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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 ***
-
-CHOIX
-
-DE
-
-CONTES ET NOUVELLES
-
-
-TRADUITS DU CHINOIS
-
-PAR THÉODORE PAVIE
-
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,
-
-RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7
-
-1839
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR STANISLAS JULIEN,
-
-MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE
-
-LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL
-
-DE FRANCE.
-
-TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
-
-_De son respectueux Elève,_
-
-THÉODORE PAVIE.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
-attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
-volume de _nouvelles_ et de _contes_.--Les Chinois d'ailleurs ne font
-pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
-mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
-de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
-tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
-capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
-un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
-récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
-désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
-dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
-étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
-dans l'original.
-
-D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
-abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
-d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
-et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
-à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
-pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
-du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
-d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mœurs et
-des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.
-
-Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
-yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
-témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
-avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
-connaître ici:
-
-LES PIVOINES, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
-intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables, anciens et modernes_).
-Le même conte se trouve aussi dans les _Histoires à réveiller le
-monde_, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
-incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
-collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
-RENARDS-FÉES.
-
-La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, LY-TAI-PE,
-laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
-toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
-du LUTH BRISÉ qui termine le volume.
-
-C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, _Voyage dans l'Ouest,_
-(c'est-à-dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
-parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: LE BONZE SAUVÉ DES EAUX et
-LE ROI DES DRAGONS.
-
-Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
-le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
-traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
-en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
-bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.
-
-Enfin, LE LION DE PIERRE est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
-Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
-jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
-plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à
-Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
-rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
-nous le communiquer.
-
-Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
-croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
-la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
-se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
-et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
-toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
-les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
-les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
-Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
-qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
-les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
-grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
-laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
-toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
-et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
-ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.
-
-Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
-toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
-ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
-résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
-années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
-l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
-cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
-à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
-parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
-prendre haleine.
-
-Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
-départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
-ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
-que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
-bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.
-
-
-
-
-TABLE
-
- Les Pivoines, conte
- Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique
- Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle
- Le Lion de Pierre, légende
- La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique
- Les Renards-Fées, conte Tao-Sse
- Le Luth brisé, nouvelle historique
-
-
-
-LES PIVOINES[1],
-
-CONTE.
-
-
-Sous le règne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Méridionaux,
-au village de Tchang-Yo, situé à deux _lys_[3] de la porte orientale
-de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
-dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
-d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
-couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
-sans lui laisser d'enfant.
-
-Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
-et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
-terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
-bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
-plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
-Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
-chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
-s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
-Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
-et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
-c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
-dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
-se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
-extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
-chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
-occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
-quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
-l'avait-on surnommé _Hoa-Tchy_ (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
-marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
-avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
-lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
-laissait en gage.
-
-Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
-Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
-ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
-valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
-profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
-parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue,
-dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
-n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
-remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.
-
-Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
-à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
-sur cette haie factice, l'églantier, le _putchuk_, l'hibiscus,
-le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
-s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
-l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
-le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
-le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui
-qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
-arbre[4] et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
-elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
-pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
-voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
-commençait à s'ouvrir.
-
-En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
-après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
-aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
-rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
-couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
-élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
-lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
-tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
-tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
-propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
-de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
-appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.
-
-Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
-ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
-elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
-n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:
-
- «Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
- le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
- belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
- riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
- doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
- des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
- corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
- l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
- sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
- au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
- parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
- n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
- la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
- grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
- poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
- milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
- comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
- boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
- le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
- carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
- souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
- beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
- pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
- prune _Yo-Ly_, surnommée le ballon de soie brodée.
-
- On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
- mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
- répandent en foule leur éclat et leur parfum. »
-
-En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
-appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
-la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
-ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
-tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
-de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
-dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
-retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
-des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac
-Sy-Hou[5]. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
-milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
-venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
-lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
-promeneurs.
-
-On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
-et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
-flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
-volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
-à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
-pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
-ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
-de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
-nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
-et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
-milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
-de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
-obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
-leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
-confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.
-
-Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
-commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
-nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
-aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
-lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
-troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
-faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
-roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le
-ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
-toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.
-
-Il y a des vers qui en font foi:
-
- Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la
- voûte des cieux;
- Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs
- chantent en cueillant les lotus;
- Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques
- s'y sont multipliées à l'infini;
- Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de
- son jardin et de son lac.
-
-Mais rentrons dans les limites de notre récit. »--Tsieou-Sien, levé
-chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
-tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
-rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
-tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
-une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
-s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
-devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
-heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
-pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
-vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
-sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
-son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
-le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
-ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
-vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
-millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
-passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
-vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
-son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
-tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
-avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
-reprises pour faire son inspection.
-
-Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
-des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
-l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
-essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
-bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à
-ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
-cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
-de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
-jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
-allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
-les fleurs ».
-
-Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
-fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
-dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».
-
-Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
-à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
-singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
-ce raisonnement:--Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à
-s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
-et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
-avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
-elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
-qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
-venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
-l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
-violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
-qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
-les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
-douleur!
-
-Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
-a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
-fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
-long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
-les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
-le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
-donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
-prendre pitié.
-
-Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
-mutile, comment supporteront-elles ce traitement?--Voyez: c'est du
-germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
-tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
-les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
-il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
-patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
-à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
-donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
-être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
-son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
-supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
-parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!
-
-D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
-simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
-garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
-soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
-exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
-jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
-plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
-jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
-l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
-et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
-même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
-réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
-se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
-d'une mort prématurée.
-
-On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
-envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
-jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
-passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
-sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
-injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
-fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
-ressentiment!
-
-Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
-cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
-par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
-amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
-tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
-prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
-la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
-façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
-dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
-pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
-ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
-avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
-grandes politesses, intercédait du fond de son cœur pour ses pauvres
-plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
-vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
-tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
-en remerciements.
-
-Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
-deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
-de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
-quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
-tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
-appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
-«traiter les fleurs ».
-
-A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
-jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
-et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
-réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
-fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
-l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
-s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
-Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
-tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
-devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
-quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
-fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
-chacun s'abstenait de toucher même une feuille.
-
-D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
-des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
-rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
-grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
-c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
-à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
-grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
-mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
-raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
-abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
-sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
-flexible et harmonieuse.
-
-Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
-d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
-l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
-des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
-de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
-prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
-revenu de chaque année.
-
-Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
-cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
-contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
-usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
-contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
-au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
-voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait _Monsieur_
-Tsieou[7], et lui-même se désignait par le nom du _Vieillard qui arrose
-son jardin_ (Kouan-Youen-Seou).
-
-Les vers disent:
-
- Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,
- A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;
- Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses
- regards,
- Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler
- à loisir que d'aller prendre du repos.
-
-Ici l'histoire se divise.--Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
-de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
-mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
-cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
-sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
-épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
-prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
-suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
-le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
-troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
-ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
-dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
-formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
-nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
-avaient eu à souffrir de leur despotisme!
-
-Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
-qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
-homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
-adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
-porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
-et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
-maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
-campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
-précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
-vieux Tsieou-Sien.
-
-Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à
-moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
-dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
-Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
-qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
-épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
-jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
-plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
-que l'on appelle le _Fou des fleurs_. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
-entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
-personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
-plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
-n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
-peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
-autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
-peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.
-
-A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à
-peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
-deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
-n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
-à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
-gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
-regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
-vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
-curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
-porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
-savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
-dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
-du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
-Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
-multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
-J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
-de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
-voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
-que cela.
-
-Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
-Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
-fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
-les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
-n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.
-
-Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
-ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
-vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
-est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
-jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
-et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
-l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
-se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.
-
-Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
-épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
-la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
-richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
-lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
-de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
-(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.
-
-Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
-Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
-princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
-d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
-et elle écrivit les quatre vers suivants:
-
- Demain matin, je me promènerai dans le parc:
- Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,
- Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,
- Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.
-
-C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
-les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
-parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
-pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
-toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
-par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
-jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
-n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
-rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
-un front radieux parmi toutes celles de l'empire.
-
-Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
-de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
-l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
-recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
-l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
-hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
-ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
-couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.
-
-Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
-et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
-la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
-aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
-cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
-des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
-l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
-prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
-voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
-Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
-exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
-suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
-j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
-il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
-entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose
-jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
-aller en respirer l'odeur de plus près.
-
-Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
-mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
-donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
-les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
-sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
-faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
-de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
-chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
-augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
-s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
-un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
-ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
-y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
-Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
-la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
-songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
-jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
-vêtements.
-
-Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
-le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
-à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
-joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
-silence.
-
-La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
-abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
-pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
-jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
-bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
-planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun
-mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
-bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
-dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
-daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
-le jeune seigneur?--Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
-oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
-vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
-Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
-sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
-campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
-mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
-d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
-vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
-de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
-reconnaissance!
-
-Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
-quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
-jambes, et il ne put remuer.
-
-Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
-pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
-jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
-cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
-répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
-billet, et l'envoyer au préfet du département.»
-
-Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
-en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
-de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
-recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
-Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
-l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
-en une minute, au galop.
-
-Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
-donc.
-
-Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
-domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
-Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
-de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
-prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
-l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
-Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
-cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
-long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
-ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
-pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
-fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
-reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
-vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
-qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.
-
-Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
-que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
-tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.
-
-Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de
-Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
-grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
-ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
-en désordre cueillir les pivoines.
-
-Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
-avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
-pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
-l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
-Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
-désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
-ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
-qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
-il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
-bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
-première.
-
-Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
-renversée!--Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
-vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
-plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
-craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
-battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
-sur pied.
-
-Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
-cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
-jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
-pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!
-
- Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et
- méchante;
- Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:
- Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,
- Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,
- sans que personne les recueille.
-
-Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
-le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
-gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
-voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
-de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
-surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
-leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
-Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
-qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
-leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
-accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
-entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
-son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
-je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là-dessus il partit en
-manifestant la haine qu'il avait dans le cœur.
-
-Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
-le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
-Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
-les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
-s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
-lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.
-
-Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
-vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
-à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
-bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
-L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
-Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
-Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
-les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
-et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »--Le curieux, frappé
-de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!--et voilà tout. Mais
-comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
-en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
-vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
-couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
-compassion.
-
-Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
-mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
-à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
-maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
-de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
-si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
-feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!
-
-Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
-humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
-Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
-seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
-Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
-suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
-êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?
-
-Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
-vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
-je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
-pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
-de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
-la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
-lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là,
-reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
-agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
-répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
-branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
-inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
-ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.
-
-A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
-Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
-pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
-pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
-employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
-de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
-il ira vous inviter à la venir voir.
-
-A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
-d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
-ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non---Voyant
-mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
-pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
-de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
-cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;--cependant, la jeune
-fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
-tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.
-
-Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
-maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
-nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
-pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
-plus étincelantes qu'auparavant.
-
-Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:
-
- On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la
- boue,
- Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de
- les ressusciter;
- Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi
- il a su concilier l'affection des objets inanimés.
- Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!
-
-Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
-Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
-magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
-là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
-le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là.--Aucune trace
-de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à
-lui-même?--Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
-passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
-prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
-il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
-droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
-qui faisaient sécher leurs filets au soleil.
-
-Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
-saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
-commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
-n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.
-
-Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
-mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
-venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout
-rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
-de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
-passée.
-
-Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
-existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
-dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?--A l'instant même,
-répondit Tsieou.--Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
-et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
-Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
-Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
-qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
-sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
-ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
-y avait là-dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
-s'assurer du prodige par leur propres yeux.
-
-Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
-bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
-miracles par le secours de la magie.
-
-Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
-remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
-amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
-aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
-Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
-de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
-mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
-comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
-à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
-qu'il avait grandement raison.
-
-Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
-qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
-avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
-au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
-promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
-venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
-d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
-profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
-vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à
-côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
-l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
-il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
-les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
-a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
-les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
-a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
-l'ouvrit à deux battants.
-
-Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
-le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
-lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
-gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
-partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
-hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.
-
-Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
-qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
-brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
-retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
-laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
-feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
-votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
-des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
-il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
-n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
-jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
-donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
-troupe se mit en marche.
-
-Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
-opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
-résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
-disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
-esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
-détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
-a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
-seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
-que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
-tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur
-toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.
-
-En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
-gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
-on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
-de Tchang.--Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
-apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
-plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
-face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
-dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
-extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
-leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
-sourire aux passants.
-
-Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
-n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
-maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
-mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
-troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
-quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
-de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
-plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
-être à moi.--Mais quel est donc ce fameux plan?--Le voici, reprit
-Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
-révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
-la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
-les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
-d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
-a même promis 3,000 tsien[8] de récompense, pour encourager les
-délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
-servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
-cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
-avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
-vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
-dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.
-
-Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
-était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
-mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
-accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
-au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
-plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
-dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
-affaire.
-
-Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
-En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
-il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
-satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
-du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
-coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
-grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
-laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à
-l'arrière-garde avec ses amis.
-
-Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
-c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
-garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
-le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
-force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
-que vous le lui ferez au moins savoir!--Mais les sbires le chargeaient
-d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
-ils l'entraînèrent hors du jardin.
-
-A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
-connaître la cause de cette conduite.--Qu'est-ce que vous demandez?
-leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
-peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
-votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
-n'eurent plus dans le cœur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
-dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
-Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
-jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
-cela devait aboutir.
-
-Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
-propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
-qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
-se rendit en hâte au tribunal.
-
-Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
-au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
-regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
-connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
-s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
-de supplice et attendirent.
-
-Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:---Quel
-audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
-pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
-avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
-l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
-n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
-mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
-village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
-peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
-magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
-avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
-vous avez le front de nier!
-
-Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
-avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
-dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
-jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
-que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
-de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
-et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
-esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
-être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
-dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
-allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
-aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
-dire.
-
-Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
-ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
-entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
-les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
-le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
-tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
-peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
-l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
-patient, chargé de la cangue.
-
-Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
-l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
-Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
-donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
-donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
-Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
-reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.
-
-Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
-ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
-informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
-victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
-du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
-porterons caution; rassurez-vous!
-
-Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
-gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
-canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!--Et le vieillard
-arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
-chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
-mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
-passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.
-
-A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
-lit aux prisonniers; là, plus mort que vif, garrotté de manière à ne
-pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
-il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
-vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
-l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
-de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
-résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.
-
-Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
-s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
-immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
-que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
-sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.
-
-Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
-et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
-immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
-préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
-eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
-qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
-de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
-calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
-ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
-aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
-aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
-la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
-secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
-pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
-immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
-condition d'existence.
-
-Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
-demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
-immortel?--Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
-faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
-envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
-les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
-c'est-à-dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
-fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.--Et
-elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.
-
-Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
-l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
-Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
-lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
-sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
-puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
-reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
-de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
-crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!--Tsieou est
-saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
-jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
-s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
-le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
-voit tiré d'affaire, son cœur se dilate; car on dit:
-
- «Celui qui ne nourrit en son cœur aucun sentiment
- d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
- arbitres des événements. »
-
-Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
-reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
-dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
-passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
-nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
-ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
-nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
-il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
-livrer à l'ivresse du plaisir.
-
-Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
-après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
-s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
-entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
-silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
-arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
-tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
-à terre en désordre et jonchent le sol.
-
-Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
-parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
-secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
-pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
-immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
-jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
-fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
-Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
-bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.--Aussitôt on
-étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
-on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
-repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
-Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à-coup il
-s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon
-
- Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées
- devant le vestibule,
- Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des
- eaux,
- La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,
- Et siffle à travers les pins de la forêt.
-
-Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
-relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
-hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
-singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
-apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
-subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
-portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
-réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
-dans une muette stupeur.
-
-Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
-la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus
-de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
-a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
-été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
-tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
-péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
-s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
-Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
-en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
-l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs?
-Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:--Oui, il
-faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
-bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
-à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
-longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
-impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.
-
-Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à
-boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
-l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
-pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
-par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
-retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
-peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
-son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
-souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
-maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
-tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
-découragés et honteux.
-
-Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
-vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
-lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
-de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
-lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
-a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
-permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.
-
-On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
-parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
-sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
-n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
-plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
-la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
-miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
-faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
-n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
-hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
-l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
-quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
-perquisition: mais enfin, que faire?--Aller passer la nuit chez soi....
-
-Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à
-la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
-c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
-jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
-jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
-arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
-chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
-engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
-joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
-une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
-à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
-deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
-vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
-responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
-Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
-marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
-nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.
-
-A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
-de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
-précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
-la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
-bonnet de notre maître?--C'était bien lui.--On éclaire le long du mur,
-et à quelques pas de là, à l'angle oriental, dans un détour formé par
-l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
-laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
-en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
-seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
-s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
-adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
-aux autres voisins et se retirèrent.
-
-Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
-allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
-nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
-douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
-nous l'y laisserons.
-
-Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
-il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
-ont leur récompense.
-
- Deux scélérats qui ont quitté le monde,
- Ce sont deux démons méchants qui descendent dans les enfers.
-
-Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
-au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
-du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
-dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
-raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
-peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
-il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
-de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
-dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
-en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
-fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
-que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
-jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
-calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
-Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
-plus grand détail et la plus grande précision.
-
-Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
-juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
-accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
-grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
-de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
-il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
-propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
-promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.
-
-Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
-adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
-ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
-jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
-jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
-de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
-amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
-parlerons pas.
-
-Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
-Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
-Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
-Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
-reprit la fraîcheur de la jeunesse.
-
-Un jour, c'était le 15e de la 8e lune, le temps était magnifique, le
-ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue
-de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de
-ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure souffle doucement, il
-s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend,
-dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel
-embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches
-s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la
-jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent
-des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre
-d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main
-des instruments de musique.
-
-Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
-préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
-mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
-au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
-que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
-avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
-célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
-celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
-sur soi de grandes calamités.
-
-Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
-à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
-immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
-tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.
-
-Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
-du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
-Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
-d'adieux.--Puis tout disparut.
-
-Cet endroit a changé son nom en celui de _Ching-Sien-Ly, le village de
-l'Immortel qui monte aux cieux._ On l'appelle aussi _le village des
-Cent Fleurs._
-
- Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,
- Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;
- Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel
- avec lui:
- Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par
- le feu.
-
-
-[1] Il s'agit de la pivoine en arbre (_Pæonia arborea_)
-
-[2] Il monta sur le trône en 1023.
-
-[3] Dix lys font une lieue.
-
-[4] Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées
-par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus à
-établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue.
-
-[5] Le père Athanase Kirchère, dans sa _Chine illustrée_, dit, en
-parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer
-dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
-arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
-canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
-avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
-temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
-situé dans le Tche Kiang.
-
-[6] En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est:
-_Lo-Hoa_, les six fleurs.
-
-[7] Tsieou-Kong.
-
-[8] Environ 22,500 francs.
-
-
-
-
-LE BONZE KAY-TSANG
-
-SAUVÉ DES EAUX.
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE
-
-
-La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu où les
-Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
-Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
-étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
-ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.
-
-Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
-gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan[2]. Or, la 13e
-année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
-provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
-souveraineté de la Chine.
-
-Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
-militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
-lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
-s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
-parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
-pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
-lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
-recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
-parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
-à la vertu.--La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
-répondit Taï-Tsong. »
-
-Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
-dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
-camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
-classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
-clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
-eussent à se rendre au concours général de la capitale.
-
-L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
-nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (_le Bouton
-brillant_), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
-lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
-concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
-de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
-Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
-ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
-élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
-fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
-partir.
-
---«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
-des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
-mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
-à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
-et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
-mère. »
-
-Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
-départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
-et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
-s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
-prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
-liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
-impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
-sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.
-
-Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
-ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
-aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
-festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
-encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
-lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.
-
-Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
-la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme
-au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
-vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant
-donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
-allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
-entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
-hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
-descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
-l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.
-
-Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
-accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
-puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à
-terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
-civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
-ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.
-
-Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
-réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
-l'appartement parfumé.
-
-Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
-trône dans le palais des _clochettes d'or;_ les officiers civils et
-militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
-emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
-ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
-préfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
-ose la demander pour Kwang-Jouy. »
-
-Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
-l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
-arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
-reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
-afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
-il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
-le Kiang-Tcheou.
-
-Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
-printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
-balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
-arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
-offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
-lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
-fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
-avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
-de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
-le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
-qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
-rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.
-
-Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
-«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
-soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
-accéda aux volontés de sa mère.
-
-Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
-main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
-voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
-se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
-l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
-dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
-autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
-faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
-ce poisson. «A dix lys[4] d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
-Hong-Kiang.»
-
-A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
-puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
-cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
-œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
-remplit de satisfaction»--Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
-jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
-expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
-est la santé de ma mère?--Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
-cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
-aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
-vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
-premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»
-
-Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
-firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.
-
-La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
-marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
-à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
-rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
-en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.
-
-Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
-la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
-ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
-lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.
-
-Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
-femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
-brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et fraîche
-ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
-saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
-la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
-la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
-mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son
-compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
-sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
-milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
-domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
-milieu des eaux.
-
-A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
-fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
-tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
-vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
-savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
-circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
-la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
-mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
-diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
-Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.
-
-Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
-flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à
-fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à
-l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
-file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
-sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
-qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
-au fond des eaux.»
-
-Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
-considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
-sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
-«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
-rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
-jours passés.»
-
-Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
-porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
-cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
-du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
-tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
-Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.
-
-Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
-dans le palais de son maître.--«Lettré, quel est ton nom? quelle est
-ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
-as-tu été victime d'un assassinat?»--A ces questions, Kwang-Jouy salua
-respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
-le supplia de le faire revivre.
-
-«Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que
-tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
-trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
-A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
-un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
-du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
-lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
-t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
-cour.»
-
-Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
-exprima sa gratitude au roi des dragons.
-
-Mais revenons à la veuve du docteur.--Dans son aversion pour l'assassin
-de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
-la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
-l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexité, elle
-avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.
-
-Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
-employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
-prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
-eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
-le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
-je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
-talents.--Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
-haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
-l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
-avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
-daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.
-
-Les instants fuient avec rapidité.--Un jour que Lieou-Hong était
-sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
-était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
-elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
-demeure. Tout-à-coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
-l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
-fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
-l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
-Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
-immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
-de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
-roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
-d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
-votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
-Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.
-
-Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
-venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
-que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
-l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
-débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à
-demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
-serez satisfait.»
-
-Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
-tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
-pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
-retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
-dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
-«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
-pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
-et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
-reconnaître....»
-
-Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
-son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
-le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
-marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
-vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
-porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
-par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.
-
-En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
-et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
-une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
-grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
-la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
-ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
-rentre à l'hôtel.
-
-Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
-de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
-un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
-les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.
-
-Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
-entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit
-enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve:
-que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
-attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à
-terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
-les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
-recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (_Flottant
-sur le fleuve Kiang_) et le confie aux soins d'une personne qui
-l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.
-
-Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
-rapides comme la navette du tisserand.---L'enfant grandit; et quand il
-eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
-cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
-le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
-à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la
-pratique de la vertu.
-
-Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
-les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
-sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
-de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile à
-saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
-novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
-lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
-connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
-sait d'où!»
-
-Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
-aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
-qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et
-pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
-êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
-là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
-donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
-et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
-auteurs de mes jours.--Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
-arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»
-
-Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira
-de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
-prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
-novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
-parents la vengeance que sa mère attendait de lui.
-
-A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
-terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
-victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
-de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
-il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
-m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
-pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
-à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
-précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
-avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
-reconnaissance.
-
---«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
-munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
-mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
-là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»
-
-Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
-A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
-sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
-avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.
-
-Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
-échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
-n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
-par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
-retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
-peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
-qui sait?...»
-
-Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
-annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
-demandant l'aumône.
-
-Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
-vient-il? demanda-t-elle.--Le pauvre religieux vient du couvent
-de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
-Fa-Ming.--Puisqu'il en est ainsi, entrez.»
-
-On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
-et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
-attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
-vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
-si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
-l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
-mère vivaient encore.
-
-Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
-dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
-carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
-reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
-comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
-emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
-les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.--Et quel est le nom
-de votre mère?--Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
-ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
-mon nom de religion est Kay-Tsang.--En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
-répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»
-
-A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
-précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
-«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
-Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
-son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
-lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.--Quoi! je suis resté
-dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
-que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
-séparation!--Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
-Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
-d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à
-des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
-pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»
-
-Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.
-
-Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
-excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
-Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
-questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait
-dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
-a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
-en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
-vision m'a rendue malade.--C'est peu de chose, en vérité, répliqua
-le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
-tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
-une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
-jours.»
-
-En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
-exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
-auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
-Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
-de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.--D'ailleurs, reprit
-la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
-couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
-ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
-accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
-du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.
-
-Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
-lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
-parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
-venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
-religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
-le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des
-habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
-cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
-la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
-l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
-souliers à ses religieux.
-
-Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
-se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
-chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
-pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
-en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
-bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
-Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
-il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
-donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
-menaceraient.»
-
-Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
-«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à
-l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
-celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
-tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
-du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
-ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
-auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
-à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
-envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
-de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
-dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
-l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
-Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
-elle quitta le couvent et regagna le bateau.
-
-Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
-rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
-prenant congé du religieux, il se mit en route.
-
-Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
-Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
-pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
-ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
-est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
-aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
-s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
-sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
-depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
-parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»
-
-Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
-chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
-c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.--Ce n'est pas lui, répondit le
-novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
-Ouen-Kiao.--Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?--Hélas!
-mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
-près de lui.--Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
-venir chercher?--C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
-capitale et ce bracelet parfumé.»
-
-La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
-je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
-qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
-reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
-assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
-l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
-venir me trouver.--Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
-Kay-Tsang.--Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
-vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
-yeux se sont fermés à la lumière.»
-
-En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
-cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
-ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
-celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
-aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui
-adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
-aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
-l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
-même instant elle recouvra la vue.
-
-Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
-les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
-sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
-et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
-pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
-vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui
-disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
-vous quitte pour aller à la capitale.»
-
-Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
-de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
-et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
-demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
-famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
-ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
-apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
-la salle du palais.
-
-A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
-en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa
-robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
-l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
-a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
-tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
-de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
-torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
-déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
-venger notre gendre.»
-
-Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
-de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
-exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
-L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
-hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la
-tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
-et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
-ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
-l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
-retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.
-
-Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
-proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
-après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
-ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
-l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
-faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
-Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
-et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
-précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
-leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
-brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
-crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
-sur la place des exécutions.
-
-Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
-fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
-sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
-résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
-bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
-genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
-des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
-Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
-vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»
-
-Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
-fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
-qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
-a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
-de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
-je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
-à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
-est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
-besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
-pour acquitter ma dette envers mon époux.
-
---»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
-pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
-contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
-était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
-rougirais-tu?»
-
-L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
-en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
-Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
-votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
-supplice est une chose arrêtée.»
-
-Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
-principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
-à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
-en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
-deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
-ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
-jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
-et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.
-
-On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
-Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
-du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
-peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à
-l'endroit même où il avait commis le crime.
-
-Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
-du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
-à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
-Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
-larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
-qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
-Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
-le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.
-
-«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
-épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
-le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
-et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
-Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de
-soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
-avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
-vieille mère.»
-
-Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
-Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
-à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
-accompli, il s'éloigna.
-
-Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
-veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
-mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
-vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un
-cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
-pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!
-
-A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
-étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
-se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
-sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
-Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
-lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.
-
-«Que faites--vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.--Vous avez
-été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
-le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
-Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
-ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
-mon époux?--Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
-docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
-sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
-fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
-moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
-je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
-égale.»
-
-Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
-ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
-part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
-fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
-à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.
-
-Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
-mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
-refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
-augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
-alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
-exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
-il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
-tous les deux pleurèrent de tendresse.
-
-Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
-trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
-ministre.
-
-Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
-l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
-heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
-Touan-Youen-Hoey: _Réunion des tendres époux._
-
-Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
-Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
-ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
-gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
-agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à
-la cour, pour veiller aux affaires.
-
-Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
-en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
-
-Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
-accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
-donna la mort.
-
-Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
-remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
-enfance.
-
-[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement _lieu du repos éternel_; il
-s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il désigne la
-ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.
-
-[2] An 627 de J.-C.
-
-[3] Le mot de _préfecture_ n'est pas plus impropre que celui de
-_département,_ les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
-provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
-qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
-de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
-c'est-à-dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
-de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
-
-Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
-(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
-dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.
-
-[4] Une lieue.
-
-[5] Le mot Tsieou-Po (_Vagues d'automne_) exprime souvent, par
-élégance, deux beaux yeux de femme.
-
-[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur
-d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de l'année.
-
-[7] L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est celle-ci:
-Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dût un jour
-venger son père.
-
-[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice
-bouddhiste. Ensuite on lui impose un _nom de religion._
-
-[9] Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du
-vin, de la viande et de certains légumes.
-
-[10] La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette
-nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des
-êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures du matin) du grand
-jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe
-subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'éleva:
-le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la seconde partie de
-cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se
-meuvent sur la terre et dans l'eau.»
-
-[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs
-grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres
-mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les
-anglais rendent très bien par le mot de _Boddhood_ l'état de ces
-êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
-interminables épreuves.
-
-[12] Yu-Y signifie _selon le désir_, c'est-à-dire, une pierre
-précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
-Tseou-Pan signifie _qui s'agite sur le plateau;_ ce diamant est ainsi
-appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
-l'oscillation de la lumière qu'il reflète.
-
-
-
-
-LE POÈTE LY-TAI-PE.
-
-NOUVELLE.
-
-
-I.
-
- Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur
- la terre!
- Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là
- tour-à-tour les deux phases de sa vie;
- Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et
- de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de
- corruption.
- Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies
- obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;
- En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il
- recula les bornes de son imposante renommée:
- Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,
- pareils au croissant radieux.
- Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et
- s'effacent,
- Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des
- rives du fleuve Tsay-Chy.
-
-Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang,
-vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
-Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur
-Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
-Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
-pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
-fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
-surnom.
-
-Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
-sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
-noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
-de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
-des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
-sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
-brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
-immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
-l'_Immortel Exilé_. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics
-nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:
-
- Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel
- exilé sur la terre.
-
- Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et
- la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer
- d'émotion les Esprits et les Génies;
- Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour
- plongé dans une douce ivresse.
- L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la
- cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la
- rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions
- vulgaires.
-
-Or, Ly-Pe s'appelait lui-même _le Lettré retiré du Nénuphar bleu_.
-Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
-places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
-d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
-célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
-Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla
-cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
-rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
-buvait jour et nuit. On les avait surnommés les _six Solitaires de la
-rivière des Bambous._
-
-Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
-Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
-mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
-dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
-garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
-de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
-envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
-réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:
-
- Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la
- terre a déjà vu trente printemps;
- Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.
- Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?
- Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu
- qui répand l'or et l'abondance.
-
-«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
-l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
-sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à
-venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
-puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
-génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
-arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
-n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
-qui vous attend!
-
---«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
-à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
-distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
-gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
-grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
-d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
-Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
-fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
-entre le vin et la poésie.
-
---«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
-Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
-capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»
-
-Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
-son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
-rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
-deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
-emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là, il ôte ses pendants d'or et la queue
-de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
-boivent sans désemparer jusqu à la nuit.
-
-Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
-sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères.
-Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
-Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à
-goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
-l'autre.
-
-Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
-bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
-«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
-sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
-et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
-aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
-cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
-savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
-fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
-l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à
-ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»
-
-Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
-Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
-puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
-surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
-l'avait promis.
-
-Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
-dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
-l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
-et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
-nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
-le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à
-la juger, jetons-la au rebut.»
-
-Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
-les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
-compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
-il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
-le dépose le premier sur le bureau.
-
-Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
-pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
-à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
-barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!--»Broyer
-de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
-qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
-Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
-fut jetée de côté.
-
-On a raison de dire:
-
- Quand vous présentez un travail au concours, ne songez
- point à réussir dans l'Empire;
- Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,
-
-Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
-fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
-lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
-sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à
-Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»
-
-L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
-«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
-vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
-nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
-êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
-son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.
-
-Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
-s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
-arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
-envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
-d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
-postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
-lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
-docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
-qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
-d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
-que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
-très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»
-
-A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
-Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
-Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
-comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
-plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
-militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
-un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
-bonheur ou de malheur.
-
-L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
-du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
-et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
-érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
-lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
-congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
-se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
-lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
-alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
-lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
-dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
-sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
-explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
-élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
-rendre quelque service à l'Empire!»
-
-Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
-les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
-une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
-Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
-hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
-avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
-combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
-dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
-il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
-l'accable.
-
---»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
-mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
-pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
-du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
-personnelle.»
-
-Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
-haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
-termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
-humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
-profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
-des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»
-
-Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
-docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
-devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
-«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
-ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
-civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
-érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
-et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
-la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
-nobles du palais.»--Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
-une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
-Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.
-
-Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à
-l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
-qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
-Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
-mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
-littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
-dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
-on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
-l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
-froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
-vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
-suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.
-
---»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
-académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
-rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
-Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
-académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
-cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
-qu'il ne refusera pas.»
-
-Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
-lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
-l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
-de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
-celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
-salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
-suite du docteur Ho-Tchy.
-
-Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
-l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
-danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
-au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
-il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
-l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
-ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
-la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
-l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
-ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
-une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
-chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.
-
---»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
-de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
-les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
-humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
-étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
-chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
-est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
-du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment
-pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?
-
---»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
-excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
-question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
-dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
-couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.
-
- Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince
- de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
- Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
- nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
- violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
- bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
- patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
- ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
- mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
- avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
- savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12],
- les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
- de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
- la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
- Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
- de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
- vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
- lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
- carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»
-
-Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
-attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
-l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
-probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
-En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait.
-Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
-s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
-et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
-Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.
-
-Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
-comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
-docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
-votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
-la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
-à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
-Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
-les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
-vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
-cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
-soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
-soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
-il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
-nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
-sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
-Majesté.
-
---»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
-ambassadeurs?--Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
-convenablement.»
-
-Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
-«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
-troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
-de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
-dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
-Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
-au pied de votre trône.
-
---»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.--D'après
-l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
-donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han;
-les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17],
-Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»
-
-A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain
-éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
-de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
-poète dans le palais des _clochettes d'or_[18]. Les musiciens firent
-retentir à grand bruit les instruments à corde, le _kin_ et le _se_;
-les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
-firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
-célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
-banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
-prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après
-avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
-officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
-placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
-cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
-d'audience.
-
- Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
- retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
- forment le cortège, alignés sur deux rangs.
-
-Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
-Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
-Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
-au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
-mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
-des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
-Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
-peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
-poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
-plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
-le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
-bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même à
-Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
-illumina son visage.
-
-Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
-dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
-formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
-en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
-Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
-visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.
-
-Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
-et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
-la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
-un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
-étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
-donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
-se tromper d'un mot.
-
-Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
-«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
-dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
-Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»
-
-Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
-Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
-plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
-de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
-resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
-et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
-couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
-donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
-coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.
-
-«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
-assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
-espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
-des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
-sur l'estrade.»
-
-L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
-chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
-sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
-conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.
-
---»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
-cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.--Eh bien! Sire,
-ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
-Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
-personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
-jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
-daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
-humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
-lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
-serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
-pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
-prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
-au-dessous de la confiance dont il est honoré.»
-
-Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
-rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
-l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
-songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal
-reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
-services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
-le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
-contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
-faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
-ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
-proverbe est bien vrai:
-
- Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
- ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
- injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
- dites.
-
-Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme
-il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
-s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
-côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
-qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à
-l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
-alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
-C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
-divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
-pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
-rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
-s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.
