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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:23:43 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Poil de Carotte + +Author: Jules Renard + +Posting Date: May 27, 2009 [EBook #4559] +Release Date: October, 2003 +Last Updated: February 7, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POIL DE CAROTTE *** + + + + +Produced by Walter Debeuf + + + + + +</pre> + +<BR><BR><BR> +<h1 align="center">Poil de Carotte</h1> +<h3 align="center">par Jules Renard</h3> +<p></p> +<p> </p> +<h2 align="center"> Les Poules</h2> +<h2 align="center"> </h2> +<p> + --Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les + poules.</p> +<p>C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout + au fond de + la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carré + noir de sa porte ouverte.</p> +<p>--Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic à l'aîné + de ses trois + enfants.</p> +<p>--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon + pâle, indolent et poltron. </p> +<p>--Et toi, Ernestine?</p> +<p>--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!</p> +<p>Grand frère Félix et soeur Ernestine lèvent à peine + la tête pour répondre. + Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque + front contre + front.</p> +<p>--Dieu, que je suis bête! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil + de + Carotte, va fermer les poules! + Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier né, parce qu'il + a les cheveux + roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous + la table, se + dresse et dit avec timidité:</p> +<p>--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.</p> +<p>--Comment? Répond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour + rire. + Dépêchez-vous, s'il te plaît!</p> +<p>--On le connaît; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.</p> +<p>--Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère.</p> +<p>Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en être + indigne, il lutte déjà contre sa couardise. Pour l'encourager + définitivement, + sa mère lui promet une gifle.</p> +<p>--Au moins, éclairez-moi, dit-il.</p> +<p>Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. + Seule pitoyable, + Ernestine prend une bougie et accompagne petit frère jusqu'au bout du + corridor.</p> +<p>--Je t'attendrai là, dit-elle.</p> +<p>Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de + vent + fait vaciller la lumière et l'éteint.</p> +<p>Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met + à trembler + dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit + aveugle. + Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. + Des + renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur + sa + joue? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête + en + avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte. + Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur + perchoir. Poil de Carotte leur crie:</p> +<p>--Taisez-vous donc, c'est moi!</p> +<p>Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand + il + rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui + semble + qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement + neuf et léger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les + félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de + ses + parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues.</p> +<p>Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement + leur + lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:</p> +<p>--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"> Les Perdrix</h2> +<p> + Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. + Elle + contient deux perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une ardoise + pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur + Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, + il est + spécialement chargé d'achever les pièces blessées. + Il doit ce privilège + à la dureté bien connue de son coeur sec.</p> +<p>Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.</p> +<p>Madame Lepic: + Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?</p> +<p>Poil de Carotte: + Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, à mon tour.</p> +<p>Madame Lepic: + L'ardoise est trop haute pour toi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Alors, j'aimerais autant les plumer.</p> +<p>Madame Lepic: + Ce n'est pas l'affaire des hommes.</p> +<p>Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les + indications d'usage:</p> +<p>--Serre-les là, tu sais bien, au cou, à rebrousse-plume.</p> +<p>Une pièce dans chaque main derrière son dos, il commence.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Deux à la fois, mâtin!</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est pour aller plus vite.</p> +<p>Madame Lepic: + Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.</p> +<p>Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes battantes, éparpillent + leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il étranglerait plus + aisément, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux, + pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la + tête haute + afin de ne rien voir, il serre plus fort.</p> +<p>Elles s'obstinent.</p> +<p>Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la + tête sur le bout de son soulier.</p> +<p>--Oh! le bourreau! le bourreau! s'écrient grand frère Félix + et soeur + Ernestine.</p> +<p>--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres bêtes! je + ne + voudrais pas être à leur place, entre ses griffes.</p> +<p>M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré.</p> +<p>--Voilà! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.</p> +<p>Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes brisés + du sang + coule, un peu de cervelle.</p> +<p>--Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné?</p> +<p>Grand Félix dit: + --C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois.</p> +<p> + C'est le Chien +</p> +<p>M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l'un le + journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frère + Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle + des choses.</p> +<p>Tout à coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement + sourd.</p> +<p>--Chtt! fait M. Lepic.</p> +<p>Pyrame grogne plus fort.</p> +<p>--Imbécile! dit madame Lepic.</p> +<p>Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame + Lepic porte la main à son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers, + les dents serrées. Grand frère Félix jure et bientôt + one s'entend plus.</p> +<p>--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!</p> +<p>Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe + de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par + peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson, + il casse sa voix en éclats.</p> +<p>La colère suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien + couché qui leur tient tête.</p> +<p>Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et soeur Ernestine même + jappe.</p> +<p>Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est allé voir ce qu'il + y a. Un cheminot attardé passe dans la rue peut-être et rentre + tranquillement chez lui, à moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour + voler.</p> +<p>Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus + vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il + n'ouvre pas la porte.</p> +<p>Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant + du pied, il s'efforçait d'effrayer l'ennemi.</p> +<p>Aujourd'hui il triche.</p> +<p>Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et + tourne autour de la maison en gardien fidèle, il les trompe et reste + collé + derrière la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa + ruse + lui réussit.</p> +<p>Il na peur que d'éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il + lève les yeux, il aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus + de la porte, + trois ou quatre étoiles dont l'étincelante pureté le glace.</p> +<p>Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge + trop. Les soupçons s'éveilleraient.</p> +<p>De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou qui grince + dans + les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la + gorge. + A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir! + Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.</p> +<p>Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les + Lepic + calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande + rien, + Poil de Carotte dit tout de même par habitude</p> +<p>--C'est le chien qui rêvait.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Cauchemar</h2> +<p> Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, + lui prennent son lit et l'obligent à coucher avec sa mère. Or, + si le jour il possède tous les défauts, la nuit il a principalement + celui de ronfler. Il ronfle exprès, sans aucun doute.</p> +<p>La grande chambre, glaciale même en août, contient deux lits. L'un + est + celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, à côté + de + sa mère, au fond.</p> +<p>Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge. + Mais peut-être ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines + afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce à + ne point + respirer trop fort.</p> +<p>Mais dès qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.</p> +<p>Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus + gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.</p> +<p>Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande:</p> +<p>--Qu'est-ce que tu as?</p> +<p>--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.</p> +<p>Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air berceur + qui semble + indien.</p> +<p>Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les mains + plaquées sur les fesses pour parer le pinçon qui va venir au premier + appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit où + il repose, à côté de sa mère, au fond.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Sauf votre Respect</h2> +<p> + Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les + autres + communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit, + il a trop attendu, n'osant demander.</p> +<p>Il espérait, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise.</p> +<p>Quelle prétention!</p> +<p>Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé + contre une borne, à + l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. + Il + s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement!</p> +<p>Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, + maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, + Poil de + Carotte déjeune avant de se lever.</p> +<p>Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame + Lepic, + avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! très + peu.</p> +<p>A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent + Poil de + Carotte d'un air sournois, prêts à éclater de rire au premier + signal. + Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la + becquée à son + enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix + et à soeur + Ernestine:</p> +<p>--Attention! préparez-vous!</p> +<p>--Oui, maman.</p> +<p>Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter + quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés + comme pour leur demander:</p> +<p>--Y êtes-vous?</p> +<p>lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce + jusqu'à la gorge, + dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui + dit, à la fois goguenarde et dégoûtée:</p> +<p>--Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et + de la + tienne encore, de celle d'hier.</p> +<p>--Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la + figure + espérée.</p> +<p>Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être + plus drôle du tout.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Pot</h2> +<h3 align="center">I</h3> +<p> + Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, + Poil de Carotte + a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, + c'est facile. + A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait + volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.</p> +<p>L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès + que la + nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, + il ne peut + espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille, + neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va + durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne + une + deuxième précaution. +</p> +<p></p> +<p>Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.</p> +<p>--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?</p> +<p>D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincèrement, + il ne puisse reculer, + soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand + frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité + ne l'oblige + pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé + de la rue, presque + en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier; + c'est selon.</p> +<p>Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles + et les noyers ragent dans les prés.</p> +<p>--Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré + sans + hâte, je n'ai pas envie.</p> +<p>Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond + du + corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, + se + couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un + unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie + et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme à clef parce qu'il + est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. + Il + repasse sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment + échappé belle, et + compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours + de + suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s'endormir + avec ce rêve.</p> +<p>A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu.</p> +<p>--Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte.</p> +<p>Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot + sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie + toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil + de + Carotte prend ses précautions?</p> +<p>Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.</p> +<p>--Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste, + plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes + draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je + suis sûr, par + expérience, que maman n'y verra goutte.</p> +<p>Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité + et commence un bon somme.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p>Brusquement il s'éveille et écoute son ventre. + --Oh! oh! dit-il, ça se gâte!</p> +<p>Tout à l'heure il se croyait quitte. C'était trop de veine. Il + a péché + par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.</p> +<p>Il s'assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte + est fermée à clef. + La fenêtre a des barreaux. Impossible de sortir.</p> +<p>Pourtant il se lève et va tâter la porte et les barreaux de la + fenêtre. + Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit à la recherche d'un + pot + qu'il sait absent.</p> +<p>Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner + que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.</p> +<p>--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'être entendu, + car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l'air + de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir, + qu'il appelait.</p> +<p>Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent à retarder le désastre. + Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se + cogne au + mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, + il + se cogne à la cheminée dont il lève violemment le tablier + et il s'abat + entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.</p> +<p>Le noir de la chambre s'épaissit.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">III</h3> +<p>Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse + matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle + reniflait de travers.</p> +<p>--Quelle drôle d'odeur! dit-elle.</p> +<p>--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est + pas longue à trouver.</p> +<p>--J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche + de dire Poil de + Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense.</p> +<p>--Menteur! menteur! dit madame Lepic.</p> +<p>Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement + sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie:</p> +<p>--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?</p> +<p>Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la + cheminée comme si elle éteignait le feu, elle secoue la literie + et elle + demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive.</p> +<p>Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte:</p> +<p>--Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! + Tu vis donc + comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu'elle + saurait s'en + servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu + m'est témoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, + folle, + folle!</p> +<p>Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il + n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit. + Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore à ne rien + voir, + il aurait du toupet.</p> +<p>Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, + le + facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:</p> +<p>--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot, + moi je ne sais plus. Arrangez vous.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"> Les Lapins</h2> +<p> + --Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es + comme moi, tu ne l'aimes pas.</p> +<p>--Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte.</p> +<p>On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, + il doit aimer + seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage:</p> +<p></p> +<p>--Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera + pas.</p> +<p>Et Poil de Carotte pense:</p> +<p>--Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer.</p> +<p>En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de + satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul? + Au dessert, madame Lepic lui dit:</p> +<p>--Va porter ces tranches de melon à ces lapins.</p> +<p>Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien + horizontale afin de ne rien renverser.</p> +<p>A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, + les oreilles + sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils + allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.</p> +<p>--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plaît, partageons.</p> +<p>S'étant assis d'abord sur un tas de crottes, de séneçon + rongé jusqu'à la + racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les + graines de melon et boit le jus lui-même: c'est doux comme du vin doux.</p> +<p>Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches + de + jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux + lapins en rond sur leur derrière.</p> +<p>La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les + trous des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Pioche</h2> +<p> + Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à + côte. Chacun a sa + pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur + mesure, chez le + maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout + seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent + d'ardeur. Soudain, au moment où il s'y attend le moins (c'est toujours + à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte + reçoit un coup + de pioche en plein front.</p> +<p>Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, + sur le + lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la + vue du sang de son + petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du + pied, et + soupire appréhensive:</p> +<p>--Où sont les sels?</p> +<p>--Un peu d'eau bien fraîche, s'il vous plaît, pour mouiller les + tempes.</p> +<p>Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules, + entre les têtes. Il a le front bandé d'un linge déjà + rouge, où le sang + suinte et s'écarte.</p> +<p>M. Lepic lui a dit:</p> +<p>--Tu t'es joliment fait moucher!</p> +<p>Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure:</p> +<p>--C'est entré comme dans du beurre.</p> +<p>Il n'a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à + rien.</p> +<p>Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l'autre. + Il en est + quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore, + l'inquiétude, l'effroi se retirent des coeurs.</p> +<p>--Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; + tu ne pouvais pas faire attention, petit imbécile!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Carabine</h2> +<p> + M. Lepic dit à ses fils:</p> +<p>--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des frères qui s'aiment + mettent tout en commun.</p> +<p>--Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons + la carabine. + Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps.</p> +<p>Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie.</p> +<p>M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:</p> +<p>--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l'aîné.</p> +<p>Grand frère Félix: + Je cède l'honneur à Poil de Carotte. Qu'il commence!</p> +<p>Monsieur Lepic: + Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.</p> +<p>M. Lepic installe la carabine sur l'épaule de Poil de Carotte.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.</p> +<p>Poil de Carotte: + Emmène-t-on le chien?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D'ailleurs, des + chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.</p> +<p>Poil de Carotte et grand frère Félix s'éloignent. Leur + costume simple + est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais + M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. + La culotte + de vrai chasseur traîne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche + ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment + bientôt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante + a la + consigne de respecter. +</p> +<p>--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix.</p> +<p>--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Il éprouve une démangeaison au défaut de l'épaule + et se refuse d'y coller + la crosse de son arme à feu.</p> +<p>--Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton + soûl!</p> +<p>--Tu es mon frère, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrête et fait signe a grand + frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie à + l'autre. + Le dos voûté, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme + si les + moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs. + Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des + insultes. + Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il + redoute l'instant où il devra prouver son adresse. S'il manquait! + Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.</p> +<p>Grand frère Félix: + Ne tire pas, tu es trop loin.</p> +<p>Poil de Carotte: + Crois-tu?</p> +<p>Grand frère Félix: + Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en + est très loin.</p> +<p>Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu'il + a raison. Les + moineaux, effrayés, repartent.</p> +<p>Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il + hoche la queue, remue la tête, offre son ventre.</p> +<p>Poil de Carotte: + Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j'en suis sûr.</p> +<p>Grand frère Félix: + Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prête-moi ta carabine.</p> +<p>Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, + bâille: à sa place, + devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le + moineau tombe.</p> +<p>C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout à l'heure serrait + la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il + la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, + faisant + le chien, court ramasser le moineau et dit:</p> +<p>--Tu n'en finis pas, il faut te dépêcher un peu.