Lola, et les deux nègres sont vigilants comme
+des chiens d'attache.</p>
+
+<p>&mdash;Quand le nabab sort, dit encore l'Américain,
+les nègres le suivent?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.</p>
+
+<p>Robert se gratta le front comme un homme
+qui réfléchit profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Ça peut se faire..., murmura-t-il; j'ai vu le
+temps où l'Endormeur était un gaillard déterminé.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait au moins savoir..., interrompit
+celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en causerons, mon bon homme... et
+il y aura de l'ouvrage pour tout le monde... même
+pour notre Lola qui, j'en suis bien sûr, garde une
+dent à MM. Édouard et Léon de Saint-Remy...</p>
+
+<p>La marquise, dont les joues s'étaient peu à
+peu ranimées, redevint pâle à entendre prononcer
+ces deux noms.</p>
+
+<p>Elle retroussa les manchettes de dentelle qui
+couvraient ses belles mains, et montra deux traces
+bleuâtres entourant la naissance de ses bras.</p>
+
+<p>Les liens l'avaient cruellement blessée, et son
+orgueil de femme était blessé plus cruellement
+encore.</p>
+
+<p>Ses yeux brillèrent d'un éclat farouche, et sa
+bouche muette sourit amèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une petite main, dit Robert, qui
+vaut mieux désormais que la grosse patte de
+<span class="pagenum" id="Page_13">13</span>
+Bibandier!... Si, une fois, notre Lola tenait en
+son pouvoir Diane et Cyprienne de Penhoël...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que je les tuerais!... interrompit
+la marquise d'une voix sourde.</p>
+
+<p>Robert se frotta les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est qu'elles vous ont indignement
+traitée..., reprit-il; mais patience!... nous vous
+les livrerons pieds et poings liés... Ah! elles
+s'attaquent à nous de nouveau!... Pour en finir
+avec certains embarras, on est encore mieux à
+Paris qu'en Bretagne.</p>
+
+<p>Il alla prendre sur le divan son chapeau qu'il
+lissa du revers de sa manche.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, poursuivit-il d'un ton de gaieté
+forcée ou véritable, mais je crois que j'ai là une
+idée qui va brusquer le dénoûment de la comédie...
+Il est maintenant dix heures, et le Cercle des
+étrangers n'ouvre qu'à onze; nous avons le temps.</p>
+
+<p>Il tendit la main à Lola.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, continua-t-il, vous allez monter en
+voiture et vous rendre chez le petit Pontalès... Il
+faut qu'il soit au Cercle à onze heures... Il trouvera
+là le nabab... Il le provoquera en duel...</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., dit Lola.</p>
+
+<p>&mdash;Pontalès vous aime comme un fou... et
+vous arrangerez la chose... Est-ce convenu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu..., répliqua la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons, d'un autre côté, poursuivit Robert,
+<span class="pagenum" id="Page_14">14</span>
+ces deux étourneaux d'Étienne et de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ceux-là, s'écria Blaise, après ce que
+je leur ai fait voir hier, je réponds d'eux!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un bon garçon... et tu as fait là un
+coup de maître!... Moi, je vais lui déterrer un
+adversaire auquel personne n'aurait songé, j'en
+suis sûr, et qui tire l'épée comme feu Saint-George...
+Après ça, je m'occuperai de notre
+ami Penhoël, que je me charge de rendre doux
+comme un agneau... Peut-être irai-je à l'hôtel
+Montalt... Que je m'y rende ou non, bon courage,
+mes enfants, la partie n'est pas perdue!...
+D'ici à demain, nous avons le temps de travailler...
+et je vous promets qu'après-demain, à
+l'heure où nous sommes, nous roulerons en
+bonne chaise de poste sur la route de Bretagne!</p>
+
+<p>Il franchit la porte et disparut.</p>
+
+<p>Lola sortit à son tour pour exécuter sa promesse.</p>
+
+<p>Sa tâche n'était pas fort malaisée. Le jeune
+Pontalès se laissait dominer par elle complétement
+et l'aimait en esclave. Depuis qu'il avait
+quitté la Bretagne pour la suivre, sa passion
+avait grandi, et bien qu'il connût le passé de Lola
+mieux que personne, il s'aveuglait à plaisir, et
+n'était point éloigné de croire sincèrement qu'il
+possédait les bonnes grâces d'une grande dame.</p>
+
+<p>L'Endormeur et Bibandier, restés seuls, sonnèrent
+<span class="pagenum" id="Page_15">15</span>
+le déjeuner. Ils se sentaient tout ragaillardis,
+et sans savoir encore quel était le plan de
+Robert, ils avaient confiance.</p>
+
+<p>Cette confiance, ils l'auraient perdue peut-être
+s'ils avaient pu voir, en ce moment, la mine
+soucieuse de leur compagnon.</p>
+
+<p>Robert, qui avait cessé de se contraindre,
+aussitôt sorti de leur présence, allait, en effet,
+maintenant, le long de la rue Saint-Honoré, la
+tête basse et l'air découragé.</p>
+
+<p>Il avait fait comme ces généraux intrépides,
+qui raniment à tout hasard la vaillance de leurs
+soldats pour une dernière bataille, mais qui
+n'espèrent point la victoire.</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il crût être sans ressource;
+seulement sa partie, qui semblait sûre la veille,
+s'était gâtée en une nuit. Au lieu de jouer un
+jeu tranquille et sûr, il fallait recourir aux
+moyens violents et chanceux; il fallait, en un
+mot, payer de sa personne, et Robert n'aimait
+point le danger.</p>
+
+<p>Il avait fait semblant, devant ses acolytes,
+d'avoir un plan tout prêt et une ligne de conduite
+tracée. Maintenant qu'il n'avait plus à
+répondre qu'aux interrogations de sa propre
+conscience, il s'avouait son embarras et sa faiblesse.</p>
+
+<p>Des idées vagues se croisaient dans le cerveau
+<span class="pagenum" id="Page_16">16</span>
+de Robert; il entrevoyait bien le moyen
+d'engager la lutte, mais il y avait désormais
+tant de chances contre lui!</p>
+
+<p>Et la défaite, ici, devait être la ruine de tous
+ses espoirs.</p>
+
+<p>Après des années de travail et de peines, le
+hasard le ramenait en équilibre au bord d'un
+précipice. Nul moyen de reculer. Au delà de
+l'abîme, il y avait la fortune.</p>
+
+<p>Mais il fallait franchir l'abîme.</p>
+
+<p>Et si le pied manquait, on roulait tout au
+fond, où menaçait la cour d'assises...</p>
+
+<p>Sans le savoir peut-être, l'Américain se dirigeait
+vers l'hôtel du nabab. Tout en marchant,
+il travaillait à coordonner ses idées et à voir
+clair parmi les difficultés de sa situation.</p>
+
+<p>Une fois ou deux, il se demanda si le plus
+sage ne serait pas de faire ses malles et de quitter
+la France. Mais depuis des années il poursuivait
+un dessein devenu cher; il regardait les
+biens de Penhoël comme étant son domaine.
+Selon lui, Pontalès l'en avait injustement dépouillé.
+C'était une nature obstinée en ses projets.
+La pensée de rompre une trame presque
+entièrement tissée et de commencer une tâche
+nouvelle le navrait. Il tenait à son &oelig;uvre plus
+que nous ne saurions dire, et puisait un courage
+inébranlable au fond de ses regrets.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_17">17</span>
+Penhoël, le patrimoine conquis, la douce et
+tranquille aisance, gagnée par tant de soins et
+par tant de combats!</p>
+
+<p>Il n'avait point changé, depuis sa première
+arrivée en Bretagne. Son rêve était toujours la
+vie paisible du propriétaire, les honneurs politiques
+et la gloire de clocher.</p>
+
+<p>C'est une chose bizarre, certainement, mais
+une chose avérée. Les neuf dixièmes des voleurs
+de tous grades sont séduits par la pensée
+de cette transformation. Ils sourient à l'idée de
+se retirer des affaires, ni plus ni moins que les
+avoués ou les marchands de gilets de flanelle.</p>
+
+<p>Après le travail, honnête ou non, le repos. Il
+y a bien des manières de se faire un sort, comme
+on dit, et chacun caresse l'idée de prendre sa
+retraite.</p>
+
+<p>Une fois riche, on devient honnête homme;
+on couronne sa vie de rapines par toutes sortes
+d'actions méritantes. Ne sait-on pas que le
+monde, toujours complice, prodigue à ces diables,
+qui se sont faits ermites sur leurs vieux
+jours, son estime banale et ses respects de hasard?</p>
+
+<p>Penhoël! Penhoël! le bon pays! les champs
+fertiles, parmi les vastes landes! le joli manoir,
+les eaux poissonneuses et les forêts peuplées de
+gibier!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_18">18</span>
+Et encore la vengeance si douce! Quelle joie
+de prendre sa revanche sur le vieux Pontalès!</p>
+
+<p>Il y avait dans tout ceci, peut-être, un côté
+puéril; mais c'était une passion réelle, et la
+passion, pour ne se point pouvoir discuter, en
+est-elle moins irrésistible?</p>
+
+<p>Aussi, entre les déboires récemment éprouvés,
+celui qui frappait Robert à l'endroit le plus
+sensible était l'enlèvement de Blanche. Blanche
+était pour lui une légitimation de son droit à
+l'héritage de Penhoël. Le caractère faible de la
+jeune fille lui était assez connu pour qu'il n'eût
+point fait entrer dans ses calculs la possibilité
+d'une résistance efficace.</p>
+
+<p>Maintenant qu'il l'avait perdue, il ne se
+souvenait point que ce projet d'alliance était
+subordonné aux chances du retour de l'oncle
+d'Amérique. Il regrettait Blanche, en supposant
+même qu'elle fût restée pauvre, parce que
+Blanche, pauvre ou non, entr'ouvrait toujours
+pour lui la porte du manoir.</p>
+
+<p>Et, dans le travail mental qu'il faisait en ce
+moment, c'était Blanche surtout qu'il cherchait
+à remplacer.</p>
+
+<p>Pour cela, il n'y avait que René de Penhoël
+lui-même.</p>
+
+<p>Mais, pour se servir de René d'une manière
+<span class="pagenum" id="Page_19">19</span>
+utile, la première chose était de posséder la
+somme qui devait racheter le manoir, ou du
+moins une grande partie de cette somme.</p>
+
+<p>Et Robert s'ingéniait. Puis, tout à coup, la
+pensée du danger présent se jetait à la traverse
+de ses combinaisons d'avenir.</p>
+
+<p>Le nabab était là, devant lui, fort et armé de
+ses millions.</p>
+
+<p>Était-il possible de le ramener? ou fallait-il
+désormais le combattre comme un irréconciliable
+adversaire?</p>
+
+<p>Là était la plus grande perplexité de Robert.
+Tantôt il avait envie de se rendre à l'invitation
+de Berry Montalt, et de recommencer avec lui
+une lutte d'adresse; tantôt il reculait, vaincu
+d'avance, parce qu'il voyait, entre le nabab et
+lui, les sourires ennemis et moqueurs des deux
+filles de l'oncle Jean.</p>
+
+<p>Sa face pâle se rougissait alors de colère, et
+ses doigts se crispaient convulsivement, tandis
+qu'une pensée de sang traversait son esprit.</p>
+
+<p>C'étaient elles, les deux filles détestées, qui
+avaient suscité tous les obstacles de sa route!
+La haine qu'il leur portait n'était plus cette
+aversion de comédie qu'il gardait au vieux Penhoël;
+c'était la haine tragique, à laquelle il faut
+la mort.</p>
+
+<p>Il avait peur d'elles, et cette crainte prenait
+<span class="pagenum" id="Page_20">20</span>
+dans son esprit, sceptique pourtant, un caractère
+presque superstitieux.</p>
+
+<p>Le résultat de ces réflexions fut qu'il y avait
+danger à remettre les pieds chez le nabab, dont
+l'invitation cachait peut-être une embûche.</p>
+
+<p>Une fois cette donnée admise, il fallait se
+tourner d'un autre côté. Robert entra chez un
+écrivain public et demanda ce qu'il faut pour
+écrire.</p>
+
+<p>Il réfléchit durant quelques secondes, puis sa
+plume courut sur le papier. La lettre était pour
+le vieux Jean de Penhoël.</p>
+
+<p>Robert connaissait parfaitement le bon oncle
+en sabots; il savait comment le prendre. Son
+billet, tracé en deux minutes, était un petit
+chef-d'&oelig;uvre de concision et d'adresse. A la
+lecture de ces lignes, le vieux sang de Penhoël
+devait bouillir dans les veines de l'oncle Jean.</p>
+
+<p>Et le bonhomme était une rude lame, malgré
+son air humble et ses cheveux blancs.</p>
+
+<p>Robert plia sa lettre à la hâte et la remit au
+commissionnaire du coin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez porter cela au n<sup>o</sup>... de la rue
+Sainte-Marguerite, dit-il; vous monterez, sans
+rien demander au concierge, jusqu'au dernier
+étage de la maison... En cherchant bien, vous
+trouverez la porte d'un grenier où demeure
+une pauvre famille... Là, vous demanderez
+<span class="pagenum" id="Page_21">21</span>
+M. Jean... S'il n'est pas là, vous garderez la
+lettre... Si M. Jean est là, il vous interrogera
+quand la lettre sera lue... Vous lui répondrez
+que ce billet vous a été remis dans la rue par
+deux jeunes filles bien jolies, portant des jupes
+de laine rayée et des petits bonnets ronds.</p>
+
+<p>Le commissionnaire leva son regard sur Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ça fait bien de l'ouvrage!... dit-il.</p>
+
+<p>Robert lui mit une pièce de cinq francs dans
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez de la besogne comme ça tous les
+jours, mon brave, répliqua-t-il, et vous pourrez
+mettre de côté pour vos vieux ans... Allez
+vite!... Il s'agit d'une bonne &oelig;uvre, et vous
+savez que la charité se cache.</p>
+
+<p>L'Auvergnat n'en demandait pas si long; il
+empocha la pièce et partit comme un lièvre.</p>
+
+<p>Robert, au lieu de continuer sa route vers
+l'hôtel du nabab, descendit au hasard une des
+rues qui conduisent aux Champs-Élysées.</p>
+
+<p>Il voulait établir, en une heure de calme
+complet, le bilan de sa situation, et revenir auprès
+de ses acolytes avec un plan tout tracé.</p>
+
+<p>Il faisait froid. A cette heure matinale, les
+Champs-Élysées étaient déserts. L'Américain ne
+pouvait choisir un endroit plus propice à ses
+méditations.</p>
+
+<p>Aussi, s'en donnait-il à c&oelig;ur joie, lorsqu'il
+<span class="pagenum" id="Page_22">22</span>
+rencontra, au milieu d'un massif solitaire, un
+sujet inattendu de distraction.</p>
+
+<p>C'était un pauvre diable, revêtu du costume
+des détenus militaires, qui dormait couché au
+pied d'un arbre, ou du moins qui semblait dormir,
+la tête penchée sur sa poitrine et les mains
+violettes de froid, dans l'herbe mouillée.</p>
+
+<p>L'Américain n'avait nulle envie de voir la
+figure de cet homme, et pourtant, par un mouvement
+machinal, il se pencha en passant près
+de lui.</p>
+
+<p>D'un seul coup d'&oelig;il il le reconnut.</p>
+
+<p>&mdash;Vincent de Penhoël!... murmura-t-il avec
+étonnement.</p>
+
+<p>Puis un sourire vint errer sur sa lèvre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le cas ou jamais de renouveler connaissance!...
+se dit-il en prenant la main froide
+du jeune homme.</p>
+
+<p>Au premier attouchement, Vincent s'éveilla
+en sursaut et se releva d'un bond.</p>
+
+<p>Il y avait bien des nuits que le pauvre garçon
+n'avait fermé l'&oelig;il. Au point du jour, après la
+course désespérée qu'il avait fournie, il s'était
+traîné jusque-là pour éviter les regards, et la
+fatigue l'avait vaincu.</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut de fuir, car il
+gardait un souvenir vague des événements de
+la nuit, et il pensait qu'on venait l'arrêter.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_23">23</span>
+Mais ses jambes étaient transies par le froid,
+et c'est à peine s'il put reculer de quelques pas
+en chancelant.</p>
+
+<p>Robert s'avança vers lui en souriant avec bonhomie,
+et lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! M. de Penhoël, dit-il, je ne m'attendais
+guère à cette rencontre... Mais quel air
+effarouché vous avez là!... Vous ne me reconnaissez
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Blois!... balbutia Vincent.</p>
+
+<p>Il ne se hâtait point d'accepter la main qu'on
+lui offrait; mais son regard n'exprimait pas non
+plus une répugnance bien décidée.</p>
+
+<p>Vincent ignorait, en effet, la part que cet
+homme avait prise à la ruine de Penhoël. Un
+soir, si le lecteur s'en souvient, le fils de l'oncle
+Jean avait traversé le passage de Port-Corbeau
+et gagné la loge de Benoît Haligan.</p>
+
+<p>Là on lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;René de Penhoël, et Madame et ton père
+ont été chassés du manoir; tes s&oelig;urs sont
+mortes; Blanche a été enlevée.</p>
+
+<p>Et il était reparti comme un homme frappé
+de folie.</p>
+
+<p>Depuis lors il n'avait pas entendu prononcer
+une seule fois le nom de Penhoël.</p>
+
+<p>Il avait réfléchi bien souvent, tantôt révoquant
+en doute les paroles du vieux Benoît,
+<span class="pagenum" id="Page_24">24</span>
+tantôt se demandant qui avait consommé la
+ruine de Penhoël.</p>
+
+<p>La pensée de Robert de Blois lui venait alors
+à l'esprit, car il se souvenait d'avoir ressenti,
+dès l'abord, pour cet homme, une répugnance
+instinctive. Mais une autre image se présentait
+bien vite à son esprit, et laissait Robert au second
+rang.</p>
+
+<p>Le coupable devait être Pontalès, l'ennemi
+héréditaire, le vieux spoliateur de sa famille...</p>
+
+<p>Robert devina la pensée qui était dans l'esprit
+de Vincent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous refusez de prendre ma main, M. de
+Penhoël?... dit-il en mettant de côté son sourire.
+Après si longtemps, vous rappelez-vous
+donc encore les petites discussions que nous
+avons pu avoir autrefois en Bretagne?... J'en
+serais fâché, monsieur, car j'ai gardé au fond
+du c&oelig;ur une reconnaissance sincère à votre
+famille... S'il était permis de parler ainsi, je
+dirais même que je crois l'avoir prouvé jusqu'à
+un certain point... et en vous trouvant ici, dans
+une situation que je ne m'explique pas, j'avais
+l'espoir que vous me fourniriez l'occasion de
+vous rendre un service.</p>
+
+<p>Vincent baissa les yeux et garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Penhoël, reprit Robert, je n'ai
+point de comptes à vous demander... Vous
+<span class="pagenum" id="Page_25">25</span>
+m'avez vu autrefois dans un cas difficile et forcé
+d'accepter une hospitalité qui s'est prolongée,
+j'en suis sûr, trop longtemps à votre gré... Cette
+hospitalité, je l'ai payée depuis... et je voudrais
+vous convaincre que vous avez en moi un ami.</p>
+
+<p>Vincent releva la tête et le regarda en face.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais une partie de ce qui est arrivé, dit-il,
+et j'ai vu Blanche de Penhoël en compagnie
+de cette femme que vous aviez amenée au manoir
+pour usurper la place de Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Lola?... s'écria Robert en secouant la tête.
+Puisque vous me parlez ainsi, M. Vincent, il faut
+que vous ne sachiez, en effet, qu'une bien faible
+partie des tristes événements qui ont ruiné votre
+famille!... Lola que j'aimais tant!&mdash;car il faut
+l'avouer à ma honte, je l'aimais!&mdash;Lola s'est
+tournée contre nous... Elle est devenue la maîtresse
+du fils Pontalès...</p>
+
+<p>&mdash;Et le fils Pontalès n'avait-il pas porté ses
+regards sur ma cousine Blanche?... demanda
+Vincent en pâlissant.</p>
+
+<p>L'Américain prit un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Ne savez-vous donc pas que c'est lui qui
+l'a enlevée?... murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors..., commença Vincent dont les
+lèvres tremblaient de colère.</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je?... interrompit Robert en se
+rapprochant du jeune homme, qui ne s'éloigna
+<span class="pagenum" id="Page_26">26</span>
+point cette fois; l'affection aveugle le c&oelig;ur, vous
+le savez bien... Tant que j'ai aimé cette Lola,
+je n'ai rien voulu voir... je n'ai rien vu... Mais,
+depuis qu'elle nous a trahis tous, mes yeux se
+sont ouverts... J'ai mesuré avec effroi, M. Vincent,
+la perversité de cette femme... Il faut bien
+le dire: tout en restant la maîtresse d'Alain de
+Pontalès, c'est elle qui l'a aidé à enlever votre
+cousine.</p>
+
+<p>Vincent écoutait d'un air sombre, les lèvres
+blêmes et les sourcils froncés.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux mois, maintenant, reprit
+l'Américain comme en se laissant aller à ses souvenirs,
+que la catastrophe a eu lieu... Pontalès
+nous chassa tous du manoir, hôtes et maîtres...
+Votre oncle René n'avait plus rien... moi, au
+contraire, j'ai reçu, par la volonté de Dieu, quelques
+fonds de mon pays, et j'ai été bien heureux
+de rendre à mon pauvre ami une partie de ce
+qu'il avait fait pour moi... Grâce à mes petites
+ressources, René de Penhoël, sa noble femme et
+votre bon père, M. Vincent, évitent au moins
+la misère, en attendant des jours plus heureux.</p>
+
+<p>L'Américain prononça ces derniers mots avec
+un accent d'émotion véritable.</p>
+
+<p>Il passa son bras sous celui de Vincent, qui
+ne fit point de résistance.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, reprit-il, parlez-moi de vous,
+<span class="pagenum" id="Page_27">27</span>
+je vous en prie, mon jeune ami. Pourquoi cet
+uniforme, qui n'est point celui de la marine?...
+Et comment vous trouvez-vous en ce lieu?...</p>
+
+<p>Au moment où Vincent allait répondre, ses
+yeux se portèrent par hasard vers la grande
+avenue de l'Étoile, où passait une escouade de
+soldats, suivis de loin par des sergents de ville.</p>
+
+<p>Il quitta précipitamment le bras de Robert
+pour se jeter derrière un arbre.</p>
+
+<p>L'Américain eut un beau mouvement. Affectant
+de se douter, pour la première fois, d'un
+fait que le costume de Vincent lui avait révélé
+dès le début de l'entrevue, il déboutonna son
+riche pardessus d'hiver, s'en dépouilla vivement,
+et le tendit au jeune homme.</p>
+
+<p>En de semblables instants, on ne fait pas de
+façons. Notre fugitif endossa l'ample redingote,
+sous laquelle se trouva masquée sa livrée de
+prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Un pareil service fait oublier bien des
+choses... M. de Blois, dit-il, et je vous remercie
+de bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ils se serrèrent la main avec une effusion
+mutuelle.</p>
+
+<p>Les soldats passèrent auprès d'eux, sans
+même les remarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Il me reste à vous dire, poursuivit Robert,
+que votre famille et moi nous avons fait
+<span class="pagenum" id="Page_28">28</span>
+l'impossible pour retrouver votre cousine Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai retrouvée, moi..., interrompit Vincent.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! dit joyeusement Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la reperdre, hélas! M. de Blois!...</p>
+
+<p>Vincent raconta en quelques mots son évasion
+du matin et le nouvel enlèvement commis
+sur la personne de Blanche.</p>
+
+<p>Tout en l'écoutant, l'Américain semblait réfléchir
+profondément.</p>
+
+<p>Il jouait au naturel le rôle d'un homme qui
+n'a nulle idée de la chose qu'on lui raconte.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne peut pourtant pas être Pontalès
+cette fois! murmura-t-il quand Vincent eut
+fini. Vous êtes bien sûr qu'il n'y avait point de
+femme dans la voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait deux jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Deux jeunes gens..., répéta l'Américain;
+deux jeunes gens!... Et vous n'avez pas remarqué
+d'autre indice?</p>
+
+<p>Vincent chercha dans sa mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc! s'écria-t-il, il y avait sur
+le siége de devant et sur celui de derrière deux
+grands nègres...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... fit Robert.</p>
+
+<p>Puis il ajouta en serrant la main du jeune
+homme:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_29">29</span>
+&mdash;Et quelle direction la voiture a-t-elle prise?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai perdue de vue là-bas..., répliqua
+Vincent, qui montra du doigt l'angle de l'avenue
+Marigny.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela!... s'écria Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... dit Vincent qui respirait à
+peine, vous sauriez...?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que vous étiez fort sur l'escrime
+autrefois, M. Vincent?... dit Robert au
+lieu de répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma captivité, répliqua le jeune homme,
+vient de ce que j'ai tué en duel, à Madère, un
+des bretteurs les plus redoutés de la marine
+française.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!... car la justice est lente! et
+quand il s'agit d'une jeune fille enlevée... Pontalès
+voulait du moins faire d'elle sa femme,
+tandis que cet homme...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez! dit Vincent dont le regard brûlait
+et qui parlait bref entre ses dents serrées,
+si vous me mettez en face de cet homme, je vous
+regarderai comme mon meilleur ami.</p>
+
+<p>Robert tira sa montre qui marquait onze
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc, M. Vincent!... s'écria-t-il,
+et que Dieu vous aide!</p>
+
+<h3 id="Page_31">XVIII<br />
+<b>RÊVE DE JEUNESSE.</b></h3>
+
+<p>Il faisait nuit encore quand le nabab s'éveilla.
+L'habitude abrégeait pour lui les effets de l'opium.</p>
+
+<p>Il avait froid. Il se dressa lentement et jeta
+autour de lui son regard, appesanti par un reste
+de sommeil.</p>
+
+<p>Le boudoir était désert.</p>
+
+<p>On eût dit que Montalt cherchait à retrouver
+les illusions d'un rêve enfui.</p>
+
+<p>&mdash;Elles étaient là..., murmura-t-il; quand
+<span class="pagenum" id="Page_32">32</span>
+j'ai fermé les yeux, vaincu par l'opium, j'ai
+senti longtemps leurs mains dans mes mains...
+et à travers mes paupières closes, il me semblait
+encore que je les voyais sourire...</p>
+
+<p>Il passa le revers de sa main sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-je ce que Dieu m'envoie?... reprit-il
+avec un accent de tristesse et de doute; depuis
+hier, les souvenirs se pressent dans ma mémoire...
+Le passé prend une forme et surgit
+devant mes yeux incrédules... Mon c&oelig;ur dormait...
+Va-t-il s'éveiller pour de nouvelles tortures?</p>
+
+<p>Il se leva brusquement. Le froid, gagné
+durant le sommeil, glissa, rapide comme un
+éclair, le long de ses veines et le fit frissonner.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux plus souffrir!... dit-il; je ne
+veux plus croire... Oh! le hasard aura beau
+m'apporter l'écho de mes espoirs passés; mon
+c&oelig;ur est mort!...</p>
+
+<p>Il regarda encore tout autour de la chambre, et
+murmura comme malgré lui:</p>
+
+<p>&mdash;Mais où donc sont-elles? Ce ne peut être
+un songe, pourtant!... J'ai vu leurs longs cheveux
+sous la toile de leurs petits bonnets de
+Bretagne... J'ai entendu leurs voix douces, dont
+l'accent me faisait plus jeune de vingt années...
+Voici encore la harpe au milieu de la chambre...
+Où donc sont-elles?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_33">33</span>
+Il se tourna vers la porte ouverte de la pièce
+voisine et appela doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Berthe!... Louise!</p>
+
+<p>C'étaient les noms que les jeunes filles s'étaient
+donnés.</p>
+
+<p>On ne répondit point.</p>
+
+<p>Le nabab attendit durant un instant; ses
+yeux, fixés sur la porte de la chambre aux costumes,
+où il s'attendait sans doute à voir paraître
+les figures souriantes des deux petites chanteuses,
+avaient une expression tendre et caressante.</p>
+
+<p>Personne ne parut sur le seuil.</p>
+
+<p>Montalt fit deux ou trois pas de ce côté,
+comme si une invisible main le poussait vers les
+jeunes filles. Puis il s'arrêta tout à coup au milieu
+du boudoir, et l'expression de sa figure
+changea.</p>
+
+<p>Un sourire amer vint à sa lèvre, tandis que
+son front se plissait.</p>
+
+<p>&mdash;Fou que je suis!... pensa-t-il tout haut;
+misérable fou! ce sont des femmes!... N'ai-je
+pas assez souffert?...</p>
+
+<p>Il se tourna d'un mouvement brusque vers
+l'autre porte, où les nègres veillaient d'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Séid!... appela-t-il.</p>
+
+<p>Point de réponse encore.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_34">34</span>
+Il fit un geste d'impatience et ouvrit la porte.
+Sa voix résonna dans le silence du corridor.</p>
+
+<p>&mdash;Séid!... Obbah!...</p>
+
+<p>Rien. C'était la première fois que les noirs
+restaient muets à son appel.</p>
+
+<p>Mais Berry Montalt était fait de telle sorte que
+les circonstances ordinaires de la vie ne le frappaient
+point. Au lieu de s'étonner ou de rechercher
+la cause de cet abandon inexplicable, il
+traversa le corridor et gagna sa chambre à coucher.</p>
+
+<p>Il se jeta tout habillé sur son lit, fuyant la
+fatigue inutile de ses réflexions, et implorant de
+nouveau le sommeil.</p>
+
+<p>Le sommeil ne voulait point venir. A de certains
+moments, il tombait dans une sorte d'assoupissement
+fiévreux et lourd; mais son agitation,
+luttant contre les derniers effets de
+l'opium, entourait son chevet de fantômes. Il
+revoyait des choses et des hommes, absents depuis
+les jours de sa jeunesse.</p>
+
+<p>Sa vie avait-elle été le rêve, et le rêve était-il
+la réalité?</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il fermait les yeux, les figures
+amies d'autrefois accouraient lui sourire. Il
+revoyait le paysage agreste que son enfance
+avait aimé. Il s'égarait dans des sentiers connus
+et s'arrêtait à l'ombre du vieil arbre, dont
+<span class="pagenum" id="Page_35">35</span>
+l'écorce fidèle avait gardé un chiffre, gravé par
+sa propre main.</p>
+
+<p>C'étaient les eaux tranquilles d'un grand lac,
+au milieu duquel montaient et se balançaient de
+blanches vapeurs. Les saules pleuraient au bord
+de l'eau, qui entraînait leurs branches pliantes.
+Le soleil se couchait, tout pâle, derrière les
+hautes châtaigneraies.</p>
+
+<p>Et le long de ce sentier ombreux qui descendait
+la montagne, une jeune fille s'avançait à pas
+lents.</p>
+
+<p>Qu'elle était belle! et que de douce candeur
+couronnait son visage de vierge!</p>
+
+<p>Les derniers rayons du jour semblaient se
+jouer avec amour dans les ondes molles de ses
+blonds cheveux.</p>
+
+<p>Elle souriait seule avec elle-même; sa tête se
+penchait sur la marguerite des champs que sa
+main blanche et fine effeuillait avec lenteur.</p>
+
+<p>Montalt l'entendait. Elle demandait à la petite
+fleur, la jeune fille crédule: «M'aime-t-il un
+peu?... M'aime-t-il beaucoup?...»</p>
+
+<p>Et, suivant que la fleur répondait, le sourire
+de la jeune fille rayonnait ou ses beaux yeux se
+voilaient de larmes...</p>
+
+<p>Montalt se retournait sur sa couche qui le
+brûlait. Un nom venait mourir à sa lèvre...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_36">36</span>
+Puis quelque voix mystérieuse s'élevait parmi
+le silence et modulait simplement les notes d'un
+chant rustique, ce doux chant des <i>Belles-de-Nuit</i>
+dont les jeunes filles avaient bercé naguère son
+premier sommeil.</p>
+
+<p>Montalt écoutait, malgré lui, cette mélodie où
+il y avait du bonheur et des larmes.</p>
+
+<p>Le soleil s'était caché derrière la châtaigneraie.
+La nuit tombait bleue, paisible, étoilée. La
+chanson des pâtres mourait dans le lointain. Où
+était la blonde jeune fille?</p>
+
+<p>Au sommet de la colline, il y avait un grand
+jardin, le jardin d'un noble château. La nuit
+était encore plus noire sous la tonnelle, où le
+chèvrefeuille et la clématite mariaient leurs
+feuillages protecteurs. C'est à peine si l'on
+apercevait une forme blanche sur le banc de
+gazon.</p>
+
+<p>La jeune fille dormait.</p>
+
+<p>Berry Montalt sentait sa respiration s'arrêter
+dans sa gorge, et, le long de ses tempes ardentes,
+de grosses gouttes de sueur coulaient de son
+front.</p>
+
+<p>La passion le plongea bientôt dans un rêve
+d'extase.</p>
+
+<p>Plus il faisait d'efforts pour revenir à la vie
+réelle, et plus de séduisantes images semblaient
+enchaîner sa volonté.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_37">37</span>
+Il se dressa sur son séant, pâle, haletant,
+épuisé de fatigue.</p>
+
+<p>Le jour entrait dans son alcôve à travers les
+draperies des rideaux.</p>
+
+<p>Il agita une sonnette, placée sur sa table de
+nuit. Les deux noirs parurent à la fois.</p>
+
+<p>Montalt se mit entre leurs mains, et subit sans
+mot dire les soins qu'ils lui donnaient chaque
+jour.</p>
+
+<p>Il ne leur demanda pas même compte de leur
+absence nocturne.</p>
+
+<p>Sa toilette achevée, il les renvoya d'un
+geste.</p>
+
+<p>On eût trouvé, sur la belle régularité de ses
+traits, la trace de ses fatigues récentes, car cette
+nuit avait été pour lui pleine de navrantes et
+terribles secousses; mais, à part la pâleur de son
+front et la ligne bleuâtre qui s'élargissait au-dessous
+de sa paupière, son visage sévère et
+froid ne montrait aucun signe d'émotion.</p>
+
+<p>Durant une grande demi-heure, il se promena
+de long en large dans la chambre; puis il
+ouvrit la fenêtre pour donner à sa poitrine
+oppressée et brûlante l'air frais des matinées
+d'automne.</p>
+
+<p>La fenêtre s'ouvrait sur le jardin. Le regard de
+Montalt tomba sur ce berceau où, la veille au
+soir, Robert lui avait raconté l'histoire de cette
+<span class="pagenum" id="Page_38">38</span>
+famille bretonne, ruinée et perdue par une lente
+trahison.</p>
+
+<p>Il se rejeta violemment en arrière et referma
+d'un geste brusque les battants de la croisée.</p>
+
+<p>Son front s'était chargé d'un nuage plus sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Si je croyais...? murmura-t-il.</p>
+
+<p>Sa pensée ne s'acheva point, mais il joignit les
+mains et leva les yeux au ciel.</p>
+
+<p>Il traversa la chambre et alla tomber dans un
+fauteuil, derrière son lit, à côté du petit meuble
+renfermant la boîte de sandal au couvercle de
+diamants.</p>
+
+<p>Il introduisit la clef dans la serrure, et prit la
+boîte, qu'il tint, durant plusieurs minutes, dans
+sa main, comme s'il n'eût point osé l'ouvrir.</p>
+
+<p>En ce moment ses traits bouleversés peignaient
+des émotions contraires et indéfinissables.</p>
+
+<p>&mdash;Si je croyais?... répéta-t-il en pressant son
+front à deux mains.</p>
+
+<p>Il se leva et arpenta de nouveau la chambre,
+mais cette fois à grands pas et avec une agitation
+qu'il ne cherchait point à réprimer.</p>
+
+<p>Tout en marchant, il murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je sache!... Peut-être ai-je à
+me repentir?... Si Dieu était bon!... et si mon
+c&oelig;ur n'était pas mort.</p>
+
+<p>Il s'élança tout à coup vers son secrétaire et
+traça sur le papier quelques lignes rapides.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_39">39</span>
+C'était une lettre; sur l'enveloppe il écrivit:</p>
+
+<p class="manuscr"><i>A M. le chevalier de las Matas, hôtel des
+Quatre Parties du monde.</i></p>
+
+<p>&mdash;Faites porter cette lettre à son adresse,
+dit-il à Séid accouru au bruit de la sonnette;
+qu'on dise à M. le chevalier que je l'attendrai ici
+jusqu'à onze heures.</p>
+
+<p>Séid sortit. Le nabab resta les deux coudes
+appuyés sur la tablette de son secrétaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut cette lettre! murmura-t-il après
+un instant de silence. Si cet homme a dit vrai,
+il doit l'avoir conservée pour s'en servir à l'occasion...
+Il me la faut!... Dussé-je la payer au
+poids de l'or, je la veux!</p>
+
+<p>Il regarda la pendule qui marquait dix heures.</p>
+
+<p>Puis il reprit en se renversant sur le dos de
+son fauteuil:</p>
+
+<p>&mdash;Viendra-t-il?... Et cette lettre, d'ailleurs,
+existe-t-elle?... Tout cela n'est-il point mensonge?...</p>
+
+<p>Il se tut et demeura les yeux fixés sur la pendule,
+suivant la marche lente des aiguilles.</p>
+
+<p>Durant toute cette heure, il ne prononça plus
+une parole, et son visage, qui était redevenu
+immobile, ne trahissait point ce qui se passait
+au dedans de lui-même.</p>
+
+<p>Pourtant, un monde de pensées envahissait
+<span class="pagenum" id="Page_40">40</span>
+son esprit. Le repentir était au seuil de sa conscience;
+mais, d'un autre côté, une réaction
+lente et forte se faisait en lui contre les émotions
+subies depuis quelques heures.</p>
+
+<p>Il voulait se persuader qu'il avait honte et
+pitié de lui-même, et la servitude où il tenait sa
+conscience lui venant en aide, il prenait sincèrement
+pitié de sa faiblesse.</p>
+
+<p>Quand l'idée des deux jeunes filles, que le
+hasard avait jetées sur son chemin, venait à la
+traverse de sa méditation, il la repoussait avec
+impatience et colère.</p>
+
+<p>Plus d'une fois, il fut sur le point de sonner
+Séid pour demander de leurs nouvelles, mais il
+se retint toujours.</p>
+
+<p>Que lui importaient ces filles? Pourquoi prolonger
+la folle comédie de la veille?</p>
+
+<p>Il se parlait ainsi, cherchant des termes de
+mépris pour caractériser sa conduite; mais
+l'impression produite par les deux pauvres Bretonnes
+avait été trop vive et trop profonde pour
+qu'il pût la jeter, à volonté, hors de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il avait beau chercher à se tromper lui-même:
+cette impression ne pouvait être l'effet du hasard.
+Elle avait ses racines dans le passé; elle
+était le contre-coup d'un de ces sentiments qui
+traversent la vie. Elle était un remords et un
+souvenir.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_41">41</span>
+Aussi, Montalt, au milieu du doute renaissant,
+voyait-il toujours ces deux visages qui lui
+souriaient et le rappelaient à la foi.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se roidir,
+et sa colère s'en augmentait sourdement.</p>
+
+<p>Onze heures sonnèrent à la pendule. Montalt
+se leva et secoua brusquement la tête, comme
+un homme qui veut se débarrasser, une bonne
+fois, du fardeau importun de ses pensées.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne viendra pas!... dit-il, tant mieux!...
+Je suis las de ces fades angoisses!... et je leur
+dis adieu pour toujours... Séid!</p>
+
+<p>Le noir parut.</p>
+
+<p>&mdash;Fais atteler, lui dit Montalt.</p>
+
+<p>Séid s'attendait peut-être à ce qu'on lui dirait
+du moins un mot de ces deux jeunes filles à qui,
+la veille, on accordait une attention si chère, et
+que l'on avait même instituées, pour ainsi dire,
+les maîtresses de la maison.</p>
+
+<p>Mais, en définitive, le noir était fait aux caprices
+inexplicables de Berry Montalt. D'ailleurs,
+s'il ne parlait point, il ne pensait guère et réalisait,
+dans toute sa perfection, l'idéal de l'obéissance
+passive.</p>
+
+<p>Montalt arracha un des plus gros diamants de
+la boîte de sandal et monta dans sa voiture en
+disant au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Au Cercle!</p>
+
+<h3 id="Page_43">XIX<br />
+<b>LE CALEPIN DE MONTALT.</b></h3>
+
+<p>Le Cercle des Étrangers était situé rue Saint-Honoré,
+un peu au delà du Palais-Royal. C'était
+une maison de jeu, qui se donnait des airs de
+club, et qui empruntait un peu sa physionomie
+aux <i>Enfers</i> de Londres.</p>
+
+<p>On jouait là des sommes énormes, à l'anglaise,
+avec l'habit noir, la cravate blanche et l'escarpin.</p>
+
+<p>Montalt y venait d'ordinaire pour tuer les
+heures de son oisiveté ennuyée. Il y avait des
+jours où le jeu le passionnait, et où il trouvait
+encore quelques émotions dans les bizarres péripéties
+qui se succèdent autour du tapis vert.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_44">44</span>
+Ce matin, il venait demander aux cartes, non
+point l'émotion, mais l'oubli et le sommeil du
+c&oelig;ur. Il y avait des années que sa conscience
+n'avait parlé si haut, et ses souvenirs éveillés
+brusquement l'assiégeaient.</p>
+
+<p>Il était mécontent de lui-même; il se reprochait
+amèrement ce qu'il appelait sa faiblesse; il
+eût voulu faire retomber sur quelqu'un sa sourde
+colère.</p>
+
+<p>En un mot, il était dans cet état où les nerfs
+révoltés demandent un choc, et où les médecins
+vous ordonneraient volontiers une bonne querelle
+comme mesure hygiénique.</p>
+
+<p>A ce point de vue, la détestable humeur du
+nabab allait être servie à souhait, grâce aux bons
+soins de nos trois gentilshommes.</p>
+
+<p>Au moment où son équipage s'arrêtait en face
+du club, une autre voiture quittait la place et
+s'éloignait au grand trot.</p>
+
+<p>Une tête de femme s'était penchée à la portière
+et s'était retirée précipitamment à la vue
+de Montalt qui ne l'avait même pas remarquée.</p>
+
+<p>La dame regarda par l'autre portière et fit un
+signe de la main à un jeune homme qui se tenait
+debout sur la porte du Cercle.</p>
+
+<p>Celui-ci salua gracieusement, et l'équipage
+disparut.</p>
+
+<p>Montalt descendait sur le trottoir. Notre jeune
+<span class="pagenum" id="Page_45">45</span>
+homme, habillé dans le dernier goût, et pouvant
+être accusé même d'un peu d'exagération dans
+son élégance, braquait sans façon sur lui un
+magnifique binocle d'or.</p>
+
+<p>Le nabab, qui ne prenait point garde, se mit
+en devoir d'entrer.</p>
+
+<p>Notre jeune homme lui frappa sur l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, milord!... dit-il.</p>
+
+<p>Le nabab s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien à lord Berry Montalt que j'ai
+l'honneur de parler?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le nabab.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, reprit le jeune homme, je suis le
+comte Alain de Pontalès.</p>
+
+<p>Montalt, qui n'avait pas même daigné lever
+les yeux sur lui jusqu'alors, tressaillit légèrement
+et le regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit-il; et que me voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais une explication à vous demander,
+milord... Vous connaissez madame la marquise
+d'Urgel?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas..., répondit Montalt.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... vous ne savez pas?... répéta
+le jeune Pontalès qui éleva la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur... Est-ce là tout ce que
+vous aviez à me dire?</p>
+
+<p>Le petit Pontalès sortait de l'équipage de
+Lola. Il avait la tête fraîchement montée. La
+<span class="pagenum" id="Page_46">46</span>
+froideur méprisante du nabab lui mit le rouge
+au front.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à vous dire, milord, reprit-il en donnant
+à sa voix des inflexions provoquantes,
+qu'il est indigne d'un gentleman d'éviter à l'aide
+d'une prétendue ignorance les suites d'une première
+lâcheté. Vous avez insulté une femme...