-
-De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
-droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
-et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
-sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
-bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
-et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
-reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
-lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
-la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
-surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
-donnez-nous-en lecture.»
-
-Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
-aux étrangers; elle était ainsi conçue:
-
- Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
- a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
- instructions au Ko-To des Po-Hai.
-
- «Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent
- pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
- Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
- et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
- mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
- soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
- tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
- l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
- Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
- fondu, ont prêté serment et obéissance.
-
- Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
- envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
- la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde,
- des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
- qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
- leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du
- royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
- vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
- Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
- fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
- pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
- ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,
-
- La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
- vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
- un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
- en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
- terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
- montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?
-
- Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
- presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
- comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
- vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à
- la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
- comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
- (pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
- ne veut pas se soumettre.
-
- Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
- coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
- dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
- et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
- Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
- comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
- coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
- prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
- le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
- et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
- à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
- instructions.
-
- Ordre spécial.»
-
-La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
-qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
-cacheta de son sceau impérial.
-
-Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
-les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
-Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
-du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
-d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
-de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
-pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
-soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
-l'Empereur!
-
-L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
-et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
-cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.
-
-«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
-du collège des Han-Lin.--Au milieu de tant de dignitaires, le
-premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
-bottines?--Ecoutez, ajouta Ho--Tchi: ces deux personnages sont à la
-vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
-nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
-le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
-sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
-Quel autre pourrait l'égaler!»
-
-Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
-dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
-A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
-entra en délibération avec ses conseillers.--Le céleste Empire avait
-pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
-l'attaquer?
-
-Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
-chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
-faire sa cour au souverain de la Chine.--Mais ici l'histoire se divise.
-
-
-
-II.
-
-L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
-aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
-le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
-place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
-errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
-l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
-Tong-Fang-Sou.--Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
-veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
-blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
-disposer: voilà ce qu'il aime.--Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
-n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
-ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
-jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
-verres: cela lui suffirait.»
-
-Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
-voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
-banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
-avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
-cessaient de pleuvoir sur le docteur.
-
-Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
-lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
-il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
-en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
-arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
-Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
-condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
-Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
-quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
-répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
-m'appelle Kouo-Tse-Y.»
-
-Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
-Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
-poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
-que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
-rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
-docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
-remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
-désobéir?
-
-Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à
-voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
-revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
-et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise
-et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
-de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
-de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
-libérateur et le sauva du même péril[23].
-
---Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
-seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
-envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
-Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
-maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
-variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
-couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
-et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
-devant la galerie des _Parfums enivrants,_ et il prenait plaisir à les
-admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
-appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
-princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
-célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
-le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
-du poète Ly-Pe.
-
-Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
-et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
-ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
-dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
-entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
-chantait:
-
- Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;
- Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.
- Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;
- Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.
-
-«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
-qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là,
-installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
-qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
-de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
-qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
-ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
-quittait pas.
-
-«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
-Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
-s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
-hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
-se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
-lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
-musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
-gaîté:
-
-Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!
-
-Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
-par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
-prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
-montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
-ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
-le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
-soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
-fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
-_Cinq Phénix;_ et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
-hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
-palais.
-
-Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
-celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
-par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
-retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
-les fossés _qui font naître la joie,_ ils arrivèrent avec leur fardeau
-à la galerie des _Parfums enivrants._
-
-Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
-plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
-de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
-(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
-cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
-poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
-de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
-avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
-répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
-endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
-aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
-coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
-du docteur.
-
-Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
-devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
-dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
-dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
---Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
-suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
-qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
-que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
-ton brillant.»
-
-Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
-plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
-voici:
-
- I.
-
- En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant
- les fleurs je songe à voter visage;
- La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les
- touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.
- Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré
- devant moi,
- J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans
- le séjour des dieux.
-
- II.
-
- La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais
- parfum;
- Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont
- Wou-chan attristent mon cœur.
- Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais
- des Han?
- Hélas! _l'hirondelle légère_ se confie dans l'éclat d'une nouvelle
- parure.
-
- III.
-
- La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des
- empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,
- Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux
- regard.
- Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître,
- La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums
- enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.
-
-«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
-des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
-les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
-noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
-s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
-les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert
-fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
-l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
-avait procuré.
-
-«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
-faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse
-prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
-la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
-palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
-lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
-serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
-donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était
-établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
-et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.
-
-Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
-rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
-occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
-voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
-et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
-qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
-«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
-entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
-la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
-au contraire à redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
-point mon courroux, demanda l'Impératrice?--Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
-ce vers qui dit:
-
- Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure
- nouvelle.
-
---»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
-Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom
-était Fey-Yen (l'_Hirondelle légère_).
-
---»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à
-la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
-manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
-taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
-comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
-touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
-qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
-avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
-double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
-palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
-main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
-la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle
-para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
-reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.
-
-»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
-légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
-de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
-aperçue?»
-
-C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
-le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
-qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
-intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
-venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la
-princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
-lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
-connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.
-
-L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
-le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
-suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
-sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
-comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
-avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
-permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
-sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
-Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
-qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._
-
-Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
-toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
-passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
-ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
-son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens
-sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
-poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
-permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»
-
-Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
-de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
-dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
-besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque
-de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
-acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»
-
-Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
-il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
-l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
-son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
-tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
-frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
-devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires,
-cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
-peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
-rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille _leangs_ d'or,
-un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
-cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.
-
-Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
-reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
-bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
-il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
-du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
-congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
-la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
-les coupes se succédèrent sans relâche.
-
-Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
-trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
-à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
-allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
-écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
-dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
-ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
-montagnes_. En voici l'abrégé:
-
- Reconnaissant et fier de l'édit impérial,
- Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de
- fumée.
- Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,
- Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans
- racines au gré des flots.
- Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;
- Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent
- jamais;
- C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,
- Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.
-
-Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
-à cheval, et partout où il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits
-de soie_. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
-aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
-le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
-instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
-leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
-banquet.
-
-Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
-moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
-qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
-montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
-lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
-emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
-monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
-premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
-tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.
-
-Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
-entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
-des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
-donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
-domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
-cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.
-
-Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
-publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
-et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
-insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
-du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
-inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
-il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
-immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
-attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
-faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»
-
-Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
-moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
-est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!--Non, répondit Ly-Pe, je
-ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.--Alors, reprit l'intendant,
-si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
-Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
-arrogamment son Excellence?
-
---»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
-pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
-qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
-le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
-«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
-barbouiller?» Or, voici la requête du poète.
-
- Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
- son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
- littéraires étaient immenses; quand il agitait son
- pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
- les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
- des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
- une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
- répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
- de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
- l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
- qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
- est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
- essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
- lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
- encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
- palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
- pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
- un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
- impériale, où vous lirez ses titres.
-
-Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
-jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
-frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
-«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
-officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
-donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
-comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas à vous
-que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
-dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
-sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»
-
-L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
-la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
-A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
-gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
-rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
-là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
-de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
-par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
-crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»
-
-Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
-du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
-ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
-d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
-impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
-dit-il:--«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
-le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
-rebelle.»--D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
-les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
-prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
-répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»
-
-Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à
-sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
-des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
-peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
-éviterez une humiliante punition.
-
-Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
-d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
-se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
-salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
-qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
-son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
-excellent magistrat.
-
-Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
-province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
-une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la
-conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
-habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
-de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.
-
-Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
-Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
-les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
-vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur
-s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
-Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
-pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
-mont Lou-Tchan.
-
-Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
-profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
-souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
-descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
-pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
-retenu au camp du général.
-
-Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à
-Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
-celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
-étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
-méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
-envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
-poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
-jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
-passage l'arrêta.
-
-On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
-devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
-libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
-il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
-s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
-dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
-inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
-Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
-quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.
-
-Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
-l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à
-Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
-et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
-C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:
-
- Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans
- l'Océan,
- Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de
- se rencontrer?
-
-Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
-envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la
-capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
-grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
-le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
-les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
-permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
-il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
-commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
-Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
-vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.
-
-Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein
-jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein
-des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
-s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
-ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
-grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
-dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
-portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
-face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
-retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
-les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
-avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
-dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège....
-Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!
-
-Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
-le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
-respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
-les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
-sacrifices au printemps et à l'automne.
-
-Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
-des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
-belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
-l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
-lequel étaient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la poésie.)
-Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:
-
- Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de
- Prince des poètes?
- Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux
- talent.
-
-Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:
-
- Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer
- une pièce de vers décousue;
- Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans
- les ondes fraîches du fleuve.
-
-Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
-éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
-L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
-sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
-dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
-un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
-au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
-il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
-l'immortel Ly-Pe lui-même.
-
-De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
-à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
-rang, et dit de lui:
-
- En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,
- il déploya un talent divin;
- Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le
- bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.
- Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:
- Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,
- en a gardé un pieux souvenir.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de
-cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède
-les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné leurs portraits
-dans sa _Description historique de la Chine._
-
-[3] Autre nom de Ly-Taï-Pe.
-
-[4] Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de
-Kia-Ting, arrondissement de Mei.
-
-[5] Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues
-de circonférence.
-
-[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du
-royaume de Tsin.
-
-[7] Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.
-
-[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son
-lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et
-fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
-un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
-nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
-suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
-celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
-ami.
-
-[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et
-l'appliquent ensuite avec le pinceau.
-
-[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la
-Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e
-siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. Leur chef avait
-le titre de Ko-To.
-
-[11] La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.
-
-[12] Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.
-
-[13] De l'Empereur.
-
-[14] Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642.
-
-[15] Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e
-siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.
-
-[16] Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de
-la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours
-la province de Yun-Nan.
-
-[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de
-Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme
-aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.
-
-[18] Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
-(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
-contigu à celui des empereurs, nommé _Palais des clochettes d'or._
-
-[19] On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de
-cuillers pour manger.
-
-[20] Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page
-252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les
-envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus un serpent (lézard) vivant,
-... qui pénétrait dans les trous pour y prendre les rats.»
-
-[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un
-pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait
-des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce présent est
-attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).
-
-[22] Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac
-Baikal.
-
-[23] Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._
-Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le
-fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette chronique.
-
-Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
-lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
-femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
-sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
-héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
-après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
-avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
-recommandations qu'il m'a laissées.»
-
-Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
-de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
-aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
-l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
-pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
-même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
-vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
-recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
-j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
-ma reconnaissance d'un si grand service.»
-
-[24] L'amour est désigné ici par l'expression poétique de _vent du
-printemps._
-
-[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même
-chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa
-tous les malheurs de la fin de ce beau règne.
-
-[26] Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont
-il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et
-qu'il éleva au rang d'Impératrice.
-
-[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7
-fr. 50 cent.
-
-[28] Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
-Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
-entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
-déclarer Empereur.
-
-[29] Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en
-abdiquant entre les mains de son fils.
-
-[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan.
-
-[31] Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des
-sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent
-à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui
-représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre
-chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.
-
-[32] Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.
-
-
-
-
-LE LION DE PIERRE.
-
-LÉGENDE.
-
-
-Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
-Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
-rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
-endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
-pratiquent la vertu.
-
-C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
-homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
-querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
-reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
-dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à
-un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
-sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
-livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
-l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
-main.
-
-Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
-Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
-au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
-se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
-plus prompt à accueillir sa visite.
-
-Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
-ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
-attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit
-préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
-quand on fut à table, il lui demanda où il allait.
-
-«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
-Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
-vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
-quelque chose à vous communiquer.
-
---»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
-respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
-par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
-Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?
-
---»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
-ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
-mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
-terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
-au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je
-n'ai rien de plus à vous dire.»
-
-Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
-fléau devait se déclarer.
-
-«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
-pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
-sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.
-
---»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
-bien d'en avertir tous les gens du village.
-
---»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
-souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
-Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
-Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
-chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.
-
---»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?
-
---»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
-du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin
-que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»
-
- C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;
- S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et
- pleins d'une généreuse reconnaissance,
- Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas
- garde!...
- Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance
- s'acquitte par les douleurs de la prison.
-
-Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui
-dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir
-achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching
-lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une
-vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et
-il partit sans rien accepter.
-
-Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il
-venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune
-trois domestiques pour louer dix grandes barques.
-
-«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»
-Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il
-rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de
-tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment
-leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue
-de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.
-
-Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
-le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
-monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit
-naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes
-grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des
-êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
-sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
-larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»
-
-Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille
-dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de
-son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite
-accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt
-Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les
-ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des
-bateaux.
-
-En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
-du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
-réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
-s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des
-nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
-dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées
-se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et
-habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt
-mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi
-cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le
-ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis
-que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à
-pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par
-un homme inspiré.
-
-Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à
-l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du
-fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au
-fond des vagues.
-
-D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,
-qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à
-l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs
-bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen
-parvint sain et sauf sur le rivage.
-
-Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
-portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.
-Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête
-Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
-la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.
-
-Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent
-un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être
-submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,
-courons;--Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
-paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
-garde!»
-
---»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un
-moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
-montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de
-bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le
-bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui
-étaient mouillés.
-
-Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
-demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable
-par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que
-fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par
-le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;
-et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,
-débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands
-et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
-étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.
-
-Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était
-dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions
-l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du
-boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
-son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou
-sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
-a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,
-serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous
-témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
-redevable.
-
---»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez
-traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les
-marques du plus respectueux dévouement.
-
-Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois
-passent comme la navette du tisserand.--Depuis la moitié d'une année
-Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur
-résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet
-de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt
-l'Empereur Jin-Tsong[1] fit afficher dans toutes les provinces un édit
-portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet
-perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.
-
-Or, cette nuit-là, Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:
-«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet
-précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
-palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le
-maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites
-partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il
-obtienne la récompense promise.
-
-A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait
-d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte
-du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement
-conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être
-surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
-fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa
-femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
-le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
-choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,
-n'espérez rien de cette affaire.»
-
-Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le
-fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté
-envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste
-est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la
-capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté
-me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains
-de votre cher fils.»
-
-Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent
-nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain
-Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa
-famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises
-ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas
-ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.
-
-Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux
-portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.
-Là, il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
-prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce
-magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.
-
-Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel
-des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller
-communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
-l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint
-qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat
-de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du
-bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
-elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa
-suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
-fait, le cachet s'y trouva.
-
-Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
-comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin
-de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté
-qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je
-vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites
-secrets.» Là-dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de
-l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.
-
-Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance
-dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur
-comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais
-du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à
-Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et
-du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.
-
-Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,
-Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,
-quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
-de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité
-de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après
-cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un
-domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de
-ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas
-à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie
-où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais
-du Fou-Ma, pour avoir des informations.
-
-Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs
-arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»
-
-Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au
-passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait
-rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son
-frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,
-il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose
-insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!--Frère,
-frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»
-Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:
-«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
-entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:
-il reçut trente coups.
-
-Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la
-peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son
-corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais
-traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était
-resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
-elle lui fut refusée.
-
-Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et
-ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque
-soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il
-résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie
-aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à
-sa bouche un mets savoureux, quand tout-à-coup un singe franchit la
-porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
-présenta au captif.
-
-A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père
-à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
-à celui qu'il avait sauvé ce jour-là; il prit donc et mangea cette
-viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut
-avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
-Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le
-faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles
-de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»
-
-Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
-de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux
-qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris
-douloureux. «Ce doivent être là, songea Tsouy-Youen, les oiseaux
-auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous
-avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de
-ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et
-ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au
-pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen
-écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et
-l'oiseau prit immédiatement son vol.
-
-Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux
-Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de
-ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt
-un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne
-sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
-est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son
-fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et
-les maux que Tsouy souffre dans sa prison.
-
-A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la
-pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à
-celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,
-s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
-bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé
-dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en
-tirer!
-
---»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
-qui a un cœur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et
-d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,
-afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.--Allez, lui répondit
-Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»
-
-Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa
-femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un
-logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville
-pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné
-son fils s'offrit subitement à ses regards.
-
-Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
-n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses
-bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le
-questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de
-cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait
-courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle
-serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il
-redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.
-
-Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;
-et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça
-debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu
-fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,
-aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié
-votre père?»
-
-Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
-sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
-de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du
-palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le
-vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
-mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond
-d'un cachot?»
-
-Là-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y déposer
-une requête d'accusation.
-
-Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:
-Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa
-pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
-questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
-sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.
-
-«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier
-du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient
-sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces
-derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
-lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»
-
-Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à
-l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de
-Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,
-invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après
-avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
-gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
-qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur
-poste.
-
-Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
-avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de
-vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong
-en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à
-cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une
-grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
-présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,
-conformez--vous aux circonstances et buvez!»
-
-Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère:
-«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
-et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
-m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?--Noble Fou-Ma, répondit
-Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
-respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
-mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
-coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?
-
-Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
-tout-à-coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
-s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
-avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
-des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
-rendre justice.»
-
-A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
-de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
-degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
-forcer à avouer son crime.
-
-Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
-sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
-cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
-Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
-Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
-l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
-«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
-au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
-recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
-donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
-manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
-reconnaissance à l'Empereur.
-
-Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
-mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
-ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
-le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
-il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
-charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
-pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
-en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
-vertus.
-
-Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
-prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
-diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
-lieu de sa résidence.
-
-Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
-décapité.
-
-
-[1] L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur le trône
-en 1023.
-
-[2] Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est célèbre en
-Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des drames, des
-nouvelles et des histoires fantastiques.
-
-
-
-
-LA LÉGENDE[1]
-
-DU ROI DES DRAGONS
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE.
-
-
-La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
-Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
-cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
-Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
-étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
-elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
-soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
-de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
-barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
-toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.
-
-Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
-Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
-il changea le nom de l'année _Long-Sy_ en celui de _Tching-Kwan_, qui
-fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
-régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année _Y-Sse._
-
-Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
-les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
-fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
-seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
-fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
-Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
-fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
-grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.
-
-Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
-apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
-rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
-burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
-retournèrent en suivant les rives du fleuve.
-
-«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
-disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
-nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
-l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
-entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
-dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
-fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
-doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
-envie, à la pente de sa destinée.
-
---»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
-de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.--Ah!
-interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
-se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
-intitulé _le Papillon amoureux des fleurs_, qui le prouve par les vers
-suivants:»
-
- Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
- l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
- vogue tranquille comme la belle Si-Che[2] au sein de la
- musique qui la berce. Le cœur est calme et pur, quand la
- gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
- on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
- les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
- les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
- les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
- femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
- ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
- vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
- honte secrète, sans haine importune.
-
-Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
-vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
-donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?
-
- Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
- s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
- calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
- langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
- teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
- s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
- influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
- il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
- éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
- qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à-coup l'hiver austère
- et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
- et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
- montagne dans une complète indépendance des hommes.
-
---»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
-comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
-précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé _la Perdrix
-regarde les cieux_. Ecoutez.»
-
- Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
- fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
- qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
- ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
- tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
- flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
- encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
- en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
- choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
- vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
- fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
- brillante.
-
-Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
-vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
-avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:
-
- Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
- touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
- un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
- salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
- la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
- supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
- embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
- se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
- pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
- vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
- par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
- la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
- notre végétation.
-
---»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
-vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
-l'_Immortel des cieux_ l'ont dit:
-
- Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
- demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
- amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
- crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
- pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
- d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
- barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
- après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
- abondante, ils la portent au marché de la capitale et
- l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
- verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
- couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
- dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
- sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la
- gloire et à la noblesse.
-
---»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
-peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»
-
- La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
- cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
- les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
- ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
- pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
- bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
- suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
- à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
- coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
- festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
- une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
- inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
- dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
- succès ou de la ruine.
-
-Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
-n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
-aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la _Lune aux
-bords du fleuve de l'Ouest_. Ecoutez:»
-
- Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
- l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
- se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
- le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
- diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
- l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à
- jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
- piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
- abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
- tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
- et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
- fleuve Kiang en s élargissant.
-
-Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
-les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
-attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:
-
- Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
- les tiges des blés sont coupées et que les bambous
- sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
- chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
- troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
- en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
- épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cœur l'orme et
- le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
- et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
- l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
- du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.
-
-»--Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
-ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
-des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'_Immortel
-s'approche du fleuve Kiang,_ qui expriment ainsi ma pensée:
-
- Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
- se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
- de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
- habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
- les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
- effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
- les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
- soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
- les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
- troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
- vœu de son cœur, on accomplit ses projets, on dispose à
- son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
- l'œil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
- est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
- leur ame?
-
---«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
-la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
-le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»
-
- Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
- hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
- sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
- hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
- Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
- attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à
- la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
- montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
- paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
- comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
- fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à
- son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
- dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
- santé, une existence obscure mais indépendante.
-
-Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
-pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
-vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
-nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:
-
- Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
- cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
- arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
- qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
- herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
- fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
- compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
- l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
- aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
- s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
- pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
- ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
- soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
- bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
- sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
- murs du palais, au temps de la disgrâce!
-
---»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
-comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
-rendent témoignage, et les voici:
-
- Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
- blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
- devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de
- bambous; et là, sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
- enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
- avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
- il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
- jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
- fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
- de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
- donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des
- vêtements de soie brodés.
-
---»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
-long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
-pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
-louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
-dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à
-deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
-bûcheron et le pêcheur.
-
---»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
-prie de commencer.»
-
-Le pêcheur Tchang prit donc la parole:
-
- La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
- flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
- la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
- à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
- submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
- aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
- les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
- l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
- dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
- sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
- et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
- pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
- sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
- pendant toute sa vie.
-
- Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
- l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
- montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
- fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
- blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
- Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
- et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
- hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
- du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
- les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
- flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
- trouble le bruit des pas.
-
- Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
- que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
- coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
- ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
- on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
- On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
- on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
- les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
- rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
- devise le mot _raison_, et les verres bien remplis passent
- de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
- chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
- poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
- du bûcheron.
-
- L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
- thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
- et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
- fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
- Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
- sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
- ample provision de bois, on chemine par la grande route;
- lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
- d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
- que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
- les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
- le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
- à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
- les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
- parler des autres.
-
-Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
-me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»
-
- Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
- désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
- liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
- pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
- fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
- d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
- bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
- quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
- manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
- inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
- prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
- bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
- cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
- point de leurs vains projets la tête et le cœur de
- celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
- les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
- saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
- trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
- herbes du jardin.
-
- Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
- vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
- un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
- heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
- aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
- vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
- est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
- quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
- Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
- bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
- soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
- Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
- repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
- neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
- la saison.
-
- L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
- son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
- banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
- on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
- saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
- ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
- s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
- dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
- porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
- abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
- verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
- ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
- sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
- Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
- tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
- de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
- l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
- des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
- au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
- soient rendues aux Esprits!
-
-Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
-de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
-marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
-se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
-Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
-qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
-vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
-se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!--Homme stupide
-et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
-du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
-pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
-mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
-d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
-serez renversé dans les eaux du fleuve.--De toute ma vie, répondit le
-pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.
-
---»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et
-des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
-alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
-assurances contre ce péril?
-
---»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
-faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
-contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
-vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.
-
---»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
-vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
-à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?
-
---»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
-ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
-demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
-couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
-table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
-réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
-dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
-du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
-je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
-chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
-acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»
-
-Là-dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
-chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
-précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
-trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
-les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
-sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
-petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
-vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!
-
---»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur,
-répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
-allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
-pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
-eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
-terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
-devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
-pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
-choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
-Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
-intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
-servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
-galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
-conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»
-
-A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
-à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
-anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
-princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
-crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
-des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
-et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
-modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
-votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
-cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
-pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
-de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
-sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
-en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
-si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
-l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
-il ne faudrait faire de mal à personne.»
-
-Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
-son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
-sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
-portaient les insignes d'aucun grade littéraire.
-
- Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
- il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
- zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
- et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
- de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
- de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
- personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
- verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie
- et bonheur!_
-
-D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
-et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là,
-le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
-bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
-de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
-une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
-bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se
-suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
-hui une révolte contre le dieu qui préside aux années[3].»
-
-A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
-sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
-yeux s'offrent:
-
- Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
- de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
- cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là
- sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
- et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
- deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de
- son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier
- du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son
- bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
- pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
- de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
- exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
- par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
- figures employées dans les divinations, et possède aussi
- parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les
- lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
- savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
- magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
- l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
- les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
- aussi nettement que le disque de la lune; les familles
- qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
- voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
- malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
- les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
- les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
- nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
- lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.
-
-Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
-Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
-d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
-majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
-on le regardait comme le chef des devins de la capitale.
-
-Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
-après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
-fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
-l'amène prés de lui.
-
-»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
-votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»
-
-Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
-assurance:
-
- Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
- enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
- divination déclare que demain matin il doit tomber une
- pluie bienfaisante.
-
-«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
-long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?
-
-Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
-9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à
-3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
-lignes[8].
-
---»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
-sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
-avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour
-prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
-pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
-jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
-est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
-afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»
-
-Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
-décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»
-
-Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
-et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
-eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
-demandèrent ce qu'il en était du devin.
-
-«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
-un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences[9]!» Puis il
-raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
-entre l'astronome et lui.
-
-«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
-divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
-absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
-n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
-il est battu complètement.»
-
-Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
-dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
-aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
-qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
-Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
-guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
-et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
-ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
-reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à
-travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
-une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
-Dragons y lut ce qui suit:
-
- Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
- lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
- demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
- qui répand partout l'abondance et la fertilité.
-
-Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
-d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
-d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
-mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
-assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
-doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
-le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
-la partie n'est pas gagnée contre lui!
-
---»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
-il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
-sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
-manière d'anéantir cet effronte bavard.
-
---»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.
-
---»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
-tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
-le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
-Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
-enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
-a-t-il à cela?»
-
-Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
-Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
-de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
-reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
-de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
-du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
-s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
-tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
-qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
-changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.
-
-Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
-lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
-forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
-porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
-l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
-l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
-et digne dans une complète immobilité.
-
-Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
-éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
-qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
-qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
-n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
-fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
-à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
-effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
-si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»
-
-Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
-frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
-sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
-crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
-ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
-été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
-te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
-désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
-des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
-seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
-glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
-morceaux): et tu viens m'insulter ici!»
-
-A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son
-courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
-vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
-respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
-«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
-qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
-vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
-daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
-quitte pas!
-
---»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
-ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»
-
---»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
-eaux!»
-
-Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
-près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
-afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
-ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
-dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
-les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
-émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»
-
-A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
-retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
-se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
-étoiles, et alors:
-
- Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
- prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
- au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
- retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
- nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
- voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
- rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
- plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
- parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
- bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
- et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
- fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
- brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
- d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
- silencieuse et calme s'est écoulée.
-
-Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
-mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
-s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
-aux portes du palais de Taï-Tsong.
-
-Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
-et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
-à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
-précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à
-genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
-pour moi!--Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
-la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
-sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
-eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
-majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
-doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
-miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!--Puisque c'est
-mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
-faire grâce, reprends courage et va en paix.»
-
-Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.
-
-Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
-rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
-et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:
-
- Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
- les parfums abondants brûlent dans les appartements du
- Dragon[10], les lumières scintillent, le paravent[11]
- couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
- chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
- le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les
- rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
- des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
- portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
- tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
- d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
- paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
- toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
- Tout le peuple s'écrie d'une seule voix[13]: «Longue vie
- au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
- automnes.
-
- Tout à coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit
- à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
- découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
- est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
- enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
- comme la brise dans les saules de la digue; les stores
- enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
- fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
- agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
- le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
- fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
- les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
- les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
- se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
- l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
- parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
- d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
- cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
- Majesté vivre dix mille automnes.»
-
-Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
-rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil
-de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
-l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
-debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
-manquait à l'appel.
-
-Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
-Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
-au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
-paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?
-
---»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
-spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
-le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
-tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
-apparu en songe.»
-
-Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
-palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
-immédiatement devant le trône de sa Majesté.
-
-Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
-Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
-précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
-de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
-monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
-«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
-au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
-reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
-repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
-à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
-changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
-hommages à l'Empereur.
-
-Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
-trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
-volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
-vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
-de sa dignité, et se rendre au palais; là, il frappe la terre de son
-front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
-il s'est rendu coupable.
-
-«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
-gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
-hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
-la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
-l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des _Clochettes d'Or_, et le
-fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.
-
-D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
-les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
-s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
-Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
-palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
-sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
-les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
-destinée aux loisirs de sa Majesté.
-
-Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
-honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
-jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
-les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
-livre qui dit:
-
- «La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir
- sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
- sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
- moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
- invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
- loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
- une pièce importante[15]. Tout en attaquant à gauche,
- veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
- de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
- si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
- serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
- corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
- séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
- pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
- votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
- vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
- pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
- et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
- risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
- réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
- trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
- contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
- bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.
-
- Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
- le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
- crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
- pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
- se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
- disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
- victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
- attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
- furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
- à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
- portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
- réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
- coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
- s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
- disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
- dans la vallée obscure!...»
-
-Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
-de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
-point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
-le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
-se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
-il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
-forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
-l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
-l'appeler, ni l'éveiller.
-
-Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
-son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
-mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
-ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner à
-son sujet ce manque de respect.
-
---»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
-relevez-vous!»
-
-Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
-inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait à
-haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
-comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
-placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
-palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
-de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
-disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
-mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
-parler!
-
---»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
-prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?
-
---»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
-chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
-tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
-explications à ce sujet.»
-
--» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?
-
-A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
-son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
-rêve.»
-
-Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
-Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
-n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
-près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»
-
-Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,
-
- Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
- dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
- devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
- et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
- nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
- librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
- Dragon coupé par morceaux; là, les guerriers célestes le
- tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
- dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
- mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
- d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
- se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
- Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
- griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
- mort.
-
- Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
- retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
- glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
- exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
- roulant à travers l'espace.»
-
-
-[1] Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité plus haut,
-remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de l'Arsenal celle
-du _Bonze sauvé des eaux,_ insérée dans l'in-18. Au reste, le premier
-alinéa est le seul point de ressemblance qui existe entre ces deux
-histoires.
-
-[2] Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu, souvent
-citée par les poètes et les romanciers.
-
-[3] Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en chinois
-qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui va suivre.
-
-[4] Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la dynastie des
-Tang.
-
-[5] Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin; il vivait
-retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan cueillir
-des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint immortel.
-
-[6] Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les Chinois
-délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.
-
-[7] Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt vus par
-lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant J.-C.);
-ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu,
-les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une ligne
-horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont la
-multiplication donne 64.
-
-[8] Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
-chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.
-
-[9] De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un seul devin
-qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?
-
-[10] Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui appartiennent à
-l'Empereur.
-
-[11] Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise pendant
-l'audience.
-
-[12] L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant J.-C.,
-associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à cet
-honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du trône
-que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces deux
-personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté cher
-aux Chinois.
-
-[13] Le texte dit: _crier comme la montagne_. Le Sse-Ki rapporte que le
-grand maître des cérémonies étant, dans une circonstance solennelle,
-monté sur la montagne sacrée du milieu (il y en eut cinq sous les
-Tcheou), les officiers subalternes restés en bas entendirent un bruit
-qui semblait sortir de la montagne et imiter le son de _Wan-Souy,_ dix
-mille années à l'Empereur!
-
-[14] Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le cortège.
-
-[15] L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier, les hommes
-en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.
-
-
-
-
-LES RENARDS-FÉES.
-
-CONTE TAO-SSE.
-
-
-I.
-
-Sous le règne de Hiouan-Tsong[1] de la dynastie des Tang, vivait un
-jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
-Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
-classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
-littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
-avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
-armé de son arbalète.
-
-Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
-que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
-force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
-exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
-particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
-jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
-serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
-position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.
-
-Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan[2]; le
-défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
-s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
-l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
-l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
-moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
-des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
-susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
-et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre à
-l'abri des troubles. Là, Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
-de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
-rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
-achetées autour de sa nouvelle demeure.
-
-Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
-par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
-il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
-apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
-état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
-projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
-fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
-lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
-par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
-Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
-Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
-fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
-sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
-brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
-très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
-d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.
-
-Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
-continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
-son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
-ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
-montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
-ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
-sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
-Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
-la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
-et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
-trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
-rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:
-
- Les sommets élancés des collines que les forêts
- enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
- dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
- rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
- rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
- vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
- des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
- et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
- toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
- perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
- l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
- les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
- villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
- de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
- fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
- oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
- cette solitude de leurs cris.
-
-Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
-et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
-cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
-à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
-ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
-Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
-appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
-écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
-deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.
-
-«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
-prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
-leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»--Et
-là-dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
-tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
-meule, dispose la corde de l'arbalète[3], plonge sa main dans son sac
-et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
-la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
-plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
-Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
-eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
-lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
-tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
-était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
-de l'œil gauche du Renard qui tenait le livre.
-
-L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
-s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
-ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
-de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
-jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
-Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
-ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
-étaient couvertes de caractères faits comme des têtards[4], et tous
-parfaitement indéchiffrables pour lui.
-
-«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
-qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
-consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
-des écritures anciennes.»--Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
-manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
-conduit à la capitale.
-
-Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
-mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
-terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
-soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
-étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
-manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
-que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
-gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
-qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
-le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
-pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
-verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.
-
-Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
-entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
-sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
-froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
-pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.--Les domestiques
-eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
-temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
-dans la maison.
-
-«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
-chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?--J'en
-ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
-Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là-dessus,
-allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
-appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
-chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
-tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
-soignées.
-
-A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
-l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
-de vin.--«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
-deux mesures, avec un plat de viande de bœuf hachée, et veillez tous
-ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
-assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
-après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
-chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
-demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
-dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
-l'appartement.--«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
-les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
-domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.
-
-Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
-s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
-de la frontière.--«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
-Kiang-Nan.--Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
-n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.--Eh bien! ajouta
-Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
-depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
-retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
-troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
-rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
-réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
-ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
-première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
-mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
-de l'armée.--Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
-nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
-venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
-compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
-ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
-de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
-dire:
-
- Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à
- l'œil le même spectacle;
- Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié
- disparu!
-
-Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
-dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
-cette nuit?--Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
-combien vous êtes de voyageurs.--Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
-suis seul.»
-
-L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
-bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
-me hasarder à vous recevoir.--Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
-vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
-vous empêche de m'ouvrir?--Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
-n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
-de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
-laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
-inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
-clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
-puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
-expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
-de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.
-
---Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
-suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
-appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
-pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
-cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
-reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
-jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
-aura pas un qui ne me reconnaisse.»
-
-Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
-ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
-ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
-formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.--Ne
-vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
-vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là-dessus il
-entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
-fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
-et du vin.»--Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
-mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
-commandés.
-
-Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
-s'aperçut qu'il cachait son œil droit sous les plis de sa manche, avec
-des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
-lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
-du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
-cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'œil.
-
---Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.
-
---Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
-j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
-en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
-mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
-galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
-mon œil gauche est gravement attaquée.
-
---Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
-Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.--Eh bien!
-interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
-aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.
-
---Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
-vivacité.
-
---Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
-manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'œil gauche
-de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
-L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
-mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
-avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.
-
---Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge,
-des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.--Et sur ce
-livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
-obtenir d'y jeter un coup-d'œil?--Oh! c'est un livre bien étrange,
-ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
-Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
-mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
-à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
-petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
-arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
-était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
-droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
-s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
-ici! et vous ne le chassez pas?»
-
-A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
-être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
-et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
-menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
-forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.--Wang-Tchin
-le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
-mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
-C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
-de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
-le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
-Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
-de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
-s'en occuper.
-
-«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
-qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
-livre.--Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
-je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
-que vous leur avez pris!--Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
-du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
-railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
-maudite bête, et tout sera dit.»