</p> +<p>Poil de Carotte: + Un peu beaucoup.</p> +<p>Grand frère Félix: + Bon, tu boudes!</p> +<p>Poil de Carotte: + Dame, veux-tu que je chante?</p> +<p>Grand frère Félix: + Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que + nous pouvions le manquer.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! moi...</p> +<p>Grand frère Félix: + Toi ou moi, c'est la même chose. Je l'ai tué aujourd'hui, tu le + tueras + demain.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ah! demain.</p> +<p>Grand frère Félix: + Je te le promets.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je sais? tu me le promets, la veille.</p> +<p>Grand frère Félix: + Je te le jure; es-tu content?</p> +<p>Poil de Carotte: + Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau; + j'essaierais la carabine.</p> +<p>Grand frère Félix: + Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. + Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer + le bec.</p> +<p>Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils rencontrent un + paysan qui les salue et dit:</p> +<p>--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins?</p> +<p>Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés, + triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne:</p> +<p>--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc + portée tout le temps?</p> +<p>--Presque, dit Poil de Carotte.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Taupe</h2> +<p> + Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un + ramonat (raifort). Quand il a bien joué avec, il se décide à + la tuer. Il la + lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse + retomber sur une pierre.</p> +<p>D'abord, tout va bien et rondement.</p> +<p>Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, + cassé le dos, et + elle semble n'avoir pas la vie dure.</p> +<p>Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête + de mourir. + Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça + n'avance plus.</p> +<p>--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il.</p> +<p>En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son + ventre + plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne + l'illusion de la vie.</p> +<p>--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est + pas + encore morte!</p> +<p>Il la ramasse, l'injurie et change de méthode.</p> +<p>Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes + ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe + bouge toujours.</p> +<p>Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Luzerne</h2> +<p> + Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres + et se hâtent + d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures.</p> +<p>Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, + et + Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme + trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est + pas gourmand. Il + aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et, + ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être + servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de + Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui + donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait + voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent + avec curiosité. +</p> +<p>Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché + de + vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à + nourrir. + Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.</p> +<p>--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.</p> +<p>Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite + sur la lourde + porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, + unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules.</p> +<p>Poil de Carotte: + Décidément, ils n'y sont pas.</p> +<p>Grand frère Félix: + Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.</p> +<p>Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une + faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux + de + la poitrine, ils en expriment toute la violence.</p> +<p>Grand frère Félix: + S'ils s'imaginent que je les attendrai!</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire.</p> +<p>Grand frère Félix: + Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux + manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.</p> +<p>Poil de Carotte: + De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés.</p> +<p>Grand frère Félix: + Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par + exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans + l'huile et le vinaigre.</p> +<p>Poil de Carotte: + On n'a pas besoin de la retourner.</p> +<p>Grand frère Félix: + Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges + pas, toi?</p> +<p>Poil de Carotte: + Pourquoi toi et pas moi?</p> +<p>Grand frère Félix: + Blague à part, veux-tu parier?</p> +<p>Poil de Carotte: + Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain + avec du lait caillé pour écarter dessus?</p> +<p>Grand frère Félix: + Je préfère la luzerne.</p> +<p>Poil de Carotte: + Partons!</p> +<p>Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur + appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de + traîner les + souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits + chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire:</p> +<p>--Quelle bête a passé par ici?</p> +<p>A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux + mollets + peu à peu engourdis.</p> +<p>Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat + ventre.</p> +<p>--On est bien, dit grand frère Félix.</p> +<p>Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient + ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre + voisine:</p> +<p>--Dormirez-vous, sales gars?</p> +<p>Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en + grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main, + refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. + Mortes, + elles ne se referment plus.</p> +<p>--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frère Félix.</p> +<p>--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.</p> +<p>Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent + les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de + peau + les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt + elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, + parasite + méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de + filaments + roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes + dressées à la mode indienne.</p> +<p>--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. + Je commence. + Prends garde de toucher à ma portion.</p> +<p>Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle.</p> +<p>--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait?</p> +<p>Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de + luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est + parcouru de frissons.</p> +<p>Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en + enveloppe + la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de mâchoires d'un veau + inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de + dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil + de + Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que + les + belles feuilles.</p> +<p>Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les + mâche posément.</p> +<p>Pourquoi se presser? + La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont.</p> +<p>Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il + avale, se régale.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Timbale</h2> +<p> + Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en + quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis. + D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme + d'ordinaire:</p> +<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p> +<p>Au repas du soir, il dit encore:</p> +<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p> +<p>--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.</p> +<p>Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce + que la + température est douce et que simplement il n'a pas soif.</p> +<p>Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:</p> +<p>--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte?</p> +<p>--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.</p> +<p>--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras + la chercher dans le placard.</p> +<p>Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir + soi-même?</p> +<p>On s'étonne déjà:</p> +<p>--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voilà une faculté + de plus.</p> +<p>--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te + trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau.</p> +<p>Grand frère Félix et soeur Ernestine parient:</p> +<p>Soeur Ernestine: + Il restera une semaine sans boire.</p> +<p>Grand frère Félix: + Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau.</p> +<p>--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus + jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde, + leur trouvez-vous du mérite?</p> +<p>-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix.</p> +<p>Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame + Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. + Il + accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments + et les + témoignages d'admiration sincère.</p> +<p>--Il est malade ou fou, disent les uns.</p> +<p>Les autres disent:</p> +<p>-Il boit en cachette.</p> +<p>Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte + tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu à + peu.</p> +<p>Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent + encore + les bras au ciel, quand on les met au courant:</p> +<p>--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature.</p> +<p>Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, + mais qu'en + somme rien n'est impossible.</p> +<p>Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec + un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer + une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent + même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il + vaincre + sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air.</p> +<p>Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile. + Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour + nettoyer les chandeliers.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Mie de Pain</h2> +<p>M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même + ses enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, + et il arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent + par terre, tant ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine + vient leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. + A chaque réunion de famille, les visages se renfrognent. </p> +<p>On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà + rien + n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était + louée, quand + madame Lepic dit:</p> +<p>--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote?</p> +<p>A qui s'adresse-t-elle? + Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien. + Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté, + par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une + bête.</p> +<p>--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillasson + de sa + queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures, + comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est + bien égal + que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.</p> +<p>Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle + s'adresse + à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à + lui qu'elle demande + une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord + elle le regarde.</p> +<p>Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, + puis, du + bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et, + sérieux, noir, il la jette à madame Lepic.</p> +<p>Farce ou drame? Qui le sait? + Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac. + --Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix + qui + galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise.</p> +<p>Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, + l'oreille pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il + se contient, mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant + la table, parce qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière + des dernières.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Trompette</h2> +<p> + M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux + en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux + cadeaux, + dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé + toute la nuit. Ensuite + M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte + et lui dit:</p> +<p>--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?</p> +<p>En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. + Il + préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans + les mains; mais + il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer + sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre. + L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses. + Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu'il faut.</p> +<p>--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner.</p> +<p>Il va même au peu loin et ajoute:</p> +<p>--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!</p> +<p>--Ah! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un pistolet! tu + as + donc bien changé?</p> +<p>Tout de suite Poil de Carotte se reprend:</p> +<p>--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les + déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre + comme ça m'amuse de souffler dedans.</p> +<p>Madame Lepic: + --Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce + pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les + pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on + ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni + trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau + à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à + la + cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts.</p> +<p>Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans + ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de + Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme celle + du jugement dernier.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Mèche</h2> +<p> + Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On + les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur + toilette, + au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, + lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à + Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères.</p> +<p>C'est une rage qu'elle a. + Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère + Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi + elle triche:</p> +<p>--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès, + et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.</p> +<p>Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.</p> +<p>--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.</p> +<p>Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur + Ernestine + ruse encore, il ne s'aperçoit de rien.</p> +<p>--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde + le pot fermé + sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite. + Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est + inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble + à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit. +</p> +<p>--Je te remercie, dit grand frère Félix.</p> +<p>Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier + comme d'ordinaire, en + passant sa main sur ses cheveux.</p> +<p>Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants + de + filoselle blanche.</p> +<p>--Ça y est? dit grand frère Félix.</p> +<p>--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que + ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.</p> +<p>Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. + Il court + au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa + tête, avec tranquillité.</p> +<p>--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque + de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille. + Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivière.</p> +<p>Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempé, + il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça + luit + est égal.</p> +<p>--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint + personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut + laisser croire que je ne déteste pas la pommade.</p> +<p>Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, + ses + cheveux le vengent à son insu.</p> +<p>Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; + puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent + leur + léger moule luisant, le fendillent, le crèvent.</p> +<p>On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première + mèche se dresse en l'air, droite, libre.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Bain</h2> +<p> + Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile, + réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous + les noisetiers + du jardin.</p> +<p>--Partons-nous? dit-il.</p> +<p>Grand frère Félix: + Allons-y, porte les caleçons?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Il doit faire encore trop chaud.</p> +<p>Grand frère Félix: + Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.</p> +<p>Poil de Carotte: + Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras + sur l'herbe.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.</p> +<p>Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent + des + fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère + et + sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. + La + figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après + les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix:</p> +<p>--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!</p> +<p>--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux + et fixé.</p> +<p>En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup.</p> +<p>Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit + mur de pierres + sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant + est passé de rire.</p> +<p>De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote + comme + des dents claquent et exhale une odeur fade.</p> +<p>Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, + tandis + que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires. + Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait + pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, + attirante de loin, le met en détresse.</p> +<p>Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. + Il veut moins + cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.</p> +<p>Il ôte ses vêtements un à un et les plies avec soin sur + l'herbe. Il + noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met + son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, + pareil + au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend + encore un peu.</p> +<p>Déjà grand frère Félix a pris possession de la + rivière et la saccage + en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait + écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des + vagues courroucées.</p> +<p>--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.</p> +<p>--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il + s'assied + par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites + ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être + n'a + pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines.</p> +<p>Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il + a + de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble + qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, + comme + autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil + de + Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant, + suffoqué, aveuglé, étourdi.</p> +<p>--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic.</p> +<p>--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau + reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête.</p> +<p>Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire + faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.</p> +<p>--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings + fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui + ne font rien.</p> +<p>--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de + Carotte.</p> +<p>Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange + toujours.</p> +<p>--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied, + j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois + plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie + de te rejoindre en dix brassées.</p> +<p>--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau, + immobile comme une vraie borne. + De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix + lui grimpe + sur le dos, pique une tête et dit:</p> +<p>--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.</p> +<p>--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte.</p> +<p>--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.</p> +<p>-Déjà! dit Poil de Carotte.</p> +<p>Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son + bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout + à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec + une sorte de vaillance + frénétique, défiant le danger, prêt à risquer + sa vie pour sauver quelqu'un, + et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter + l'angoisse + de ceux qui se noient.</p> +<p>--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère + Félix boira tout le rhum.</p> +<p>Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:</p> +<p>--Je ne donne ma part à personne.</p> +<p>Et il boit comme un vieux soldat.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu t'es mal lavé, il reste de la crasse à tes chevilles.</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est de la terre, papa.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Non, c'est de la crasse.</p> +<p>Poil de Carotte: + Veux-tu que je retourne, papa?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu ôteras ça demain, nous reviendrons.</p> +<p>Poil de Carotte: + Veine! Pourvu qu'il fasse beau!</p> +<p>Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que grand + frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, + la gorge raclée, il rie aux éclats, tant son frère et M. + Lepic plaisantent drôlement ses orteils boudinés.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Honorine</h2> +<p> + Madame Lepic: + Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine?</p> +<p>Honorine: + Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.</p> +<p>Madame Lepic: + Vous voilà vieille, ma pauvre vieille!</p> +<p>Honorine: + Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été + malade. + Je crois les chevaux moins durs que moi.</p> +<p></p> +<p>Madame Lepic: + Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un + coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte + plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres + soirs; + vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé, + et vous serez perdue. On vous relèvera morte.</p> +<p>Honrine: + Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras + vont encore.</p> +<p>Madame Lepic: + Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on + lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue + baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.</p> +<p>Honorine: + Oh! j'y vois clair comme à mon mariage.</p> +<p>Madame Lepic: + Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle. + Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée?</p> +<p>Honorine: + Il y a de l'humidité dans le placard.</p> +<p>Madame Lepic: + Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les + assiettes? Regardez cette trace.</p> +<p>Honorine: + Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien.</p> +<p>Madame Lepic: + C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas + que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au + pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi + aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne + volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce + de + toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.</p> +<p>Honorine: + Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si + j'avais la tête dans un seau d'eau.</p> +<p>Madame Lepic: + Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donné + à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous + chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a + rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine + qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière + son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu + le + courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.</p> +<p>Honorine: + Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait + qu'à parler et je lui changeais son verre.</p> +<p>Madame Lepic: + Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler + monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé + moi-même. D'ailleurs + la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque + jour + un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une + lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le + surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous + aider...</p> +<p>Honorine: + Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame + Lepic.</p> +<p>Madame Lepic: + J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?</p> +<p>Honorine: + Ça marchera bien ainsi jusqu'à ma mort.</p> +<p>Madame Lepic: + Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous, + comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?</p> +<p>Honorine: + Vous n'avez peut-être pas l'intention de me renvoyer à cause d'un + coup + de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous + me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?</p> +<p>Madame Lepic: + Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous + causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous + dites des bêtises plus grosses que l'église.</p> +<p>Honorine: + Dame! est-ce que je sais, moi?</p> +<p>Madame Lepic: + Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne. + J'espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. + En attendant, laquelle + de nous deux est la plus embarrassée. Vous ne soupçonnez même + pas que + vos yeux prennent la maladie. Le ménage en souffre. Je vous avertis par + charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j'ai + le droit, + il me semble, de faire, avec douceur, une observation.</p> +<p>Honorine: + Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je + me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai + mes assiettes, je le garantis.</p> +<p>Madame Lepic: + Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation, + Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez + absolument.</p> +<p>Honorine: + Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois + utile et je crierais à l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour + où je m'apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même + plus + faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite, + toute seule, sans qu'on me pousse.</p> +<p>Madame Lepic: + Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe + à la maison.</p> +<p>Honorine: + Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère + Maïtte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir.</p> +<p>Madame Lepic: + Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose, + Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le + dis.</p> +<p>Honorine: Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Marmite</h2> +<p>Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile + à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut + écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir + de l'ombre, + et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête + au milieu + de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des + affaires.</p> +<p>Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sûr. + Certes, elle ne l'avouera pas, trop fière. L'accord se fera tacitement, + et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer + une + récompense.</p> +<p>Il s'y décide.</p> +<p>Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de + la cheminée. + L'hiver, où if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide + souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.</p> +<p>L'été on use de son eau qu'après chaque repas, pour laver + la vaisselle, + et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement + continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument, + presque éteintes.</p> +<p>Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prête l'oreille.</p> +<p>--Tout s'est évaporé, dit-elle.</p> +<p>Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et + remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine + tranquillisée va s'occuper ailleurs.</p> +<p>On lui dirait:</p> +<p>--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert + plus? Enlevez donc votre marmite; éteignez le feu. Vous brûlez + du + bois comme s'il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès + qu'arrive + le froid. Vous êtes pourtant une femme économe.</p> +<p>Elle secouerait la tête. + Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère. + Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vidée, qu'il + pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie.</p> +<p>Et maintenant, il n'est même plus nécessaire qu'elle touche la + marmite, + ni qu'elle la voie; elle la connaît par coeur. Il lui suffit de + l'écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme + elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu'ici elle n'a + jamais manqué son coup.</p> +<p>Elle le manque aujourd'hui pour la première fois.</p> +<p>Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête + dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l'enveloppe, + l'étouffe et + la brûle.</p> +<p>Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant.</p> +<p>--Châcre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.</p> +<p>Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies + dans + la nuit de la cheminée.</p> +<p>--Ah! je m'explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n'y est plus... + Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y était encore + tout à l'heure. Sûrement, puisqu'elle sifflait comme un flûteau.</p> +<p>On a dû l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la + fenêtre un plein tablier d'épluchures.</p> +<p>Mais qui donc?</p> +<p>Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de + la chambre à + coucher.</p> +<p>--Quel bruit, Honorine! + --Du bruit, du bruit! s'écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse + du + bruit! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes + mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans + mes poches.</p> +<p>Madame Lepic: + Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. + Elle va + faire du propre.</p> +<p>Honorine: + Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prévenir. C'est peut-être + vous seulement qui l'avez prise?</p> +<p>Madame Lepic: + Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par + hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions + la permission de nous en servir?</p> +<p>Honorine: + Je dirai des sottises, tant je me sens colère.</p> +<p>Madame Lepic: + Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans + être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte + que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans + le feu, et têtue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez + aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole!</p> +<p>Honorine: + Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite?</p> +<p>Madame Lepic: Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez + donc votre marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d'hier: "Le jour + où je m'apercevrai que je ne peu même plus faire chauffer de l'eau, + je m'en irai toute seule, sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos + yeux malades, mais je ne croyais pas votre état désespéré. + Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous à ma place. Vous êtes au + courant, comme moi, de la situation; jugez et concluez. Oh! ne vous gênez + point, pleurez. Il y a de quoi.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Réticence</h2> +<p> + --Maman! Honorine!</p> +<p>.....................</p> +<p>Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gâter. Par + bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrête court.</p> +<p>Pourquoi dire à Honorine:</p> +<p>--C'est moi, Honorine!</p> +<p></p> +<p>Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus. + Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui + ne + la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupçonner + Poil de Carotte, elle s'imagine frappée par l'inévitable coup + du sort. + Et pourquoi dire à madame Lepic:</p> +<p>--Maman, c'est moi!</p> +<p>A quoi bon se vanter d'une action méritoire, mendier un sourire d'honneur? + Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de + le désavouer en public, qu'il se mêle donc de ses affaires, ou + mieux, + qu'il fasse mine d'aider sa mère et Honorine à chercher la marmite.</p> +<p>Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui + montre le plus d'ardeur.</p> +<p>Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première.</p> +<p>Honorine se résigne et s'éloigne, marmotteuse, et bientôt + Poil de Carotte, qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-même, comme + dans une gaine, comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"> Agathe</h2> +<p> + C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.</p> +<p>Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant + quelques jours, détournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.</p> +<p>--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie + pas que vous deviez défoncer les portes à coups de poing de cheval.</p> +<p>--Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner.</p> +<p>On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se + tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers + la + table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère + haleter, + le sang aux joues.</p> +<p>Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire.</p> +<p>M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette + vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et + ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, + les yeux + baissés, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec + indifférence.</p> +<p>Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.</p> +<p>Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix + parce + que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée, + enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.</p> +<p>Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. + Une + portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans + boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui, + seule de la famille, l'aime beaucoup.</p> +<p>Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine + veulent-ils une + seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette + du côté du plat.</p> +<p>Mais personne ne parle.</p> +<p>--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.</p> +<p>Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s'empêcher + de + bâiller, les bras écartés, devant l'un et devant l'autre.</p> +<p>M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mâchait du verre pilé.</p> +<p>Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace, + commande à table par gestes et signes de tête.</p> +<p>Soeur Ernestine lève les yeux au plafond.</p> +<p>Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, + qui n'a + plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette, + trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but, + il se livre à des calculs compliqués.</p> +<p>Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.</p> +<p>--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe.</p> +<p>Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà + atteinte du + mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en + faute, elle redouble d'attention.</p> +<p>M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas + devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame + Lepic d'un sec</p> +<p>--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?</p> +<p>la rappelle à l'ordre.</p> +<p>--Voilà, madame, répond Agathe.</p> +<p>Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le + conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler.</p> +<p>Il est temps.</p> +<p>Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite + au + placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle + lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs + du + maître.</p> +<p>Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et + va dans le jardin fumer une cigarette.</p> +<p>Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas.</p> +<p>Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse + cinq livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de + sauvetage.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Programme</h2> +<p> + --Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu'Agathe et luis + se trouvent + seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d'autres. + Mais où allez-vous avec ces bouteilles?</p> +<p>--A la cave, monsieur Poil de Carotte. +</p> +<p>Poil de Carotte: </p> +<p>Pardon, c'est moi qui vais à la cave. Du jour où j'ai pu descendre + l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser le cou, + je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet rouge du cachet + bleu.</p> +<p>Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits bénéfices, + de même que les peaux de lièvres, et je remets l'argent à + maman. </p> +<p>Entendons-nous, s'il vous plaît, afin que l'un ne gêne pas l'autre + dans son service. </p> +<p>Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui siffle + de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends. En outre, + maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules. J'arrache les + herbes qu'il faut connaître, dont je secoue la terre sur mon pied pour + reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes. </p> +<p>Comme exercice, j'aide mon père à scier du bois. J'achève + le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur Ernestine. Je fends + le ventre des poissons, je les vide et fais péter leurs vessies sous + mon talon. Par exemple c'est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux + du puis. J'aide à dévider les écheveaux de fil. Je mouds + le café. Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les + porte dans le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne + le droit de rapporter les pantoufles qu'elle a brodées elle-même. +</p> +<p>Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller chez + le pharmacien ou le médecin. De votre côté, vous courez + le village aux menues provisions. Mais vous devrez, deux ou trois heures par + jour et par tous les temps, laver à la rivière. Ce sera le plus + dur de votre travail, ma pauvre fille; je n'y peux rien. Cependant je tâcherai + quelquefois, si je suis libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez + le linge sur la haie. J'y pense: un conseil. N'étendez jamais votre linge + sur les arbres fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, + d'une chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache, vous + renverrait le laver. Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse + sur les souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà + les brûle. Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. + Monsieur Lepic affirme que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre + labourée sans relever le bas de son pantalon. Je préfère + relever le mien, quand monsieur Lepic m'emmène et que je porte le carnier.</p> +<p>--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux.</p> +<p>Et madame Lepic me dit:</p> +<p>-Gare à tes oreilles si tu te salis.</p> +<p>C'est une affaire de goût. </p> +<p>En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous + nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère + et moi rentrés à la pension. Ça revient au même. +</p> +<p>D'ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis: + ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique, + mon frère Félix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, + le jugement sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est + peut-être à moi que vous trouverez les plus difficile caractère + de la famille. Au fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du + reste, je me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'améliore + et si vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence. + Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout le + monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous prie de ne + pas me tutoyer, à la façon de votre grand'mère Honorine + que je détestais, parce qu'elle me froissait toujours.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">L'aveugle</h2> +<p> + Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte.</p> +<p>Madame Lepic: + Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le + entrer.</p> +<p>Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras, + brusquement, à cause du froid.</p> +<p>--Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle.</p> +<p>Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme + pour + chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend + au poêle ses mains transies.</p> +<p>M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit:</p> +<p>--Voilà!</p> +<p>Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.</p> +<p>Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots + de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent + déjà.</p> +<p>Madame Lepic s'en aperçoit.</p> +<p>--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.</p> +<p>Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une + mare, et + les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, + tantôt l'un, + tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent + au loin.</p> +<p>D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de + couler vers lui, indique des crevasses profondes.</p> +<p>--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être + entendue, que demande-t-il?</p> +<p>Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. + Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le + poing au + tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc + d'oeil + au fond de ses larmes intarissables.</p> +<p>Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:</p> +<p>--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr?</p> +<p>--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, + c'est fort! + Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé.</p> +<p>--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.</p> +<p>En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire + et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se + dissolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres + suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte + elle arrive:</p> +<p>C'est lui le but. + Bientôt il pourra jouer avec.</p> +<p>Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle + l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le + fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où + la + chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule + et ses + doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les + glaçons se forment; voici qu'il regèle.</p> +<p>Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.</p> +<p>--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.</p> +<p>Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle + se + précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans + le lui rendre.</p> +<p>Il croit le tenir, il ne l'a pas.</p> +<p>Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses + sabots et le guide du côté de la porte.</p> +<p>Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle + le pousse + dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige, + contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors.</p> +<p>Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme + s'il + était sourd:</p> +<p>--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il + fait beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, + mon vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun ses + peines et Dieu pour tous!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Jour de l'An</h2> +<p> + Il neige. Pour que le jour de l'an réussisse, il faut qu'il neige.</p> +<p>Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. + Déjà + des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis + hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent + à reculons, + les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. + Le bruit de + leurs pas s'étouffe dans la neige.</p> +<p>Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans + l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce + premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que + celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on + le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa toilette à fond, + il + n'ôte que le plus gros.</p> +<p>Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière + son grand frère Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, + l'aînée. Tous trois entrent dans la cuisine. Monsieur et madame + Lepic viennent de s'y réunir, sans en avoir l'air. Soeur Ernestine les + embrasse et dit:</p> +<p>--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une + bonne santé et le paradis à la fin de vos jours.</p> +<p>Grand frère Félix dit la même chose, très vite, + courant au bout de la + phrase, et embrasse pareillement.</p> +<p>Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur + l'enveloppe fermée:</p> +<p>"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espèce + rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.</p> +<p>Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des + fleurs + écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle + en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans + les trous, éclaboussant le mot voisin.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Et moi, je n'ai rien!</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est pour vous deux; maman te la prêtera.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si + cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche.</p> +<p>Poil de Carotte: + Patiente un peu, maman a fini.</p> +<p>Madame Lepic: + Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire.</p> +<p>--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant.</p> +<p>Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic + lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude, + fait "Ah! ah!" et la dépose sur la table.</p> +<p>Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle + appartient + à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand + frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des + fautes + d'orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux. + Ensuite ils la lui rendent.</p> +<p>Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:</p> +<p>--Qui en veut?</p> +<p>Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes. + Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu'elle, plus haute, et grand + frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à + se battre.</p> +<p>--Je t'ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil + de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ah, oui!</p> +<p>Madame Lepic: + Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te + la montre.</p> +<p>Poil de Carotte: + Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.