+une femme que j'aime, milord... et que je me
+fais gloire d'aimer.</p>
+
+<p>Montalt laissait tomber sur lui son regard
+froid et fixe: on eût dit qu'il cherchait un souvenir
+sur les traits du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ressemblez à votre père, M. de Pontalès...,
+dit-il enfin. Je ne sais pas si j'ai insulté
+votre maîtresse... mais vous me déplaisez, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous allons nous entendre.</p>
+
+<p>Montalt ouvrit les revers de sa redingote et
+prit son portefeuille.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons nous entendre, M. de Pontalès...,
+poursuivit-il; car je ne suis pas de ceux
+qui choisissent leurs adversaires... et il m'importe
+peu, je vous jure, quand mon humeur est
+de me battre, d'avoir affaire à un vrai gentilhomme
+ou à un fils de manant, affublé de la peau
+d'un comte!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!... s'écria Pontalès qui pâlit et
+recula d'un pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_47">47</span>
+Le nabab avait ouvert son portefeuille et
+mouillé le bout de son crayon.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait jour à six heures, dit-il; à six heures
+moins un quart, je serai demain au bois de
+Boulogne, porte d'Orléans... Votre arme?</p>
+
+<p>&mdash;L'épée.</p>
+
+<p>Le nabab écrivit sur son calepin:</p>
+
+<p class="manuscr">«Six heures moins un quart, M. de Pontalès.»</p>
+
+<p>Puis il salua de la main et monta l'escalier du
+Cercle.</p>
+
+<p>Il n'y avait encore que très-peu d'habitués
+dans la salle du <i>trente et quarante</i> où Montalt
+jouait d'ordinaire.</p>
+
+<p>C'était là qu'il se rencontrait presque tous les
+jours avec M. le chevalier de las Matas et ses
+deux compagnons.</p>
+
+<p>Son regard fit le tour de la chambre. C'était
+le chevalier qu'il cherchait. Mais il ne le vit point
+dans les groupes rares qui causaient avant de
+s'asseoir à la table de jeu.</p>
+
+<p>Robert n'était pourtant pas bien loin. Il se
+cachait derrière la porte entre-bâillée d'une salle
+voisine, et son doigt étendu désignait justement
+le nabab à Vincent de Penhoël, qui était debout
+auprès de lui.</p>
+
+<p>Vincent fit un geste de surprise.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_48">48</span>
+&mdash;Quoi!... murmura-t-il, en êtes-vous bien
+sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Positivement sûr, répliqua Robert.</p>
+
+<p>Vincent courbait la tête et semblait indécis.</p>
+
+<p>Tout à coup il se redressa, et ses yeux brillèrent,
+au grand plaisir de l'Américain, qui vit
+l'affaire faite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui!... murmura-t-il en se parlant
+à lui-même, c'est vrai... les deux nègres!...</p>
+
+<p>Il se souvenait en ce moment d'avoir vu les
+deux noirs auprès du nabab, sur le bateau à vapeur.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me prêter six louis? dit-il à
+Robert.</p>
+
+<p>Celui-ci s'empressa de fouiller dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me nommez pas, surtout!... murmura-t-il
+tandis que Vincent de Penhoël entrait dans
+la salle du <i>trente et quarante</i>.</p>
+
+<p>Ce dernier franchit à pas lents l'espace qui le
+séparait du nabab.</p>
+
+<p>La figure de Montalt se dérida en l'apercevant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais... s'écria-t-il, je ne me trompe
+pas... voici notre jeune matelot breton.</p>
+
+<p>Il lui tendit la main cordialement.</p>
+
+<p>La main de Vincent de Penhoël resta immobile
+le long de son flanc. Il avait la tête haute et les
+yeux baissés.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_49">49</span>
+&mdash;Milord, dit-il, j'ai contracté deux dettes
+envers vous... La première consiste en de l'argent
+prêté... je l'acquitte... Voici vos six pièces
+d'or.</p>
+
+<p>Un domestique du Cercle passait, portant sur
+un plateau des paquets de cartes neuves.</p>
+
+<p>&mdash;Joseph!... dit le nabab.</p>
+
+<p>Le garçon s'avança.</p>
+
+<p>Montalt lui mit les six louis dans la main.</p>
+
+<p>&mdash;Voici pour boire un verre de vin à ma
+santé, mon brave..., dit-il.</p>
+
+<p>Puis il ajouta en se tournant vers Vincent:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, nous sommes quittes, à ce
+que je vois.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure!... répliqua Penhoël, car je
+vais vous payer aussi le second service que vous
+m'avez rendu.</p>
+
+<p>&mdash;Quel service?... demanda le nabab sans
+affectation aucune.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez sauvé la vie, milord.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai!... dit Montalt, je l'avais oublié...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je m'en souviens... et au lieu de vous
+tuer, comme j'en aurais le droit, je vous offre
+une chance de salut.</p>
+
+<p>Montalt regarda le jeune homme avec surprise.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas moyen de croire à une plaisanterie,
+<span class="pagenum" id="Page_50">50</span>
+car la physionomie de Vincent avait
+cette expression sombre et presque sauvage que
+nous lui avons vue au moment du suicide. Sur
+ses traits, amaigris par les souffrances, il y avait
+un courroux sourd et concentré; ses yeux menaçaient
+et sa voix avait peine à ne point éclater.</p>
+
+<p>C'était un enfant énergique et fier, dont la
+colère ne s'usait point en insultes vaines. Il avait
+le calme de la force.</p>
+
+<p>Le nabab ne comprenait rien à cette scène.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mon jeune ami, dit-il, avons-nous
+par hasard un grain de folie?... Je vous demande
+en grâce pourquoi vous voulez me tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi je veux vous tuer?... répliqua
+Vincent dont les sourcils se froncèrent; vous
+vous souvenez, milord, que je vous ai conté
+autrefois l'histoire d'une jeune fille qui s'était
+endormie, pure, sur un banc de gazon le soir
+d'une fête... et qui se réveilla...</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens, monsieur, interrompit
+précipitamment le nabab dont la joue se décolora
+tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qui s'était glissé sous le berceau,
+reprit Vincent, n'avait qu'un but en ce monde
+et qu'un espoir... réparer sa faute à force de
+dévouement et d'amour...</p>
+
+<p>&mdash;Quand on a vingt ans..., murmura le nabab
+<span class="pagenum" id="Page_51">51</span>
+qui semblait faire sur lui-même un douloureux
+retour, c'est ainsi qu'est le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Après deux mois de recherches, reprit
+encore Vincent, deux mois de misère et de
+souffrances, le coupable avait enfin retrouvé sa
+victime... il allait tomber à ses genoux et lui
+donner sa vie tout entière... lorsqu'un misérable
+est venu enlever la jeune fille!... Savez-vous le
+nom de ce misérable, milord?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment le saurais-je?... demanda Montalt.</p>
+
+<p>Vincent fit peser sur lui son regard dur et
+perçant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me mentez pas!... dit-il tandis que le
+nabab se redressait instinctivement devant cette
+insulte; c'est vous qui l'avez fait enlever, milord!...
+je le sais... j'en suis sûr!... Et voici
+comment je paye ma dette envers vous. Je vous
+dis: Rendez-moi ma fiancée... rendez-la-moi
+telle qu'elle est entrée dans votre hôtel... Je
+vous croirai, si vous m'affirmez sur l'honneur
+qu'il en est temps encore.</p>
+
+<p>Le nabab tombait de son haut, car il ignorait
+complétement l'expédition nocturne, faite, à
+l'aide de sa voiture et de ses nègres, par
+MM. Édouard et Léon de Saint-Remy.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous tiens compte de vos bons sentiments
+à mon endroit, M. Vincent, dit-il sans
+<span class="pagenum" id="Page_52">52</span>
+éprouver encore d'autre sentiment que la surprise;
+mais il m'est absolument impossible d'en
+profiter... En conscience, mon jeune ami, je ne
+puis rendre ce que je n'ai pas pris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous refusez?... murmura Vincent les
+dents serrées; prenez garde, milord!</p>
+
+<p>&mdash;Menacez... insultez..., répliqua Montalt;
+vous pourrez me mettre l'épée à la main,
+M. Vincent... mais vous ne pourrez pas me
+fâcher... J'ai l'intime conviction, voyez-vous,
+que vous êtes de bonne foi et que vous battez la
+campagne.</p>
+
+<p>Vincent garda un instant le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Milord, reprit-il ensuite, je vous ai offert
+la vie... vous n'en avez pas voulu... C'est maintenant
+que nous sommes quittes... Que votre
+sang retombe sur vous-même!... Moi, je me
+fais justice de mes propres mains, parce que je
+suis un proscrit et que je ne puis demander
+protection aux lois de mon pays.</p>
+
+<p>Montalt tira de nouveau son portefeuille.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle arme voulez-vous m'immoler,
+mon jeune ami?... demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;A l'épée..., répondit Vincent; et nous verrons
+si vous raillerez demain, milord!...</p>
+
+<p>&mdash;Demain..., répéta Montalt, j'ai un petit
+rendez-vous à six heures moins le quart... je
+serai par conséquent libre à six heures... Vous
+<span class="pagenum" id="Page_53">53</span>
+convient-il de venir me trouver à la porte
+d'Orléans, au bois de Boulogne?</p>
+
+<p>&mdash;Cela me convient.</p>
+
+<p>Montalt écrivit sur son carnet immédiatement
+au-dessous de la première mention:</p>
+
+<p class="manuscr">«Six heures, M. Vincent.»</p>
+
+<p>Celui-ci tourna le dos et se retira, tandis que
+M. le chevalier de las Matas se frottait les mains,
+derrière la porte de la salle voisine.</p>
+
+<p>Le jeu s'installait, et le banquier mêlait les
+cartes du trente et quarante.</p>
+
+<p>Les amateurs prenaient déjà place autour de
+la table.</p>
+
+<p>Vers ce moment, il se passait une petite scène
+dans le vestibule du club.</p>
+
+<p>N'entrait pas qui voulait au Cercle des Étrangers;
+il fallait être présenté par un adepte.</p>
+
+<p>Étienne et Roger venaient d'être arrêtés dans
+l'antichambre par l'employé, chargé de reconnaître
+les arrivants; ils avaient insisté de leur
+mieux, mais la consigne était inflexible.</p>
+
+<p>Heureusement que depuis le matin, comme
+nous avons pu le voir, nos trois gentilshommes
+jouaient, autour de Berry Montalt, le rôle du
+hasard, et lui fournissaient des aventures.</p>
+
+<p>Comme Étienne et Roger se retiraient, de
+guerre lasse, ils rencontrèrent, à la porte extérieure,
+<span class="pagenum" id="Page_54">54</span>
+ce brave monsieur qui les avait accostés
+à la fête du nabab.</p>
+
+<p>Le noble baron Bibander parut enchanté de
+la rencontre et leur offrit une cordiale poignée
+de main.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! eh!... dit-il, on fient sé gonsoler
+tes bédits châcrins t'amour afec lé drente et
+garante... Eh! eh! eh!...</p>
+
+<p>C'était un coup de la Providence.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit vivement Roger, on refuse
+de nous laisser entrer... Pouvez-vous nous aider
+à lever cet obstacle?</p>
+
+<p>&mdash;Gomment tonc... répliqua Bibandier; à
+merfeille! engenté de fus être acréable.</p>
+
+<p>Il s'avança d'un pas important et magistral
+vers le contrôleur des entrées; il lui dit quelques
+mots à l'oreille, et celui-ci salua.</p>
+
+<p>&mdash;Fenez... fenez, mes cheunes amis, reprit
+le baron Bibander; maindenant, fus êtes chez
+fus!</p>
+
+<p>La porte du Cercle s'ouvrit pour Étienne et
+Roger. Ils n'eurent pas même la peine de remercier
+leur introducteur, qui avait traversé la
+salle en trois enjambées, et rejoint M. le chevalier
+de las Matas, à son poste d'observation,
+dans la chambre voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!... dit Robert; je lui ai déjà jeté
+deux bâtons dans les jambes!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_55">55</span>
+&mdash;Comment deux?...</p>
+
+<p>&mdash;D'abord le Pontalès... Ensuite cet étourneau
+de Vincent, qui est revenu de je ne sais
+où tout exprès pour nous prêter main-forte!...</p>
+
+<p>&mdash;Chut!... fit Bibandier, voilà le bal qui
+commence!</p>
+
+<p>Étienne et Roger venaient en effet d'aborder
+Montalt.</p>
+
+<p>Celui-ci était arrivé au paroxysme de sa mauvaise
+humeur. La première querelle qu'il avait
+rencontrée sur son chemin l'avait plutôt réjoui
+que contrarié. Ç'avait été une issue pour le fiel
+qu'il avait dans l'âme; mais la provocation de
+Vincent rétablissait l'équilibre, et ramenait ses
+idées sombres.</p>
+
+<p>Il avait gardé de cet enfant un souvenir ami,
+et pour prix du service rendu, Vincent revenait
+vers lui la main armée et la provocation à la
+bouche.</p>
+
+<p>Montalt ne fatiguait point son indolence à
+chercher longtemps la cause de ce revirement
+bizarre; mais il subissait l'impression triste, et
+son c&oelig;ur lui pesait.</p>
+
+<p>Il était dans cette situation morale, lorsqu'il
+vit venir à lui Étienne et Roger.</p>
+
+<p>Le jeune peintre avait la figure pâle et le
+regard indécis; les yeux de Roger brillaient, au
+contraire, et le sang lui montait aux joues.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_56">56</span>
+Montalt ne se souvenait plus de ce que lui
+avait dit Séid au sujet des deux jeunes gens.
+Leur aspect lui causa seulement de la surprise,
+parce qu'il ne les avait jamais vus en ce lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Par quel hasard...? commença-t-il.</p>
+
+<p>Étienne l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voudrions vous parler en particulier,
+milord..., dit-il d'un ton froid et grave.</p>
+
+<p>Il avait salué le nabab. Roger, au contraire,
+restait droit et roide devant lui.</p>
+
+<p>Montalt les regarda tour à tour, et il eut un
+vague souvenir des paroles qui avaient glissé
+naguère sur son esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, murmura-t-il, je n'ai pas rêvé
+cela... On m'a dit que vous vouliez me quitter.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voulons faire davantage, milord,
+répliqua Roger qui élevait la voix malgré lui.</p>
+
+<p>&mdash;Silence!... dit Étienne. Tu m'as promis de
+me laisser parler.</p>
+
+<p>Le nabab, qui les regardait toujours, croisa
+ses bras sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà!... s'écria-t-il, est-ce que vous allez
+me prendre à partie, vous aussi?... Vous ai-je,
+par hasard, enlevé vos maîtresses?...</p>
+
+<p>&mdash;Milord!... milord!... interrompit Roger
+dont la colère faisait bouillir le sang, la moquerie
+est de trop, je vous jure... et notre vengeance
+n'a pas besoin d'aiguillon!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_57">57</span>
+Montalt ouvrit ses bras, et fit ce geste de
+l'homme qui tombe des nues.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi!... dit-il, je crois que c'est une
+gageure!... J'ai donc deviné juste, messieurs...
+Vous venez me chercher querelle?</p>
+
+<p>Roger ouvrit la bouche pour répondre.
+Étienne l'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Milord, dit-il d'une voix lente et triste,
+nous vous aimions d'une affection pleine de
+reconnaissance et de respect... Vous-même, je
+crois que vous aviez pour nous de la tendresse...
+Les apparences trompent parfois...</p>
+
+<p>&mdash;Les apparences!... répéta Roger en haussant
+les épaules; quand on a vu, de ses yeux vu!...</p>
+
+<p>Étienne lui demanda le silence d'un geste.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais tant m'être trompé!... reprit-il.
+Milord, il s'agit ici, non pas seulement
+de vous, mais de deux jeunes filles...</p>
+
+<p>&mdash;Deux..., interrompit Montalt en souriant,
+cela fait quatre.</p>
+
+<p>Un peu de sang monta aux joues pâles du
+jeune peintre.</p>
+
+<p>Il poursuivit pourtant avec le même calme:</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit du bonheur de ma vie... et du
+bonheur de Roger... Nous deux, milord, que
+vous avez traités en frères... en fils chéris...
+nous n'avions qu'un seul espoir et qu'un seul
+amour, vous le savez...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span>
+&mdash;Mademoiselle Diane et mademoiselle Cyprienne...,
+grommela Montalt; je n'ai pas l'avantage
+de les connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne les connaissez pas... vous?...
+s'écria Roger impétueusement; par le nom de
+Dieu, vous mentez, milord!</p>
+
+<p>Les sourcils de Montalt se froncèrent légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Il est clair comme le jour, murmura-t-il,
+que mes deux jeunes frères... mes fils chéris,
+pour parler comme M. Étienne... sont décidés à
+me couper la gorge... Je n'y puis absolument
+rien!</p>
+
+<p>Étienne fixait toujours sur lui son regard
+douloureux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous insulte pas, moi, milord...,
+poursuivit-il d'une voix que l'émotion faisait
+trembler... et je vous prie de pardonner à mon
+ami... Il est bien malheureux!... Si vous pouviez
+savoir tout ce que nous souffrons depuis
+hier!</p>
+
+<p>Montalt fit un geste d'impatience.</p>
+
+<p>Peut-être que, dès ce moment, la complète
+ignorance qu'il affectait de montrer n'était plus
+très-sincère.</p>
+
+<p>Peut-être que, malgré ces noms de Berthe et
+de Louise que les deux filles de l'oncle Jean
+avaient pris auprès de lui, soupçonnait-il déjà
+<span class="pagenum" id="Page_59">59</span>
+vaguement la vérité. Mais l'élément contrariant
+et fantasque de son caractère était vivement
+excité; il recevait depuis le matin piqûres sur
+piqûres, et il n'en fallait pas tant pour faire
+regimber son orgueil.</p>
+
+<p>Désormais, il n'y avait plus de côté par où le
+prendre. Il redevenait cet homme dur, intraitable,
+irascible, répondant aux prières parties
+du c&oelig;ur par la raillerie froide, et s'obstinant, à
+plaisir, dans son rôle impitoyable.</p>
+
+<p>Roger supportait à grand'peine les ménagements
+pris par le jeune peintre; mais celui-ci
+retardait l'heure de la colère, non pas tant pour
+Montalt que pour Diane elle-même, qu'il eût
+fallu croire perdue.</p>
+
+<p>Il hésitait tant qu'il pouvait; il se forçait à
+douter; sa confiance était grande comme son
+amour.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie!... dit-il encore, ne faites
+attention qu'à notre souffrance, et répondez-nous...
+Dites-nous que nous nous sommes trompés...
+donnez nous une preuve, la moindre...</p>
+
+<p>Berry Montalt bâilla.</p>
+
+<p>La rage étouffait Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Parfois..., poursuivit Étienne, fantaisie
+vous prend, nous le savons, de cacher votre
+bonté sous des apparences de rudesse affectée...
+Mais vous nous voyez devant vous, le c&oelig;ur
+<span class="pagenum" id="Page_60">60</span>
+brisé... Ne jouez pas avec notre torture!</p>
+
+<p>Le nabab bâilla de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il suivant l'impulsion de
+sa nature qui, une fois lancée dans la voie mauvaise,
+exagérait le mal comme le bien, j'ai connu
+beaucoup de jeunes filles en ma vie, brunes,
+blondes et d'autres couleurs... J'ai tâché de me
+divertir du mieux que j'ai pu... et s'il fallait,
+pour châtiment de chaque bonne fortune, subir
+des sermons pareils, j'y renoncerais.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Étienne dont la tête calme et
+sévère se redressa, vous refusez toute explication,
+milord?</p>
+
+<p>&mdash;J'aime encore mieux me battre, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Choisissez donc entre nous, dit Étienne
+d'une voix basse et sombre, et que ce soit un
+combat à mort!</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... s'écria Roger, c'est moi que vous
+choisirez, car je vous dis que vous êtes un lâche
+et un infâme!... Je ne voulais pas croire le
+monde qui vous accusait de pousser vos débauches
+jusqu'aux excès les plus honteux... Mais
+maintenant, j'ai vu, Berry Montalt!... vous êtes
+un misérable sans c&oelig;ur, ni honneur!... Et si je
+n'ai pas votre vie demain, c'est que vous me
+tuerez!</p>
+
+<p>Le nabab avait tiré de sa poche le fatal calepin.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_61">61</span>
+&mdash;Ni l'un, ni l'autre..., murmura-t-il en
+traçant quelques mots au crayon; je vous ferai
+la mauvaise plaisanterie de vous épargner, mes
+jeunes camarades.</p>
+
+<p>La rage étouffa la voix de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... dit Étienne, lequel choisissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les deux, mon jeune ami, savoir:
+M. Étienne Moreau à six heures et un quart...
+M. Roger de Launoy à six heures et demie... Je
+vous demande pardon de fixer l'heure moi-même...
+mais vous n'êtes pas venus les premiers.</p>
+
+<p>Étienne, depuis quelques secondes, tenait le
+bras de Roger pour l'empêcher de se ruer sur
+le nabab.</p>
+
+<p>Celui-ci salua et s'éloigna en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Bois de Boulogne, porte d'Orléans... Messieurs,
+au plaisir de vous revoir!</p>
+
+<p>La scène s'était passée à l'une des extrémités
+de la salle. Montalt gagna la table de jeu et
+s'assit parmi les joueurs.</p>
+
+<p>Il plaça devant lui un paquet de billets de
+banque.</p>
+
+<p>Jamais peut-être on n'avait pu voir sa belle
+figure aussi indifférente et aussi froide.</p>
+
+<p>Étienne avait entraîné Roger hors du club.</p>
+
+<p>Il y avait un quart d'heure environ que le
+nabab était assis devant le tapis vert et perdait,
+<span class="pagenum" id="Page_62">62</span>
+suivant son habitude, avec un magnifique stoïcisme,
+lorsqu'on entendit une vague rumeur
+dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Après quelques secondes de pourparlers assez
+bruyants, la porte s'ouvrit, et un personnage,
+comme on n'en avait peut-être jamais vu au
+Cercle des Étrangers, fit son entrée dans la salle.</p>
+
+<p>Les domestiques lui avaient refusé longtemps
+le passage, et pour qu'on l'introduisît enfin dans
+la noble assemblée, il n'avait fallu rien moins
+que le nom de Berry Montalt, prononcé avec
+autorité. Mais le nabab était une excellente pratique,
+et sa protection eût servi de passe-port à
+un mendiant.</p>
+
+<p>Il n'y avait point, du reste, au moins en apparence,
+une différence appréciable entre un
+mendiant et le personnage dont nous avons
+annoncé l'entrée.</p>
+
+<p>C'était un vieillard de grande taille, dont la
+tête courbée sur sa poitrine se couronnait de
+rares cheveux, blancs comme neige. Il portait
+des vêtements villageois de forme antique, usés
+jusqu'à la corde; sa chaussure consistait en de
+gros sabots, bourrés de paille.</p>
+
+<p>Le bruit inusité que produisait sa marche sur
+le parquet de la salle fit tourner la tête à tout
+le monde. Montalt seul ne daigna point prendre
+garde.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_63">63</span>
+Chacun se demandait ce que voulait dire cette
+mascarade.</p>
+
+<p>Nos trois gentilshommes, aux aguets derrière
+la porte de la chambre voisine où le jeu ne
+fonctionnait point encore, auraient seuls pu
+donner le mot de l'énigme.</p>
+
+<p>Le vieillard s'arrêta en face du tapis vert.</p>
+
+<p>Sa taille se redressa, et sa tête relevée montra
+la beauté vénérable et digne d'un noble visage
+de sexagénaire.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est celui d'entre vous, dit-il d'une voix
+douce et ferme, qui se nomme Berry Montalt?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, répliqua le nabab sans se retourner.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, veuillez me suivre..., reprit le vieillard.
+J'ai à vous parler.</p>
+
+<p>Montalt ne bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mon digne monsieur, dit-il seulement, je
+crois que je sais votre histoire. Il s'agit d'une
+jeune fille enlevée...</p>
+
+<p>&mdash;Ma nièce..., interrompit le vieillard avec
+simplicité.</p>
+
+<p>Un sourire courut autour de la table.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nièce, soit!... reprit le nabab, et
+vous venez me provoquer en duel...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... parce qu'on vous dit riche,
+au point de ne plus craindre les lois...</p>
+
+<p>Montalt avait ouvert son calepin sur la table.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_64">64</span>
+&mdash;Milord, lui cria de loin le prince slave
+Bottansko, est-ce que vous avez l'idée folle d'accepter
+le défi de ce pauvre diable?</p>
+
+<p>&mdash;Bois de Boulogne, porte d'Orléans...,
+prononça froidement Montalt au lieu de répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais regardez-le donc! disait-on parmi les
+joueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Quel nom inscrirai-je?... demanda Montalt,
+le crayon levé.</p>
+
+<p>&mdash;Jean de Penhoël..., répondit le vieillard.</p>
+
+<p>Montalt tressaillit et fit un mouvement comme
+pour se retourner. Mais il se ravisa.</p>
+
+<p>Une pâleur soudaine avait couvert sa joue;
+sa main trembla visiblement tandis qu'il écrivait
+sur son calepin à la cinquième place:</p>
+
+<p class="manuscr">«Jean de Penhoël... Sept heures moins un quart.»</p>
+
+<hr class="light" />
+
+<p>Derrière la porte de la salle voisine, nos trois
+gentilshommes ne se possédaient pas de joie.</p>
+
+<p>&mdash;La farce est jouée!... dit Robert à ses
+deux acolytes; le vieux surtout a été sublime!...
+Désormais, en supposant même qu'il en réchappe...
+demain matin, nous aurons carte
+blanche, à dater de cinq heures... Du diable si
+notre partie n'est pas plus belle que jamais!...</p>
+
+<h3 id="Page_65">XX<br />
+<b>LA VENGEANCE DE PENHOËL.</b></h3>
+
+<p>Le matin de ce jour, pour la première fois
+depuis deux mois, des regards étrangers avaient
+pu mesurer l'affreuse misère du grenier où se
+mouraient les anciens maîtres de Penhoël.</p>
+
+<p>Jusqu'alors, le secret de ce dénûment absolu
+et de cette mortelle détresse avait été surpris
+seulement par les deux filles de l'oncle Jean.</p>
+
+<p>Madame Cocarde, la principale locataire, qui
+montait parfois l'escalier roide avec sa robe de
+satin et son bonnet aux rubans couleur de feu,
+pour demander le pauvre loyer du taudis, avait
+<span class="pagenum" id="Page_66">66</span>
+connaissance officielle de cette lugubre agonie;
+mais la petite femme ne se mêlait point des
+affaires d'autrui. En descendant du grenier, où
+la faim torturait toute une famille, elle s'asseyait
+à sa table solitaire et mangeait avec cet appétit
+concentré des amoureuses en retraite.</p>
+
+<p>Madame Cocarde eût appris que ces malheureux
+locataires étaient décidément morts de
+faim, qu'elle n'en eût pas perdu la moindre
+bouchée.</p>
+
+<p>Il avait fallu que le hasard donnât l'éveil à un
+voisin charitable.</p>
+
+<p>Le matin même, on était monté dans le grenier
+de Penhoël, et tout d'abord, on avait transporté
+à l'hôpital le pauvre père Géraud, qui
+s'en allait lentement dans l'autre monde, sans
+autre maladie que l'épuisement et la famine.</p>
+
+<p>Car, depuis que sa faiblesse l'avait cloué sur
+le matelas, le vieil aubergiste refusait obstinément
+de manger, pour ne point diminuer la
+part de pain de la pauvre famille.</p>
+
+<p>En se retirant, le voisin, qui emmenait Géraud
+à l'hôpital, mit sur le coin du matelas un
+petit écu de trois livres.</p>
+
+<p>Il était pauvre aussi et ne pouvait faire davantage.</p>
+
+<p>Dès que le matelas fut vide, René de Penhoël
+se glissa sur ses mains et ses genoux dans la
+<span class="pagenum" id="Page_67">67</span>
+poussière, afin de prendre la place encore chaude
+du malade. Il trouva l'écu de trois livres et le
+glissa furtivement dans sa poche.</p>
+
+<p>Sa face hâve et comme pétrifiée eut un sourire
+idiot.</p>
+
+<p>Madame était toujours assise à la place où
+nous l'avons vue la veille. Ses deux mains se
+croisaient sur ses genoux. Elle s'appuyait à la
+muraille et demeurait immobile. Sa figure amaigrie
+était si pâle qu'on aurait pu croire que la
+vie l'avait abandonnée.</p>
+
+<p>L'oncle Jean était à genoux auprès d'elle et
+la contemplait en silence.</p>
+
+<p>On frappa à la porte du grenier. L'oncle en
+sabots pensa que c'était le voisin qui revenait.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez..., dit-il.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, et un homme, portant le
+costume de velours râpé des commissionnaires,
+entra.</p>
+
+<p>Il regarda tout autour de lui d'un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici que demeure M. Jean de Penhoël?</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., répliqua l'oncle; c'est moi qui suis
+Jean de Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit l'Auvergnat, c'est à vous que
+je dois donner cette lettre.</p>
+
+<p>Puis il ajouta tout d'un trait, pour avoir le
+droit de s'échapper, car la vue de cette misère
+lui chargeait le c&oelig;ur:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_68">68</span>
+&mdash;Il n'y a pas de réponse et la commission
+est payée... Salue bien, messieurs et madame!</p>
+
+<p>Il sortit brusquement; on l'entendit descendre
+l'escalier quatre à quatre.</p>
+
+<p>L'oncle avait entre les mains la lettre que
+Robert avait tracée à la hâte chez un écrivain
+public du faubourg Saint-Honoré.</p>
+
+<p>Cette lettre disait en substance:</p>
+
+<div class="manuscr">
+
+<p>«Vous avez du courage, vous aimez madame
+Marthe, et vous êtes désormais le seul gardien
+de l'honneur de Penhoël.</p>
+
+<p>«Blanche, votre nièce, est entre les mains
+d'un homme riche et puissant... si puissant et
+si riche qu'on n'aurait point raison de lui en
+s'adressant à la justice humaine.</p>
+
+<p>«Vous avez été soldat, et vous êtes gentilhomme.</p>
+
+<p>«Le personnage dont on vous parle est un
+Anglais du nom de Berry Montalt; vous le rencontrerez
+au Cercle des Étrangers, rue Saint-Honoré,
+n<sup>o</sup>...</p>
+
+<p>«Pour être introduit au Cercle, le meilleur
+passe-port est le nom de Berry Montalt lui-même.»</p>
+
+</div>
+
+<p>Tandis qu'il lisait, Marthe avait relevé sur
+lui son regard.</p>
+
+<p>C'était quelque chose de si étrange qu'une
+<span class="pagenum" id="Page_69">69</span>
+lettre arrivant au milieu de cette misère abandonnée.</p>
+
+<p>L'oncle Jean lui baisa les deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais sortir, ma fille..., dit-il, courage!...
+Dieu aura pitié de nous.</p>
+
+<p>Marthe secoua la tête et baissa les yeux. Elle
+n'interrogea point. Elle n'avait plus la force
+d'être curieuse.</p>
+
+<p>L'oncle prit son chapeau de paysan et
+s'éloigna.</p>
+
+<p>Marthe était seule avec le maître de Penhoël.
+Pareille circonstance ne s'était pas présentée une
+seule fois depuis leur départ du manoir; il y
+avait toujours eu entre eux soit l'oncle Jean, soit
+le pauvre père Géraud.</p>
+
+<p>Durant les deux mois qui venaient de s'écouler,
+personne n'avait jamais fait allusion à cette
+scène de violence sauvage qui avait eu lieu dans
+le grand salon de Penhoël au moment du
+départ.</p>
+
+<p>René semblait l'avoir oubliée, Marthe ne voulait
+point s'en souvenir.</p>
+
+<p>Quant à l'oncle Jean, il avait exercé longtemps
+sur Penhoël une surveillance active et
+cachée; mais, depuis quelques semaines, cette
+surveillance s'était peu à peu ralentie. Tout
+semblait mort chez René, jusqu'à la colère, et il
+suffisait de le voir de près pour acquérir la certitude
+<span class="pagenum" id="Page_70">70</span>
+qu'il était incapable de se relever désormais
+jusqu'à une pensée de vengeance.</p>
+
+<p>Sa nature morale et sa nature physique
+avaient fléchi pareillement. C'était un vieillard
+imbécile et faible; sa pensée dormait engourdie,
+comme le ressort de ses membres, autrefois si
+robustes.</p>
+
+<p>Il restait des journées entières, accroupi dans
+son coin, immobile et ne secouant son inerte
+apathie que pour porter à ses lèvres la bouteille
+fêlée, où l'oncle Jean mettait parfois quelques
+gouttes d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Quand il n'y avait plus rien dans la bouteille,
+il laissait retomber sa tête barbue sur sa poitrine,
+et restait plongé, depuis le matin jusqu'au
+soir, dans un pesant sommeil.</p>
+
+<p>Il ne bougeait pas; il ne parlait pas. Il recevait
+les soins de sa femme sans témoigner ni
+plaisir ni peine. Et quand son regard éteint
+tombait sur elle par hasard, on eût cherché en
+vain dans cette morne prunelle l'indice d'un
+sentiment quelconque: haine ou tendresse.</p>
+
+<p>L'oncle Jean se fiait à ces signes et ne craignait
+plus.</p>
+
+<p>Une fois qu'on avait allumé une chandelle
+dans le pauvre grenier, le père Géraud disait
+avoir vu, en s'éveillant au milieu de la nuit,
+René de Penhoël, dressé de son haut contre le
+<span class="pagenum" id="Page_71">71</span>
+mur, regarder sa femme avec des yeux flamboyants.</p>
+
+<p>Ses lèvres blêmes tremblaient en murmurant
+de menaçantes paroles, qui arrivaient, confuses,
+jusqu'à l'oreille du malade.</p>
+
+<p>Marthe dormait, couchée sur sa paille.</p>
+
+<p>Les doigts de René se crispaient convulsivement;
+on eût dit qu'il allait s'élancer sur elle et
+l'étouffer entre ses bras décharnés.</p>
+
+<p>Mais le vieux Géraud avait la fièvre qui
+amène les visions terribles et les mauvais
+rêves...</p>
+
+<p>Le lendemain René était toujours accroupi
+dans son coin et rien n'avait troublé le pauvre
+sommeil de Marthe.</p>
+
+<p>L'oncle Jean ne songeait plus à cette circonstance.
+L'idée ne lui vint même pas de craindre
+tandis qu'il fermait la porte du grenier sur
+René de Penhoël et sur sa femme.</p>
+
+<p>René était étendu sur le matelas, à la place
+du père Géraud, et faisait mine de dormir.</p>
+
+<p>Dès que le bruit des sabots de l'oncle Jean
+s'étouffa au bas de l'escalier, il rouvrit les yeux
+pour jeter autour de lui son regard indécis et
+lourd.</p>
+
+<p>Puis il se souleva lentement et s'assit sur le
+matelas.</p>
+
+<p>Il prit dans sa poche l'écu de trois livres; il
+<span class="pagenum" id="Page_72">72</span>
+le plaça dans le creux de sa main; il le tourna,
+le retourna, l'examina dans tous les sens.</p>
+
+<p>Un vague sourire venait à sa lèvre.</p>
+
+<p>Quand ses yeux quittèrent la pièce de monnaie,
+ce fut pour se tourner vers sa bouteille
+qu'il avait laissée à son ancienne place.</p>
+
+<p>Son sourire se renforça plus joyeux.</p>
+
+<p>Mais quand son &oelig;il, en faisant de nouveau le
+tour du grenier, vint à tomber sur Marthe qui
+lui tournait le dos, il n'eut plus de sourire.</p>
+
+<p>Ses prunelles éteintes brûlèrent tout à coup;
+les rides de son front se creusèrent.</p>
+
+<p>Quiconque eût vu ce regard aurait frissonné
+à la pensée d'un crime.</p>
+
+<p>Le crime devait être hideux dans ce réduit
+tout nu, entre ces deux êtres affaiblis et brisés
+par la misère...</p>
+
+<p>Marthe ne savait pas. Elle songeait, comme
+toujours, au martyre présent et au bonheur
+passé. Trois noms étaient sur sa lèvre et au
+fond de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Diane, Cyprienne... Blanche! Blanche, surtout,
+qui vivait, Blanche, l'idole adorée à genoux,
+l'amour de ce c&oelig;ur flétri, l'espoir de
+cette vie brisée!</p>
+
+<p>Les autres étaient mortes; elles avaient le
+bonheur aux pieds de Dieu. Mais Blanche qui
+souffrait, Blanche, la victime d'un piége mystérieux,
+<span class="pagenum" id="Page_73">73</span>
+inexplicable! Blanche, la pauvre vierge,
+qui allait être mère!</p>
+
+<p>Car Marthe avait compté les jours; la jeune
+fille devait s'étonner, épouvantée, aux tressaillements
+de ses flancs...</p>
+
+<p>Que faisait-elle? Qui la sauvait de ses terreurs?
+Dans quel sein cacherait-elle son front
+rougissant à l'heure fatale?</p>
+
+<p>Et l'enfant! le c&oelig;ur de Marthe battait, soulevé
+par une émotion double: car il y avait un
+souvenir qui se mêlait à l'angoisse présente.</p>
+
+<p>Le malheur de la fille avait été le malheur de
+la mère, et il semblait que la colère de Dieu eût
+jeté deux fois cette calamité dans la maison de
+Penhoël, comme un funeste héritage.</p>
+
+<p>Un soir, la pauvre Marthe s'était enfuie de sa
+chambre, alors qu'elle était jeune fille. Son c&oelig;ur
+était vierge comme celui de Blanche; mais son
+flanc douloureux lui criait: «Tu es mère!»</p>
+
+<p>En même temps, bien qu'il n'y eût rien dans
+ses souvenirs, une voix mystérieuse parlait au
+fond de son âme et lui disait le nom du père de
+son enfant... un homme qu'elle aimait d'une
+tendresse pure et dévouée, son premier, son
+seul amour, l'aîné de Penhoël qui l'avait abandonnée...</p>
+
+<p>Car il y avait déjà plusieurs mois que Louis
+avait quitté la Bretagne.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_74">74</span>
+Elle se voyait descendre la pente ombreuse qui
+menait des portes du manoir à la rivière d'Oust.</p>
+
+<p>Elle allait, affolée par la souffrance, épouvantée,
+découragée.</p>
+
+<p>Et la porte du pauvre Benoît Haligan, le
+passeur, s'ouvrait pour la recevoir. Là, sur un
+lit de paille, à la lueur tremblante d'une résine,
+Marthe mettait au monde deux enfants jumeaux...
+deux belles petites filles dont le premier
+sourire passait, en ce moment, devant ses
+yeux et la faisait pleurer.</p>
+
+<p>Pauvre Diane! pauvre Cyprienne! leur malheur
+avait précédé leur naissance!...</p>
+
+<p>Chez Benoît, le passeur, Marthe n'était point
+seule. Jean de Penhoël était auprès du lit avec
+sa femme. Ils n'abandonnèrent point la jeune
+accouchée, les amis dévoués.</p>
+
+<p>La femme de Jean de Penhoël emporta les
+deux enfants, et devint leur mère.</p>
+
+<p>Oh! que Blanche était bien plus malheureuse
+encore! Point d'amis auprès de son chevet! Il
+n'y avait autour d'elle que le mépris et l'insulte
+peut-être...</p>
+
+<p>Marthe songeait ainsi.</p>
+
+<p>René, pendant cela, semblait subir une transformation
+étrange. L'animation revenait à son
+visage inerte; ses yeux roulaient, vifs et
+hagards.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span>
+Un éclair venait de traverser la nuit profonde
+de son intelligence, et pour un instant son idiotisme
+montait jusqu'à la folie.</p>
+
+<p>Il regardait toujours l'écu de trois livres. Ses
+lèvres remuaient, produisant un son vague et
+inarticulé. Son poing fermé menaçait Marthe
+par derrière, et sa bouche s'entr'ouvrait en un
+sauvage sourire.</p>
+
+<p>Il se leva tout chancelant; ses jambes n'étaient
+plus habituées à le porter; quiconque l'eût
+aperçu ainsi debout se fût effrayé de sa maigreur
+cadavéreuse. On voyait, en quelque
+sorte, ses os à travers les trous de ses haillons
+souillés.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus rien en lui du maître de
+Penhoël, et ceux qui, autrefois, avaient bu le vin
+de sa table se seraient refusés à le reconnaître.</p>
+
+<p>Il se rendit d'abord auprès de la petite croisée
+à charnière qui s'ouvrait sur le toit, et
+l'examina soigneusement. Il hocha la tête d'un
+air satisfait.</p>
+
+<p>Puis il redescendit vers la cloison, derrière
+laquelle nous avons vu Diane épier, les larmes
+aux yeux, la misère de la pauvre famille.</p>
+
+<p>Il y avait à cette cloison une très-grande
+quantité de trous et de fentes. René les compta
+l'une après l'autre, sans omettre la plus petite
+fissure.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_76">76</span>
+Il paraissait se complaire à ce patient travail.</p>
+
+<p>Il était maintenant devant Marthe, qui pouvait
+suivre chacun de ses mouvements; mais la
+pauvre femme ne jetait sur lui qu'un regard
+machinal. Sa pensée allait ailleurs; elle ne savait
+pas pourquoi Penhoël comptait ainsi les
+fentes de la cloison; elle ne cherchait pas à
+savoir.</p>
+
+<p>René mit son doigt dans la dernière fissure
+et hocha la tête encore. Ses grands cheveux
+gris suivaient le mouvement de son front et
+tombaient en désordre sur sa joue hâve.</p>
+
+<p>Il les rejeta en arrière à deux mains; puis il
+fixa ses yeux assombris sur Marthe, qui ne le
+regardait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le maître!... murmura-t-il avec
+emphase.</p>
+
+<p>Il prit sous son bras la bouteille fêlée, où il
+ne restait plus une seule goutte d'eau-de-vie, et
+se dirigea vers la porte avec le pas incertain
+d'un homme ivre.</p>
+
+<p>Marthe entendit la porte s'ouvrir, puis retomber.</p>
+
+<p>Elle était seule.</p>
+
+<p>Bien des fois, déjà, elle avait erré dans ce
+grand Paris, cherchant sa fille au hasard et toujours
+en vain; mais l'espoir est immortel dans
+le c&oelig;ur des mères. Sa première pensée fut de
+<span class="pagenum" id="Page_77">77</span>
+fuir et d'aller encore si loin que ses pas pourraient
+la porter, de maison en maison, le long
+des rues inconnues, demander Blanche.</p>
+
+<p>Elle se leva; sa faiblesse, qui était grande,
+n'aurait pu l'arrêter; mais René avait fermé la
+porte en dehors.</p>
+
+<p>Marthe revint tristement à sa place et se
+laissa retomber sur sa paille.</p>
+
+<p>Elle ne devait pas attendre longtemps le retour
+de son mari. Au bout de quelques minutes,
+la porte s'ouvrit de nouveau et le maître de
+Penhoël rentra.</p>
+
+<p>Marthe put entendre sa respiration essoufflée
+et pénible.</p>
+
+<p>Il avait remonté à la hâte les six étages et
+revenait bien chargé, malgré sa faiblesse.</p>
+
+<p>L'écu de trois livres y avait passé tout entier.