-
-Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
-les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
-tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
-ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
-langue sèche.
-
-Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
-pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
-Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
-être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
-tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
-entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
-vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
-reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
-arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
-pour l'avenir.»
-
-Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
-se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
-pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
-tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
-il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
-«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
-Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
-traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
-le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
-l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
-prendre mes mesures.»
-
-Là-dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
-auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
-reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
-jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
-lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
-ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à
-quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
-Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
-bien temps alors de vous repentir!»
-
-Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
-suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
-eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
-il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
-surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
-ruiner de fond en comble. On dit avec raison:
-
- Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
- Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
- verserez des larmes!
-
-Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
-chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
-capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
-voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants; les
-places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
-plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
-Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
-plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
-dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
-ni abri.--Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
-hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
-des nouvelles de sa famille.
-
-Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
-chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
-souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le cœur est
-blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
-visage.--«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
-dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
-fût plus qu'un amas de décombres!--Hélas! il ne me reste plus de
-demeure.--Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
-parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
-père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
-été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
-nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
-nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
-jusqu'à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
-affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
-et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
-que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
-retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
-vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
-le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
-maison.»
-
-Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
-acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
-qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
-vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
-lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
-qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
-de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
-homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
-de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
-individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.
-
-«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
-deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
-répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
-jusqu'à extinction.--Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
-costume.--Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
-fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
-et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
-décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
-contenait ce qui suit:
-
- Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
- seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
- d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
- gravement malade. La médecine et les prières restent
- sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
- livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
- et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
- m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
- fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
- pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
- puissiez me rendre les derniers devoirs!--J'en ressens une
- profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
- dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
- que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
- capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
- tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
- à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
- laisser tout-à-fait les biens ruinés et à moitié perdus
- que vous avez là-bas, et revenir ici vous occuper du soin
- des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
- pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
- Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
- des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
- combien il serait difficile de fonder à la capitale une
- maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
- n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
- intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
- repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
- dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
- vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
- lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
- sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
- au bord des neuf fontaines[5], je vous jure que nous ne
- serions pas réunis.
-
- Lisez et retenez ceci.
-
-A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
-en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
-splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
-douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
-au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
-arriver à temps! Tout est fini!--Mes regrets sont impuissants!» Après
-s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
-ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
-dernière.--«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
-ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
-ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
-pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
-éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
-tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
-abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
-funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
-vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
-une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
-maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
-dame ne pourrait fermer les yeux en paix.--Oserais-je ne pas accomplir
-les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
-de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
-capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
-de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»--Et aussitôt il s'empressa
-de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
-cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
-sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
-terres.
-
-Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
-objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
-et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
-entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
-mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
-restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
-écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
-dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
-Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
-encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
-doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
-près des siens!--Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à
-présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
-superflues!»--Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.
-
-Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
-Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
-et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
-ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
-dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
-égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
-se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
-à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
-creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
-achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
-Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
-au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
-impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
-funèbres. Hélas!
-
- Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main
- lui cause bien des regrets!
- Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve
- en retournant à l'est.
- C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a
- des rêves brillants,
- Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage
- comme aux nues argentées qui se déroulent.
-
-
-II.
-
-Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
-à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
-Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
-aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
-dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
-époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
-ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
-annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
-de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
-dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
-frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
-On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'œil droit entièrement perdu; mais
-sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
-la lettre et y lurent ce qui suit:
-
- Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
- protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
- d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
- une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
- rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
- passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
- bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
- qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
- bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
- car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
- déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à
- laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
- je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
- cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
- reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
- achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
- avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
- frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
- Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
- cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
- utile de vous annoncer.
-
- Tchin vous salue mille fois.
-
-Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
-ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
-qui lui avait mis l'œil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
-peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
-de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà
-ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
-capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
-parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
-l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
-s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
-vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
-d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
-restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
-précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
-de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
-seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»
-
-Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
-des deux dames.
-
-«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
-Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
-protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
-assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
-il faudra la lui prouver en faisant de bonnes œuvres, et renouveler
-nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
-les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
-les appointements aillent toujours croissant.»--Puis elles ajoutèrent
-en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
-dans la lettre, qu'est-ce?--C'est un ami de mon maître, répondit le
-domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
-jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
-fils.--C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
-mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»
-
-Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
-l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
-son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
-La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
-fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
-au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
-dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
-quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
-pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
-afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
-mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
-voulue au lieu de sa charge?»
-
-Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
-écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
-il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
-le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
-qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
-ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
-de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
-fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
-articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
-un bonze d'employer cet argent en bonnes œuvres. Enfin, elle loua un
-bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
-Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
-matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
-visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
-l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.
-
-S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
-Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
-le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
-Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
-maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
-cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!
-
- Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il
- a lieu de s'affliger!
- Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent
- au-devant de nous?
- Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur
- joie par des chants et des danses:
- Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel
- de la capitale.
-
-Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à
-la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
-d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là,
-il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
-somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
-fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
-de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
-voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.--Il regarde ...
-c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont
-quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
-et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!--Le bateau marche
-toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
-des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
-laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
-se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma
-mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
-était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
-ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
-du balcon et regarde.--Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
-scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!
-
-«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
-s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
-tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
-seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
-cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
-revêtu?»--Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
-le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
-avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
-de leurs propres yeux.
-
-Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
-mère vivante devant lui!--A cette vue, il arrache en toute hâte ses
-vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
-habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
-maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
-Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à
-bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
-pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
-plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.--La mère de
-Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
-aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»
-
-Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son
-serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce
-pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale
-une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort
-prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en
-me présentant devant vous en habit de deuil?--Quoi! reprit la vieille
-dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous
-porter une lettre à la capitale?--Mais enfin, il y a un mois, ce
-Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait
-telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté
-deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller
-rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu
-mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis
-accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»
-
-Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une
-merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
-semblable à celui-ci?
-
-Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,
-ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est
-un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!--Et bien!
-interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
-je voie si l'écriture est de moi,--Eh! si ce n'eût été l'écriture de
-ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»
-Là-dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
-C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
-de caractère?--Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
-ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à
-parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où
-donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»--Hélas!
-répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant
-de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille
-toute blanche?--Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
-incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une
-seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé
-votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive
-qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un
-faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,
-et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le
-papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
-diaboliques?
-
-Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était
-allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi
-furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté
-à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
-est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»
-Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,
-voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois
-dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient
-restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé
-Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier
-ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous
-avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,
-et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant
-vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après
-nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour
-faire notre entrée dans Tchang-Ngan.--Et vous dites encore que votre
-domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»
-
-Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,
-s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
-chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce
-que je vous ai jamais envoyé une lettre?--Mais enfin, reprit sa mère,
-est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
-veux l'interroger!--Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,
-mais il ne tardera pas à rentrer.»
-
-Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs
-regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
-vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
-gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses
-compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve
-en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du
-bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent
-qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
-précédents; et c'est que l'œil droit du prétendu envoyé était dans
-le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
-d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
-«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours
-derniers tu avais l'œil droit bien malade, comment se fait-il que tu
-sois si bien rétabli aujourd'hui?--C'est-à-dire, répondit Ouang-Fo,
-avec un air et un ton ironique, c'est-à-dire que vous-même vous avez
-perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous
-donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un
-œil?--Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
-il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est
-là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
-cours te présenter devant elle.»
-
-A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre
-maître vit encore! elle est ici!--Mais, répondirent les domestiques, où
-serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»--Ouang-Fo, n'en croyait
-rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
-se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître
-l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est
-ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour
-paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment
-pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
-convenable, se prosterner devant la mère de son maître.
-
-Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
-attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est
-venu ces jours derniers avait à l'œil droit une blessure grave, et
-celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre
-fois, ce n'était pas lui!--Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la
-lettre, l'ouvre, jette un regard, ...--ce n'était ni plus ni moins
-qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!
-
-Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
-s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
-Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des
-deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait
-craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on
-était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
-lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de
-sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu
-Ouang-Fo blessé à l'œil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce
-mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit
-être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer
-de moi!--Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là? demanda sa mère.»
-Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé
-dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
-cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que
-cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre
-son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses
-intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»
-
-A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se
-mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
-de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
-l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
-séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu
-deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!
-
---Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences
-de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près
-de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
-encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant
-d'infortunes!--Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel
-point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
-sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
-encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?--Nos biens de la
-capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
-et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
-d'aller au Kiang-Tong.
-
---Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de
-Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter
-maintenant?--Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,
-nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de
-nouveau.» Là-dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
-bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
-naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
-dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont
-brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
-aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans
-l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
-défaite.
-
-Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les
-gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
-loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler
-cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,
-il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
-interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,
-dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
-dans son intérieur.
-
-Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
-avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
-retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure
-fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
-bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.
-
-Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à
-surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
-qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et
-majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce
-qu'il aperçut c'était:
-
- Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel
- qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre
- tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
- Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux
- de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de
- soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
- au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
- semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
- en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect
- est imposant; toute sa personne respire une élégance qui
- n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
- sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume
- glacée.--Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,
- c'est au moins un monarque parmi les hommes!
-
-L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
-qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère
-Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
-s'est porté depuis leur séparation.--«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en
-répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu
-me chercher ici.--Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,
-pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés
-s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été
-enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je
-pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et
-ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un
-abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y
-avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir
-nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère
-vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
-précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,
-j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais
-les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté
-votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,
-aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais
-enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
-donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas
-encore habitable?
-
---Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;
-en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures
-en causant avec elle.» Là-dessus il introduisit son frère dans
-l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques
-avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut
-que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble
-de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se
-jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et
-lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais
-à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»--Et
-Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis
-en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la
-bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.
-
-Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de
-Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa
-maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la
-jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
-salle. Là, le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils
-avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en
-lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient
-résultés.
-
-«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps
-anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont
-assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres
-animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et
-vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient
-en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
-livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner
-leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
-pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?
-et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.--Bien ... mais
-pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les
-égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
-des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment
-leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur
-demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce
-livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon
-le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos
-affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser
-que vous seul.--C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit
-l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et
-voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»
-
-Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne
-répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et
-ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères
-est-il écrit?--Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais
-qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
-caractère que je connaisse!--Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
-Wang-Tsay.--En effet, interrompit la belle-sœur, en insistant sur cette
-idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être
-il sera plus habile, qui sait!...--Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
-ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je
-serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;
-voilà tout.»
-
-Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de
-son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
-haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères
-comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint
-dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
-c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
-ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
-Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.
-
-Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de
-l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où
-vas-tu!»--Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard
-se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
-vigoureuse.--Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.
-Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué
-vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa
-première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut
-comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison
-courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
-tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.
-
-Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
-était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième
-rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de
-l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
-vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;
-et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû
-voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté
-de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie
-de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
-longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:
-«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre
-jeune frère est ici.»
-
-En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur
-ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient
-devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
-domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux
-Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
-ailes.
-
-Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,
-mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine
-de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
-tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
-vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la
-colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et
-il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa
-poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par
-le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se
-métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:
-
- C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris
- l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
- nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
- jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de
- bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante
- rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
- représentait les longs fils de soie violette suspendus à
- la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du
- papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,
- deux vieilles écorces de sapin.
-
-Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
-présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un
-esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,
-qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré
-n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»--Ainsi disaient les
-domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées
-et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de
-fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un
-médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.
-
-Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant
-dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un
-voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,
-Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa
-tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du
-Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être
-le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le
-Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à
-deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour
-l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me
-vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
-à ma mère!»--Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
-réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay
-ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et
-colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,
-et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
-plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la
-porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
-et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as
-repris ton livre, que viens-tu faire ici?»
-
-Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la
-colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de
-sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant
-ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
-dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit
-précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande
-la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les
-domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,
-il entre, il avance malgré tout!--Quoi! serait-il vrai?» s'écria à
-son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son
-fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
-précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses
-pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
-me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des
-bâtons?--Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?--Oui, je suis l'enfant
-que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il
-donc un faux Wang-Tsay?»
-
-Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent
-apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors
-que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les
-serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et
-lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda
-encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des
-Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se
-rétablissait pas du tout.
-
-«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand
-il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
-que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
-venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
-métamorphosé!--Et que disait cette lettre?--Vous savez, continua
-Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
-en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
-là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà
-pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
-ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
-deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
-aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
-de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
-avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
-voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
-l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
-le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
-là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
-que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
-précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
-et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà;
-mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
-s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
-car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»
-
-Là-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
-plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
-rire que de se fâcher à tout le monde.
-
-Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir
-Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
-sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
-mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
-de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
-et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
-vouloir trop.
-
-Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
-convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
-Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
-surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait
-dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.
-
- Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce
- à laquelle il appartient,
- Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent
- un grand prix:
- La maison a été détruite, les biens ont laissé une place
- vide, le livre même a disparu;
- Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en
- rira dans mille ans.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la Nouvelle
-de Ly-Taï-Pe.
-
-[3] Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.
-
-[4] Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont les
-caractères ressemblent à ces animaux.
-
-[5] Les régions inférieures.
-
-[6] Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper: celui qui
-vole des êtres humains.
-
-
-
-
-LE LUTH BRISÉ.
-
-NOUVELLE HISTORIQUE.
-
-
- On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié
- de Pao et de Cho;
- Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!
- Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que
- des sentiments de haine,
- On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer
- un cœur sincère.
-
-Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
-a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
-célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
-Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
-des Tcheou[1], s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
-gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
-bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
-traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
-son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
-révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
-son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
-au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
-individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
-ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
-des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
-personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
-désigne par l'expression _tchy-ki_, c'est-à-dire, _qui vous connaît à
-fond_. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
-sont appelés _tchy-sin, intimes de cœur_. Si c'est simplement le son
-de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
-de l'affection, cela s'appelle _tchy-yn, se connaître par l'effet des
-sons_. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque,
-rentrent sous la dénomination générale d'amis, _siang-tchy._
-
-Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
-raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
-vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
-cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:
-
- Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,
- l'autre l'écoute;
- Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,
- alors il ne pourra se faire entendre.
-
-Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
-Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
-vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
-Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
-de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
-King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
-le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
-Ta-Fou. Là, il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
-près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
-mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
-était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
-lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
-pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
-faire route par terre, aller dans sa ville natale.
-
-Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
-les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
-magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.
-
-Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille[2];
-Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
-tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
-parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
-son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
-s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
-Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
-des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
-chevaux.
-
-Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
-et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
-beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
-violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
-de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
-grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
-«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
-que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
-convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
-prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
-serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
-favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
-mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
-destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
-provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
-embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
-des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
-préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
-foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
-adieux.
-
- Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,
- Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les
- rivières éloignées!
-
-Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
-jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
-et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
-transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
-toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
-et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
-arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
-alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
-de l'automne[3]. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
-vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à
-torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
-bateaux fit porter une ancre sur le rivage.
-
-Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
-la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
-alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
-son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
-était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
-parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
-pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.
-
-Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
-dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
-la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
-jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
-notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
-se brisa.
-
-Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
-quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
-et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
-l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
-d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»
-
-L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
-déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
-bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
-musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
-la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
-or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
-qui connaisse et comprenne cet instrument? non.--Voici ce que c'est.
-Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
-bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
-avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
-dévaliser.--Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
-avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
-l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
-quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»
-
-Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
-des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
-du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
-vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
-car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le
-rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
-sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
-avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
-et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là, il
-a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à
-juger les sons du luth.
-
---Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
-montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!--Mais enfin,
-que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
-retirer.»
-
---Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
-voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
-sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
-y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à
-la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
-excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
-vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
-ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
-votre luth.»
-
-Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
-Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
-jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
-d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
-revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
-et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
-rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
-long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à
-l'heure en m'accompagnant.
-
---Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
-prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
-répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
-Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
-et les voici:
-
- Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!
- A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.
- Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des
- rues pauvres et obscures....
-
-»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
-et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
-rappelle, et le voici:
-
- Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant
- des siècles infinis.
-
-Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
-assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
-trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
-ainsi.» Là-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
-d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
-longuement dans la cabine.
-
-Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
-C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
-de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
-sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
-bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
-se cachaient dans des souliers de paille.
-
-Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
-paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
-en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
-lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
-présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
-parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
-il convient à un honorable magistrat.»
-
-Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
-un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
-voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
-resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
-étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
-de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
-ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
-Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
-habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
-à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
-en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
-il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
-magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
-du siège où l'envoyé de Tsou était assis.
-
-Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
-et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
-mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
-de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
-bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
-rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
-corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
-dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.
-
-Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
-à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
-tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
-dressa un petit banc à l'extrémité de la table.
-
-Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à-vis d'un étranger,
-Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
-de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4]».
-
-Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
-s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
-choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
-prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
-quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
-Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à
-l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
-luth?»
-
-Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
-reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
-lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
-les ressources et les beautés de cet instrument?»
-
-Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
-que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
-jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»
-
-Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
-parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
-habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
-son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
-votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.--Oh! reprit Pe-Ya
-en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à
-ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
-l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
-de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
-fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!
-
---Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
-va sans se gêner donner son explication en détail.--Cet instrument,
-c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
-cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre _Ou-Tong_; le phénix
-aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
-roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
-que sur l'arbre _Ou-Tong_, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
-douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
-sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
-éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
-des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
-dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
-célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
-la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
-il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
-clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
-ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
-comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
-qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
-qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
-il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
-pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux _soixante-douze
-heou_ (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
-pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
-un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
-Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
-dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
-Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
-degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
-les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
-par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
-seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
-ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
-ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
-nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit _bassin du Dragon_; le
-plus court, _étang du Phénix:_ tous les deux ont des chevilles de jade
-et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
-lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
-intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les
-cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
-fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
-(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
-Yao et de Chun[6], on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
-vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
-des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
-ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
-Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
-et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
-Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
-Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux
-dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
-un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
-L'instrument en compta alors sept.
-
-Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
-lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
-qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
-froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
-suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.
-
-Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
-jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
-de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
-préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
-vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
-parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
-musique.
-
-Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
-instrument?--Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
-harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
-l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
-beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à
-l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
-frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
-vertus de l'harmonie!
-
-Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,
-Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au
-hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se
-dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu
-sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
-érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce
-moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.
-«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
-à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius
-jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
-et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
-il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre
-traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
-Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu
-un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,
-et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient
-les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
-d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les
-cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître
-les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais
-il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand
-je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique,
-connaître les sentiments de mon cœur?»
-
-Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
-dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.--Si sa Seigneurie veut
-bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
-conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le
-grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»
-
-Là-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi
-profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur
-vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth
-que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle
-immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes
-élevées.»--Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un
-immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il
-laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de
-nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos
-pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases
-il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya[8].
-
-Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant
-le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il
-lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de
-respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!
-En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à
-méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les
-nobles noms de votre Seigneurie?
-
---Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,
-et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin
-joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms
-de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes
-cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place
-d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux
-domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on
-remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention
-en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
-daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
-accueil.»
-
-Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
-enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,
-se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
-rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui
-des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
-demeure.--Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la
-montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre
-maison.--Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous
-habitez est en vérité un village _abondant en sages_ (Tsy-Hien)! mais,
-dites-moi, quelle est votre profession?--Je coupe du bois dans la
-forêt pour gagner ma vie.--Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,
-avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
-qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances
-que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une
-renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
-cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le
-palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent
-passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts
-et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et
-des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
-désapprouver votre conduite, docteur.--Seigneur, répondit le bûcheron,
-je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui
-n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il
-faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins
-quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être
-élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais
-pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété
-filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous
-distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques
-verres.
-
-Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était
-choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
-avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui
-demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?--Déjà j'en ai
-laissé passer vingt-sept.--Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;
-si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
-titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui
-a conquis mon amitié en appréciant la musique!--Grand homme, objecta
-le bûcheron, vous vous laissez égarer.--N'avez-vous pas à la cour un
-nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
-pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
-l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser
-si bas!--Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il
-y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné;
-d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par
-le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en
-féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes
-pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune
-et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»
-
-Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
-et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la
-cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les
-lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de _frère aîné,_ celui
-de _frère cadet_ appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
-Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,
-pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se
-démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
-burent encore une coupe.
-
-Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses
-instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.
-Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à
-cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence
-d'âge. Car, on dit avec raison:
-
- Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les
- sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,
- Et l'ami qui vous a _connu par l'effet des sons_ écoute vos
- paroles long-temps et avec une oreille favorable.
-
-Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
-lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est
-parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les
-cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la
-voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le
-grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant
-sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi
-notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si
-tôt!»
-
-A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent
-goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait
-le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
-respect.
-
-Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et
-indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu
-vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir
-près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans
-sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?--Hélas! répondit
-Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre
-volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont
-vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!--Eh bien! ajouta
-Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
-allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre
-frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez
-exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
-rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.
-
---Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer
-à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un
-engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout
-demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne
-m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre
-en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre
-jeune frère un plus grand crime encore!--Vos paroles pleines de sens,
-répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année
-prochaine je reviendrai vous voir.--A quelle époque de cette prochaine
-année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?--Ecoutez,
-répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a
-commencé la 2.e division de l'automne; ce jour va être le
-seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous
-rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain
-jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes
-promesses, ne me tenez plus pour un sage.»
-
-Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
-où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,
-et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure
-ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord
-du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
-manque. Mais l'aurore paraît déjà, et il faut que je prenne congé de
-mon frère.»
-
-Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
-domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
-prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à
-son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,
-faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos
-honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme
-la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas
-dédaigner de faibles présents!»
-
-Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
-un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il
-parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,
-jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau
-la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
-rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se
-séparèrent les yeux humides.
-
-Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
-de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son
-voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et
-les montagnes, la tristesse était dans son cœur, et son esprit restait
-occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après
-quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
-voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le
-seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
-bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char
-sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là, l'envoyé
-rendit compte de sa mission au souverain.
-
-Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient
-succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein
-d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans
-songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,
-il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.
-Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,
-disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit
-route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée
-qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
-arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.
-
-Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de
-l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
-était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
-sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait
-eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le
-bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
-l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.
-
-La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers
-la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé
-devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store
-de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer
-sur la proue du bateau. Là, il se mit à contempler la constellation
-de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute
-cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors
-lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie
-soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit
-se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,
-époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait
-de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il
-donc manqué à sa promesse?
-
-Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je
-comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
-passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est
-pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère
-m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
-a été émouvoir le cœur de l'ami _qui m'a connu par les sons_, cette
-nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il
-ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda
-qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums
-furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant
-l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il
-rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec
-un accent de douleur.
-
-Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son
-si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
-jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé
-de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce
-sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
-piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
-de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
-que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
-les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas
-venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même
-sur le rivage m'informer de mon frère.»
-
-Là-dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit
-dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
-nuit il ne put fermer l'œil; il appelait l'aurore de tous ses vœux et
-l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se
-dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
-du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
-Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête
-dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite
-que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après
-s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon
-frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les
-frais des cérémonies funèbres.»
-
-Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
-direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix
-lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.--«Seigneur,
-demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?--Ici la montagne
-se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
-le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
-couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui
-présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
-au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
-qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous
-pourrons continuer notre marche.»
-
-Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
-domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande
-route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
-pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à
-un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses
-vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
-bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
-s'avance à pas lents.
-
-A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
-respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose
-à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton
-de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,
-que daignez-vous ordonner?--Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,
-et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
-Tsy-Hien.--Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
-droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du
-village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
-la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
-à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
-route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
-village, votre Seigneurie veut aller?»
-
-Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec
-étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,
-lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour
-où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y
-avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
-celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être
-mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.
-
-«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des
-réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
-adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
-villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis
-vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
-long-temps.
-
---Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces
-deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
-paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
-fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années
-dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
-a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
-habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
-amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
-informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
-dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.--Je désirerais
-aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.--Quoi!
-interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
-voir dans cette maison?--Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»
-
-A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
-commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et
-d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était
-mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du
-bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
-haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
-ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe
-donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
-livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de
-connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper
-le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par
-un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint
-languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques
-mois, il mourut....»
-
-Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes
-s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
-si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés
-avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le
-vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
-domestique quel personnage était son maître!--L'enfant se pencha et dit
-à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!
-
---Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
-l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir
-recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la
-douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il
-s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je
-t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus
-qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
-supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»
-
-Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
-eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
-la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable
-Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui
-munissait à son fils?»--Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
-de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore
-dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la
-ville, dans le cimetière.
-
---Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit
-le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa
-pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
-d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
-jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
-envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
-dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
-Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
-qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.--Et moi, je n'ai pas voulu
-mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par
-lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement
-élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
-voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris
-quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,
-quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.
-
---Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller
-me prosterner devant le tombeau.--Puis il dit à son petit serviteur
-de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
-en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
-marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.
-
-Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
-regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
-(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
-et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
-par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
-esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
-Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
-vous dit un éternel adieu.»--A ces mots la voix lui manqua, et il
-éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
-montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
-ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
-voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
-accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
-ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
-des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
-du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.
-
-Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
-n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter
-l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
-couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
-le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
-sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
-les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
-dispersèrent avec des éclats de rire.
-
-«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
-par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
-profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
-riant?--Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
-sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
-joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!--Puisqu'il en est ainsi,
-reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
-la connaissance de cet art?--Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
-je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
-passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus
-capable de discerner clairement ce qui le toucherait.
-
---A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
-destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
-réciter, prêtez l'oreille.»
-
-Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
-répéta les lignes suivantes:
-
- Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9]
- J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;
- Aujourd'hui je revenais pour le voir:
- Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la
- musique,
- Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.
- Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré!
- Oh! chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!
- Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes
- joues;
- J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est
- douloureux!
- Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,
- Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les
- liens d'une amitié pure et précieuse!
- Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.
- Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner
- mon luth,
- Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:
- Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!
-
-Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
-vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
-l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
-déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
-de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.
-
-Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
-luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:
-
- J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.
- Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?
- Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des
- compagnons et des amis;
- Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait
- trop difficile.
-
-«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!--Dans quelle
-partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
-Pe-Ya.--Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
-la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
-question?--Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
-je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
-quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
-servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
-puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
-où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
-je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
-natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
-respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
-ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
-moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
-comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»
-
-Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
-devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
-répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
-s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.
-
-Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à
-son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;
-
- Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux
- efforts.
- Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse
- qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?
- Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté
- dans l'oubli;
- Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore
- du luth brisé.
-
-
-[1] Vers 690 avant J.-C.
-
-[2] Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.
-
-[3] Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy)
-en deux parties, qui forment les huit _Tsie_.
-
-[4] L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de prendre
-un siège.
-
-[5] Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des temps
-fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
-chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
-l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
-dans les cérémonies.
-
-[6] Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrés des
-Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant J.-C.
-
-[7] 1134 avant J.-C.
-
-[8] Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute plus
-d'attrait pour l'habitant du _céleste Empire_ que pour le lecteur
-français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
-les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
-les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
-écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
-une difficulté de plus.
-
-[9] La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en
-automne; le mot _printemps_ est sans doute appelé par la rime du vers
-suivant: _Tchun_ printemps, et _Kun_ sage.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits
-du chinois, by Various
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 ***
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 ***
+
+CHOIX
+
+DE
+
+CONTES ET NOUVELLES
+
+
+TRADUITS DU CHINOIS
+
+PAR THÉODORE PAVIE
+
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,
+
+RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7
+
+1839
+
+
+
+
+A
+
+MONSIEUR STANISLAS JULIEN,
+
+MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE
+
+LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL
+
+DE FRANCE.
+
+TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
+
+_De son respectueux Elève,_
+
+THÉODORE PAVIE.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
+attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
+volume de _nouvelles_ et de _contes_.--Les Chinois d'ailleurs ne font
+pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
+mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
+de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
+tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
+capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
+un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
+récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
+désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
+dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
+étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
+dans l'original.
+
+D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
+abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
+d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
+et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
+à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
+pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
+du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
+d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mœurs et
+des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.
+
+Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
+yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
+témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
+avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
+connaître ici:
+
+LES PIVOINES, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
+intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables, anciens et modernes_).
+Le même conte se trouve aussi dans les _Histoires à réveiller le
+monde_, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
+incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
+collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
+RENARDS-FÉES.
+
+La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, LY-TAI-PE,
+laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
+toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
+du LUTH BRISÉ qui termine le volume.
+
+C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, _Voyage dans l'Ouest,_
+(c'est-à-dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
+parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: LE BONZE SAUVÉ DES EAUX et
+LE ROI DES DRAGONS.
+
+Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
+le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
+traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
+en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
+bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.
+
+Enfin, LE LION DE PIERRE est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
+Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
+jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
+plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à
+Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
+rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
+nous le communiquer.
+
+Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
+croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
+la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
+se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
+et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
+toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
+les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
+les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
+Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
+qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
+les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
+grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
+laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
+toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
+et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
+ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.
+
+Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
+toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
+ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
+résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
+années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
+l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
+cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
+à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
+parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
+prendre haleine.
+
+Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
+départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
+ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
+que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
+bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.
+
+
+
+
+TABLE
+
+ Les Pivoines, conte
+ Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique
+ Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle
+ Le Lion de Pierre, légende
+ La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique
+ Les Renards-Fées, conte Tao-Sse
+ Le Luth brisé, nouvelle historique
+
+
+
+LES PIVOINES[1],
+
+CONTE.
+
+
+Sous le règne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Méridionaux,
+au village de Tchang-Yo, situé à deux _lys_[3] de la porte orientale
+de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
+dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
+d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
+couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
+sans lui laisser d'enfant.
+
+Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
+et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
+terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
+bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
+plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
+Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
+chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
+s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
+Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
+et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
+c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
+dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
+se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
+extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
+chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
+occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
+quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
+l'avait-on surnommé _Hoa-Tchy_ (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
+marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
+avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
+lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
+laissait en gage.
+
+Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
+Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
+ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
+valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
+profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
+parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue,
+dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
+n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
+remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.
+
+Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
+à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
+sur cette haie factice, l'églantier, le _putchuk_, l'hibiscus,
+le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
+s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
+l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
+le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
+le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui
+qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
+arbre[4] et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
+elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
+pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
+voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
+commençait à s'ouvrir.
+
+En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
+après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
+aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
+rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
+couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
+élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
+lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
+tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
+tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
+propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
+de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
+appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.
+
+Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
+ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
+elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
+n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:
+
+ «Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
+ le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
+ belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
+ riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
+ doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
+ des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
+ corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
+ l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
+ sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
+ au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
+ parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
+ n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
+ la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
+ grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
+ poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
+ milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
+ comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
+ boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
+ le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
+ carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
+ souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
+ beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
+ pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
+ prune _Yo-Ly_, surnommée le ballon de soie brodée.
+
+ On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
+ mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
+ répandent en foule leur éclat et leur parfum. »
+
+En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
+appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
+la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
+ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
+tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
+de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
+dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
+retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
+des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac
+Sy-Hou[5]. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
+milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
+venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
+lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
+promeneurs.
+
+On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
+et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
+flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
+volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
+à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
+pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
+ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
+de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
+nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
+et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
+milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
+de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
+obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
+leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
+confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.
+
+Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
+commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
+nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
+aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
+lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
+troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
+faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
+roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le
+ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
+toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.
+
+Il y a des vers qui en font foi:
+
+ Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la
+ voûte des cieux;
+ Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs
+ chantent en cueillant les lotus;
+ Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques
+ s'y sont multipliées à l'infini;
+ Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de
+ son jardin et de son lac.
+
+Mais rentrons dans les limites de notre récit. »--Tsieou-Sien, levé
+chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
+tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
+rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
+tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
+une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
+s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
+devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
+heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
+pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
+vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
+sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
+son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
+le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
+ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
+vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
+millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
+passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
+vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
+son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
+tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
+avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
+reprises pour faire son inspection.
+
+Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
+des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
+l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
+essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
+bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à
+ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
+cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
+de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
+jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
+allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
+les fleurs ».
+
+Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
+fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
+dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».
+
+Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
+à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
+singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
+ce raisonnement:--Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à
+s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
+et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
+avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
+elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
+qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
+venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
+l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
+violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
+qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
+les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
+douleur!
+
+Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
+a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
+fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
+long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
+les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
+le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
+donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
+prendre pitié.
+
+Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
+mutile, comment supporteront-elles ce traitement?--Voyez: c'est du
+germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
+tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
+les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
+il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
+patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
+à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
+donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
+être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
+son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
+supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
+parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!
+
+D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
+simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
+garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
+soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
+exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
+jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
+plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
+jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
+l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
+et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
+même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
+réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
+se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
+d'une mort prématurée.
+
+On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
+envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
+jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
+passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
+sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
+injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
+fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
+ressentiment!
+
+Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
+cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
+par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
+amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
+tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
+prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
+la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
+façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
+dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
+pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
+ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
+avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
+grandes politesses, intercédait du fond de son cœur pour ses pauvres
+plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
+vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
+tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
+en remerciements.
+
+Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
+deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
+de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
+quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
+tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
+appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
+«traiter les fleurs ».
+
+A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
+jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
+et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
+réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
+fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
+l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
+s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
+Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
+tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
+devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
+quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
+fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
+chacun s'abstenait de toucher même une feuille.
+
+D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
+des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
+rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
+grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
+c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
+à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
+grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
+mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
+raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
+abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
+sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
+flexible et harmonieuse.
+
+Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
+d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
+l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
+des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
+de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
+prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
+revenu de chaque année.
+
+Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
+cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
+contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
+usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
+contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
+au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
+voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait _Monsieur_
+Tsieou[7], et lui-même se désignait par le nom du _Vieillard qui arrose
+son jardin_ (Kouan-Youen-Seou).
+
+Les vers disent:
+
+ Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,
+ A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;
+ Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses
+ regards,
+ Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler
+ à loisir que d'aller prendre du repos.
+
+Ici l'histoire se divise.--Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
+de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
+mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
+cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
+sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
+épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
+prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
+suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
+le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
+troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
+ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
+dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
+formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
+nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
+avaient eu à souffrir de leur despotisme!
+
+Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
+qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
+homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
+adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
+porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
+et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
+maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
+campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
+précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
+vieux Tsieou-Sien.
+
+Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à
+moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
+dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
+Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
+qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
+épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
+jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
+plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
+que l'on appelle le _Fou des fleurs_. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
+entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
+personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
+plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
+n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
+peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
+autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
+peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.
+
+A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à
+peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
+deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
+n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
+à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
+gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
+regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
+vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
+curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
+porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
+savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
+dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
+du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
+Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
+multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
+J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
+de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
+voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
+que cela.
+
+Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
+Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
+fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
+les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
+n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.
+
+Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
+ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
+vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
+est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
+jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
+et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
+l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
+se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.
+
+Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
+épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
+la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
+richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
+lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
+de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
+(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.
+
+Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
+Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
+princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
+d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
+et elle écrivit les quatre vers suivants:
+
+ Demain matin, je me promènerai dans le parc:
+ Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,
+ Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,
+ Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.
+
+C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
+les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
+parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
+pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
+toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
+par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
+jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
+n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
+rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
+un front radieux parmi toutes celles de l'empire.
+
+Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
+de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
+l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
+recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
+l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
+hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
+ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
+couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.
+
+Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
+et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
+la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
+aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
+cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
+des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
+l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
+prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
+voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
+Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
+exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
+suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
+j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
+il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
+entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose
+jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
+aller en respirer l'odeur de plus près.