</p> +<p>Il lève la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre + le buffet. + Poil de Carotte hâlette. Elle enfonce son bras jusqu'à l'épaule, + et, + lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre + rouge.</p> +<p>Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il + lui + reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, + sous + les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère + Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts + seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. + Il arrondit + la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.</p> +<p>Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée:</p> +<p>--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Aller et Retour</h2> +<p> + Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de + la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se + demande:</p> +<p>--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?</p> +<p>Il hésite:</p> +<p>--C'est trop tôt, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagérer.</p> +<p>Il diffère encore:</p> +<p>--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là...</p> +<p>Il se pose des questions:</p> +<p>--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le + premier?</p> +<p>Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé + et se partagent + les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste + plus.</p> +<p>--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa", + à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une + poignée de main; c'est + plus viril.</p> +<p>Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p> +<p>Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en + pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.</p> +<p>Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, + 2 octobre; + on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle + entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants + et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve + pas + dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue + vers les + courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point + triste + qu'il chantonne malgré lui.</p> +<p>--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne.</p> +<p>--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en + coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais + vu? + C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original!</p> +<p>Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Porte-Plume</h2> +<p> + L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix + et Poil de + Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves + font + la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, + quand il pleut, + si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne + se + mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre.</p> +<p>Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et + moutonniers, + Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire:</p> +<p>--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas!</p> +<p>M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, + et + on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin + de la + rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche.</p> +<p>Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent + à leur + père.</p> +<p>--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était + pas + à toi.</p> +<p>--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.</p> +<p>Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne + trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, + il + s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche + la + barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, + dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de + nouveau + recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il + n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet + accueil étrange.</p> +<p>--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser + grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi + m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je + fais cette + remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse + envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune + chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me + glacent.</p> +<p>Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal + aux questions de M. + Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que + dans la version + on peut deviner.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Et l'allemand?</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est très difficile à prononcer, papa.</p> +<p>Monsieur Lepic: Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu + les Prussiens, sans savoir leur langue vivante? </p> +<p>Poil de Carotte: + Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je + crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie + fini mes + études.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère + que tu + n'es pas à la queue.</p> +<p>Poil de Carotte: + Il en faut bien un.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était + dimanche! + Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail.</p> +<p>Poil de Carotte: + Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix?</p> +<p>Grand frère Félix: + Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu étudieras mieux ta leçon.</p> +<p>Grand frère Félix: + Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai + de rester + jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons.</p> +<p>Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté + de Poil de Carotte + ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer.</p> +<p>Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude.</p> +<p>--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il + déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse.</p> +<p>Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.</p> +<p>Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance + et lui dit:</p> +<p>--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille. + Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de + remarquer que j'ôte ma cigarette, moi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un + malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais + mon porte-plume + tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et + que + je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa, + je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner.</p> +<p>Poil de Carotte: Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée + sotte à moi que je m'étais encore fourrée dans la tête.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Joues rouges.</h2> +<p> + Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution + Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé + dans ses draps, + comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder. + Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que + tout le monde + est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le + gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en + chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte, + par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se + distingue le sifflement bref d'une consonne.</p> +<p>C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment + que tous + ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent à + grignoter du silence.</p> +<p>Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits, + chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant + le pompon du bonnet d'un + autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous + le soirs, + l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le + plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par + degrés étouffée, + comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, + et dorment, + que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, + les coudes + durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses + avant-bras + et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au + bout + de ses doigts.</p> +<p>Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé + par d'intimes + confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour + la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé + en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle, + à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement + les + veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier + à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante + de rougir sans + savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille. + Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et + se + retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte + d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme + du vin + dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du + nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. + Marseau + se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé + Veilleuse, + Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté + lui fait + bien des envieux.</p> +<p>Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot + lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à + se faire + mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours, + quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, + à + coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées + de + Marseau.</p> +<p>Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes + ce soir-là, dès + la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être, et désireux + de + savoir la vérité sur les allures cachottières du maître + d'étude. Il met + en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour + rire, + change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet, + pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille + en + peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps; + puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, + te torse hors du + lit, le souffle ardent:</p> +<p>--Pistolet! Pistolet!</p> +<p>On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit + le + bras de Marseau, et, le secouant avec force.</p> +<p>--Entends-tu? Pistolet!</p> +<p>Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend:</p> +<p>--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu + qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.</p> +<p>Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les + poings fermés au bord du lit.</p> +<p>Mais, cette fois, on lui répond:</p> +<p>--Eh bien! après?</p> +<p>D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.</p> +<p>C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement!</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p> + --Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car + tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de + Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé + pour son âge, que c'est + là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, + et que je t'aime + comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter + partout je ne sais quoi, le petit imbécile! +</p> +<p></p> +<p>A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de + Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre + encore.</p> +<p>Marseau écoute le maître d'étude, le souffle ténu, + ténu, car tout en + trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s'il redoutait + la révélation de quelque mystère. Violone continue, le + plus bas qu'il + peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à + peine + localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche + insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n'entend + plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles + lui semblent matériellement se creuser et s'évaser en entonnoir; + mais + aucun son n'y tombe.</p> +<p>Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d'effort pareille + en + écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le + désir + d'agrandir le trou et d'attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu'il + voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore:</p> +<p>--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbécile + ne + comprend pas!</p> +<p>Enfin le maître d'étude se penche avec la douceur d'une ombre + sur le front + de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau, + puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux, + glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle + un + traversin, le dormeur dérangé change de côté avec + un fort soupir.</p> +<p>Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque + de Violone. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture + sur + ses yeux, bien éveillé d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure + dont + il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter, + et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte + lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont échauffé + en plus + d'un rêve.</p> +<p>Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupières, comme aimantées, + se rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après + avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes + et pressées de sortir du bec, il s'endort.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">III</h3> +<p> + Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes, + trempées dans un peu d'eau froide, frottent légèrement + les pommettes + frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s'efforçant + d'être bien féroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrées + sur les + syllabes sifflantes.</p> +<p>--Pistolet! Pistolet!</p> +<p>Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, + et + le regard presque suppliant:</p> +<p>--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!</p> +<p>Le maître d'étude passe la visite des mains. Les élèves, + sur deux rangs, + offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en + les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au + chaud, + dans les poches où sous la tiédeur de l'édredon le plus + proche. + D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal à + propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil + de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. + On peut, + à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que + c'est + un commencement d'engelure. On lui en veut, sûrement.</p> +<p>Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.</p> +<p>Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire + qu'il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis + de sa + table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici + la + chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les + Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n'en + finit plus.</p> +<p>Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine + puissante, pareils à des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement + trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle + fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col + d'une + manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur + de + ses yeux et l'épaisseur de ses moustaches.</p> +<p>Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes, + afin de garder toute sa liberté d'action.</p> +<p>D'une voix terrible, le Directeur demande:</p> +<p>--Qu'est-ce que c'est?</p> +<p>--Monsieur, c'est le maître d'étude qui m'envoie vous dire que + j'ai les + mains sales, mais c'est pas vrai!</p> +<p>Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les + retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord + la paume, ensuite le dos.</p> +<p>--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon + petit!</p> +<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d'étude, il m'en veut! + --Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!</p> +<p>Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point. + Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose + raide, serre ses + jambes et s'enhardit, au mépris d'une gifle.</p> +<p>Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de + temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: + vlan!</p> +<p>L'habileté pour l'élève visé consiste à + prévoir le coup et à se baisser, + et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé + de tous. Mais il ne + recommence pas, sa dignité l'empêchant d'user de ruse à + son tour. Il + devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien.</p> +<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître + d'étude et Marseau, ils font des choses!</p> +<p>Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons + s'y + étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés + au bord de + la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s'il allait + cogner Poil + de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:</p> +<p>--Quelles choses?</p> +<p>Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être + que + ce n'est que différé) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, + par + exemple, lancé d'une main adroite, et voilà qu'on lui demande + des détails.</p> +<p>Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un + bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, + sa tête.</p> +<p>Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui + viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l'attitude + apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes, + l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'élève + doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des + précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure + ouatée, sans dire un mot.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">IV</h3> +<p> + Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit + son congé! + C'est un touchant départ, presque une cérémonie.</p> +<p>--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.</p> +<p>Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son + personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un va-et-vient + de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et meilleur, + il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît pas d'égal + dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: <i>Cahiers</i> + <i>d'exercices grecs appartenant à..</i>. Les majuscules sont moulées + comme des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de + son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se + promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il + improvise une signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation + et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, + qui forment le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, + se perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, + chercher longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un + seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de + lignes nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent. +</p> +<p>Son renvoi les chagrine fort.</p> +<p>Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première + occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres + le vol + des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y + manqueront pas.</p> +<p>En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent + regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. + Quand il + paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous + les petits + s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher + les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, + ému. + Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement + et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches + de + chemise retroussées et les doigts écartés à cause + de la colophane. D'autres, + plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains, + en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté + afin de + conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur + son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. + Les + joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve + sa première + peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer + qu'il + regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il + se tient à + l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers + lui, quand on entend un fracas de carreaux.</p> +<p>Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. + La + vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême + petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents + blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris + de la + vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant.</p> +<p>--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà + content!</p> +<p>--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second + coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous + ne m'embrassiez pas, moi?</p> +<p>Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main + coupée:</p> +<p>--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Poux</h2> +<p> + Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de + l'institution + Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont + besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension. + D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas.</p> +<p>--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit + madame Lepic.</p> +<p>Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que + ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte + à côte, + du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois + mois, grand + frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, + de son + propre aveu, ne reconnaît plus les siens.</p> +<p>Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On + ne + les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère + Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, + un couche de + crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs.</p> +<p>M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à + l'autre. Il relit + les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par + M. le + proviseur lui-même: celle de grand frère Félix:</p> +<p>"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de + Carotte:</p> +<p>"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours."</p> +<p>L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la + famille. En + ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper + et + se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi + sous + ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux + effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller + il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse + du + coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur.</p> +<p>Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait + crépiter + ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.</p> +<p>Or, du premier coup, il en tue un.</p> +<p>--Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué.</p> +<p>Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure + de Poil de Carotte, + madame Lepic lève les bras au ciel:</p> +<p>--Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres! + Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne + pour + toi.</p> +<p>Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une + soucoupe, et la chasse commence.</p> +<p>--Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr + qu'il m'en a + donné.</p> +<p>Il se racle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d'eau + pour tout noyer.</p> +<p>--Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, + je ne te + ferai pas du mal.</p> +<p>Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une + patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement + le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur + d'attraper des habitants.</p> +<p>Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne + dans le baquet et + menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.</p> +<p>--C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que + sept + ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a + que ramassé au hasard dans une fourmilière.</p> +<p>On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les + mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. + Madame + Lepic pousse des exclamations plaintives.</p> +<p>--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau.</p> +<p>Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit + les poux. Ils + tombent enveloppés de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes + menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, + et + rapidement le vinaigre les fait mourir.</p> +<p>Madame Lepic: + Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand + garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être + tu ne vois + qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance + de + tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel + plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. + Il y a du sang + dans ta tignasse.</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est le peigne qui m'égratigne.</p> +<p>Madame Lepic: + Ah! c'est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends, + Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille, + ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine. + Soeur Ernestine: + J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ôté le plus gros + et je + ferai demain une seconde tournée. Mais j'en connais une qui se parfumera + d'eau de Cologne.</p> +<p>Madame Lepic: + Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur + le + mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion.</p> +<p>Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant déposée + au soleil, il + monte la garde près d'elle.</p> +<p>C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la première. Chaque fois + qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrête, l'observe de ses petits + yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des + choses.</p> +<p>--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond + rien. + Elle se penche sur la cuvette.</p> +<p>--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garçon + Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes.</p> +<p>Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, + elle ne comprend + pas.</p> +<p>--Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on + t'a + grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand'maman, + mais je + pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine + qu'ils te rendent la vie dure.</p> +<p>Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mère ne peut l'entendre, + et il dit à la vieille Marie Nanette.</p> +<p>--Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc + de vos affaires et laissez-moi tranquille.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"> Comme Brutus</h2> +<p> + Monsieur Lepic: + Poil de Carotte, tu n'as pas travaillé l'année dernière + comme j'espérais. + Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rêvasses, + tu lis des livres défendus. Doué d'une excellente mémoire, + tu obtiens + d'assez bonnes notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil + de Carotte, + il faut songer à devenir sérieux.</p> +<p>Poil de Carotte: + Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laissé aller + l'année dernière. Cette fois, je me sens la bonne volonté + de bûcher ferme. + Je ne te promets pas d'être le premier de ma classe en tout.</p> +<p></p> +<p>Monsieur Lepic: + Essaie quand même.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne réussirai ni en géographie, + ni + en allemand, ni en physique et chimie, où les plus forts sont deux ou + trois types nuls pour le reste et qui ne font que ça. Impossible de les + dégoter; mais je veux, --écoute, mon papa,-- je veux, en composition + française, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré + mes efforts + elle m'échappe, du moins je n'aurai rien à me reprocher et je + pourrai + m'écrier fièrement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ah! mon garçon, je crois que tu les manieras.</p> +<p>Grand frère Félix: + Qu'est-ce qu'il dit, papa?</p> +<p>Soeur Ernestine: + Moi, je n'ai pas entendu.</p> +<p>Madame Lepic: + Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! rien maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Comment? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, rouge et le poing + menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Répète + cette phrase, afin que tout le monde en profite.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ce n'est pas la peine, va, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu ne le connais pas, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Raison de plus. D'abord ménage ton esprit, s'il te plaît, et obéis.</p> +<p>Poil de Carotte: + Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils + d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m'est venue, pour le remercier, + de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer + la vertu...</p> +<p>Madame Lepic: + Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer + un mot, et + sur le même ton, ta phrase de tout à l'heure. Il me semble que + je ne te + demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère.</p> +<p>Grand frère Félix: + Veux-tu que je te répète, moi, maman?</p> +<p>Madame Lepic: + Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de + Carotte, dépêchez.</p> +<p>Poil de Carotte: <i>Il balbutie, d'une voie pleurarde</i> Ve-ertutu-u n'es + qu'un-un nom.</p> +<p>Madame Lepic: + Je désespère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait + rouer de + coups, plutôt que d'être agréable à sa mère.</p> +<p>Grand frère Félix: Tiens, maman, voilà comme il a dit: + <i>Il roule les yeux et lance des regards de défi</i>. Si je ne suis + pas premier en composition française. <i>Il gonfle ses joues et frappe + du pied</i>. Je m'écrierai comme Brutus: <i>Il lève les bras + au plafond</i>. O Vertu! <i>Il les laisse tomber sur ses cuisses</i>, tu + n'es qu'un nom! Voilà comme il a dit.</p> +<p>Madame Lepic: + Bravo, superbe! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore + d'autant + plus ton entêtement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.</p> +<p>Grand frère Félix: + Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça? Ne serait-ce + pas + Caton?</p> +<p>Poil de Carotte: + Je suis sûr de Brutus. "Puis il se jeta sur une épée + que lui tendit un de + ses amis et mourut."</p> +<p>Soeur Ernestine: + Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la + folie avec de l'or dans une canne.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.</p> +<p>Soeur Ernestine: + Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte + un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée.</p> +<p>Madame Lepic: Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un + Brutus dans sa famille, et nous l'avons. Que grâce à Poil de Carotte, + on nous envie! Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. + Il parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe + pour les sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il + étrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon déchiré. + Seigneur, où s'est-il encore fourré? Non,mais regardez-moi la + touche de Poil de Carotte Brutus! Espèce de petite brute, va!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Lettres choisies</h2> +<p> + de Poil de Carotte à M. Lepic + ET QUELQUES RÉPONSES + de M. Lepic à Poil de Carotte</p> +<p> <i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i> Institution Saint-Marc.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Mes parties de pêche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De + gros + clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le + dos + et madame l'infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas + percé, + il me fait mal. Après je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme + des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J'espère + d'ailleurs + que ce ne sera rien.</p> +<p>Ton fils affectionné.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, + tu + dois savoir que l'espèce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous. + Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas + et + pourtant les siens étaient vrais. + Du courage!</p> +<p>Ton père qui t'aime.</p> +<p></p> +<p><i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je + n'aie pas l'âge, je crois que c'est une dent de sagesse précoce. + J'ose + espérer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours + par ma bonne conduite et mon application.</p> +<p>Ton fils affectionné.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic.</i></p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. + Elle + s'est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si + tu possèdes une + dent de plus, ton père en possède une de moins. C'est pourquoi + il n'y a + rien de changé et le nombre des dents de la famille reste le même,</p> +<p>Ton père qui t'aime.</p> +<p></p> +<p><i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Imagine-toi que c'était hier la fête de M. Jâques, notre + professeur de + latin, et que, d'un commun accord, les élèves m'avaient élu + pour lui + présenter les voeux de toute la classe. Flatté de cet honneur, + je prépare + longuement le discours où j'intercale à propos quelques citations + latines. + Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une + grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes + camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un + moment + où M. Jâques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. + Mais à + peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d'une voix forte:</p> +<p>VÉNÉRÉ MAITRE</p> +<p>que M. Jâques se lève furieux et s'écrie:</p> +<p>--Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça!</p> +<p>Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent + derrière leurs livres et que M. Jâques m'ordonne avec colère:</p> +<p>--Traduisez la version.</p> +<p>Mon cher papa, qu'en dis-tu?</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i></p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Quand tu seras député tu en verras bien d'autres. Chacun son + rôle. Si + on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il + prononce des discours et non pour qu'il écoute les tiens.</p> +<p></p> +<p><i>Poil de Carotte à M. Lepic</i></p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur + d'histoire + et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir. + Il te remercie vivement. Comme j'étais entré avec mon parapluie + mouillé, + il me l'ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis + nous + causâmes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je + voulais, le premier prix d'histoire et de géographie à la fin + de l'année. + Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre + entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, + je le + répète, ne me désigna même pas un siège. + Est-ce oubli ou impolitesse? + Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t'envoie + t'asseoir, + et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être + encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t'a pas + offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompé par ta petite + taille, il te croyait assis.</p> +<p></p> +<p><i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras + en visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai + de coeur avec toi. Je conçois que mes travaux scolaires m'interdisent + ce voyage, mais je profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais + pas m'acheter un ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe + lesquels. Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement + la <i>Henriade</i>, par François-Marie Arouet de Voltaire, et la <i>Nouvelle + Héloïse</i>,par Jean-Jacques Rousseau. Si tu me les rapportes (les + livres ne coûtent rien à Paris), je te le jure que le maître + d'étude ne me les confisquera jamais.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi + et moi. Ce + qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite.</p> +<p> <i>De M. Lepic à Poil de Carotte</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est + plus + ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni + de ta compétence ni de la mienne.</p> +<p>D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les + places + que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à + chaque + professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, + si tu + dors et si tu manges bien.</p> +<p>Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. + A propos de + quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en + hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas + datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme + même de + ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, + la quantité + de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un. + Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais + l'observation.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de Poil de Carotte</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu + ne t'es pas aperçu qu'elle était <i>en vers.</i></p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Toiton</h2> +<p> + Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des + lapins, des + cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à + Poil de Carotte + pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus + de + porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte + les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière + fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil + de + Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et + s'y + divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.</p> +<p></p> +<p>Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière, + un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une + truelle, + des bourrelets de poussière et se cale.</p> +<p>Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur + ses genoux, + gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de + place. Il + oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le + troublerait.</p> +<p>L'eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l'évier, + tantôt + a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées + fraîches.</p> +<p>Brusquement, une alerte. + Des appels approchent, des pas.</p> +<p>--Poil de Carotte? Poil de Carotte?</p> +<p>Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant + dans + la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même + immobilisé, sent que des yeux fouillent l'ombre.</p> +<p>--Poil de Carotte, est-tu là?</p> +<p>Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d'angoisse.</p> +<p>--Il n'y est pas, le petit animal. Où diable est-il?</p> +<p>On s'éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend + de + l'aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence.</p> +<p>Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris + dans une toile d'araignée, vibre et se débat. Et l'araignée + glisse le long + d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un + instant suspendue, inquiète, pelotonnée.</p> +<p>Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement, + et quand l'araignée tragique fonce, ferme l'étoile de ses pattes, + étreint + la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s'il + voulait sa + part.</p> +<p>Rien de plus.</p> +<p>L'araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en + son + âme de lièvre où il fait noir.</p> +<p>Bientôt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, + faute de pente, s'arrête, forme flaque et croupit.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Chat</h2> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">I</h3> +<p> + Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour + pêcher les écrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les déchets + d'une + boucherie.</p> +<p>Or il connaît un chat, méprisé parce qu'il est vieux, malade, + et çà et là, + pelé. Poil de Carotte l'invite à venir prendre une tasse de lait + chez lui, + dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors + du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a + posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit:</p> +<p>--Régale-toi.</p> +<p>Il lui flatte l'échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs + coups + de langue, puis s'attendrit.</p> +<p>--Pauvre vieux, jouis de ton reste.</p> +<p>Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche + plus que ses lèvres sucrées.</p> +<p>--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours. + Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler + que celle-là. D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!...</p> +<p>A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.</p> +<p>La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton + même a + sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le + chat qui + le regarde d'un oeil.</p> +<p>Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans + la tasse de lait.</p> +<p>--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j'ai pourtant visé + juste.</p> +<p>Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune éclat, l'inquiète.</p> +<p>Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente + aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la + tasse, + avec le soin que toutes les gouttes y tombent.</p> +<p>Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, + des + animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte + d'autrui.</p> +<p>Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il + faut se + dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps + à corps. + Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient + lâche. On perd du temps; on n'en finit jamais.</p> +<p>D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat + par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents, + que chacun d'eux paraît le dernier, le coup de grâce.</p> +<p>Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule, + ou se détend et ne crie pas.</p> +<p>--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil + de + Carotte.</p> +<p>Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat + de ses bras, et s'exaltant à la pénétration des griffes, + les dents jointes, + les veines orageuses, il l'étouffe.</p> +<p>Mais il s'étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par + terre, assis, sa figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil + du chat.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p>Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer. + Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, + courbés + sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame.</p> +<p>--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher + le chat + broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.</p> +<p>Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus + tard aux + veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte + dort et rêve:</p> +<p>Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune + inévitable + remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.</p> +<p>Sur les pêchettes, les morceaux du chat flambaient à travers l'eau + transparente.</p> +<p>Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être + de légers + fantômes.</p> +<p>Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont + rien à craindre.</p> +<p>Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand + jusqu'au + ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit. + Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, + n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de + vieilles femmes.</p> +<p>Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève + doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux + montent + des écrevisses géantes.</p> +<p>Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de + Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.</p> +<p>Et les écrevisses l'entournent. Elles se haussent vers sa gorge. Elles + crépitent. Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Moutons</h2> +<p> + Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles + poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants + qui jouent sous + un préau d'école. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il + en éprouve + quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est + un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent + graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent.</p> +<p>L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier + Pajol compte + deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les + mères, + gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une + sculpture grossière.</p> +<p>Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent + déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un + brin de + foin dans la bouche.</p> +<p>Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de + l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, + maigres, + tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit + qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. + Sa mère, gênée par + sa bourse gonflée d'eau et ballotante, la repousse à coups de + tête.</p> +<p>--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte.</p> +<p>--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.</p> +<p>--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.</p> +<p>--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon + comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère + s'attendrit. + D'ailleurs, on les mate.</p> +<p>Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au + coup une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. + L'agneau l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, + frissonnant, se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, + le museau enveloppé d'une gelée tremblante. </p> +<p>--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit + Poil + de Carotte.</p> +<p>--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des + couches + dures.</p> +<p>--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier + provisoirement le petit aux soins d'une étrangère?</p> +<p>--Elle le refuserait, dit Pajol.</p> +<p>En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères + se croisent, + sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil + de Carotte, + sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite + droit aux tétines maternelles.</p> +<p>--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.</p> +<p>--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces + ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur + nez.</p> +<p>Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.</p> +<p>Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître + les petits noms des agneaux.</p> +<p>Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques + coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque + dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, + une + pelle usée.</p> +<p>--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous + enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille!</p> +<p>--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!</p> +<p>Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne + encore + plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.</p> +<p>--Veux-tu un berdin? dit-il.</p> +<p>--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.</p> +<p>Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses + ongles un + berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille + dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux + de la + main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le + fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur.</p> +<p>Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte éprouve + des + picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au + poignet, + ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va + ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le + serre; il + l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en + aperçoive.</p> +<p>Il dira qu'il l'a perdu.</p> +<p>Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements + qui + se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le + bruissement + sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes.</p> +<p>Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies + éteintes semble garder les moutons, toute seule.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Parrain</h2> +<p> + Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain + et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui + passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et + ne supporte + que Poil de Carotte.