+La bouteille fêlée était pleine d'eau-de-vie. Il
+apportait en outre un assez grand panier, plein
+de charbon, un cahier de papier et un pot plein
+de colle.</p>
+
+<p>Il s'assit sur le matelas pour reprendre haleine
+et pour boire une longue gorgée d'eau-de-vie.
+Son excitation, loin de se calmer, semblait
+augmenter de minute en minute.</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... oui!... murmurait-il la tête haute
+et l'&oelig;il brillant; je suis le maître!</p>
+
+<p>Quand il se fut reposé durant un instant, il
+<span class="pagenum" id="Page_78">78</span>
+déchira le papier par bandes et l'enduisit de
+colle, pour boucher, l'une après l'autre, toutes
+les fentes de la cloison.</p>
+
+<p>Cela dura longtemps, car les planches vermoulues
+se déjetaient de tous côtés.</p>
+
+<p>Marthe pensait que René en agissait ainsi
+pour éviter le froid des nuits d'hiver.</p>
+
+<p>Mais la première fois que son regard rencontra
+celui du maître de Penhoël, sa croyance
+changea. Sans savoir pourquoi encore, elle se
+sentit frissonner.</p>
+
+<p>René travaillait tant qu'il pouvait. Des gouttes
+de sueur glissaient sur sa tempe jaunie; il ne
+s'arrêtait que pour boire.</p>
+
+<p>Et à mesure qu'il buvait, un enthousiasme
+sauvage secouait la morne apathie de ses
+traits.</p>
+
+<p>Tout le cahier était employé, mais il n'y avait
+plus de trous à la cloison. Avant de sortir, René
+avait bien pris sa mesure.</p>
+
+<p>Il passa le revers de sa main sur son front
+humide, et regarda joyeusement son ouvrage
+terminé.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui vint, l'autre fois, se mettre entre
+nous deux..., grommela-t-il, n'est pas ici... Je
+suis le maître!</p>
+
+<p>Il prit dans un coin un gril rongé de rouille,
+oublié là, sans doute, par les anciens locataires
+<span class="pagenum" id="Page_79">79</span>
+du grenier, et disposa dessus, en pyramide, tout
+le contenu de son panier de charbon.</p>
+
+<p>Puis il battit le briquet et mit le feu au brasier.</p>
+
+<p>Marthe le regardait faire maintenant. Durant
+un instant, ses yeux tout grands ouverts peignirent
+l'épouvante. Elle comprenait.</p>
+
+<p>C'était la mort qui était là tout près d'elle.</p>
+
+<p>La pensée de l'Ange de Penhoël lui vint. Elle
+voulut se lever et se défendre, pour que sa fille,
+si elle vivait encore, ne fût point une orpheline.</p>
+
+<p>Mais, avant qu'elle eût quitté sa place, une
+autre idée vint à la traverse de sa terreur. Ses
+grands yeux bleus eurent un rayonnement
+doux.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me les rendra au ciel! pensa-t-elle;
+toutes trois!</p>
+
+<p>Elle croisa ses bras sur sa poitrine et s'adossa
+contre la muraille.</p>
+
+<p>Les vapeurs du charbon commençaient à emplir
+la chambre. René, agenouillé auprès du
+gril, soufflait de toute sa force. Le brasier s'allumait
+et mettait un sanglant reflet sur sa joue
+décharnée.</p>
+
+<p>Il riait. Il prononçait le nom de sa femme.
+Il prononçait avec plus de haine encore le nom
+de son frère.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_80">80</span>
+Et il répétait d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;J'étais riche!... j'étais heureux!... j'aimais!...
+Qui m'a pris mon bonheur, mon
+amour et ma richesse?... Elle et lui!... Oh!
+cette fois, personne ne viendra... Je suis le
+maître!</p>
+
+<p>Sa tête tournait déjà. Le brasier ne formait
+plus qu'un seul monceau de feu. Il avala d'un
+trait le reste de sa bouteille d'eau-de-vie et se
+laissa choir, comme une masse, sur le matelas.</p>
+
+<p>Marthe avait les yeux fermés. Ses idées vacillaient
+et s'égaraient dans ce songe enchanté qui
+précède, dit-on, la mort par asphyxie.</p>
+
+<p>En ce moment, comme toujours, elle était
+avec ses filles, la pauvre mère!</p>
+
+<p>Mais, entre ses trois filles, il n'y avait plus
+de différence. Elle pouvait les aimer d'une tendresse
+égale et partager entre elles ses baisers
+heureux.</p>
+
+<p>Oh! les trois beaux anges, vêtus de longues
+robes blanches, et couronnés de fleurs!</p>
+
+<p>Dieu les lui amenait par la main, et les saints
+du paradis souriaient à son bonheur de mère.</p>
+
+<p>Un poids était sur sa poitrine haletante, mais
+elle ne le sentait point, tant elle avait de joie.</p>
+
+<p>Diane, Cyprienne, Blanche! pauvres enfants
+perdues et retrouvées, qui riaient et qui pleuraient
+sur son sein.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_81">81</span>
+Comme elles s'aimaient toutes trois, et comme
+elles l'aimaient!</p>
+
+<p>Et derrière leurs visages angéliques, à travers
+le voile diaphane qui couvre les visions, Marthe
+entrevoyait une autre figure: les traits mâles
+d'un homme qui semblait avoir honte et se
+cacher.</p>
+
+<p>Oh! Dieu pardonne à tous, et ce n'est pas au
+ciel qu'il faut garder souvenir du mal enduré
+sur la terre.</p>
+
+<p>Au ciel, tout amour est chaste, toute passion
+s'épure sous l'&oelig;il de Dieu. Le sourire de Marthe
+appelait Louis de Penhoël...</p>
+
+<p>Le voile s'épaississait; la nuit se faisait;
+Marthe se sentait mourir.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle essayait d'assembler les mots de
+sa suprême prière, sa léthargie reçut un choc
+soudain; un souffle d'air frais tomba sur sa
+bouche vivifiée; elle rouvrit les yeux... ou
+plutôt elle crut les rouvrir, et c'était sans
+doute une nouvelle phase de son dernier rêve,
+car ce qu'elle voyait maintenant était encore
+l'impossible.</p>
+
+<p>Ses deux filles mortes étaient auprès d'elle,
+Diane et Cyprienne, non plus en longues robes
+blanches, mais avec ce costume des vierges de
+Bretagne qu'elles portaient lorsqu'elles lui étaient
+apparues dans la loge de Benoît Haligan...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_82">82</span>
+&mdash;Pauvres belles-de-nuit!... pensait Marthe;
+aujourd'hui comme alors.</p>
+
+<p>Et ses yeux s'étaient refermés.</p>
+
+<p>L'air frais continuait, cependant, de tomber
+sur son front et sur sa bouche.</p>
+
+<p>Elle entendait autour d'elle un bruit de pas
+légers.</p>
+
+<p>Elle essaya encore de soulever ses paupières.
+Il y avait un nuage sur son regard.</p>
+
+<p>Elle put voir, néanmoins, durant une seconde,
+Diane et Cyprienne qui lui souriaient de
+loin.</p>
+
+<p>Puis la vision disparut, comme si les jeunes
+filles eussent percé la cloison.</p>
+
+<p>Le brasier était éteint; la fenêtre ouverte
+laissait passer à flots l'air libre. Comme elle
+baissait les yeux, Marthe vit briller quelque
+chose auprès d'elle dans la poussière.</p>
+
+<p>C'était une poignée de pièces d'or.</p>
+
+<h3 id="Page_83">XXI<br />
+<b>UN SAUVEUR.</b></h3>
+
+<p>Diane et Cyprienne étaient rentrées à l'hôtel
+Montalt, vers le lever du jour, avec Blanche,
+qui ne les reconnaissait point sous leurs costumes
+d'hommes. Usant de l'autorité que le nabab
+leur avait conférée, elles avaient fait préparer
+une chambre pour la jeune fille, que sa faiblesse
+extrême empêchait de rester debout.</p>
+
+<p>Les deux noirs obéissaient à leurs ordres
+comme à ceux de Montalt lui-même.</p>
+
+<p>Dès que Blanche fut couchée dans son lit,
+Diane et Cyprienne songèrent au pauvre grenier
+de la rue de l'Abbaye.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_84">84</span>
+Il leur restait un devoir à remplir.</p>
+
+<p>Elles revinrent au boudoir, que le nabab avait
+quitté déjà, et rentrèrent dans la chambre aux
+costumes. Pantalons et redingotes tombèrent en
+un tour de main, pour faire place à leurs habits
+de paysannes bretonnes.</p>
+
+<p>Cette seconde toilette fut bien moins longue
+que la première.</p>
+
+<p>La glace, où elles se voyaient tout à l'heure,
+espiègles et mutines, sous leurs costumes de jeunes
+gens, leur renvoya bientôt deux charmants
+visages de vierges, souriants et doux.</p>
+
+<p>Elles quittèrent de nouveau l'hôtel, mais,
+cette fois, avec leurs jupes courtes et leurs petits
+bonnets ronds de Bretagne.</p>
+
+<p>Elles firent à pied la route qu'elles venaient
+de parcourir au galop des beaux chevaux de
+Montalt.</p>
+
+<p>Il y avait à peine douze heures qu'elles avaient
+quitté leur pauvre chambrette, sous les auspices
+de l'excellente madame Cocarde. Mais que d'événements
+les séparaient déjà de la soirée précédente!</p>
+
+<p>La sentinelle de la prison militaire, qui les
+vit arriver en se tenant par la main et frapper
+doucement à la porte de leur demeure, n'eut
+garde de les reconnaître pour ces deux brillants
+petits seigneurs qui avaient troublé sa faction
+<span class="pagenum" id="Page_85">85</span>
+deux heures auparavant et carillonné comme
+deux diables à la porte de madame la marquise.</p>
+
+<p>Elles montèrent tout droit à ce grenier inhabité
+qui était séparé par une cloison du misérable
+asile de Penhoël.</p>
+
+<p>Le jour était clair déjà, et pourtant, à travers
+les fentes de la cloison, Cyprienne et Diane ne
+purent rien distinguer, parce que la lumière
+arrivait bien tard dans le grenier de la famille,
+éclairé seulement par une étroite croisée à charnière,
+dont le carreau unique était tout noirci
+de poussière.</p>
+
+<p>Ils dorment encore..., murmura Diane; ne
+les réveillons pas.</p>
+
+<p>Et Cyprienne ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Descendons à notre chambre... nous remonterons
+dans quelques minutes.</p>
+
+<p>Quand elles rentrèrent dans la petite mansarde
+aux murailles grises et nues, où elles avaient tant
+pleuré, les pauvres enfants, leur c&oelig;ur bondit de
+joie.</p>
+
+<p>Les jours de misère étaient passés; ceux qu'elles
+aimaient tant allaient enfin être heureux.</p>
+
+<p>Ce plaisir qu'on éprouve, au moment du bonheur,
+à revoir les lieux où l'on a souffert, elles
+le ressentaient dans toute sa plénitude.</p>
+
+<p>Et que leurs souvenirs de la veille leur apparaissaient
+<span class="pagenum" id="Page_86">86</span>
+lointains déjà! Elles doutaient presque
+d'avoir été si malheureuses.</p>
+
+<p>Chacun des objets restés dans la chambrette
+était salué par elles comme un ami cher. La
+harpe, le petit lit et l'image sainte de la Vierge,
+qui avait gardé si longtemps leur sommeil...</p>
+
+<p>&mdash;Te souviens-tu, ma s&oelig;ur? disait Cyprienne.
+Nous étions là toutes deux à genoux, quand
+madame Cocarde est venue nous chercher
+hier.</p>
+
+<p>&mdash;Hier!... répéta Diane toute pensive; était-ce
+bien hier?...</p>
+
+<p>Cyprienne se mit à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui..., dit-elle, c'était bien hier que
+j'avais grand'faim, mon Dieu!... Et toi... tu ne
+te plaignais pas... Jamais je ne t'ai entendue te
+plaindre... mais je suis bien sûre que tu souffrais
+aussi!</p>
+
+<p>&mdash;Je souffrais pour toi..., murmura Diane,
+et pour Madame... Oh! cela me brisait le c&oelig;ur
+de penser que nous ne pouvions rien pour la
+secourir!</p>
+
+<p>Cyprienne sauta de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... s'écria-t-elle, notre chère Madame!
+Que Dieu est bon et que nous sommes
+heureuses!... Ma s&oelig;ur, c'est nous qui l'aurons
+sauvée!... C'est nous qui lui rendrons son Ange
+bien-aimé!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span>
+Diane se laissa glisser sur ses genoux <ins id="cor_2" title="original: devan">devant</ins>
+l'image de la Vierge.</p>
+
+<p>&mdash;Nous la verrons encore sourire comme autrefois...,
+murmura-t-elle; oh! sainte Mère de
+Dieu, soyez bénie!... car nous l'aimons comme
+si nous étions ses filles... et son bonheur nous
+est plus cher que notre bonheur!</p>
+
+<p>Cyprienne s'était mise à genoux auprès de sa
+s&oelig;ur. Elles prièrent toutes deux.</p>
+
+<p>Puis toutes deux se jetèrent sur le lit, car elles
+étaient bien lasses, et leurs jolies têtes, rapprochées,
+s'appuyèrent ensemble sur l'oreiller.</p>
+
+<p>Elles ne voulaient point dormir; mais, tandis
+qu'elles s'entretenaient, mariant leurs sourires
+heureux, le sommeil les surprit et ferma leurs
+paupières.</p>
+
+<p>Une heure se passa, puis deux heures. Quand
+Diane s'éveilla enfin en sursaut, le soleil de midi,
+glissant à travers les carreaux de la lucarne,
+tombait d'aplomb sur son visage.</p>
+
+<p>Elle se jeta hors du lit en poussant un cri de
+surprise. A son tour, Cyprienne s'éveilla.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... dit-elle en se frottant les
+yeux, nous avons dormi!...</p>
+
+<p>&mdash;Et pendant cela, peut-être qu'ils souffrent
+là-haut!... ajouta Diane. Viens vite, ma
+s&oelig;ur!</p>
+
+<p>Elles s'élancèrent dans l'escalier.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span>
+Mais, en arrivant devant la cloison, leurs regards
+furent arrêtés par un obstacle imprévu.
+On avait bouché récemment tous les trous qui
+existaient entre les planches. Elles ne pouvaient
+rien voir.</p>
+
+<p>Aucun bruit ne se faisait dans la chambre voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Comment faire?... murmura Diane.</p>
+
+<p>Le doigt de Cyprienne s'était introduit déjà
+dans l'une des fentes afin d'éprouver l'obstacle.
+Elle sentit l'humidité du papier qui n'avait pas
+eu le temps de sécher encore.</p>
+
+<p>Son doigt appuya un peu davantage, et le papier,
+déchiré, céda.</p>
+
+<p>Elle mit son &oelig;il à l'ouverture. L'air vicié, qui
+passa immédiatement par le trou, la prit à la
+gorge et la fit reculer.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce cela?... murmura-t-elle, car elle
+n'avait rien vu.</p>
+
+<p>A son tour, Diane regarda.</p>
+
+<p>Elle vit le maître de Penhoël étendu les bras
+en croix sur le matelas. Elle vit Madame, affaissée
+contre la muraille et plus pâle qu'une morte.
+Au milieu de la chambre, elle vit le brasier qui
+brûlait encore.</p>
+
+<p>Elle devina tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma s&oelig;ur!... ma s&oelig;ur! s'écria-t-elle
+épouvantée: ils ont voulu se tuer! Fasse le ciel
+<span class="pagenum" id="Page_89">89</span>
+qu'il ne soit pas trop tard pour leur porter secours!</p>
+
+<p>Ses mains qui tremblaient ébranlèrent par la
+base l'une des planches de la cloison. Heureusement
+que les planches ne tenaient guère. Les
+efforts réunis des deux jeunes filles parvinrent
+à en soulever une qui resta, néanmoins, fixée
+par le haut.</p>
+
+<p>Elles passèrent, et quand elles furent passées,
+la planche, retombant par son propre poids, referma
+l'ouverture.</p>
+
+<p>Ce n'était point un rêve que Marthe de Penhoël
+avait fait. Elle avait revu Diane et Cyprienne.
+Et ce n'étaient point de pauvres belles-de-nuit,
+échappées un instant du cercueil.</p>
+
+<p>L'air frais qui tombait maintenant sur son
+visage, et rendait le souffle à sa poitrine oppressée,
+venait de la fenêtre, ouverte par leurs mains.</p>
+
+<p>Cet or qui brillait aux pieds de Marthe était
+un don des deux jeunes filles.</p>
+
+<p>Elles étaient ici, comme toujours, la douce
+providence de Penhoël.</p>
+
+<p>Si elles avaient disparu, ce n'était pas pour
+longtemps, sans doute. Il n'y avait rien dans le
+pauvre grenier, pas même une goutte d'eau.</p>
+
+<p>Elles étaient allées chercher du secours.</p>
+
+<p>Le regard troublé de Marthe les vit disparaître
+et tâcha en vain de trouver l'issue qui leur avait
+<span class="pagenum" id="Page_90">90</span>
+donné passage. La planche était retombée comme
+la première fois et laissait la cloison intacte, en
+apparence. Marthe se persuadait de plus en plus
+qu'elle avait été le jouet d'une vision.</p>
+
+<p>Mais d'autres yeux, plus clairvoyants que les
+siens, étaient ouverts sur cette scène et ne pouvaient
+prendre le change.</p>
+
+<p>M. Robert de Blois ne croyait point aux choses
+surnaturelles.</p>
+
+<p>En quittant le Cercle des Étrangers, après
+l'excellente comédie au moyen de laquelle il avait
+dirigé cinq bonnes épées contre la poitrine de
+Montalt, l'Américain avait pris une voiture et
+s'était dirigé vers la rue Sainte-Marguerite.</p>
+
+<p>C'était une démarche pénible qu'il allait entreprendre,
+car, bien qu'il fût, dès longtemps,
+débarrassé de tous préjugés importuns, l'Américain
+éprouvait une certaine répugnance à se
+retrouver en face de ses victimes.</p>
+
+<p>Penhoël lui avait sauvé la vie. Il avait mangé
+le pain de Penhoël, et habité son toit. Et, pour
+prix du bienfait, il avait rendu, lui, la trahison
+la plus noire.</p>
+
+<p>En ses heures de gaieté, ce n'était point ainsi
+que M. le chevalier de las Matas traitait la question
+avec ses dignes amis le comte de Manteïra et le
+baron Bibander. Il trouvait même, parfois, le
+courage de faire des gorges chaudes sur la chute
+<span class="pagenum" id="Page_91">91</span>
+de Penhoël, ce brave homme! comme il l'appelait.</p>
+
+<p>Mais, à cette heure où il s'agissait d'affronter
+la vue de ce malheureux, ruiné, dégradé, moralement
+assassiné, M. le chevalier de las Matas
+se sentait comme un petit remords.</p>
+
+<p>Si encore la détresse de Penhoël lui avait profité
+dans une bonne et large mesure...</p>
+
+<p>Mais non! c'était ce vieux coquin de Pontalès
+qui avait emmagasiné la récolte coupée par autrui!</p>
+
+<p>En somme, il n'y avait pas à reculer. Les délicates
+répugnances étaient d'autant moins de saison
+que cette entrevue avec l'ancien maître de
+Penhoël pourrait fournir les moyens de faire
+rendre gorge à cet odieux Pontalès.</p>
+
+<p>Et Robert tressaillit d'aise rien qu'à cette
+pensée.</p>
+
+<p>Cela lui redonnait un peu de c&oelig;ur. Que diable!
+il y allait de l'intérêt de Penhoël lui-même,
+car on ne comptait point lui demander gratuitement
+sa signature, à ce pauvre garçon.</p>
+
+<p>Fi donc!...</p>
+
+<p>On était tout prêt à débourser quelques bons
+billets de mille francs s'il le fallait.</p>
+
+<p>Et quelle fête! un billet de mille francs chez
+Penhoël!</p>
+
+<p>Tout en montant l'escalier sale et désemparé,
+<span class="pagenum" id="Page_92">92</span>
+Robert arrivait à se persuader qu'il jouait, à son
+tour, le rôle de sauveur.</p>
+
+<p>Pourtant, lorsqu'il fut parvenu sur le palier
+poudreux qui précédait le grenier, ses hésitations
+le reprirent. Il mit son &oelig;il à la serrure,
+pour éviter du moins toute surprise.</p>
+
+<p>Il aperçut justement Cyprienne et Diane faisant
+irruption par la cloison disjointe, et ouvrant
+précipitamment la fenêtre.</p>
+
+<p>Lui aussi devina tout.</p>
+
+<p>Mais ce qui le préoccupa principalement, ce
+fut l'apparition des deux jeunes filles.</p>
+
+<p>Décidément, il n'y avait donc pas moyen de
+faire un pas sans se heurter contre elles au
+beau milieu de la route!</p>
+
+<p>Sans le hasard diabolique qui les amenait là,
+Robert allait entrer le premier. On lui volait
+son rôle de providence!</p>
+
+<p>Ces réflexions chagrines et sa mauvaise humeur
+ne l'empêchaient pas de tenir son &oelig;il collé à la
+serrure; il vit parfaitement la poignée d'or rouler
+dans la poussière.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sent son nabab!... pensa-t-il en fronçant
+le sourcil; les petites sont décidément à
+l'hôtel... Si elles y sont, la paix n'est plus possible...
+et j'ai bien fait d'entamer la guerre!...
+Ah! coquin de Bibandier!... si tu avais fait ta
+besogne!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_93">93</span>
+Un instant, il eut l'idée de redescendre l'escalier
+quatre à quatre et d'aller prévenir Lola qui
+demeurait à deux pas, afin qu'elle fît suivre les
+deux jeunes filles à leur sortie; mais, au moment
+où il allait quitter son poste, Cyprienne et Diane
+soulevèrent la planche et disparurent de l'autre
+côté de la cloison.</p>
+
+<p>Les idées de l'Américain changèrent. Un plan
+surgit tout à coup de son cerveau.</p>
+
+<p>Il était sûr que pas une parole n'avait été prononcée
+depuis qu'il avait l'&oelig;il à la serrure. Puisqu'on
+lui cédait la place, c'était le moment d'agir
+et de se hâter.</p>
+
+<p>La clef était toujours en dehors de la porte,
+où René l'avait laissée. L'Américain entra sans
+bruit.</p>
+
+<p>Il passa franc devant René, qui n'avait point
+encore repris connaissance, et ne s'arrêta qu'auprès
+de Madame.</p>
+
+<p>Il fit tinter légèrement l'or déposé sur le carreau.</p>
+
+<p>Marthe rouvrit à demi les yeux, et les referma
+aussitôt avec un mouvement de frayeur.</p>
+
+<p>&mdash;Madame..., dit Robert doucement, écoutez-moi
+au nom de Dieu, et revenez à vous!... Voilà
+déjà longtemps que je suis ici à tâcher de vous
+secourir... Par pitié, ne repoussez point mon
+aide, et voyez en moi un ami!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_94">94</span>
+Marthe demeurait affaissée sur elle-même. Elle
+se redressa au choc d'une pensée soudaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille!... monsieur, dit-elle, qu'avez-vous
+fait de ma fille?...</p>
+
+<p>&mdash;M. Jean de Penhoël n'a-t-il pas reçu ma
+lettre? demanda l'Américain.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, répliqua Marthe qui joignit
+les mains; je vous en prie, dites-moi ce qu'est
+devenue ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas osé signer la lettre, reprit Robert
+au lieu de répondre, de peur que M. Jean
+n'eût pas confiance... C'est un grand malheur,
+madame, que d'avoir donné aux gens qu'on respecte
+et qu'on aime le droit de douter...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur!... monsieur! interrompit
+Marthe, vous ne voulez pas me parler de ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;J'en parlais dans la lettre, madame... Écoutez!
+Ce n'est pas ici le lieu de nous expliquer...
+Les anciens maîtres de Penhoël ne peuvent rester
+un instant de plus dans cette misérable retraite...
+Je suis venu vous chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Nous chercher?... répéta Marthe qui détourna
+les yeux; vous, monsieur?</p>
+
+<p>Robert prit un air de contrition résignée. Cela
+ne l'empêcha point de jeter un furtif regard vers
+la cloison; il sentait que l'entrevue s'engageait
+mal. La discussion n'était pas de saison: il
+fallait agir, car son instinct lui disait que l'absence
+<span class="pagenum" id="Page_95">95</span>
+des deux jeunes filles ne serait pas de longue
+durée.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mérité cela!... murmura-t-il en baissant
+la tête; je sais bien que vous devez me haïr,
+madame... Et pourtant, s'il est vrai que toute
+faute s'expie, j'espère obtenir un jour votre pardon...
+Dussé-je ne jamais l'obtenir, ajouta-t-il
+en feignant une émotion plus grande, je me
+féliciterais encore d'avoir payé aujourd'hui une
+partie de ma dette en sauvant votre vie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vous?... dit Marthe faiblement.</p>
+
+<p>L'Américain regarda tout autour de la chambre
+comme si cette question l'eût étonné bien
+fort.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc serait-ce?... demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais..., murmura Madame qui parlait
+surtout pour elle-même; j'avais cru... ma pauvre
+tête est si faible!... Cependant, je suis bien
+sûre d'avoir vu de l'or.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais voulu vous l'apporter plus tôt..., répliqua
+Robert, mais j'ai été bien pauvre aussi,
+moi, madame!... Quand on vous chassa indignement
+de Penhoël, pensez-vous donc que j'y
+sois resté après vous?</p>
+
+<p>La porte qui restait ouverte établissait avec
+la fenêtre un courant d'air vif. Le poids qui était
+sur la poitrine de Marthe s'allégeait, et sa présence
+d'esprit revenait. Le maître de Penhoël lui-même
+<span class="pagenum" id="Page_96">96</span>
+recouvrait lentement la vie; il s'agitait par intervalles
+sur son matelas, et c'était maintenant le
+sommeil de l'ivresse qui l'empêchait d'ouvrir les
+yeux.</p>
+
+<p>Marthe regarda Robert en face.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne nous reste rien, monsieur, dit-elle;
+je ne sais pas quel intérêt vous avez encore à
+nous tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... fit l'Américain en levant les yeux
+au ciel, n'ai-je donc pas été assez cruellement
+puni, mon Dieu?... Madame, je ne cherche pas
+à pallier ma faute... je me suis laissé autrefois
+séduire par les belles paroles du marquis de
+Pontalès... Je me suis ligué avec lui contre Penhoël...
+J'ai été dur envers vous, madame... J'ai
+abusé du secret que le hasard avait mis entre
+mes mains... mais, sur ma conscience, je vous
+le jure, tout cela n'avait qu'un but... je voulais
+vous forcer à me donner votre fille que j'aimais...
+Je me disais: La fortune que j'emprunte, je la
+rendrai en épousant Blanche... Mon amour était
+si grand, madame, qu'il excusait tout à mes
+yeux... Je restais aveuglé, ne voyant que Blanche
+au monde, et ne m'apercevant pas que Pontalès
+faisait de moi l'instrument d'une trahison
+infâme!...</p>
+
+<p>Il s'arrêta, comme si l'émotion qui l'oppressait
+l'eût empêché de poursuivre. Marthe l'écoutait,
+<span class="pagenum" id="Page_97">97</span>
+incrédule encore, mais attentive déjà. Ce
+long malheur qui pesait sur elle n'avait pu
+laisser intacte l'énergie de son intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;Le jour fatal arriva, reprit Robert; j'enlevai
+votre fille, dont le jeune Pontalès voulait faire
+sa maîtresse... votre fille, ajouta-t-il plus bas,
+tandis que Marthe cachait son front entre ses
+mains, qui était déjà ma femme devant Dieu...
+Le soir même de votre départ, je fus chassé, à
+mon tour, de Penhoël... A Paris, où je vins tout
+de suite, je vous cherchai longtemps... Dans
+votre misère, madame, n'avez-vous pas reçu
+parfois de mystérieux secours?</p>
+
+<p>Robert disait cela au hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... s'écria Madame vivement, ce pain
+qui soutenait notre vie...?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais trop pauvre pour faire davantage,
+reprit l'Américain hypocritement. Ce n'est que
+d'aujourd'hui que la fortune semble vouloir me
+sourire... Ce matin, j'ai reçu une somme considérable
+qui m'a rendu bien heureux, car j'ai
+pensé à vous, madame... et à Blanche..., ajouta-t-il
+en détournant les yeux; avec de l'argent, on
+est bien fort, et nous pourrons sans doute la
+retrouver.</p>
+
+<p>&mdash;La retrouver?... s'écria Marthe en se levant
+à demi.</p>
+
+<p>&mdash;Ma lettre disait tout cela!... répondit
+<span class="pagenum" id="Page_98">98</span>
+Robert; c'est un affreux malheur, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne me dites pas ce qui est arrivé...,
+interrompit Marthe; vous ne me dites
+rien.</p>
+
+<p>L'Américain mit un genou en terre.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais venu vers vous, madame, murmura-t-il
+les mains jointes, pour implorer mon pardon
+et pour vous dire: Nous la retrouverons ensemble!</p>
+
+<p>Marthe se leva, chancelante.</p>
+
+<p>En ce moment René de Penhoël, éveillé par
+le courant d'air qui passait sur son corps, s'agitait
+et tâchait de se mettre debout.</p>
+
+<p>L'Américain jeta encore un regard vers la
+cloison. Il lui semblait entendre un bruit derrière
+les planches.</p>
+
+<p>Désormais une seconde de retard pouvait tout
+perdre. Il se pencha vivement vers Marthe.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais où elle est..., murmura-t-il; voulez-vous
+venir la chercher avec moi?</p>
+
+<p>Marthe fit d'elle-même un pas vers la porte.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas d'explication possible avec le
+maître de Penhoël. Robert le prit tout bonnement
+par le bras et l'entraîna de force vers l'escalier.</p>
+
+<p>Ils sortirent tous les trois. Madame marchait
+devant; elle eût voulu courir.</p>
+
+<p>Robert ferma la porte en dehors, et fit monter
+<span class="pagenum" id="Page_99">99</span>
+les anciens maîtres de Penhoël dans la voiture
+qui l'attendait devant la maison.</p>
+
+<p>Quand Cyprienne et Diane revinrent, essoufflées,
+par l'escalier de leur chambre, elles trouvèrent
+le grenier désert...</p>
+
+<h3 id="Page_101">XXII<br />
+<b>L'HÉRITAGE.</b></h3>
+
+<p>Le soir de ce même jour, si utilement employé
+par nos trois gentilshommes, il y eut un
+petit festin à l'hôtel des Quatre Parties du
+monde.</p>
+
+<p>La journée avait mal commencé. On s'était
+éveillé dans la tristesse. La rencontre des deux
+filles de l'oncle Jean, que l'on croyait mortes,
+leur présence chez le nabab, les révélations imprudentes
+faites à ce dernier par Robert, enfin
+l'enlèvement de l'Ange...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_102">102</span>
+C'était une série de coups terribles et qu'il
+semblait bien difficile de parer.</p>
+
+<p>Mais la chance avait tourné, ou plutôt, car il
+faut rendre justice à chacun, l'habileté des
+joueurs avait rétabli la partie.</p>
+
+<p>Nos trois gentilshommes, que nous avons vus
+le matin la tête basse et la contenance découragée,
+trinquaient maintenant d'un air tout à
+fait vainqueur.</p>
+
+<p>Lola elle-même était d'une gaieté folle.</p>
+
+<p>Chacun avait son triomphe à constater.</p>
+
+<p>Le noble baron Bibander rappelait avec une
+certaine complaisance qu'il avait fait monter, la
+veille, Étienne et Roger sur le cavalier, et qu'il
+leur avait montré, à travers une fenêtre ouverte,
+ce joli groupe: le nabab endormi entre les deux
+jeunes filles.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait voir, ajoutait-il en riant, comme
+les petits rageaient de bon c&oelig;ur!...</p>
+
+<p>Il rappelait en outre qu'il s'était tenu en observation
+aux abords du club, et que l'admission
+d'Étienne et de Roger avait eu lieu grâce à son
+illustre patronage.</p>
+
+<p>Et il concluait en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Si les deux petits ne le tuent pas demain,
+ce coquin de nabab, c'est qu'il aura la vie
+dure!...</p>
+
+<p>Lola se vantait d'avoir monté la tête du jeune
+<span class="pagenum" id="Page_103">103</span>
+Pontalès, qui avait passé la journée entière à la
+salle d'armes pour se faire la main avant le
+duel.</p>
+
+<p>Là ne se bornait pas son travail de la journée.</p>
+
+<p>Sur l'ordre de Robert, elle s'était rendue à
+l'hôtel Montalt, où elle avait eu quelques minutes
+de conférence avec une des femmes de Mirze,
+nommée Nawn.</p>
+
+<p>Cette femme était d'origine malaise, et soutenait
+la détestable réputation de sa race.</p>
+
+<p>Lola gardait une rancune profonde et toute
+fraîche aux deux filles de l'oncle Jean. Elle avait
+donné de l'or à Nawn, la Malaise, et celle-ci lui
+avait promis de se trouver à la nuit tombante
+dans l'allée Gabrielle, afin de recevoir un nouveau
+présent, et d'apprendre ce que l'on attendait
+d'elle pour prix de l'argent donné.</p>
+
+<p>Il s'agissait de se défaire, une bonne fois pour
+toutes, de Diane et de Cyprienne.</p>
+
+<p>Malgré sa rancune, Lola, dont la nature n'était
+point d'être cruelle, aurait hésité peut-être à
+dicter les conditions du marché.</p>
+
+<p>Aussi ne s'en était-on point fié à elle. C'était
+M. le comte de Manteïra en personne qui était
+allé au rendez-vous.</p>
+
+<p>Nawn était bien capable de comprendre à
+demi-mot ce qu'on exigeait d'elle: les femmes
+de son pays sont, au dire des voyageurs, les
+<span class="pagenum" id="Page_104">104</span>
+premières empoisonneuses du monde entier.</p>
+
+<p>Elles empoisonnent pour un collier de verroterie,
+pour une image enluminée, comme leurs
+maris poignardent pour un flacon de vin.</p>
+
+<p>Ceci est une chose bien connue, et la réputation
+de la race malaise n'est plus à faire.</p>
+
+<p>Nawn emporta l'argent, et promit que le lendemain
+matin les deux jeunes filles dormiraient
+pour ne plus s'éveiller.</p>
+
+<p>Elle eut même la discrétion de ne point
+s'informer du motif qui poussait Blaise à user
+de ses talents.</p>
+
+<p>Un signal fut convenu. Nawn promit que
+quand sa besogne serait faite, elle allumerait
+deux lumières sur la dernière fenêtre de l'aile
+gauche de l'hôtel, qui donnait justement sur ces
+ruelles désertes, où nous avons vu la voiture
+de madame Cocarde s'engager le jour de la
+fête.</p>
+
+<p>Il y aurait du monde dans ces ruelles, vers la
+fin de la nuit, pour attendre le signal, et Nawn
+recevrait, le lendemain, le complément de la
+récompense.</p>
+
+<p>C'était assurément une affaire toute simple, et
+traitée de bonne foi des deux côtés. Il ne s'agissait
+plus là, comme le fit observer Blaise en
+buvant un verre de xérès, d'une poule mouillée
+du genre de Bibandier, et madame Nawn avait
+<span class="pagenum" id="Page_105">105</span>
+toute l'encolure d'une femme en état de tenir
+sa parole.</p>
+
+<p>Quant au signal, ce n'était pas seulement
+Blaise qui devait l'apercevoir, et nos trois gentilshommes
+n'avaient pas même besoin de se
+déranger pour aller l'attendre: leurs affaires les
+appelaient tous trois de ce côté, avant le lever
+du jour.</p>
+
+<p>Car, comme on peut le penser, en combinant
+cette quintuple provocation adressée au nabab,
+Robert avait voulu se ménager d'autres chances
+que celle du duel lui-même, et nos trois gentilshommes
+avaient dessein de dormir assez peu
+cette nuit-là.</p>
+
+<p>Quand chacun eut exalté ses propres mérites,
+l'Américain prit la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit-il, je ne parle même pas du petit
+Vincent et de l'oncle Jean, que j'ai jetés
+comme des bâtons dans les jambes de Montalt.</p>
+
+<p>&mdash;Il était pourtant bien beau, l'oncle Jean!...
+interrompit Bibandier, avec ses gros sabots
+pleins de paille et sa veste de futaine!... Quand
+je pense que j'ai été plus mal habillé que ça,
+autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Misères!... reprit l'Américain; je ne dis
+pas non plus que j'ai eu le premier l'idée d'entrer
+en relations d'affaires avec madame Nawn...
+<span class="pagenum" id="Page_106">106</span>
+Il faut bien laisser quelque chose à ce bon gros
+garçon de Blaise, qui ne fait &oelig;uvre de ses dix
+doigts, pour continuer son rôle de domestique
+de bonne maison... Quant à l'expédition de demain
+matin, elle est encore dans les futurs
+contingents, et il faut attendre pour en juger
+les résultats... Mais ce dont je me vante, mes
+excellents amis, c'est d'avoir fait une bonne
+action qui réjouit ma conscience.</p>
+
+<p>Il se renversa sur le dos de son fauteuil et
+prit un accent théâtral:</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait un pauvre ménage, réduit au
+dernier degré de la misère... et nous avions
+bien contribué un peu à cette misère-là, tous
+tant que nous sommes... Ce que j'ai fait aujourd'hui
+doit calmer à jamais tous nos remords.
+Je suis arrivé au moment où le mari avait
+allumé un réchaud au milieu de la pauvre retraite;
+je suis entré comme un bon ange, j'ai
+rendu le souffle à leurs poitrines étouffées. Je
+les ai pris chacun sous un bras, tout déguenillés
+qu'ils étaient, et je les ai fait monter dans ma
+propre voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Bibandier sans rire; saint Vincent
+de <ins id="cor_3" title="original: Paule">Paul</ins> n'est pas grand'chose auprès de toi,
+M. Robert!</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai conduits auprès d'ici, reprit ce
+dernier, dans un hôtel décent... Je leur ai fait
+<span class="pagenum" id="Page_107">107</span>
+donner un bon repas et des lits tout frais... Ils
+sont comme des poissons dans l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'ont-ils suivi? demanda Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit à Penhoël, répondit l'Américain,
+que je lui donnerais de l'eau-de-vie tant qu'il
+voudrait... et une revanche générale pour toutes
+les parties d'écarté qu'il a perdues contre nous
+en Bretagne.</p>
+
+<p>&mdash;Et Madame? demanda encore Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai parlé de sa fille...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme!... murmura Lola qui
+baissa les yeux dans un mouvement de pitié
+involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;On a bien raison de dire, reprit Robert,
+que toute bonne action a sa récompense... car,
+maintenant, nous avons sous la main le véritable
+maître de Penhoël, mes enfants... Et gare à
+ce vieil aigrefin de Pontalès!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne nous manque plus qu'une bagatelle...,
+dit Bibandier; cinq cent mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... fit Blaise; demain matin, nous
+serons tous trois millionnaires.</p>
+
+<p>&mdash;Et si nous manquons le coche?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'écria Robert, dans ce cas-là
+même nous pourrions encore utiliser Penhoël...
+car je ne vous ai pas tout dit, mes enfants!...
+Cette prétendue école que j'ai faite hier en racontant
+au nabab une histoire un peu trop
+<span class="pagenum" id="Page_108">108</span>
+vraie, n'est pas si sotte que vous voudriez bien
+le croire... Vous savez bien cette lettre que j'ai
+reçue de l'hôtel Montalt, avant de partir ce
+matin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., répliquèrent à la fois Blaise et
+Bibandier; tu sais ce que veut le nabab?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as donc vu?</p>
+
+<p>&mdash;Du tout... mais, en rentrant ici, j'ai trouvé
+deux autres lettres du même Berry Montalt...
+Dans la première, il ne disait rien du tout, vous
+savez... Dans la seconde, il s'expliquait un peu...
+Dans la troisième, il dit la chose tout au long,
+comme un brave homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et que dit-il?</p>
+
+<p>L'Américain se mit à sourire et joua du cure-dent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une drôle d'histoire!... répliqua-t-il
+enfin; ça ne se comprend guère... Je ne sais
+que penser; mais, au demeurant, ce Montalt est
+comme tous les enrichis qui reviennent des antipodes...
+c'est l'homme des fantaisies absurdes
+et inexplicables!</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voici ce que c'est! Il paraîtrait
+qu'hier j'ai été très-éloquent... surtout en rendant
+compte de certaine missive adressée par
+madame Marthe à Louis de Penhoël, il y a bien
+<span class="pagenum" id="Page_109">109</span>
+longtemps... Ce chiffon de papier-là nous a déjà
+été d'une certaine utilité dans l'affaire de Bretagne...
+Et maintenant, voilà Montalt qui veut
+me l'acheter un prix fou!</p>
+
+<p>&mdash;L'acheter?... dit Blaise: pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais?... J'ai vu à Londres un
+Anglais qui paya, devant moi, deux mille guinées
+trois lignes de l'écriture d'une voleuse,
+pendue à Tyburn... Montalt est Anglais, après
+tout!...</p>
+
+<p>Il prononça ces mots comme s'il avait été
+préoccupé, malgré lui, d'une arrière-pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette lettre, dit Bibandier, l'as-tu?
+L'Américain tira son portefeuille de sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai, répliqua-t-il, et je serais porté à
+croire qu'elle vaut en effet un bon prix, car
+c'est pour l'avoir que ce pauvre diable de Penhoël
+m'avait permis d'enlever sa fille... Ce
+soir-là, il arriva bien des événements... Penhoël,
+en partant, oublia la lettre dans le salon, et je
+la repris.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... dit Blaise, pourquoi hésites-tu?...
+Vends-la!</p>
+
+<p>Malgré lui, Robert était tout pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute..., répliqua-t-il; sans doute!...
+En fait de folies, le nabab ne compte pas... et
+je suis bien sûr qu'on en aurait ce qu'on voudrait...
+mais il faut attendre... Une arme vaut
+<span class="pagenum" id="Page_110">110</span>
+mieux parfois que de l'argent... et demain,
+comme tu dis, ami Blaise, nous serons peut-être
+millionnaires.</p>
+
+<hr class="light" />
+
+<p>La soirée s'avançait déjà lorsque Berry Montalt
+revint à son hôtel. Il avait passé toute la
+journée dehors, et c'était du Cercle qu'il avait
+écrit ses deux dernières lettres à M. le chevalier
+de las Matas.</p>
+
+<p>La première chose dont il s'informa en descendant
+de voiture fut de savoir si le chevalier
+était venu ou s'il avait écrit. A ces deux questions,
+le concierge de l'hôtel répondit négativement.
+On n'avait point eu de lettres, et la seule
+visite reçue dans la journée était celle de madame
+la marquise d'Urgel, qui avait demandé
+Mirze.</p>
+
+<p>Le nabab gagna ses appartements d'un air
+triste et préoccupé. Il s'assit, en rentrant, devant
+son secrétaire, et trempa sa plume dans
+l'encre.</p>
+
+<p>&mdash;Jean de Penhoël!... murmura-t-il; une
+jeune fille enlevée!... Tout cela est étrange...
+J'aurais dû lui parler peut-être...</p>
+
+<p>Il déposa sa plume et appuya la tête contre sa
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Ces choses m'entourent et me pressent!...
+poursuivit-il. Le doigt de Dieu est-il là?... Ou
+<span class="pagenum" id="Page_111">111</span>
+n'est-ce qu'un jeu du hasard moqueur?... J'ai
+beau me révolter et dire: Que m'importe?...