+
+Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
+mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
+donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
+les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
+sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
+faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
+de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
+chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
+augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
+s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
+un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
+ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
+y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
+Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
+la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
+songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
+jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
+vêtements.
+
+Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
+le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
+à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
+joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
+silence.
+
+La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
+abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
+pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
+jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
+bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
+planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun
+mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
+bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
+dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
+daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
+le jeune seigneur?--Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
+oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
+vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
+Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
+sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
+campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
+mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
+d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
+vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
+de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
+reconnaissance!
+
+Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
+quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
+jambes, et il ne put remuer.
+
+Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
+pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
+jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
+cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
+répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
+billet, et l'envoyer au préfet du département.»
+
+Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
+en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
+de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
+recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
+Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
+l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
+en une minute, au galop.
+
+Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
+donc.
+
+Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
+domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
+Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
+de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
+prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
+l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
+Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
+cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
+long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
+ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
+pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
+fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
+reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
+vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
+qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.
+
+Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
+que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
+tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.
+
+Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de
+Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
+grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
+ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
+en désordre cueillir les pivoines.
+
+Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
+avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
+pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
+l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
+Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
+désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
+ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
+qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
+il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
+bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
+première.
+
+Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
+renversée!--Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
+vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
+plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
+craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
+battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
+sur pied.
+
+Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
+cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
+jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
+pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!
+
+ Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et
+ méchante;
+ Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:
+ Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,
+ Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,
+ sans que personne les recueille.
+
+Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
+le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
+gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
+voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
+de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
+surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
+leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
+Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
+qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
+leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
+accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
+entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
+son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
+je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là-dessus il partit en
+manifestant la haine qu'il avait dans le cœur.
+
+Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
+le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
+Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
+les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
+s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
+lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.
+
+Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
+vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
+à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
+bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
+L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
+Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
+Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
+les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
+et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »--Le curieux, frappé
+de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!--et voilà tout. Mais
+comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
+en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
+vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
+couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
+compassion.
+
+Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
+mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
+à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
+maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
+de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
+si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
+feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!
+
+Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
+humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
+Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
+seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
+Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
+suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
+êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?
+
+Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
+vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
+je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
+pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
+de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
+la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
+lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là,
+reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
+agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
+répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
+branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
+inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
+ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.
+
+A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
+Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
+pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
+pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
+employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
+de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
+il ira vous inviter à la venir voir.
+
+A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
+d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
+ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non---Voyant
+mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
+pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
+de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
+cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;--cependant, la jeune
+fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
+tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.
+
+Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
+maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
+nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
+pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
+plus étincelantes qu'auparavant.
+
+Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:
+
+ On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la
+ boue,
+ Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de
+ les ressusciter;
+ Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi
+ il a su concilier l'affection des objets inanimés.
+ Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!
+
+Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
+Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
+magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
+là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
+le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là.--Aucune trace
+de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à
+lui-même?--Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
+passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
+prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
+il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
+droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
+qui faisaient sécher leurs filets au soleil.
+
+Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
+saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
+commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
+n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.
+
+Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
+mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
+venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout
+rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
+de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
+passée.
+
+Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
+existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
+dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?--A l'instant même,
+répondit Tsieou.--Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
+et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
+Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
+Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
+qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
+sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
+ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
+y avait là-dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
+s'assurer du prodige par leur propres yeux.
+
+Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
+bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
+miracles par le secours de la magie.
+
+Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
+remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
+amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
+aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
+Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
+de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
+mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
+comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
+à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
+qu'il avait grandement raison.
+
+Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
+qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
+avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
+au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
+promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
+venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
+d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
+profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
+vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à
+côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
+l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
+il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
+les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
+a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
+les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
+a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
+l'ouvrit à deux battants.
+
+Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
+le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
+lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
+gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
+partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
+hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.
+
+Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
+qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
+brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
+retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
+laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
+feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
+votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
+des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
+il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
+n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
+jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
+donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
+troupe se mit en marche.
+
+Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
+opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
+résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
+disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
+esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
+détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
+a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
+seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
+que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
+tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur
+toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.
+
+En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
+gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
+on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
+de Tchang.--Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
+apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
+plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
+face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
+dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
+extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
+leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
+sourire aux passants.
+
+Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
+n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
+maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
+mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
+troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
+quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
+de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
+plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
+être à moi.--Mais quel est donc ce fameux plan?--Le voici, reprit
+Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
+révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
+la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
+les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
+d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
+a même promis 3,000 tsien[8] de récompense, pour encourager les
+délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
+servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
+cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
+avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
+vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
+dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.
+
+Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
+était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
+mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
+accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
+au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
+plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
+dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
+affaire.
+
+Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
+En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
+il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
+satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
+du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
+coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
+grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
+laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à
+l'arrière-garde avec ses amis.
+
+Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
+c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
+garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
+le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
+force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
+que vous le lui ferez au moins savoir!--Mais les sbires le chargeaient
+d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
+ils l'entraînèrent hors du jardin.
+
+A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
+connaître la cause de cette conduite.--Qu'est-ce que vous demandez?
+leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
+peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
+votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
+n'eurent plus dans le cœur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
+dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
+Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
+jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
+cela devait aboutir.
+
+Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
+propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
+qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
+se rendit en hâte au tribunal.
+
+Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
+au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
+regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
+connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
+s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
+de supplice et attendirent.
+
+Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:---Quel
+audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
+pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
+avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
+l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
+n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
+mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
+village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
+peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
+magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
+avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
+vous avez le front de nier!
+
+Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
+avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
+dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
+jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
+que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
+de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
+et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
+esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
+être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
+dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
+allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
+aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
+dire.
+
+Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
+ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
+entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
+les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
+le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
+tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
+peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
+l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
+patient, chargé de la cangue.
+
+Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
+l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
+Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
+donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
+donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
+Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
+reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.
+
+Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
+ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
+informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
+victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
+du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
+porterons caution; rassurez-vous!
+
+Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
+gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
+canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!--Et le vieillard
+arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
+chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
+mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
+passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.
+
+A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
+lit aux prisonniers; là, plus mort que vif, garrotté de manière à ne
+pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
+il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
+vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
+l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
+de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
+résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.
+
+Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
+s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
+immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
+que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
+sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.
+
+Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
+et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
+immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
+préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
+eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
+qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
+de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
+calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
+ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
+aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
+aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
+la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
+secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
+pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
+immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
+condition d'existence.
+
+Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
+demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
+immortel?--Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
+faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
+envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
+les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
+c'est-à-dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
+fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.--Et
+elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.
+
+Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
+l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
+Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
+lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
+sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
+puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
+reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
+de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
+crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!--Tsieou est
+saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
+jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
+s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
+le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
+voit tiré d'affaire, son cœur se dilate; car on dit:
+
+ «Celui qui ne nourrit en son cœur aucun sentiment
+ d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
+ arbitres des événements. »
+
+Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
+reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
+dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
+passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
+nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
+ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
+nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
+il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
+livrer à l'ivresse du plaisir.
+
+Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
+après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
+s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
+entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
+silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
+arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
+tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
+à terre en désordre et jonchent le sol.
+
+Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
+parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
+secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
+pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
+immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
+jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
+fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
+Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
+bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.--Aussitôt on
+étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
+on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
+repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
+Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à-coup il
+s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon
+
+ Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées
+ devant le vestibule,
+ Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des
+ eaux,
+ La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,
+ Et siffle à travers les pins de la forêt.
+
+Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
+relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
+hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
+singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
+apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
+subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
+portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
+réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
+dans une muette stupeur.
+
+Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
+la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus
+de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
+a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
+été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
+tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
+péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
+s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
+Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
+en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
+l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs?
+Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:--Oui, il
+faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
+bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
+à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
+longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
+impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.
+
+Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à
+boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
+l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
+pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
+par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
+retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
+peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
+son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
+souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
+maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
+tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
+découragés et honteux.
+
+Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
+vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
+lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
+de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
+lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
+a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
+permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.
+
+On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
+parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
+sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
+n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
+plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
+la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
+miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
+faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
+n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
+hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
+l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
+quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
+perquisition: mais enfin, que faire?--Aller passer la nuit chez soi....
+
+Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à
+la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
+c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
+jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
+jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
+arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
+chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
+engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
+joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
+une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
+à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
+deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
+vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
+responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
+Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
+marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
+nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.
+
+A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
+de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
+précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
+la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
+bonnet de notre maître?--C'était bien lui.--On éclaire le long du mur,
+et à quelques pas de là, à l'angle oriental, dans un détour formé par
+l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
+laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
+en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
+seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
+s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
+adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
+aux autres voisins et se retirèrent.
+
+Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
+allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
+nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
+douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
+nous l'y laisserons.
+
+Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
+il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
+ont leur récompense.
+
+ Deux scélérats qui ont quitté le monde,
+ Ce sont deux démons méchants qui descendent dans les enfers.
+
+Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
+au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
+du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
+dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
+raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
+peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
+il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
+de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
+dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
+en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
+fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
+que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
+jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
+calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
+Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
+plus grand détail et la plus grande précision.
+
+Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
+juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
+accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
+grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
+de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
+il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
+propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
+promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.
+
+Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
+adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
+ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
+jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
+jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
+de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
+amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
+parlerons pas.
+
+Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
+Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
+Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
+Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
+reprit la fraîcheur de la jeunesse.
+
+Un jour, c'était le 15e de la 8e lune, le temps était magnifique, le
+ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue
+de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de
+ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure souffle doucement, il
+s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend,
+dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel
+embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches
+s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la
+jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent
+des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre
+d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main
+des instruments de musique.
+
+Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
+préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
+mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
+au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
+que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
+avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
+célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
+celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
+sur soi de grandes calamités.
+
+Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
+à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
+immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
+tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.
+
+Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
+du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
+Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
+d'adieux.--Puis tout disparut.
+
+Cet endroit a changé son nom en celui de _Ching-Sien-Ly, le village de
+l'Immortel qui monte aux cieux._ On l'appelle aussi _le village des
+Cent Fleurs._
+
+ Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,
+ Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;
+ Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel
+ avec lui:
+ Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par
+ le feu.
+
+
+[1] Il s'agit de la pivoine en arbre (_Pæonia arborea_)
+
+[2] Il monta sur le trône en 1023.
+
+[3] Dix lys font une lieue.
+
+[4] Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées
+par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus à
+établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue.
+
+[5] Le père Athanase Kirchère, dans sa _Chine illustrée_, dit, en
+parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer
+dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
+arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
+canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
+avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
+temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
+situé dans le Tche Kiang.
+
+[6] En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est:
+_Lo-Hoa_, les six fleurs.
+
+[7] Tsieou-Kong.
+
+[8] Environ 22,500 francs.
+
+
+
+
+LE BONZE KAY-TSANG
+
+SAUVÉ DES EAUX.
+
+HISTOIRE BOUDDHIQUE
+
+
+La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu où les
+Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
+Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
+étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
+ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.
+
+Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
+gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan[2]. Or, la 13e
+année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
+provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
+souveraineté de la Chine.
+
+Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
+militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
+lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
+s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
+parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
+pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
+lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
+recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
+parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
+à la vertu.--La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
+répondit Taï-Tsong. »
+
+Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
+dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
+camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
+classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
+clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
+eussent à se rendre au concours général de la capitale.
+
+L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
+nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (_le Bouton
+brillant_), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
+lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
+concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
+de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
+Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
+ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
+élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
+fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
+partir.
+
+--«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
+des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
+mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
+à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
+et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
+mère. »
+
+Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
+départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
+et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
+s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
+prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
+liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
+impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
+sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.
+
+Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
+ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
+aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
+festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
+encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
+lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.
+
+Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
+la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme
+au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
+vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant
+donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
+allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
+entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
+hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
+descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
+l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.
+
+Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
+accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
+puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à
+terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
+civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
+ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.
+
+Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
+réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
+l'appartement parfumé.
+
+Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
+trône dans le palais des _clochettes d'or;_ les officiers civils et
+militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
+emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
+ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
+préfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
+ose la demander pour Kwang-Jouy. »
+
+Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
+l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
+arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
+reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
+afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
+il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
+le Kiang-Tcheou.
+
+Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
+printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
+balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
+arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
+offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
+lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
+fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
+avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
+de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
+le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
+qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
+rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.
+
+Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
+«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
+soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
+accéda aux volontés de sa mère.
+
+Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
+main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
+voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
+se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
+l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
+dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
+autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
+faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
+ce poisson. «A dix lys[4] d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
+Hong-Kiang.»
+
+A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
+puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
+cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
+œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
+remplit de satisfaction»--Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
+jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
+expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
+est la santé de ma mère?--Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
+cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
+aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
+vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
+premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»
+
+Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
+firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.
+
+La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
+marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
+à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
+rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
+en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.
+
+Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
+la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
+ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
+lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.
+
+Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
+femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
+brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et fraîche
+ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
+saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
+la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
+la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
+mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son
+compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
+sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
+milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
+domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
+milieu des eaux.
+
+A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
+fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
+tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
+vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
+savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
+circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
+la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
+mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
+diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
+Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.
+
+Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
+flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à
+fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à
+l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
+file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
+sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
+qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
+au fond des eaux.»
+
+Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
+considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
+sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
+«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
+rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
+jours passés.»
+
+Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
+porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
+cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
+du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
+tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
+Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.
+
+Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
+dans le palais de son maître.--«Lettré, quel est ton nom? quelle est
+ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
+as-tu été victime d'un assassinat?»--A ces questions, Kwang-Jouy salua
+respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
+le supplia de le faire revivre.
+
+«Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que
+tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
+trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
+A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
+un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
+du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
+lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
+t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
+cour.»
+
+Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
+exprima sa gratitude au roi des dragons.
+
+Mais revenons à la veuve du docteur.--Dans son aversion pour l'assassin
+de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
+la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
+l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexité, elle
+avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.
+
+Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
+employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
+prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
+eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
+le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
+je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
+talents.--Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
+haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
+l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
+avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
+daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.
+
+Les instants fuient avec rapidité.--Un jour que Lieou-Hong était
+sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
+était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
+elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
+demeure. Tout-à-coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
+l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
+fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
+l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
+Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
+immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
+de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
+roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
+d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
+votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
+Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.
+
+Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
+venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
+que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
+l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
+débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à
+demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
+serez satisfait.»
+
+Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
+tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
+pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
+retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
+dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
+«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
+pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
+et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
+reconnaître....»
+
+Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
+son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
+le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
+marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
+vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
+porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
+par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.
+
+En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
+et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
+une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
+grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
+la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
+ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
+rentre à l'hôtel.
+
+Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
+de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
+un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
+les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.
+
+Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
+entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit
+enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve:
+que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
+attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à
+terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
+les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
+recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (_Flottant
+sur le fleuve Kiang_) et le confie aux soins d'une personne qui
+l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.
+
+Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
+rapides comme la navette du tisserand.---L'enfant grandit; et quand il
+eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
+cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
+le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
+à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la
+pratique de la vertu.
+
+Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
+les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
+sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
+de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile à
+saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
+novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
+lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
+connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
+sait d'où!»
+
+Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
+aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
+qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et
+pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
+êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
+là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
+donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
+et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
+auteurs de mes jours.--Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
+arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»
+
+Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira
+de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
+prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
+novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
+parents la vengeance que sa mère attendait de lui.
+
+A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
+terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
+victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
+de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
+il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
+m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
+pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
+à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
+précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
+avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
+reconnaissance.
+
+--«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
+munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
+mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
+là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»
+
+Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
+A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
+sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
+avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.
+
+Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
+échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
+n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
+par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
+retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
+peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
+qui sait?...»
+
+Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
+annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
+demandant l'aumône.
+
+Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
+vient-il? demanda-t-elle.--Le pauvre religieux vient du couvent
+de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
+Fa-Ming.--Puisqu'il en est ainsi, entrez.»
+
+On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
+et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
+attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
+vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
+si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
+l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
+mère vivaient encore.
+
+Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
+dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
+carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
+reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
+comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
+emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
+les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.--Et quel est le nom
+de votre mère?--Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
+ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
+mon nom de religion est Kay-Tsang.--En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
+répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»
+
+A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
+précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
+«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
+Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
+son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
+lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.--Quoi! je suis resté
+dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
+que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
+séparation!--Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
+Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
+d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à
+des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
+pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»
+
+Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.
+
+Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
+excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
+Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
+questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait
+dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
+a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
+en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
+vision m'a rendue malade.--C'est peu de chose, en vérité, répliqua
+le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
+tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
+une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
+jours.»
+
+En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
+exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
+auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
+Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
+de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.--D'ailleurs, reprit
+la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
+couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
+ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
+accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
+du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.
+
+Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
+lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
+parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
+venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
+religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
+le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des
+habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
+cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
+la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
+l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
+souliers à ses religieux.
+
+Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
+se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
+chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
+pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
+en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
+bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
+Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
+il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
+donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
+menaceraient.»
+
+Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
+«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à
+l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
+celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
+tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
+du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
+ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
+auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
+à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
+envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
+de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
+dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
+l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
+Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
+elle quitta le couvent et regagna le bateau.
+
+Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
+rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
+prenant congé du religieux, il se mit en route.
+
+Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
+Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
+pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
+ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
+est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
+aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
+s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
+sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
+depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
+parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»
+
+Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
+chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
+c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.--Ce n'est pas lui, répondit le
+novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
+Ouen-Kiao.--Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?--Hélas!
+mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
+près de lui.--Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
+venir chercher?--C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
+capitale et ce bracelet parfumé.»
+
+La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
+je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
+qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
+reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
+assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
+l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
+venir me trouver.--Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
+Kay-Tsang.--Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
+vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
+yeux se sont fermés à la lumière.»
+
+En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
+cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
+ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
+celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
+aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui
+adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
+aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
+l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
+même instant elle recouvra la vue.
+
+Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
+les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
+sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
+et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
+pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
+vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui
+disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
+vous quitte pour aller à la capitale.»
+
+Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
+de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
+et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
+demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
+famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
+ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
+apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
+la salle du palais.
+
+A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
+en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa
+robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
+l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
+a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
+tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
+de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
+torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
+déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
+venger notre gendre.»
+
+Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
+de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
+exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
+L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
+hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la
+tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
+et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
+ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
+l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
+retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.
+
+Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
+proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
+après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
+ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
+l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
+faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
+Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
+et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
+précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
+leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
+brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
+crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
+sur la place des exécutions.
+
+Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
+fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
+sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
+résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
+bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
+genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
+des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
+Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
+vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»
+
+Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
+fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
+qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
+a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
+de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
+je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
+à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
+est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
+besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
+pour acquitter ma dette envers mon époux.
+
+--»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
+pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
+contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
+était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
+rougirais-tu?»
+
+L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
+en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
+Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
+votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
+supplice est une chose arrêtée.»
+
+Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
+principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
+à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
+en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
+deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
+ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
+jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
+et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.
+
+On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
+Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
+du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
+peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à
+l'endroit même où il avait commis le crime.
+
+Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
+du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
+à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
+Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
+larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
+qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
+Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
+le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.
+
+«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
+épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
+le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
+et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
+Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de
+soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
+avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
+vieille mère.»
+
+Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
+Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
+à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
+accompli, il s'éloigna.
+
+Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
+veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
+mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
+vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un
+cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
+pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!
+
+A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
+étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
+se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
+sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
+Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
+lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.
+
+«Que faites--vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.--Vous avez
+été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
+le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
+Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
+ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
+mon époux?--Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
+docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
+sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
+fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
+moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
+je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
+égale.»
+
+Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
+ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
+part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
+fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
+à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.
+
+Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
+mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
+refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
+augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
+alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
+exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
+il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
+tous les deux pleurèrent de tendresse.
+
+Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
+trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
+ministre.
+
+Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
+l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
+heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
+Touan-Youen-Hoey: _Réunion des tendres époux._
+
+Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
+Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
+ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
+gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
+agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à
+la cour, pour veiller aux affaires.
+
+Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
+en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
+
+Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
+accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
+donna la mort.
+
+Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
+remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
+enfance.
+
+[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement _lieu du repos éternel_; il
+s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il désigne la
+ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.
+
+[2] An 627 de J.-C.
+
+[3] Le mot de _préfecture_ n'est pas plus impropre que celui de
+_département,_ les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
+provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
+qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
+de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
+c'est-à-dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
+de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
+
+Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
+(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
+dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.
+
+[4] Une lieue.
+
+[5] Le mot Tsieou-Po (_Vagues d'automne_) exprime souvent, par
+élégance, deux beaux yeux de femme.
+
+[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur
+d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de l'année.
+
+[7] L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est celle-ci:
+Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dût un jour
+venger son père.
+
+[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice
+bouddhiste. Ensuite on lui impose un _nom de religion._
+
+[9] Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du
+vin, de la viande et de certains légumes.
+
+[10] La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette
+nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des
+êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures du matin) du grand
+jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe
+subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'éleva:
+le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la seconde partie de
+cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se
+meuvent sur la terre et dans l'eau.»
+
+[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs
+grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres
+mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les
+anglais rendent très bien par le mot de _Boddhood_ l'état de ces
+êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
+interminables épreuves.
+
+[12] Yu-Y signifie _selon le désir_, c'est-à-dire, une pierre
+précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
+Tseou-Pan signifie _qui s'agite sur le plateau;_ ce diamant est ainsi
+appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
+l'oscillation de la lumière qu'il reflète.
+
+
+
+
+LE POÈTE LY-TAI-PE.
+
+NOUVELLE.
+
+
+I.
+
+ Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur
+ la terre!
+ Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là
+ tour-à-tour les deux phases de sa vie;
+ Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et
+ de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de
+ corruption.
+ Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies
+ obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;
+ En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il
+ recula les bornes de son imposante renommée:
+ Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,
+ pareils au croissant radieux.
+ Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et
+ s'effacent,
+ Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des
+ rives du fleuve Tsay-Chy.
+
+Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang,
+vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
+Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur
+Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
+Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
+pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
+fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
+surnom.
+
+Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
+sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
+noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
+de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
+des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
+sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
+brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
+immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
+l'_Immortel Exilé_. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics
+nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:
+
+ Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel
+ exilé sur la terre.
+
+ Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et
+ la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer
+ d'émotion les Esprits et les Génies;
+ Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour
+ plongé dans une douce ivresse.
+ L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la
+ cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la
+ rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions
+ vulgaires.
+
+Or, Ly-Pe s'appelait lui-même _le Lettré retiré du Nénuphar bleu_.
+Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
+places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
+d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
+célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
+Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla
+cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
+rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
+buvait jour et nuit. On les avait surnommés les _six Solitaires de la
+rivière des Bambous._
+
+Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
+Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
+mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
+dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
+garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
+de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
+envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
+réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:
+
+ Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la
+ terre a déjà vu trente printemps;
+ Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.
+ Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?
+ Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu
+ qui répand l'or et l'abondance.
+
+«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
+l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
+sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à
+venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
+puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
+génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
+arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
+n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
+qui vous attend!
+
+--«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
+à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
+distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
+gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
+grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
+d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
+Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
+fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
+entre le vin et la poésie.
+
+--«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
+Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
+capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»
+
+Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
+son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
+rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
+deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
+emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là, il ôte ses pendants d'or et la queue
+de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
+boivent sans désemparer jusqu à la nuit.
+
+Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
+sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères.
+Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
+Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à
+goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
+l'autre.
+
+Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
+bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
+«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
+sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
+et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
+aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
+cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
+savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
+fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
+l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à
+ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»
+
+Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
+Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
+puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
+surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
+l'avait promis.
+
+Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
+dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
+l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
+et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
+nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
+le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à
+la juger, jetons-la au rebut.»
+
+Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
+les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
+compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
+il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
+le dépose le premier sur le bureau.
+
+Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
+pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
+à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
+barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!--»Broyer
+de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
+qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
+Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
+fut jetée de côté.
+
+On a raison de dire:
+
+ Quand vous présentez un travail au concours, ne songez
+ point à réussir dans l'Empire;
+ Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,
+
+Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
+fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
+lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
+sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à
+Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»
+
+L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
+«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
+vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
+nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
+êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
+son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.
+
+Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
+s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
+arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
+envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
+d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
+postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
+lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
+docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
+qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
+d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
+que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
+très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»
+
+A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
+Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
+Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
+comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
+plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
+militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
+un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
+bonheur ou de malheur.
+
+L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
+du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
+et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
+érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
+lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
+congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
+se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
+lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
+alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
+lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
+dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
+sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
+explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
+élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
+rendre quelque service à l'Empire!»
+
+Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
+les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
+une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
+Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
+hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
+avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
+combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
+dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
+il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
+l'accable.
+
+--»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
+mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
+pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
+du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
+personnelle.»
+
+Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
+haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
+termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
+humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
+profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
+des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»
+
+Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
+docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
+devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
+«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
+ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
+civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
+érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
+et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
+la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
+nobles du palais.»--Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
+une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
+Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.
+
+Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à
+l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
+qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
+Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
+mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
+littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
+dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
+on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
+l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
+froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
+vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
+suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.
+
+--»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
+académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
+rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
+Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
+académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
+cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
+qu'il ne refusera pas.»
+
+Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
+lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
+l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
+de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
+celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
+salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
+suite du docteur Ho-Tchy.
+
+Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
+l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
+danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
+au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
+il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
+l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
+ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
+la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
+l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
+ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
+une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
+chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.
+
+--»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
+de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
+les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
+humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
+étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
+chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
+est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
+du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment
+pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?
+
+--»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
+excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
+question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
+dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
+couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.
+
+ Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince
+ de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
+ Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
+ nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
+ violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
+ bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
+ patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
+ ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
+ mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
+ avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
+ savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12],
+ les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
+ de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
+ la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
+ Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
+ de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
+ vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
+ lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
+ carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»
+
+Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
+attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
+l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
+probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
+En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait.
+Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
+s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
+et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
+Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.
+
+Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
+comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
+docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
+votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
+la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
+à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
+Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
+les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
+vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
+cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
+soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
+soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
+il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
+nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
+sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
+Majesté.
+
+--»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
+ambassadeurs?--Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
+convenablement.»
+
+Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
+«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
+troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
+de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
+dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
+Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
+au pied de votre trône.
+
+--»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.--D'après
+l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
+donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han;
+les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17],
+Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»
+
+A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain
+éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
+de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
+poète dans le palais des _clochettes d'or_[18]. Les musiciens firent
+retentir à grand bruit les instruments à corde, le _kin_ et le _se_;
+les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
+firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
+célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
+banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
+prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après
+avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
+officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
+placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
+cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
+d'audience.
+
+ Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
+ retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
+ forment le cortège, alignés sur deux rangs.
+
+Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
+Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
+Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
+au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
+mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
+des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
+Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
+peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
+poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
+plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
+le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
+bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même à
+Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
+illumina son visage.
+
+Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
+dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
+formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
+en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
+Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
+visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.
+
+Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
+et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
+la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
+un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
+étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
+donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
+se tromper d'un mot.
+
+Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
+«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
+dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
+Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»
+
+Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
+Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
+plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
+de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
+resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
+et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
+couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
+donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
+coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.
+
+«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
+assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
+espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
+des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
+sur l'estrade.»
+
+L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
+chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
+sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
+conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.
+
+--»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
+cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.--Eh bien! Sire,
+ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
+Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
+personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
+jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
+daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
+humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
+lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
+serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
+pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
+prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
+au-dessous de la confiance dont il est honoré.»
+
+Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
+rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
+l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
+songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal
+reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
+services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
+le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
+contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
+faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
+ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
+proverbe est bien vrai:
+
+ Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
+ ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
+ injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
+ dites.
+
+Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme
+il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
+s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
+côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
+qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à
+l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
+alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
+C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
+divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
+pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
+rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
+s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.
+
+De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
+droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
+et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
+sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
+bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
+et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
+reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
+lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
+la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
+surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
+donnez-nous-en lecture.»
+
+Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
+aux étrangers; elle était ainsi conçue:
+
+ Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
+ a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
+ instructions au Ko-To des Po-Hai.
+
+ «Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent
+ pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
+ Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
+ et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
+ mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
+ soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
+ tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
+ l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
+ Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
+ fondu, ont prêté serment et obéissance.
+
+ Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
+ envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
+ la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde,
+ des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
+ qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
+ leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du
+ royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
+ vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
+ Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
+ fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
+ pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
+ ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,
+
+ La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
+ vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
+ un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
+ en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
+ terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
+ montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?
+
+ Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
+ presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
+ comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
+ vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à
+ la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
+ comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
+ (pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
+ ne veut pas se soumettre.
+
+ Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
+ coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
+ dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
+ et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
+ Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
+ comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
+ coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
+ prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
+ le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
+ et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
+ à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
+ instructions.
+
+ Ordre spécial.»
+
+La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
+qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
+cacheta de son sceau impérial.
+
+Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
+les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
+Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
+du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
+d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
+de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
+pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
+soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
+l'Empereur!
+
+L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
+et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
+cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.
+
+«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
+du collège des Han-Lin.--Au milieu de tant de dignitaires, le
+premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
+bottines?--Ecoutez, ajouta Ho--Tchi: ces deux personnages sont à la
+vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
+nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
+le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
+sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
+Quel autre pourrait l'égaler!»
+
+Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
+dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
+A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
+entra en délibération avec ses conseillers.--Le céleste Empire avait
+pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
+l'attaquer?
+
+Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
+chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
+faire sa cour au souverain de la Chine.--Mais ici l'histoire se divise.
+
+
+
+II.
+
+L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
+aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
+le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
+place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
+errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
+l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
+Tong-Fang-Sou.--Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
+veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
+blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
+disposer: voilà ce qu'il aime.--Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
+n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
+ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
+jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
+verres: cela lui suffirait.»
+
+Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
+voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
+banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
+avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
+cessaient de pleuvoir sur le docteur.
+
+Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
+lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
+il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
+en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
+arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
+Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
+condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
+Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
+quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
+répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
+m'appelle Kouo-Tse-Y.»
+
+Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
+Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
+poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
+que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
+rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
+docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
+remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
+désobéir?
+
+Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à
+voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
+revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
+et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise
+et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
+de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
+de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
+libérateur et le sauva du même péril[23].
+
+--Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
+seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
+envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
+Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
+maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
+variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
+couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
+et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
+devant la galerie des _Parfums enivrants,_ et il prenait plaisir à les
+admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
+appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
+princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
+célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
+le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
+du poète Ly-Pe.
+
+Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
+et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
+ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
+dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
+entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
+chantait:
+
+ Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;
+ Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.
+ Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;
+ Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.
+
+«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
+qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là,
+installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
+qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
+de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
+qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
+ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
+quittait pas.
+
+«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
+Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
+s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
+hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
+se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
+lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
+musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
+gaîté:
+
+Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!
+
+Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
+par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
+prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
+montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
+ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
+le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
+soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
+fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
+_Cinq Phénix;_ et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
+hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
+palais.
+
+Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
+celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
+par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
+retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
+les fossés _qui font naître la joie,_ ils arrivèrent avec leur fardeau
+à la galerie des _Parfums enivrants._
+
+Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
+plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
+de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
+(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
+cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
+poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
+de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
+avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
+répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
+endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
+aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
+coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
+du docteur.
+
+Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
+devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
+dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
+dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
+--Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
+suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
+qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
+que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
+ton brillant.»
+
+Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
+plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
+voici:
+
+ I.
+
+ En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant
+ les fleurs je songe à voter visage;
+ La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les
+ touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.
+ Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré
+ devant moi,
+ J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans
+ le séjour des dieux.
+
+ II.
+
+ La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais
+ parfum;
+ Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont
+ Wou-chan attristent mon cœur.
+ Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais
+ des Han?
+ Hélas! _l'hirondelle légère_ se confie dans l'éclat d'une nouvelle
+ parure.
+
+ III.
+
+ La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des
+ empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,
+ Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux
+ regard.
+ Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître,
+ La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums
+ enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.
+
+«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
+des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
+les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
+noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
+s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
+les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert
+fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
+l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
+avait procuré.
+
+«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
+faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse
+prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
+la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
+palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
+lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
+serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
+donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était
+établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
+et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.
+
+Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
+rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
+occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
+voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
+et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
+qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
+«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
+entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
+la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
+au contraire à redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
+point mon courroux, demanda l'Impératrice?--Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
+ce vers qui dit:
+
+ Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure
+ nouvelle.
+
+--»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
+Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom
+était Fey-Yen (l'_Hirondelle légère_).
+
+--»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à
+la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
+manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
+taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
+comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
+touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
+qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
+avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
+double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
+palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
+main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
+la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle
+para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
+reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.
+
+»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
+légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
+de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
+aperçue?»
+
+C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
+le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
+qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
+intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
+venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la
+princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
+lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
+connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.
+
+L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
+le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
+suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
+sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
+comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
+avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
+permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
+sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
+Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
+qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._
+
+Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
+toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
+passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
+ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
+son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens
+sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
+poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
+permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»
+
+Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
+de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
+dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
+besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque
+de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
+acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»
+
+Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
+il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
+l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
+son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
+tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
+frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
+devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires,
+cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
+peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
+rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille _leangs_ d'or,
+un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
+cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.
+
+Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
+reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
+bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
+il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
+du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
+congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
+la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
+les coupes se succédèrent sans relâche.
+
+Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
+trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
+à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
+allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
+écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
+dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
+ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
+montagnes_. En voici l'abrégé:
+
+ Reconnaissant et fier de l'édit impérial,
+ Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de
+ fumée.
+ Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,
+ Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans
+ racines au gré des flots.
+ Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;
+ Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent
+ jamais;
+ C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,
+ Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.
+
+Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
+à cheval, et partout où il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits
+de soie_. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
+aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
+le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
+instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
+leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
+banquet.
+
+Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
+moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
+qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
+montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
+lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
+emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
+monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
+premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
+tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.
+
+Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
+entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
+des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
+donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
+domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
+cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.
+
+Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
+publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
+et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
+insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
+du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
+inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
+il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
+immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
+attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
+faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»
+
+Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
+moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
+est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!--Non, répondit Ly-Pe, je
+ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.--Alors, reprit l'intendant,
+si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
+Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
+arrogamment son Excellence?
+
+--»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
+pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
+qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
+le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
+«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
+barbouiller?» Or, voici la requête du poète.
+
+ Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
+ son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
+ littéraires étaient immenses; quand il agitait son
+ pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
+ les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
+ des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
+ une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
+ répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
+ de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
+ l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
+ qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
+ est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
+ essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
+ lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
+ encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
+ palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
+ pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
+ un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
+ impériale, où vous lirez ses titres.
+
+Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
+jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
+frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
+«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
+officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
+donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
+comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas à vous
+que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
+dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
+sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»
+
+L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
+la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
+A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
+gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
+rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
+là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
+de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
+par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
+crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»
+
+Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
+du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
+ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
+d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
+impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
+dit-il:--«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
+le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
+rebelle.»--D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
+les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
+prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
+répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»
+
+Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à
+sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
+des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
+peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
+éviterez une humiliante punition.
+
+Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
+d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
+se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
+salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
+qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
+son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
+excellent magistrat.
+
+Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
+province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
+une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la
+conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
+habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
+de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.
+
+Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
+Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
+les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
+vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur
+s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
+Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
+pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
+mont Lou-Tchan.
+
+Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
+profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
+souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
+descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
+pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
+retenu au camp du général.
+
+Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à
+Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
+celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
+étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
+méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
+envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
+poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
+jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
+passage l'arrêta.
+
+On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
+devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
+libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
+il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
+s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
+dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
+inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
+Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
+quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.
+
+Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
+l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à
+Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
+et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
+C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:
+
+ Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans
+ l'Océan,
+ Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de
+ se rencontrer?