</p> +<p>--Te voilà, canard! dit-il.</p> +<p>--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé + ma + ligne?</p> +<p>--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.</p> +<p>Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi + son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche + plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations. + Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s'agit que + de ne pas s'y tromper.</p> +<p>--Si ça l'amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil + de Carotte.</p> +<p>Et ils restent bons camarades.</p> +<p>Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour + toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot + de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, + le + force à boire un verre de vin pur.</p> +<p>Puis ils vont pêcher.</p> +<p>Parrain s'assied au bord de l'eau et déroule méthodiquement son + crin de + Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes + et ne pêche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange + comme des enfants.</p> +<p>--Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque + ton + bouchon aura enfoncé trois fois.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pourquoi trois?</p> +<p>Parrain: + La première ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est + sérieux: il avale. La troisième, c'est sûr: il ne s'échappera + plus. On ne + tire jamais trop tard.</p> +<p>Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, + entre dans + la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau + trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un à + chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:</p> +<p>--Seize, dix-sept, dix-huit!...</p> +<p>Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. + Il + bourre Poil de Carotte de haricots blancs.</p> +<p>--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en + bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot + qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de + perdrix.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop + mal. + Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème. + Parrain: + Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point + ton content, chez ta mère.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à + sa faim. En se + servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini + aussi.</p> +<p>Parrain: + On en redemande, bêta.</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester + sur sa faim.</p> +<p>Parrain: + Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, + si ce + singe était mon enfant! Arrangez ça.</p> +<p>Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, + tantôt regarde piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, + couché sur des fagots de sarment et les yeux au ciel, suce des brins + d'osier.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Fontaine</h2> +<p> + Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre + est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux + membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de + sa mère.</p> +<p>--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.</p> +<p>Poil de Carotte: + Où plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner + une + correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe + devant + elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère + le prendre + par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible + qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux à + la + mienne.</p> +<p>Parain: + Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de + bon + ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui. + Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que je + l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle + me dirait merci, avant de taper.</p> +<p>Parrain: + Dors, canard, dors!</p> +<p>Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe + et + cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitié.</p> +<p>Tout à coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit + le bras.</p> +<p>--Es-tu là, canard? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans + la + fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?</p> +<p>Poil de Carotte: + Comme si j'y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles + souvent.</p> +<p>Parrain: + Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je + m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as + glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, + misérable, je + n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais + tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc + plus à + te relever?</p> +<p></p> +<p>Poil de Carotte: + Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine! + Parrain: + Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! + pauvre + canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le + costume des dimanches du petit Bernard.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin.</p> +<p>Parrain: + Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. + Je + ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je serais loin.</p> +<p>Parrain: + Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé + une + bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite.</p> +<p>Poil de Carotte: + Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir.</p> +<p>Parrain: + Dors, canard, dors.</p> +<p>Poil de Carotte: Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma + main. Je te la rendrai après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à + cause de tes poils. Il m'est impossible de dormir quand on me touche.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Prunes</h2> +<p> + Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit:</p> +<p>--Canard, dors-tu?</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, parrain.</p> +<p>Parrain: + Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher + des vers.</p> +<p>--C'est une idée, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le + jardin.</p> +<p>Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc, + à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une + provision de vers + pour se pêche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en + manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est + abondante.</p> +<p>--Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement. + Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre + bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'éloigne + trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, + pour qu'il ne glisse pas. S'il est à demi rentré, lâche-le: + tu le + casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres, + et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs + économisent + leurs vers; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu'avec des vers + entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson + s'imagine qu'ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance.</p> +<p>--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts + barbouillés de leur sale bave.</p> +<p>Parrain: + Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde. + Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la + terre. Pour ma part, j'en mangerais.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pour la mienne, je te la cède. Mange voir.</p> +<p>Parrain: + Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les + écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux + des + prunes.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès + qu'elle + pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car + tu n'es pas difficile et nous nous entendons très bien.</p> +<p>Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques + prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui + dit, les + avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;</p> +<p>--Ce sont les meilleures.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains + seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.</p> +<p>--Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez. + Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que + tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.</p> +<p>Parrain: Canard! canard! ça conserve.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Mathilde</h2> +<p> + --Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, + Poil de + Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans + le + pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, + si je ne me + trompe.</p> +<p>En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide + sous + sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, + elle + semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi + calmer toutes les coliques de la vie.</p> +<p>La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend + par flots + sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande + la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère + Félix ne se + lasse pas d'allonger.</p> +<p>Il recule et dit:</p> +<p>--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.</p> +<p>A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également + couvert + de clématites où, çà et là, éclatent + des pavots, des cenelles, un pissenlit + jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de + rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient + à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, + dès le début, + jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, + ce + n'est plus amusant de jouer.</p> +<p>--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement.</p> +<p>Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, + elle retrousse + sa traîne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend, + une jambe levée.</p> +<p>Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à + reculons, et les + bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire + et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui + félicite + et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bâton, + un + autre bâton. +</p> +<p>Il les promène de long en large.</p> +<p>--Halte! dit-il, ça se dérange. + Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet + le cortège en branle.</p> +<p>--Aie! fait Mathilde qui grimace.</p> +<p>Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix + arrache + le tout. On continue.</p> +<p>--Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous.</p> +<p>Comme ils hésitent:</p> +<p>--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous + la cour, une déclaration. Vous avez l'air plombés.</p> +<p>Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, + a déjà + prononcé des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le + premier, pour sa peine.</p> +<p>Poil de Carotte s'enhardit, cherche à travers la plante grimpante le + visage de Mathilde et la baise sur la joue.</p> +<p>--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.</p> +<p>Mathilde, comme elle l'a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, + gauches, + gênés, ils rougissent tous deux.</p> +<p>Grand frère Félix leur montre les cornes.</p> +<p>--Soleil! Soleil!</p> +<p>Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trépigne, des bousilles + aux lèvres.</p> +<p>--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrivé!</p> +<p>--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane, + ricane ce n'est pas toi qui m'empêcheras de me marier avec Mathilde, si + maman veut.</p> +<p>Mais voici que maman vient répondre elle-même qu'elle ne veut + pas. Elle + pousse le barrière du pré. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse. + En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte + les + feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme + l'orage.</p> +<p>--Gare les calottes, dit grand frère Félix.</p> +<p>Il s'enfuit au bout du pré. Il est à l'abri et peut voir.</p> +<p>Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lâche, il préfère + en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.</p> +<p>Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai + tout.</p> +<p>Mathilde: + Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre.</p> +<p>Poil de Carotte: + Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce + qu'elle te corrige, ta maman?</p> +<p>Mathilde: + Des fois; ça dépend.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pour moi, c'est toujours sûr.</p> +<p>Mathilde: + Mais je n'ai rien fait.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça ne fait rien. Attention!</p> +<p>Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit + son allure. Elle est si près que soeur Ernestine, par peur des chocs + en + retour, s'arrête au bord du cercle où l'action se concentrera. + Poil de + Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clématites + sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève, + prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, + et la nuque + raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d'avance, + il a + l'orgueil de s'écrier:</p> +<p>--Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rigole!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Coffre-Fort</h2> +<p> + Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:</p> +<p>--Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j'ai reçu une + bonne + fessée. Et toi?</p> +<p>Poil de Carotte: + Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d'être battue, + nous + ne faisions rien de mal.</p> +<p>Mathilde: + Non, pour sûr.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je t'affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me + marierais bien avec toi.</p> +<p>Mathilde: + Moi, je me marierais bien avec toi aussi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, + mais + n'aie pas peur, je t'estime.</p> +<p>Mathilde: + Tu es riche à combien, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte: + Mes parents ont au moins un million.</p> +<p>Mathilde: + Combien que ça fait un million?</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser + tout leur + argent.</p> +<p>Mathilde: + Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour + flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour + du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la + serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa + dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni + ma soeur, + personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa + y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne + dit + rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée + au + fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite + l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps, + preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.</p> +<p>Mathilde:</p> +<p>Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?</p> +<p>Poil de Carotte: + Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons + mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter.</p> +<p>Mathilde: + Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le + répéter.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, c'est notre secret à papa et à moi.</p> +<p>Mathilde: + Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pardon, je le sais.</p> +<p>Mathilde: + Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.</p> +<p>--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.</p> +<p>--Parions quoi? dit Mathilde hésitante.</p> +<p>--Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras + le mot.</p> +<p>Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme + presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités + au lieu d'une.</p> +<p>--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai.</p> +<p>Mathilde: + Maman me défend de jurer.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu ne sauras pas le mot.</p> +<p>Mathilde: + Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai deviné, oui, je l'ai deviné.</p> +<p>Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses.</p> +<p>--Écoute, Mathilde, tu n'as rien deviné du tout. Mais je me contente + de ta + parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort, + c'est "Lustucru". A présent, je peux toucher où je veux.</p> +<p>--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître + un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas + de moi!</p> +<p>Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s'avance, décidé, + la main tendue, + elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec.</p> +<p>Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrière lui.</p> +<p>Il se retourne. Par la lucarne d'une écurie, un domestique du château + sort + la tête et montre les dents.</p> +<p>--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'écrie-t-il, je rapporterai tout à + ta mère.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est + un faux nom que j'ai inventé. D'abord, je ne connais point le vrai.</p> +<p>Pierre: + Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en + parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste.</p> +<p>Poil de Carotte: + Du reste?</p> +<p>Pierre: + Oui, du reste. + Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai + pas vu. Ah! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s'élargiront + ce soir!</p> +<p>Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au + point que la couleur naturelle de ses cheveux semble s'éteindre, il s'éloigne, + les mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Têtards</h2> +<p> + Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic + puisse le surveiller par la fenêtre, et il s'exerce à jouer comme + il faut, + quand le camarade Rémy paraît. C'est un garçon du même + âge, qui boite et + veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière + l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:</p> +<p></p> +<p>--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivière. Nous + l'aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers.</p> +<p>--Demande le à maman, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Rémy: + Pourquoi moi?</p> +<p>Poil de Carotte: + Parce qu'à moi elle ne me donnera pas la permission. + Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre.</p> +<p>--Madame, dit Rémy, voulez-vous, s'il vous plaît, que j'emmène + Poil de + Carotte pêcher des têtards?</p> +<p>Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète + en criant. Madame + Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent + rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et + fait + clairement signe que non.</p> +<p>--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de + moi, tout à l'heure.</p> +<p>Rémy: + Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut + pas.</p> +<p>Poil de Carotte: + Reste. Nous jouerons ici.</p> +<p>Rémy: + Ah non, par exemple. J'aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux. + J'en ramasserai des pleins paniers.</p> +<p>Poil de Carotte: + Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois, + elle se ravise.</p> +<p>Rémy: + J'attendrai un petit quart, mais pas plus.</p> +<p>Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent + sournoisement + l'escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude.</p> +<p>--Qu'est-ce que je te disais?</p> +<p>En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier + pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrête, défiante.</p> +<p>--Tiens, te voilà encore, Rémy! Je te croyais parti. J'avertirai + ton papa + que tu musardes et il te grondera.</p> +<p>Rémy: + Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.</p> +<p>Madame Lepic: + --Ah! vraiment, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît + madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinée une fois encore. + Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte + tout, Poil de + Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase + de l'herbe sous son pied + et regarde ailleurs.</p> +<p>--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me + rétracter.</p> +<p>Elle n'ajoute rien.</p> +<p>Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter + Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu'elle avait vidé + de ses noix + fraîches, exprès.</p> +<p>Rémy est déjà loin.</p> +<p>Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s'approchent + d'elle + prudemment et la redoutent presque autant que le maître d'école.</p> +<p>Rémy sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que + son pied gauche, + toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme + une casserole.</p> +<p>Sa journée perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir. + Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.</p> +<p>Solitaire, sans défense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer + d'elle-même.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Coup de Théâtre</h2> +<h3 align="center"> Scène Première</h3> +<p>Madame Lepic: + Où vas-tu?</p> +<p>Poil de Carotte: <i>Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers + à les noyer</i></p> +<p>Je vais me promener avec papa.</p> +<p>Madame Lepic: Je te défends d'y aller, tu m'entends? Sans ça... + <i>Sa main droite recule comme pour prendre son élan</i>.</p> +<p>Poil de Carotte, <i>bas</i>: Compris.</p> +<p></p> +<p>Scène II</p> +<p> Poil de Carotte: <i>En méditation près de l'horloge</i>.</p> +<p>Qu'est-ce que je veux, moi? Éviter les calottes. Papa m'en donne moins + que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">Scène III</h3> +<p>Monsieur Lepic:</p> +<p> <i>Il chérit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours + courant la pretentaine pour affaires.</i></p> +<p>Allons! partons.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, mon papa.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Comment, non? Tu ne veux pas venir?</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh si! mais je ne peux pas.</p> +<p> Monsieur Lepic: + Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?</p> +<p> Poil de Carotte: Y a rien, mais je reste. Monsieur Lepic: Ah, oui! encore + une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait par quelle oreille te + prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami, et pleurniche à ton + aise.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center"> Scène IV</h3> +<p> Madame Lepic: </p> +<p><i>Elle a toujours la précaution d'écouter aux portes, pour + mieux entendre.</i></p> +<p> Pauvre chéri! <i>Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux + et les tire</i>. Le voilà tout en larmes, parce que son père... + <i>Elle regarde en dessous M. Lepic... </i>voudrait l'emmener malgré + lui. Ce n'est pas ta mère qui te tourmenterait avec cette cruauté. + <i>Les Lepic père et mère se tournent le dos.</i></p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center"> Scène V</h3> +<p> Poil de Carotte: </p> +<p><i>Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un seul.</i></p> +<p> Tout le monde ne peut pas être orphelin.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center"> En Chasse</h2> +<p> M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent + derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du + fusil, et portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de + Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se + plaindre. Ses souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; + le bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.</p> +<p> Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit:</p> +<p>--Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une + haie, et nous + le reprendrons ce soir?</p> +<p> --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.</p> +<p> Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres + et cinq perdrix.</p> +<p> Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer + son épaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec + affection et oublie un moment sa charge.</p> +<p>Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse + de le + soutenir.</p> +<p>--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré.</p> +<p>Poil de Carotte, irrité, s'arrête debout au soleil. Il regarde + son père + piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, + l'égaliser + comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les + chardons, tandis que Pyrame même, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, + se + couche un peu et halète, toute sa langue dehors.