+Toutes mes blessures saignent... et je n'ai plus
+qu'une seule pensée...</p>
+
+<p>Il resta un instant immobile; puis sa plume,
+reprise avec emportement, courut en grinçant
+sur le papier.</p>
+
+<p>Une lettre fut écrite en un clin d'&oelig;il, mais
+plus vite encore déchirée.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le moyen de savoir!... murmura-t-il;
+j'ai montré trop clairement à cet
+homme quelle était mon envie... Désormais,
+c'est un marché qu'il faut lui proposer.</p>
+
+<p>Il écrivit encore:</p>
+
+<p class="manuscr">«Si la lettre dont M. le chevalier de las
+Matas m'a parlé hier est remise à l'hôtel Montalt
+avant minuit, je tiendrai une somme de
+cinquante mille francs à la disposition de M. le
+chevalier.»</p>
+
+<p>Il signa.</p>
+
+<p>Comme il était en train de plier sa lettre, il
+se ravisa tout à coup et la rouvrit pour mettre
+cent mille francs à la place de cinquante mille.</p>
+
+<p>Et sa plume resta suspendue, pendant plus
+d'une minute, au-dessus du papier, parce qu'il
+se demandait s'il devait doubler encore la somme
+promise.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_112">112</span>
+Il sonna Séid et lui remit la lettre dans son
+enveloppe.</p>
+
+<p>&mdash;La réponse à ce message devra m'être
+rapportée sur l'heure, dit-il.</p>
+
+<p>Séid s'inclina comme d'habitude en signe
+d'obéissance.</p>
+
+<p>Au moment où il sortait, Montalt le rappela.</p>
+
+<p>&mdash;Ces deux jeunes filles..., demanda-t-il en
+hésitant, sont-elles revenues à l'hôtel?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Séid.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-les venir ici.</p>
+
+<p><ins id="cor_4" title="original: Seïd">Séid</ins> se retira.</p>
+
+<p>L'instant d'après, Diane et Cyprienne entraient
+dans la chambre du nabab.</p>
+
+<p>Malgré la nature romanesque et aventureuse
+de leur caractère, malgré l'ignorance complète
+où elles étaient des choses du monde, les deux
+jeunes filles ne pouvaient s'empêcher de regarder
+comme un rêve le souvenir de cette unique
+et bizarre entrevue qu'elles avaient eue avec le
+nabab.</p>
+
+<p>Elles avaient passé toute l'après-midi à l'hôtel,
+veillant auprès de Blanche, qui était plongée,
+depuis le matin, dans un état d'affaissement
+léthargique.</p>
+
+<p>La pauvre enfant avait éprouvé cette nuit un
+<span class="pagenum" id="Page_113">113</span>
+choc terrible: cet enlèvement mystérieux l'avait
+brisée. Depuis son entrée à l'hôtel Montalt,
+ses paupières ne s'étaient point rouvertes. Son
+souffle était faible; on l'aurait crue morte si
+quelque plainte rare n'était tombée parfois de
+ses lèvres décolorées.</p>
+
+<p>Nawn, la servante de Mirze, était venue, de son
+plein gré, offrir son aide aux deux jeunes filles.</p>
+
+<p>Cette Nawn faisait une garde-malade attentive
+et souverainement adroite. C'était un secours
+précieux que Diane et Cyprienne acceptaient
+avec reconnaissance.</p>
+
+<p>Tout en veillant au chevet de Blanche, les
+deux jeunes filles songeaient, et, bien qu'elles
+ne pussent se communiquer leurs pensées de
+peur d'éveiller la pauvre malade, leurs pensées
+étaient les mêmes.</p>
+
+<p>Elles se demandaient comment Madame et
+René de Penhoël avaient pu fuir dans l'état où
+ils étaient; elles les avaient laissés mourants
+tous les deux! Pourquoi quitter leur retraite
+justement à cette heure?</p>
+
+<p>Où étaient-ils allés?</p>
+
+<p>A ces questions nulle réponse n'était possible.
+Cyprienne et Diane entrevoyaient un mystère,
+sans pouvoir même essayer de l'éclaircir.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, se disaient-elles, nous retournerons...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_114">114</span>
+Et leur esprit, abandonnant cette énigme
+insoluble, revenait à d'autres idées. Diane songeait
+à Étienne, Cyprienne à Roger.</p>
+
+<p>Qu'avaient-ils dû penser la veille? Ils aimaient
+encore; ils n'avaient pas oublié. Oh! on les
+aimait aussi...</p>
+
+<p>Diane se réjouissait d'avoir retrouvé le c&oelig;ur
+d'Étienne tout entier à elle; Cyprienne pardonnait
+à Roger son inconstance folle, pour les
+bonnes larmes qu'elle avait vues dans ses yeux.</p>
+
+<p>Elle l'aimait comme il était.</p>
+
+<p>Un regard échangé disait aux deux s&oelig;urs ce
+qu'elles avaient dans l'âme; c'était une conversation
+muette, et parfois toutes deux se prenaient
+à sourire en rougissant, comme si elles
+eussent mis leur c&oelig;ur de vierge à nu dans des
+paroles trop hardies.</p>
+
+<p>Puis elles faisaient un détour encore dans les
+sentiers perdus de la rêverie. On ne peut pas
+toujours parler d'amour, même avec son âme,
+et il y avait un sujet de réflexion qui revenait
+frapper incessamment au seuil de leur
+pensée.</p>
+
+<p>Cet homme, qui était maintenant leur hôte,
+et qui leur avait dit d'une voix si douce, avec
+un sourire si bon: «Je suis votre père;» cet
+homme dont l'aspect seul avait clos, comme par
+enchantement, leurs jours de misère, ce bon
+<span class="pagenum" id="Page_115">115</span>
+génie de leurs anciens rêves! il était là, toujours,
+devant leurs yeux...</p>
+
+<p>Elles le voyaient avec sa noble beauté, avec
+ce charme fier qui rayonnait de son sourire.</p>
+
+<p>Ses moindres paroles restaient gravées tout
+au fond de leurs c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Il avait commencé par être bien cruel pour
+devenir ensuite si généreux!...</p>
+
+<p>Diane et Cyprienne ne trouvaient personne à
+qui le comparer, même de loin: les hommes
+qu'elles avaient vus jusqu'alors n'étaient point
+faits ainsi.</p>
+
+<p>Elles ne le connaissaient pas, mais elles le
+devinaient plus complétement peut-être que
+ceux-là mêmes qui vivaient avec lui depuis des
+années.</p>
+
+<p>Leur bonheur était de penser qu'il leur serait
+donné peut-être de mettre un baume sur les
+blessures <ins id="cor_5" title="original: evenimées">envenimées</ins> de ce grand c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Depuis le matin, il ne leur avait pas donné
+signe de vie, mais elles n'avaient point d'inquiétude
+encore, parce que toute la maison était à
+leurs ordres. Séid avait parlé; chacun, dans
+l'hôtel, leur obéissait comme au nabab lui-même.</p>
+
+<p>Elles attendaient; quelque chose leur disait
+que Montalt ne les avait point oubliées. Et il n'y
+avait point d'impatience dans leur attente, parce
+<span class="pagenum" id="Page_116">116</span>
+qu'un secret sentiment de crainte se mêlait à
+leur affection reconnaissante.</p>
+
+<p>Les heures de l'absence avaient encore grandi
+le nabab à leurs yeux; elles tremblaient presque
+à l'idée de le revoir.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait pas là l'ombre d'une pensée
+de défiance. Depuis douze heures qu'elles avaient
+amené l'Ange dans la maison du nabab, l'idée
+ne leur était pas venue qu'il pût y avoir danger
+ou seulement inconvenance.</p>
+
+<p>L'ordre de Montalt les trouva préparées. Elles
+laissèrent Nawn auprès de Blanche, et s'éloignèrent
+en se tenant par la main.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu'elles entrèrent dans la chambre
+de Montalt.</p>
+
+<p>Elles demeurèrent auprès du seuil, les yeux
+baissés, le front rougissant et le sourire aux
+lèvres.</p>
+
+<p>Montalt était toujours assis auprès de son
+bureau.</p>
+
+<p>Il les regarda un instant en silence et avec
+admiration comme s'il se fut étonné de les retrouver
+si jolies.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez..., dit-il enfin.</p>
+
+<p>Diane et Cyprienne s'avancèrent. Mais l'entrevue
+était loin de se renouer à ce point de familiarité
+intime où le sommeil de Montalt l'avait
+interrompu, la nuit précédente, et la gentille
+<span class="pagenum" id="Page_117">117</span>
+joue de Cyprienne serait devenue bien plus vermeille
+encore si quelqu'un lui eût rappelé qu'elle
+avait osé mettre un baiser sur le front de cet
+homme.</p>
+
+<p>Montalt avait l'air grave, presque sévère.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, Berthe..., dit-il en prenant les
+mains des deux s&oelig;urs; bonsoir, Louise... Il y a
+bien longtemps que je ne vous ai vues... Avez-vous
+pensé à moi, aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, milord!... répliqua Cyprienne.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à vous, ajouta Diane, nous avons
+porté secours à ceux que nous aimons.</p>
+
+<p>Montalt les regardait en face tour à tour.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez point eu regret de m'avoir
+menti?... murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Menti?... balbutièrent les deux jeunes
+filles en échangeant un regard furtif.</p>
+
+<p>Le nabab souriait tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle de vous s'appelle Diane?... demanda-t-il;
+et laquelle a nom Cyprienne?...</p>
+
+<p>Les deux s&oelig;urs étaient devenues toutes pâles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur!... monsieur!... s'écria
+Diane, je vous en prie, pardonnez-nous!... Le
+désespoir nous a poussées à venir... et quelque
+chose nous disait que nous bravions, en venant,
+les blâmes du monde... Nous avons menti, c'est
+vrai... mais c'est que nous songions à notre
+vieux père.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span>
+&mdash;C'est vous qui êtes Diane, n'est-ce pas?...
+dit le nabab; et c'est vous qui aimez Étienne?</p>
+
+<p>&mdash;Étienne?... répéta encore la jeune fille.</p>
+
+<p>Il lui semblait qu'un pouvoir surnaturel pouvait
+seul lire ainsi au fond de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Cyprienne, reprit le nabab, vous
+aimez Roger de Launoy?... Que Dieu vous
+donne du bonheur, mes pauvres enfants!...
+L'amour fait bien souffrir... et quand deux c&oelig;urs
+se donnent l'un à l'autre, il y en a toujours un
+qui ment ou qui se trompe...</p>
+
+<p>&mdash;Étienne est un honnête homme, répliqua
+Diane en relevant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois..., dit Montalt.</p>
+
+<p>&mdash;Et Roger m'aime!... ajouta Cyprienne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne pas vous aimer, ma fille?...
+Qui sait?... j'ai tort, peut-être... Dieu le
+veuille!</p>
+
+<p>Sa physionomie changea, comme s'il eût fait
+effort pour secouer sa tristesse. Il rappela sur sa
+lèvre son beau sourire, et prit les mains des
+deux jeunes filles, qu'il serra contre son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'appelez-vous plus votre
+père? dit-il presque gaiement.</p>
+
+<p>Diane ne répondit pas, mais Cyprienne, plus
+hardie par moments, secoua la tête en prenant
+un petit air mutin:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous nous grondez..., dit-elle,
+<span class="pagenum" id="Page_119">119</span>
+et parce que vous avez deviné notre secret!</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous pardonne?...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous vous pardonnerons.</p>
+
+<p>Montalt les attira vers lui et réunit leurs têtes
+charmantes sous un même baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mes filles..., dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, père..., répondirent en même temps
+les voix caressantes des deux s&oelig;urs.</p>
+
+<p>Montalt resta quelque temps à les contempler
+en silence. Il n'était plus forcé de feindre pour
+cacher sa tristesse; une expression de joie recueillie
+éclairait son visage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, pourtant, dit-il; j'ai deviné un
+secret, moi!... moi qui laisse toujours sommeiller
+mon esprit!... Je vous aime si bien, mes
+enfants chéries, que j'ai fait une fois comme
+tout le monde... J'ai oublié que j'étais mort et
+qu'il n'y avait plus en moi ni curiosité ni désir...
+J'ai travaillé, j'ai tâché de lire dans le
+regard... et j'ai réussi.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous appris que cela?... demanda
+Cyprienne en jouant l'indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Rien que cela, mademoiselle Berthe..., répliqua
+le nabab. Soyez tranquille... Je ne sais
+pas le nom de votre vieux père, qui est un
+gentilhomme!... Je ne sais rien, sinon que je
+vous aime et que je suis heureux de vous avoir
+là toutes deux contre mon c&oelig;ur...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_120">120</span>
+&mdash;Nous aussi, nous vous aimons! murmura
+Diane émue, comme un ami et comme un père.</p>
+
+<p>Les yeux de Montalt se perdirent un instant
+dans le vide.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-je pourquoi?... pensa-t-il tout haut;
+on dit que je suis l'homme du caprice... je le
+crois quelquefois... Et pourtant, s'il y a un
+Dieu, c'est lui qui vous a mises sur mon chemin,
+pauvres enfants, afin que je sois bon à quelque
+chose ici-bas... Oh! je ne jouerai plus... Ce qui
+me reste est à vous, mes filles, et vous serez
+riches!</p>
+
+<p>Il se prit à sourire tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvenez-vous que je vous ai poursuivies
+longtemps? dit Montalt. Le monde me
+croit fou de galanteries et d'aventures amoureuses...
+Pauvre monde! qui prend le désespoir
+pour l'ardeur et le découragement pour la fièvre!...
+En courant après vous, mes enfants, ce
+n'était pas à moi que je pensais... Vous allez
+bien m'en vouloir... Étienne et Roger, que j'aimais
+en ce temps-là, me parlaient de vous sans
+cesse, et je voulais leur donner un remède contre
+l'amour...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Diane avec reproche, vous vouliez
+les rendre infidèles!...</p>
+
+<p>&mdash;L'amour est un si cruel malheur, ma fille!...
+En vous voyant jolies comme des anges, je m'étais
+<span class="pagenum" id="Page_121">121</span>
+dit: «Voilà ce qu'il me faut...» Et, sans vous
+connaître, je vous opposais à vous-mêmes... Je
+prenais les deux pauvres petites chanteuses pour
+en faire les rivales des deux nobles filles de Bretagne...
+Vous me ferez croire à Dieu avant de
+mourir, mes enfants, car sa main est là, et c'est
+elle qui vous a défendues contre moi.</p>
+
+<p>&mdash;Père, dit Cyprienne qui lui baisa la main
+avec un petit frisson de crainte, quand je pense
+que nous aurions pu vous haïr!...</p>
+
+<p>Le nabab baissa les yeux, et un nuage descendit
+sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Cela eût peut-être mieux valu ainsi...,
+murmura-t-il; demain, qui sait ce que seront
+nos c&oelig;urs?... Quand je vous vois, je crois mon
+âme guérie;... quand je vous entends m'appeler
+mon père, je suis heureux, et il me semble
+que je n'ai jamais connu la souffrance...
+Mais tout cela n'est que mensonge!... ajouta-t-il
+en se levant brusquement, vous n'êtes pas
+mes filles! Un autre a droit à l'amour que je
+voudrais tout seul.</p>
+
+<p>Les deux s&oelig;urs le regardaient tristement et
+ne trouvaient point de réponse.</p>
+
+<p>Montalt parcourait la chambre à grands pas.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, il se laissa retomber
+sur son siége.</p>
+
+<p>&mdash;Père..., dit Diane en prenant sa main timidement,
+<span class="pagenum" id="Page_122">122</span>
+est-ce que vous êtes fâché contre nous?</p>
+
+<p>Le nabab la pressa contre sa poitrine avec un
+geste passionné.</p>
+
+<p>&mdash;Deux! s'écria-t-il; oh! ce serait trop, c'est
+vrai!... je n'ai pas mérité tant de bonheur!...
+Mais si Dieu m'avait donné seulement une fille
+comme toi, Diane... ou comme toi, ma Cyprienne
+chérie!... que ma vie serait changée et
+belle!... et comme je désapprendrais vite à désirer
+le néant qui suit la mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous qui êtes si bon..., murmura Diane,
+comment ne croyez-vous plus au ciel?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, si le ciel existe, il est impitoyable!...
+Ne vaut-il pas mieux douter que de
+haïr?...</p>
+
+<p>Cyprienne écoutait, saisie par cette vague terreur
+que le blasphème inspire à la foi naïve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... fit Diane avec compassion, vous
+avez donc bien souffert?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai souffert!... prononça le nabab d'une
+voix sourde et avec un accent d'amertume si
+déchirant que les deux s&oelig;urs eurent froid jusqu'au
+fond de l'âme; pauvre enfants! puissiez-vous
+ne savoir jamais ce qu'est une pareille souffrance!...</p>
+
+<p>Il essaya de sourire, et cet effort rendit plus
+douloureuse l'expression de profonde angoisse
+qui était sur ses traits.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_123">123</span>
+Cyprienne et Diane s'étaient rapprochées,
+attentives.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je pense bien, reprit Montalt avec une
+nuance de fatigue et de sarcasme, que j'ai eu
+tort de souffrir... beaucoup de gens me prendraient
+pour un fou s'ils savaient mon histoire...
+Et ces gens seraient sages, peut-être... Que m'a-t-on
+fait?... M'ont-ils assassiné, dépouillé?...
+M'ont-ils seulement trahi?... Non. J'avais un
+ami et j'avais une maîtresse... J'aimais la jeune
+fille au point de lui donner mille fois ma vie...
+L'autre... qui était mon ami depuis que je sentais
+mon c&oelig;ur, je l'aimais jusqu'à lui sacrifier
+mon amour!</p>
+
+<p>«Il était faible; je me croyais fort... nous
+étions presque des enfants tous les deux... Je le
+vis malheureux, parce qu'il aimait en secret ma
+fiancée...</p>
+
+<p>«Peut-être eus-je tort, mes filles, car il y a
+des dévouements injustes et cruels. La jeune
+fille avait droit à mon amour, et devant Dieu,
+moi, je n'avais plus le droit de fuir...</p>
+
+<p>«Et pourtant, je quittai la maison de mon
+père, avec des larmes dans les yeux, moi, qui ne
+savais encore que sourire!</p>
+
+<p>«J'emportai dans l'exil mon amitié enthousiaste
+et l'amour qui devait emplir ma vie.</p>
+
+<p>«De quoi faut-il me plaindre?... Mon ami
+<span class="pagenum" id="Page_124">124</span>
+épousa la femme que je lui avais cédée... Et un
+jour que je revenais de bien loin, un jour que
+je m'approchais en tremblant de la maison de
+mon père, et que je me disais: «Il faudra sourire
+en voyant leur bonheur,» je rencontrai mon
+ami sur le chemin...</p>
+
+<p>«Il me refusa sa main froide. Il se mit entre
+moi et la porte de sa maison. Je repartis; mon
+âme était morte...»</p>
+
+<p>Cyprienne et Diane avaient des larmes dans
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre père!... dirent-elles en couvrant
+ses mains de caresses.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi faut-il me plaindre? répéta le
+nabab avec un élan d'amertume; et que venais-je
+faire chez cet homme?... Je lui avais cédé
+mon bonheur; peut-être croyait-il que je venais
+le reprendre... Oh! mais je l'aimais tant!...</p>
+
+<p>«Et la jeune fille qui était maintenant sa
+femme?... Celle-là, je l'avais abandonnée, presque
+trahie!... De quel droit pouvais-je lui
+demander un souvenir?</p>
+
+<p>«N'était-ce pas moi-même et moi seul qui
+avais brisé ma vie?</p>
+
+<p>«Savaient-ils seulement qu'ils avaient tué
+mon âme, sinon mon corps: lui, parce qu'il me
+chassait dans sa défiance jalouse; elle, parce que
+je lui avais jeté le cri suprême de mon repentir
+<span class="pagenum" id="Page_125">125</span>
+et de ma douleur, et qu'elle avait gardé le
+silence?...»</p>
+
+<p>Il appuya ses deux mains contre son front
+tout pâle. La pente de ses souvenirs l'entraînait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je l'aimais!... murmura-t-il d'une
+voix tremblante; vingt années se sont écoulées
+depuis lors, et je n'ai jamais aimé une autre
+femme!... J'ai supplié Dieu de m'envoyer l'oubli!...
+Dieu ne m'a point exaucé... Je l'aime
+encore... je l'aime!... Cette nuit, je suis devenu
+fou rien qu'en écoutant une histoire où je ne
+sais quelle femme jouait un rôle qui pouvait
+ressembler à sa vie...</p>
+
+<p>«Et maintenant que je vous parle, j'attends
+comme un pauvre insensé... J'ai entrevu un
+vague espoir dans la nuit de mon avenir... Si
+je m'étais trompé!... si elle avait souffert, elle
+aussi, comme j'ai souffert!...</p>
+
+<p>«J'attends pour savoir si je dois vivre, ou
+m'endormir dans la fatigue qui m'accable...»</p>
+
+<p>Il se tut. Cyprienne et Diane l'écoutaient
+encore.</p>
+
+<p>Il y avait en elles une émotion puissante et
+grave qui les faisait muettes.</p>
+
+<p>L'un des noirs entr'ouvrit la porte de la
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre pour milord, dit-il.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_126">126</span>
+Le sang remonta violemment à la joue du
+nabab.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient cette lettre?... demanda-t-il
+d'une voix mal assurée, tandis que le noir
+s'avançait vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;De l'hôtel des Quatre Parties du monde,
+répondit le nègre.</p>
+
+<p>Montalt redevint plus pâle. Sa main tremblait
+en saisissant la lettre. Il la regarda longtemps:
+on eût dit qu'il n'osait point l'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est mon arrêt..., murmura-t-il en
+souriant avec tristesse.</p>
+
+<p>Il glissa la lettre fermée dans son sein.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voulez-vous donc point savoir?... demanda
+Diane.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard..., répliqua le nabab; si mon
+désir est satisfait, j'ai toute une vie pour me réjouir...
+Si mon dernier espoir me trompe, j'ai
+toute une longue nuit à souffrir... Parlons de
+vous, mes filles, car il faut au moins que j'aie
+fait, ici-bas, quelqu'un d'heureux. Je vous ai
+fait hier une promesse... Je ne l'ai pas oubliée...
+et je vais l'accomplir.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers son secrétaire, dont la
+tablette restait baissée.</p>
+
+<p>Il prit dans l'un des tiroirs la clef du petit
+meuble, qui se trouvait au pied de son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez bien tout ce que je fais..., dit-il;
+<span class="pagenum" id="Page_127">127</span>
+vous pourrez avoir besoin de vous en souvenir.</p>
+
+<p>Dans le meuble, il prit la boîte de sandal, et
+revint auprès des deux jeunes filles.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà toute ma fortune..., poursuivit-il;
+je n'ai rien au monde, sinon cette boîte qui
+renferme une boucle de cheveux blonds... Je
+les regarde parfois, quand je suis seul, et je vois
+sourire alors toutes les belles joies de ma jeunesse...
+Cette boucle est là, gardée par les
+diamants qui l'entourent... Pour me la ravir, il
+faudrait me prendre aussi mes diamants, dont
+la perte me laisserait plus pauvre qu'un mendiant...
+Cela me plaît à penser... Et, vous savez,
+chacun pare son idole... Moi, je n'ai ni femme,
+ni enfant, ni famille... J'ai voulu faire un asile
+brillant à mon cher souvenir.</p>
+
+<p>Il porta la boîte de sandal à ses lèvres, pour
+la baiser d'abord, puis pour arracher, à l'aide
+de ses dents, quelques-uns des diamants enchâssés
+dans le couvercle.</p>
+
+<p>Il en prit quatre et les examina durant quelques
+secondes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là une monnaie que je me suis faite...,
+reprit-il en continuant son examen; je sais la
+valeur de ces pierres tout comme si j'étais joaillier...
+Ne m'avez-vous pas dit qu'il vous fallait
+cinq cent mille francs?</p>
+
+<p>Cyprienne et Diane ne purent pas trouver de
+<span class="pagenum" id="Page_128">128</span>
+réponse, tant la surprise et l'émotion agissaient
+fortement sur elles.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'en reste encore cinq ou six fois autant...,
+poursuivit le nabab, qui sembla compter
+de l'&oelig;il les vides nombreux marqués sur le couvercle
+de la boîte: et qui sait si j'aurai besoin
+désormais de cette fortune? Voici toujours
+quatre pierres qui valent chacune cinquante
+mille écus, à peu près... Je vous les donne, mes
+filles.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible?... s'écrièrent à la fois Diane
+et Cyprienne.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me remerciez pas..., dit le nabab en les
+baisant au front tour à tour; je vous suis encore
+redevable... Mon c&oelig;ur était mort depuis
+vingt ans, et vous l'avez ressuscité pour un
+jour... Oui, ajouta-t-il en fixant sur elles ses
+yeux attendris, j'avais oublié la joie d'aimer...
+Soyez bénies, mes filles, car vous prierez pour
+moi, j'en suis sûr, quand vous ne me verrez plus.</p>
+
+<p>Les deux s&oelig;urs tressaillirent, et leur regard
+s'emplit d'inquiétude.</p>
+
+<p>Montalt arrêta la question qui se pressait sur
+leurs lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, dit-il, Dieu a enfin pitié
+de moi, puisque je vous ai trouvées... Vous
+m'aimez, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! notre bon père!... s'écrièrent les
+<span class="pagenum" id="Page_129">129</span>
+deux jeunes filles qui tâchaient de sourire à
+travers leurs larmes, nous vous aimerons toujours!...</p>
+
+<p>Montalt souriait aussi et ses yeux étaient
+humides.</p>
+
+<p>&mdash;Chères... chères enfants! murmura-t-il,
+je vous crois... et je crois que nous serons tous
+heureux...</p>
+
+<p>Il avait mis les quatre diamants dans la main
+de Diane.</p>
+
+<p>Il retourna vers le meuble, afin d'y replacer
+la boîte de sandal.</p>
+
+<p>Tandis qu'il refermait le meuble à double tour,
+la pendule sonna: il était minuit.</p>
+
+<p>Montalt revint vers les deux jeunes filles,
+mais il n'y avait plus de sourire sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Diane, dit-il, je vous confie cette clef, ma
+fille... J'avais encore bien des choses à vous dire,
+mais j'ai besoin d'être seul... Écoutez seulement
+mes dernières paroles... Je vous reverrai demain
+vers huit heures... peut-être à neuf heures... Si
+je n'étais pas revenu à dix heures, vous vous
+serviriez de cette clef, Diane; vous prendriez la
+boîte de sandal... les diamants qui la couvrent
+seraient votre héritage...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! père!... interrompirent les deux jeunes
+filles effrayées en se serrant contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi poursuivre..., reprit Montalt
+<span class="pagenum" id="Page_130">130</span>
+qui parlait d'une voix triste, mais ferme; cette
+fortune que je vous lègue, vous n'aurez de
+compte à en rendre à personne... Seulement,
+dans le cas où je ne devrais point revenir, ma
+volonté est que la boucle de cheveux renfermée
+dans cette boîte soit détruite... Promettez-moi
+de la brûler, mes filles, et d'en jeter les cendres
+au vent...</p>
+
+<p>Diane et Cyprienne promirent. Elles voulaient
+parler et décharger le poids qui était sur leur
+c&oelig;ur; mais le nabab les conduisit lui-même
+jusqu'à la porte.</p>
+
+<p>Elles se jetèrent dans ses bras; il les repoussa
+doucement.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, mes filles!... dit-il.</p>
+
+<p>Il était seul.</p>
+
+<p>Un instant, il resta auprès de la porte, écoutant
+les pas légers des deux s&oelig;urs qui s'éloignaient
+dans le corridor.</p>
+
+<p>Sa main se posa sur sa bouche, comme pour
+leur envoyer un dernier baiser.</p>
+
+<p>Puis il tira précipitamment de son sein la réponse
+de Robert.</p>
+
+<p>Il la considéra durant plus d'une minute
+avant de l'ouvrir. Il n'osait pas.</p>
+
+<p>Sa respiration soulevait péniblement sa poitrine,
+et il y avait de grosses gouttes de sueur à
+son front.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_131">131</span>
+Enfin il rompit le cachet.</p>
+
+<p>La lettre était ainsi conçue:</p>
+
+<p class="manuscr">«Le chevalier de las Matas a l'honneur de
+présenter ses respects à lord Berry Montalt, et
+le prie de remettre à demain, dans la soirée,
+l'affaire dont il est question.»</p>
+
+<p>La tête de Montalt tomba sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Demain! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Puis il ajouta en déchirant la lettre:</p>
+
+<p>&mdash;Je mourrai sans savoir...</p>
+
+<h3 id="Page_133">XXIII<br />
+<b>LE PREMIER CRI.</b></h3>
+
+<p>Nawn, la servante de Mirze, était restée seule
+au chevet de Blanche, lorsque les deux filles de
+l'oncle Jean avaient quitté leur chambre pour
+se rendre aux ordres du nabab.</p>
+
+<p>Pendant les premières minutes qui suivirent
+le départ des deux jeunes filles, Nawn demeura,
+comme d'ordinaire, accroupie sur son carreau
+de soie, la tête penchée, les bras tombants, dans
+une attitude de nonchalante apathie.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_134">134</span>
+C'était une femme de grande taille, qui pouvait
+avoir quarante ans à peine, mais dont la
+peau cuivrée était déjà sillonnée de rides.</p>
+
+<p>Les domestiques de l'hôtel la craignaient. Ou
+l'accusait d'avoir empoisonné, à Londres, un
+groom mulâtre de milord, qui l'avait abandonnée
+après avoir été son amant.</p>
+
+<p>Mais elle semblait dévouée à Mirze, et Mirze
+avait conservé sur l'esprit du nabab ce pouvoir
+que donne l'habitude.</p>
+
+<p>Nawn n'avait point été chassée, bien que les
+deux noirs du nabab prétendissent l'avoir vue
+verser quelque chose de diabolique dans le dernier
+verre d'ale du pauvre mulâtre défunt.</p>
+
+<p>Au bout de deux ou trois minutes, les yeux
+baissés de Nawn se relevèrent lentement. Ses
+membres étaient toujours immobiles, mais ses
+prunelles, noires comme le jais, se prirent à
+rouler avec vivacité, comme si elle eût voulu
+embrasser d'un seul coup d'&oelig;il toute l'étendue
+de la chambre.</p>
+
+<p>Quand cet examen rapide l'eut bien convaincue
+qu'elle était seule, son regard inquiet se
+porta sur Blanche endormie.</p>
+
+<p>Les paupières de la jeune fille étaient bien
+closes. De ce côté encore, Nawn était à l'abri de
+toute surprise.</p>
+
+<p>Elle se leva et gagna la cheminée, auprès de
+<span class="pagenum" id="Page_135">135</span>
+laquelle deux bouilloires d'argent chauffaient.
+Dans l'une d'elles, il y avait de la tisane pour
+Blanche; dans l'autre, de l'eau pour le thé de
+Diane et de Cyprienne.</p>
+
+<p>Nawn s'accroupit devant le foyer et ranima le
+feu.</p>
+
+<p>Il y avait sur son visage pensif de l'hésitation
+et de la pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont bien belles, ces deux jeunes
+filles!... murmura-t-elle; elles sont bien douces...
+et leurs voix vont au c&oelig;ur... Moi, je suis vieille
+et je suis laide.</p>
+
+<p>Elle souleva le couvercle de la bouilloire qui
+contenait l'eau pour le thé.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis..., grommela-t-elle en fronçant le
+sourcil, ce sont toutes ces belles filles qui font
+pleurer ma maîtresse!... Pauvre Mirze!... comme
+elle était belle avant que les larmes eussent
+creusé ses yeux!... On l'aimait autrefois... maintenant,
+elle est dédaignée.</p>
+
+<p>Tout en parlant, Nawn caressait, au fond de
+sa poche, des pièces d'or qui tintaient légèrement.</p>
+
+<p>Elle retira sa main pleine de louis et les
+compta d'un regard joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui..., reprit-elle, ce que j'en fais,
+c'est pour ma bonne maîtresse. Que m'importe
+cet or?...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_136">136</span>
+Son &oelig;il amoureux démentait ses paroles.</p>
+
+<p>Quand elle eut bien contemplé ses louis, elle
+les remit dans sa poche et tira de son sein une
+petite fiole de verre.</p>
+
+<p>En ce moment, Blanche ouvrait les yeux à
+demi. Elle jeta son regard éteint autour d'elle...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rêvé..., pensa-t-elle; j'ai vu mes deux
+cousines qui sont mortes... Elles souriaient
+toutes deux au pied de mon lit...</p>
+
+<p>Sa paupière retomba, lassée, tandis que ses
+lèvres pâles murmuraient une prière pour les
+pauvres belles-de-nuit...</p>
+
+<p>Sa raison, affaiblie comme son corps, ne
+cherchait point à se rendre compte de sa situation
+nouvelle. D'ailleurs, le demi-jour qui régnait
+dans la chambre la trompait; elle ne savait pas
+où elle était.</p>
+
+<p>Nawn avait débouché, à l'aide de ses dents,
+le petit flacon de verre.</p>
+
+<p>Elle murmurait en regardant la bouilloire:</p>
+
+<p>&mdash;Cela tue vite... les jeunes filles ne souffriront
+pas.</p>
+
+<p>Son hésitation était finie.</p>
+
+<p>Elle étendit la main et versa dans l'eau chaude
+la moitié du contenu de son flacon.</p>
+
+<p>Nul bruit ne se faisait dans la chambre, et
+pourtant Nawn n'était plus seule.</p>
+
+<p>En sortant, Diane et Cyprienne n'avaient
+<span class="pagenum" id="Page_137">137</span>
+point pris la peine de fermer la porte, qui restait
+entre-bâillée.</p>
+
+<p>Si le regard perçant de Nawn s'était tourné de
+ce côté, elle aurait vu sur le seuil une tête,
+noire comme l'ébène, dont la bouche, entr'ouverte
+par l'étonnement, montrait deux rangées
+de dents éblouissantes.</p>
+
+<p>Ce fut, du reste, l'affaire d'une seconde. Avant
+que Nawn eut remis le flacon dans son sein, la
+tête noire avait disparu, et Séid se disait derrière
+la porte:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la même eau qui a tué le mulâtre...</p>
+
+<p>Nawn se rapprocha du lit où Blanche était
+toujours immobile.</p>
+
+<p>Une réflexion lui vint. Les soupçons pourraient
+se porter sur elle, et le flacon l'accuserait
+en ce cas.</p>
+
+<p>Elle traversa la pièce sans bruit et entra
+dans la chambre voisine, dont elle ouvrit la
+fenêtre pour jeter au dehors le reste du poison.</p>
+
+<p>Son absence ne dura guère qu'une minute.
+Quand elle rentra, Blanche était réveillée et
+toute tremblante.</p>
+
+<p>Elle murmurait de sa voix faible, qu'on entendait
+à peine, et disait qu'elle avait vu un
+grand homme noir traverser la chambre en
+rampant et s'approcher du foyer.</p>
+
+<p>Nawn ne comprit pas ou ne fit point attention.
+<span class="pagenum" id="Page_138">138</span>
+La chambre était déserte et les deux
+bouilloires toujours à la même place...</p>
+
+<p>Quelques instants après, Cyprienne et Diane
+revinrent.</p>
+
+<p>Elles semblaient tristes toutes deux, et leurs
+yeux gardaient des traces de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-nous, ma bonne..., dirent-elles à
+Nawn; vous pouvez aller vous reposer.</p>
+
+<p>Nawn ne se pressait point d'obéir. Elle tournait
+autour du foyer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez rien pris de la journée..., murmura-t-elle;
+ne voulez-vous point que je vous
+serve un peu de thé?</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous servirons nous-mêmes, ma
+bonne... Allez!</p>
+
+<p>Nawn sortit comme à contre-c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Quand elle eut passé la porte, Diane et Cyprienne
+se jetèrent dans les bras l'une de l'autre
+en pleurant.</p>
+
+<p>Puis elles s'assirent toutes deux. Durant
+quelques instants, leur douleur les rendit
+muettes.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, dit enfin Cyprienne, le laisserons-nous
+mourir sans essayer au moins de le
+sauver?</p>
+
+<p>Diane secoua la tête en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas prononcé une parole,
+reprit Cyprienne, pas fait un signe pour l'arrêter
+<span class="pagenum" id="Page_139">139</span>
+dans sa résolution!... Et pourtant il nous
+aime... il nous aurait peut-être écoutées!...</p>
+
+<p>&mdash;Il nous a éloignées, répliqua Diane,
+parce qu'il a eu peur de nos prières et de nos
+caresses!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous avons obéi sans résistance!... Il
+fallait du courage, ma s&oelig;ur!... Oh! si j'étais
+près de lui à présent, il aurait beau faire... je
+m'attacherais à lui... je lui dirais que cette
+mort qu'il appelle est un crime!... car il veut
+se tuer, j'en suis sûre!</p>
+
+<p>Diane avait les yeux secs maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Quel noble c&oelig;ur!... dit-elle; Dieu n'a
+point dû pardonner à ceux qui ont ainsi brisé
+sa foi!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette femme et cet homme!... s'écria
+Cyprienne, puissent-ils être maudits!...</p>
+
+<p>Diane lui serra le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi..., murmura-t-elle; n'appelle pas
+au hasard la colère de Dieu... Ceux-là que tu
+maudis sont peut-être bien malheureux, ma
+s&oelig;ur!...</p>
+
+<p>Cyprienne l'interrogea du regard, mais la
+paupière de Diane se baissa.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il est généreux et bon! poursuivit
+cette dernière après un silence; il a pensé à
+nous, même à cette heure où tout s'oublie... Tu
+as raison, ma pauvre s&oelig;ur, nous avons manqué
+<span class="pagenum" id="Page_140">140</span>
+de courage... Mais aussi comment parler?... Il
+comptait les minutes... Nous avions tant de
+choses à lui dire... nous ne lui avons rien dit!</p>
+
+<p>&mdash;Pas même ce que nous avons fait grâce à
+son assistance, répliqua Cyprienne; j'aurais
+voulu lui parler de Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et de notre Ange, qu'il eût aimée, j'en
+suis sûre!... J'aurais voulu qu'il vît notre pauvre
+Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelque chose encore!... interrompit
+Cyprienne; sa voix avait un accent de tristesse
+et de reproche quand il a prononcé les noms
+d'Étienne et de Roger... Dix fois, j'ai été sur le
+point de faire une question.</p>
+
+<p>&mdash;S'il fallait accuser, répliqua Diane, il n'aurait
+pas voulu nous répondre...</p>
+
+<p>Blanche s'agita faiblement dans son sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! continua Cyprienne, tu l'aimes
+comme moi, ma s&oelig;ur... Si cruelle que soit la
+blessure de son c&oelig;ur, nous l'aurions guérie à
+force de tendresse... Pense donc!... S'il avait
+voulu venir avec nous, là-bas, à Penhoël...
+Comme il aurait été heureux au milieu de tout
+ce bonheur, son ouvrage!... Tu ne me réponds
+pas, ma s&oelig;ur?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui..., fit Diane d'un air distrait; je
+crois qu'il aurait été bien heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Et n'est-il donc plus temps, s'écria
+<span class="pagenum" id="Page_141">141</span>
+Cyprienne, de tenter un dernier effort?... Il me
+semble que je serais éloquente en ce moment,
+car mon c&oelig;ur est plein... Je lui dirais comme
+Madame est sainte et bonne!... comme notre
+Blanche a l'âme angélique!... comme la vieillesse
+de notre père est vénérable et douce!... Je
+lui dirais nos tranquilles joies de Bretagne... ce
+que nous regrettons, ma s&oelig;ur!... ce qui mettait
+dans nos yeux des larmes si amères quand
+nous étions seules au milieu de ce grand
+Paris!...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, parce que l'Ange s'agitait davantage.
+La bouche pâlie de la pauvre enfant exhalait
+des plaintes étouffées.</p>
+
+<p>&mdash;Elle souffre..., murmura Cyprienne.</p>
+
+<p>Diane semblait distraite pour les douleurs de
+l'Ange comme pour les rêves d'avenir de sa
+s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Sa main fit subir une pression plus forte au
+bras de cette dernière.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu bien regardé Berry Montalt?... demanda-t-elle
+tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?... balbutia Cyprienne
+étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu remarqué,&mdash;je ne sais pas si
+je me trompe,&mdash;as-tu remarqué une ressemblance?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., interrompit Cyprienne vivement;
+<span class="pagenum" id="Page_142">142</span>
+cela m'a frappée deux ou trois fois... mais c'est
+en vain que j'ai interrogé mes souvenirs... Je
+cherche encore à me rappeler quel visage...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tu ne te souviens plus, peut-être,
+interrompit Diane à son tour, du temps
+où René de Penhoël était heureux...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai!... dit Cyprienne dont les yeux
+s'ouvrirent tout grands; c'est vrai!... quand je
+me représente le sourire de Montalt, il me
+semble que je vois Penhoël sourire!</p>
+
+<p>La rêverie absorbait Diane de plus en plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il y a encore autre chose, reprit-elle
+avec lenteur. Te souviens-tu que, là-bas, en
+Bretagne, on nous disait toujours que notre
+oncle Louis avait aimé Madame?...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu croirais?... commença
+Cyprienne.</p>
+
+<p>&mdash;Et que Madame l'aimait..., poursuivit
+Diane dont le beau regard s'éclairait; et que
+Louis de Penhoël quitta la Bretagne, parce que
+René, son frère, se mourait d'amour pour
+Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... fit Cyprienne pâle d'émotion, c'est
+vrai!... c'est vrai!... ma s&oelig;ur, il faut courir!...
+nous jeter à ses genoux... le prier... le supplier!</p>
+
+<p>Elle avait saisi le bras de Diane et l'entraînait
+vers la porte.</p>
+
+<p>Blanche poussa un cri aigu. Les deux jeunes
+<span class="pagenum" id="Page_143">143</span>
+filles s'arrêtèrent effrayées. Blanche se soulevait
+sur son lit et se tordait en des convulsions.</p>
+
+<p>Diane et Cyprienne l'avaient trouvée, toute
+vêtue sur sa couche, dans l'appartement de madame
+la marquise d'Urgel; mais une fois à l'hôtel
+du nabab, elles l'avaient déshabillée pour la
+mettre au lit.</p>
+
+<p>Le seul regard qu'elles avaient échangé alors,
+et la rougeur subite de leurs fronts, avaient dit
+leur commune pensée.</p>
+
+<p>Blanche était enceinte; il n'y avait pas à s'y
+méprendre.</p>
+
+<p>Quant à percer le fond de cet étrange mystère,
+qui semblait accuser d'une manière victorieuse
+une enfant jusqu'alors innocente et pure
+comme les anges, les deux s&oelig;urs avaient essayé,
+chacune de leur côté, mille explications impossibles,
+mais elles ne s'étaient point communiqué
+leurs doutes de vive voix.</p>
+
+<p>Avant d'aborder ce sujet, elles sentaient leurs
+joues en feu; leurs yeux se baissaient, et les paroles
+hésitaient sur leurs lèvres.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Nawn n'avait presque point quitté
+la chambre, et ce n'était pas devant la servante
+qu'elles eussent voulu parler.</p>
+
+<p>Mais, si elles ne s'étaient point communiqué
+leurs pensées, leurs pensées n'en étaient pas
+moins semblables.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_144">144</span>
+Au cri de Blanche, le même effroi les saisit.</p>
+
+<p>Si c'était l'heure de la délivrance! Elles étaient
+là, seules, ignorantes, et ne sachant pas même
+quel genre de secours il fallait porter à la
+malade.</p>
+
+<p>Et Blanche était si faible!...</p>
+
+<p>L'idée ne leur venait point, pourtant, d'appeler
+à leur aide, car, en ce premier moment de
+trouble, elles ne raisonnaient pas leur situation.