+
+Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
+envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la
+capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
+grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
+le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
+les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
+permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
+il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
+commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
+Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
+vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.
+
+Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein
+jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein
+des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
+s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
+ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
+grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
+dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
+portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
+face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
+retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
+les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
+avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
+dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège....
+Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!
+
+Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
+le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
+respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
+les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
+sacrifices au printemps et à l'automne.
+
+Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
+des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
+belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
+l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
+lequel étaient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la poésie.)
+Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:
+
+ Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de
+ Prince des poètes?
+ Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux
+ talent.
+
+Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:
+
+ Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer
+ une pièce de vers décousue;
+ Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans
+ les ondes fraîches du fleuve.
+
+Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
+éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
+L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
+sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
+dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
+un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
+au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
+il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
+l'immortel Ly-Pe lui-même.
+
+De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
+à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
+rang, et dit de lui:
+
+ En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,
+ il déploya un talent divin;
+ Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le
+ bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.
+ Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:
+ Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,
+ en a gardé un pieux souvenir.
+
+
+[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
+
+[2] Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de
+cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède
+les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné leurs portraits
+dans sa _Description historique de la Chine._
+
+[3] Autre nom de Ly-Taï-Pe.
+
+[4] Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de
+Kia-Ting, arrondissement de Mei.
+
+[5] Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues
+de circonférence.
+
+[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du
+royaume de Tsin.
+
+[7] Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.
+
+[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son
+lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et
+fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
+un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
+nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
+suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
+celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
+ami.
+
+[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et
+l'appliquent ensuite avec le pinceau.
+
+[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la
+Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e
+siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. Leur chef avait
+le titre de Ko-To.
+
+[11] La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.
+
+[12] Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.
+
+[13] De l'Empereur.
+
+[14] Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642.
+
+[15] Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e
+siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.
+
+[16] Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de
+la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours
+la province de Yun-Nan.
+
+[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de
+Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme
+aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.
+
+[18] Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
+(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
+contigu à celui des empereurs, nommé _Palais des clochettes d'or._
+
+[19] On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de
+cuillers pour manger.
+
+[20] Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page
+252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les
+envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus un serpent (lézard) vivant,
+... qui pénétrait dans les trous pour y prendre les rats.»
+
+[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un
+pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait
+des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce présent est
+attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).
+
+[22] Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac
+Baikal.
+
+[23] Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._
+Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le
+fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette chronique.
+
+Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
+lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
+femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
+sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
+héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
+après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
+avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
+recommandations qu'il m'a laissées.»
+
+Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
+de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
+aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
+l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
+pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
+même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
+vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
+recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
+j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
+ma reconnaissance d'un si grand service.»
+
+[24] L'amour est désigné ici par l'expression poétique de _vent du
+printemps._
+
+[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même
+chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa
+tous les malheurs de la fin de ce beau règne.
+
+[26] Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont
+il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et
+qu'il éleva au rang d'Impératrice.
+
+[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7
+fr. 50 cent.
+
+[28] Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
+Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
+entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
+déclarer Empereur.
+
+[29] Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en
+abdiquant entre les mains de son fils.
+
+[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan.
+
+[31] Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des
+sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent
+à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui
+représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre
+chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.
+
+[32] Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.
+
+
+
+
+LE LION DE PIERRE.
+
+LÉGENDE.
+
+
+Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
+Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
+rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
+endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
+pratiquent la vertu.
+
+C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
+homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
+querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
+reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
+dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à
+un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
+sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
+livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
+l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
+main.
+
+Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
+Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
+au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
+se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
+plus prompt à accueillir sa visite.
+
+Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
+ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
+attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit
+préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
+quand on fut à table, il lui demanda où il allait.
+
+«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
+Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
+vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
+quelque chose à vous communiquer.
+
+--»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
+respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
+par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
+Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?
+
+--»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
+ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
+mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
+terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
+au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je
+n'ai rien de plus à vous dire.»
+
+Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
+fléau devait se déclarer.
+
+«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
+pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
+sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.
+
+--»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
+bien d'en avertir tous les gens du village.
+
+--»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
+souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
+Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
+Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
+chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.
+
+--»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?
+
+--»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
+du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin
+que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»
+
+ C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;
+ S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et
+ pleins d'une généreuse reconnaissance,
+ Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas
+ garde!...
+ Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance
+ s'acquitte par les douleurs de la prison.
+
+Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui
+dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir
+achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching
+lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une
+vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et
+il partit sans rien accepter.
+
+Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il
+venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune
+trois domestiques pour louer dix grandes barques.
+
+«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»
+Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il
+rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de
+tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment
+leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue
+de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.
+
+Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
+le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
+monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit
+naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes
+grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des
+êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
+sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
+larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»
+
+Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille
+dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de
+son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite
+accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt
+Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les
+ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des
+bateaux.
+
+En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
+du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
+réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
+s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des
+nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
+dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées
+se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et
+habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt
+mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi
+cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le
+ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis
+que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à
+pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par
+un homme inspiré.
+
+Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à
+l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du
+fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au
+fond des vagues.
+
+D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,
+qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à
+l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs
+bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen
+parvint sain et sauf sur le rivage.
+
+Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
+portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.
+Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête
+Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
+la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.
+
+Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent
+un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être
+submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,
+courons;--Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
+paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
+garde!»
+
+--»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un
+moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
+montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de
+bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le
+bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui
+étaient mouillés.
+
+Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
+demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable
+par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que
+fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par
+le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;
+et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,
+débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands
+et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
+étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.
+
+Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était
+dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions
+l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du
+boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
+son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou
+sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
+a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,
+serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous
+témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
+redevable.
+
+--»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez
+traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les
+marques du plus respectueux dévouement.
+
+Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois
+passent comme la navette du tisserand.--Depuis la moitié d'une année
+Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur
+résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet
+de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt
+l'Empereur Jin-Tsong[1] fit afficher dans toutes les provinces un édit
+portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet
+perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.
+
+Or, cette nuit-là, Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:
+«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet
+précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
+palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le
+maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites
+partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il
+obtienne la récompense promise.
+
+A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait
+d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte
+du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement
+conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être
+surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
+fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa
+femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
+le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
+choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,
+n'espérez rien de cette affaire.»
+
+Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le
+fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté
+envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste
+est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la
+capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté
+me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains
+de votre cher fils.»
+
+Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent
+nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain
+Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa
+famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises
+ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas
+ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.
+
+Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux
+portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.
+Là, il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
+prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce
+magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.
+
+Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel
+des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller
+communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
+l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint
+qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat
+de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du
+bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
+elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa
+suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
+fait, le cachet s'y trouva.
+
+Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
+comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin
+de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté
+qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je
+vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites
+secrets.» Là-dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de
+l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.
+
+Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance
+dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur
+comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais
+du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à
+Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et
+du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.
+
+Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,
+Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,
+quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
+de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité
+de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après
+cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un
+domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de
+ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas
+à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie
+où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais
+du Fou-Ma, pour avoir des informations.
+
+Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs
+arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»
+
+Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au
+passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait
+rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son
+frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,
+il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose
+insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!--Frère,
+frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»
+Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:
+«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
+entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:
+il reçut trente coups.
+
+Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la
+peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son
+corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais
+traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était
+resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
+elle lui fut refusée.
+
+Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et
+ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque
+soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il
+résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie
+aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à
+sa bouche un mets savoureux, quand tout-à-coup un singe franchit la
+porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
+présenta au captif.
+
+A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père
+à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
+à celui qu'il avait sauvé ce jour-là; il prit donc et mangea cette
+viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut
+avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
+Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le
+faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles
+de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»
+
+Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
+de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux
+qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris
+douloureux. «Ce doivent être là, songea Tsouy-Youen, les oiseaux
+auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous
+avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de
+ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et
+ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au
+pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen
+écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et
+l'oiseau prit immédiatement son vol.
+
+Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux
+Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de
+ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt
+un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne
+sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
+est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son
+fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et
+les maux que Tsouy souffre dans sa prison.
+
+A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la
+pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à
+celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,
+s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
+bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé
+dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en
+tirer!
+
+--»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
+qui a un cœur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et
+d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,
+afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.--Allez, lui répondit
+Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»
+
+Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa
+femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un
+logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville
+pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné
+son fils s'offrit subitement à ses regards.
+
+Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
+n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses
+bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le
+questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de
+cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait
+courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle
+serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il
+redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.
+
+Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;
+et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça
+debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu
+fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,
+aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié
+votre père?»
+
+Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
+sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
+de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du
+palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le
+vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
+mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond
+d'un cachot?»
+
+Là-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y déposer
+une requête d'accusation.
+
+Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:
+Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa
+pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
+questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
+sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.
+
+«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier
+du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient
+sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces
+derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
+lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»
+
+Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à
+l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de
+Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,
+invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après
+avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
+gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
+qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur
+poste.
+
+Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
+avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de
+vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong
+en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à
+cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une
+grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
+présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,
+conformez--vous aux circonstances et buvez!»
+
+Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère:
+«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
+et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
+m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?--Noble Fou-Ma, répondit
+Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
+respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
+mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
+coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?
+
+Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
+tout-à-coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
+s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
+avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
+des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
+rendre justice.»
+
+A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
+de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
+degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
+forcer à avouer son crime.
+
+Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
+sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
+cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
+Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
+Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
+l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
+«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
+au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
+recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
+donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
+manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
+reconnaissance à l'Empereur.
+
+Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
+mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
+ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
+le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
+il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
+charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
+pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
+en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
+vertus.
+
+Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
+prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
+diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
+lieu de sa résidence.
+
+Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
+décapité.
+
+
+[1] L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur le trône
+en 1023.
+
+[2] Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est célèbre en
+Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des drames, des
+nouvelles et des histoires fantastiques.
+
+
+
+
+LA LÉGENDE[1]
+
+DU ROI DES DRAGONS
+
+HISTOIRE BOUDDHIQUE.
+
+
+La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
+Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
+cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
+Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
+étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
+elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
+soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
+de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
+barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
+toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.
+
+Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
+Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
+il changea le nom de l'année _Long-Sy_ en celui de _Tching-Kwan_, qui
+fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
+régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année _Y-Sse._
+
+Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
+les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
+fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
+seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
+fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
+Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
+fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
+grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.
+
+Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
+apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
+rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
+burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
+retournèrent en suivant les rives du fleuve.
+
+«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
+disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
+nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
+l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
+entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
+dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
+fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
+doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
+envie, à la pente de sa destinée.
+
+--»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
+de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.--Ah!
+interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
+se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
+intitulé _le Papillon amoureux des fleurs_, qui le prouve par les vers
+suivants:»
+
+ Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
+ l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
+ vogue tranquille comme la belle Si-Che[2] au sein de la
+ musique qui la berce. Le cœur est calme et pur, quand la
+ gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
+ on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
+ les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
+ les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
+ les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
+ femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
+ ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
+ vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
+ honte secrète, sans haine importune.
+
+Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
+vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
+donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?
+
+ Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
+ s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
+ calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
+ langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
+ teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
+ s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
+ influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
+ il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
+ éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
+ qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à-coup l'hiver austère
+ et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
+ et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
+ montagne dans une complète indépendance des hommes.
+
+--»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
+comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
+précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé _la Perdrix
+regarde les cieux_. Ecoutez.»
+
+ Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
+ fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
+ qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
+ ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
+ tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
+ flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
+ encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
+ en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
+ choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
+ vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
+ fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
+ brillante.
+
+Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
+vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
+avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:
+
+ Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
+ touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
+ un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
+ salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
+ la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
+ supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
+ embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
+ se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
+ pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
+ vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
+ par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
+ la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
+ notre végétation.
+
+--»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
+vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
+l'_Immortel des cieux_ l'ont dit:
+
+ Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
+ demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
+ amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
+ crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
+ pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
+ d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
+ barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
+ après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
+ abondante, ils la portent au marché de la capitale et
+ l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
+ verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
+ couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
+ dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
+ sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la
+ gloire et à la noblesse.
+
+--»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
+peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»
+
+ La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
+ cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
+ les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
+ ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
+ pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
+ bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
+ suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
+ à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
+ coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
+ festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
+ une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
+ inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
+ dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
+ succès ou de la ruine.
+
+Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
+n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
+aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la _Lune aux
+bords du fleuve de l'Ouest_. Ecoutez:»
+
+ Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
+ l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
+ se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
+ le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
+ diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
+ l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à
+ jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
+ piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
+ abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
+ tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
+ et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
+ fleuve Kiang en s élargissant.
+
+Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
+les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
+attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:
+
+ Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
+ les tiges des blés sont coupées et que les bambous
+ sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
+ chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
+ troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
+ en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
+ épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cœur l'orme et
+ le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
+ et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
+ l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
+ du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.
+
+»--Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
+ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
+des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'_Immortel
+s'approche du fleuve Kiang,_ qui expriment ainsi ma pensée:
+
+ Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
+ se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
+ de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
+ habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
+ les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
+ effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
+ les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
+ soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
+ les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
+ troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
+ vœu de son cœur, on accomplit ses projets, on dispose à
+ son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
+ l'œil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
+ est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
+ leur ame?
+
+--«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
+la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
+le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»
+
+ Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
+ hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
+ sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
+ hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
+ Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
+ attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à
+ la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
+ montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
+ paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
+ comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
+ fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à
+ son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
+ dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
+ santé, une existence obscure mais indépendante.
+
+Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
+pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
+vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
+nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:
+
+ Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
+ cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
+ arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
+ qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
+ herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
+ fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
+ compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
+ l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
+ aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
+ s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
+ pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
+ ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
+ soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
+ bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
+ sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
+ murs du palais, au temps de la disgrâce!
+
+--»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
+comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
+rendent témoignage, et les voici:
+
+ Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
+ blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
+ devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de
+ bambous; et là, sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
+ enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
+ avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
+ il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
+ jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
+ fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
+ de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
+ donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des
+ vêtements de soie brodés.
+
+--»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
+long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
+pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
+louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
+dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à
+deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
+bûcheron et le pêcheur.
+
+--»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
+prie de commencer.»
+
+Le pêcheur Tchang prit donc la parole:
+
+ La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
+ flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
+ la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
+ à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
+ submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
+ aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
+ les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
+ l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
+ dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
+ sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
+ et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
+ pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
+ sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
+ pendant toute sa vie.
+
+ Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
+ l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
+ montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
+ fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
+ blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
+ Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
+ et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
+ hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
+ du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
+ les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
+ flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
+ trouble le bruit des pas.
+
+ Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
+ que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
+ coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
+ ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
+ on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
+ On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
+ on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
+ les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
+ rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
+ devise le mot _raison_, et les verres bien remplis passent
+ de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
+ chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
+ poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
+ du bûcheron.
+
+ L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
+ thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
+ et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
+ fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
+ Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
+ sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
+ ample provision de bois, on chemine par la grande route;
+ lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
+ d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
+ que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
+ les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
+ le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
+ à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
+ les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
+ parler des autres.
+
+Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
+me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»
+
+ Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
+ désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
+ liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
+ pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
+ fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
+ d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
+ bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
+ quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
+ manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
+ inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
+ prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
+ bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
+ cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
+ point de leurs vains projets la tête et le cœur de
+ celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
+ les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
+ saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
+ trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
+ herbes du jardin.
+
+ Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
+ vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
+ un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
+ heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
+ aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
+ vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
+ est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
+ quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
+ Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
+ bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
+ soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
+ Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
+ repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
+ neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
+ la saison.
+
+ L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
+ son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
+ banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
+ on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
+ saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
+ ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
+ s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
+ dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
+ porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
+ abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
+ verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
+ ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
+ sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
+ Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
+ tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
+ de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
+ l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
+ des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
+ au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
+ soient rendues aux Esprits!
+
+Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
+de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
+marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
+se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
+Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
+qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
+vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
+se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!--Homme stupide
+et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
+du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
+pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
+mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
+d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
+serez renversé dans les eaux du fleuve.--De toute ma vie, répondit le
+pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.
+
+--»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et
+des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
+alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
+assurances contre ce péril?
+
+--»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
+faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
+contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
+vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.
+
+--»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
+vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
+à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?
+
+--»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
+ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
+demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
+couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
+table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
+réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
+dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
+du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
+je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
+chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
+acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»
+
+Là-dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
+chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
+précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
+trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
+les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
+sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
+petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
+vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!
+
+--»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur,
+répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
+allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
+pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
+eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
+terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
+devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
+pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
+choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
+Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
+intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
+servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
+galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
+conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»
+
+A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
+à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
+anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
+princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
+crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
+des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
+et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
+modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
+votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
+cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
+pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
+de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
+sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
+en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
+si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
+l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
+il ne faudrait faire de mal à personne.»
+
+Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
+son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
+sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
+portaient les insignes d'aucun grade littéraire.
+
+ Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
+ il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
+ zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
+ et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
+ de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
+ de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
+ personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
+ verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie
+ et bonheur!_
+
+D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
+et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là,
+le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
+bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
+de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
+une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
+bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se
+suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
+hui une révolte contre le dieu qui préside aux années[3].»
+
+A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
+sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
+yeux s'offrent:
+
+ Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
+ de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
+ cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là
+ sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
+ et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
+ deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de
+ son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier
+ du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son
+ bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
+ pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
+ de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
+ exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
+ par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
+ figures employées dans les divinations, et possède aussi
+ parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les
+ lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
+ savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
+ magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
+ l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
+ les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
+ aussi nettement que le disque de la lune; les familles
+ qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
+ voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
+ malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
+ les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
+ les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
+ nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
+ lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.
+
+Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
+Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
+d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
+majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
+on le regardait comme le chef des devins de la capitale.
+
+Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
+après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
+fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
+l'amène prés de lui.
+
+»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
+votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»
+
+Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
+assurance:
+
+ Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
+ enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
+ divination déclare que demain matin il doit tomber une
+ pluie bienfaisante.
+
+«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
+long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?
+
+Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
+9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à
+3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
+lignes[8].
+
+--»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
+sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
+avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour
+prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
+pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
+jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
+est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
+afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»
+
+Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
+décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»
+
+Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
+et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
+eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
+demandèrent ce qu'il en était du devin.
+
+«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
+un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences[9]!» Puis il
+raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
+entre l'astronome et lui.
+
+«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
+divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
+absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
+n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
+il est battu complètement.»
+
+Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
+dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
+aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
+qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
+Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
+guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
+et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
+ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
+reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à
+travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
+une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
+Dragons y lut ce qui suit:
+
+ Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
+ lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
+ demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
+ qui répand partout l'abondance et la fertilité.
+
+Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
+d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
+d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
+mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
+assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
+doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
+le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
+la partie n'est pas gagnée contre lui!
+
+--»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
+il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
+sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
+manière d'anéantir cet effronte bavard.
+
+--»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.
+
+--»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
+tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
+le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
+Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
+enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
+a-t-il à cela?»
+
+Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
+Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
+de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
+reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
+de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
+du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
+s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
+tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
+qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
+changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.
+
+Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
+lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
+forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
+porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
+l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
+l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
+et digne dans une complète immobilité.
+
+Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
+éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
+qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
+qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
+n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
+fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
+à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
+effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
+si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»
+
+Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
+frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
+sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
+crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
+ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
+été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
+te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
+désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
+des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
+seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
+glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
+morceaux): et tu viens m'insulter ici!»
+
+A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son
+courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
+vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
+respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
+«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
+qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
+vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
+daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
+quitte pas!
+
+--»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
+ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»
+
+--»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
+eaux!»
+
+Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
+près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
+afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
+ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
+dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
+les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
+émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»
+
+A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
+retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
+se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
+étoiles, et alors:
+
+ Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
+ prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
+ au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
+ retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
+ nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
+ voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
+ rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
+ plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
+ parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
+ bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
+ et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
+ fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
+ brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
+ d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
+ silencieuse et calme s'est écoulée.
+
+Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
+mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
+s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
+aux portes du palais de Taï-Tsong.
+
+Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
+et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
+à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
+précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à
+genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
+pour moi!--Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
+la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
+sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
+eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
+majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
+doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
+miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!--Puisque c'est
+mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
+faire grâce, reprends courage et va en paix.»
+
+Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.
+
+Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
+rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
+et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:
+
+ Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
+ les parfums abondants brûlent dans les appartements du
+ Dragon[10], les lumières scintillent, le paravent[11]
+ couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
+ chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
+ le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les
+ rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
+ des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
+ portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
+ tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
+ d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
+ paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
+ toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
+ Tout le peuple s'écrie d'une seule voix[13]: «Longue vie
+ au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
+ automnes.
+
+ Tout à coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit
+ à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
+ découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
+ est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
+ enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
+ comme la brise dans les saules de la digue; les stores
+ enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
+ fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
+ agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
+ le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
+ fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
+ les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
+ les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
+ se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
+ l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
+ parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
+ d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
+ cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
+ Majesté vivre dix mille automnes.»
+
+Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
+rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil
+de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
+l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
+debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
+manquait à l'appel.
+
+Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
+Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
+au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
+paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?
+
+--»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
+spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
+le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
+tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
+apparu en songe.»
+
+Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
+palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
+immédiatement devant le trône de sa Majesté.
+
+Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
+Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
+précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
+de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
+monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
+«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
+au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
+reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
+repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
+à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
+changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
+hommages à l'Empereur.
+
+Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
+trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
+volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
+vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
+de sa dignité, et se rendre au palais; là, il frappe la terre de son
+front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
+il s'est rendu coupable.
+
+«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
+gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
+hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
+la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
+l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des _Clochettes d'Or_, et le
+fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.
+
+D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
+les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
+s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
+Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
+palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
+sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
+les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
+destinée aux loisirs de sa Majesté.
+
+Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
+honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
+jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
+les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
+livre qui dit:
+
+ «La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir
+ sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
+ sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
+ moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
+ invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
+ loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
+ une pièce importante[15]. Tout en attaquant à gauche,
+ veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
+ de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
+ si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
+ serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
+ corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
+ séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
+ pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
+ votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
+ vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
+ pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
+ et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
+ risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
+ réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
+ trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
+ contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
+ bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.
+
+ Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
+ le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
+ crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
+ pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
+ se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
+ disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
+ victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
+ attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
+ furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
+ à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
+ portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
+ réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
+ coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
+ s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
+ disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
+ dans la vallée obscure!...»
+
+Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
+de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
+point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
+le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
+se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
+il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
+forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
+l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
+l'appeler, ni l'éveiller.
+
+Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
+son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
+mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
+ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner à
+son sujet ce manque de respect.
+
+--»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
+relevez-vous!»
+
+Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
+inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait à
+haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
+comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
+placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
+palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
+de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
+disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
+mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
+parler!
+
+--»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
+prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?
+
+--»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
+chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
+tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
+explications à ce sujet.»
+
+-» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?
+
+A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
+son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
+rêve.»
+
+Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
+Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
+n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
+près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»
+
+Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,
+
+ Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
+ dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
+ devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
+ et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
+ nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
+ librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
+ Dragon coupé par morceaux; là, les guerriers célestes le
+ tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
+ dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
+ mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
+ d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
+ se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
+ Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
+ griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
+ mort.
+
+ Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
+ retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
+ glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
+ exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
+ roulant à travers l'espace.»
+
+
+[1] Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité plus haut,
+remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de l'Arsenal celle
+du _Bonze sauvé des eaux,_ insérée dans l'in-18. Au reste, le premier
+alinéa est le seul point de ressemblance qui existe entre ces deux
+histoires.
+
+[2] Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu, souvent
+citée par les poètes et les romanciers.
+
+[3] Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en chinois
+qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui va suivre.
+
+[4] Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la dynastie des
+Tang.
+
+[5] Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin; il vivait
+retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan cueillir
+des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint immortel.
+
+[6] Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les Chinois
+délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.
+
+[7] Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt vus par
+lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant J.-C.);
+ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu,
+les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une ligne
+horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont la
+multiplication donne 64.
+
+[8] Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
+chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.
+
+[9] De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un seul devin
+qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?
+
+[10] Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui appartiennent à
+l'Empereur.
+
+[11] Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise pendant
+l'audience.
+
+[12] L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant J.-C.,
+associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à cet
+honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du trône
+que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces deux
+personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté cher
+aux Chinois.
+
+[13] Le texte dit: _crier comme la montagne_. Le Sse-Ki rapporte que le
+grand maître des cérémonies étant, dans une circonstance solennelle,
+monté sur la montagne sacrée du milieu (il y en eut cinq sous les
+Tcheou), les officiers subalternes restés en bas entendirent un bruit
+qui semblait sortir de la montagne et imiter le son de _Wan-Souy,_ dix
+mille années à l'Empereur!
+
+[14] Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le cortège.
+
+[15] L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier, les hommes
+en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.
+
+
+
+
+LES RENARDS-FÉES.
+
+CONTE TAO-SSE.
+
+
+I.
+
+Sous le règne de Hiouan-Tsong[1] de la dynastie des Tang, vivait un
+jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
+Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
+classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
+littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
+avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
+armé de son arbalète.
+
+Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
+que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
+force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
+exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
+particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
+jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
+serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
+position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.
+
+Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan[2]; le
+défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
+s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
+l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
+l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
+moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
+des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
+susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
+et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre à
+l'abri des troubles. Là, Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
+de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
+rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
+achetées autour de sa nouvelle demeure.
+
+Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
+par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
+il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
+apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
+état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
+projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
+fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
+lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
+par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
+Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
+Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
+fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
+sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
+brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
+très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
+d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.
+
+Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
+continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
+son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
+ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
+montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
+ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
+sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
+Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
+la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
+et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
+trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
+rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:
+
+ Les sommets élancés des collines que les forêts
+ enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
+ dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
+ rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
+ rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
+ vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
+ des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
+ et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
+ toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
+ perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
+ l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
+ les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
+ villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
+ de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
+ fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
+ oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
+ cette solitude de leurs cris.
+
+Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
+et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
+cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
+à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
+ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
+Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
+appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
+écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
+deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.
+
+«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
+prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
+leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»--Et
+là-dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
+tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
+meule, dispose la corde de l'arbalète[3], plonge sa main dans son sac
+et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
+la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
+plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
+Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
+eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
+lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
+tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
+était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
+de l'œil gauche du Renard qui tenait le livre.
+
+L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
+s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
+ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
+de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
+jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
+Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
+ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
+étaient couvertes de caractères faits comme des têtards[4], et tous
+parfaitement indéchiffrables pour lui.
+
+«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
+qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
+consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
+des écritures anciennes.»--Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
+manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
+conduit à la capitale.
+
+Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
+mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
+terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
+soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
+étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
+manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
+que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
+gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
+qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
+le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
+pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
+verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.
+
+Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
+entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
+sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
+froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
+pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.--Les domestiques
+eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
+temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
+dans la maison.
+
+«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
+chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?--J'en
+ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
+Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là-dessus,
+allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
+appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
+chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
+tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
+soignées.
+
+A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
+l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
+de vin.--«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
+deux mesures, avec un plat de viande de bœuf hachée, et veillez tous
+ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
+assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
+après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
+chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
+demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
+dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
+l'appartement.--«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
+les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
+domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.
+
+Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
+s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
+de la frontière.--«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
+Kiang-Nan.--Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
+n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.--Eh bien! ajouta
+Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
+depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
+retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
+troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
+rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
+réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
+ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
+première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
+mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
+de l'armée.--Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
+nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
+venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
+compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
+ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
+de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
+dire:
+
+ Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à
+ l'œil le même spectacle;
+ Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié
+ disparu!
+
+Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
+dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
+cette nuit?--Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
+combien vous êtes de voyageurs.--Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
+suis seul.»
+
+L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
+bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
+me hasarder à vous recevoir.--Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
+vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
+vous empêche de m'ouvrir?--Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
+n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
+de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
+laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
+inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
+clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
+puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
+expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
+de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.
+
+--Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
+suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
+appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
+pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
+cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
+reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
+jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
+aura pas un qui ne me reconnaisse.»
+
+Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
+ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
+ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
+formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.--Ne
+vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
+vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là-dessus il
+entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
+fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
+et du vin.»--Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
+mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
+commandés.
+
+Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
+s'aperçut qu'il cachait son œil droit sous les plis de sa manche, avec
+des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
+lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
+du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
+cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'œil.
+
+--Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.
+
+--Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
+j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
+en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
+mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
+galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
+mon œil gauche est gravement attaquée.
+
+--Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
+Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.--Eh bien!
+interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
+aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.
+
+--Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
+vivacité.
+
+--Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
+manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'œil gauche
+de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
+L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
+mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
+avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.
+
+--Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge,
+des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.--Et sur ce
+livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
+obtenir d'y jeter un coup-d'œil?--Oh! c'est un livre bien étrange,
+ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
+Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
+mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
+à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
+petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
+arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
+était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
+droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
+s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
+ici! et vous ne le chassez pas?»
+
+A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
+être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
+et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
+menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
+forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.--Wang-Tchin
+le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
+mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
+C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
+de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
+le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
+Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
+de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
+s'en occuper.
+
+«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
+qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
+livre.--Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
+je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
+que vous leur avez pris!--Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
+du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
+railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
+maudite bête, et tout sera dit.»
+
+Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
+les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
+tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
+ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
+langue sèche.
+
+Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
+pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
+Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
+être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
+tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
+entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
+vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
+reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
+arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
+pour l'avenir.»
+
+Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
+se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
+pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
+tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
+il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
+«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
+Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
+traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
+le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
+l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
+prendre mes mesures.»
+
+Là-dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
+auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
+reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
+jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
+lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
+ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à
+quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
+Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
+bien temps alors de vous repentir!»
+
+Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
+suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
+eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
+il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
+surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
+ruiner de fond en comble. On dit avec raison:
+
+ Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
+ Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
+ verserez des larmes!
+
+Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
+chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
+capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
+voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants; les
+places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
+plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
+Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
+plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
+dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
+ni abri.--Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
+hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
+des nouvelles de sa famille.
+
+Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
+chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
+souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le cœur est
+blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
+visage.--«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
+dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
+fût plus qu'un amas de décombres!--Hélas! il ne me reste plus de
+demeure.--Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
+parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
+père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
+été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
+nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
+nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
+jusqu'à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
+affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
+et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
+que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
+retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
+vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
+le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
+maison.»
+
+Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
+acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
+qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
+vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
+lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
+qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
+de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
+homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
+de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
+individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.
+
+«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
+deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
+répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
+jusqu'à extinction.--Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
+costume.--Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
+fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
+et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
+décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
+contenait ce qui suit:
+
+ Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
+ seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
+ d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
+ gravement malade. La médecine et les prières restent
+ sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
+ livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
+ et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
+ m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
+ fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
+ pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
+ puissiez me rendre les derniers devoirs!--J'en ressens une
+ profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
+ dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
+ que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
+ capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
+ tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
+ à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
+ laisser tout-à-fait les biens ruinés et à moitié perdus
+ que vous avez là-bas, et revenir ici vous occuper du soin
+ des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
+ pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
+ Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
+ des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
+ combien il serait difficile de fonder à la capitale une
+ maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
+ n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
+ intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
+ repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
+ dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
+ vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
+ lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
+ sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
+ au bord des neuf fontaines[5], je vous jure que nous ne
+ serions pas réunis.
+
+ Lisez et retenez ceci.
+
+A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
+en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
+splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
+douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
+au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
+arriver à temps! Tout est fini!--Mes regrets sont impuissants!» Après
+s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
+ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
+dernière.--«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
+ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
+ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
+pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
+éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
+tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
+abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
+funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
+vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
+une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
+maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
+dame ne pourrait fermer les yeux en paix.--Oserais-je ne pas accomplir
+les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
+de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
+capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
+de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»--Et aussitôt il s'empressa
+de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
+cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
+sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
+terres.
+
+Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
+objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
+et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
+entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
+mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
+restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
+écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
+dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
+Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
+encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
+doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
+près des siens!--Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à
+présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
+superflues!»--Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.
+
+Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
+Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
+et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
+ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
+dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
+égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
+se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
+à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
+creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
+achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
+Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
+au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
+impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
+funèbres. Hélas!
+
+ Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main
+ lui cause bien des regrets!
+ Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve
+ en retournant à l'est.
+ C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a
+ des rêves brillants,
+ Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage
+ comme aux nues argentées qui se déroulent.
+
+
+II.
+
+Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
+à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
+Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
+aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
+dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
+époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
+ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
+annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
+de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
+dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
+frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
+On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'œil droit entièrement perdu; mais
+sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
+la lettre et y lurent ce qui suit:
+
+ Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
+ protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
+ d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
+ une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
+ rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
+ passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
+ bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
+ qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
+ bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
+ car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
+ déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à
+ laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
+ je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
+ cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
+ reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
+ achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
+ avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
+ frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
+ Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
+ cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
+ utile de vous annoncer.
+
+ Tchin vous salue mille fois.
+
+Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
+ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
+qui lui avait mis l'œil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
+peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
+de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà
+ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
+capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
+parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
+l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
+s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
+vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
+d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
+restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
+précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
+de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
+seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»
+
+Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
+des deux dames.
+
+«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
+Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
+protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
+assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
+il faudra la lui prouver en faisant de bonnes œuvres, et renouveler
+nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
+les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
+les appointements aillent toujours croissant.»--Puis elles ajoutèrent
+en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
+dans la lettre, qu'est-ce?--C'est un ami de mon maître, répondit le
+domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
+jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
+fils.--C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
+mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»
+
+Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
+l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
+son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
+La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
+fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
+au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
+dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
+quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
+pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
+afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
+mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
+voulue au lieu de sa charge?»
+
+Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
+écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
+il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
+le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
+qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
+ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
+de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
+fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
+articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
+un bonze d'employer cet argent en bonnes œuvres. Enfin, elle loua un
+bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
+Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
+matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
+visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
+l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.
+
+S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
+Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
+le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
+Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
+maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
+cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!
+
+ Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il
+ a lieu de s'affliger!
+ Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent
+ au-devant de nous?
+ Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur
+ joie par des chants et des danses:
+ Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel
+ de la capitale.
+
+Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à
+la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
+d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là,
+il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
+somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
+fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
+de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
+voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.--Il regarde ...
+c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont
+quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
+et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!--Le bateau marche
+toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
+des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
+laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
+se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma
+mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
+était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
+ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
+du balcon et regarde.--Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
+scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!
+
+«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
+s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
+tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
+seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
+cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
+revêtu?»--Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
+le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
+avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
+de leurs propres yeux.
+
+Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
+mère vivante devant lui!--A cette vue, il arrache en toute hâte ses
+vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
+habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
+maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
+Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à
+bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
+pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
+plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.--La mère de
+Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
+aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»
+
+Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son
+serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce
+pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale
+une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort
+prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en
+me présentant devant vous en habit de deuil?--Quoi! reprit la vieille
+dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous
+porter une lettre à la capitale?--Mais enfin, il y a un mois, ce
+Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait
+telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté
+deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller
+rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu
+mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis
+accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»
+
+Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une
+merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
+semblable à celui-ci?
+
+Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,
+ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est
+un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!--Et bien!
+interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
+je voie si l'écriture est de moi,--Eh! si ce n'eût été l'écriture de
+ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»
+Là-dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
+C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
+de caractère?--Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
+ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à
+parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où
+donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»--Hélas!
+répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant
+de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille
+toute blanche?--Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
+incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une
+seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé
+votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive
+qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un
+faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,
+et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le
+papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
+diaboliques?