</p> +<p>--Mais il n'y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des + orties, fourrage. Si j'étais lièvre gîté au creux + d'un fossé, sous les + feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!</p> +<p>Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.</p> +<p>Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d'à + côté, + où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver + quelque gars de + lièvre.</p> +<p>--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure + après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. + Trotte et + sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait. + Nous rentrerons bredouilles, ce soir.</p> +<p>Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux.</p> +<p><i>Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette</i>,voilà Pyrame + en arrêt, le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe + du pied, M. Lepic s'approche le plus près possible, la crosse au défaut + de l'épaule. Poil de Carotte s'immobilise, et un premier jet d'émotion + le fait suffoquer.</p> +<p><i>Il soulève sa casquette</i> Des perdrix partent, ou un lièvre + déboule. Et selon que Poil de Carotte <i>laisse retomber la casquette + ou qu'il simule un grand salut,</i> M. Lepic manque ou tue.</p> +<p>Poil de Carotte l'avoue, ce système n'est pas infaillible. Le geste + trop + souvent répété ne produit plus d'effet, comme si la fortune + se fatiguait + de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, + et + à cette condition, ça réussit presque toujours.</p> +<p>--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud + encore + dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins. + Pourquoi ris-tu?</p> +<p>--Parce que tu l'as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode.</p> +<p>--Tu parles sérieusement? dit M. Lepic.</p> +<p>Poil de Carotte: + Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'à prétendre que je ne me trompe + jamais.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, + si + tu tiens à ta réputation de garçon d'esprit, de débiter + ces bourdes devant + des étrangers. On t'éclaterait au nez. A moins que, par hasard, + tu ne te + moques de ton père.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis + qu'un serin.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Mouche</h2> +<p> + La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords, + tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une + nouvelle + ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. + Lepic a + posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait + un ogre. + Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des + prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment + la + soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de- + vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, + car M. Lepic, + que la chasse grise, oublie d'en demander.</p> +<p>--Une goutte, papa?</p> +<p>Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte + qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la + poursuite + de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de + son oreille, + l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à + M. Lepic:</p> +<p>--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ote-la, mon garçon.</p> +<p>Poil de Carotte: + Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle + bourdonne.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Laisse-la mourir toute seule.</p> +<p>Poil de Carotte: + Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid? + Monsieur Lepic: + Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.</p> +<p>Poil de Carotte: + Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la + permission?</p> +<p>--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi.</p> +<p>Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et + il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait + de + réclamer sa part.</p> +<p>Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant:</p> +<p>--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte. + Seulement, elle a tout bu.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La première Bécasse</h2> +<p> --Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai + dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand + tu entendras: <i>pit, pit, </i>dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses + passeront sur la tête.</p> +<p>Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première + fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une + caille, déplumé une + perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic.</p> +<p>Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord + il + regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.</p> +<p>--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près.</p> +<p>Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula, + déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette + grise. + Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes + et + un bec sanglant. + Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de + tuer + une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de + Poil de + Carotte.</p> +<p>Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes + fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre. + Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à + l'heure.</p> +<p>Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les + chênes. Il + les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit + le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et + là.</p> +<p>Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent, + se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant.</p> +<p>Elles font <i>pit, pit, pit,</i> comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement + que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux + se meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse + du fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.</p> +<p>Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse + la détonation + formidable aux quatre coins du bois.</p> +<p>Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite + glorieusement et respire l'odeur de la poudre.</p> +<p>Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se + hâte plus + que d'ordinaire.</p> +<p>--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges.</p> +<p>Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'une voix calme + à son + fils encore fumant:</p> +<p>--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux?</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">L'Hameçon</h2> +<p>Poil de Carotte est en train d'écailler ses poissons, des goujons, des + ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend + le + ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes. + Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, + penché + sur le seau blanc d'écume, et prend garde de se mouiller.</p> +<p>Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.</p> +<p>--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture, + aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.</p> +<p>Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main, + elle pousse des cris de douleur.</p> +<p>Elle a un hameçon piqué au bout du doigt.</p> +<p>Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt + M. Lepic + lui-même arrive.</p> +<p>--Montre voir, disent-ils.</p> +<p>Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameçon + s'enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix + et soeur + Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l'air, + et chacun peut voir le doigt. L'hameçon l'a traversé.</p> +<p>M. Lepic tente de l'ôter.</p> +<p>--Oh non! pas comme ça! dit madame Lepic d'une voix aiguë.</p> +<p>En effet, l'hameçon est arrêté d'un côté par + son dard et de l'autre côté + par sa bouche.</p> +<p>M. Lepic met son lorgnon.</p> +<p>--Diable, dit-il, il faut casser l'hameçon!</p> +<p>Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise, + madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie? + D'ailleurs l'hameçon est d'un acier de bonne trempe.</p> +<p>--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair. + Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt + une lame mal aiguisée, si faiblement, qu'elle ne pénètre + pas. Il appuie; + il sue. Du sang paraît.</p> +<p>--Oh! là! oh! là! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.</p> +<p>--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.</p> +<p>--Ne fais donc pas ta lourde comme ça! dit grand frère Félix + à sa mère.</p> +<p>M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame + Lepic après avoir murmuré: "Boucher! boucher!" se trouve + mal, heureusement.</p> +<p>M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et + le doigt + n'est plus qu'une plaie sanglante d'où l'hameçon tombe.</p> +<p>Ouf!</p> +<p>Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi à rien. Au premier cri de sa + mère, + il s'est sauvé. Assis sur l'escalier, la tête en ses mains, il + s'explique + l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lançait sa ligne au loin, son + hameçon lui est resté dans le dos.</p> +<p>--Je ne m'étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il.</p> +<p>Il écoute les plaintes de sa mère, et d'abord n'est guère + chagriné de les + entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l'heure, non moins + fort + qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'à l'enrouement, afin qu'elle + se + croie plus tôt vengée et le laisse tranquille?</p> +<p></p> +<p></p> +<p>Des voisins attirés le questionnent:</p> +<p>--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?</p> +<p>Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse disparaît. + Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.</p> +<p>Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, + et, fière + d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmailloté + avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux + assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte:</p> +<p>--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est + pas de ta faute.</p> +<p>Jamais elle n'a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, + il lève le + front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles, + propre, gros et carré, pareil à une poupée d'enfant pauvre. + Ses yeux secs + s'emplissent de larmes.</p> +<p>Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derrière + son coude. Mais, généreuse, elle l'embrasse devant tout le monde.</p> +<p>Il ne comprend plus. Il pleure à pleins yeux.</p> +<p>--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc + bien méchante?</p> +<p>Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.</p> +<p>--Est-il bête? On jurerait qu'on l'égorge, dit madame Lepic aux + voisins + attendris par sa bonté.</p> +<p>Elle leur passe l'hameçon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux + affirme + que c'est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité + de parole, et + elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.</p> +<p>--Ah! sur le moment, je l'aurais le tué, si je ne l'aimais tant. Est-ce + malin, ce petit outil d'hameçon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.</p> +<p>Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un + trou, et de piétiner la terre.</p> +<p>--Ah! mais non! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux + pêcher + avec. Bigre! un hameçon trempé dans le sang à maman, c'est + ça qui sera bon! + Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!</p> +<p>Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d'avoir échappé + au châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge les + gémissements rauques et lave à grande eau les taches de sa laide + figure à claques.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Pièce d'Argent</h2> +<h3 align="center"> I</h3> +<p> + Madame Lepic: + Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes + poches.</p> +<p>Poil de Carotte: <i>Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre + comme des oreilles d'âne.</i></p> +<p>Ah! oui, maman! Rends-le-moi.</p> +<p>Madame Lepic: + Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au + hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?</p> +<p>Poil de Carotte: + Je ne sais pas.</p> +<p>Madame Lepic: + Prends garde! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette + étourdie. + Réponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?</p> +<p>Poil de Carotte: + Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine + dernière.</p> +<p>Poil de Carotte: + Alors, c'est mon couteau.</p> +<p>Madame Lepic: + Quel couteau? Qui t'a donné un couteau?</p> +<p>Poil de Carotte: + Personne.</p> +<p>Madame Lepic: + Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole. + Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime + sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. + Je + n'en sais rien, mais j'en suis sûre. Ne nie pas. Ton nez remue.</p> +<p>Poil de Carotte: + Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée + dimanche. + Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai. + D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins!</p> +<p>Madame Lepic: + Voyez-vous ça, péroreur! Et je t'écoute moi, bonne femme. + Ainsi tu comptes + pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux?</p> +<p>Poil de Carotte: + Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon + goût. Fallait-il + seulement la surveiller toute ma vie!</p> +<p>Madame Lepic: + Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller + sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la, + arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic: Et je te défends de dire <i>"oui, maman"</i>, + de faire l'original; et gare à toi, si je t'entends chantonner, siffler + entre tes dents, imiter le charretier sans souci. Ça ne prend jamais + avec moi.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p> + Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées + du jardin. Il gémit. + Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe, + il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le + sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus. + Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.</p> +<p>Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, + sur l'arbre, au + creux d'un vieux nid?</p> +<p>Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces + d'or. + On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des + genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle.</p> +<p>Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue + au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état + de sa + mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce reste + introuvable, on + y renoncera.</p> +<p>Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:</p> +<p>--Maman, eh! maman!</p> +<p>Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laissé " + ouvert le + tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines + blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces + d'argent.</p> +<p>Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées, + poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre.</p> +<p>Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait + difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et + puis comment faire la preuve?</p> +<p>Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes + occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce + et se + sauve.</p> +<p>Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, + un retour + périlleux vers la table à ouvrage.</p> +<p>Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, + choisit sa + place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se + couche à plat + ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, + il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés, + autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents + se frappe anxieusement les mollets et s'écrie:</p> +<p>--Attention! ça brûle, ça brûle!</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">III</h3> +<p> + Poil de Carotte:</p> +<p>Maman, maman, je l'ai.</p> +<p>Madame Lepic: + Mois aussi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Comment? la voilà.</p> +<p>Madame Lepic: + La voici.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tiens! fais voir.</p> +<p>Madame Lepic: + Fais voir, toi.</p> +<p>Poil de Carotte <i>Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. + Poil de Carotte les manie, les compare et apprête sa phrase</i>. C'est + drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée + dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus, + avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau + de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera tombée + de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. Penche-toi, + maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte. + Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas.</p> +<p>Madame Lepic: + Je ne dis pas non. + Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, + tu + oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu + te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre. + Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant + tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà + cousu d'or. + Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait + pas + le bonheur.</p> +<p>Poil de Carotte: + Alors, je peux aller jouer, maman?</p> +<p>Madame Lepic: + Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes + deux pièces.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à + ce + que j'en aie besoin. Tu serais gentille.</p> +<p>Madame Lepic: + Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux + t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à + moins + que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la + tête. Et + toi, as-tu une idée?</p> +<p>Poil de Carotte: + Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman, + et merci.</p> +<p>Madame Lepic: + Attends! si c'était le jardinier?</p> +<p>Poil de Carotte: + Veux-tu que j'aille vite le lui demander?</p> +<p>Madame Lepic: + Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner + ton père + de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies + dans sa tirelire. Ton + frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. + Après tout, c'est peut-être moi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.</p> +<p>Madame Lepic: + Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je + verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse + de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai + un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.</p> +<p><i>Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, + il suit des yeux un instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, + il la dépasse, se campe devant elle et, silencieux, offre une joue.</i></p> +<p>Madame Lepic: </p> +<p><i>Sa main droite levée, menace ruine. </i></p> +<p>Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, + tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on vole + un boeuf. Et puis on assassine sa mère. <i>La première gifle + tombe.</i></p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Idées personnelles.</h2> +<p> + M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte + veillent + près de la cheminée où brûle une souche avec ses + racines, et les quatre + chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de + Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses + idées + personnelles.</p> +<p>--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, + tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; + je + t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à + être + mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que + tu ne me + dois pas et que tu m'accordes généreusement. +</p> +<p>--Ah! répond M. Lepic.</p> +<p>--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.</p> +<p>--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon + frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la + faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher. + Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous + remercie + seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins + efficaces.</p> +<p>--A ton service, dit grand frère Félix.</p> +<p>--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur + Ernestine.</p> +<p>--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière + générale, j'évite les personnalités, et si maman + était là, je le répéterais + en sa présence.</p> +<p>--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix.</p> +<p>--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous + de + dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus + que je + n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct + et + de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le + terme que + je cherchais.</p> +<p>--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens, + dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à + ton âge, + en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu + débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par + un coup de + pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon.</p> +<p>--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà + inquiet.</p> +<p>--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main.</p> +<p>Et il disparaît. Grand frère Félix le suit.</p> +<p>--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de + Carotte.</p> +<p>Puis soeur Ernestine se dresse et grave:</p> +<p>--Bonsoir, cher ami! dit-elle.</p> +<p>Poil de Carotte reste seul, dérouté.</p> +<p>Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir:</p> +<p>--Qui ça, <i>on</i>? lui disait-il. <i>On</i> n'existe pas. Tout + le monde, ce n'est personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. + Tâche de penser un peu par toi-même. Exprime des idées personnelles, + n'en aurais-tu qu'une pour commencer.</p> +<p>La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte + couvre le + feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans + la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre + de + la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. + Le gibier s'y + conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne + du nez + dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules + et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus + qu'il plonge jusqu'au coude.</p> +<p>D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau + l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après + avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, + sur la + planche.</p> +<p>Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup + d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit + du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y + jeter par la + fenêtre.</p> +<p>Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En + chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir + le froid du carreau rouge.</p> +<p>Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de + développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce + qu'il faut les garder pour soi.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Tempête de Feuilles</h2> +<p> + Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille + du grand peuplier.</p> +<p>Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble détachée + de l'arbre, + vivre à part, seule, sans queue, libre.</p> +<p>Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.</p> +<p>Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache + que feuille, + et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle + fait + un signe.</p> +<p>Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le même signe. D'autres feuilles + le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent + rapidement.</p> +<p>Et c'est un signe d'alarme, car, à l'horizon, paraît l'ourlet + d'une calotte + brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de + déplacer + les pesantes couches d'air qui le gênent.</p> +<p>Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, + et tous les arbres + du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'élargit, + pousse + en avant sa bordure nette et sombre.