+La frayeur, qui les prenait à l'improviste, les
+aveuglait en quelque sorte, et ne laissait parler
+que leur instinct, qui leur criait de sauver
+l'honneur de Penhoël.</p>
+
+<p>Qu'espéraient-elles, cependant? Hélas! les
+pauvres filles eussent été bien en peine de le
+dire.</p>
+
+<p>Elles avaient la volonté vague de cacher l'enfant
+qui sans doute allait naître.</p>
+
+<p>Par quel moyen? Elles ne savaient.</p>
+
+<p>Ce qu'elles ne pouvaient ignorer, c'est que la
+naissance d'un enfant met bien souvent la mère
+aux portes du tombeau.</p>
+
+<p>Il faut, autour du lit de l'accouchée, les soins
+expérimentés et l'aide précieuse de la science.
+Qu'allait-il se passer? Il n'y avait ici à espérer
+que l'aide de Dieu.</p>
+
+<p>Blanche criait; ses plaintes déchiraient le c&oelig;ur
+de Diane et de Cyprienne, qui demeuraient
+<span class="pagenum" id="Page_145">145</span>
+pourtant immobiles à l'autre bout de la chambre.
+Quelque chose les retenait loin de ce lit, où
+s'accomplissait un mystère qui les épouvantait.</p>
+
+<p>Blanche ne les voyait point; elle se croyait
+seule. Elle disait parmi ses plaintes:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, ayez pitié de moi!... Sainte
+Vierge, vous qui savez si je suis innocente, ne
+me laissez pas mourir sans secours!... Oh!
+ma mère! ma mère! si tu savais comme je
+souffre!...</p>
+
+<p>L'affaissement et la fatigue faisaient trêve
+un instant à sa torture. Diane et Cyprienne
+voyaient alors sa tête charmante se renverser
+sur l'oreiller.</p>
+
+<p>Elle était si pâle qu'on eût dit une morte.</p>
+
+<p>Ses yeux se fermaient. Ses grands cheveux
+blonds tombaient, épars, sur son front et sur
+ses joues.</p>
+
+<p>Et, chaque fois que les douleurs se calmaient,
+le doute revenait dans sa conscience d'enfant,
+où il n'y avait que de purs souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible!... murmurait-elle; je
+suis folle!... Les jeunes filles comme moi ne
+sont pas mères!... Mon Dieu! si je dois mourir,
+ôtez-moi cette pensée qui m'empêche de prier.</p>
+
+<p>Diane et Cyprienne écoutaient stupéfaites;
+elles ne pouvaient deviner la vérité bizarre et
+incroyable; mais leurs c&oelig;urs n'avaient pas
+<span class="pagenum" id="Page_146">146</span>
+besoin d'une certitude raisonnée. Elles auraient
+juré que Blanche était innocente.</p>
+
+<p>Les instants de trêve étaient courts. L'Ange
+de Penhoël reprenait son épuisant martyre. Les
+deux filles de l'oncle Jean s'étaient rapprochées
+peu à peu et se tenaient debout auprès du lit.</p>
+
+<p>Blanche rouvrit les yeux à demi. Un sourire
+doux erra autour de sa lèvre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... fit-elle d'une voix mourante, merci,
+sainte Vierge!... vous m'envoyez vos anges
+pour me secourir.</p>
+
+<p>Sa paupière retomba.</p>
+
+<p>Elle murmura encore:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être que je suis morte... car mes
+deux cousines sont dans le ciel!</p>
+
+<p>Cyprienne et Diane pleuraient.</p>
+
+<p>Au bout d'une minute de calme, Blanche eut
+un tressaillement violent et poussa un grand
+cri. Diane, que l'émotion faisait sourire sous ses
+larmes, reçut un enfant dans ses bras.</p>
+
+<p>Nawn, qui avait feint de s'éloigner, était
+restée en sentinelle derrière la porte, guettant le
+moment de gagner ses louis d'or.</p>
+
+<p>Elle avait tout vu, tout entendu.</p>
+
+<p>Et cette femme, qui attendait impatiemment
+l'heure du crime, fut saisie de pitié à la vue de
+l'enfant et de la jeune mère.</p>
+
+<p>Pour tuer ceux-là, on ne l'avait point payée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_147">147</span>
+Elle s'élança d'un bond dans la chambre et
+s'empara de l'enfant pour lui donner les premiers
+secours.</p>
+
+<p>Blanche joignit les mains et se laissa retomber
+sur son oreiller, heureuse et guérie.</p>
+
+<p>Les deux s&oelig;urs se jetèrent au cou de Nawn,
+et l'embrassèrent à l'envi.</p>
+
+<p>Nawn ne perdait point la tête. L'instant était
+souverainement favorable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous rendrez malades, dit-elle, si
+vous ne prenez rien; et voilà une pauvre jeune
+dame qui m'a l'air d'avoir grand besoin de vous!</p>
+
+<p>&mdash;Nous prendrons tout ce que vous voudrez,
+ma bonne!... s'écrièrent à la fois Diane
+et Cyprienne qui berçaient tour à tour l'enfant
+entre leurs bras.</p>
+
+<p>Nawn arrangea deux pleines tasses de thé.
+En les présentant aux deux s&oelig;urs, ses mains ne
+tremblèrent point.</p>
+
+<p>C'était de la besogne commandée.</p>
+
+<p>Cyprienne et Diane burent gaiement, puis
+elles remirent l'enfant aux mains de Nawn.</p>
+
+<p>Elles avaient échangé un regard.</p>
+
+<p>Blanche semblait s'être assoupie; leur présence
+n'était plus indispensable. Elles s'élancèrent
+toutes deux dans le corridor pour
+gagner la chambre de Berry Montalt, et tenter
+l'effort retardé par la crise de Blanche.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_148">148</span>
+La chambre du nabab était déserte; son lit
+était froissé, bien que sa couverture n'eût point
+été soulevée. Il avait dû prendre quelques
+instants de repos sans ôter ses vêtements.</p>
+
+<p>Il était alors un peu plus de cinq heures du
+matin.</p>
+
+<p>Restée seule, Nawn mit l'enfant sur le pied
+du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Elles étaient bien jolies!... murmura-t-elle
+comme si les deux s&oelig;urs eussent été déjà
+mortes.</p>
+
+<p>Puis elle ajouta en secouant sa tête basanée:</p>
+
+<p>&mdash;Elles en ont pour un quart d'heure
+encore...</p>
+
+<p>Elle sortit en se hâtant, et se rendit dans la
+dernière pièce de l'aile gauche, donnant sur
+les ruelles désertes.</p>
+
+<p>Elle ouvrit la croisée; on n'entendait aucun
+bruit au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'ils ne seraient pas là?... grommela-t-elle;
+j'avais pourtant promis la chose
+pour cinq heures... Je suis en retard de dix
+minutes!</p>
+
+<p>Elle alluma deux bougies qu'elle plaça sur
+l'appui de la croisée...</p>
+
+<p>Un cri poussé avec précaution troubla la nuit
+silencieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont là!... dit Nawn.</p>
+
+<h3 id="Page_149">XXIV<br />
+<b>CINQ COUPS D'ÉPÉE.</b></h3>
+
+<p>La grande pendule du marchand de vin de
+la porte d'Orléans venait de sonner six heures
+moins le quart. Le jour se levait: le vent soufflait,
+sec et froid, parmi les arbres dépouillés du
+bois de Boulogne.</p>
+
+<p>Quelques charrettes de paysans attardés descendaient
+encore l'avenue de Neuilly, et se hâtaient
+pour gagner les halles. Le bois était
+complétement désert.</p>
+
+<p>Il y avait à peine quelques secondes que l'&oelig;il-de-b&oelig;uf
+du cabaretier avait jeté l'heure, à travers
+<span class="pagenum" id="Page_150">150</span>
+les contrevents fermés, lorsqu'une élégante
+voiture déboucha au rond-point de la
+porte d'Orléans.</p>
+
+<p>Elle traversa la place sablée, au trot de ses
+magnifiques chevaux, et s'arrêta contre le mur
+d'enceinte, à trois cents pas environ de la sentinelle.</p>
+
+<p>Les petits arbres du bois de Boulogne, qui
+n'était guère alors qu'un taillis, empêchaient la
+sentinelle de voir la voiture. Néanmoins le
+brave soldat du centre, averti par son belliqueux
+instinct, arrêta sa promenade pour se gratter
+l'oreille et murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà des bourgeois qui vont au champ
+d'honneur! Un militaire français n'y doit point
+mettre obstacle...</p>
+
+<p>Il enfonça le shako sur sa titus, et s'enveloppa
+dans son manteau couleur de poussière, déterminé
+à ne rien voir et à ne rien entendre.</p>
+
+<p>La voiture, cependant, s'était ouverte; deux
+nègres, qui se tenaient devant et derrière,
+avaient sauté sur le sable pour aider leurs
+maîtres à descendre.</p>
+
+<p>Montalt mit pied à terre le premier, puis
+vint Nehemiah Jones, le grave majordome,
+bien peigné, rasé admirablement, et habillé de
+noir des pieds à la tête.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'eux dans la voiture.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span>
+Le nabab, qui était très-pâle et dont les traits
+fatigués dénotaient l'humeur la plus morose où
+nous l'ayons encore vu, resta debout, en avant
+de la voiture, les bras croisés sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Nehemiah Jones prit dans l'intérieur une
+paire d'épées, et vint se placer au côté du nabab.</p>
+
+<p>Les deux nègres reprirent leurs places, l'un
+sur le siége de devant, l'autre sur le siége de
+derrière.</p>
+
+<p>On n'avait pas encore prononcé une seule
+parole.</p>
+
+<p>Montalt tira sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Six heures moins dix..., murmura-t-il;
+cinq minutes de retard, déjà!</p>
+
+<p>&mdash;Le Français, prononça M. Jones sentencieusement,
+a le caractère léger, oublieux,
+étourdi; l'inexactitude est au nombre de ses
+défauts, et des voyageurs dignes de foi ont
+remarqué...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, mister Jones!... interrompit Montalt;
+je crois que j'entends une voiture.</p>
+
+<p>Le majordome s'inclina gravement et tendit
+l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;S'il plaît à Votre Seigneurie, dit-il, c'est
+une voiture, en effet... Votre Seigneurie se
+battra-t-elle ici-même, ou sous le couvert?</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez une place dans le bois, mister
+Jones, répondit Montalt.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_152">152</span>
+Le majordome s'éloigna d'un pas digne et
+mesuré pour obéir à cet ordre.</p>
+
+<p>La voiture qu'on avait entendue de loin se
+montra en ce moment au bout de l'allée. C'était
+un fiacre. Étienne et Roger en descendirent. Ils
+n'avaient pas amené de témoins.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! se dit Montalt; n'aurons-nous
+point M. de Pontalès?</p>
+
+<p>Il échangea un salut froid avec les deux
+jeunes gens.</p>
+
+<p>Roger portait deux épées sous le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Étienne, vous nous voyez
+venir seuls parce que le combat, tel que vous vouliez
+nous l'imposer, ne peut pas nous convenir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit Montalt du bout des lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons tiré au sort..., reprit Étienne.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai perdu..., dit Roger.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, poursuivit le jeune peintre, qui
+me battrai contre vous, milord.</p>
+
+<p>Étienne disait cela d'un air triste et sans
+colère. Le regard qu'il jetait à Montalt implorait
+encore, malgré lui peut-être, cette explication
+si durement refusée.</p>
+
+<p>Montalt détourna les yeux et se prit à regarder
+Roger, qui, loin d'imiter le calme de son
+ami, avait déjà le rouge à la joue et semblait
+contenir à grand'peine son irritation prête à
+éclater.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_153">153</span>
+Il baissa les yeux en frémissant devant le regard
+du nabab, provoquant et moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit encore ce dernier, vous avez
+joué, mes jeunes camarades?... et M. Roger
+a gagné?... et il vient ici comme simple témoin?...
+Ah çà! mais c'est donc un insulteur
+pour rire que ce M. Roger?</p>
+
+<p>Étienne se mit au-devant de son ami, qui avait
+fait un mouvement pour se jeter sur le nabab.</p>
+
+<p>&mdash;Épargnez-vous, milord! dit-il d'un ton
+sévère; en France, nous sommes avares d'outrages
+à l'heure du combat.</p>
+
+<p>Il repoussa Roger, et se tourna vers Montalt,
+qu'il regarda en face. Montalt avait toujours les
+bras croisés sur sa poitrine. Parmi le dédain
+qui était sur ses traits, il y avait comme une
+cruauté froide et volontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Milord, lui dit Étienne, je suis venu jusqu'ici
+avec un reste d'espoir... Mon c&oelig;ur s'obstinait
+à douter... non pas à cause de vous, milord,
+car je sais qu'il est une nature chez qui la
+bienfaisance est une boutade comme le crime
+un caprice... mais à cause d'elle, que j'aimais
+de toute la puissance de mon âme... à cause
+d'elle que j'avais laissée si pure et si belle de
+c&oelig;ur, il y a deux mois à peine!... J'avais vu
+par mes yeux et par ceux de mon ami... Je me
+refusais à croire l'évidence...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_154">154</span>
+&mdash;On dit que la foi sauve..., murmura
+Montalt.</p>
+
+<p>Un peu de sang vint aux joues pâles du jeune
+peintre, et ses yeux eurent un éclair.</p>
+
+<p>&mdash;L'un de nous deux va mourir..., dit-il; à
+quoi bon railler maintenant?... Milord, vous
+nous avez rencontrés tous les deux sur le chemin
+du bon Dieu, comme on dit dans notre
+pauvre Bretagne... vous nous avez appelés vos
+amis... vous nous avez arraché notre secret à
+force de tendresse feinte... Votre fantaisie était
+d'avoir quelqu'un à aimer... vous avez surpris
+notre affection, à nous dont le c&oelig;ur est jeune
+et loyal. Voici Roger qui a soif de votre sang, à
+cette heure, et qui eût donné pour vous la dernière
+goutte de son sang! Ce sont des jeux
+étranges auxquels vous vous plaisez!... Et
+quand vous avez su nos douleurs avec nos
+joies.... quand vous avez pu mesurer l'espoir
+cher qui soutenait notre vie, vous avez dépensé
+votre or pour aller chercher tout au fond de la
+Bretagne, dans un village ignoré, deux pauvres
+jeunes filles, et vous avez tué notre bonheur!...
+Oh! certes, on pouvait se refuser à le croire,
+car il y a de la folie dans votre rôle honteux,
+milord!... et vous êtes à mes yeux un insensé
+encore plus qu'un infâme!</p>
+
+<p>&mdash;S'il plaît à Sa Seigneurie, cria Nehemiah
+<span class="pagenum" id="Page_155">155</span>
+Jones dans le taillis, j'ai trouvé un endroit
+avantageux et confortable...</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit Montalt qui se mit en marche;
+votre sermon n'était peut-être pas fini,
+M. Étienne... mais les affaires avant tout!</p>
+
+<p>Ils s'enfoncèrent tous les trois sous le couvert,
+et l'instant d'après ils avaient rejoint le
+majordome dans une petite clairière, située à
+vingt-cinq pas seulement de l'allée.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens étaient muets maintenant.
+Montalt félicita son majordome sur le
+choix du lieu, et jeta bas sa redingote.</p>
+
+<p>Étienne était déjà prêt.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un combat à mort..., dit-il d'une
+voix basse et résolue en tombant en garde.</p>
+
+<p>Montalt se posa tout souriant, fit un salut
+plein de grâce et ne répondit point.</p>
+
+<p>Les épées se touchèrent; la garde du nabab,
+élégante mais lâche, semblait le découvrir.</p>
+
+<p>Roger, dont le regard de feu suivait la pointe
+des armes, se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais à la place d'Étienne, ce serait fait
+de cet homme!</p>
+
+<p>Étienne attaqua pourtant comme il faut, se
+couvrant d'une garde prudente, ferme, serrée.
+Montalt, lui, parait négligemment et du bout
+des doigts.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_156">156</span>
+Au bout d'une minute de combat, il se fendit
+sur un coup droit et releva l'épée.</p>
+
+<p>La chemise d'Étienne avait une petite tache
+rouge au milieu de la poitrine.</p>
+
+<p>La place était mortelle. Roger se précipita sur
+son ami en tremblant.</p>
+
+<p>Pendant cela, Montalt faisait signe à Nehemiah
+Jones, qui tira froidement de sa poche un
+foulard des Indes, et vint essuyer la pointe de
+l'épée, où restait une gouttelette de sang.</p>
+
+<p>Roger arracha l'arme des mains d'Étienne.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es blessé!... dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Un quart de ligne de fer... murmura
+Montalt. Un oiseau-mouche serait mort sur le
+coup!...</p>
+
+<p>Sur le terrain, on ne se rend guère compte
+d'une blessure que par l'endroit touché; Étienne
+avait cru, au premier moment, que sa poitrine
+était traversée; par le fait, et comme le disait le
+nabab, il n'avait qu'une piqûre d'épingle.</p>
+
+<p>Sa fierté se révolta énergiquement, et la colère
+qu'il avait contenue jusqu'alors rendit son
+visage écarlate.</p>
+
+<p>Il voulut reprendre l'épée à Roger, qui le
+repoussa brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi!... s'écria Roger; je veux voir
+si cet homme pourra continuer avec moi sa
+plaisanterie.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_157">157</span>
+&mdash;C'est juste cela, dit Montalt qui se remit
+en garde; mon cher peintre, ce ne peut pas
+être toujours à vous... Il faut bien que mon
+secrétaire ait son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Défendez-vous!... défendez-vous!... criait
+Roger dont la main tremblait de rage.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Launoy, dit Montalt, vous êtes
+pressé... je conçois cela... mais moi, il faut que
+je me ménage; nous en sommes encore aux
+bagatelles de la porte... J'en suis désolé pour
+vous, mes très-chers, mais vous me donnez la
+petite pièce avant le drame...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! monsieur! interrompit Roger,
+défendez-vous, ou je ne réponds plus de
+moi!</p>
+
+<p>Étienne restait là, vaincu et la tête baissée.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, reprit Montalt; la plaisanterie
+ne durera pas toujours... Et il y aura
+du sang ailleurs qu'à l'extrême pointe de mon
+épée... Je suis ici pour me venger, de vous
+d'abord, mes jeunes camarades, qui avez insulté
+la main d'un bienfaiteur!... Or chacun en
+prend à sa guise... Moi, je me venge de vous
+en vous faisant une dernière aumône... Je vous
+donne la vie, mes enfants, après vous avoir
+donné ma table et mon toit...</p>
+
+<p>Roger fit un pas en avant.</p>
+
+<p>Montalt, au lieu de reculer, prit négligemment
+<span class="pagenum" id="Page_158">158</span>
+son épée au croisé, et l'envoya tomber à
+quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;Patience donc! poursuivit-il tandis que
+Roger, confus, allait ramasser son arme; j'ai
+bien écouté, moi, tout le sermon de M. Étienne,
+ce matin, et toutes vos insultes, hier, mon jeune
+camarade!... J'attends ici bonne compagnie...
+Nous sommes seuls encore; le temps ne presse
+pas.</p>
+
+<p>Roger revint se mettre en face de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! s'écria le nabab, c'est une chose
+étrange que la destinée de certains hommes...
+Moi, chaque fois que j'ai fait le bien, j'ai toujours
+été châtié par le sort!... Sur cinq personnes
+que j'attends ici, pour croiser le fer avec
+elles...</p>
+
+<p>&mdash;Cinq personnes?... répétèrent les deux
+jeunes gens.</p>
+
+<p>Montalt poursuivit sans s'arrêter à l'interruption:</p>
+
+<p>&mdash;Une seule ne me doit ni amitié ni reconnaissance...
+Des quatre autres, il y en a deux,
+vous, Étienne Moreau, et vous, Roger de Launoy,
+que j'ai traités comme mes fils... Le troisième
+est un pauvre jeune homme à qui j'ai sauvé la
+vie... Le quatrième...</p>
+
+<p>Il passa le revers de sa main sur son front et
+n'acheva point.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_159">159</span>
+&mdash;Aux trois premiers, reprit-il d'une voix
+grave, qui me devraient reconnaissance et
+amour, je vais infliger une punition pareille...
+Il y aura trois poitrines marquées par la pointe
+de mon fer, et ce seront trois signes de pitié...
+trois stigmates de mépris!...</p>
+
+<p>&mdash;En garde donc, alors!... s'écria Roger qui
+ne se possédait plus.</p>
+
+<p>Montalt ne bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui ne me doit rien, poursuivit-il,
+sera le mieux traité; il trouvera une arme sérieuse
+au-devant de la sienne... Et il tombera
+dans un combat digne d'un homme!... Quant
+au dernier, que Dieu le protége! car la vengeance,
+ici, sera terrible...</p>
+
+<p>Sa voix était devenue basse et sombre.</p>
+
+<p>Il secoua sa longue chevelure noire, qui tombait
+en anneaux mobiles sur le collet de sa chemise,
+et tendit enfin l'épée.</p>
+
+<p>Roger croisa le fer en poussant une sorte de
+cri joyeux.</p>
+
+<p>Étienne était toujours immobile, comme si la
+foudre l'eût touché.</p>
+
+<p>Il ne craignait point pour la vie de Roger.</p>
+
+<p>Ce duel était pour lui une incroyable comédie,
+sous laquelle se cachait un mystère dont
+l'explication échappait à son intelligence.</p>
+
+<p>L'image de Diane était devant sa vue. Parfois,
+<span class="pagenum" id="Page_160">160</span>
+tant était grande encore l'irrésistible sympathie
+qui l'avait poussé jadis vers Montalt, au
+delà de ce prologue funeste il voyait un dénoûment
+heureux.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de cet homme n'était-il pas un
+abîme où se confondaient vertus et vices, doutes
+et croyances?...</p>
+
+<p>Il ne savait...</p>
+
+<p>Au moment où les deux épées glissaient pour
+la première fois l'une contre l'autre, un bruit
+de voiture se fit sur le sable de l'allée voisine.</p>
+
+<p>Roger précipita son attaque furieuse comme
+s'il eût craint qu'on ne lui enlevât sa proie.</p>
+
+<p>Car il n'avait aucune des idées qui remplissaient
+le c&oelig;ur du jeune peintre. Il avait vu, il
+croyait. La jalousie était désormais sa seule passion
+et sa seule pensée.</p>
+
+<p>Avec Roger comme avec Étienne, le nabab
+en prenait fort à son aise. Vous eussiez dit un
+maître d'armes qui trompe, en se jouant, les
+coups pressés d'un élève maladroit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire?... s'écria le jeune Pontalès
+qui parut en ce moment sur la lisière du
+taillis avec deux témoins.</p>
+
+<p>Au même instant, Vincent, qui venait aussi
+de quitter son fiacre, se montra d'un autre côté.</p>
+
+<p>Étienne, Roger, Vincent et Pontalès se reconnurent
+avec une égale surprise.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_161">161</span>
+Mais ce n'était pas l'heure d'échanger des
+explications.</p>
+
+<p>Le nabab s'était fendu. Une petite tache
+rouge, toute pareille à celle que gardait la chemise
+d'Étienne, marqua la poitrine de Roger.</p>
+
+<p>Le nabab releva encore son épée, dont la
+pointe humide fut essuyée soigneusement par
+le grand foulard des Indes de Nehemiah Jones.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien! s'écria Roger; en garde!</p>
+
+<p>Le nabab tira sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, répliqua-t-il, je n'ai
+qu'un quart d'heure à donner à chacun de vous...
+et la demi-heure est passée.</p>
+
+<p>Les nouveaux arrivants faisaient cercle autour
+des adversaires.</p>
+
+<p>&mdash;En garde! répéta Roger qui fondit impétueusement
+sur le nabab.</p>
+
+<p>On vit l'épée de Montalt décrire un demi-cercle
+rapide, et Roger, désarmé pour la seconde
+fois, comme un enfant, laissa tomber ses bras le
+long de son corps.</p>
+
+<p>&mdash;A votre tour, M. de Pontalès!... dit froidement
+le nabab.</p>
+
+<p>Pontalès échangea un regard avec ses deux
+témoins.</p>
+
+<p>&mdash;Un duel semblable me paraît contre toutes
+les règles..., murmura-t-il, et je ne sais si je
+dois...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span>
+Pendant qu'il parlait, Vincent avait ramassé
+l'épée.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne connais pas les règles..., prononça-t-il
+rudement; cet homme m'a donné
+rendez-vous... voici des armes... cela suffit.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! s'écria Montalt en
+riant, celui-là est un vrai gentilhomme breton...
+crinière de lion et c&oelig;ur de loup!</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là sait tenir une épée!... répondit
+Vincent; si vous n'avez pas le poignet libre et
+la tête froide, ne vous battez pas contre lui.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, le nabab reprit, pour la
+troisième fois, sa garde élégante et fière; mais
+il fut obligé tout de suite de serrer son jeu et de
+se tenir ferme à la parade, car Vincent était un
+adversaire redoutable.</p>
+
+<p>Le combat dura plusieurs minutes, au bout
+desquelles la fatale tache de sang se montra sur
+la poitrine du jeune homme, juste à la même
+place que les deux autres.</p>
+
+<p>Le foulard des Indes joua son rôle, et Vincent,
+la tête basse, se retira auprès d'Étienne et
+de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;A votre tour, M. de Pontalès! répéta le
+nabab.</p>
+
+<p>Pontalès s'avança, suivi de ses deux témoins.</p>
+
+<p>Tandis qu'il ôtait son habit sans faire de
+<span class="pagenum" id="Page_163">163</span>
+nouvelles objections, Montalt le considérait, et
+son visage prenait une expression de <ins id="cor_6" title="original: tristeese">tristesse</ins>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes jeune, dit-il enfin, et peut-être
+êtes-vous un homme de c&oelig;ur... Il est temps
+encore de vous retirer, M. de Pontalès... Mais
+si vous vous mettez là, devant moi, je vous préviens
+que mon épée ne s'arrêtera point en touchant
+votre poitrine... J'avais peut-être mes
+raisons pour épargner ces trois enfants... et
+peut-être en ai-je au contraire pour ne point
+vous épargner, vous!</p>
+
+<p>Il n'y avait plus ni raillerie ni fanfaronnade
+dans ses paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes habile, monsieur..., répondit
+Pontalès; on fera ce qu'on pourra.</p>
+
+<p>Dès les premières passes, il prouva que lui-même
+était singulièrement expert en fait d'escrime.
+Mais, au-devant de la poitrine nue de
+Montalt, il y avait comme un mur d'acier...</p>
+
+<p>Ce n'était plus le même homme. Toute nonchalance
+avait disparu de sa pose. Ses yeux
+avaient un rayonnement sombre, et des rides
+se creusaient entre ses sourcils froncés.</p>
+
+<p>Il rompit tout à coup, en un certain moment,
+et appuya la pointe de son épée contre le
+sol.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez!... murmura-t-il de manière à
+n'être entendu que de Pontalès, ma tête
+<span class="pagenum" id="Page_164">164</span>
+s'échauffe... Je vous l'ai dit hier: vous avez le
+visage de votre père... et je vais oublier que
+vous ne m'avez jamais fait de mal!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Pontalès emporté lui-même
+par la chaleur du combat, vous ne riez plus,
+milord... Si vous êtes las, on vous donnera
+trêve...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aurez voulu!... dit Montalt dont les
+yeux lancèrent un éclair. Je ne vois plus en
+vous que le fils de votre père, monsieur... et je
+me venge!</p>
+
+<p>Les deux épées grincèrent en se touchant de
+nouveau; Pontalès tomba percé à la même place
+que les trois autres.</p>
+
+<p>Mais, cette fois, le foulard des Indes essuya
+quatre pouces de fer sanglant.</p>
+
+<p>Le nabab croisa ses bras sur sa poitrine, et sa
+tête se pencha.</p>
+
+<p>Les témoins de Pontalès l'emportaient, à bras,
+vers sa voiture.</p>
+
+<p>Étienne, Roger et Vincent s'éloignaient déjà
+de la place du quadruple duel, lorsqu'un bruit
+de pas se fit dans le fourré.</p>
+
+<p>On n'avait point entendu de voiture rouler
+sur le sable de l'allée.</p>
+
+<p>Les trois jeunes gens poussèrent ensemble un
+cri de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père!... dit Vincent.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_165">165</span>
+&mdash;M. Jean!... ajoutèrent Étienne et Roger.</p>
+
+<p>Montalt tressaillit légèrement, mais ses traits
+ne trahirent aucune émotion.</p>
+
+<p>Seulement sa paupière se releva comme malgré
+lui, et son regard glissa sur les trois jeunes
+gens, parce qu'il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Son fils!... et ceux-ci le connaissent? Qui
+sont donc Cyprienne et Diane?...</p>
+
+<p>Le vieux Jean de Penhoël venait d'entrer dans
+la clairière. Il arrivait juste à l'heure, bien qu'il
+fût venu à pied depuis la rue Sainte-Marguerite,
+où il avait passé la nuit, tout seul, dans le
+pauvre grenier, abandonné par Madame et par
+René.</p>
+
+<p>Sa tête nue ruisselait de sueur. Il portait,
+comme toujours, ses sabots emplis de paille et
+sa veste de futaine grise, sur laquelle brillait, ce
+matin, sa croix de Saint-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis en retard, dit-il en se hâtant
+vers le centre de la clairière, excusez-moi... je
+viens de loin, et je n'ai plus mes jambes de
+quinze ans.</p>
+
+<p>En arrivant sur le lieu du combat, il reconnut
+à la fois les trois jeunes gens que ses yeux,
+affaiblis par l'âge, n'avaient point distingués
+d'abord.</p>
+
+<p>Ceux-ci parlaient tout bas et semblaient se
+consulter.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_166">166</span>
+L'oncle Jean s'avança vers eux et leur tendit
+la main tour à tour.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Vincent, mon fils..., dit-il; tu
+m'apprendras tantôt pourquoi tu as laissé le service
+du roi où je t'avais mis... En attendant, sois
+le bienvenu, et puisses-tu être plus heureux que
+nous!... Bonjour, Roger!... Bonjour, Étienne!...
+Je me disais tout le long du chemin: «Je ne
+trouverai pas dans ce Paris un seul ami pour
+m'assister...» Je me trompais, ma foi!... Milord
+Montalt, ajouta-t-il en se tournant vers le nabab,
+j'ai des témoins à revendre, comme vous voyez...
+Et vous n'aurez à me prêter qu'une épée.</p>
+
+<p>Il disait tout cela de sa voix douce et bonne,
+mais l'expression de ses traits n'avait plus cette
+humilité que nous lui avons vue. Il redressait la
+tête; ses grands yeux bleus brillaient, et son regard
+avait une belle fierté. Les trois jeunes gens
+regardaient avec respect et tristesse ce noble
+front de vieillard avec sa couronne de cheveux
+blancs comme la neige.</p>
+
+<p>Montalt aussi le regardait, mais c'était à la dérobée;
+il détournait les yeux et affectait de ne
+rien voir. Sa figure, où ne se montrait nulle
+fatigue, peignait un mépris dur et froid.</p>
+
+<p>Il ne parlait point, et semblait attendre.</p>
+
+<p>L'oncle Jean vint se placer en face de
+lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span>
+&mdash;Donnez une arme à monsieur, dit Montalt
+en s'adressant à son majordome.</p>
+
+<p>L'oncle Jean se baissait déjà pour ramasser
+l'épée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!... fit-il avec surprise; il y a sur la
+terre des gouttes de sang... Est-ce que je ne
+suis pas le premier?</p>
+
+<p>Les trois jeunes gens, qui étaient restés jusqu'alors
+indécis et sombres, s'ébranlèrent à la
+fois. Vincent se mit entre son père et le nabab.</p>
+
+<p>&mdash;Milord, dit-il à voix basse, ce combat est
+impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le cinquième, M. Jean..., murmurait
+pendant cela Étienne; moi d'abord...
+Roger ensuite... votre fils après... enfin M. Alain
+de Pontalès que ses témoins emportent mourant...
+Nous avons été tous vaincus, ici, à cette
+même place.</p>
+
+<p>Les yeux bleus de l'oncle Jean brillèrent davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc bien fort?... dit-il en faisant
+plier sa lame.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un démon..., répliqua Roger; contre
+lui l'adresse et le sang-froid ne servent à rien...
+On dirait qu'il possède un charme.</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! voilà qui est bon à savoir!...
+s'écria l'oncle Jean dont le visage s'animait;
+rangez-vous, mes enfants! nous avons bonne
+<span class="pagenum" id="Page_168">168</span>
+cause et bon bras... Dieu est juste... rangez-vous!</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens ne bougeaient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si votre querelle est semblable
+à la mienne, reprit le vieillard en les écartant
+d'autorité; dans un quart d'heure, nous
+pourrons causer de cela.</p>
+
+<p>Entre lui et son adversaire, il ne restait plus
+que Vincent, qui parlait bas au nabab avec
+vivacité.</p>
+
+<p>Montalt détournait la tête et ne répondait
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Range-toi, Vincent, reprit le vieux Penhoël;
+je ne te dis pas de te retirer, parce que tu
+es soldat et fils de soldat; mais pas de faiblesse,
+enfant!... Nous sommes ici pour l'honneur de
+Penhoël.</p>
+
+<p>Vincent hésitait encore; un geste impérieux
+du vieillard le fit reculer de quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! murmura-t-il pourtant, je vous
+en supplie...</p>
+
+<p>&mdash;Silence!... interrompit l'oncle en sabots;
+tu vois bien que milord nous attend!</p>
+
+<p>Montalt consultait en effet sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons perdu cinq minutes, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons les regagner!... s'écria l'oncle
+Jean qui jeta ses gros sabots et mit ses pieds nus
+sur le gazon.</p>
+
+<p>Il avait dépouillé sa veste de paysan et montrait
+<span class="pagenum" id="Page_169">169</span>
+maintenant le chanvre gris de sa chemise.</p>
+
+<p>Étienne, la pâleur sur le front, disait à
+Roger:</p>
+
+<p>&mdash;Te souviens-tu?... Milord a dit que sa
+vengeance la plus terrible tomberait sur le cinquième...
+et c'est Jean de Penhoël qui est le cinquième!</p>
+
+<p>Roger courba le front sans répondre.</p>
+
+<p>Tous deux avaient le même désir que Vincent:
+mettre obstacle à ce duel inégal; mais il y
+avait, à ce moment, sur le visage du vieux Penhoël
+une résolution si grave et si fière que leurs
+volontés dominées se taisaient.</p>
+
+<p>Le vieillard prit place à l'endroit même où ses
+quatre devanciers avaient combattu. Il examina
+soigneusement la garde de l'épée et l'angle de la
+monture.</p>
+
+<p>Puis il fit le salut des armes, suivant la rigueur
+des anciennes coutumes.</p>
+
+<p>Sa haute taille se développait robuste et hautaine.</p>
+
+<p>Quatre hommes forts et jeunes avaient passé
+par là, et pourtant on pouvait pressentir que,
+cette fois seulement, Montalt allait trouver à qui
+parler.</p>
+
+<p>Il rendit le salut et donna son épée.</p>
+
+<p>&mdash;A vous!... dit l'oncle Jean.</p>
+
+<p>&mdash;A vous!... répliqua Montalt.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_170">170</span>
+Le pied nu de l'oncle Jean frappa deux brusques
+appels, et son épée, man&oelig;uvrant avec une
+rapidité prestigieuse, chercha le défaut de cette
+impénétrable cuirasse qui était au-devant de la
+poitrine du nabab.</p>
+
+<p>Il n'était plus temps d'en prendre à son aise.
+Montalt avait maintenant l'&oelig;il au guet, le jarret
+tendu, la main leste. On voyait qu'il dépensait
+toute sa vigueur et toute son adresse pour parer
+les coups précipités que lui portait le vieillard.</p>
+
+<p>Il fut obligé de rompre par trois fois.</p>
+
+<p>Étienne, Vincent et Roger suivaient l'attaque
+d'un &oelig;il avide. Ils ne respiraient plus.</p>
+
+<p>Nehemiah Jones, roide comme un piquet et
+portant sur son grave visage la tranquillité la
+plus heureuse, représentait bien dignement le
+flegme britannique au milieu de toutes ces émotions.</p>
+
+<p>Le combat se poursuivait depuis cinq minutes,
+pour le moins, sans désemparer, et les minutes
+sont longues pour ceux qui voient deux hommes
+l'épée à la main! L'oncle Jean avait gagné du
+terrain, mais on voyait de larges gouttes de
+sueur rouler sur sa joue enflammée, et son
+souffle sortait maintenant pénible de sa poitrine.</p>
+
+<p>Le nabab, au contraire, gardait toujours la
+dureté froide et calme de sa physionomie; sa
+<span class="pagenum" id="Page_171">171</span>
+respiration était égale comme au premier instant.
+Il parait avec une précision mathématique,
+et ne ripostait point.</p>
+
+<p>L'oncle Jean, qui avait tenté en vain tous les
+coups d'armes, passa brusquement l'épée dans
+la main gauche, et se fendit sur un dégagé terrible.</p>
+
+<p>Montalt para sur place, jetant de côté la
+pointe de l'arme, qui était à une ligne de sa
+poitrine.</p>
+
+<p>Puis il se mit d'un bond hors de portée.</p>
+
+<p>&mdash;M. Jean de Penhoël, dit-il froidement, ceci
+est le côté du c&oelig;ur... reprenez haleine.</p>
+
+<p>Le vieillard s'arrêta; sa poitrine battait, révoltée.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais qu'il n'y avait qu'un homme au
+monde, murmura-t-il, pour soutenir un assaut
+comme celui-là!</p>
+
+<p>Derrière cette rudesse que Montalt retenait
+de force sur son visage, il y eut comme un vague
+sourire.</p>
+
+<p>Et, depuis le commencement du combat, ceux
+qui eussent pu l'observer de près auraient découvert,
+sous son masque de dureté impitoyable,
+une émotion cachée.</p>
+
+<p>Mais si cette émotion existait réellement, il
+la refoulait avec toute l'énergie de sa forte nature.
+Une pensée de vengeance était en lui,
+<span class="pagenum" id="Page_172">172</span>
+comme il l'avait dit; il s'y cramponnait obstinément.
+Cette vengeance inattendue devait être
+terrible...</p>
+
+<p>Les trois jeunes gens tournaient vers lui leurs
+regards suppliants. Il ne voulait point les voir.</p>
+
+<p>Jean de Penhoël avait piqué son épée en
+terre.</p>
+
+<p>Ses yeux étaient fixés sur le nabab, et une
+étrange hésitation semblait envahir son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si ma pauvre tête se perd...,
+murmura-t-il; Vincent, toi qui as de bons yeux,
+regarde donc... mais tu étais un tout petit enfant
+lorsqu'il nous quitta... Mon Dieu! mon
+Dieu! est-ce que je rêve?</p>
+
+<p>Sa voix tremblait. Il fit un pas en avant.</p>
+
+<p>Le nabab semblait ne point entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous regarder, monsieur...
+reprit le vieillard dont l'émotion allait croissant;
+vous me tourniez le dos hier quand je vous ai
+provoqué... et mes yeux sont trop faibles désormais
+pour distinguer comme il faut le visage
+d'un homme à la longueur de deux épées...</p>
+
+<p>Il était tout près de Montalt, qui baissait les
+yeux en fronçant le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... fit le vieillard d'une voix brisée, il
+y a vingt ans de cela, et je me trompe peut-être!...
+Regardez-moi, monsieur... Ne me reconnaissez-vous
+pas?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_173">173</span>
+&mdash;Non..., répondit Montalt.</p>
+
+<p>L'oncle Jean se couvrit le visage de ses
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Non? répéta-t-il; oh! c'est que je me
+trompe alors... car Louis de Penhoël n'aurait
+pas renié le vieil ami de son père!...</p>
+
+<p>La figure de Montalt resta impassible et froide,
+mais sa main serra convulsivement la garde de
+son épée.</p>
+
+<p>&mdash;Allons!... dit-il durement, vous devez
+être reposé...</p>
+
+<p>L'oncle Jean courba la tête, et regagna sa
+place.</p>
+
+<p>Les trois jeunes gens, qui n'avaient point entendu
+ces dernières paroles, ne comprenaient
+rien à cette scène.</p>
+
+<p>Ils avaient espéré un instant sans savoir pourquoi,
+et leur espérance s'en allait...</p>
+
+<p>Jean de Penhoël, avant de reprendre son
+épée, tira de sa poche son mouchoir de grosse
+toile pour essuyer ses yeux, qui étaient inondés
+de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande une minute encore...,
+monsieur, dit-il, car il faut voir clair pour se
+défendre contre vous... Les vieillards sont
+comme les enfants; ils pleurent... Oh!... Dieu
+aurait dû m'épargner cette espérance trompée!...
+c'était mon fils!... Je ne sais pas si
+<span class="pagenum" id="Page_174">174</span>
+j'aime mon pauvre Vincent autant que je l'aimais!...</p>
+
+<p>Les sourcils du nabab se froncèrent davantage.
+Un rouge vif remplaça, pour un instant,
+la pâleur de sa joue.</p>
+
+<p>&mdash;Allons!... répéta-t-il d'une voix changée.</p>
+
+<p>L'oncle Jean reprit son arme.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui aussi!... dit-il encore; il m'aimait...
+Oh! le noble enfant! le cher c&oelig;ur!... que Dieu
+le protége!</p>
+
+<p>Il se remit en garde.</p>
+
+<p>Mais nulle épée ne choqua la sienne.</p>
+
+<p>Les trois jeunes gens avaient poussé ensemble
+un cri de stupeur.</p>
+
+<p>Le combat le plus terrible qu'avait soutenu ce
+matin Berry Montalt était contre lui-même, et
+son c&oelig;ur l'avait vaincu...</p>
+
+<p>Il était là, devant le vieil oncle Jean, les bras
+tout grands ouverts, et deux grosses larmes
+roulaient sur ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieil ami!... balbutia-t-il, mon vieux
+père!...</p>
+
+<p>Jean de Penhoël se laissa tomber sur sa poitrine,
+et Montalt baisa ses cheveux blancs.</p>
+
+<h3 id="Page_175">XXV<br />
+<b>LA PETITE SERRURE.</b></h3>
+
+<p>Ce matin, le nabab avait quitté l'hôtel un peu
+avant le jour.</p>
+
+<p>Au moment où sa voiture partait, un homme
+qui était en observation devant la porte cochère
+fit le tour des jardins en courant, et gagna la
+ruelle située sur les derrières de l'hôtel.</p>
+
+<p>La nuit était encore assez noire.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous là? murmura-t-il.</p>
+
+<p>Deux hommes sortirent d'un enfoncement de
+la muraille.</p>
+
+<p>C'étaient MM. le chevalier de las Matas et le
+comte de Manteïra, en costume d'aventures.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... demandèrent-ils.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_176">176</span>
+&mdash;Disparu!... répliqua le noble baron Bibander;
+je viens de le voir partir avec le grand
+sec de majordome et les deux nègres.</p>
+
+<p>Les deux bougies que Nawn avait allumées à
+la dernière fenêtre de l'aile gauche n'avaient
+brillé qu'un seul instant.</p>
+
+<p>&mdash;Et le signal?... demanda Bibandier à son
+tour.</p>
+
+<p>&mdash;Tout va bien!... répondit Robert; et puisque
+milord a emmené ses deux chiens de garde,
+nous n'aurons guère à enfoncer que des portes
+ouvertes... Voyons, y sommes-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Présent!... répliqua Bibandier, sans peur
+et sans reproche...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Blaise, ça me va énormément
+cette petite partie fine!... Mais convenons un
+peu de nos faits... Si nous emportons le gros lot,
+allons-nous toujours à Penhoël?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours!... répliqua Robert; René a bu
+de l'eau-de-vie toute la journée, et m'aime comme
+la prunelle de ses yeux... Nous rachetons le manoir
+et tout ce qui s'ensuit... nous donnons un
+coup de bas au vieux Pontalès, et nous sommes
+les seigneurs suzerains de la contrée!...</p>
+
+<p>&mdash;Et cette fois, dit Blaise, M. Robert ne fera
+pas de mauvaise plaisanterie?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'aurons pas l'ombre d'une discussion,
+mon brave! Entre millionnaires, on emploie
+<span class="pagenum" id="Page_177">177</span>
+les formes. Qui est-ce qui saute le premier?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit Blaise, ça me rappelle mon bon
+temps, et je me sens tout gaillard... En avant,
+mes petits, et qui m'aime me suive!</p>
+
+<p>Entre la ruelle et la maison, il y avait la muraille
+du jardin, qui était fort basse en cet
+endroit.</p>
+
+<p>Blaise l'escalada le premier, et ce ne fut pas long,
+car il n'avait point perdu ses anciens mérites.</p>
+
+<p>L'Américain et Bibandier sautèrent bientôt à
+leur tour sur le sol gras des plates-bandes.</p>
+
+<p>Ce n'était pas le côté du grand jardin couvert.
+Il n'y avait là qu'un étroit banc de gazon
+et quelques arbres au feuillage desséché.</p>
+
+<p>Robert fit entendre un petit coup de sifflet,
+auquel on répondit de la fenêtre où brillaient
+naguère les deux bougies.</p>
+
+<p>Un cordon se déroula et vint tomber aux
+pieds de nos trois gentilshommes. Robert y
+attacha l'extrémité d'une échelle de soie, et le
+cordon remonta. L'instant d'après, ils faisaient
+tous les trois, par la fenêtre, leur rentrée à
+l'hôtel du nabab.</p>
+
+<p>&mdash;La petite dame est accouchée..., dit Nawn
+qui ne tremblait point trop fort.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... fit Robert; on ne pourra donc pas
+l'emmener?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien faible!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_178">178</span>
+&mdash;Américain, dit Bibandier, je demande à
+être le parrain de l'enfant; cela resserrera les
+liens d'estime et d'affection qui nous unissent.</p>
+
+<p>Ils étaient gais comme des pinsons, les trois
+excellents camarades!</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! reprit Robert en s'adressant à
+Nawn, tu as fait ta besogne, toi?</p>
+
+<p>Nawn secoua lentement sa tête cuivrée.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais dans un petit flacon, répondit-elle,
+un mélange des quatre meilleurs poisons de
+mon pays...</p>
+
+<p>&mdash;Où il y a tant d'excellents poisons! interrompit
+Bibandier.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cela, reprit Nawn, j'aurais envoyé
+dans l'autre monde une douzaine de gentlemen
+bien portants comme vous l'êtes... Les pauvres
+enfants ont bu la moitié de ma fiole, à elles
+toutes seules!</p>
+
+<p>Bibandier essaya encore de rire pour se faire
+un mérite d'esprit fort auprès de ses collègues;
+mais il ne pouvait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?... dirent en même temps Robert
+et Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Ça dure cinq minutes..., répliqua Nawn,
+quelquefois un quart d'heure... Après cela, tout
+est fini.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es bien sûre?...</p>
+
+<p>&mdash;A l'heure où je vous parle, elles sont
+<span class="pagenum" id="Page_179">179</span>
+mortes..., repartit Nawn qui baissa ses yeux
+noirs et brûlants.</p>
+
+<p>Une fois déjà Robert avait entendu ces mots:
+«Elles sont mortes.» On l'avait trompé. Il doutait.</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu nous les montrer? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi..., répliqua Nawn sans hésiter.</p>
+
+<p>Robert fit un pas en avant. L'Endormeur et
+Bibandier restèrent immobiles.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous mener jusqu'à leur chambre...,
+dit Nawn, mais vous entrerez tout seul...
+car je ne voudrais pas revoir leur visage!</p>
+
+<p>Le jour se faisait bien lentement, et les
+ténèbres étaient encore épaisses. On entendit
+au fond du corridor où était située la chambre
+des deux jeunes filles une voix faible qui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Diane!... Cyprienne!...</p>
+
+<p>Un frisson parcourut le corps de Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez!... dit Nawn; elles ne répondront
+pas!</p>
+
+<p>Nos trois compagnons prêtèrent attentivement
+l'oreille, et nul son ne répondit en effet à
+la voix de Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne répondront pas!... répéta Nawn;
+la jeune dame qui les appelle ne peut pas les
+apercevoir dans l'ombre... mais moi, je sais bien
+qu'elles sont couchées sur le tapis... toutes deux
+côte à côte... les yeux mornes... les lèvres
+<span class="pagenum" id="Page_180">180</span>
+livides... Oh! ajouta-t-elle en baissant la voix
+tout à coup, elles s'aimaient bien!... elles
+étaient belles comme les anges... Je ne sais pas
+si je recommencerais!...</p>
+
+<p>&mdash;Diane!... Cyprienne!... dit encore la voix
+de Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne répondront pas!... murmura
+Nawn.</p>
+
+<p>Blaise et Robert, bien qu'ils fussent des
+coquins sans c&oelig;ur, se sentaient du froid dans
+les veines. Quant à Bibandier, une sueur glacée
+mouillait ses tempes.</p>
+
+<p>Il avait vu déjà une fois les deux jeunes filles,
+côte à côte, couchées sur le bord de leur tombe.</p>
+
+<p>La parole de Nawn évoquait pour lui deux
+pâles fantômes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui!... balbutia-t-il sans savoir qu'il
+parlait, elles étaient belles!... et ceux qui les
+ont tuées n'auront plus jamais de sommeil tranquille!...</p>
+
+<p>&mdash;Diane!... Cyprienne!... prononça pour la
+troisième fois la voix toujours plus faible de
+l'Ange.</p>
+
+<p>Et point de réponse encore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... dit Nawn à Robert qui restait
+immobile, le corridor est court et la porte est
+ouverte... ne voulez-vous plus aller voir les
+mortes?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_181">181</span>
+Robert se retourna brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras payée!... dit-il. Conduis-nous à
+la chambre de Montalt.</p>
+
+<p>Nawn obéit.</p>
+
+<p>L'appartement du nabab était situé, comme
+nous l'avons dit, à l'autre extrémité de l'hôtel.</p>
+
+<p>Nos trois gentilshommes et leur guide traversèrent
+avec précaution les longues galeries.
+La porte extérieure de la chambre à coucher
+était fermée. Blaise, qui portait sous son manteau
+une pince et divers instruments de serrurerie,
+fut chargé d'ouvrir. Cela prit du temps,
+soit que la serrure eût des combinaisons difficiles,
+soit que Blaise eût oublié son <ins id="cor_7" title="original: adrese">adresse</ins> d'autrefois.</p>
+
+<p>Quand on put entrer enfin, il faisait jour dans
+le corridor.</p>
+
+<p>Mais nos trois compagnons retrouvèrent les
+ténèbres à l'intérieur de la chambre, dont les
+contrevents étaient soigneusement fermés.</p>
+
+<p>Comme Robert regardait derrière lui avec
+inquiétude, Nawn lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne viendra vous surprendre...
+Les valets dans cette maison suivent l'exemple
+du maître... on veille la nuit, on dort le jour...
+Les plus vigilants ne se lèvent guère qu'à dix
+heures.</p>
+
+<p>Elle tendit la main.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_182">182</span>
+&mdash;J'ai fait ce que j'avais promis..., ajouta-t-elle;
+payez-moi, car il faut que je quitte cet
+hôtel.</p>
+
+<p>Robert lui donna une bourse pleine d'or.
+Nawn s'éloigna lentement et la tête baissée.</p>
+
+<p>Nos trois gentilshommes étaient seuls, et maîtres
+du terrain.</p>
+
+<p>La porte fut fermée; on alluma une lampe.</p>
+
+<p>Robert fouilla d'abord les tiroirs du secrétaire
+pour trouver la clef du petit meuble où la
+boîte de diamants devait être serrée.</p>
+
+<p>Au lieu de la clef absente, il rencontra çà et
+là quelques billets de banque dont il fit son
+profit.</p>
+
+<p>Sur la tablette du secrétaire, une lettre commencée
+attira son attention.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! dit-il en parcourant les premières
+lignes, je puis bien lire sans être indiscret,
+car cette lettre est à mon adresse... Savez-vous
+bien, messieurs, que ce pauvre lord
+menaçait de devenir maniaque?... Trois lettres
+hier, deux cette nuit! cela commençait sur le
+pied de trente-cinq à quarante messages par
+semaine!... Et le tout pour me prier à genoux
+de lui vendre un chiffon de papier griffonné par
+une femme!...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! interrompit Blaise; tu ne trouves
+pas la clef?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_183">183</span>
+L'Américain frappa gaiement sur la poche
+de sa redingote.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, ceci est un détail; mais je suis
+flatté d'avoir là, dans mon portefeuille, un crédit
+de cent cinquante mille francs... peut-être
+davantage... car chaque lettre nouvelle de milord
+m'offre deux mille louis de plus!</p>
+
+<p>Il s'arrêta, et son regard exprima une subite
+inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;La chose est si étrange, poursuivit-il en
+baissant la voix, que j'aurais presque peur, si
+notre homme n'avait affaire ce matin à forte
+partie!...</p>
+
+<p>&mdash;Peur de quoi?... demanda Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a juste cinq à parier contre un,
+poursuivit Robert au lieu de répondre, que
+milord ne nous gênera plus désormais!... A la
+besogne, l'Endormeur, mon ami!... A défaut de
+clefs, essayons un peu de tes ustensiles!...</p>
+
+<p>Bibandier n'avait point pris part à ce court
+entretien, mais si sa langue chômait, ses mains
+ne restaient pas oisives. Le noble baron furetait
+de meuble en meuble, et faisait main basse sur
+tout ce qu'il trouvait à sa convenance.</p>
+
+<p>Si les fauteuils n'eussent point été trop gros,
+il les eût fourrés dans les vastes poches de sa
+redingote.</p>
+
+<p>Le petit meuble indiqué par Lola était à
+<span class="pagenum" id="Page_184">184</span>
+demi caché derrière les rideaux de brocart,
+dont les draperies, larges et lourdes, tombaient
+autour du lit de Montalt.</p>
+
+<p>C'était une espèce de coffre, supporté par
+quatre pieds contournés, et couvert, du haut en
+bas, d'incrustations artistement variées; au milieu
+de ce renflement, en forme de ventre, qui
+distingue les bahuts du temps de Louis XV, on
+voyait une petite serrure mignonne, délicate,
+microscopique, qui semblait bien facile à forcer.</p>
+
+<p>A défaut d'adresse, d'ailleurs, on pourrait
+employer la force, car ces meubles si coquets
+sont fragiles, et le moindre coup, vigoureusement
+appliqué, peut disjoindre leurs planchettes
+légères.</p>
+
+<p>Nos trois gentilshommes bénissaient <i>in petto</i>
+le caprice du nabab, qui avait choisi, pour renfermer
+son trésor, cette gentille armoire, au
+lieu d'une laide caisse de fer.</p>
+
+<p>L'Endormeur se mit à genoux sur le tapis, et
+commença son office de serrurier.</p>
+
+<p>Autrefois, à l'époque où il avait mérité son
+surnom, on n'aurait point pu compter les serrures
+habilement crochetées par lui; il ne possédait
+peut-être pas aussi parfaitement que
+l'Américain, son frère d'armes, le côté intellectuel
+de l'art du voleur; mais sa main était preste,
+<span class="pagenum" id="Page_185">185</span>
+et on pouvait citer de lui des exploits vraiment
+notables.</p>
+
+<p>Fallait-il que cette vieille gloire vînt se briser
+contre un jouet d'enfant?</p>
+
+<p>Le malheureux Blaise travaillait comme un
+nègre, suait à grosses gouttes, et faussait l'un
+après l'autre tous ses instruments. On eût dit
+que la petite serrure était fée.</p>
+
+<p>Le temps passait. Robert et Bibandier suivaient
+la vaine besogne de leur compagnon
+avec une impatience croissante.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi cela!... s'écria enfin l'Américain
+en repoussant Blaise qui s'essuya le front
+sans mot dire; tu n'es plus bon à rien.</p>
+
+<p>Il saisit l'une des tiges d'acier recourbées, et
+sonda la serrure à son tour.</p>
+
+<p>Même résultat! La tige d'acier se tordit, et la
+serrure demeura inattaquable.</p>
+
+<p>Robert se releva; Bibandier voulut essayer
+à son tour, et ce fut avec aussi peu de succès.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable est dans cette serrure!... grommela-t-il.</p>
+
+<p>Nos trois gentilshommes étaient debout, la
+tête basse et regardant d'un &oelig;il piteux ce
+charmant petit meuble qui semblait si facile à
+ouvrir...</p>
+
+<p>Ils ne s'étaient pas découragés trop vite, et
+<span class="pagenum" id="Page_186">186</span>
+un temps considérable s'était écoulé déjà depuis
+leur entrée à l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est infernal!... murmura l'Américain.
+Échouer au port! Je parierais ma tête que les
+diamants sont dans ce coffre!...</p>
+
+<p>&mdash;Ça me paraît clair!... appuya tristement
+Bibandier. Une si bonne petite serrure doit servir
+à quelque chose!...</p>
+
+<p>Blaise tourna la tête par hasard, et ses yeux
+tombèrent sur l'une des fenêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, dit-il d'un ton de frayeur.</p>
+
+<p>Les regards de Blaise et de Robert suivirent
+sa main étendue.</p>
+
+<p>Malgré la lumière de la lampe, on apercevait
+aux fentes des contrevents fermés deux ou
+trois de ces points étincelants qui annoncent le
+grand soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut en finir!... dit Robert.</p>
+
+<p>Il se recula jusqu'à l'autre bout de la chambre
+et, prenant son élan, il vint donner de toute sa
+force contre le petit meuble. Le choc de son
+talon produisit un son sec et faible. Ce fut tout.</p>
+
+<p>Le ventre du bahut n'avait même pas fléchi.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du fer sous le bois!... murmura-t-il
+en laissant retomber ses deux mains.</p>
+
+<p>Nos trois gentilshommes, au comble de l'embarras,
+se regardèrent en silence pendant une
+bonne minute.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_187">187</span>
+&mdash;Messieurs, dit enfin Robert, il faut jouer
+le tout pour le tout!... Les gens de la maison
+vont s'éveiller, s'ils ne le sont pas déjà... En
+cavant au mieux, nous n'avons plus que quelques
+instants... Ne les perdons pas en efforts
+inutiles!... Je me souviens d'avoir vu une hache
+dans la chambre où Nawn nous a introduits
+d'abord... A l'aide de cette hache, nous aurons
+bien raison de la doublure de fer!</p>
+
+<p>&mdash;Je vais la chercher!... s'écria Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Allons tous les deux!... ajouta Bibandier.</p>
+
+<p>Ils se faisaient ce raisonnement que la fuite
+serait plus aisée, en cas de danger, s'ils étaient
+une fois hors de cette chambre.</p>
+
+<p>Ils sortirent ensemble.</p>
+
+<p>Nawn ne les avait point trompés. Malgré
+l'heure avancée, aucun bruit ne se faisait encore
+dans l'hôtel.</p>
+
+<p>Resté seul, Robert prit la lampe et l'approcha
+de la serrure pour l'examiner mieux. Il y avait
+autour des ornements d'or guilloché, figurant
+une arabesque extrêmement légère.</p>
+
+<p>Au milieu des lignes enchevêtrées du dessin,
+Robert distingua un petit bouton d'argent.</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur battit comme s'il avait eu déjà en
+sa possession la fameuse boîte aux diamants. Et
+tout de suite, il eut l'excellente idée de s'adjuger
+le trésor à lui tout seul.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_188">188</span>
+La moins tordue des tiges d'acier fut introduite
+de nouveau dans la serrure, et Robert la
+fit jouer en même temps qu'il pressait le bouton.</p>
+
+<p>Le couvercle du petit meuble s'ouvrit et bascula
+de lui-même.</p>
+
+<p>Robert poussa un cri de joie folle à la vue
+des diamants qui renvoyèrent, en gerbes étincelantes,
+la lumière de la lampe.</p>
+
+<p>Il saisit la boîte et s'élança vers la porte.</p>
+
+<p>Mais, au lieu de franchir le seuil, il s'arrêta
+comme frappé de la foudre, et la boîte s'échappa
+de sa main tremblante...</p>
+
+<p>Il y avait devant lui deux fantômes: Diane et
+Cyprienne de Penhoël, qui tenaient à la main
+les pistolets du nabab, et qui, droites et fermes
+au-devant du seuil, dirigeaient les deux canons
+contre la poitrine de Robert.</p>
+
+<p>Celui-ci toucha son front, qui se mouillait
+d'une sueur froide.</p>
+
+<p>&mdash;Encore!... encore!... murmura-t-il d'une
+voix étouffée.</p>
+
+<p>La signification de ce mot dut échapper aux
+deux jeunes filles, qui ne se doutaient même pas
+du danger récent qu'elles avaient couru par le
+fait de Nawn.</p>
+
+<p>Pendant que cette dernière, en effet, après
+avoir versé le poison dans la bouilloire, s'éloignait
+précipitamment pour jeter au dehors le flacon
+<span class="pagenum" id="Page_189">189</span>
+accusateur, Séid était entré sans bruit dans la
+chambre de Blanche. Il avait renversé dans les
+cendres la liqueur empoisonnée, et rempli de
+nouveau la bouilloire avec de l'eau pure.</p>
+
+<p>De sorte que Nawn, au lieu de son poison
+malais, avait servi d'excellent thé aux deux
+jeunes filles.</p>
+
+<p>Celles-ci veillaient dans leur chambre, attendant
+le retour du nabab. Blanche dormait auprès
+de son enfant. Diane et Cyprienne sortaient,
+de temps à autre, dans le corridor, pour prêter
+l'oreille.</p>
+
+<p>Au moindre bruit, annonçant le retour espéré
+de Montalt, elles voulaient s'élancer au-devant
+de lui, le supplier de vivre et vaincre sa résolution
+fatale à force de caresses.</p>
+
+<p>Un bruit se fit, c'était le coup de pied de
+Robert, essayant de forcer le petit meuble.</p>
+
+<p>Cyprienne et Diane traversèrent aussitôt le
+corridor. En un clin d'&oelig;il elles furent à la porte
+de Montalt.</p>
+
+<p>Cette entrée dont nous parlons, et qui communiquait
+avec l'appartement donné à Blanche,
+était située à la tête du lit. Au moment où les
+deux jeunes filles y arrivaient, l'Endormeur et
+Bibandier sortaient par l'autre porte pour aller
+chercher la hache.</p>
+
+<p>Robert ne pouvait voir entrer les deux s&oelig;urs,
+<span class="pagenum" id="Page_190">190</span>
+qui étaient masquées pour lui par le brocart
+épais des rideaux.</p>
+
+<p>Quand elles s'avancèrent dans la chambre et
+qu'il eût pu les apercevoir, la découverte du
+secret l'absorbait déjà.</p>
+
+<p>Il était tout entier à sa besogne.</p>
+
+<p>Diane et Cyprienne demeurèrent d'abord
+étonnées à la vue d'un étranger. Il n'y avait
+point à s'y méprendre, cet homme était un
+voleur.</p>
+
+<p>Grâce au bruit que faisait Robert en travaillant
+la serrure, elles purent, sans éveiller son
+attention, décrocher deux grands pistolets anglais,
+pendus aux deux côtés du secrétaire, et
+gagner la porte principale.</p>
+
+<p>Elles ne reconnurent Robert qu'au moment
+où celui-ci se retournait pour sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes notre prisonnier, M. de Blois!
+dit Diane; n'essayez pas de fuir... ne faites pas
+un mouvement, ou vous êtes mort!</p>
+
+<p>L'Américain regarda tour à tour les deux
+pistolets dont les gueules lui semblèrent énormes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous attendiez pas à nous retrouver
+ici!... reprit Diane, et pourtant vous avez
+habité la Bretagne assez longtemps pour connaître
+nos vieilles légendes... les belles-de-nuit
+voyagent sur l'aile du vent... Hier, nous tourmentions
+madame la marquise d'Urgel à Paris...
+<span class="pagenum" id="Page_191">191</span>
+cette nuit, nous avons dormi à notre place, derrière
+l'église de Glénac... et ce matin, M. de
+Blois, nous avons enfourché le dernier rayon
+de lune pour venir vous mettre le pistolet sous
+la gorge...</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur!... ma s&oelig;ur! dit Cyprienne d'un
+ton plus sarcastique encore, c'est mal de railler
+un vaincu!... Je suis sûre que si nous laissions
+passer le pauvre M. de Blois en ce moment, il
+nous donnerait sa parole d'honneur de se convertir
+et de faire pénitence... Mais les morts ont
+de la rancune, M. de Blois... et nous allons vous
+garder là jusqu'au retour de milord.</p>
+
+<p>L'Américain avait très-sérieusement peur.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi!... dit-il au hasard; je sais
+bien que vous pouvez me perdre, mais je sais
+aussi que vous avez le c&oelig;ur généreux, mesdemoiselles...
+Ayez pitié de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Pitié!... répliqua Diane; l'eau est bien
+profonde au tournant de <i>la Femme-Blanche</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;Et les pierres étaient bien lourdes!...
+ajouta Cyprienne.</p>
+
+<p>L'&oelig;il de Robert s'éclaira subitement pendant
+qu'elles parlaient ainsi, et un rayon s'alluma
+sous sa paupière, rapidement baissée.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi..., murmura-t-il en redoublant d'humilité,
+vous n'aurez point compassion?...</p>
+
+<p>Son regard, qui se releva, prenait, en ce
+<span class="pagenum" id="Page_192">192</span>
+moment, une expression si étrange, que Cyprienne
+et Diane se retournèrent avec vivacité pour
+découvrir la cause de ce changement...</p>
+
+<p>Robert éclata de rire.</p>
+
+<p>Diane était prisonnière entre les bras de
+Bibandier; Cyprienne entre ceux de Blaise.</p>
+
+<p>Les deux pauvres enfants courbèrent la tête
+sans essayer même de se défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tudieu! mesdemoiselles, dit l'Américain,
+il faut jouer serré, quand vous êtes de la partie!...
+Pour aujourd'hui nous allons vous traiter
+seulement comme vous avez traité Lola, car nous
+ne sommes pas encore à la porte de ce maudit
+hôtel...</p>
+
+<p>L'Américain n'avait pas achevé sa phrase
+que sa figure changea une troisième fois.</p>
+
+<p>L'apparition des jeunes filles et celle de nos deux
+gentilshommes s'étaient succédé rapidement.</p>
+
+<p>Une troisième péripétie arriva plus vite encore.</p>
+
+<p>Au moment où Robert nouait son mouchoir,
+roulé en bandeau, sur la bouche de Diane, la
+porte que Bibandier et Blaise avaient laissée
+entr'ouverte s'ouvrit tout à fait et donna passage
+au grand jour du dehors.</p>
+
+<p>La haute taille de Berry Montalt, qui tenait à
+la main ses deux épées de combat, se dessina en
+silhouette sur le seuil.</p>
+
+<h3 id="Page_193">XXVI<br />
+<b>BONHEUR.</b></h3>
+
+<p>Cette émotion soudaine et irrésistible qui
+avait saisi, au bois de Boulogne, Berry Montalt,
+ou, pour parler mieux, l'aîné de Penhoël, et qui
+avait arraché l'épée à ses mains tremblantes, ne
+dura qu'un instant.</p>
+
+<p>Il avait été vaincu par un de ces fougueux
+mouvements du c&oelig;ur, dont nulle volonté humaine
+ne peut arrêter l'élan. Tous ses projets
+de colère et de vengeance s'étaient évanouis à
+la fois. Durant une minute, Louis eut des larmes
+<span class="pagenum" id="Page_194">194</span>
+dans les yeux, et son c&oelig;ur battit contre la poitrine
+du vieil oncle Jean.</p>
+
+<p>Étienne et Roger regardaient, partagés entre
+la surprise et l'émotion contagieuse.</p>
+
+<p>Vincent restait sombre, à l'écart.</p>
+
+<p>Nehemiah Jones remettait au fourreau, avec
+méthode, les armes, soigneusement essuyées.</p>
+
+<p>La seconde minute commençait à peine, que
+Louis se révoltait déjà contre ce qu'il appelait sa
+faiblesse. Ses larmes se séchèrent brusquement;
+il se dégagea de l'étreinte du vieillard, et son
+visage reprit cette froideur glacée qu'il avait
+gardée si longtemps.</p>
+
+<p>L'aîné de Penhoël était redevenu le nabab
+Berry Montalt.</p>
+
+<p>&mdash;Louis!... murmura l'oncle Jean qui ne
+s'apercevait pas encore de ce changement, mon
+fils chéri!... comment as-tu pu rester tant d'années
+loin de nous?</p>
+
+<p>&mdash;Comme il n'y avait plus de place pour
+moi dans la maison de mon père..., répliqua
+Montalt avec amertume, j'ai cherché fortune
+ailleurs.</p>
+
+<p>L'oncle Jean le regarda, et vit seulement alors
+ses sourcils froncés et le sarcasme dur qui relevait
+sa lèvre.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu dis cela!... murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;M. Jean!... interrompit Montalt, on s'est
+<span class="pagenum" id="Page_195">195</span>
+passé de moi pendant vingt ans, là-bas, en Bretagne...
+Moi, de mon côté, je vous jure que je
+n'ai guère songé à vous!</p>
+
+<p>Le vieux Breton courba la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Finissons!... reprit Montalt; vos filles sont
+chez moi... venez les reprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mes filles?... s'écria l'oncle Jean stupéfait;
+celles que j'appelais mes filles... elles sont
+mortes!...</p>
+
+<p>&mdash;Elles vivent! dirent ensemble Étienne et
+Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible? balbutia le vieillard. Diane!
+Cyprienne!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont deux enfants gracieuses et belles!...
+poursuivit Montalt au lieu de répondre; je souhaite
+qu'elles n'aient point l'âme ingrate de tous
+ceux qui portent le nom de Penhoël...</p>
+
+<p>L'oncle Jean n'écoutait plus. Il pleurait de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... si vous saviez!... si vous saviez,
+Louis!... voulut-il dire.</p>
+
+<p>Montalt l'interrompit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux rien savoir..., dit-il; la tendresse
+et la haine fatiguent également ceux qui
+sont devenus sages... Je n'aime plus et je ne
+hais pas... Messieurs, ajouta-t-il en se tournant
+vers Étienne et Roger, vous êtes intéressés à tout
+ceci... Je retourne à mon hôtel; suivez-moi, si
+vous voulez.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_196">196</span>
+Il n'y avait eu aucune explication d'échangée,
+et pourtant les deux jeunes gens ne soupçonnaient
+plus; Roger lui-même oubliait sa jalousie,
+et s'étonnait d'avoir douté.</p>
+
+<p>Ils firent un pas vers le nabab.</p>
+
+<p>Vincent restait seul en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi?... dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'Ange!... s'écria l'oncle Jean; tu as
+raison, mon fils... c'est pour Blanche de Penhoël
+que je suis venu ici!</p>
+
+<p>&mdash;Blanche de Penhoël?... répéta le nabab; je
+ne connais pas ce nom...</p>
+
+<p>A son tour Vincent se rapprocha.</p>
+
+<p>&mdash;En êtes-vous bien sûr?... dit-il le rouge
+au front et les dents serrées; quand on veut
+nier, il faut prendre mieux ses précautions,
+milord... J'affirme que vous avez fait enlever,
+dans la nuit d'hier, ma cousine Blanche de
+Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;M. Vincent, répliqua le nabab, je suis las
+et je n'ai plus fantaisie de me battre... Vous
+pouvez me regarder avec vos yeux hardis et
+pleins de haine, monsieur!... Courage!... vous
+me forcez de vous reconnaître pour mon neveu...
+Ah! ah! jeune homme, ajouta-t-il avec amertume,
+combien faut-il donc vous donner de fois
+la vie pour avoir droit à votre gratitude?... Courage!
+vous dis-je, mon neveu Vincent!... vous
+<span class="pagenum" id="Page_197">197</span>
+porterez comme il faut le nom de Penhoël!</p>
+
+<p>Il se dirigea vers son équipage, qui attendait
+toujours dans l'allée voisine.</p>
+
+<p>Étienne et Roger le suivaient.</p>
+
+<p>&mdash;Montez..., leur dit-il.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens obéirent.</p>
+
+<p>La portière se referma sur eux. L'oncle Jean,
+qui s'avançait timide et triste, monta dans le
+fiacre avec Vincent.</p>
+
+<p>Les deux voitures reprirent le chemin de
+Paris.</p>
+
+<p>Montalt et ses deux compagnons gardaient le
+silence.</p>
+
+<p>Étienne et Roger avaient peut-être envie d'implorer
+leur pardon, car leurs c&oelig;urs étaient
+pleins d'espoir et de joie; mais ils n'osaient pas,
+tant le visage de Montalt était sévère et sombre.</p>
+
+<p>Montalt rêvait, et sa rêverie avait une navrante
+amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre oncle Jean!... se disait-il; celui-là
+est toujours le digne c&oelig;ur d'autrefois!... Oh!
+ce n'est pas sur lui qu'il fallait me venger!...
+Mais mon frère... mais Marthe!... il n'a pas
+même osé prononcer leurs noms devant moi!...
+Fou que je suis!... Hier, j'aurais donné ma fortune
+pour cette lettre où j'espérais trouver un
+mot de compassion ou de regret... un mot d'amour
+<span class="pagenum" id="Page_198">198</span>
+peut-être! Fou!... misérable fou!... ne
+sais-je pas, depuis vingt ans, qu'il n'y a rien
+dans le c&oelig;ur d'une femme?</p>
+
+<p>&mdash;Milord..., dit en ce moment Étienne avec
+timidité, mon c&oelig;ur se refusait à vous haïr...
+Pendant ces belles années que j'ai passées à Penhoël,
+j'entendais votre nom dans toutes les
+bouches... Avant de vous connaître, j'avais appris
+à vous aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons là Penhoël, s'il vous plaît, monsieur...,
+repartit sèchement le nabab.</p>
+
+<p>Roger, qui allait parler, baissa la tête en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes irrité contre nous, reprit le
+jeune peintre; nous vous en avons donné le
+droit... mais, je vous en prie, milord, vous,
+l'oncle respecté de celles que nous aimons, oubliez
+votre colère!</p>
+
+<p>Le nabab laissa tomber sur lui un regard
+froid et distrait.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de colère, monsieur, répliqua-t-il;
+seulement ce que je vois ici m'ennuie et me
+répugne...</p>
+
+<p>Il bâilla et poursuivit comme en se parlant à
+lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Tristes gens! tristes choses!... Je crois que
+je vais retourner dans l'Inde...</p>
+
+<p>Étienne voulut insister, à défaut de son ami,
+<span class="pagenum" id="Page_199">199</span>
+qui gardait toujours un silence embarrassé. Le
+nabab fit un geste de fatigue et se renfonça dans
+un coin.</p>
+
+<p>On ne parla plus durant tout le reste de la
+route.</p>
+
+<p>L'équipage du nabab arriva le premier devant
+l'hôtel. Le fiacre qui ramenait Jean de Penhoël
+et Vincent était resté un peu en arrière.</p>
+
+<p>Les fenêtres de la chambre à coucher avaient,
+comme nous l'avons dit, leurs contrevents fermés.
+La pièce n'était éclairée que par la lumière
+d'une lampe. Au moment où Montalt ouvrait la
+porte, ses yeux, habitués au grand jour du dehors,
+eurent quelque peine à distinguer les
+objets. Il vit seulement une scène confuse: deux
+jeunes filles terrassées, et trois hommes que sa
+présence subite semblait frapper de stupeur.</p>
+
+<p>Cyprienne et Diane se relevèrent en poussant
+un cri de joie, et se jetèrent à son cou.</p>
+
+<p>L'un des trois hommes, profitant de ce mouvement,
+ramassa la boîte de sandal qui était toujours
+à terre, se glissa comme une anguille entre
+la porte et le nabab, et disparut au détour du
+corridor.</p>
+
+<p>Étienne et Roger ne savaient rien de ce qui se
+passait à l'intérieur de la chambre; ils ne songèrent
+pas même à l'arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Notre père!... disaient les jeunes filles;
+<span class="pagenum" id="Page_200">200</span>
+notre bon père!... c'est Dieu qui vous envoie...
+Oh! nous avons bien pleuré cette nuit; car nous
+avions peur de ne plus vous revoir!...</p>
+
+<p>Roger serra la main d'Étienne.</p>
+
+<p>&mdash;Elles le nomment leur père!... murmura-t-il;
+savent-elles ce que nous avons fait?... nous
+pardonneront-elles?...</p>
+
+<p>Les lèvres de Montalt avaient effleuré le front
+pâle encore des deux jeunes filles.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie tout cela? dit-il sans beaucoup
+s'émouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! père!... s'écria Diane, ces hommes,
+qui ont voulu nous tuer autrefois, sont venus
+pour dérober votre trésor!...</p>
+
+<p>Montalt regarda par-dessus leur tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'ils étaient trois tout à
+l'heure..., dit-il.</p>
+
+<p>Diane et Cyprienne se retournèrent. Il n'y
+avait plus là que Blaise et Bibandier, qui se faisaient
+petits à l'autre bout de la chambre. Les
+deux jeunes filles s'élancèrent vers les fenêtres;
+les contrevents s'ouvrirent et les rayons du soleil
+inondèrent la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est enfui!... dit Diane dont le regard
+aigu fouillait les moindres recoins.</p>
+
+<p>&mdash;Avec les diamants!... ajouta Cyprienne.</p>
+
+<p>&mdash;M. le baron Bibander! murmura Montalt
+en regardant nos deux gentilshommes atterrés,
+<span class="pagenum" id="Page_201">201</span>
+M. le comte de Manteïra... venus ici pour dévaliser
+mon hôtel!... Quel était donc l'autre?...</p>
+
+<p>Avant qu'on pût faire réponse, on ouït une
+rumeur vague dans le lointain des corridors,
+puis la rumeur s'approcha, et la voix de l'oncle
+Jean, changée par la colère, se fit entendre.</p>
+
+<p>Il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je te reconnais, malgré ton déguisement...
+comme j'ai reconnu ton écriture dans cette lettre
+perfide, qui m'a mis l'épée à la main contre mon
+neveu Louis!... Tu es donc le démon de notre
+famille!...</p>
+
+<p>Il arrivait en ce moment devant la porte,
+traînant après lui M. le chevalier de las Matas,
+qu'il tenait par le collet de son habit.</p>
+
+<p>D'un geste vigoureux, il le lança jusqu'au milieu
+de la chambre en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, je crois qu'on va t'écraser, vipère!</p>
+
+<p>La face de Robert était livide. Il tremblait.</p>
+
+<p>Chaque fois que son regard essayait de se
+relever, il voyait autour de lui le cercle de ses
+accusateurs.</p>
+
+<p>Cyprienne et Diane étaient dans les bras de
+l'oncle Jean; mais leurs regards se tournaient,
+pleins de tendresse émue, vers le nabab, car leur
+espérance était réalisée.</p>
+
+<p>Cette pensée qu'elles avaient accueillie avec
+<span class="pagenum" id="Page_202">202</span>
+tant de défiance, malgré la pente romanesque de
+leur nature, était bien la réalité.</p>
+
+<p>Les dernières paroles de l'oncle Jean levaient
+le dernier doute. Leur bon génie s'appelait Louis
+de Penhoël!</p>
+
+<p>Elles faisaient semblant de ne point voir
+Étienne et Roger qui cherchaient leurs regards.</p>
+
+<p>Ceux-ci étaient auprès de Robert, et, avec
+eux, il y avait l'oncle Jean, Vincent, les deux
+jeunes filles, tous ceux que l'Américain avait
+dépouillés ou trahis, à l'exception de Marthe et
+de Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;Louis, dit l'oncle Jean, cet homme est cause
+que Pontalès commande dans la maison de ton
+père.</p>
+
+<p>Le visage du nabab eut une contraction légère,
+mais il demeura en dehors du cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Notre père..., dit Diane,&mdash;car nous l'appelons
+aussi notre père, ajouta-t-elle en s'adressant
+à Jean de Penhoël, sur qui ces simples mots
+parurent produire une impression étrange;&mdash;notre
+père n'ignore rien de ce qui s'est passé au
+manoir... Nous avons entendu cet homme raconter
+lui-même tous ses lâches exploits.</p>
+
+<p>Blaise et Bibandier, comme on le pense,
+avaient la bonne envie de fuir, mais on voyait
+maintenant, au delà du seuil, les têtes noires de
+Séid et de son compagnon.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_203">203</span>
+&mdash;Ce que milord ne peut pas savoir, dit
+Étienne, c'est que cet homme, en qui nous ne
+reconnaissions point l'hôte fatal de Penhoël, est
+l'unique cause de notre rage folle et de notre
+erreur... C'est lui qui a fait naître nos soupçons...
+C'est lui encore qui nous a donné accès
+dans cette maison de jeu où nous avons pu vous
+joindre hier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui m'a conduit par la main jusqu'à
+vous, ajouta Vincent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui a donné de l'argent à Nawn
+pour empoisonner les jeunes demoiselles, prononça,
+derrière le seuil, la voix gutturale de
+Séid.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui a tout fait!... ajouta l'oncle
+dont la main s'étendit au-dessus de la tête de
+Robert: notre malheur et notre ruine!... Mon
+neveu Louis, il faut que cet homme soit châtié!</p>
+
+<p>Depuis l'entrée de Robert, le nabab n'avait
+pas prononcé une seule parole. Sa tête était inclinée
+sur sa poitrine; ses yeux rêvaient, il semblait
+ne point écouter.</p>
+
+<p>En ce moment, il s'avança vers l'Américain,
+et le cercle s'ouvrit pour lui faire passage.</p>
+
+<p>Chacun se demandait ce qu'il allait faire, car
+il était roi dans cet hôtel, où chacun de ses
+ordres provoquait une obéissance passive.</p>
+
+<p>On savait que sa fantaisie était sa règle unique,
+<span class="pagenum" id="Page_204">204</span>
+et que la loi commune n'avait pas de frein pour
+sa volonté.</p>
+
+<p>Il mit sa main sur l'épaule de Robert, qui
+fléchit à ce contact, comme si un poids écrasant
+l'eût accablé tout à coup.</p>
+
+<p>Montalt se pencha vers lui. Robert se sentit
+perdre le souffle, tant il avait de terreur.</p>
+
+<p>&mdash;M. le chevalier de las Matas, dit Montalt
+d'un ton doux et presque caressant, ce qu'affirment
+ces gens-là m'importe peu... Vous êtes chez
+moi... sous ma protection... et il ne vous sera
+point fait de mal.</p>
+
+<p>Il y eut dans la chambre un murmure de stupéfaction.</p>
+
+<p>Robert lui-même n'osait pas en croire ses
+oreilles.</p>
+
+<p>Il tendit à Montalt la boîte de sandal en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Milord, je suis à la merci de votre générosité.</p>
+
+<p>Montalt prit les diamants comme par manière
+d'acquit, et sa bouche descendit jusqu'à effleurer
+l'oreille de Robert:</p>
+
+<p>&mdash;M. le chevalier de las Matas..., reprit-il,
+si vous le voulez, je croirai que vous êtes venu
+à mon hôtel pour répondre enfin à mes nombreux
+messages...</p>
+
+<p>L'Américain se redressa du coup; il osa
+<span class="pagenum" id="Page_205">205</span>
+regarder Montalt en face, et sa frayeur s'évanouit
+comme par enchantement.</p>
+
+<p>Montalt avait les yeux baissés.</p>
+
+<p>&mdash;M'apportez-vous la lettre?... dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Milord..., répliqua Robert qui croyait avoir
+déjà repris l'avantage, je n'ai rien à refuser à
+Votre Seigneurie... mais la lettre...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous l'avez laissée chez vous, interrompit
+Montalt, donnez un ordre et vous l'aurez dans
+dix minutes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que... milord...</p>
+
+<p>Les sourcils de Montalt se froncèrent légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;L'avez-vous, ou ne l'avez vous pas?... murmura-t-il
+sans perdre encore son accent de courtoisie.</p>
+
+<p>Et comme Robert hésitait, il lui pressa l'épaule
+tout à coup avec tant de force que ce dernier
+recula et pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr que vous l'avez!... poursuivit
+Montalt; veuillez me la donner, M. le chevalier...
+à l'instant même, s'il vous plaît!...ou bien
+je vais vous faire mourir sous le bâton!</p>
+
+<p>&mdash;Milord..., balbutia Robert épouvanté.</p>
+
+<p>Bibandier et Blaise tremblaient comme la
+feuille.</p>
+
+<p>&mdash;Séid!... dit tranquillement Montalt.</p>
+
+<p>Le noir entra dans la chambre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_206">206</span>
+Robert ouvrit son habit avec précipitation et
+prit un portefeuille dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous donne la lettre..., dit Robert,
+vous me laisserez partir sain et sauf?...</p>
+
+<p>&mdash;Et nous avec lui?... balbutièrent de loin
+Blaise et Bibandier.</p>
+
+<p>Montalt fixait sur le portefeuille un regard
+avide. Sa main frémissait convulsivement; sa
+respiration s'arrêtait dans sa gorge. Il fit un
+signe de tête affirmatif, comme s'il n'eût point
+pu répondre avec des paroles.</p>
+
+<p>La lettre sortit à demi du portefeuille de Robert.</p>
+
+<p>Montalt la saisit, tandis que sa poitrine rendait
+un râle.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez!... dit-il.</p>
+
+<p>Nos trois gentilshommes s'élancèrent vers la
+porte et disparurent comme par enchantement.</p>
+
+<p>Personne n'avait osé leur défendre le passage.</p>
+
+<p>Le nabab était au milieu de la chambre, tenant
+à la main la lettre ouverte. Mais il ne
+pouvait point lire, parce que ses yeux étaient
+aveuglés.</p>
+
+<p>Tous les regards étaient fixés sur lui, et il
+régnait dans l'assemblée un silence solennel.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, les yeux dessillés
+<span class="pagenum" id="Page_207">207</span>
+de Montalt laissèrent couler deux grosses
+larmes sur sa joue.</p>
+
+<p>Il chancela, puis tomba sur ses deux genoux.</p>
+
+<p>&mdash;C'était elle!... murmura-t-il en souriant
+comme un enfant sous ses larmes; elle m'aimait!...
+Oh! quel c&oelig;ur m'avez-vous donc fait,
+mon Dieu?... J'avais deviné! je savais presque!...
+et je me forçais à ne pas croire!... Je
+me plaisais à détester et à maudire!...</p>
+
+<p>Jean de Penhoël et les deux jeunes filles s'étaient
+rapprochés de lui. Il se releva et attira le
+vieillard sur son sein.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux père!... reprit-il, j'avais trop
+aimé... La pensée de votre ingratitude me rendait
+fou!</p>
+
+<p>&mdash;Notre ingratitude!... répéta l'oncle Jean;
+pas une seule fois, depuis vingt ans, notre prière
+n'est allée vers Dieu sans lui parler de toi, mon
+fils...</p>
+
+<p>Montalt le serra contre son c&oelig;ur et donna
+ses mains aux deux jeunes filles, qui les couvrirent
+de baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois!... poursuivit-il. Je suis heureux
+comme je ne pensais point qu'on pût l'être
+sur la terre!... Marthe!... oh! Marthe!...</p>
+
+<p>Étienne et Roger ne comprenaient pas peut-être
+tous les détails de cette scène, mais ils
+étaient profondément touchés. Seul, Vincent
+<span class="pagenum" id="Page_208">208</span>
+restait sombre et en dehors de l'émotion générale.</p>
+
+<p>Il n'avait qu'une pensée: Blanche, Blanche,
+dont personne ne parlait, et qui était toujours
+perdue...</p>
+
+<p>Tout à coup Montalt se dégagea de la triple
+étreinte qui le retenait, et fit un pas en arrière.</p>
+
+<p>Le rouge vif qui couvrait ses joues fit place à
+une mortelle pâleur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... balbutia-t-il en frissonnant, j'ai
+médité cela tout un jour et toute une nuit...