</p> +<p>D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le + merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle + que + Poil de Carotte voyait tout à l'heure verser, par saccades, les roucoulements + de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.</p> +<p>Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.</p> +<p>La calotte livide continue son invasion lente.</p> +<p>Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les + trous qui + laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement + de Poil de Carotte. + Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur + le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la + crainte de + s'y déchirer.</p> +<p>La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, + les + clameurs s'élèvent.</p> +<p>Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond + desquelles + Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs. + Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées. + Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses, + apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, + fines, + soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du + marronnier + sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le + mur.</p> +<p>Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de + coups sourds.</p> +<p>Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des + gouttes d'encre.</p> +<p>Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons + montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de + graines.</p> +<p>Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne + pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais + c'est + le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui + les affole, qui épouvante Poil de Carotte.</p> +<p>Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué.</p> +<p>Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages + mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne + le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et + elle lui bande douloureusement les paupières.</p> +<p>Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez + lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur + comme un papier de rue.</p> +<p>Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit.</p> +<p>Et Poil de Carotte n'a bientôt plus qu'une boulette de coeur.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Révolte</h2> +<h3 align="center"> I</h3> +<p>Madame Lepic: + Mon petit Poil de Carotte chéri, je t'en prie, tu serais bien mignon + d'aller + me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour + se mettre à table.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Pourquoi réponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman, je n'irai pas au moulin.</p> +<p>Madame Lepic: + Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande?... Est-ce + que tu rêves?</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de + suite chercher une livre de beurre au moulin.</p> +<p>Poil de Carotte: + J'ai entendu. Je n'irai pas.</p> +<p>Madame Lepic: + C'est donc moi qui rêve? Que se passe-t-il? Pour la première fois + de ta + vie, tu refuses de m'obéir.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Tu refuses d'obéir à ta mère.</p> +<p>Poil de Carotte: + A ma mère, oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu?</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Veux-tu te taire et filer?</p> +<p>Poil de Carotte: + Je me tairai sans filer.</p> +<p>Madame Lepic: Veux-tu te sauver avec cette assiette?</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p> + Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.</p> +<p>--Voilà une révolution! s'écrie madame Lepic sur l'escalier, + levant les bras.</p> +<p>C'est, en effet la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si + encore + elle le dérangeait! S'il avait été en train de jouer. Mais, + assis par + terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour + les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle + n'y + comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.</p> +<p>--Ernestine, Félix, il y a du neuf! Venez voir avec votre père + et Agathe + aussi. Personne ne sera de trop.</p> +<p>Et même, les rares passants de la rue peuvent s'arrêter.</p> +<p>Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de + s'affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic + oublie de le + battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce à + ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brûlant comme une + pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent + à la + pression d'une rage intérieure qui s'échappe avec un sifflement.</p> +<p>--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un + léger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez + ce + qu'il m'a répondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.</p> +<p>Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter. + La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas à l'oreille:</p> +<p>--Prends garde, il t'arrivera malheur. Obéis, écoute ta soeur + qui t'aime.</p> +<p>Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait + sa place à personne. + Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe + désormais, une part + des commissions reviendra de droit au frère aîné; il l'encouragerait + plutôt. + Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd'hui + il + l'observe en égal et le considère. Il gambade et s'amuse beaucoup. +</p> +<p>--Puisque c'est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, + je ne + m'en mêle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge + de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils + et le père. + Qu'ils se débrouillent.</p> +<p>--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix étranglée, + car + il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre + de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y + aller pour ma mère.</p> +<p>Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. + Ça + le gêne d'exercer ainsi son autorité, parce qu'une galerie l'y + invite, à + propos d'une livre de beurre.</p> +<p>Mal à l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les épaules, + tourne + le dos et rentre à la maison.</p> +<p>Provisoirement l'affaire en reste là.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Mot de la Fin</h2> +<p> + Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, + n'a point paru, + où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, + M. + Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit: + --Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille + route?</p> +<p>Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l'inviter. + Il + se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit + docilement son père.</p> +<p>D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas + tout de + suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à + lui + répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette + rien. Il a eu + dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus + forte. Et + le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine + ta mère?</p> +<p>Poil de Carotte: + Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je + l'avoue: + je n'aime plus maman.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?</p> +<p>Poil de Carotte: + A cause de tout. Depuis que je la connais.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a + fait.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil + de Carotte + ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura + fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez + pas l'air de + vous occuper de lui. C'est sans importance.</p> +<p>Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pères + et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, + pour la + forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de + tout + mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.</p> +<p>Poil de Carotte: + Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Je suis obligé de voyager.</p> +<p>Poil de Carotte, <i>avec suffisance</i>: Les affaires sont les affaires, + mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis que maman, c'est le cas de te le dire, + n'a pas d'autre chien que moi à fouetter. Je me garde de m'en prendre + à toi. Certainement je n'aurais qu'à moucharder, tu me protégerais. + Peu à peu, puisque tu l'exiges, je te mettrai au courant du passé. + Tu verras si j'exagère et si j'ai de la mémoire. Mais déjà, + mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me séparer de ma mère. + Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais.</p> +<p>Monsieur Lepic: + C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le + monde croirait que je + t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, + ta + société me manquerait.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu viendras me voir, papa.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le + soin de ne + privilégier personne. Je continuerai.</p> +<p>Poil de Carotte: + Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte + que j'y + vole ton argent, et je choisirai un métier.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par + exemple?</p> +<p>Poil de Carotte: + Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction + de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?</p> +<p>Poil de Carotte: + Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu charges! Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir + de ton + suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines + que la mort + n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. + Tu tires toute + la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.</p> +<p>Poil de Carotte: + Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve + aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. + Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. + Elle ne + peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux + parmi l'espèce humaine.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes + pantoufle. Vois-tu clair + au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses?</p> +<p>Poil de Carotte: + Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, + tu + ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça promet.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, + tu puisses + t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et + d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité + et + observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; + tu + t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.</p> +<p>Poil de Carotte: + Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je + réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait + préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne + m'aime pas et je ne + l'aime pas.</p> +<p>--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic + impatienté.</p> +<p>A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde + longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée + comme + honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie + et ses + paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche.</p> +<p>Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie + secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout + ne s'envole.</p> +<p>Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans + les + ténèbres et il lui crie avec emphase:</p> +<p>--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste.</p> +<p>--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout.</p> +<p>--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis + pas ça parce que c'est ma mère.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">L'Album de Poil de Carotte</h2> +<h3 align="center"> I</h3> +<p>Si un étranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne + manque + pas de s'étonner. Il voit soeur Ernestine et grand frère Félix + sous divers + aspects, debout, assis, bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés, + au milieu de riches décors. +</p> +<p>--Et Poil de Carotte?</p> +<p>--J'avais des photographies de lui tout petit, répond madame Lepic, + mais il + était si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.</p> +<p>La vérité c'est qu'on ne fait jamais <i>tirer</i> Poil de Carotte.</p> +<h2 align="center"></h2> +<h3 align="center">II</h3> +<p>Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hésite avant de + retrouver son vrai nom de baptême.</p> +<p>--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?</p> +<p>--Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">III</h3> +<p>Autres signes particuliers:</p> +<p>La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa faveur. + Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière. + Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ôte, des croûtes de pain + dans les + oreilles. + Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue. + Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu. + Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait + un collier. + Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas le muse.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">IV</h3> +<p>Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les matins + d'hiver, + il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tâtant + les aiguilles du bout du doigt.</p> +<p>Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morceau de + n'importe + quoi sur le pouce.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">V</h3> +<p>Quand on le présente à quelqu'un, il tourne la tête, tend + la main par + derrière, se rase, les jambes ployées, et il égratigne + le mur.</p> +<p>Et si on lui demande: + --Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?</p> +<p>Il répond: + --Oh! ce n'est pas la peine!</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">VI</h3> +<p>Madame Lepic: + Poil de Carotte réponds donc, quand on te parle.</p> +<p>Poil de Carotte: + Boui, banban. + Madame Lepic: + Il me semble t'avoir déjà dit que les enfants ne doivent jamais + parler la + bouche pleine.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">VII</h3> +<p>Il ne peut s'empêcher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite + qu'il les retire, à l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard. + Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">VIII</h3> +<p>--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir. + C'est un vilain défaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.</p> +<p>--Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">IX</h3> +<p>Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblement + ses études. + Il s'étire et soupire d'aise.</p> +<p>--Quels sont tes goûts? lui demande M. Lepic. Tu es à l'âge + qui décide + de la vie. Que vas-tu faire?</p> +<p>--Comment! Encore! dit grand frère Félix.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">X</h3> +<p>On joue aux jeux innocents. + Mademoiselle Berthe est sur la sellette.</p> +<p>--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;</p> +<p>On se récrie:</p> +<p>--Très joli! Quel galant poète!</p> +<p>-- Oh! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés. Je + dis cela + comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure + de rhétorique.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XI</h3> +<p>Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil de Carotte forme + à + lui seul un camp. Il est redoutable, et sa réputation s'étend + au loin + parce qu'il met des pierres dans les boules.</p> +<p>Il vise à la tête: c'est plus court.</p> +<p>Quand il gèle et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire, + à part, à côté de la glace, sur l'herbe.</p> +<p>A saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pour toutes.</p> +<p>Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberté.</p> +<p>Et à cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XII</h3> +<p>Les enfants se mesurent leur taille. + A vue d'oeil, grand frère Félix, hors concours, dépasse + les autres de la + tête. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une + fille, doivent se mettre l'un à côté de l'autre. Et tandis + que soeur + Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux + de ne + contrarier personne, triche et se baisse légèrement, pour ajouter + un rien + à la petite idée de différence.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XIII</h3> +<p>Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe:</p> +<p>--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi. + Il y a une limite. + Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche à Poil + de + Carotte.</p> +<p>Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fâche + et délivre son fils qui rayonne déjà de gratitude.</p> +<p>--Et maintenant, à nous deux! lui dit-elle.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XIV</h3> +<p>--Faire câlin! Qu'est-ce que ça veut dire? demande Poil de Carotte + au + petit Pierre que sa maman gâte.</p> +<p>Et renseigné à peu près, il s'écrie:</p> +<p>--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans + le plat, avec mes doigts, et sucer la moitié de la pêche où + se trouve le + noyau.</p> +<p>Il réfléchit:</p> +<p>--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XV</h3> +<p>Quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine et grand frère + Félix prêtent + volontiers leurs joujoux à Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite + part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.</p> +<p>Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui + redemande.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XVI</h3> +<p>Poil de Carotte: + Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?</p> +<p>Mathilde: + Je les trouve drôles. Prête-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable + pour + faire des pâtés.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumées.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XVII</h3> +<p> + --Veux-tu t'arrêter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton père + que moi? dit, çà et là, madame Lepic.</p> +<p>--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas + mieux l'un que l'autre, répond Poil de Carotte de sa voix intérieure.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XVIII</h3> +<p>Madame Lepic: + Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte: + Je ne sais pas, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours + exprès.</p> +<p>Poil de Carotte: + Il ne manquerait plus que cela.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XIX</h3> +<p>Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte, flatté, sourit + aussi.</p> +<p>Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'à elle-même, dans le vague, + fait + subitement sa tête de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte, + décontenancé, ne sait où disparaître.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XX</h3> +<p>--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.</p> +<p>--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.</p> +<p>Elle dit encore:</p> +<p>--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure même plus une + goutte quand on le gifle.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXI</h3> +<p>Elle dit encore:</p> +<p>--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.</p> +<p>--Quand il a une idée dans la tête, il ne l'a pas dans le derrière.</p> +<p>--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intéressant.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXII</h3> +<p>En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraîche, + où il maintient héroïquement son nez et sa bouche, quand + une calotte + renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramène Poil de Carotte à + la vie.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXIII</h3> +<p>Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte:</p> +<p>--Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et trop + cul de plomb + pour inventer la poudre.</p> +<p>Tantôt elle se plait à reconnaître que, si les petits cochons + ne le mangent + pas, il fera, plus tard, un gars huppé.</p> +<h3 align="center"> XXIV</h3> +<p>--Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand + frère Félix, + un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXV</h3> +<p>Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle. + Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est + douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet + d'un sou.</p> +<p>Toutefois, il faut convenir que dès qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant, + elle le lui fait passer.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXVI</h3> +<p>Il sert de trait d'union entre son père et sa mère. M. Lepic + dit:</p> +<p>--Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise.</p> +<p>Poil de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit:</p> +<p>--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?</p> +<p>Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXVII</h3> +<p>Si ton père n'était plus là, s'écrie madame Lepic, + il y a longtemps que tu + m'aurais donné un mauvais coup, plongé ce couteau dans le coeur, + et mise + sur la paille!</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXVIII</h3> +<p>--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant.</p> +<p>Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l'ourlet. Et + il se + trompe, il réarrange.</p> +<p>Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le + barbouille à rendre jaloux soeur Ernestine et grand frère Félix. + Mais + elle ajoute exprès pour lui:</p> +<p>--C'est plutôt un bien qu'un mal. Ça dégage le cerveau + de la tête.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXIX</h3> +<p>Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité échappe + à Poil + de Carotte:</p> +<p>--Laisse-moi donc tranquille, imbécile!</p> +<p>Il lui semble aussitôt que l'air gèle autour de lui, et qu'il + a deux sources + brûlantes dans les yeux.</p> +<p>Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe. + Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXX</h3> +<p>Soeur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic permet qu'elle + se + promène avec son fiancé, sous la surveillance de Poil de Carotte.</p> +<p>--Passe devant, dit-elle, et gambade!</p> +<p>Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de + chien, et s'il s'oublie à ralentir, il entend, malgré lui, des + baisers + furtifs.</p> +<p>Il tousse.</p> +<p>Cela l'énerve, et soudain, comme il se découvre devant la croix + du village, + il jette sa casquette par terre, l'écrase sous son pied et s'écrie:</p> +<p>--Personne ne m'aimera jamais, moi! + Au même instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derrière + le + mur, un sourire aux lèvres, terrible.</p> +<p>Et Poil de Carotte ajoute, éperdu:</p> +<p>--Excepté maman.</p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">FIN</h2> +<p> </p> +<p>TABLE</p> +<p>Les Poules<br> + Les Perdrix<br> + C'est le chien<br> + Le Cauchemar<br> + Sauf votre respect<br> + Le Pot<br> + Les Lapins<br> + La Pioche<br> + La Carabine<br> + La Taupe<br> + La Luzerne<br> + Le Timbale<br> + La Mie de pain<br> + Le Trompette<br> + Ma Mèche<br> + Le Bain<br> + Honorine<br> + La Marmite<br> + Réticence<br> + Agathe<br> + Le Programme<br> + L'Aveugle<br> + Le Jour de l'An<br> + Aller et retour<br> + Le Porte-plume<br> + Les Joues rouges<br> + Les Poux<br> + Comme Brutus<br> + Lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques réponses + de M.<br> + Lepic à Poil de Carotte<br> + Le Toiton<br> + Le Chat<br> + Les Moutons<br> + Parrain<br> + La Fontaine<br> + Les Prunes<br> + Mathilde<br> + Le Coffre-fort<br> + Les Têtards<br> + Coup de théâtre<br> + En Chasse<br> + La Mouche<br> + La Première Bécasse<br> + L'Hameçon<br> + La Pièce d'argent<br> + Les Idée personnelles<br> + La Tempête de feuilles<br> + La Révolte<br> + Le Mot de la fin<br> + L'Album de Poil de Carotte</p> +<p> </p> +<BR> +<BR> +<BR> +<BR> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Poil de Carotte, by Jules Renard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POIL DE CAROTTE *** + +***** This file should be named 4559-h.htm or 4559-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/4/5/5/4559/ + +Produced by Walter Debeuf + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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