+Dieu me punira pour cette affreuse pensée!...
+Ce duel...</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, interrompit l'oncle Jean, tu me
+croyais coupable et tu voulais me tuer...</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais me venger!... répliqua Montalt;
+me venger plus cruellement encore!...
+Pauvre vieil ami!... je voulais donner ma poitrine
+à ton épée et te dire mon nom en tombant
+frappé à mort.</p>
+
+<p>L'oncle Jean se couvrit le visage de ses mains;
+son sang était froid dans ses veines.</p>
+
+<p>Le silence régna autour de Montalt.</p>
+
+<p>Vincent profita de cet instant, et s'avança jusqu'au
+milieu de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne prononcera-t-il ici le nom de
+Blanche de Penhoël?... demanda-t-il.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_209">209</span>
+Cyprienne et Diane, à qui Vincent n'avait
+donné, en entrant, qu'un froid baiser, le prirent
+par la main et l'entraînèrent vers la porte qui
+communiquait avec l'intérieur de l'hôtel.</p>
+
+<p>Tandis qu'elles s'éloignaient, Montalt les suivait
+d'un regard attristé.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu est juste!... murmura-t-il. Mon père,
+ta bonne et noble vie a une belle couronne...
+C'est au nom de tes filles que je te demande
+mon pardon!</p>
+
+<p>L'oncle Jean s'approcha comme pour l'embrasser,
+et prononça quelques paroles à son
+oreille.</p>
+
+<p>Montalt recula et porta ses deux mains à sa
+poitrine, comme si tout son être eut éprouvé
+un choc terrible: c'était la joie qui l'écrasait.</p>
+
+<p>Une expression d'extatique bonheur se répandit
+sur son beau visage.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... moi!... s'écria-t-il d'une voix
+entrecoupée; Dieu m'aurait gardé tant de joie!...
+Diane! Cyprienne!... les deux enfants de mon
+c&oelig;ur!... les deux anges qui charmaient ma détresse!...
+Morbleu! ajouta-t-il avec ce rire franc
+qui fait ressembler l'allégresse de l'âme à un élan
+de gaieté; morbleu! mes jeunes camarades,
+approchez ici!... Vous aviez raison d'être jaloux
+de moi, car je suis bien sûr de les aimer mieux
+que vous!... Votre main, Étienne? vous êtes un
+<span class="pagenum" id="Page_210">210</span>
+noble garçon... Votre main, Roger, quoique vous
+soyez un détestable étourdi?...</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens ne se le firent pas dire
+deux fois.</p>
+
+<p>&mdash;Étienne, reprit Montalt avec une nuance
+de mélancolie dans sa joie, tu seras le mari de
+ma belle Diane... Roger, tu auras ma douce
+Cyprienne... Messieurs, qu'elles soient heureuses,
+ou bien nous nous battrons encore une
+fois!...</p>
+
+<p>&mdash;Sur notre honneur, répliquèrent les jeunes
+gens en pressant ses deux mains, nous ne nous
+battrons plus jamais, milord!</p>
+
+<hr class="light" />
+
+<p>Tous les personnages que nous avons laissés
+dans la chambre du nabab étaient rassemblés
+autour du lit de Blanche.</p>
+
+<p>Il y avait un voile de sévère tristesse sur les
+beaux traits de l'oncle Jean, dont le regard glissait
+furtivement, de temps à autre, vers le berceau
+où reposait l'enfant. Une sorte de contrainte
+régnait ici, et Montalt, tout seul, avait gardé son
+aspect joyeux.</p>
+
+<p>Ce n'était point l'état de la jeune malade qui
+pouvait expliquer cette inquiétude ou cette tristesse,
+bien au contraire; Blanche avait retrouvé
+ses délicates couleurs d'autrefois, et son joli
+visage souriait doucement, comme si la vue de
+<span class="pagenum" id="Page_211">211</span>
+tous ceux qu'elle aimait l'eût subitement guérie.</p>
+
+<p>Le nabab avait peine à s'empêcher de sourire,
+et regardait Vincent du coin de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Mon beau neveu, dit-il, vous voyez bien
+que, raisonnablement, je ne pouvais pas répondre
+à vos demandes d'explications, malgré l'exquise
+politesse que vous mettiez à les formuler,
+M. le gentilhomme!... Ces deux petites filles,
+ajouta-t-il en se tournant vers les deux s&oelig;urs,
+étaient, à ce qu'il paraît, plus maîtresses que
+moi dans mon hôtel... C'était sans le savoir que
+j'avais donné l'hospitalité à notre chère Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, dit Vincent en rougissant, je
+vous demande pardon...</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, on a ici, de part et d'autre,
+tant de choses a se pardonner, que les comptes
+s'embrouilleraient si nous ne proclamions pas
+une amnistie générale...</p>
+
+<p>Il s'approcha de l'oncle Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez vous bien cela, mon vieil ami?
+dit-il à voix basse; quant à ce qui vous fait
+froncer le sourcil, souriez plutôt, car, si vous
+perdez deux filles, vous retrouvez un bel enfant
+dans ce berceau.</p>
+
+<p>&mdash;L'honneur de Penhoël!... murmura le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;L'honneur de Penhoël regarde Penhoël,
+répliqua gaiement Montalt; quand on a beaucoup
+<span class="pagenum" id="Page_212">212</span>
+voyagé, on sait beaucoup d'histoires... J'en
+ai appris notamment une très-jolie, à bord de
+certain navire anglais nommé <i>l'Érèbe</i>... Voulez-vous
+que je la raconte, mon neveu Vincent?...</p>
+
+<p>Vincent, le rouge au front, se mit à genoux
+auprès du lit de Blanche, et porta la main de la
+jeune fille à ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant qu'elle est pauvre comme moi...,
+dit-il avec une émotion grave, je puis bien
+avouer que je l'aime et promettre devant Dieu
+d'être son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, morbleu!... s'écria le nabab;
+elle est riche, et toi aussi, mon neveu!... Ces
+petites filles ont en poche de quoi racheter Penhoël,
+et le reste de ce que je possède est à vous,
+mes enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Penhoël!... répéta Diane. Il faut trois
+jours pour faire la route de Bretagne... Et c'est
+dans trois jours que passe le dernier terme du
+rachat!</p>
+
+<p>&mdash;Donc, nous avons le temps... s'écria le
+nabab; fais atteler, ami Vincent!... Il nous faut
+retrouver d'abord Marthe et mon frère... Pour
+cela, je veux revoir nos trois coquins et leur
+porter des arguments irrésistibles... Venez avec
+moi!</p>
+
+<p>Étienne et Roger baisèrent deux jolies mains
+qu'on ne leur disputa qu'à demi, et suivirent le
+<span class="pagenum" id="Page_213">213</span>
+nabab, qui monta dans sa voiture avec l'oncle
+Jean.</p>
+
+<p>On ne fit qu'un temps de galop jusqu'à l'hôtel
+des Quatre Parties du Monde.</p>
+
+<p>Mais quand Montalt demanda M. le chevalier
+de las Matas, on lui répondit que ce noble étranger
+et ses deux compagnons étaient partis, depuis
+une demi-heure, pour ne plus revenir.</p>
+
+<p class="sep4 cent t4">FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE.</p>
+
+<h2 id="Page_215">CINQUIÈME PARTIE.<br />
+<b>PENHOËL.</b></h2>
+
+<div class="figcenter" style="width: 150px;">
+<img class="sep2" src="images/filet.jpg" width="150" height="11" alt="" title="" />
+</div>
+
+<h3 style="margin-top: 2em;">I<br />
+<b>TABLES D'HOTE.</b></h3>
+
+<p>Le duel de la porte d'Orléans avait eu lieu le
+mercredi; on était au samedi soir.</p>
+
+<p>La principale auberge de Redon, <i>le Mouton
+couronné</i>, qui n'avait plus pour maître, hélas!
+le bon père Géraud, ancien cuisinier au long
+cours, faisait aujourd'hui de notables recettes.</p>
+
+<p>Il y avait, en vérité, deux tables d'hôte très-bien
+garnies, à l'heure du souper: l'une composée
+<span class="pagenum" id="Page_216">216</span>
+de rouliers rennais, de Sauniers, de Guérande
+et de fermiers des environs; l'autre
+illustrée par la présence de toute la <i>société</i> des
+bourgs voisins, qui venait pour la solennité du
+lendemain.</p>
+
+<p>On était, en effet, aux derniers jours de novembre,
+et il faut n'avoir pas de carriole pour
+manquer la grand'messe de la cathédrale de
+Redon, un dimanche de fête majeure.</p>
+
+<p>La <i>société</i> venait de s'asseoir autour de la
+longue table, où s'étalait un souper assez maigre:
+des brèmes de Vilaine, cuites dans la poêle, des
+pommes de terre à la sauce blanche, des &oelig;ufs
+durs à profusion et un grand luxe d'assiettes de
+noix sèches. Les rouliers de l'autre table n'auraient
+certainement point voulu de ce repas.</p>
+
+<p>Mais les rouliers mangeaient avec des fourchettes
+de fer, tandis que la société se servait
+d'argenterie d'étain pour découper ses &oelig;ufs
+durs.</p>
+
+<p>En outre, il y avait quelque chose de digne et
+de respectable à voir devant chaque convive,
+une bouteille de vin, où s'attachait la serviette
+pliée, ceci dans le propre pays du cidre!</p>
+
+<p>Ces bouteilles étaient pour l'étiquette, si chère
+aux petits gentilshommes de la pauvre Bretagne.
+Elles étaient toutes à demi vides, et on les avait
+entamées peut-être six mois auparavant, la
+<span class="pagenum" id="Page_217">217</span>
+veille du dimanche de Pâques ou du jeudi de
+l'Ascension; mais c'était du vin, du vrai vin,
+acide, épais, détestable, et l'on ne buvait pas du
+bon cidre comme les gens du commun!</p>
+
+<p>Nous eussions retrouvé là toutes nos bavardes
+connaissances du salon de verdure de Penhoël:
+les trois Grâces Babouin-des-Roseaux-de-l'Étang,
+le chevalier adjoint et la chevalière adjointe de
+Kerbichel, madame veuve Claire Lebinihic avec
+ses trois vicomtes, et même le bon père Chauvette,
+maître d'école du bourg de Glénac.</p>
+
+<p>Il pouvait être huit heures du soir, et l'assemblée
+eût été complète, sans le retard du
+jeune M. Numa, le frère des trois Grâces, dont
+la chaise restait vide.</p>
+
+<p>&mdash;Comme le temps passe!... dit la Romance,
+l'aînée des Grâces Babouin, en acceptant une
+queue de brème des mains du chevalier adjoint
+de Kerbichel; voilà deux mois et demi à peine
+que nous étions assis à cette table, la veille de
+la mi-août, avec les Penhoël...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant vrai!... répliqua-t-on à la
+ronde.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Madame!... murmura le père
+Chauvette; pauvre oncle Jean!... comme ils
+étaient bons et comme on les aimait!</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'empêche pas, répliqua la Cavatine
+d'un ton aigre-doux, que le maître actuel de
+<span class="pagenum" id="Page_218">218</span>
+Penhoël, M. le marquis de Pontalès, vaut mieux
+pour le pays, M. Chauvette!</p>
+
+<p>L'assemblée approuva du bonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais pas parler mal de l'ancien
+maire..., reprit le chevalier adjoint de Kerbichel
+en avalant une rasade de son vin éventé, mais
+il était notoire que ce pauvre M. de Penhoël
+s'adonnait aux liqueurs fortes.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, poursuivit l'Ariette, dont l'aimable
+étourderie n'eût point fait espérer des réflexions
+si profondes, il était joueur comme les
+cartes, et bâillait à se démettre la mâchoire dès
+qu'on faisait de la musique!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je dis une chose, prononça gravement
+la chevalière adjointe, quand un homme
+se ruine, c'est un mauvais sujet!... Le marquis
+de Pontalès a bien maintenant quatre-vingt mille
+livres de rente... ça fait honneur à un pays!...
+D'ailleurs on aurait dit qu'il n'y avait que ces
+gens-là pour faire comme il faut les honneurs de
+chez eux!</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c'était joli!... murmura madame
+veuve Claire Lebinihic avec regret, c'était bien
+joli les fêtes de Penhoël!</p>
+
+<p>Les trois vicomtes répétèrent aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;C'était bien joli les fêtes de Penhoël!</p>
+
+<p>Les trois Grâces Babouin se rangèrent à l'avis
+de madame de Kerbichel, et la Romance ajouta:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_219">219</span>
+&mdash;D'ailleurs, on vous faisait sur ces gens-là
+des cancans à ne plus s'entendre, et moi je ne
+peux pas souffrir les cancans!... C'était cette
+Lola, qui n'avait pas assez du maître et qui faisait
+jaser d'elle encore avec le petit Pontalès!...
+un bien joli homme, par exemple, celui-là!...
+C'était M. de Blois qui regardait Madame d'un
+&oelig;il, et de l'autre mademoiselle Blanche!...
+A propos de mademoiselle Blanche...</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur..., interrompit la Cavatine en
+baissant les yeux, il faut de la charité!... On a
+vu des jeunes filles hydropiques, à ce que dit
+le médecin de la Gacilly, qui avaient l'air...</p>
+
+<p>Elle hésita, et secoua sa tête embéguinée.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien!... reprit madame veuve Claire
+<ins id="cor_8" title="original: Lebihinic">Lebinihic</ins>; c'est moi qui me suis aperçue la première
+qu'on élargissait de temps en temps sa
+robe!... Et l'évanouissement pendant le bal!...
+On sait ce que parler veut dire.</p>
+
+<p>Les trois vicomtes la regardaient avec admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Et les deux filles de l'oncle Jean?... reprit
+la Romance; l'oncle aux gros sabots!... Si on
+pouvait dire sa façon de penser sur les morts...</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, mademoiselle!... interrompit
+un des vicomtes, les bonnes gens disent
+qu'elles reviennent la nuit autour du manoir...
+et, si bien fermée que soit votre chambre à coucher,
+<span class="pagenum" id="Page_220">220</span>
+les belles-de-nuit ne seraient pas embarrassées
+pour aller vous rendre une petite visite...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, s'écria Claire Lebinihic avec un
+gros rire, gare à votre cou, ma chère demoiselle!</p>
+
+<p>Les deux vicomtes qui n'avaient point parlé
+se dédommagèrent en poussant un hurlement
+de joie.</p>
+
+<p>La Romance était toute pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu me préserve! murmura-t-elle;
+je sais ce qu'une chrétienne doit aux trépassés,
+madame... et je trouve votre plaisanterie au
+moins inconvenante!</p>
+
+<p>&mdash;La paix! mesdames, la paix!... fit la chevalière
+adjointe. N'oublions pas que nous sommes
+dans un lieu public... Pour en revenir à Penhoël,
+il paraît que le petit Vincent a été guillotiné
+à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Guillotiné! s'écria le père Chauvette en
+sautant sur sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui avais toujours trouvé une mauvaise
+figure..., dit la Cavatine, mais ce n'est pas malheureux:
+voici mon frère qui vient enfin souper
+avec nous!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Tarde venientibus ossa!...</i> déclama le chevalier
+adjoint, ce qui veut dire qu'on garde les
+arêtes pour les galants qui oublient l'heure en
+courant la pretantaine, M. de l'Étang!</p>
+
+<p>Numa Babouin avait une figure grave, où se
+<span class="pagenum" id="Page_221">221</span>
+lisait l'orgueil d'une grande nouvelle apportée.
+Il s'assit en silence à sa place.</p>
+
+<p>&mdash;M. Numa sait quelque chose!... s'écria
+Claire Lebinihic dont les petits yeux ronds
+petillaient de curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Apportez-vous des nouvelles du <i>déris</i>?...
+demanda Kerbichel.</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>déris</i> a dû se faire ce soir..., répondit
+le frère Numa; c'est la même chose tous les ans,
+M. le chevalier... Mais il pourrait bien arriver,
+sous peu, des événements comme on n'en voit
+pas souvent dans le pays!</p>
+
+<p>Toutes les oreilles se dressèrent. Tous les regards
+dévoraient le petit frère Numa Babouin,
+qui avait repris son attitude solennelle et compassée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin?... dirent ensemble la Romance,
+l'Ariette et la Cavatine.</p>
+
+<p>Le petit frère Babouin jeta sur Kerbichel un
+regard plein de dignité.</p>
+
+<p>&mdash;On ne court pas plus que vous la pretantaine,
+M. le chevalier, dit-il; on tâche seulement
+de savoir ce qui se passe... Et ce qui se passe,
+ajouta-t-il en secouant la tête lentement, est bien
+étrange, mesdames! messieurs! bien étrange!
+bien étrange!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous faites mourir, mon frère!...
+s'écria la Romance impatientée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_222">222</span>
+Numa mit ses deux coudes sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que la vente du manoir
+est frappée d'une clause de réméré?... commença-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! fit Kerbichel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aujourd'hui le dernier jour du terme,
+M. l'adjoint.</p>
+
+<p>&mdash;On connaît cela, M. Babouin!... et personne
+n'apportera les cinq cent mille francs qu'il
+faut pour le rachat...</p>
+
+<p>&mdash;M. l'adjoint, c'est ce que je ne voudrais pas
+affirmer!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Jugez-en!... Tout à l'heure, je suis entré
+dans la salle où les petites gens prennent leurs
+repas... Je me doutais bien qu'on parlerait de
+Penhoël... mais je ne me doutais guère de ce
+que j'allais apprendre!... Vous qui savez tout,
+M. de Kerbichel, je vous le donne en cent!</p>
+
+<p>&mdash;M. le chevalier renonce..., dit l'assemblée
+en ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le donne en mille!...</p>
+
+<p>&mdash;Grâce!... grâce!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, messieurs!... eh bien, mesdames!
+vous avez raison de renoncer, car vous
+n'auriez point deviné!... M. et madame de
+Penhoël sont ici dans cette auberge.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'un cri:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span>
+&mdash;Est-ce bien possible?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si c'est possible, répondit
+Numa Babouin, mais cela est.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout..., dit Kerbichel en comptant
+ses mots, ils ont peut-être trouvé de l'argent...
+Personne n'a jamais songé à prétendre que
+Penhoël ne fût un parfait honnête homme!</p>
+
+<p>&mdash;Assurément... assurément! appuya l'assemblée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voilà le beau de l'histoire!... poursuivit
+le frère Numa. Vous souvenez-vous de
+cet aventurier qui se faisait appeler Robert de
+Blois?</p>
+
+<p>&mdash;Un coquin, celui-là!</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlions de lui tout à l'heure!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il paraîtrait que ce Robert de
+Blois est le bailleur de fonds de Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... fit l'assistance stupéfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Positivement!... Il a ramené dans sa voiture
+le maître et Madame... Il a toujours avec
+lui son ancien domestique Blaise, et en outre un
+pauvre diable que vous avez pu connaître fossoyeur
+du bourg de Glénac...</p>
+
+<p>&mdash;Bibandier?</p>
+
+<p>&mdash;Bibandier!... On dit qu'ils apportent un
+million dans les coffres de leur voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Un million! s'écria le chevalier adjoint;
+voyez comme on est coupable de s'avancer au
+<span class="pagenum" id="Page_224">224</span>
+hasard! Il y a quelqu'un ici qui appelait tout à
+l'heure M. de Blois un aventurier!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi toujours!... riposta la
+Romance.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi!... répéta la Cavatine.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi!... ni moi!... ni moi!...</p>
+
+<p>Ce n'était personne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! reprit Kerbichel, ne pourrait-on
+être admis à présenter ses hommages à ce cher
+M. de Penhoël?</p>
+
+<p>&mdash;Il garde le plus sévère incognito.</p>
+
+<p>&mdash;Je conçois cela... mais ce digne M. de
+Blois?</p>
+
+<p>&mdash;Il est déjà en route pour le manoir avec ses
+deux compagnons.</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence, après quoi
+l'aînée des trois Grâces prit la main de son jeune
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que je nomme un événement
+heureux! dit-elle; certes, je n'ai rien contre le
+marquis de Pontalès... mais j'ai toujours désiré,
+dans le secret de mon c&oelig;ur, le retour de cette
+chère famille de Penhoël!...</p>
+
+<p>&mdash;Et nous donc!... fit-on à la ronde.</p>
+
+<p>Puis chacun ajouta son mot.</p>
+
+<p>&mdash;De si braves gentilshommes!</p>
+
+<p>&mdash;Des gens si généreux!</p>
+
+<p>&mdash;Le plus vieux nom du département!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_225">225</span>
+&mdash;L'honneur, enfin, de la contrée!</p>
+
+<p>On faillit faire un mauvais parti au pauvre
+père Chauvette, qui ne se réjouissait pas assez
+haut.</p>
+
+<p>Un bruit se fit cependant au dehors, et tout
+le monde se précipita aux fenêtres, car la
+curiosité était excitée au delà de toutes bornes.</p>
+
+<p>C'était tout bonnement un homme qui montait
+à cheval devant la porte de l'auberge, et qui
+partait, un instant après, au grand trot.</p>
+
+<p>&mdash;Je parierais cinq francs contre dix sous,
+dit madame veuve Claire Lebinihic, que cet
+homme est Penhoël et qu'il est ivre!</p>
+
+<p>&mdash;Ivre! M. de Penhoël?... répéta l'assistance
+scandalisée.</p>
+
+<p>Mais on n'eut pas le temps de pousser plus
+loin le procès, car le bruit du dehors se changea
+en fracas, et deux chaises de poste débouchèrent
+à franc étrier du côté de la route de Rennes.</p>
+
+<p>Elles s'arrêtèrent toutes deux devant la porte
+de l'auberge.</p>
+
+<p>La <i>société</i> n'avait plus assez d'yeux ni d'oreilles.</p>
+
+<p>Le jeune M. Babouin se glissa dans l'escalier
+pour aller chercher sa provision de nouvelles.</p>
+
+<p>Un homme, que personne ne connaissait,
+avait mis cependant pied à terre et fait appeler
+le maître de l'auberge.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_226">226</span>
+Il lui dit quelques paroles à voix basse, puis
+il revint vers la chaise de poste, dont la portière
+s'ouvrit de nouveau pour donner passage à un
+vieillard à cheveux blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux mourir si ce n'est pas le vieux Jean
+de Penhoël!... dit la Romance.</p>
+
+<p>Le vieillard était entré dans l'auberge.</p>
+
+<p>Personne ne bougeait plus à l'intérieur des
+chaises de poste, dont les chevaux soufflaient et
+fumaient.</p>
+
+<p>L'inconnu causait toujours avec l'aubergiste.</p>
+
+<p>Au bout d'une grande demi-heure, le vieillard
+qu'on avait pris pour Jean de Penhoël se
+montra de nouveau. Aidé par un domestique
+de l'hôtel, il portait à bras une femme qui semblait
+malade et d'une faiblesse extrême.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... murmurait-on aux fenêtres.
+Et l'on ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire tout cela?...</p>
+
+<p>La femme malade fut introduite dans l'une
+des chaises de poste, où le vieillard monta derrière
+elle.</p>
+
+<p>On entendit l'inconnu demander au maître
+de l'auberge:</p>
+
+<p>&mdash;Combien y a-t-il de temps qu'il est parti?</p>
+
+<p>&mdash;Une demi-heure à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie de me faire seller un cheval
+sur-le-champ.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span>
+&mdash;Voilà le difficile, notre monsieur... Et
+vous aurez de la peine à en trouver par la ville...
+Les gens dont nous parlions tout à l'heure ont
+fait retenir, Dieu sait pourquoi, les chevaux de
+toutes les auberges.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on dételle un de ceux de ma chaise de
+poste!... dit l'inconnu.</p>
+
+<p>Son ordre fut exécuté sur-le-champ.
+Il se mit en selle et se pencha à la portière
+de l'une des chaises de poste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous passerez au pont des Houssayes...,
+dit-il; j'arriverai avant vous au manoir.</p>
+
+<p>Il piqua des deux et partit au galop. Les voitures
+s'éloignèrent à leur tour. Une minute après,
+il n'y avait plus personne dans la rue.</p>
+
+<p>La <i>société</i> avait la fièvre, et les nouvelles que
+lui apporta le petit frère Babouin n'étaient pas
+de nature à la guérir.</p>
+
+<p>Numa s'était glissé jusqu'à la porte de la rue;
+il avait fait le tour des mystérieuses voitures et
+insinué son regard à l'intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! s'écria-t-il en rentrant dans la
+salle à manger, il faut avoir vu cela pour y
+croire!...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?... quoi donc?</p>
+
+<p>Numa reprit haleine. Les trois Grâces étaient
+fières d'être ses s&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?... répéta-t-il enfin; il y a de
+<span class="pagenum" id="Page_228">228</span>
+tout là dedans, des vivants, des malades et des
+morts.</p>
+
+<p>&mdash;Des morts!... se récria l'assemblée.</p>
+
+<p>&mdash;Des revenants, du moins!... J'ai bien regardé
+dans les deux voitures, et, à l'exception
+d'une paire de grands coquins, noirs comme de
+l'encre, qui sont sur les siéges, je crois avoir
+reconnu tout le monde.</p>
+
+<p>La <i>société</i> n'interrogeait plus, mais le frère
+Numa Babouin était maintenant le centre d'un
+cercle qui le pressait à l'étouffer.</p>
+
+<p>C'était un beau moment dans la vie du jeune
+chef de la maison Babouin-des-Roseaux-de-l'Étang;
+il ne se hâtait point de contenter ces
+appétits curieux qui lui faisaient une si haute
+importance.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi respirer, mesdames et messieurs,
+poursuivit-il, comptons un peu sur nos
+doigts... Dans la première voiture, j'ai reconnu
+Vincent, le guillotiné, et l'ancien maître de cette
+auberge... vous savez bien, le père Géraud?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui!...</p>
+
+<p>&mdash;Et l'oncle en sabots.</p>
+
+<p>&mdash;C'était donc bien lui?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'interrompez, je ne pourrai rien
+dire... C'est dans cette voiture qu'on a fait
+monter Madame... Dans l'autre, j'ai aperçu,
+que diable! celles-là sont bien mortes! les deux
+<span class="pagenum" id="Page_229">229</span>
+filles de l'oncle Jean avec leurs anciens amoureux
+Étienne et Roger de Launoy...</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, M. Babouin!... dit Kerbichel;
+l'acte mortuaire a été dressé dûment et dans
+les formes.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en lave les mains, monsieur!... Ce
+ne serait pas la première fois, soit dit sans vous
+offenser, que l'état civil ferait des âneries!...
+Enfin, toujours dans la même voiture, la petite
+Blanche qui tient, ma foi, un enfant dans ses
+bras!...</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous cela!... s'écrièrent les cinq
+femmes évidemment ravies.</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre cher Ange!...</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre cher Ange, murmura le frère
+Babouin, va peut-être bien redevenir la plus
+riche héritière du pays...</p>
+
+<p>Les membres de la <i>société</i> se regardèrent sans
+rire, et le chevalier adjoint de Kerbichel reprit
+d'un accent pénétré:</p>
+
+<p>&mdash;A l'exception de M. Chauvette qui, j'ai le
+regret de le dire, me semble un peu froid, tout
+le monde ici porte les Penhoël dans son c&oelig;ur...
+Je propose de boire a leur retour, que chacun
+de nous espérait, au fond de l'âme, et qui nous
+rend si heureux!</p>
+
+<hr class="light" />
+
+<p>Robert, Bibandier et Blaise étaient arrivés à
+<span class="pagenum" id="Page_230">230</span>
+Redon vers trois heures après midi. Lola ne faisait
+point, cette fois, partie de l'expédition. Nos
+trois gentilshommes n'emmenaient avec eux
+que le maître de Penhoël et Madame.</p>
+
+<p>René avait repris de la force, mais son intelligence
+était de plus en plus voilée, et tout le long
+de la route il n'avait fait que boire.</p>
+
+<p>Marthe, au contraire, avait la conscience parfaite
+du rôle qu'on imposait à son mari. Elle se
+sentait prisonnière entre des mains ennemies,
+mais son courage éteint ne réagissait plus. Il
+n'y avait en elle qu'indifférence et apathie: elle
+n'eût point levé le bras pour détourner le couteau
+qui aurait menacé son c&oelig;ur. Elle était en outre
+d'une faiblesse si grande que, chez elle, la volonté
+même de se révolter eût été impuissante.</p>
+
+<p>Durant toute la route, sa fatigue l'avait
+plongée dans une sorte de sommeil pesant et
+maladif.</p>
+
+<p>Ce qui allait se passer lui importait peu. Elle
+espérait que Dieu allait bientôt la réunir à ses
+filles chéries: Diane et Cyprienne, qui étaient
+descendues du ciel par deux fois pour visiter sa
+souffrance.</p>
+
+<p>Sur terre, elle ne regrettait que Blanche.</p>
+
+<p>En arrivant, elle s'étendit sur un lit, sur ce
+même lit où Lola s'était reposée, trois ans auparavant,
+tandis que Blaise et Robert faisaient
+<span class="pagenum" id="Page_231">231</span>
+leur premier repas à l'auberge du <i>Mouton couronné</i>.</p>
+
+<p>Nos trois gentilshommes et René de Penhoël
+s'attablèrent cette fois comme l'autre. On fit
+boire René tant qu'on put, et l'on ne manqua
+pas de trinquer à son prochain retour dans la
+maison de ses pères.</p>
+
+<p>Vers quatre heures et demie, Robert, Blaise
+et Bibandier montèrent à cheval.</p>
+
+<p>Avant de partir, ils dirent à René:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez confiance en nous, maintenant,
+Penhoël... Vous savez désormais où sont vos
+amis et où sont vos ennemis... Nous sommes
+forcés de vous quitter pour aller préparer les
+voies, là-bas, au manoir... D'ici huit heures,
+passez le temps comme vous l'entendrez... mais,
+à huit heures, il faut que vous soyez sur la route
+de Penhoël.</p>
+
+<p>René resta seul avec sa femme qui dormait.
+Ses anciennes idées de vengeance ne le reprirent
+point. On lui avait mis de l'or dans ses
+poches, et il avait le vin content ce jour-là.</p>
+
+<p>A huit heures, il quitta l'auberge, suivant les
+instructions de nos trois gentilshommes. Son
+cheval était le seul disponible qui restât dans les
+auberges et à la poste de Redon, car Robert
+avait pris ses précautions en cas de mésaventure.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_232">232</span>
+Il avait vaguement la crainte d'être poursuivi
+par le nabab.</p>
+
+<p>Celui-ci avait perdu un jour entier à chercher
+dans Paris Madame et René de Penhoël. Au départ,
+Robert et ses deux compagnons avaient
+sur lui plus de douze heures d'avance; mais ce
+large intervalle s'était amoindri peu à peu durant
+le voyage, et les deux chaises de poste du
+nabab touchèrent le pavé de Redon quatre ou
+cinq heures seulement après l'arrivée des fugitifs.</p>
+
+<p>Le maître de l'auberge lui donna tous les renseignements
+désirables sur les cinq voyageurs
+descendus au <i>Mouton couronné</i> dans l'après-midi.
+L'oncle Jean fut chargé de se rendre auprès
+de Madame. En la voyant si faible, il dut
+hésiter et se demander si elle pourrait supporter
+encore la route de Redon au manoir. Mais on ne
+pouvait la laisser dans cette chambre d'auberge
+à la merci des événements.</p>
+
+<p>Jean de Penhoël se fit reconnaître et prononça
+quelques paroles d'espérance, mais il ne
+risqua point encore les noms de Diane, de
+Cyprienne et de Blanche, parce qu'il craignait,
+pour la pauvre malade, l'émotion subite et trop
+forte.</p>
+
+<p>On la plaça, loin de ses filles, dans la voiture
+où se trouvaient le père Géraud et Vincent...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span>
+A une lieue de Redon, René de Penhoël qui
+chancelait au trot de sa monture, en suivant
+machinalement la route connue du manoir,
+entendit derrière lui le galop d'un cheval.</p>
+
+<p>La nuit était humide et sombre. C'était au
+fond de cette vallée, couverte de taillis, où Bibandier
+alignait jadis les rangs de sa fantastique
+armée.</p>
+
+<p>Penhoël tourna la tête et vit dans les ténèbres
+une forme noire qui s'avançait rapidement.</p>
+
+<p>C'était un cavalier dont la taille et la figure
+disparaissaient sous les plis d'un long manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? cria l'ancien maître d'une voix
+avinée.</p>
+
+<p>Le cavalier ne répondit point.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis Penhoël..., reprit René; je vais
+racheter le manoir de mon père... et chasser
+Pontalès, le fils du gargotier de Carantoire,
+comme un chien qu'il est!...</p>
+
+<p>Le cavalier garda le silence.</p>
+
+<p>Malgré son ivresse, René se sentit le c&oelig;ur
+serré par un effroi vague.</p>
+
+<p>Il mit son cheval au pas. Le cavalier fit de
+même. René le considérait à la dérobée, et mesurait
+sa grande taille qui se développait confusément
+dans l'ombre.</p>
+
+<p>Il mit les éperons dans le ventre de sa monture,
+<span class="pagenum" id="Page_234">234</span>
+qui partit au galop. Le cheval de l'étranger
+galopa de front.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu?... qui es-tu? balbutia Penhoël.</p>
+
+<p>Même silence de la part de l'inconnu.</p>
+
+<p>René tremblait.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure de marche, pendant laquelle
+son ivresse fit passer devant ses yeux
+d'effrayantes visions, son cheval roidit les jarrets
+et s'arrêta court.</p>
+
+<p>Une nappe d'eau écumante et agitée s'étendait
+sur la route au-devant de lui. A gauche, le marais
+de Glénac prolongeait sa surface immense,
+au centre de laquelle <i>la Femme Blanche</i> balançait
+les plis de sa robe de brouillard. A droite,
+la double colline donnait passage au torrent.</p>
+
+<p>En face, on distinguait vaguement, au sommet
+de la montée, les constructions du manoir.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas une seule lumière aux fenêtres.</p>
+
+<p>Mais, au bas de la colline, on distinguait une
+lueur incertaine qui brillait, à travers les châtaigniers,
+dans la loge de Benoît le passeur.</p>
+
+<p>&mdash;Au bac!... cria René de toute sa force.</p>
+
+<p>Sa voix enrouée dut mourir avant d'arriver
+au milieu de la rivière.</p>
+
+<p>Il ne se fit aucun mouvement dans la loge.</p>
+
+<p>L'inconnu arrondit ses deux mains autour de
+sa bouche et cria d'une voix vibrante, qui sonna
+dans la nuit comme l'appel d'un cor.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_235">235</span>
+&mdash;Au bac!... ho!... ho!...</p>
+
+<p>La lumière s'éteignit dans la loge.</p>
+
+<p>René tressaillit sur son cheval et se sentit
+froid dans les veines.</p>
+
+<h3 id="Page_237">II<br />
+<b>LE MOURANT.</b></h3>
+
+<p>En quittant l'auberge du <i>Mouton couronné</i>,
+qui devait rappeler à Robert et à Blaise une
+foule de bons souvenirs, nos trois gentilshommes
+avaient pris la route de Redon à la Gacilly.</p>
+
+<p>Mais au lieu de poursuivre tout droit leur
+chemin jusqu'au manoir, ils s'arrêtèrent à la
+hauteur du bourg de Bains, et entrèrent dans
+le taillis.</p>
+
+<p>Ils descendirent tous trois de cheval.</p>
+
+<p>Jusqu'alors, la route s'était faite silencieusement,
+et chacun d'eux semblait en proie à des
+méditations assez graves.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons jeter notre bonnet par-dessus
+<span class="pagenum" id="Page_238">238</span>
+les moulins!... dit Robert en passant sa bride
+autour d'une branche de chêne, nous allons
+jouer le tout pour le tout... et ces parties-là se
+gagnent plus souvent qu'on ne pense!</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons du malheur..., soupira Bibandier.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! s'écria Blaise; sans ta bêtise, les
+petites seraient au fond de l'eau... et nous aurions
+dans nos poches les diamants du nabab!</p>
+
+<p>&mdash;L'Endormeur, mon ami, répliqua Bibandier,
+tu n'as plus le droit de parler... Ton poison
+n'a pas mieux réussi que ma noyade... Les
+petites ont un sort!</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile!... grommela Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;La paix!... fit Robert; nous n'avons pas
+le temps de nous disputer... Si nous travaillons
+comme il faut, ce soir, la chance peut tourner
+encore... Et ce qui me plaît dans cette partie,
+c'est qu'au moins elle ne sera pas longue à
+décider!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Blaise, si nous la perdons...?</p>
+
+<p>&mdash;A la grâce du diable, mon bonhomme!...
+Si nous la perdons, il n'y a plus rien à faire en
+France... Tu files de ton côté, moi du mien;
+Bibandier prend une troisième route, et nous
+recommençons sur nouveaux frais...</p>
+
+<p>Il s'arrêta sur le bord du taillis qui faisait
+face au bourg de Bains, et reprit:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span>
+&mdash;C'est dur à penser!... Les années viennent...
+et l'on n'est pas beaucoup plus avancé
+que le premier jour!... Bah! chaque homme
+trouve l'occasion de faire fortune une fois dans
+sa vie... Il ne s'agit que de la saisir... Mes bons
+amis, c'est peut-être ce soir que notre étoile
+prendra sa place au ciel...</p>
+
+<p>&mdash;Peste!... interrompit Blaise; te voilà
+poëte!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas mourir!... marmotta Bibandier.</p>
+
+<p>L'Américain fit la grimace à ce dernier mot.</p>
+
+<p>Puis il releva la tête et montra du doigt la
+dernière maison du bourg.</p>
+
+<p>&mdash;Si maître Protais le Hivain n'a point perdu
+ses vieilles habitudes, reprit-il, nous allons le
+voir sortir tout à l'heure et venir de ce côté,
+vers la brune, fumer sa pipe du soir...</p>
+
+<p>&mdash;Mais que diable veux-tu faire de maître
+le Hivain?... demanda Blaise.</p>
+
+<p>Robert haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Penses-tu, répliqua-t-il, que M. le marquis
+de Pontalès viendrait volontiers à un rendez-vous
+que nous lui assignerions sur la lande,
+après la nuit tombée?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste!... c'est juste, dit Blaise; Macrocéphale
+nous servira d'appeau... Qui sait?
+l'aventure sera drôle et nous allons peut-être
+rire!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_240">240</span>
+&mdash;Je sais bien, moi, qui ne rira pas!... dit
+l'Américain en fronçant le sourcil; le vieux brigand
+de Pontalès y passera, ou bien nous serons
+riches!</p>
+
+<p>Bibandier redressa tout d'une pièce sa longue
+taille.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà un que j'exterminerais sans faiblesse!...
+prononça-t-il gravement; jusqu'ici j'ai
+été la victime de mon bon c&oelig;ur... Il est temps
+que cela finisse!</p>
+
+<p>&mdash;Chut!... murmura Robert, et attention!</p>
+
+<p>Il se courba pour cacher sa tête derrière le
+talus qui bordait le taillis. Blaise et Bibandier
+l'imitèrent.</p>
+
+<p>La maison de l'homme de loi venait de s'ouvrir,
+et maître Protais le Hivain, surnommé
+Macrocéphale, s'avançait, en personne, dans la
+direction du bois.</p>
+
+<p>Sa longue tête était couverte d'un bonnet de
+laine, mais il avait l'habit noir et les breloques
+d'un homme d'importance.</p>
+
+<p>Il se promenait tout doucement, les mains
+derrière le dos, fumant sa pipe comme un
+juste, et méditant, à loisir, quelque affreux tour
+de chicane.</p>
+
+<p>La nuit commençait à devenir sombre lorsqu'il
+passa au ras du talus.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_241">241</span>
+&mdash;En avant!... dit Robert qui sauta d'un
+bond sur la lande.</p>
+
+<p>Le pauvre homme de loi voulut pousser un
+cri en voyant ces trois figures trop connues qui
+l'entouraient à l'improviste; mais Bibandier lui
+mit sa main énorme sur la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Par Satan! M. de la Chicane, dit-il
+terriblement, si tu soupires seulement, je
+t'étrangle!</p>
+
+<p>Le Hivain tremblait de tous ses membres, et
+ses dents claquaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mes bons messieurs..., balbutia-t-il enfin,
+mes dignes et chers amis... je suis bien heureux
+de vous revoir... Mais l'étonnement... le saisissement...
+le plaisir!...</p>
+
+<p>Ses petits yeux roulaient et n'osaient point se
+fixer.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons!... dit Bibandier qui était
+tout glorieux de faire peur à quelqu'un, on
+sait bien que tu nous aimes, M. de la Chicane!...
+Pas de grandes phrases!... nous avons
+besoin de toi; suis-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suivrai au bout du monde, mes
+chers messieurs, répliqua le malheureux Macrocéphale,
+mais pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;Venez!... interrompit Robert.</p>
+
+<p>Le Hivain ne souffla plus mot, et se laissa
+conduire à l'intérieur du taillis. On se remit en
+<span class="pagenum" id="Page_242">242</span>
+selle, et l'homme de loi fut placé en croupe derrière
+Bibandier.</p>
+
+<p>&mdash;Marchons!... dit Robert qui prit l'arrière-garde
+pour pouvoir causer avec l'homme de
+loi.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous allez au manoir, fit observer timidement
+celui-ci, je vous engage à prendre le
+pont des Houssayes, mes dignes messieurs...
+car nous sommes en déris depuis hier... et le
+bac de Port-Corbeau ne sert plus à grand'chose.</p>
+
+<p>&mdash;Benoît Haligan est mort? demanda l'Américain.</p>
+
+<p>&mdash;Guère ne s'en faut, mon bon M. de
+Blois!... Vous savez que le pauvre fou croit deviner
+l'avenir... Voilà plus de six mois qu'il
+agonise... et il a prédit lui-même que la mort
+entrerait ce soir dans sa cabane.</p>
+
+<p>&mdash;Et Pontalès?... demanda encore Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! celui-là se porte bien, Dieu merci!...
+Toujours fin comme une demi-douzaine de Normands...
+toujours dur avec le pauvre monde!...
+Jésus! bon Dieu! mon digne M. Robert, je suis
+un homme paisible, mais lorsque je le vis vous
+chasser de Penhoël... oh! je l'avoue franchement,
+j'eus envie de lui briser mon bâton de
+houx sur la tête!</p>
+
+<p>&mdash;En vérité!... fit Robert, ce fut à ce point-là?...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_243">243</span>
+Macrocéphale prit un air attendri.</p>
+
+<p>&mdash;Mes excellents amis..., dit-il, mon digne
+M. de Blois... mon cher M. Blaise... et vous-même,
+mon brave M. Bibandier... vous ne pouvez
+pas savoir combien je vous suis attaché sincèrement
+et du fond du c&oelig;ur!... Pour vous être
+seulement agréable, voyez-vous bien, je me
+ferais hacher en mille pièces...</p>
+
+<p>Bibandier éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendais cette chute-là!... s'écria-t-il.
+Eh bien! M. de la Chicane, vous voyez bien
+que nous vous payons de retour, puisque nous
+avons fait cent lieues pour vous chercher!</p>
+
+<p>&mdash;Et m'est-il permis de vous demander...?
+commença l'homme de loi.</p>
+
+<p>&mdash;En temps et lieu vous saurez tout cela,
+M. le Hivain, interrompit Robert. La question
+importante, pour le moment, est de savoir si
+vous voulez être avec nous ou contre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Jésus! s'écria l'homme de loi,
+moi... contre vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Pour parler franc, reprit Robert, nous
+voulons en finir avec Pontalès!</p>
+
+<p>&mdash;Par des voies légales, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Très-légales.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon digne M. de Blois... mon
+cher M. Blaise... mon brave M. Bibandier, je
+suis à vous... tout à vous!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_244">244</span>
+Ils cheminaient maintenant à travers la lande,
+suivant à peu près la route que Diane et Cyprienne
+avaient parcourue, la nuit de la Saint-Louis,
+en revenant de leur expédition chez
+l'homme de loi.</p>
+
+<p>Ils traversèrent le pont des Houssayes, dont
+les piles de bois tremblaient sous l'effort croissant
+de l'inondation; puis ils descendirent la
+rivière jusqu'au passage du Port-Corbeau.</p>
+
+<p>Comme ils arrivaient sous le manoir, Robert,
+qui marchait le premier, arrêta son cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Maître le Hivain, dit-il, votre besogne ne
+sera pas bien malaisée, et nous vous payerons
+chacun de vos pas comme si vous étiez un roi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas l'intérêt qui me fait agir, mon
+digne monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez!... vous aurez tout simplement à
+monter jusqu'au manoir.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers!... Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour aller nous chercher M. le marquis
+de Pontalès, avec qui je veux avoir une entrevue.</p>
+
+<p>L'homme de loi secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais beau monter au manoir, répondit-il,
+cela ne vous avancerait guère... Pontalès
+est un homme habile, je dois en convenir... Il
+reste là-bas, dans le grand château, pour faire
+dire aux alentours que les convenances sont
+gardées et que la maison des Penhoël attend
+<span class="pagenum" id="Page_245">245</span>
+encore ses anciens maîtres dans le cas où ils
+viendraient payer le prix du rachat.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'y a personne au manoir?...</p>
+
+<p>Macrocéphale montra du doigt la façade où
+ne brillait aucune lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Personne!... répliqua-t-il, si ce n'est un
+vieux domestique, chargé du bac, qui demeure
+dans les communs... C'est toute une comédie...
+La grande porte du manoir reste ouverte... et
+Pontalès répète à qui veut l'entendre qu'il espère
+voir les Penhoël rentrer dans la maison de leurs
+aïeux.</p>
+
+<p>Robert n'écoutait plus, et semblait méditer
+sur ce contre-temps.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous voulez, ajouta Macrocéphale,
+je vais prendre un de vos chevaux et courir
+jusqu'à Pontalès.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que l'entrevue ait lieu ici..., répliqua
+Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous ramènerai votre homme.</p>
+
+<p>L'Américain examina en dessous l'homme de
+loi, qui gardait son air doucereux et innocent.</p>
+
+<p>&mdash;L'Endormeur!... dit-il, on ne doit pas
+encore être couché à la ferme... va chercher le
+petit Francin... et si l'on t'interroge, dis qu'il
+s'agit des intérêts de Penhoël.</p>
+
+<p>Blaise s'engagea dans le sentier qui conduisait
+à la ferme.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_246">246</span>
+&mdash;Mon brave M. le Hivain, reprit Robert,
+nous avons toute confiance en vous... mais il
+faut une grande heure pour aller et revenir de
+Pontalès. Et que de choses passent dans la tête
+d'un homme pendant une heure!... Restez plutôt
+avec nous... le petit Francin portera la lettre
+que vous allez écrire à M. le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre!... répéta le Hivain; comment
+voulez-vous que j'écrive au milieu de ce taillis?</p>
+
+<p>Robert indiqua du doigt une lueur qui brillait
+à travers les branches des châtaigniers.</p>
+
+<p>&mdash;La loge du vieux Benoît nous servira de
+bureau..., répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que nous allons faire, murmura l'homme
+de loi, n'a pas besoin de témoins...</p>
+
+<p>Ils étaient à cinquante pas, tout au plus, de
+la loge. Bibandier se glissa entre les branches
+du taillis et disparut pour revenir presque aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre vieux ne nous gênera pas...,
+dit-il de loin.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort?...</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-vous la peine d'entrer!... Nous
+sommes les maîtres de la loge.</p>
+
+<p>Ils s'introduisirent tous les trois dans la cabane,
+dont l'intérieur sombre et enfumé n'était
+éclairé que par une mince chandelle de résine,
+placée au chevet du grabat.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_247">247</span>
+Le vieux Benoît était étendu sur le dos, les
+bras en croix, les yeux ouverts et fixes. Il ne
+respirait plus.</p>
+
+<p>Robert alla prendre la résine, et la posa
+auprès du trou qui servait de cheminée.</p>
+
+<p>&mdash;Allume du feu, Bibandier..., dit-il; car
+maître le Hivain a l'air de trembler la fièvre.</p>
+
+<p>L'homme de loi frissonnait en effet. L'aventure
+tournait au lugubre, et il se demandait
+avec effroi quel en serait le dénoûment.</p>
+
+<p>Il s'était assis le plus loin possible du grabat,
+et de manière à tourner le dos au mort.</p>
+
+<p>Bibandier jeta dans le foyer une brassée de
+bois sec. Quand la flamme s'éleva claire et petillante,
+l'Américain rapprocha son escabelle avec
+un mouvement de bien-être non équivoque.</p>
+
+<p>&mdash;Les soirées fraîchissent..., dit-il, et le feu
+commence à ne pas être de trop!... Avez-vous
+ce qu'il faut pour écrire, M. le Hivain?... Moi, je
+n'ai que du papier timbré.</p>
+
+<p>Macrocéphale releva sur lui un regard de
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous étonne? reprit l'Américain; nous
+allons traiter une affaire sérieuse ce soir... Pontalès
+nous a joué un bon tour autrefois... mais,
+après la partie, vient la revanche... Arrangez-vous
+le mieux possible, et tâchez d'écrire sur vos
+genoux.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_248">248</span>
+Le Hivain avait tiré de sa poche une petite
+écritoire, une plume et du papier.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole!... reprit Robert, j'ai songé un
+instant à faire en personne une visite à ce vieux
+coquin de marquis... c'eût été plus simple...
+Mais on pourrait entrer dans ce grand diable de
+château et n'en point ressortir... J'aime mieux
+traiter la chose par correspondance... Écrivez.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vos ordres..., dit Macrocéphale.</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez!... Voyons, qu'allons-nous lui
+dire?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose d'adroit..., insinua Bibandier;
+si c'était un homme de nos âges, on pourrait
+risquer le rendez-vous d'amour...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi!... interrompit Robert; écrivez...
+«M. le marquis...» Que diable, M. le Hivain,
+vous n'êtes pas un enfant... écrivez de manière
+à ce qu'il vienne, et gagnez votre argent!</p>
+
+<p>L'homme de loi se gratta l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;A cette heure de nuit!... murmura-t-il;
+et le jour où tombe le terme... D'ailleurs, le
+marquis va se dire: «Pourquoi maître le Hivain
+ne vient-il pas jusque chez moi?»</p>
+
+<p>&mdash;Il faut trouver un moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche..., dit Bibandier.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi!... Maître le Hivain, vous êtes un
+homme de ressources...</p>
+
+<p>-Vous êtes bien honnête, mon digne
+<span class="pagenum" id="Page_249">249</span>
+monsieur... mais Pontalès est si défiant!... Attendez
+donc!... s'écria-t-il tout à coup en se touchant
+le front; je crois que j'ai trouvé!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons?...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une chose qui mettrait Pontalès sur
+ses deux jambes, quand même il serait à l'agonie:
+c'est le nom de l'aîné de Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité?... fit Robert qui se prit à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;On parle justement dans le pays, depuis
+deux ou trois mois, du prétendu retour de
+M. Louis..., poursuivit Macrocéphale; vous m'entendez
+bien... une de ces rumeurs qui se répandent
+on ne sait pourquoi ni comment... Je
+vais lui dire qu'il s'agit d'événements graves, où
+se trouve mêlé Louis de Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;Dites lui cela, maître le Hivain..., répliqua
+Robert; et peut-être ne mentirez-vous pas tant
+que vous croyez.</p>
+
+<p>La plume de l'homme de loi, qui courait
+déjà sur le papier, s'arrêta net.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... balbutia-t-il; est-ce que vous
+sauriez...?</p>
+
+<p>Blaise revenait avec le petit Francin.</p>
+
+<p>&mdash;Finissez votre lettre!... dit Robert; avant
+une heure, vous en saurez aussi long que nous.</p>
+
+<p>L'homme de loi plia sa missive et la remit au
+petit paysan, qui partit au galop, croyant servir
+<span class="pagenum" id="Page_250">250</span>
+les intérêts de l'ancien maître de Penhoël.</p>
+
+<p>Dès qu'il se fut éloigné, Robert devint taciturne,
+et Macrocéphale essaya en vain de renouer
+la conversation.</p>
+
+<p>C'était une nuit de novembre noire et froide;
+on entendait gémir le vent dans le taillis, et
+l'eau déchaînée, qui roulait en bouillonnant au
+pied de la colline.</p>
+
+<p>A l'intérieur de la cabane, le silence régnait.</p>
+
+<p>Une fois, Macrocéphale, qui avait l'oreille aux
+aguets, crut entendre un soupir faible, venant
+du lit mortuaire.</p>
+
+<p>Il se leva épouvanté; mais nos trois compagnons
+le forcèrent à se rasseoir, et ne lui épargnèrent
+point les moqueries.</p>
+
+<p>Par le fait, le pauvre Benoît Haligan était
+toujours sur son grabat, les bras en croix et les
+yeux morts.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, on ouït un bruit de
+chevaux sur la montée.</p>
+
+<p>Nos trois compagnons se cachèrent précipitamment
+derrière la porte, et l'homme de loi
+resta seul auprès du foyer.</p>
+
+<p>L'instant d'après, le vieux marquis de Pontalès
+entrait dans la cabane.</p>
+
+<p>Il avait mis de côté son sourire emmiellé, et
+semblait de fort mauvaise humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie cela? s'écria-t-il du seuil;
+<span class="pagenum" id="Page_251">251</span>
+pourquoi ce rendez-vous?... Et depuis quand n'avez-vous
+plus la force de venir jusque chez moi?</p>
+
+<p>Macrocéphale faisait de grands saluts. Peut-être
+eût-il été fort embarrassé pour répondre,
+si nos trois gentilshommes ne lui en eussent
+épargné la peine.</p>
+
+<p>Pontalès, en effet, fit trêve à ses questions,
+parce que la porte venait de se refermer
+bruyamment derrière lui.</p>
+
+<p>Il se retourna en tressaillant, et reconnut d'un
+seul coup d'&oelig;il à qui il avait affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Un guet-apens!... murmura-t-il.</p>
+
+<p>Puis il ajouta sans savoir qu'il parlait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils m'écrivait hier qu'ils étaient tous
+à Paris!...</p>
+
+<p>&mdash;Voici un pauvre raisonnement pour un
+homme de votre force!... répliqua Robert en
+riant; ne savez-vous pas bien qu'un quart
+d'heure avant sa mort, M. de la Palisse était
+encore en vie?... Mais nous oublions de nous
+serrer la main, cher marquis, et de nous demander
+mutuellement de nos nouvelles...</p>
+
+<p>Pontalès semblait un renard pris au piége.
+Sous ses paupières, baissées à demi, on voyait
+ses petits yeux gris qui roulaient tout effarés...</p>
+
+<p>Robert, Blaise et Bibandier lui-même vinrent,
+tour à tour, lui tendre la main. Il répondit
+machinalement à cette ironique politesse.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span>
+&mdash;Messieurs..., balbutia-t-il, c'est vous sans
+doute qui avez induit M. le Hivain à m'indiquer
+ce rendez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous nous aviez laissé notre beau manoir
+de Penhoël, cher marquis, répliqua Robert,
+nous n'en serions pas réduits à vous recevoir
+dans une chaumière... Ah! vous jouâtes
+là un joli coup de cartes!... Du diable si j'ai
+vu tricher avec plus d'aplomb en ma vie!... Les
+gendarmes... les extraits des rôles de la préfecture...
+tout cela était très-fort!... Mais prenez
+donc la peine de vous asseoir, M. le marquis,
+nous avons beaucoup de choses à nous dire, et
+rester debout sera fatigant.</p>
+
+<p>Pontalès s'assit sur une escabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Procédons sans plan ni méthode!... reprit
+l'Américain dont l'air libre contrastait avec la
+détresse du marquis; je ne hais pas cet aimable
+désordre qui saute d'un sujet à un autre et varie
+gaiement l'entretien... Vous nous parliez de
+votre fils?... Un très-beau cavalier, ma foi! et
+qui menait bonne vie là-bas dans la capitale...
+Vous avez reçu de lui une lettre hier... Je puis
+vous donner des nouvelles encore plus fraîches.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vu récemment?... demanda
+Pontalès qui tâchait péniblement à se remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, répondit Robert, je ne sais
+<span class="pagenum" id="Page_253">253</span>
+trop comment vous dire cela... Le fait est que
+c'est une déplorable affaire!...</p>
+
+<p>Le marquis était père; sa tête se releva
+inquiète.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, reprit l'Américain, on est
+jeune... on est brave... peut-être un peu querelleur...
+on a des duels...</p>
+
+<p>&mdash;Un duel!... s'écria le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Un duel extrêmement malheureux, mon
+cher M. de Pontalès... L'aîné de Penhoël lui a
+mis trois pouces de fer dans la poitrine.</p>
+
+<p>Le marquis se leva tout d'une pièce, comme
+s'il eût reçu un choc galvanique. Macrocéphale
+ne put s'empêcher de l'imiter.</p>
+
+<p>Nos trois gentilshommes, assis l'un près de
+l'autre, balançaient leurs jambes croisées et gardaient
+un calme parfait.</p>
+
+<p>&mdash;L'aîné de Penhoël!... répéta Pontalès
+d'une voix tremblante; celui qu'on n'a pas vu
+depuis vingt ans?... Mes oreilles ne me trompent-elles
+point... et parlez-vous bien de Louis
+de Penhoël?...</p>
+
+<p>A ce nom prononcé, un soupir rauque se fit
+entendre du côté du grabat.</p>
+
+<p>Macrocéphale chancela sur ses jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Le mort s'éveille!... murmura-t-il.</p>
+
+<p>Bibandier et Blaise étaient pâles, mais Robert
+haussa les épaules.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_254">254</span>
+&mdash;Quand les vivants le voudront, prononça-t-il
+lentement, le mort se rendormira.</p>
+
+<p>Tout le monde, cependant, glissait vers le
+grabat des regards effrayés.</p>
+
+<p>Comme si le vieux Benoît eût voulu protester
+contre cette menace, on le vit s'agiter entre ses
+draps, puis se lever sur son séant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aujourd'hui!... dit-il d'une voix
+creuse; voilà bien des jours et bien des nuits
+que j'attendais ce moment!... La main de Dieu
+est sur moi... je ne verrai pas le retour de Penhoël!</p>
+
+<p>Tout le monde gardait un silence glacé.
+Robert lui-même, malgré sa forfanterie, ne
+trouvait pas le courage d'ouvrir la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais compté mes heures, reprit le vieillard;
+je savais bien que la maladie n'aurait pas
+le temps de me tuer... Je l'avais dit... je l'avais
+dit!... L'étranger était venu par un déris... dans
+une nuit sombre... c'est dans une nuit sombre
+et par un déris qu'il devait revenir!... Penhoël!
+Penhoël! celui qui tuera ton corps et ton âme
+va me prendre ma vie mortelle!</p>
+
+<p>Son souffle râlait. Chacune de ses paroles
+tombait sourde et pénible.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas dans la cabane une seule poitrine
+qui ne fût oppressée.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc a laissé ouvertes les portes du
+<span class="pagenum" id="Page_255">255</span>
+manoir?... reprit encore le vieux passeur dont
+la voix se fit plus vibrante; je vois entrer ceux
+qui n'auraient jamais dû sortir... celles qu'on
+croyait mortes ont, autour de leurs lèvres roses,
+le sourire de la vie...</p>
+
+<p>«Penhoël ne cherche plus ses filles parmi les
+belles-de-nuit, qui glissent sous les saules.</p>
+
+<p>«Et l'absent, comme son c&oelig;ur bat! son
+noble c&oelig;ur! à respirer l'air aimé du pays!...</p>
+
+<p>«Les larmes sont séchées dans les yeux de la
+sainte femme. Il y a un nouveau-né dans le berceau,
+paré de fleurs...»</p>
+
+<p>Un sourire étrange éclaira sa face hâve; il
+balbutia encore des paroles qu'on ne pouvait
+plus entendre, et sa tête lourde rebondit sur la
+paille de son oreiller.</p>
+
+<p>Un long silence régna dans la cabane; puis
+l'Américain rapprocha son escabelle du siége de
+Pontalès.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du vrai dans ce que dit ce vieux fou,
+monsieur!... murmura-t-il. L'&oelig;uvre que vous
+avez édifiée péniblement, à force de trahisons
+et de mensonges, est sapée par la base... Tel que
+vous me voyez, marquis de Pontalès, je viens
+vous apporter la ruine ou le salut... C'est à vous
+de choisir.</p>
+
+<h3 id="Page_257">III<br />
+<b>LOUIS DE PENHOËL.</b></h3>
+
+<p>La lutte était entre Robert et le marquis;
+Blaise et Bibandier se taisaient. Macrocéphale
+jetait des regards effarés vers le pauvre grabat
+de Benoît.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne s'agissait que du rachat de Penhoël,
+reprit Robert, je n'aurais pas même eu l'idée de
+venir vous déranger, M. le marquis... mais
+vous avez bien d'autres choses à craindre... Savez-vous
+que ce Louis de Penhoël est un rude
+adversaire?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vu?... demanda Pontalès.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je vous vois, M. le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il toujours fort?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_258">258</span>
+&mdash;Toujours fort... toujours beau... toujours
+jeune!... Le jour où votre fils est tombé sous
+son épée, Louis de Penhoël est sorti vainqueur
+de quatre autres duels.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre fils! murmura Pontalès qui
+avait un peu oublié sa douleur paternelle; mais
+vous dites qu'il n'est pas mort... et à son âge, on
+revient de loin... Voyons, messieurs, ajouta-t-il
+en donnant à son visage cette expression de bonhomie
+que nous lui connaissions jadis, j'ai regretté
+bien souvent de m'être séparé de vous...
+et une fois passé le premier instant de surprise,
+je suis plutôt joyeux que mécontent de vous
+revoir.</p>
+
+<p>Robert lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est parler, Pontalès!... s'écria-t-il;
+d'autant mieux que votre sincérité est à l'abri
+de tout soupçon! Puisque vous le prenez ainsi,
+comme il faut, je vais jouer cartes sur table...
+D'abord, nous ramenons de Paris René de Penhoël
+et sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit Pontalès, c'est vous qui les ramenez?</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement... Il nous fallait bien une
+arme contre votre habileté grande, M. le marquis...
+De manière ou d'autre, Penhoël possède
+les fonds qui doivent servir au rachat... Or, je
+ne veux pas vous le cacher, M. le marquis, le
+<span class="pagenum" id="Page_259">259</span>
+jour où Penhoël rentrera dans son manoir, vous
+serez bien près de quitter votre beau château et
+tous vos magnifiques domaines...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>Robert tira sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Dix heures!... murmura-t-il en se parlant
+à lui-même; dans une demi-heure René sera
+ici... Pardonnez-moi si je n'entre pas dans des
+explications détaillées, car le temps nous presse,
+et c'est à peine si nous pourrons dresser les actes
+qu'il nous faudra signer.</p>
+
+<p>Pontalès ne répondit point, mais son regard
+fit le tour de l'assistance.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... sans doute! reprit Robert
+qui interprétait ce coup d'&oelig;il furtif et peureux,
+nous sommes trois contre un... car maître le
+Hivain observera la neutralité la plus absolue,
+en cas de guerre déclarée... Nous pourrions
+user de violence à notre aise... mais ne craignez
+rien, M. le marquis... nous n'aurons pas besoin
+de cela... Notre intérêt veut qu'une alliance
+soit conclue entre vous et nous... alliance solide,
+cette fois, et que votre caprice ne puisse
+plus rompre...</p>
+
+<p>Il se tourna vers l'homme de loi, qui chauffait
+ses grands souliers ferrés au coin de la cheminée.</p>
+
+<p>&mdash;Préparez votre plume et votre encre,
+<span class="pagenum" id="Page_260">260</span>
+M. le Hivain, reprit-il; voici deux feuilles de
+papier timbré... Ayez l'obligeance de nous minuter
+un acte passé entre M. de Pontalès d'une
+part, et nous trois de l'autre, lequel acte divise
+en quatre portions égales les anciens domaines
+de Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;Et je n'aurai qu'un quart?... grommela le
+marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun de nous, répliqua Robert, aura l'un
+des trois autres quarts.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux subir le rachat.</p>
+
+<p>Robert donna les deux papiers timbrés à
+l'homme de loi.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez! dit-il en faisant à Pontalès un
+petit signe de tête amical, vous n'avez pas tout
+à fait le choix... Si nous ne sommes pas avec
+vous, nous serons contre vous... n'est-ce pas,
+mes braves?</p>
+
+<p>Blaise et Bibandier s'agitèrent sur leurs escabelles.</p>
+
+<p>&mdash;Et si nous sommes contre vous, reprit
+Robert, nous ramènerons sur le tapis certaines
+vieilles histoires qui vous donneront bien du fil
+à retordre... Maître le Hivain, écrivez un peu
+plus vite!</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon?... dit tout bas Pontalès, je ne
+signerai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous signerez, mon vieil ami!... Figurez-vous
+<span class="pagenum" id="Page_261">261</span>
+que le diable s'est mêlé de nos affaires:
+les deux filles de l'oncle Jean ne sont pas
+mortes.</p>
+
+<p>Pontalès tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux Benoît vient de vous le dire dans
+son langage original. Elles sont, ma foi! pleines
+de vie et n'ignorent rien de votre bonne volonté
+à leur égard... Mais voilà le plus curieux: c'est
+par leur entremise que Louis de Penhoël a retrouvé
+sa famille... Il les aime à la folie... Et
+je vous promets que si jamais il passe l'Oust,
+à Port-Corbeau, vous aurez bien vite de ses
+nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'un des doubles..., dit Macrocéphale.</p>
+
+<p>Robert y jeta un rapide coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfait!... dit-il; tirez-en la copie.</p>
+
+<p>Le Hivain se remit au travail.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin..., murmura Pontalès qui semblait
+hésiter, en quoi la signature de cet acte
+pourrait-elle me protéger?</p>
+
+<p>-Dans un quart d'heure, répondit l'Américain,
+René va demander le bac... nous sommes
+armés sous nos manteaux, et je vous ai apporté
+un poignard, M. le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;A moi?</p>
+
+<p>&mdash;A vous!... car, cette fois, chacun mettra la
+main à l'&oelig;uvre... Nous serons cinq, en comptant
+<span class="pagenum" id="Page_262">262</span>
+maître le Hivain, qui ne nous refusera point
+son aide.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un homme paisible, balbutia Macrocéphale.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez nombre... Et cela ne sera pas
+inutile... car nous aurons peut-être plus d'un
+adversaire à combattre.</p>
+
+<p>&mdash;Louis de Penhoël?... prononça Pontalès à
+voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Louis de Penhoël..., répéta l'Américain.</p>
+
+<p>Il parlait ici contre sa pensée. Selon lui, le
+nabab devait être encore à Paris, ou, tout au
+plus, sur la route de Bretagne. Mais il lui fallait
+un autre épouvantail que René.</p>
+
+<p>Pontalès hésitait encore.</p>
+
+<p>Macrocéphale venait d'achever la copie de
+l'acte.</p>
+
+<p>&mdash;M. le marquis, dit Robert, il faut vous
+décider... Si vous ne signez pas, nous allons
+faire nous-mêmes l'office de passeurs, et amener
+ici les deux Penhoël... Il faut que vous compreniez
+bien votre situation... Vous avez affaire ici
+à trois hommes qui n'ont plus rien à perdre, et
+qui, peut-être, gardent contre vous quelque
+petite rancune... Ces hommes sont habitués à
+mettre leur intérêt avant toute idée de vengeance...
+Profitez, croyez-moi, de leur sagesse!...
+car, si vous perdez l'occasion, ce soir, demain,
+<span class="pagenum" id="Page_263">263</span>
+ces hommes porteront témoignage dans l'accusation
+de vol et d'assassinat que les deux Penhoël
+comptent vous intenter.</p>
+
+<p>Pontalès pressa son front chauve entre ses
+deux mains.</p>
+
+<p>Un cri retentissant se fit entendre au dehors,
+dans la direction de la route de Redon.</p>
+
+<p>On disait:</p>
+
+<p>&mdash;Au bac!... ho!... ho!...</p>
+
+<p>Le vieux passeur s'agita une seconde fois sous
+sa couverture, comme si ce cri eût remué son
+agonie.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà!... murmura-t-il de sa voix creuse
+et haletante. Je le reconnais!... Mon Dieu!...
+donnez-moi une heure de vie, pour que le serviteur
+puisse saluer son maître avant d'aller
+vers vous.</p>
+
+<p>Pontalès saisit une des copies et apposa convulsivement
+sa signature au bas du papier.</p>
+
+<p>Tout le monde se leva. Robert souffla la
+résine.</p>
+
+<p>&mdash;La voix de l'agonisant s'éleva encore dans
+la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Il a signé!... murmura-t-il; mais Dieu
+veille!...Assassins... assassins, malheur à vous!...</p>
+
+<p>La porte avait été ouverte. Bibandier, Pontalès
+et l'homme de loi étaient déjà dehors.</p>
+
+<p>-Voilà trois mois que le vieux agonise!...
+<span class="pagenum" id="Page_264">264</span>
+grommela Blaise, et son témoignage serait terrible
+en cas de malheur...</p>
+
+<p>&mdash;Sors!... dit Robert.</p>
+
+<p>Blaise sortit.</p>
+
+<p>Au lieu de le suivre, l'Américain se dirigea
+en tâtonnant vers le lit du mourant.</p>
+
+<p>D'un geste brusque il retira l'oreiller de paille
+qui soutenait la tête de Benoît.</p>
+
+<p>Celui-ci poussa un cri faible. Sa tête pendait
+maintenant renversée, et le souffle s'arrêtait
+dans sa gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais dit!... balbutia-t-il en luttant
+contre la dernière étreinte de la mort; je l'avais
+dit!... Mon corps était à toi... Que Dieu et la
+Vierge aient pitié de mon âme!...</p>
+
+<p>Le silence régna dans la loge. Robert, dont
+le front pâle s'inondait d'une sueur froide, avait
+rejoint ses quatre compagnons. Ils entrèrent
+tous les cinq dans le bac. Pontalès et Macrocéphale
+lui-même étaient armés de couteaux apportés
+par Robert.</p>
+
+<p>Pontalès avait un tremblement nerveux par
+tout le corps; ce fut lui qui sauta le premier dans
+le bateau.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont jusqu'à minuit! murmura-t-il; jusqu'à
+minuit, tous ceux qui tenteront de passer
+la rivière doivent mourir!</p>
+
+<p>Son esprit semblait frappé violemment. La
+<span class="pagenum" id="Page_265">265</span>
+fièvre le jetait hors de cette prudence cauteleuse,
+qui avait été sa règle durant toute une
+longue vie!</p>
+
+<p>Robert riait dans sa barbe à le voir prendre
+la tête du bac et brandir son couteau.</p>
+
+<p>Bibandier avait saisi la perche. Maître le
+Hivain se tenait coi à l'arrière de la barque,
+et sentait tous les tourments d'un homme paisible,
+lancé tout à coup au milieu d'une bataille.</p>
+
+<p>Ils atteignaient le milieu de la rivière. On
+n'apercevait encore rien sur la rive opposée, tant
+la nuit était sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Couchez-vous au fond du bac..., dit Robert;
+Bibandier seul doit se montrer à découvert.</p>
+
+<p>Il joignit l'exemple au précepte et l'on ne vit
+plus, au-dessus du bord, que la tête chevelue de
+l'ancien uhlan.</p>
+
+<p>Au bout d'une minute, celui-ci cessa de percher.</p>
+
+<p>&mdash;Il est tout seul..., murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Aborde!... répliqua Robert.</p>
+
+<p>Puis il ajouta en serrant le bras de Pontalès:</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'entre vous et Penhoël, c'est une
+haine de plus d'un siècle... Vous avez droit à la
+préséance, M. le marquis... c'est vous qui frapperez
+le premier.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_266">266</span>
+&mdash;Soit!... répliqua Pontalès d'une voix sourde,
+je frapperai le premier!</p>
+
+<p>Le bateau toucha, et presque aussitôt René de
+Penhoël sauta lourdement sur les planches vermoulues
+de la cale.</p>
+
+<p>On ne pouvait distinguer les traits de son
+visage, mais tout en lui révélait une agitation
+extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vite!... vite! balbutia-t-il; il a disparu
+avec son grand cheval noir... mais il va revenir
+peut-être... Vite!... vite!... mettez la rivière
+entre lui et moi!...</p>
+
+<p>Nos quatre compagnons s'étaient relevés,
+mais René de Penhoël ne les voyait même pas.
+Son regard restait cloué sur le rivage avec une
+invincible terreur.</p>
+
+<p>Pontalès était en proie à une sorte de folie...
+Robert était obligé de le retenir pour l'empêcher
+de s'élancer sur son ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure!... murmurait l'Américain,
+tout à l'heure!...</p>
+
+<p>Pontalès se débattait l'écume à la bouche.</p>
+
+<p>Le bateau avait cédé au courant pendant les
+quelques secondes où la perche de Bibandier
+était restée oisive.</p>
+
+<p>On se trouvait maintenant auprès d'une petite
+langue de terre, où croissaient des saules, ces
+mêmes saules qui avaient servi d'abri à Robert
+<span class="pagenum" id="Page_267">267</span>
+et à Blaise, la nuit de leur arrivée au manoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tourne!... cria l'Américain, ou nous allons
+chavirer.</p>
+
+<p>Au moment où Bibandier, obéissant, plantait
+sa perche contre le rivage, une invisible main
+la saisit par sa garniture de fer et attira violemment
+le bac.</p>
+
+<p>L'ancien uhlan poussa un cri de frayeur, ses
+mains abandonnèrent la perche. Le bateau s'était
+heurté contre la langue de terre, et il y
+avait maintenant sur l'avant un homme de
+grande taille, qui avait surgi là comme par enchantement.</p>
+
+<p>&mdash;Louis de Penhoël!... murmura Robert qui
+lâcha le bras de Pontalès.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens!... cria René, il n'y a plus
+qu'un Penhoël... l'autre était un lâche et un
+traître...</p>
+
+<p>Sa voix s'arrêta dans sa gorge, parce que le
+vieux Pontalès, qu'on ne retenait plus, venait
+de le frapper par derrière.</p>
+
+<p>René tomba lourdement, et resta en travers
+sur le bord du bateau.</p>
+
+<p>Pontalès s'élança en brandissant son couteau
+sanglant et en criant:</p>
+
+<p>&mdash;A l'autre! à l'autre!</p>
+
+<p>L'inconnu, qui était en effet Louis de Penhoël,
+n'avait point vu le coup qui frappait son frère.
+<span class="pagenum" id="Page_268">268</span>
+Il rejeta derrière lui son manteau et brisa sur
+son genou le petit bout de la perche.</p>
+
+<p>Le bateau descendait à la dérive vers le milieu
+du marais.</p>
+
+<p>Le vieux Pontalès tomba, arrêté dans sa
+course par un coup de massue.</p>
+
+<p>Puis une lutte courte s'engagea entre le nabab
+et les trois autres assassins; car Bibandier, le
+bon garçon, voyant que les choses tournaient
+au tragique, s'était coulé entre les saules et cheminait
+déjà sur la route de Redon.</p>
+
+<p>Les poignards n'avaient pas beau jeu contre la
+massue du nabab.</p>
+
+<p>Elle s'abaissa une fois, puis deux, puis trois.</p>
+
+<p>A chaque coup, on entendait un râle.</p>
+
+<p>Après le dernier coup, le silence régna sur le
+bateau.</p>
+
+<p>Louis de Penhoël jeta son arme.</p>
+
+<p>La nuit était bien sombre. Néanmoins, il
+voyait son frère couché contre le bord.</p>
+
+<p>&mdash;René..., dit-il, nous n'avons plus d'ennemis...</p>
+
+<p>Le maître de Penhoël demeura immobile.</p>
+
+<p>Le nabab enjamba les cadavres pour se rapprocher
+de lui.</p>
+
+<p>Au moment où il se baissait pour lui prendre
+la main, René, qui était en équilibre sur le
+plat-bord, fit un mouvement convulsif et glissa
+<span class="pagenum" id="Page_269">269</span>
+dans l'eau du marais, où il disparut aussitôt.</p>
+
+<p>Le nabab poussa un grand cri. Son pied venait
+de glisser dans la mare de sang qui était
+sous le corps de son frère.</p>
+
+<p>Il plongea tout habillé, tandis que le bac,
+chargé de ses quatre cadavres, continuait d'aller
+à la dérive vers le tournant de <i>la Femme-Blanche</i>.</p>
+
+<p>Il resta longtemps sous l'eau, sondant les
+profondeurs sombres du marais. Par trois fois
+on eût pu le voir reparaître, et, par trois fois
+entendre sa voix sonore qui jetait aux deux rives
+du lac le nom de son frère.</p>
+
+<p>Quand ces appels se taisaient, on n'entendait
+que le bruit sourd de l'inondation croissante, et
+ces vagues mugissements que jette le gouffre de
+<i>la Femme-Blanche</i>.</p>
+
+<p>Louis plongea une dernière fois, et gagna
+ensuite la rive à la nage.</p>
+
+<p>En ce moment, le bac touchait la lèvre du
+tournant et disparaissait sous les voiles de
+brouillard qui forment le vêtement fantastique
+de <i>la Femme-Blanche</i>.</p>
+
+<p>Le chaland tournoya en craquant; les cadavres
+soulevés se choquèrent. Le gouffre s'était
+refermé.</p>
+
+<hr class="light" />
+
+<p>Les deux chaises de poste, que nous avons vues
+<span class="pagenum" id="Page_270">270</span>
+s'arrêter devant l'auberge du <i>Mouton couronné</i>,
+sur le port de Redon, avaient passé la rivière
+d'Oust au pont des Houssayes, et gagné le manoir
+de Penhoël, par la route praticable aux
+voitures.</p>
+
+<p>Les portes du manoir étaient ouvertes. Pontalès
+semblait avoir voulu défier les événements
+et proclamer bien haut qu'il attendait ses adversaires
+de pied ferme.</p>
+
+<p>A l'intérieur de la maison, rien n'avait
+changé depuis trois mois. Durant tout cet espace
+de temps, en effet, Pontalès avait continué
+d'habiter le grand château, ne voulant pas jouir
+d'un bien qui ne lui était pas encore définitivement
+acquis.</p>
+
+<p>Une fois passé le terme du rachat, il comptait
+bien prendre sa revanche.</p>
+
+<p>Dans le salon du manoir, les voyageurs de nos
+deux chaises de poste étaient réunis.</p>
+
+<p>On avait couché Madame sur sa chaise longue,
+et tout le monde l'entourait. Elle était pâle
+comme une morte; ses beaux traits, amaigris et
+fatigués, accusaient de longs jours de torture.
+Elle avait les yeux fermés; son souffle était faible,
+et il semblait que la vie fût sur le point de
+l'abandonner.</p>
+
+<p>L'oncle Jean tenait une de ses mains et cherchait
+les imperceptibles battements de son pouls.
+<span class="pagenum" id="Page_271">271</span>
+Diane et Cyprienne essayaient de réchauffer son
+autre main à force de baisers.</p>
+
+<p>Blanche était à genoux sur le tapis à ses
+pieds.</p>
+
+<p>A l'entour se rangeaient Étienne, Roger, Vincent
+et le bon vieux Géraud.</p>
+
+<p>On entendit au loin, sur le marais, trois cris
+vibrants et prolongés.</p>
+
+<p>Marthe eut un tressaillement faible, et ses
+paupières se soulevèrent à demi pour retomber
+aussitôt.</p>
+
+<p>Elle était dans cet état de torpeur et d'anéantissement
+depuis son départ de Redon. Trop de
+souffrances avaient brisé son pauvre c&oelig;ur de
+mère. Pendant la route, l'oncle Jean avait essayé
+de lui parler et de la préparer, mais ses oreilles
+étaient fermées.</p>
+
+<p>Elle ne savait rien de ce qui s'était passé
+depuis quelques jours. Pour elle, il n'y avait
+point encore d'espoir, et son c&oelig;ur restait accablé
+sous le malheur qui déjà n'existait plus.</p>
+
+<p>Dans le salon de Penhoël tout le monde avait
+la même pensée, bien que personne ne songeât
+à l'exprimer par des paroles. Chacun se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Si elle allait mourir avant d'être heureuse!...</p>
+
+<p>Car sa joue devenait à chaque instant plus
+pâle, et le souffle qui tombait de ses lèvres
+<span class="pagenum" id="Page_272">272</span>
+entr'ouvertes s'affaiblissait de plus en plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère!... dit l'Ange qui avait des larmes
+dans les yeux, ne veux-tu point te réveiller?</p>
+
+<p>Marthe n'entendait pas.</p>
+
+<p>Cyprienne et Diane levaient au ciel leurs
+beaux regards humides, et priaient Dieu de
+toute la puissance de leurs âmes.</p>
+
+<p>Tout à coup elles se dressèrent en même
+temps sur leurs pieds; l'amour avait fait naître
+la même pensée au fond de leurs c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Dans un coin du salon, les petites harpes
+à pivots se cachaient à demi sous les draperies
+d'une fenêtre, muettes depuis bien des jours.</p>
+
+<p>Diane et Cyprienne les roulèrent, sans bruit,
+jusqu'au milieu de la chambre.</p>
+
+<p>Puis elles préludèrent doucement.</p>
+
+<p>Puis encore leurs voix fraîches et pures s'unirent
+en disant cette chanson bretonne que Madame
+aimait à entendre autrefois...</p>
+
+<p>Les témoins de cette scène avaient les yeux
+fixés sur la malade, et retenaient leur souffle.</p>
+
+<p>Le premier couplet s'acheva sans que Marthe
+eût fait un mouvement.</p>
+
+<p>Les mains de Diane et de Cyprienne tremblaient
+en touchant les cordes de leurs harpes.
+Leurs voix étaient pleines de larmes.</p>
+
+<p>Au second couplet, un soupir faible s'échappa
+de la poitrine de Marthe. Toutes les mains se
+<span class="pagenum" id="Page_273">273</span>
+joignirent; la prière descendit au fond de tous
+les c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Diane et Cyprienne chantaient bien doucement:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="verse8">Belle-de-nuit, ombre gentille,</div>
+<div class="verse4">O jeune fille!</div>
+<div class="verse8">Qui ferma tes beaux yeux au jour,</div>
+<div class="verse4">Est-ce l'amour?</div>
+<div class="verse8">Dis, reviens-tu, sur notre terre,</div>
+<div class="verse4">Chercher ta mère?</div>
+</div>
+
+<p>Marthe avait rouvert les yeux, et un vague
+sourire errait autour de sa lèvre.</p>
+
+<p>Cyprienne et Diane abandonnèrent leurs
+harpes pour s'élancer à ses genoux.</p>
+
+<p>En ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et
+Louis de Penhoël parut sur le seuil.</p>
+
+<p>Son beau visage était grave et triste; ses
+cheveux noirs, trempés d'eau et de sueur, tombaient
+sur ses habits en désordre.</p>
+
+<p>Le regard de Marthe se reposa d'abord sur
+Blanche, puis sur Diane et Cyprienne: son sourire
+s'imprégnait d'une tendresse heureuse.</p>
+
+<p>Ses yeux se relevèrent ensuite, et parcoururent
+lentement le cercle d'amis qui l'entourait.</p>
+
+<p>Personne n'osait ni faire un mouvement, ni
+prononcer une parole.</p>
+
+<p>Quand les yeux de Marthe tombèrent sur
+<span class="pagenum" id="Page_274">274</span>
+Louis de Penhoël, qui demeurait immobile au
+seuil du salon, elle tressaillit vivement, et une
+nuance rosée vint colorer sa joue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... murmura-t-elle, vous tous que
+j'aimais tant!... Diane, Cyprienne, Blanche!...
+mes filles chéries!... Louis!... mon pauvre
+Louis!... vous voilà donc tous réunis et heureux!...</p>
+
+<p>Une expression de doute et d'inquiétude se
+répandit sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux!... reprit-elle; c'est toujours ainsi
+que je vous retrouve dans mes songes...</p>
+
+<p>Ses yeux se fermèrent de nouveau, et sa tête
+se renversa sur le coussin de la chaise longue,
+tandis que ses mains se joignaient avec recueillement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! ajouta-t-elle d'une voix si faible
+qu'on pouvait à peine l'entendre, si c'est encore
+un rêve, faites que je ne m'éveille jamais!</p>
+
+<hr class="light" />
+
+<p class="sep4 cent t4">FIN.</p>
+
+<h2 id="toc">TABLE DES MATIÈRES<br />
+<span class="t5">DU CINQUIÈME VOLUME.</span></h2>
+
+<table summary="Table" class="sepb">
+ <tr style="height: 4em;">
+ <td colspan="3"><b>Quatrième partie.</b><br />
+ Paris. (Suite.)</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">XVII</td>
+ <td class="tdl">&nbsp;</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">XVIII</td>
+ <td class="tdl">Rêve de jeunesse.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_31">31</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">XIX</td>
+ <td class="tdl">Le calepin de Montalt.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_43">43</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">XX</td>
+ <td class="tdl">La vengeance de Penhoël.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_65">65</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">XXI</td>
+ <td class="tdl">Un sauveur.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_83">83</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">XXII</td>
+ <td class="tdl">L'héritage.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_101">101</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">XXIII</td>
+ <td class="tdl">Le premier cri.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_133">133</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">XXIV</td>
+ <td class="tdl">Cinq coups d'épée.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_149">149</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">XXV</td>
+ <td class="tdl">La petite serrure.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_175">175</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">XXVI</td>
+ <td class="tdl">Bonheur.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td>
+ </tr>
+ <tr style="height: 4em;">
+ <td colspan="3"><b>Cinquième partie.</b><br />
+ Penhoël.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">I</td>
+ <td class="tdl">Tables d'hôte.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">II</td>
+ <td class="tdl">Le mourant.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">III</td>
+ <td class="tdl">Louis de Penhoël.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_257">257</a></td>
+ </tr>
+</table>
+
+<div class="npage">
+
+<div class="box sep4 handonly" id="cor_list">
+
+<p>Corrections:</p>
+
+<table summary="Corrections">
+ <tr>
+ <td class="tdp">Page</td>
+ <td class="tdl">&nbsp;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_2">87</a></td>
+ <td class="tdl">«devan» remplacé par «devant» (devant l'image de la Vierge).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_3">106</a></td>
+ <td class="tdl">«Paule» par «Paul» (saint Vincent de Paul).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_4">112</a></td>
+ <td class="tdl">«Seïd» par «Séid» (Séid se retira).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_5">115</a></td>
+ <td class="tdl">«evenimées» par «envenimées» (les blessures envenimées).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_6">163</a></td>
+ <td class="tdl">«tristeese» par «tristesse» (une expression de tristesse).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_7">181</a></td>
+ <td class="tdl">«adrese» par «adresse» (son adresse d'autrefois).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_8">219</a></td>
+ <td class="tdl">«Lebihinic» par «Lebinihic» (madame veuve Claire Lebinihic).</td>
+ </tr>
+</table>
+
+</div></div>
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+
+
+
+<pre>
+
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+
+
+End of Project Gutenberg's Les belles-de-nuit, Tome V, by Paul Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT, TOME V ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+ of receipt of the work.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
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+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
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+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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