+
+Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était
+allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi
+furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté
+à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
+est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»
+Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,
+voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois
+dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient
+restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé
+Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier
+ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous
+avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,
+et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant
+vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après
+nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour
+faire notre entrée dans Tchang-Ngan.--Et vous dites encore que votre
+domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»
+
+Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,
+s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
+chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce
+que je vous ai jamais envoyé une lettre?--Mais enfin, reprit sa mère,
+est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
+veux l'interroger!--Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,
+mais il ne tardera pas à rentrer.»
+
+Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs
+regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
+vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
+gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses
+compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve
+en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du
+bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent
+qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
+précédents; et c'est que l'œil droit du prétendu envoyé était dans
+le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
+d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
+«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours
+derniers tu avais l'œil droit bien malade, comment se fait-il que tu
+sois si bien rétabli aujourd'hui?--C'est-à-dire, répondit Ouang-Fo,
+avec un air et un ton ironique, c'est-à-dire que vous-même vous avez
+perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous
+donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un
+œil?--Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
+il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est
+là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
+cours te présenter devant elle.»
+
+A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre
+maître vit encore! elle est ici!--Mais, répondirent les domestiques, où
+serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»--Ouang-Fo, n'en croyait
+rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
+se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître
+l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est
+ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour
+paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment
+pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
+convenable, se prosterner devant la mère de son maître.
+
+Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
+attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est
+venu ces jours derniers avait à l'œil droit une blessure grave, et
+celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre
+fois, ce n'était pas lui!--Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la
+lettre, l'ouvre, jette un regard, ...--ce n'était ni plus ni moins
+qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!
+
+Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
+s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
+Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des
+deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait
+craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on
+était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
+lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de
+sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu
+Ouang-Fo blessé à l'œil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce
+mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit
+être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer
+de moi!--Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là? demanda sa mère.»
+Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé
+dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
+cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que
+cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre
+son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses
+intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»
+
+A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se
+mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
+de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
+l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
+séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu
+deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!
+
+--Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences
+de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près
+de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
+encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant
+d'infortunes!--Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel
+point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
+sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
+encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?--Nos biens de la
+capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
+et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
+d'aller au Kiang-Tong.
+
+--Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de
+Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter
+maintenant?--Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,
+nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de
+nouveau.» Là-dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
+bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
+naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
+dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont
+brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
+aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans
+l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
+défaite.
+
+Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les
+gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
+loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler
+cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,
+il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
+interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,
+dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
+dans son intérieur.
+
+Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
+avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
+retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure
+fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
+bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.
+
+Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à
+surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
+qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et
+majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce
+qu'il aperçut c'était:
+
+ Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel
+ qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre
+ tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
+ Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux
+ de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de
+ soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
+ au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
+ semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
+ en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect
+ est imposant; toute sa personne respire une élégance qui
+ n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
+ sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume
+ glacée.--Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,
+ c'est au moins un monarque parmi les hommes!
+
+L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
+qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère
+Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
+s'est porté depuis leur séparation.--«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en
+répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu
+me chercher ici.--Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,
+pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés
+s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été
+enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je
+pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et
+ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un
+abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y
+avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir
+nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère
+vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
+précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,
+j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais
+les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté
+votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,
+aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais
+enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
+donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas
+encore habitable?
+
+--Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;
+en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures
+en causant avec elle.» Là-dessus il introduisit son frère dans
+l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques
+avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut
+que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble
+de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se
+jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et
+lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais
+à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»--Et
+Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis
+en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la
+bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.
+
+Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de
+Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa
+maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la
+jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
+salle. Là, le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils
+avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en
+lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient
+résultés.
+
+«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps
+anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont
+assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres
+animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et
+vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient
+en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
+livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner
+leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
+pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?
+et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.--Bien ... mais
+pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les
+égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
+des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment
+leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur
+demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce
+livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon
+le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos
+affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser
+que vous seul.--C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit
+l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et
+voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»
+
+Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne
+répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et
+ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères
+est-il écrit?--Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais
+qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
+caractère que je connaisse!--Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
+Wang-Tsay.--En effet, interrompit la belle-sœur, en insistant sur cette
+idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être
+il sera plus habile, qui sait!...--Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
+ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je
+serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;
+voilà tout.»
+
+Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de
+son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
+haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères
+comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint
+dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
+c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
+ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
+Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.
+
+Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de
+l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où
+vas-tu!»--Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard
+se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
+vigoureuse.--Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.
+Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué
+vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa
+première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut
+comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison
+courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
+tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.
+
+Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
+était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième
+rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de
+l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
+vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;
+et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû
+voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté
+de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie
+de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
+longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:
+«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre
+jeune frère est ici.»
+
+En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur
+ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient
+devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
+domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux
+Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
+ailes.
+
+Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,
+mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine
+de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
+tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
+vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la
+colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et
+il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa
+poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par
+le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se
+métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:
+
+ C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris
+ l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
+ nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
+ jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de
+ bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante
+ rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
+ représentait les longs fils de soie violette suspendus à
+ la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du
+ papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,
+ deux vieilles écorces de sapin.
+
+Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
+présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un
+esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,
+qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré
+n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»--Ainsi disaient les
+domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées
+et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de
+fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un
+médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.
+
+Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant
+dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un
+voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,
+Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa
+tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du
+Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être
+le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le
+Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à
+deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour
+l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me
+vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
+à ma mère!»--Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
+réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay
+ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et
+colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,
+et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
+plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la
+porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
+et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as
+repris ton livre, que viens-tu faire ici?»
+
+Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la
+colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de
+sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant
+ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
+dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit
+précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande
+la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les
+domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,
+il entre, il avance malgré tout!--Quoi! serait-il vrai?» s'écria à
+son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son
+fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
+précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses
+pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
+me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des
+bâtons?--Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?--Oui, je suis l'enfant
+que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il
+donc un faux Wang-Tsay?»
+
+Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent
+apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors
+que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les
+serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et
+lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda
+encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des
+Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se
+rétablissait pas du tout.
+
+«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand
+il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
+que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
+venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
+métamorphosé!--Et que disait cette lettre?--Vous savez, continua
+Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
+en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
+là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà
+pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
+ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
+deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
+aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
+de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
+avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
+voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
+l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
+le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
+là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
+que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
+précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
+et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà;
+mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
+s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
+car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»
+
+Là-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
+plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
+rire que de se fâcher à tout le monde.
+
+Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir
+Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
+sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
+mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
+de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
+et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
+vouloir trop.
+
+Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
+convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
+Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
+surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait
+dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.
+
+ Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce
+ à laquelle il appartient,
+ Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent
+ un grand prix:
+ La maison a été détruite, les biens ont laissé une place
+ vide, le livre même a disparu;
+ Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en
+ rira dans mille ans.
+
+
+[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
+
+[2] Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la Nouvelle
+de Ly-Taï-Pe.
+
+[3] Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.
+
+[4] Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont les
+caractères ressemblent à ces animaux.
+
+[5] Les régions inférieures.
+
+[6] Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper: celui qui
+vole des êtres humains.
+
+
+
+
+LE LUTH BRISÉ.
+
+NOUVELLE HISTORIQUE.
+
+
+ On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié
+ de Pao et de Cho;
+ Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!
+ Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que
+ des sentiments de haine,
+ On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer
+ un cœur sincère.
+
+Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
+a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
+célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
+Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
+des Tcheou[1], s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
+gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
+bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
+traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
+son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
+révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
+son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
+au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
+individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
+ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
+des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
+personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
+désigne par l'expression _tchy-ki_, c'est-à-dire, _qui vous connaît à
+fond_. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
+sont appelés _tchy-sin, intimes de cœur_. Si c'est simplement le son
+de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
+de l'affection, cela s'appelle _tchy-yn, se connaître par l'effet des
+sons_. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque,
+rentrent sous la dénomination générale d'amis, _siang-tchy._
+
+Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
+raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
+vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
+cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:
+
+ Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,
+ l'autre l'écoute;
+ Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,
+ alors il ne pourra se faire entendre.
+
+Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
+Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
+vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
+Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
+de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
+King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
+le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
+Ta-Fou. Là, il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
+près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
+mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
+était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
+lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
+pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
+faire route par terre, aller dans sa ville natale.
+
+Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
+les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
+magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.
+
+Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille[2];
+Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
+tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
+parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
+son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
+s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
+Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
+des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
+chevaux.
+
+Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
+et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
+beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
+violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
+de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
+grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
+«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
+que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
+convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
+prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
+serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
+favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
+mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
+destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
+provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
+embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
+des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
+préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
+foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
+adieux.
+
+ Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,
+ Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les
+ rivières éloignées!
+
+Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
+jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
+et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
+transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
+toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
+et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
+arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
+alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
+de l'automne[3]. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
+vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à
+torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
+bateaux fit porter une ancre sur le rivage.
+
+Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
+la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
+alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
+son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
+était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
+parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
+pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.
+
+Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
+dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
+la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
+jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
+notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
+se brisa.
+
+Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
+quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
+et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
+l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
+d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»
+
+L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
+déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
+bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
+musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
+la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
+or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
+qui connaisse et comprenne cet instrument? non.--Voici ce que c'est.
+Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
+bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
+avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
+dévaliser.--Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
+avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
+l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
+quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»
+
+Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
+des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
+du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
+vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
+car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le
+rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
+sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
+avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
+et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là, il
+a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à
+juger les sons du luth.
+
+--Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
+montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!--Mais enfin,
+que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
+retirer.»
+
+--Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
+voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
+sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
+y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à
+la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
+excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
+vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
+ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
+votre luth.»
+
+Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
+Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
+jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
+d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
+revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
+et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
+rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
+long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à
+l'heure en m'accompagnant.
+
+--Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
+prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
+répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
+Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
+et les voici:
+
+ Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!
+ A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.
+ Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des
+ rues pauvres et obscures....
+
+»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
+et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
+rappelle, et le voici:
+
+ Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant
+ des siècles infinis.
+
+Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
+assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
+trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
+ainsi.» Là-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
+d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
+longuement dans la cabine.
+
+Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
+C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
+de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
+sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
+bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
+se cachaient dans des souliers de paille.
+
+Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
+paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
+en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
+lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
+présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
+parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
+il convient à un honorable magistrat.»
+
+Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
+un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
+voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
+resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
+étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
+de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
+ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
+Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
+habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
+à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
+en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
+il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
+magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
+du siège où l'envoyé de Tsou était assis.
+
+Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
+et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
+mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
+de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
+bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
+rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
+corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
+dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.
+
+Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
+à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
+tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
+dressa un petit banc à l'extrémité de la table.
+
+Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à-vis d'un étranger,
+Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
+de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4]».
+
+Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
+s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
+choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
+prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
+quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
+Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à
+l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
+luth?»
+
+Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
+reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
+lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
+les ressources et les beautés de cet instrument?»
+
+Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
+que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
+jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»
+
+Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
+parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
+habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
+son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
+votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.--Oh! reprit Pe-Ya
+en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à
+ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
+l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
+de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
+fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!
+
+--Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
+va sans se gêner donner son explication en détail.--Cet instrument,
+c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
+cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre _Ou-Tong_; le phénix
+aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
+roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
+que sur l'arbre _Ou-Tong_, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
+douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
+sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
+éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
+des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
+dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
+célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
+la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
+il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
+clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
+ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
+comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
+qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
+qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
+il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
+pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux _soixante-douze
+heou_ (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
+pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
+un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
+Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
+dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
+Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
+degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
+les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
+par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
+seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
+ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
+ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
+nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit _bassin du Dragon_; le
+plus court, _étang du Phénix:_ tous les deux ont des chevilles de jade
+et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
+lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
+intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les
+cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
+fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
+(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
+Yao et de Chun[6], on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
+vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
+des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
+ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
+Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
+et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
+Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
+Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux
+dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
+un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
+L'instrument en compta alors sept.
+
+Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
+lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
+qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
+froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
+suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.
+
+Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
+jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
+de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
+préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
+vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
+parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
+musique.
+
+Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
+instrument?--Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
+harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
+l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
+beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à
+l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
+frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
+vertus de l'harmonie!
+
+Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,
+Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au
+hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se
+dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu
+sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
+érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce
+moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.
+«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
+à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius
+jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
+et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
+il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre
+traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
+Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu
+un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,
+et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient
+les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
+d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les
+cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître
+les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais
+il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand
+je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique,
+connaître les sentiments de mon cœur?»
+
+Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
+dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.--Si sa Seigneurie veut
+bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
+conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le
+grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»
+
+Là-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi
+profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur
+vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth
+que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle
+immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes
+élevées.»--Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un
+immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il
+laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de
+nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos
+pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases
+il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya[8].
+
+Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant
+le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il
+lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de
+respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!
+En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à
+méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les
+nobles noms de votre Seigneurie?
+
+--Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,
+et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin
+joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms
+de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes
+cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place
+d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux
+domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on
+remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention
+en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
+daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
+accueil.»
+
+Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
+enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,
+se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
+rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui
+des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
+demeure.--Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la
+montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre
+maison.--Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous
+habitez est en vérité un village _abondant en sages_ (Tsy-Hien)! mais,
+dites-moi, quelle est votre profession?--Je coupe du bois dans la
+forêt pour gagner ma vie.--Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,
+avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
+qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances
+que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une
+renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
+cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le
+palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent
+passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts
+et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et
+des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
+désapprouver votre conduite, docteur.--Seigneur, répondit le bûcheron,
+je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui
+n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il
+faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins
+quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être
+élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais
+pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété
+filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous
+distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques
+verres.
+
+Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était
+choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
+avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui
+demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?--Déjà j'en ai
+laissé passer vingt-sept.--Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;
+si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
+titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui
+a conquis mon amitié en appréciant la musique!--Grand homme, objecta
+le bûcheron, vous vous laissez égarer.--N'avez-vous pas à la cour un
+nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
+pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
+l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser
+si bas!--Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il
+y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné;
+d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par
+le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en
+féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes
+pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune
+et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»
+
+Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
+et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la
+cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les
+lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de _frère aîné,_ celui
+de _frère cadet_ appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
+Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,
+pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se
+démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
+burent encore une coupe.
+
+Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses
+instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.
+Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à
+cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence
+d'âge. Car, on dit avec raison:
+
+ Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les
+ sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,
+ Et l'ami qui vous a _connu par l'effet des sons_ écoute vos
+ paroles long-temps et avec une oreille favorable.
+
+Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
+lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est
+parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les
+cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la
+voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le
+grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant
+sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi
+notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si
+tôt!»
+
+A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent
+goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait
+le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
+respect.
+
+Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et
+indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu
+vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir
+près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans
+sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?--Hélas! répondit
+Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre
+volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont
+vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!--Eh bien! ajouta
+Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
+allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre
+frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez
+exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
+rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.
+
+--Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer
+à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un
+engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout
+demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne
+m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre
+en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre
+jeune frère un plus grand crime encore!--Vos paroles pleines de sens,
+répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année
+prochaine je reviendrai vous voir.--A quelle époque de cette prochaine
+année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?--Ecoutez,
+répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a
+commencé la 2.e division de l'automne; ce jour va être le
+seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous
+rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain
+jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes
+promesses, ne me tenez plus pour un sage.»
+
+Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
+où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,
+et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure
+ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord
+du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
+manque. Mais l'aurore paraît déjà, et il faut que je prenne congé de
+mon frère.»
+
+Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
+domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
+prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à
+son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,
+faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos
+honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme
+la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas
+dédaigner de faibles présents!»
+
+Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
+un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il
+parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,
+jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau
+la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
+rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se
+séparèrent les yeux humides.
+
+Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
+de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son
+voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et
+les montagnes, la tristesse était dans son cœur, et son esprit restait
+occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après
+quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
+voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le
+seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
+bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char
+sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là, l'envoyé
+rendit compte de sa mission au souverain.
+
+Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient
+succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein
+d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans
+songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,
+il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.
+Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,
+disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit
+route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée
+qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
+arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.
+
+Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de
+l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
+était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
+sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait
+eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le
+bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
+l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.
+
+La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers
+la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé
+devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store
+de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer
+sur la proue du bateau. Là, il se mit à contempler la constellation
+de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute
+cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors
+lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie
+soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit
+se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,
+époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait
+de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il
+donc manqué à sa promesse?
+
+Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je
+comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
+passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est
+pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère
+m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
+a été émouvoir le cœur de l'ami _qui m'a connu par les sons_, cette
+nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il
+ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda
+qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums
+furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant
+l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il
+rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec
+un accent de douleur.
+
+Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son
+si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
+jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé
+de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce
+sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
+piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
+de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
+que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
+les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas
+venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même
+sur le rivage m'informer de mon frère.»
+
+Là-dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit
+dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
+nuit il ne put fermer l'œil; il appelait l'aurore de tous ses vœux et
+l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se
+dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
+du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
+Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête
+dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite
+que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après
+s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon
+frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les
+frais des cérémonies funèbres.»
+
+Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
+direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix
+lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.--«Seigneur,
+demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?--Ici la montagne
+se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
+le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
+couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui
+présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
+au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
+qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous
+pourrons continuer notre marche.»
+
+Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
+domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande
+route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
+pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à
+un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses
+vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
+bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
+s'avance à pas lents.
+
+A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
+respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose
+à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton
+de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,
+que daignez-vous ordonner?--Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,
+et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
+Tsy-Hien.--Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
+droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du
+village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
+la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
+à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
+route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
+village, votre Seigneurie veut aller?»
+
+Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec
+étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,
+lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour
+où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y
+avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
+celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être
+mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.
+
+«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des
+réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
+adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
+villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis
+vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
+long-temps.
+
+--Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces
+deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
+paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
+fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années
+dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
+a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
+habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
+amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
+informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
+dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.--Je désirerais
+aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.--Quoi!
+interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
+voir dans cette maison?--Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»
+
+A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
+commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et
+d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était
+mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du
+bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
+haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
+ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe
+donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
+livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de
+connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper
+le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par
+un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint
+languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques
+mois, il mourut....»
+
+Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes
+s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
+si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés
+avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le
+vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
+domestique quel personnage était son maître!--L'enfant se pencha et dit
+à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!
+
+--Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
+l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir
+recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la
+douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il
+s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je
+t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus
+qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
+supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»
+
+Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
+eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
+la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable
+Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui
+munissait à son fils?»--Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
+de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore
+dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la
+ville, dans le cimetière.
+
+--Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit
+le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa
+pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
+d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
+jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
+envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
+dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
+Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
+qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.--Et moi, je n'ai pas voulu
+mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par
+lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement
+élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
+voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris
+quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,
+quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.
+
+--Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller
+me prosterner devant le tombeau.--Puis il dit à son petit serviteur
+de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
+en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
+marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.
+
+Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
+regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
+(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
+et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
+par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
+esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
+Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
+vous dit un éternel adieu.»--A ces mots la voix lui manqua, et il
+éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
+montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
+ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
+voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
+accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
+ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
+des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
+du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.
+
+Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
+n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter
+l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
+couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
+le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
+sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
+les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
+dispersèrent avec des éclats de rire.
+
+«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
+par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
+profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
+riant?--Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
+sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
+joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!--Puisqu'il en est ainsi,
+reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
+la connaissance de cet art?--Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
+je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
+passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus
+capable de discerner clairement ce qui le toucherait.
+
+--A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
+destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
+réciter, prêtez l'oreille.»
+
+Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
+répéta les lignes suivantes:
+
+ Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9]
+ J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;
+ Aujourd'hui je revenais pour le voir:
+ Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la
+ musique,
+ Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.
+ Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré!
+ Oh! chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!
+ Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes
+ joues;
+ J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est
+ douloureux!
+ Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,
+ Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les
+ liens d'une amitié pure et précieuse!
+ Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.
+ Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner
+ mon luth,
+ Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:
+ Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!
+
+Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
+vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
+l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
+déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
+de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.
+
+Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
+luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:
+
+ J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.
+ Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?
+ Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des
+ compagnons et des amis;
+ Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait
+ trop difficile.
+
+«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!--Dans quelle
+partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
+Pe-Ya.--Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
+la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
+question?--Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
+je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
+quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
+servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
+puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
+où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
+je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
+natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
+respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
+ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
+moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
+comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»
+
+Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
+devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
+répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
+s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.
+
+Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à
+son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;
+
+ Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux
+ efforts.
+ Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse
+ qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?
+ Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté
+ dans l'oubli;
+ Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore
+ du luth brisé.
+
+
+[1] Vers 690 avant J.-C.
+
+[2] Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.
+
+[3] Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy)
+en deux parties, qui forment les huit _Tsie_.
+
+[4] L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de prendre
+un siège.
+
+[5] Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des temps
+fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
+chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
+l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
+dans les cérémonies.
+
+[6] Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrés des
+Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant J.-C.
+
+[7] 1134 avant J.-C.
+
+[8] Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute plus
+d'attrait pour l'habitant du _céleste Empire_ que pour le lecteur
+français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
+les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
+les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
+écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
+une difficulté de plus.
+
+[9] La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en
+automne; le mot _printemps_ est sans doute appelé par la rime du vers
+suivant: _Tchun_ printemps, et _Kun_ sage.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits
+du chinois, by Various
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 ***
diff --git a/45374/45374-h/45374-h.htm b/45374-h/45374-h.htm
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- The Project Gutenberg eBook of Choix de contes et nouvelles traduits du Chinois, by Théodore Pavie.
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-<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 ***</div>
-
-
-<h1>CHOIX</h1>
-
-<h1>DE</h1>
-
-<h1>CONTES ET NOUVELLES</h1>
-
-
-<h1>TRADUITS DU CHINOIS</h1>
-
-<h2>PAR THÉODORE PAVIE</h2>
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,</h5>
-
-<h5>RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7</h5>
-
-<h5>1839</h5>
-
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#TABLE">Table</a></p>
-<h5>A</h5>
-
-<h5>MONSIEUR STANISLAS JULIEN,</h5>
-
-<h5>MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE</h5>
-
-<h5>LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL</h5>
-
-<h5>DE FRANCE.</h5>
-
-<h5>TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE</h5>
-
-<h5><i>De son respectueux Elève,</i></h5>
-
-<h5>THÉODORE PAVIE.</h5>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4>AVERTISSEMENT.</h4>
-
-<hr class="r5" />
-<p>Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
-attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
-volume de <i>nouvelles</i> et de <i>contes</i>.&mdash;Les Chinois d'ailleurs ne font
-pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
-mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
-de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
-tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
-capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
-un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
-récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
-désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
-dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
-étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
-dans l'original.</p>
-
-<p>D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
-abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
-d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
-et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
-à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
-pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
-du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
-d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mœurs et
-des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.</p>
-
-<p>Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
-yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
-témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
-avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
-connaître ici:</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LES PIVOINES</span>, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
-intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (<i>Faits remarquables, anciens et modernes</i>).
-Le même conte se trouve aussi dans les <i>Histoires à réveiller le
-monde</i>, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
-incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
-collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
-<span style="font-size: 0.8em;">RENARDS-FÉES</span>.</p>
-
-<p>La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, <span style="font-size: 0.8em;">LY-TAI-PE</span>,
-laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
-toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
-du <span style="font-size: 0.8em;">LUTH BRISÉ</span> qui termine le volume.</p>
-
-<p>C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, <i>Voyage dans l'Ouest,</i>
-(c'est-à-dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
-parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: <span style="font-size: 0.8em;">LE BONZE SAUVÉ DES EAUX</span> et
-<span style="font-size: 0.8em;">LE ROI DES DRAGONS</span>.</p>
-
-<p>Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
-le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
-traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
-en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
-bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.</p>
-
-<p>Enfin, <span style="font-size: 0.8em;">LE LION DE PIERRE</span> est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
-Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
-jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
-plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à
-Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
-rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
-nous le communiquer.</p>
-
-<p>Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
-croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
-la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
-se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
-et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
-toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
-les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
-les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
-Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
-qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
-les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
-grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
-laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
-toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
-et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
-ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.</p>
-
-<p>Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
-toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
-ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
-résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
-années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
-l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
-cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
-à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
-parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
-prendre haleine.</p>
-
-<p>Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
-départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
-ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
-que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
-bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="TABLE" id="TABLE">TABLE</a></h4>
-
-<p style="margin-left: 40%;">
-<a href="#LES_PIVOINES">Les Pivoines, conte</a><br />
-<a href="#LE_BONZE_KAY-TSANG">Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique</a><br />
-<a href="#LE_POETE_LY-TAI-PE">Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle</a><br />
-<a href="#LE_LION_DE_PIERRE">Le Lion de Pierre, légende</a><br />
-<a href="#LA_LEGENDE1">La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique</a><br />
-<a href="#LES_RENARDS-FEES">Les Renards-Fées, conte Tao-Sse</a><br />
-<a href="#LE_LUTH_BRISE">Le Luth brisé, nouvelle historique</a><br />
-</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a id="LES_PIVOINES"></a>LES PIVOINES<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a>
-<a href="#Note_1_1" class="fnanchor" style="font-size: 0.7em;">[1]</a>,</h3>
-<hr class="r5" />
-<h4>CONTE.</h4>
-<hr class="tb" />
-
-<p>Sous le règne de Jin-Tsong<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, de la dynastie des Song Méridionaux,
-au village de Tchang-Yo, situé à deux <i>lys</i><a name="NoteRef_3_3" id="NoteRef_3_3"></a><a href="#Note_3_3" class="fnanchor">[3]</a> de la porte orientale
-de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
-dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
-d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
-couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
-sans lui laisser d'enfant.</p>
-
-<p>Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
-et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
-terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
-bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
-plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
-Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
-chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
-s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
-Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
-et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
-c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
-dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
-se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
-extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
-chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
-occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
-quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
-l'avait-on surnommé <i>Hoa-Tchy</i> (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
-marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
-avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
-lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
-laissait en gage.</p>
-
-<p>Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
-Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
-ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
-valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
-profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
-parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue,
-dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
-n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
-remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.</p>
-
-<p>Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
-à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
-sur cette haie factice, l'églantier, le <i>putchuk</i>, l'hibiscus,
-le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
-s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
-l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
-le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
-le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui
-qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
-arbre<a name="NoteRef_4_4" id="NoteRef_4_4"></a><a href="#Note_4_4" class="fnanchor">[4]</a> et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
-elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
-pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
-voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
-commençait à s'ouvrir.</p>
-
-<p>En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
-après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
-aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
-rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
-couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
-élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
-lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
-tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
-tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
-propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
-de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
-appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.</p>
-
-<p>Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
-ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
-elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
-n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
-le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
-belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
-riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
-doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
-des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
-corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
-l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
-sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
-au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
-parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
-n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
-la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
-grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
-poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
-milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
-comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
-boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
-le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
-carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
-souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
-beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
-pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
-prune <i>Yo-Ly</i>, surnommée le ballon de soie brodée.</p>
-
-<p>On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
-mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
-répandent en foule leur éclat et leur parfum. »</p></blockquote>
-
-<p>En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
-appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
-la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
-ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
-tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
-de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
-dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
-retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
-des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac
-Sy-Hou<a name="NoteRef_5_5" id="NoteRef_5_5"></a><a href="#Note_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
-milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
-venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
-lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
-promeneurs.</p>
-
-<p>On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
-et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
-flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
-volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
-à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
-pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
-ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
-de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
-nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
-et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
-milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
-de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
-obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
-leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
-confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.</p>
-
-<p>Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
-commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
-nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
-aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
-lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
-troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
-faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
-roses se pressent sur le ciel, la neige<a name="NoteRef_6_6" id="NoteRef_6_6"></a><a href="#Note_6_6" class="fnanchor">[6]</a> sautillait et dansait, le
-ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
-toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.</p>
-
-<p>Il y a des vers qui en font foi:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">voûte des cieux;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">chantent en cueillant les lotus;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">s'y sont multipliées à l'infini;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">son jardin et de son lac.</span><br />
-</p>
-
-<p>Mais rentrons dans les limites de notre récit. »&mdash;Tsieou-Sien, levé
-chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
-tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
-rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
-tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
-une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
-s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
-devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
-heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
-pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
-vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
-sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
-son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
-le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
-ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
-vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
-millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
-passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
-vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
-son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
-tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
-avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
-reprises pour faire son inspection.</p>
-
-<p>Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
-des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
-l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
-essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
-bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à
-ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
-cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
-de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
-jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
-allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
-les fleurs ».</p>
-
-<p>Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
-fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
-dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».</p>
-
-<p>Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
-à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
-singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
-ce raisonnement:&mdash;Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à
-s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
-et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
-avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
-elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
-qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
-venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
-l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
-violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
-qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
-les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
-douleur!</p>
-
-<p>Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
-a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
-fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
-long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
-les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
-le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
-donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
-prendre pitié.</p>
-
-<p>Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
-mutile, comment supporteront-elles ce traitement?&mdash;Voyez: c'est du
-germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
-tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
-les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
-il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
-patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
-à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
-donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
-être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
-son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
-supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
-parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!</p>
-
-<p>D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
-simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
-garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
-soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
-exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
-jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
-plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
-jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
-l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
-et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
-même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
-réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
-se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
-d'une mort prématurée.</p>
-
-<p>On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
-envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
-jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
-passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
-sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
-injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
-fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
-ressentiment!</p>
-
-<p>Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
-cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
-par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
-amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
-tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
-prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
-la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
-façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
-dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
-pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
-ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
-avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
-grandes politesses, intercédait du fond de son cœur pour ses pauvres
-plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
-vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
-tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
-en remerciements.</p>
-
-<p>Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
-deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
-de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
-quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
-tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
-appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
-«traiter les fleurs ».</p>
-
-<p>A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
-jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
-et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
-réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
-fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
-l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
-s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
-Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
-tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
-devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
-quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
-fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
-chacun s'abstenait de toucher même une feuille.</p>
-
-<p>D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
-des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
-rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
-grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
-c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
-à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
-grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
-mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
-raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
-abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
-sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
-flexible et harmonieuse.</p>
-
-<p>Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
-d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
-l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
-des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
-de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
-prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
-revenu de chaque année.</p>
-
-<p>Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
-cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
-contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
-usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
-contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
-au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
-voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait <i>Monsieur</i>
-Tsieou<a name="NoteRef_7_7" id="NoteRef_7_7"></a><a href="#Note_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, et lui-même se désignait par le nom du <i>Vieillard qui arrose
-son jardin</i> (Kouan-Youen-Seou).</p>
-
-<p>Les vers disent:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">regards,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">à loisir que d'aller prendre du repos.</span><br />
-</p>
-
-<p>Ici l'histoire se divise.&mdash;Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
-de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
-mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
-cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
-sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
-épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
-prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
-suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
-le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
-troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
-ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
-dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
-formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
-nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
-avaient eu à souffrir de leur despotisme!</p>
-
-<p>Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
-qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
-homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
-adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
-porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
-et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
-maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
-campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
-précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
-vieux Tsieou-Sien.</p>
-
-<p>Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à
-moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
-dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
-Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
-qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
-épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
-jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
-plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
-que l'on appelle le <i>Fou des fleurs</i>. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
-entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
-personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
-plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
-n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
-peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
-autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
-peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.</p>
-
-<p>A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à
-peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
-deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
-n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
-à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
-gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
-regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
-vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
-curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
-porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
-savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
-dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
-du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
-Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
-multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
-J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
-de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
-voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
-que cela.</p>
-
-<p>Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
-Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
-fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
-les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
-n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.</p>
-
-<p>Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
-ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
-vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
-est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
-jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
-et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
-l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
-se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.</p>
-
-<p>Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
-épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
-la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
-richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
-lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
-de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
-(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.</p>
-
-<p>Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
-Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
-princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
-d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
-et elle écrivit les quatre vers suivants:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Demain matin, je me promènerai dans le parc:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.</span><br />
-</p>
-
-<p>C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
-les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
-parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
-pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
-toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
-par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
-jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
-n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
-rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
-un front radieux parmi toutes celles de l'empire.</p>
-
-<p>Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
-de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
-l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
-recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
-l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
-hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
-ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
-couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.</p>
-
-<p>Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
-et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
-la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
-aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
-cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
-des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
-l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
-prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
-voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
-Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
-exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
-suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
-j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
-il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
-entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose
-jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
-aller en respirer l'odeur de plus près.</p>
-
-<p>Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
-mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
-donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
-les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
-sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
-faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
-de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
-chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
-augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
-s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
-un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
-ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
-y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
-Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
-la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
-songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
-jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
-vêtements.</p>
-
-<p>Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
-le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
-à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
-joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
-silence.</p>
-
-<p>La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
-abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
-pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
-jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
-bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
-planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun
-mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
-bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
-dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
-daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
-le jeune seigneur?&mdash;Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
-oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
-vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
-Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
-sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
-campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
-mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
-d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
-vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
-de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
-reconnaissance!</p>
-
-<p>Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
-quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
-jambes, et il ne put remuer.</p>
-
-<p>Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
-pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
-jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
-cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
-répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
-billet, et l'envoyer au préfet du département.»</p>
-
-<p>Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
-en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
-de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
-recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
-Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
-l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
-en une minute, au galop.</p>
-
-<p>Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
-donc.</p>
-
-<p>Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
-domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
-Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
-de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
-prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
-l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
-Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
-cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
-long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
-ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
-pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
-fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
-reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
-vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
-qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.</p>
-
-<p>Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
-que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
-tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.</p>
-
-<p>Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de
-Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
-grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
-ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
-en désordre cueillir les pivoines.</p>
-
-<p>Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
-avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
-pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
-l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
-Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
-désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
-ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
-qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
-il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
-bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
-première.</p>
-
-<p>Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
-renversée!&mdash;Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
-vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
-plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
-craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
-battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
-sur pied.</p>
-
-<p>Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
-cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
-jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
-pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">méchante;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">sans que personne les recueille.</span><br />
-</p>
-
-<p>Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
-le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
-gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
-voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
-de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
-surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
-leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
-Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
-qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
-leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
-accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
-entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
-son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
-je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là-dessus il partit en
-manifestant la haine qu'il avait dans le cœur.</p>
-
-<p>Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
-le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
-Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
-les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
-s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
-lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.</p>
-
-<p>Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
-vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
-à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
-bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
-L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
-Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
-Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
-les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
-et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »&mdash;Le curieux, frappé
-de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!&mdash;et voilà tout. Mais
-comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
-en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
-vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
-couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
-compassion.</p>
-
-<p>Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
-mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
-à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
-maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
-de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
-si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
-feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!</p>
-
-<p>Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
-humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
-Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
-seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
-Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
-suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
-êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?</p>
-
-<p>Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
-vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
-je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
-pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
-de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
-la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
-lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là,
-reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
-agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
-répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
-branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
-inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
-ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.</p>
-
-<p>A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
-Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
-pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
-pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
-employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
-de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
-il ira vous inviter à la venir voir.</p>
-
-<p>A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
-d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
-ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non&mdash;-Voyant
-mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
-pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
-de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
-cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;&mdash;cependant, la jeune
-fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
-tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.</p>
-
-<p>Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
-maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
-nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
-pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
-plus étincelantes qu'auparavant.</p>
-
-<p>Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">boue,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">les ressusciter;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">il a su concilier l'affection des objets inanimés.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!</span><br />
-</p>
-
-<p>Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
-Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
-magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
-là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
-le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là.&mdash;Aucune trace
-de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à
-lui-même?&mdash;Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
-passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
-prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
-il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
-droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
-qui faisaient sécher leurs filets au soleil.</p>
-
-<p>Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
-saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
-commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
-n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.</p>
-
-<p>Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
-mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
-venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout
-rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
-de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
-passée.</p>
-
-<p>Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
-existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
-dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?&mdash;A l'instant même,
-répondit Tsieou.&mdash;Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
-et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
-Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
-Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
-qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
-sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
-ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
-y avait là-dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
-s'assurer du prodige par leur propres yeux.</p>
-
-<p>Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
-bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
-miracles par le secours de la magie.</p>
-
-<p>Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
-remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
-amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
-aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
-Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
-de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
-mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
-comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
-à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
-qu'il avait grandement raison.</p>
-
-<p>Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
-qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
-avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
-au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
-promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
-venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
-d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
-profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
-vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à
-côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
-l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
-il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
-les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
-a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
-les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
-a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
-l'ouvrit à deux battants.</p>
-
-<p>Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
-le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
-lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
-gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
-partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
-hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.</p>
-
-<p>Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
-qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
-brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
-retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
-laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
-feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
-votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
-des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
-il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
-n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
-jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
-donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
-troupe se mit en marche.</p>
-
-<p>Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
-opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
-résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
-disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
-esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
-détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
-a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
-seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
-que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
-tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur
-toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.</p>
-
-<p>En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
-gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
-on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
-de Tchang.&mdash;Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
-apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
-plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
-face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
-dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
-extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
-leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
-sourire aux passants.</p>
-
-<p>Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
-n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
-maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
-mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
-troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
-quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
-de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
-plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
-être à moi.&mdash;Mais quel est donc ce fameux plan?&mdash;Le voici, reprit
-Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
-révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
-la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
-les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
-d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
-a même promis 3,000 tsien<a name="NoteRef_8_8" id="NoteRef_8_8"></a><a href="#Note_8_8" class="fnanchor">[8]</a> de récompense, pour encourager les
-délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
-servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
-cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
-avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
-vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
-dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.</p>
-
-<p>Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
-était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
-mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
-accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
-au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
-plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
-dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
-affaire.</p>
-
-<p>Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
-En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
-il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
-satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
-du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
-coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
-grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
-laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à
-l'arrière-garde avec ses amis.</p>
-
-<p>Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
-c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
-garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
-le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
-force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
-que vous le lui ferez au moins savoir!&mdash;Mais les sbires le chargeaient
-d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
-ils l'entraînèrent hors du jardin.</p>
-
-<p>A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
-connaître la cause de cette conduite.&mdash;Qu'est-ce que vous demandez?
-leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
-peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
-votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
-n'eurent plus dans le cœur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
-dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
-Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
-jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
-cela devait aboutir.</p>
-
-<p>Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
-propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
-qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
-se rendit en hâte au tribunal.</p>
-
-<p>Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
-au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
-regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
-connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
-s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
-de supplice et attendirent.</p>
-
-<p>Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:&mdash;-Quel
-audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
-pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
-avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
-l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
-n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
-mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
-village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
-peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
-magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
-avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
-vous avez le front de nier!</p>
-
-<p>Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
-avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
-dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
-jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
-que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
-de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
-et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
-esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
-être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
-dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
-allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
-aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
-dire.</p>
-
-<p>Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
-ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
-entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
-les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
-le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
-tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
-peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
-l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
-patient, chargé de la cangue.</p>
-
-<p>Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
-l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
-Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
-donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
-donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
-Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
-reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.</p>
-
-<p>Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
-ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
-informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
-victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
-du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
-porterons caution; rassurez-vous!</p>
-
-<p>Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
-gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
-canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!&mdash;Et le vieillard
-arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
-chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
-mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
-passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.</p>
-
-<p>A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
-lit aux prisonniers; là, plus mort que vif, garrotté de manière à ne
-pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
-il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
-vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
-l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
-de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
-résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.</p>
-
-<p>Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
-s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
-immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
-que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
-sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.</p>
-
-<p>Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
-et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
-immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
-préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
-eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
-qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
-de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
-calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
-ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
-aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
-aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
-la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
-secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
-pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
-immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
-condition d'existence.</p>
-
-<p>Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
-demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
-immortel?&mdash;Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
-faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
-envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
-les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
-c'est-à-dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
-fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.&mdash;Et
-elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.</p>
-
-<p>Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
-l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
-Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
-lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
-sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
-puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
-reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
-de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
-crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!&mdash;Tsieou est
-saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
-jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
-s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
-le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
-voit tiré d'affaire, son cœur se dilate; car on dit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Celui qui ne nourrit en son cœur aucun sentiment
-d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
-arbitres des événements. »</p></blockquote>
-
-<p>Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
-reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
-dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
-passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
-nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
-ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
-nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
-il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
-livrer à l'ivresse du plaisir.</p>
-
-<p>Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
-après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
-s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
-entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
-silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
-arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
-tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
-à terre en désordre et jonchent le sol.</p>
-
-<p>Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
-parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
-secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
-pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
-immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
-jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
-fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
-Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
-bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.&mdash;Aussitôt on
-étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
-on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
-repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
-Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à-coup il
-s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">devant le vestibule,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">eaux,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et siffle à travers les pins de la forêt.</span><br />
-</p>
-
-<p>Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
-relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
-hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
-singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
-apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
-subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
-portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
-réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
-dans une muette stupeur.</p>
-
-<p>Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
-la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus
-de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
-a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
-été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
-tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
-péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
-s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
-Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
-en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
-l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs?
-Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:&mdash;Oui, il
-faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
-bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
-à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
-longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
-impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.</p>
-
-<p>Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à
-boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
-l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
-pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
-par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
-retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
-peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
-son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
-souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
-maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
-tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
-découragés et honteux.</p>
-
-<p>Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
-vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
-lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
-de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
-lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
-a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
-permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.</p>
-
-<p>On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
-parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
-sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
-n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
-plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
-la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
-miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
-faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
-n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
-hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
-l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
-quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
-perquisition: mais enfin, que faire?&mdash;Aller passer la nuit chez soi....</p>
-
-<p>Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à
-la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
-c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
-jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
-jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
-arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
-chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
-engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
-joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
-une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
-à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
-deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
-vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
-responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
-Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
-marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
-nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.</p>
-
-<p>A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
-de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
-précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
-la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
-bonnet de notre maître?&mdash;C'était bien lui.&mdash;On éclaire le long du mur,
-et à quelques pas de là, à l'angle oriental, dans un détour formé par
-l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
-laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
-en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
-seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
-s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
-adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
-aux autres voisins et se retirèrent.</p>
-
-<p>Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
-allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
-nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
-douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
-nous l'y laisserons.</p>
-
-<p>Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
-il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
-ont leur récompense.</p>
-
-<p class="poet">Deux scélérats qui ont quitté le monde,<br /> Ce sont deux
-démons méchants qui descendent dans les enfers.</p>
-
-<p>Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
-au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
-du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
-dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
-raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
-peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
-il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
-de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
-dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
-en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
-fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
-que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
-jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
-calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
-Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
-plus grand détail et la plus grande précision.</p>
-
-<p>Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
-juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
-accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
-grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
-de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
-il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
-propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
-promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.</p>
-
-<p>Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
-adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
-ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
-jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
-jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
-de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
-amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
-parlerons pas.</p>
-
-<p>Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
-Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
-Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
-Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
-reprit la fraîcheur de la jeunesse.</p>
-
-<p>Un jour, c'était le 15<sup>e</sup> de la 8<sup>e</sup> lune, le temps
-était magnifique, le ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage
-dans toute l'étendue de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes
-croisées, auprès de ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure
-souffle doucement, il s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des
-flambeaux: on entend, dans l'espace, des chants et de la musique, un
-parfum surnaturel embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes
-blanches s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison,
-apparaît la jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés
-flottent des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand
-nombre d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant
-en main des instruments de musique.</p>
-
-<p>Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
-préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
-mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
-au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
-que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
-avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
-célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
-celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
-sur soi de grandes calamités.</p>
-
-<p>Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
-à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
-immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
-tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.</p>
-
-<p>Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
-du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
-Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
-d'adieux.&mdash;Puis tout disparut.</p>
-
-<p>Cet endroit a changé son nom en celui de <i>Ching-Sien-Ly, le village de
-l'Immortel qui monte aux cieux.</i> On l'appelle aussi <i>le village des
-Cent Fleurs.</i></p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">avec lui:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">le feu.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Il s'agit de la pivoine en arbre (<i>Pæonia arborea</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Il monta sur le trône en 1023.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_3" id="Note_3_3"></a><a href="#NoteRef_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Dix lys font une lieue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_4" id="Note_4_4"></a><a href="#NoteRef_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont
-désignées par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté
-de plus à établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement
-connue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_5" id="Note_5_5"></a><a href="#NoteRef_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le père Athanase Kirchère, dans sa <i>Chine illustrée</i>,
-dit, en parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans
-entrer dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
-arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
-canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
-avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
-temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
-situé dans le Tche Kiang.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_6" id="Note_6_6"></a><a href="#NoteRef_6_6"><span class="label">[6]</span></a> En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige
-est: <i>Lo-Hoa</i>, les six fleurs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_7" id="Note_7_7"></a><a href="#NoteRef_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Tsieou-Kong.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_8" id="Note_8_8"></a><a href="#NoteRef_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Environ 22,500 francs.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_BONZE_KAY-TSANG" id="LE_BONZE_KAY-TSANG">LE BONZE KAY-TSANG</a></h3>
-
-<h3>SAUVÉ DES EAUX.</h3>
-
-<h4>HISTOIRE BOUDDHIQUE</h4>
-<hr class="r5" />
-<p>La ville de Tchang-Ngan<a name="NoteRef_1_9" id="NoteRef_1_9"></a><a href="#Note_1_9" class="fnanchor">[1]</a>, dans le Chen-Si, est le lieu où les
-Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
-Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
-étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
-ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.</p>
-
-<p>Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
-gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan<a name="NoteRef_2_10" id="NoteRef_2_10"></a><a href="#Note_2_10" class="fnanchor">[2]</a>. Or, la 13<sup>e</sup>
-année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
-provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
-souveraineté de la Chine.</p>
-
-<p>Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
-militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
-lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
-s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
-parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
-pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
-lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
-recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
-parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
-à la vertu.&mdash;La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
-répondit Taï-Tsong. »</p>
-
-<p>Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
-dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
-camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
-classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
-clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
-eussent à se rendre au concours général de la capitale.</p>
-
-<p>L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
-nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (<i>le Bouton
-brillant</i>), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
-lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
-concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
-de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
-Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
-ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
-élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
-fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
-partir.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
-des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
-mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
-à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
-et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
-mère. »</p>
-
-<p>Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
-départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
-et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
-s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
-prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
-liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
-impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
-sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.</p>
-
-<p>Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
-ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
-aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
-festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
-encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
-lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.</p>
-
-<p>Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
-la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme
-au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
-vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant
-donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
-allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
-entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
-hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
-descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
-l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.</p>
-
-<p>Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
-accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
-puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à
-terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
-civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
-ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.</p>
-
-<p>Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
-réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
-l'appartement parfumé.</p>
-
-<p>Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
-trône dans le palais des <i>clochettes d'or;</i> les officiers civils et
-militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
-emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
-ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
-préfecture<a name="NoteRef_3_11" id="NoteRef_3_11"></a><a href="#Note_3_11" class="fnanchor">[3]</a> de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
-ose la demander pour Kwang-Jouy. »</p>
-
-<p>Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
-l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
-arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
-reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
-afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
-il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
-le Kiang-Tcheou.</p>
-
-<p>Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
-printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
-balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
-arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
-offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
-lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
-fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
-avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
-de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
-le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
-qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
-rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.</p>
-
-<p>Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
-«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
-soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
-accéda aux volontés de sa mère.</p>
-
-<p>Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
-main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
-voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
-se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
-l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
-dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
-autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
-faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
-ce poisson. «A dix lys<a name="NoteRef_4_12" id="NoteRef_4_12"></a><a href="#Note_4_12" class="fnanchor">[4]</a> d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
-Hong-Kiang.»</p>
-
-<p>A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
-puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
-cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
-œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
-remplit de satisfaction»&mdash;Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
-jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
-expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
-est la santé de ma mère?&mdash;Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
-cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
-aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
-vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
-premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»</p>
-
-<p>Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
-firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.</p>
-
-<p>La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
-marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
-à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
-rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
-en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.</p>
-
-<p>Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
-la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
-ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
-lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.</p>
-
-<p>Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
-femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
-brillaient comme les flots en automne<a name="NoteRef_5_13" id="NoteRef_5_13"></a><a href="#Note_5_13" class="fnanchor">[5]</a>, sa bouche petite et fraîche
-ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
-saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
-la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
-la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
-mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son
-compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
-sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
-milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
-domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
-milieu des eaux.</p>
-
-<p>A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
-fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
-tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
-vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
-savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
-circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
-la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
-mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
-diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
-Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.</p>
-
-<p>Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
-flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à
-fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à
-l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
-file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
-sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
-qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
-au fond des eaux.»</p>
-
-<p>Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
-considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
-sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
-«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
-rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
-jours passés.»</p>
-
-<p>Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
-porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
-cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
-du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
-tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
-Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.</p>
-
-<p>Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
-dans le palais de son maître.&mdash;«Lettré, quel est ton nom? quelle est
-ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
-as-tu été victime d'un assassinat?»&mdash;A ces questions, Kwang-Jouy salua
-respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
-le supplia de le faire revivre.</p>
-
-<p>«Eh bien! reprit alors le dieu des mers<a name="NoteRef_6_14" id="NoteRef_6_14"></a><a href="#Note_6_14" class="fnanchor">[6]</a>, ce petit poisson d'or que
-tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
-trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
-A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
-un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
-du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
-lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
-t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
-cour.»</p>
-
-<p>Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
-exprima sa gratitude au roi des dragons.</p>
-
-<p>Mais revenons à la veuve du docteur.&mdash;Dans son aversion pour l'assassin
-de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
-la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
-l'enfant qu'elle devait mettre au jour<a name="NoteRef_7_15" id="NoteRef_7_15"></a><a href="#Note_7_15" class="fnanchor">[7]</a>; dans cette perplexité, elle
-avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.</p>
-
-<p>Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
-employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
-prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
-eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
-le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
-je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
-talents.&mdash;Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
-haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
-l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
-avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
-daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.</p>
-
-<p>Les instants fuient avec rapidité.&mdash;Un jour que Lieou-Hong était
-sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
-était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
-elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
-demeure. Tout-à-coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
-l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
-fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
-l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
-Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
-immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
-de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
-roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
-d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
-votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
-Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.</p>
-
-<p>Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
-venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
-que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
-l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
-débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à
-demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
-serez satisfait.»</p>
-
-<p>Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
-tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
-pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
-retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
-dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
-«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
-pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
-et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
-reconnaître....»</p>
-
-<p>Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
-son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
-le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
-marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
-vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
-porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
-par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.</p>
-
-<p>En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
-et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
-une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
-grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
-la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
-ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
-rentre à l'hôtel.</p>
-
-<p>Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
-de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
-un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
-les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.</p>
-
-<p>Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
-entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit
-enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve:
-que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
-attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à
-terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
-les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
-recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (<i>Flottant
-sur le fleuve Kiang</i>) et le confie aux soins d'une personne qui
-l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.</p>
-
-<p>Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
-rapides comme la navette du tisserand.&mdash;-L'enfant grandit; et quand il
-eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
-cheveux<a name="NoteRef_8_16" id="NoteRef_8_16"></a><a href="#Note_8_16" class="fnanchor">[8]</a> et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
-le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
-à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la
-pratique de la vertu.</p>
-
-<p>Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
-les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
-sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
-de l'abstinence du vin et de la viande<a name="NoteRef_9_17" id="NoteRef_9_17"></a><a href="#Note_9_17" class="fnanchor">[9]</a> était profond, difficile à
-saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
-novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
-lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
-connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
-sait d'où!»</p>
-
-<p>Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
-aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
-qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence<a name="NoteRef_10_18" id="NoteRef_10_18"></a><a href="#Note_10_18" class="fnanchor">[10]</a> et
-pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
-êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
-là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
-donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
-et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
-auteurs de mes jours.&mdash;Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
-arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»</p>
-
-<p>Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira
-de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
-prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
-novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
-parents la vengeance que sa mère attendait de lui.</p>
-
-<p>A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
-terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
-victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
-de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
-il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
-m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
-pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
-à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
-précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
-avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
-reconnaissance.</p>
-
-<p>&mdash;«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
-munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
-mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
-là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»</p>
-
-<p>Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
-A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
-sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
-avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.</p>
-
-<p>Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
-échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
-n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
-par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
-retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
-peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
-qui sait?...»</p>
-
-<p>Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
-annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
-demandant l'aumône.</p>
-
-<p>Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
-vient-il? demanda-t-elle.&mdash;Le pauvre religieux vient du couvent
-de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
-Fa-Ming.&mdash;Puisqu'il en est ainsi, entrez.»</p>
-
-<p>On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
-et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
-attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
-vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
-si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
-l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
-mère vivaient encore.</p>
-
-<p>Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
-dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
-carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
-reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
-comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
-emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
-les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.&mdash;Et quel est le nom
-de votre mère?&mdash;Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
-ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
-mon nom de religion est Kay-Tsang.&mdash;En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
-répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»</p>
-
-<p>A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
-précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
-«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
-Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
-son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
-lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.&mdash;Quoi! je suis resté
-dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
-que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
-séparation!&mdash;Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
-Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
-d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à
-des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
-pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»</p>
-
-<p>Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.</p>
-
-<p>Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
-excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
-Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
-questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait
-dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
-a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
-en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
-vision m'a rendue malade.&mdash;C'est peu de chose, en vérité, répliqua
-le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
-tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
-une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
-jours.»</p>
-
-<p>En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
-exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
-auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
-Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
-de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.&mdash;D'ailleurs, reprit
-la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
-couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
-ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
-accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
-du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.</p>
-
-<p>Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
-lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
-parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
-venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
-religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
-le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa<a name="NoteRef_11_19" id="NoteRef_11_19"></a><a href="#Note_11_19" class="fnanchor">[11]</a>, revêtit des
-habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
-cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
-la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
-l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
-souliers à ses religieux.</p>
-
-<p>Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
-se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
-chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
-pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
-en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
-bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
-Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
-il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
-donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
-menaceraient.»</p>
-
-<p>Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
-«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à
-l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
-celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
-tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
-du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
-ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
-auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
-à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
-envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
-de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
-dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
-l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
-Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
-elle quitta le couvent et regagna le bateau.</p>
-
-<p>Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
-rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
-prenant congé du religieux, il se mit en route.</p>
-
-<p>Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
-Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
-pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
-ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
-est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
-aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
-s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
-sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
-depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
-parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»</p>
-
-<p>Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
-chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
-c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.&mdash;Ce n'est pas lui, répondit le
-novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
-Ouen-Kiao.&mdash;Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?&mdash;Hélas!
-mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
-près de lui.&mdash;Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
-venir chercher?&mdash;C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
-capitale et ce bracelet parfumé.»</p>
-
-<p>La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
-je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
-qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
-reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
-assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
-l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
-venir me trouver.&mdash;Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
-Kay-Tsang.&mdash;Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
-vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
-yeux se sont fermés à la lumière.»</p>
-
-<p>En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
-cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
-ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
-celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
-aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui
-adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
-aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
-l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
-même instant elle recouvra la vue.</p>
-
-<p>Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
-les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
-sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
-et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
-pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
-vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui
-disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
-vous quitte pour aller à la capitale.»</p>
-
-<p>Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
-de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
-et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
-demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
-famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
-ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
-apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
-la salle du palais.</p>
-
-<p>A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
-en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa
-robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
-l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
-a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
-tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
-de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
-torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
-déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
-venger notre gendre.»</p>
-
-<p>Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
-de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
-exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
-L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
-hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la
-tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
-et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
-ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
-l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
-retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.</p>
-
-<p>Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
-proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
-après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
-ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
-l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
-faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
-Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
-et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
-précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
-leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
-brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
-crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
-sur la place des exécutions.</p>
-
-<p>Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
-fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
-sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
-résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
-bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
-genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
-des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
-Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
-vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»</p>
-
-<p>Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
-fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
-qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
-a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
-de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
-je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
-à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
-est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
-besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
-pour acquitter ma dette envers mon époux.</p>
-
-<p>&mdash;»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
-pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
-contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
-était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
-rougirais-tu?»</p>
-
-<p>L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
-en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
-Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
-votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
-supplice est une chose arrêtée.»</p>
-
-<p>Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
-principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
-à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
-en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
-deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
-ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
-jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
-et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.</p>
-
-<p>On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
-Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
-du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
-peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à
-l'endroit même où il avait commis le crime.</p>
-
-<p>Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
-du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
-à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
-Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
-larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
-qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
-Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
-le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.</p>
-
-<p>«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
-épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
-le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
-et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
-Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan<a name="NoteRef_12_20" id="NoteRef_12_20"></a><a href="#Note_12_20" class="fnanchor">[12]</a>, dix pièces d'étoffes de
-soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
-avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
-vieille mère.»</p>
-
-<p>Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
-Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
-à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
-accompli, il s'éloigna.</p>
-
-<p>Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
-veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
-mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
-vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un
-cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
-pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!</p>
-
-<p>A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
-étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
-se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
-sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
-Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
-lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.</p>
-
-<p>«Que faites&mdash;vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.&mdash;Vous avez
-été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
-le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
-Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
-ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
-mon époux?&mdash;Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
-docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
-sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
-fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
-moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
-je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
-égale.»</p>
-
-<p>Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
-ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
-part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
-fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
-à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.</p>
-
-<p>Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
-mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
-refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
-augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
-alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
-exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
-il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
-tous les deux pleurèrent de tendresse.</p>
-
-<p>Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
-trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
-ministre.</p>
-
-<p>Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
-l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
-heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
-Touan-Youen-Hoey: <i>Réunion des tendres époux.</i></p>
-
-<p>Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
-Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
-ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
-gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
-agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à
-la cour, pour veiller aux affaires.</p>
-
-<p>Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
-en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.</p>
-
-<p>Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
-accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
-donna la mort.</p>
-
-<p>Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
-remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
-enfance.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_9" id="Note_1_9"></a><a href="#NoteRef_1_9"><span class="label">[1]</span></a> Le mot Tchang-Ngan signifie proprement <i>lieu du repos
-éternel</i>; il s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il
-désigne la ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_10" id="Note_2_10"></a><a href="#NoteRef_2_10"><span class="label">[2]</span></a> An 627 de J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_11" id="Note_3_11"></a><a href="#NoteRef_3_11"><span class="label">[3]</span></a> Le mot de <i>préfecture</i> n'est pas plus impropre que celui
-de <i>département,</i> les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
-provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
-qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
-de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
-c'est-à-dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
-de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
-</p>
-<p>
-Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
-(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
-dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_12" id="Note_4_12"></a><a href="#NoteRef_4_12"><span class="label">[4]</span></a> Une lieue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_13" id="Note_5_13"></a><a href="#NoteRef_5_13"><span class="label">[5]</span></a> Le mot Tsieou-Po (<i>Vagues d'automne</i>) exprime souvent, par
-élégance, deux beaux yeux de femme.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_14" id="Note_6_14"></a><a href="#NoteRef_6_14"><span class="label">[6]</span></a> Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe
-couleur d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de
-l'année.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_15" id="Note_7_15"></a><a href="#NoteRef_7_15"><span class="label">[7]</span></a> L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est
-celle-ci: Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui
-dût un jour venger son père.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_16" id="Note_8_16"></a><a href="#NoteRef_8_16"><span class="label">[8]</span></a> Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour
-le novice bouddhiste. Ensuite on lui impose un <i>nom de religion.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_17" id="Note_9_17"></a><a href="#NoteRef_9_17"><span class="label">[9]</span></a> Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes
-l'usage du vin, de la viande et de certains légumes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_10_18" id="Note_10_18"></a><a href="#NoteRef_10_18"><span class="label">[10]</span></a> La cosmogonie développée dans le 1<sup>er</sup> chapitre
-du roman d'où cette nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance
-de l'homme et des êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures
-du matin) du grand jour de la création (youen), qui embrasse 129,600
-ans, le principe subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus
-grossier s'éleva: le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la
-seconde partie de cette division du jour naquirent le premier homme et
-les animaux qui se meuvent sur la terre et dans l'eau.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_11_19" id="Note_11_19"></a><a href="#NoteRef_11_19"><span class="label">[11]</span></a> Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par
-leurs grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les
-autres mortels, continuer de vivre dans des migrations successives.
-Les anglais rendent très bien par le mot de <i>Boddhood</i> l'état de ces
-êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
-interminables épreuves.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_12_20" id="Note_12_20"></a><a href="#NoteRef_12_20"><span class="label">[12]</span></a> Yu-Y signifie <i>selon le désir</i>, c'est-à-dire, une pierre
-précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
-Tseou-Pan signifie <i>qui s'agite sur le plateau;</i> ce diamant est ainsi
-appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
-l'oscillation de la lumière qu'il reflète.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_POETE_LY-TAI-PE" id="LE_POETE_LY-TAI-PE">LE POÈTE LY-TAI-PE.</a></h3>
-
-<h4>NOUVELLE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">la terre!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">tour-à-tour les deux phases de sa vie;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">corruption.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">recula les bornes de son imposante renommée:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">pareils au croissant radieux.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">s'effacent,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rives du fleuve Tsay-Chy.</span><br />
-</p>
-
-<p>Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong<a name="NoteRef_1_21" id="NoteRef_1_21"></a><a href="#Note_1_21" class="fnanchor">[1]</a>, de la dynastie des Tang,
-vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
-Taï-Pe. Il descendait, à la 9<sup>e</sup> génération, de l'Empereur
-Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
-Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
-pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
-fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
-surnom.</p>
-
-<p>Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
-sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
-noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
-de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
-des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
-sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
-brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
-immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
-l'<i>Immortel Exilé</i>. Le poète Tou-Fou<a name="NoteRef_2_22" id="NoteRef_2_22"></a><a href="#Note_2_22" class="fnanchor">[2]</a>, directeur des travaux publics
-nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Naguère vivait Wang-Ke<a name="NoteRef_3_23" id="NoteRef_3_23"></a><a href="#Note_3_23" class="fnanchor">[3]</a>, surnommé aussi l'Immortel</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">exilé sur la terre.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">d'émotion les Esprits et les Génies;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">plongé dans une douce ivresse.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">vulgaires.</span><br />
-</p>
-
-<p>Or, Ly-Pe s'appelait lui-même <i>le Lettré retiré du Nénuphar bleu</i>.
-Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
-places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
-d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
-célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
-Ngo-Mei<a name="NoteRef_4_24" id="NoteRef_4_24"></a><a href="#Note_4_24" class="fnanchor">[4]</a>, puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong<a name="NoteRef_5_25" id="NoteRef_5_25"></a><a href="#Note_5_25" class="fnanchor">[5]</a> et s'alla
-cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
-rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
-buvait jour et nuit. On les avait surnommés les <i>six Solitaires de la
-rivière des Bambous.</i></p>
-
-<p>Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
-Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
-mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
-dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
-garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
-de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
-envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
-réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">terre a déjà vu trente printemps;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">qui répand l'or et l'abondance.</span><br />
-</p>
-
-<p>«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
-l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
-sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à
-venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
-puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
-génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
-arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
-n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
-qui vous attend!</p>
-
-<p>&mdash;«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
-à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
-distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
-gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
-grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
-d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
-Tong<a name="NoteRef_6_26" id="NoteRef_6_26"></a><a href="#Note_6_26" class="fnanchor">[6]</a>, vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
-fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
-entre le vin et la poésie.</p>
-
-<p>&mdash;«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
-Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
-capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»</p>
-
-<p>Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
-son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
-rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
-deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
-emmène Ly-Pe à la taverne<a name="NoteRef_7_27" id="NoteRef_7_27"></a><a href="#Note_7_27" class="fnanchor">[7]</a>; là, il ôte ses pendants d'or et la queue
-de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
-boivent sans désemparer jusqu à la nuit.</p>
-
-<p>Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
-sa maison<a name="NoteRef_8_28" id="NoteRef_8_28"></a><a href="#Note_8_28" class="fnanchor">[8]</a>, et il s'établit entre eux une intimité de frères.
-Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
-Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à
-goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
-l'autre.</p>
-
-<p>Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
-bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
-«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
-sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
-et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
-aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
-cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
-savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
-fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
-l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à
-ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»</p>
-
-<p>Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
-Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
-puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
-surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
-l'avait promis.</p>
-
-<p>Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
-dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
-l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
-et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
-nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
-le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à
-la juger, jetons-la au rebut.»</p>
-
-<p>Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
-les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
-compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
-il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
-le dépose le premier sur le bureau.</p>
-
-<p>Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
-pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
-à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
-barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre<a name="NoteRef_9_29" id="NoteRef_9_29"></a><a href="#Note_9_29" class="fnanchor">[9]</a>!&mdash;»Broyer
-de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
-qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
-Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
-fut jetée de côté.</p>
-
-<p>On a raison de dire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand vous présentez un travail au concours, ne songez</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">point à réussir dans l'Empire;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,</span><br />
-</p>
-
-<p>Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
-fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
-lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
-sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à
-Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»</p>
-
-<p>L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
-«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
-vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
-nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
-êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
-son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.</p>
-
-<p>Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
-s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
-arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
-envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
-d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
-postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
-lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
-docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
-qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
-d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
-que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
-très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»</p>
-
-<p>A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
-Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
-Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
-comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
-plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
-militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
-un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
-bonheur ou de malheur.</p>
-
-<p>L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
-du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
-et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
-érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
-lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
-congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
-se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
-lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
-alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
-lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
-dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
-sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
-explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
-élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
-rendre quelque service à l'Empire!»</p>
-
-<p>Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
-les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
-une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
-Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
-hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
-avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
-combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
-dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
-il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
-l'accable.</p>
-
-<p>&mdash;»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
-mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
-pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
-du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
-personnelle.»</p>
-
-<p>Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
-haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
-termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
-humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
-profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
-des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»</p>
-
-<p>Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
-docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
-devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
-«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
-ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
-civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
-érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
-et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
-la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
-nobles du palais.»&mdash;Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
-une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
-Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.</p>
-
-<p>Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à
-l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
-qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
-Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
-mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
-littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
-dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
-on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
-l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
-froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
-vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
-suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.</p>
-
-<p>&mdash;»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
-académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
-rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
-Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
-académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
-cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
-qu'il ne refusera pas.»</p>
-
-<p>Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
-lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
-l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
-de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
-celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
-salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
-suite du docteur Ho-Tchy.</p>
-
-<p>Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
-l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
-danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
-au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
-il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
-l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
-ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
-la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
-l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
-ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
-une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
-chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.</p>
-
-<p>&mdash;»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
-de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
-les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
-humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
-étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
-chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
-est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
-du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment
-pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?</p>
-
-<p>&mdash;»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
-excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
-question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
-dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
-couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai<a name="NoteRef_10_30" id="NoteRef_10_30"></a><a href="#Note_10_30" class="fnanchor">[10]</a> au prince
-de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
-Corée<a name="NoteRef_11_31" id="NoteRef_11_31"></a><a href="#Note_11_31" class="fnanchor">[11]</a>, et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
-nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
-violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
-bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
-patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
-ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
-mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
-avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
-savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan<a name="NoteRef_12_32" id="NoteRef_12_32"></a><a href="#Note_12_32" class="fnanchor">[12]</a>,
-les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
-de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
-la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
-Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
-de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
-vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
-lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
-carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»</p></blockquote>
-
-<p>Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
-attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
-l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
-probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
-En effet, l'esprit du Dragon<a name="NoteRef_13_33" id="NoteRef_13_33"></a><a href="#Note_13_33" class="fnanchor">[13]</a> n'était rien moins que satisfait.
-Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
-s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
-et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
-Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.</p>
-
-<p>Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
-comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
-docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
-votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
-la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
-à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
-Kai-Sou-Wen<a name="NoteRef_14_34" id="NoteRef_14_34"></a><a href="#Note_14_34" class="fnanchor">[14]</a> mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
-les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
-vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
-cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
-soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
-soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
-il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
-nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
-sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
-Majesté.</p>
-
-<p>&mdash;»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
-ambassadeurs?&mdash;Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
-convenablement.»</p>
-
-<p>Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
-«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
-troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
-de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
-dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
-Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
-au pied de votre trône.</p>
-
-<p>&mdash;»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.&mdash;D'après
-l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
-donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou<a name="NoteRef_15_35" id="NoteRef_15_35"></a><a href="#Note_15_35" class="fnanchor">[15]</a> appellent leur chef Ko-Han;
-les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao<a name="NoteRef_16_36" id="NoteRef_16_36"></a><a href="#Note_16_36" class="fnanchor">[16]</a>, Tchao; les Ho-Ling<a name="NoteRef_17_37" id="NoteRef_17_37"></a><a href="#Note_17_37" class="fnanchor">[17]</a>,
-Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»</p>
-
-<p>A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain
-éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
-de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
-poète dans le palais des <i>clochettes d'or</i><a name="NoteRef_18_38" id="NoteRef_18_38"></a><a href="#Note_18_38" class="fnanchor">[18]</a>. Les musiciens firent
-retentir à grand bruit les instruments à corde, le <i>kin</i> et le <i>se</i>;
-les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
-firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
-célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
-banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
-prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après
-avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
-officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
-placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
-cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
-d'audience.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
-retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
-forment le cortège, alignés sur deux rangs.</p></blockquote>
-
-<p>Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
-Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
-Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
-au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
-mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
-des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
-Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
-peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
-poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
-plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
-le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
-bouillon avec son bâtonnet d'ivoire<a name="NoteRef_19_39" id="NoteRef_19_39"></a><a href="#Note_19_39" class="fnanchor">[19]</a>; puis il le servit lui-même à
-Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
-illumina son visage.</p>
-
-<p>Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
-dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
-formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
-en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
-Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
-visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.</p>
-
-<p>Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
-et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
-la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
-un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
-étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
-donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
-se tromper d'un mot.</p>
-
-<p>Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
-«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
-dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
-Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»</p>
-
-<p>Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
-Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
-plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
-de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
-resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
-et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
-couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
-donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
-coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.</p>
-
-<p>«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
-assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
-espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
-des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
-sur l'estrade.»</p>
-
-<p>L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
-chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
-sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
-conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.</p>
-
-<p>&mdash;»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
-cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.&mdash;Eh bien! Sire,
-ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
-Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
-personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
-jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
-daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
-humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
-lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
-serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
-pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
-prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
-au-dessous de la confiance dont il est honoré.»</p>
-
-<p>Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
-rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
-l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
-songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal
-reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
-services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
-le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
-contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
-faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
-ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
-proverbe est bien vrai:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
-ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
-injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
-dites.</p></blockquote>
-
-<p>Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme
-il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
-s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
-côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
-qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à
-l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
-alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
-C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
-divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
-pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
-rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
-s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.</p>
-
-<p>De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
-droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
-et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
-sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
-bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
-et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
-reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
-lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
-la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
-surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
-donnez-nous-en lecture.»</p>
-
-<p>Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
-aux étrangers; elle était ainsi conçue:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
-a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
-instructions au Ko-To des Po-Hai.</p>
-
-<p>«Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent
-pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
-Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
-et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
-mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
-soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
-tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
-l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
-Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
-fondu, ont prêté serment et obéissance.</p>
-
-<p>Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
-envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
-la Perse, des serpents qui prennent les rats<a name="NoteRef_20_40" id="NoteRef_20_40"></a><a href="#Note_20_40" class="fnanchor">[20]</a>; l'Inde,
-des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
-qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
-leur gueule<a name="NoteRef_21_41" id="NoteRef_21_41"></a><a href="#Note_21_41" class="fnanchor">[21]</a>; le perroquet blanc est un présent du
-royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
-vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
-Ko-Ly<a name="NoteRef_22_42" id="NoteRef_22_42"></a><a href="#Note_22_42" class="fnanchor">[22]</a> nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
-fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
-pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
-ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,</p>
-
-<p>La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
-vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
-un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
-en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
-terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
-montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?</p>
-
-<p>Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
-presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
-comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
-vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à
-la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
-comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
-(pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
-ne veut pas se soumettre.</p>
-
-<p>Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
-coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
-dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
-et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
-Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
-comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
-coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
-prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
-le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
-et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
-à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
-instructions.</p>
-
-<p>Ordre spécial.»</p></blockquote>
-
-<p>La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
-qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
-cacheta de son sceau impérial.</p>
-
-<p>Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
-les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
-Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
-du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
-d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
-de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
-pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
-soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
-l'Empereur!</p>
-
-<p>L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
-et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
-cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.</p>
-
-<p>«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
-du collège des Han-Lin.&mdash;Au milieu de tant de dignitaires, le
-premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
-bottines?&mdash;Ecoutez, ajouta Ho&mdash;Tchi: ces deux personnages sont à la
-vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
-nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
-le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
-sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
-Quel autre pourrait l'égaler!»</p>
-
-<p>Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
-dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
-A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
-entra en délibération avec ses conseillers.&mdash;Le céleste Empire avait
-pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
-l'attaquer?</p>
-
-<p>Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
-chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
-faire sa cour au souverain de la Chine.&mdash;Mais ici l'histoire se divise.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
-aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
-le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
-place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
-errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
-l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
-Tong-Fang-Sou.&mdash;Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
-veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
-blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
-disposer: voilà ce qu'il aime.&mdash;Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
-n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
-ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
-jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
-verres: cela lui suffirait.»</p>
-
-<p>Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
-voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
-banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
-avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
-cessaient de pleuvoir sur le docteur.</p>
-
-<p>Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
-lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
-il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
-en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
-arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
-Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
-condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
-Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
-quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
-répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
-m'appelle Kouo-Tse-Y.»</p>
-
-<p>Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
-Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
-poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
-que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
-rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
-docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
-remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
-désobéir?</p>
-
-<p>Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à
-voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
-revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
-et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise
-et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
-de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
-de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
-libérateur et le sauva du même péril<a name="NoteRef_23_43" id="NoteRef_23_43"></a><a href="#Note_23_43" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
-
-<p>&mdash;Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
-seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
-envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
-Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
-maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
-variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
-couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
-et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
-devant la galerie des <i>Parfums enivrants,</i> et il prenait plaisir à les
-admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
-appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
-princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
-célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
-le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
-du poète Ly-Pe.</p>
-
-<p>Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
-et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
-ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
-dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
-entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
-chantait:</p>
-
-<p class="poet">
-Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;<br />
-Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.<br />
-Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;<br />
-Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.<br />
-</p>
-
-<p>«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
-qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là,
-installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
-qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
-de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
-qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
-ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
-quittait pas.</p>
-
-<p>«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
-Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
-s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
-hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
-se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
-lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
-musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
-gaîté:</p>
-
-<p>Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!</p>
-
-<p>Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
-par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
-prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
-montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
-ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
-le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
-soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
-fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
-<i>Cinq Phénix;</i> et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
-hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
-palais.</p>
-
-<p>Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
-celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
-par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
-retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
-les fossés <i>qui font naître la joie,</i> ils arrivèrent avec leur fardeau
-à la galerie des <i>Parfums enivrants.</i></p>
-
-<p>Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
-plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
-de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
-(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
-cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
-poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
-de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
-avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
-répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
-endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
-aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
-coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
-du docteur.</p>
-
-<p>Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
-devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
-dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
-dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
-&mdash;Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
-suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
-qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
-que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
-ton brillant.»</p>
-
-<p>Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
-plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
-voici:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">I.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">les fleurs je songe à voter visage;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">devant moi,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">le séjour des dieux.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">II.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">parfum;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Wou-chan attristent mon cœur.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des Han?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Hélas! <i>l'hirondelle légère</i> se confie dans l'éclat d'une nouvelle</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">parure.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">III.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">regard.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oubliant les jalousies sans fin que l'amour<a name="NoteRef_24_44" id="NoteRef_24_44"></a><a href="#Note_24_44" class="fnanchor">[24]</a> a fait naître,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.</span><br />
-</p>
-
-<p>«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
-des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
-les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
-noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
-s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
-les accompagna lui-même avec sa flûte de jade<a name="NoteRef_25_45" id="NoteRef_25_45"></a><a href="#Note_25_45" class="fnanchor">[25]</a>. Lorsque le concert
-fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
-l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
-avait procuré.</p>
-
-<p>«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
-faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse
-prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
-la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
-palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
-lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
-serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
-donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était
-établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
-et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.</p>
-
-<p>Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
-rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
-occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
-voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
-et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
-qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
-«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
-entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
-la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
-au contraire à redire ces vers!&mdash;Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
-point mon courroux, demanda l'Impératrice?&mdash;Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
-ce vers qui dit:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">nouvelle.</span><br />
-</p>
-
-<p>&mdash;»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
-Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux<a name="NoteRef_26_46" id="NoteRef_26_46"></a><a href="#Note_26_46" class="fnanchor">[26]</a>, dont le petit nom
-était Fey-Yen (l'<i>Hirondelle légère</i>).</p>
-
-<p>&mdash;»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à
-la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
-manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
-taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
-comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
-touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
-qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
-avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
-double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
-palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
-main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
-la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle
-para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
-reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.</p>
-
-<p>»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
-légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
-de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
-aperçue?»</p>
-
-<p>C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
-le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
-qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
-intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
-venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la
-princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
-lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
-connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.</p>
-
-<p>L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
-le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
-suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
-sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
-comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
-avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
-permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
-sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
-Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
-qu'on nommait alors les <i>huit Immortels du banquet.</i></p>
-
-<p>Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
-toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
-passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
-ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
-son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens
-sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
-poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
-permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»</p>
-
-<p>Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
-de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
-dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
-besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.&mdash;Votre sujet ne manque
-de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
-acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»</p>
-
-<p>Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
-il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
-l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
-son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
-tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
-frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
-devait recevoir mille <i>kouans</i><a name="NoteRef_27_47" id="NoteRef_27_47"></a><a href="#Note_27_47" class="fnanchor">[27]</a>, et dans les villes secondaires,
-cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
-peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
-rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille <i>leangs</i> d'or,
-un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
-cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.</p>
-
-<p>Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
-reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
-bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
-il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
-du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
-congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
-la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
-les coupes se succédèrent sans relâche.</p>
-
-<p>Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
-trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
-à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
-allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
-écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
-dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
-ont pour titre: <i>Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
-montagnes</i>. En voici l'abrégé:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Reconnaissant et fier de l'édit impérial,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">fumée.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">racines au gré des flots.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">jamais;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.</span><br />
-</p>
-
-<p>Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
-à cheval, et partout où il passe on l'appelle <i>le Seigneur aux habits
-de soie</i>. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
-aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
-le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
-instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
-leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
-banquet.</p>
-
-<p>Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
-moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
-qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
-montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
-lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
-emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
-monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
-premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
-tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.</p>
-
-<p>Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
-entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
-des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
-donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
-domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
-cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.</p>
-
-<p>Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
-publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
-et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
-insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
-du peuple?&mdash;Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
-inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
-il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
-immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
-attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
-faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»</p>
-
-<p>Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
-moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
-est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!&mdash;Non, répondit Ly-Pe, je
-ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.&mdash;Alors, reprit l'intendant,
-si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
-Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
-arrogamment son Excellence?</p>
-
-<p>&mdash;»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
-pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
-qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
-le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
-«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
-barbouiller?» Or, voici la requête du poète.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
-son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
-littéraires étaient immenses; quand il agitait son
-pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
-les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
-des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
-une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
-répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
-de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
-l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
-qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
-est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
-essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
-lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
-encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
-palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
-pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
-un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
-impériale, où vous lirez ses titres.</p></blockquote>
-
-<p>Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
-jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
-frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
-«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
-officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
-donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
-comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?&mdash;Ce n'est pas à vous
-que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
-dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
-sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»</p>
-
-<p>L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
-la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
-A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
-gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
-rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
-là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
-de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
-par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
-crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»</p>
-
-<p>Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
-du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
-ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
-d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
-impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
-dit-il:&mdash;«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
-le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
-rebelle.»&mdash;D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
-les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
-prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
-répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»</p>
-
-<p>Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à
-sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
-des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
-peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
-éviterez une humiliante punition.</p>
-
-<p>Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
-d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
-se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
-salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
-qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
-son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
-excellent magistrat.</p>
-
-<p>Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
-province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
-une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la
-conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
-habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
-de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.</p>
-
-<p>Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
-Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
-les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
-vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan<a name="NoteRef_28_48" id="NoteRef_28_48"></a><a href="#Note_28_48" class="fnanchor">[28]</a>, l'Empereur
-s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
-Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
-pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
-mont Lou-Tchan.</p>
-
-<p>Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
-profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
-souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
-descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
-pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
-retenu au camp du général.</p>
-
-<p>Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à
-Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
-celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
-étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
-méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
-envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
-poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
-jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
-passage l'arrêta.</p>
-
-<p>On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
-devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
-libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
-il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
-s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
-dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
-inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
-Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
-quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.</p>
-
-<p>Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
-l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à
-Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
-et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
-C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">l'Océan,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">se rencontrer?</span><br />
-</p>
-
-<p>Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
-envoyé en exil. Hiang-Tsong<a name="NoteRef_29_49" id="NoteRef_29_49"></a><a href="#Note_29_49" class="fnanchor">[29]</a> était retourné du pays de Cho dans la
-capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
-grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
-le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
-les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
-permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
-il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
-commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
-Tong-Ting<a name="NoteRef_30_50" id="NoteRef_30_50"></a><a href="#Note_30_50" class="fnanchor">[30]</a>; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
-vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.</p>
-
-<p>Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein
-jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein
-des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
-s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
-ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
-grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
-dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
-portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
-face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
-retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
-les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
-avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
-dos d'une baleine<a name="NoteRef_31_51" id="NoteRef_31_51"></a><a href="#Note_31_51" class="fnanchor">[31]</a>, les voix harmonieuses guidaient le cortège....
-Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!</p>
-
-<p>Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
-le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
-respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
-les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
-sacrifices au printemps et à l'automne.</p>
-
-<p>Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
-des Song<a name="NoteRef_32_52" id="NoteRef_32_52"></a><a href="#Note_32_52" class="fnanchor">[32]</a>, un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
-belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
-l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
-lequel étaient peints ces deux mots: <i>Chy-Pe</i> (le Prince de la poésie.)
-Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Prince des poètes?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">talent.</span><br />
-</p>
-
-<p>Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">une pièce de vers décousue;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">les ondes fraîches du fleuve.</span><br />
-</p>
-
-<p>Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
-éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
-L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
-sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
-dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
-un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
-au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
-il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
-l'immortel Ly-Pe lui-même.</p>
-
-<p>De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
-à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
-rang, et dit de lui:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">il déploya un talent divin;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">en a gardé un pieux souvenir.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_21" id="Note_1_21"></a><a href="#NoteRef_1_21"><span class="label">[1]</span></a> Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_22" id="Note_2_22"></a><a href="#NoteRef_2_22"><span class="label">[2]</span></a> Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités
-en tête de cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque
-royale possède les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné
-leurs portraits dans sa <i>Description historique de la Chine.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_23" id="Note_3_23"></a><a href="#NoteRef_3_23"><span class="label">[3]</span></a> Autre nom de Ly-Taï-Pe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_24" id="Note_4_24"></a><a href="#NoteRef_4_24"><span class="label">[4]</span></a> Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département
-de Kia-Ting, arrondissement de Mei.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_25" id="Note_5_25"></a><a href="#NoteRef_5_25"><span class="label">[5]</span></a> Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90
-lieues de circonférence.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_26" id="Note_6_26"></a><a href="#NoteRef_6_26"><span class="label">[6]</span></a> Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou,
-historien du royaume de Tsin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_27" id="Note_7_27"></a><a href="#NoteRef_7_27"><span class="label">[7]</span></a> Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_28" id="Note_8_28"></a><a href="#NoteRef_8_28"><span class="label">[8]</span></a> Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et <i>abaissa
-son lit</i>. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre
-et fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
-un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
-nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
-suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
-celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
-ami.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_29" id="Note_9_29"></a><a href="#NoteRef_9_29"><span class="label">[9]</span></a> On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre
-plate et l'appliquent ensuite avec le pinceau.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_10_30" id="Note_10_30"></a><a href="#NoteRef_10_30"><span class="label">[10]</span></a> Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de
-la Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du
-8<sup>e</sup> siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925.
-Leur chef avait le titre de Ko-To.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_11_31" id="Note_11_31"></a><a href="#NoteRef_11_31"><span class="label">[11]</span></a> La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous
-Kao-Tsong.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_12_32" id="Note_12_32"></a><a href="#NoteRef_12_32"><span class="label">[12]</span></a> Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_13_33" id="Note_13_33"></a><a href="#NoteRef_13_33"><span class="label">[13]</span></a> De l'Empereur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_14_34" id="Note_14_34"></a><a href="#NoteRef_14_34"><span class="label">[14]</span></a> Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en
-642.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_15_35" id="Note_15_35"></a><a href="#NoteRef_15_35"><span class="label">[15]</span></a> Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui,
-au 13<sup>e</sup> siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_16_36" id="Note_16_36"></a><a href="#NoteRef_16_36"><span class="label">[16]</span></a> Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au
-sud-ouest de la Chine, un pays considérable, que représente à peu près
-de nos jours la province de Yun-Nan.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_17_37" id="Note_17_37"></a><a href="#NoteRef_17_37"><span class="label">[17]</span></a> Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un
-royaume de Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans
-ce qui forme aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_18_38" id="Note_18_38"></a><a href="#NoteRef_18_38"><span class="label">[18]</span></a> Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
-(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
-contigu à celui des empereurs, nommé <i>Palais des clochettes d'or.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_19_39" id="Note_19_39"></a><a href="#NoteRef_19_39"><span class="label">[19]</span></a> On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu
-de cuillers pour manger.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_20_40" id="Note_20_40"></a><a href="#NoteRef_20_40"><span class="label">[20]</span></a> Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol.
-1<sup>er</sup>, page 252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de
-Perse un tribut, et les envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus
-un serpent (lézard) vivant, ... qui pénétrait dans les trous pour y
-prendre les rats.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_21_41" id="Note_21_41"></a><a href="#NoteRef_21_41"><span class="label">[21]</span></a> Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien
-long d'un pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours,
-qui guidait des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce
-présent est attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_22_42" id="Note_22_42"></a><a href="#NoteRef_22_42"><span class="label">[22]</span></a> Peuples de famille Ouigour, établis au 8.<sup>e</sup>
-siècle, au sud du lac Baikal.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_23_43" id="Note_23_43"></a><a href="#NoteRef_23_43"><span class="label">[23]</span></a> Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il <i>noua
-l'herbe.</i> Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen,
-et voici le fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette
-chronique.
-</p>
-<p>
-Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
-lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
-femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
-sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
-héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
-après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
-avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
-recommandations qu'il m'a laissées.»
-</p>
-<p>
-Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
-de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
-aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
-l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
-pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
-même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
-vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
-recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
-j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
-ma reconnaissance d'un si grand service.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_24_44" id="Note_24_44"></a><a href="#NoteRef_24_44"><span class="label">[24]</span></a> L'amour est désigné ici par l'expression poétique de
-<i>vent du printemps.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_25_45" id="Note_25_45"></a><a href="#NoteRef_25_45"><span class="label">[25]</span></a> L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce
-fut même chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques,
-et causa tous les malheurs de la fin de ce beau règne.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_26_46" id="Note_26_46"></a><a href="#NoteRef_26_46"><span class="label">[26]</span></a> Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La
-princesse dont il est ici question était une comédienne dont il fut
-très épris et qu'il éleva au rang d'Impératrice.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_27_47" id="Note_27_47"></a><a href="#NoteRef_27_47"><span class="label">[27]</span></a> Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos
-jours 7 fr. 50 cent.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_28_48" id="Note_28_48"></a><a href="#NoteRef_28_48"><span class="label">[28]</span></a> Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
-Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
-entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
-déclarer Empereur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_29_49" id="Note_29_49"></a><a href="#NoteRef_29_49"><span class="label">[29]</span></a> Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un
-successeur en abdiquant entre les mains de son fils.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_30_50" id="Note_30_50"></a><a href="#NoteRef_30_50"><span class="label">[30]</span></a> Grand lac dans la province de Ho-Nan.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_31_51" id="Note_31_51"></a><a href="#NoteRef_31_51"><span class="label">[31]</span></a> Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est
-un des sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se
-plaisent à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe,
-qui représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont
-autre chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_32_52" id="Note_32_52"></a><a href="#NoteRef_32_52"><span class="label">[32]</span></a> Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_LION_DE_PIERRE" id="LE_LION_DE_PIERRE">LE LION DE PIERRE.</a></h3>
-
-<h4>LÉGENDE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
-Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
-rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
-endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
-pratiquent la vertu.</p>
-
-<p>C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
-homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
-querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
-reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
-dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à
-un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
-sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
-livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
-l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
-main.</p>
-
-<p>Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
-Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
-au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
-se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
-plus prompt à accueillir sa visite.</p>
-
-<p>Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
-ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
-attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit
-préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
-quand on fut à table, il lui demanda où il allait.</p>
-
-<p>«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
-Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
-vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
-quelque chose à vous communiquer.</p>
-
-<p>&mdash;»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
-respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
-par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
-Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?</p>
-
-<p>&mdash;»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
-ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
-mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
-terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
-au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je
-n'ai rien de plus à vous dire.»</p>
-
-<p>Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
-fléau devait se déclarer.</p>
-
-<p>«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
-pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
-sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.</p>
-
-<p>&mdash;»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
-bien d'en avertir tous les gens du village.</p>
-
-<p>&mdash;»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
-souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
-Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
-Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
-chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.</p>
-
-<p>&mdash;»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?</p>
-
-<p>&mdash;»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
-du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin
-que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">pleins d'une généreuse reconnaissance,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">garde!...</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">s'acquitte par les douleurs de la prison.</span><br />
-</p>
-
-<p>Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui
-dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir
-achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching
-lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une
-vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et
-il partit sans rien accepter.</p>
-
-<p>Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il
-venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune
-trois domestiques pour louer dix grandes barques.</p>
-
-<p>«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»
-Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il
-rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de
-tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment
-leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue
-de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.</p>
-
-<p>Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
-le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
-monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit
-naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes
-grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des
-êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
-sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
-larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»</p>
-
-<p>Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille
-dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de
-son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite
-accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt
-Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les
-ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des
-bateaux.</p>
-
-<p>En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
-du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
-réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
-s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des
-nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
-dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées
-se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et
-habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt
-mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi
-cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le
-ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis
-que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à
-pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par
-un homme inspiré.</p>
-
-<p>Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à
-l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du
-fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au
-fond des vagues.</p>
-
-<p>D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,
-qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à
-l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs
-bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen
-parvint sain et sauf sur le rivage.</p>
-
-<p>Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
-portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.
-Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête
-Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
-la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.</p>
-
-<p>Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent
-un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être
-submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,
-courons;&mdash;Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
-paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
-garde!»</p>
-
-<p>&mdash;»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un
-moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
-montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de
-bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le
-bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui
-étaient mouillés.</p>
-
-<p>Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
-demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable
-par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que
-fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par
-le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;
-et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,
-débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands
-et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
-étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.</p>
-
-<p>Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était
-dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions
-l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du
-boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
-son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou
-sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
-a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,
-serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous
-témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
-redevable.</p>
-
-<p>&mdash;»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez
-traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les
-marques du plus respectueux dévouement.</p>
-
-<p>Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois
-passent comme la navette du tisserand.&mdash;Depuis la moitié d'une année
-Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur
-résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet
-de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt
-l'Empereur Jin-Tsong<a name="NoteRef_1_53" id="NoteRef_1_53"></a><a href="#Note_1_53" class="fnanchor">[1]</a> fit afficher dans toutes les provinces un édit
-portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet
-perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.</p>
-
-<p>Or, cette nuit-là, Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:
-«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet
-précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
-palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le
-maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites
-partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il
-obtienne la récompense promise.</p>
-
-<p>A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait
-d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte
-du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement
-conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être
-surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
-fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa
-femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
-le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
-choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,
-n'espérez rien de cette affaire.»</p>
-
-<p>Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le
-fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté
-envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste
-est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la
-capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté
-me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains
-de votre cher fils.»</p>
-
-<p>Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent
-nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain
-Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa
-famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises
-ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas
-ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.</p>
-
-<p>Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux
-portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.
-Là, il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
-prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce
-magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.</p>
-
-<p>Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel
-des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller
-communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
-l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint
-qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat
-de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du
-bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
-elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa
-suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
-fait, le cachet s'y trouva.</p>
-
-<p>Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
-comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin
-de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté
-qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je
-vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites
-secrets.» Là-dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de
-l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.</p>
-
-<p>Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance
-dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur
-comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais
-du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à
-Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et
-du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.</p>
-
-<p>Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,
-Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,
-quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
-de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité
-de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après
-cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un
-domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de
-ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas
-à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie
-où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais
-du Fou-Ma, pour avoir des informations.</p>
-
-<p>Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs
-arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»</p>
-
-<p>Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au
-passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait
-rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son
-frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,
-il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose
-insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!&mdash;Frère,
-frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»
-Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:
-«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
-entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:
-il reçut trente coups.</p>
-
-<p>Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la
-peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son
-corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais
-traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était
-resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
-elle lui fut refusée.</p>
-
-<p>Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et
-ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque
-soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il
-résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie
-aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à
-sa bouche un mets savoureux, quand tout-à-coup un singe franchit la
-porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
-présenta au captif.</p>
-
-<p>A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père
-à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
-à celui qu'il avait sauvé ce jour-là; il prit donc et mangea cette
-viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut
-avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
-Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le
-faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles
-de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»</p>
-
-<p>Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
-de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux
-qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris
-douloureux. «Ce doivent être là, songea Tsouy-Youen, les oiseaux
-auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous
-avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de
-ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et
-ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au
-pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen
-écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et
-l'oiseau prit immédiatement son vol.</p>
-
-<p>Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux
-Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de
-ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt
-un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne
-sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
-est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son
-fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et
-les maux que Tsouy souffre dans sa prison.</p>
-
-<p>A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la
-pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à
-celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,
-s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
-bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé
-dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en
-tirer!</p>
-
-<p>&mdash;»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
-qui a un cœur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et
-d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,
-afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.&mdash;Allez, lui répondit
-Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»</p>
-
-<p>Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa
-femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un
-logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville
-pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné
-son fils s'offrit subitement à ses regards.</p>
-
-<p>Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
-n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses
-bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le
-questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de
-cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait
-courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle
-serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il
-redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;
-et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça
-debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu
-fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,
-aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié
-votre père?»</p>
-
-<p>Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
-sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
-de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du
-palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le
-vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
-mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond
-d'un cachot?»</p>
-
-<p>Là-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong<a name="NoteRef_2_54" id="NoteRef_2_54"></a><a href="#Note_2_54" class="fnanchor">[2]</a>, pour y déposer
-une requête d'accusation.</p>
-
-<p>Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:
-Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa
-pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
-questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
-sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.</p>
-
-<p>«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier
-du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient
-sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces
-derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
-lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»</p>
-
-<p>Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à
-l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de
-Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,
-invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après
-avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
-gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
-qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur
-poste.</p>
-
-<p>Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
-avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de
-vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong
-en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à
-cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une
-grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
-présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,
-conformez&mdash;vous aux circonstances et buvez!»</p>
-
-<p>Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère:
-«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
-et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
-m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?&mdash;Noble Fou-Ma, répondit
-Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
-respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
-mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
-coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?</p>
-
-<p>Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
-tout-à-coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
-s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
-avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
-des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
-rendre justice.»</p>
-
-<p>A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
-de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
-degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
-forcer à avouer son crime.</p>
-
-<p>Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
-sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
-cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
-Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
-Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
-l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
-«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
-au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
-recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
-donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
-manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
-reconnaissance à l'Empereur.</p>
-
-<p>Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
-mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
-ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
-le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
-il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
-charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
-pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
-en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
-vertus.</p>
-
-<p>Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
-prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
-diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
-lieu de sa résidence.</p>
-
-<p>Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
-décapité.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_53" id="Note_1_53"></a><a href="#NoteRef_1_53"><span class="label">[1]</span></a> L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur
-le trône en 1023.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_54" id="Note_2_54"></a><a href="#NoteRef_2_54"><span class="label">[2]</span></a> Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est
-célèbre en Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des
-drames, des nouvelles et des histoires fantastiques.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_LEGENDE1" id="LA_LEGENDE1">LA LÉGENDE</a>
-<a name="NoteRef_1_55" id="NoteRef_1_55"></a><a href="#Note_1_55" class="fnanchor" style="font-size: 0.7em;">[1]</a></h3>
-
-<h3>DU ROI DES DRAGONS</h3>
-
-<h4>HISTOIRE BOUDDHIQUE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<p>La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
-Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
-cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
-Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
-étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
-elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
-soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
-de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
-barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
-toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.</p>
-
-<p>Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
-Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
-il changea le nom de l'année <i>Long-Sy</i> en celui de <i>Tching-Kwan</i>, qui
-fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
-régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année <i>Y-Sse.</i></p>
-
-<p>Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
-les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
-fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
-seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
-fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
-Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
-fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
-grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.</p>
-
-<p>Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
-apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
-rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
-burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
-retournèrent en suivant les rives du fleuve.</p>
-
-<p>«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
-disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
-nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
-l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
-entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
-dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
-fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
-doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
-envie, à la pente de sa destinée.</p>
-
-<p>&mdash;»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
-de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.&mdash;Ah!
-interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
-se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
-intitulé <i>le Papillon amoureux des fleurs</i>, qui le prouve par les vers
-suivants:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
-l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
-vogue tranquille comme la belle Si-Che<a name="NoteRef_2_56" id="NoteRef_2_56"></a><a href="#Note_2_56" class="fnanchor">[2]</a> au sein de la
-musique qui la berce. Le cœur est calme et pur, quand la
-gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
-on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
-les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
-les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
-les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
-femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
-ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
-vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
-honte secrète, sans haine importune.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
-vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
-donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
-s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
-calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
-langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
-teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
-s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
-influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
-il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
-éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
-qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à-coup l'hiver austère
-et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
-et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
-montagne dans une complète indépendance des hommes.</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
-comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
-précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé <i>la Perdrix
-regarde les cieux</i>. Ecoutez.»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
-fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
-qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
-ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
-tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
-flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
-encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
-en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
-choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
-vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
-fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
-brillante.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
-vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
-avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
-touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
-un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
-salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
-la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
-supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
-embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
-se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
-pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
-vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
-par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
-la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
-notre végétation.</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
-vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
-l'<i>Immortel des cieux</i> l'ont dit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
-demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
-amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
-crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
-pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
-d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
-barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
-après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
-abondante, ils la portent au marché de la capitale et
-l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
-verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
-couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
-dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
-sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la
-gloire et à la noblesse.</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
-peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
-cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
-les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
-ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
-pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
-bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
-suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
-à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
-coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
-festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
-une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
-inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
-dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
-succès ou de la ruine.</p></blockquote>
-
-<p>Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
-n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
-aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la <i>Lune aux
-bords du fleuve de l'Ouest</i>. Ecoutez:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
-l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
-se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
-le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
-diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
-l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à
-jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
-piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
-abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
-tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
-et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
-fleuve Kiang en s élargissant.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
-les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
-attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
-les tiges des blés sont coupées et que les bambous
-sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
-chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
-troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
-en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
-épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cœur l'orme et
-le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
-et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
-l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
-du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.</p></blockquote>
-
-<p>»&mdash;Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
-ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
-des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'<i>Immortel
-s'approche du fleuve Kiang,</i> qui expriment ainsi ma pensée:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
-se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
-de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
-habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
-les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
-effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
-les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
-soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
-les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
-troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
-vœu de son cœur, on accomplit ses projets, on dispose à
-son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
-l'œil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
-est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
-leur ame?</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
-la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
-le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
-hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
-sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
-hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
-Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
-attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à
-la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
-montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
-paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
-comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
-fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à
-son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
-dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
-santé, une existence obscure mais indépendante.</p></blockquote>
-
-<p>Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
-pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
-vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
-nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
-cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
-arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
-qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
-herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
-fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
-compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
-l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
-aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
-s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
-pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
-ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
-soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
-bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
-sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
-murs du palais, au temps de la disgrâce!</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
-comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
-rendent témoignage, et les voici:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
-blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
-devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de
-bambous; et là, sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
-enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
-avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
-il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
-jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
-fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
-de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
-donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des
-vêtements de soie brodés.</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
-long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
-pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
-louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
-dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à
-deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
-bûcheron et le pêcheur.</p>
-
-<p>&mdash;»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
-prie de commencer.»</p>
-
-<p>Le pêcheur Tchang prit donc la parole:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
-flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
-la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
-à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
-submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
-aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
-les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
-l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
-dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
-sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
-et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
-pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
-sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
-pendant toute sa vie.</p>
-
-<p>Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
-l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
-montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
-fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
-blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
-Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
-et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
-hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
-du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
-les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
-flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
-trouble le bruit des pas.</p>
-
-<p>Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
-que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
-coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
-ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
-on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
-On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
-on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
-les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
-rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
-devise le mot <i>raison</i>, et les verres bien remplis passent
-de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
-chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
-poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
-du bûcheron.</p>
-
-<p>L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
-thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
-et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
-fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
-Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
-sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
-ample provision de bois, on chemine par la grande route;
-lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
-d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
-que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
-les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
-le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
-à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
-les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
-parler des autres.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
-me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
-désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
-liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
-pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
-fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
-d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
-bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
-quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
-manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
-inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
-prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
-bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
-cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
-point de leurs vains projets la tête et le cœur de
-celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
-les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
-saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
-trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
-herbes du jardin.</p>
-
-<p>Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
-vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
-un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
-heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
-aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
-vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
-est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
-quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
-Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
-bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
-soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
-Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
-repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
-neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
-la saison.</p>
-
-<p>L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
-son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
-banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
-on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
-saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
-ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
-s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
-dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
-porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
-abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
-verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
-ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
-sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
-Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
-tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
-de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
-l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
-des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
-au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
-soient rendues aux Esprits!</p></blockquote>
-
-<p>Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
-de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
-marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
-se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
-Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
-qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
-vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
-se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!&mdash;Homme stupide
-et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
-du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
-pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
-mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
-d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
-serez renversé dans les eaux du fleuve.&mdash;De toute ma vie, répondit le
-pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.</p>
-
-<p>&mdash;»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et
-des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
-alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
-assurances contre ce péril?</p>
-
-<p>&mdash;»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
-faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
-contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
-vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.</p>
-
-<p>&mdash;»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
-vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
-à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?</p>
-
-<p>&mdash;»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
-ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
-demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
-couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
-table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
-réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
-dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
-du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
-je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
-chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
-acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»</p>
-
-<p>Là-dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
-chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
-précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
-trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
-les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
-sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
-petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
-vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!</p>
-
-<p>&mdash;»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?&mdash;Seigneur,
-répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
-allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
-pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
-eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
-terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
-devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
-pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
-choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
-Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
-intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
-servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
-galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
-conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»</p>
-
-<p>A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
-à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
-anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
-princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
-crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
-des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
-et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
-modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
-votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
-cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
-pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
-de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
-sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
-en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
-si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
-l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
-il ne faudrait faire de mal à personne.»</p>
-
-<p>Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
-son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
-sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
-portaient les insignes d'aucun grade littéraire.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
-il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
-zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
-et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
-de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
-de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
-personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
-verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: <i>joie
-et bonheur!</i></p></blockquote>
-
-<p>D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
-et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là,
-le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
-bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
-de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
-une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
-bien que les quatre instants du jour <i>yn, chin, sse</i> et <i>hay</i> se
-suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
-hui une révolte contre le dieu qui préside aux années<a name="NoteRef_3_57" id="NoteRef_3_57"></a><a href="#Note_3_57" class="fnanchor">[3]</a>.»</p>
-
-<p>A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
-sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
-yeux s'offrent:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
-de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
-cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là
-sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
-et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
-deux côtés, on voit celui de Wang-Oey<a name="NoteRef_4_58" id="NoteRef_4_58"></a><a href="#Note_4_58" class="fnanchor">[4]</a>, au-dessus de
-son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko<a name="NoteRef_5_59" id="NoteRef_5_59"></a><a href="#Note_5_59" class="fnanchor">[5]</a>. L'encrier
-du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky<a name="NoteRef_6_60" id="NoteRef_6_60"></a><a href="#Note_6_60" class="fnanchor">[6]</a>: son
-bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
-pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
-de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
-exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
-par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
-figures employées dans les divinations, et possède aussi
-parfaitement les huit Kwas<a name="NoteRef_7_61" id="NoteRef_7_61"></a><a href="#Note_7_61" class="fnanchor">[7]</a>; il excelle à connaître les
-lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
-savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
-magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
-l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
-les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
-aussi nettement que le disque de la lune; les familles
-qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
-voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
-malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
-les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
-les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
-nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
-lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.</p></blockquote>
-
-<p>Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
-Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
-d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
-majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
-on le regardait comme le chef des devins de la capitale.</p>
-
-<p>Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
-après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
-fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
-l'amène prés de lui.</p>
-
-<p>»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
-votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»</p>
-
-<p>Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
-assurance:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
-enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
-divination déclare que demain matin il doit tomber une
-pluie bienfaisante.</p></blockquote>
-
-<p>«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
-long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?</p>
-
-<p>Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
-9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à
-3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
-lignes<a name="NoteRef_8_62" id="NoteRef_8_62"></a><a href="#Note_8_62" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<p>&mdash;»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
-sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
-avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 <i>leangs</i> d'or pour
-prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
-pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
-jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
-est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
-afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»</p>
-
-<p>Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
-décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»</p>
-
-<p>Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
-et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
-eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
-demandèrent ce qu'il en était du devin.</p>
-
-<p>«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
-un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences<a name="NoteRef_9_63" id="NoteRef_9_63"></a><a href="#Note_9_63" class="fnanchor">[9]</a>!» Puis il
-raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
-entre l'astronome et lui.</p>
-
-<p>«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
-divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
-absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
-n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
-il est battu complètement.»</p>
-
-<p>Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
-dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
-aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
-qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
-Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
-guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
-et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
-ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
-reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à
-travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
-une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
-Dragons y lut ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
-lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
-demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
-qui répand partout l'abondance et la fertilité.</p></blockquote>
-
-<p>Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
-d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
-d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
-mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
-assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
-doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
-le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
-la partie n'est pas gagnée contre lui!</p>
-
-<p>&mdash;»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
-il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
-sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
-manière d'anéantir cet effronte bavard.</p>
-
-<p>&mdash;»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.</p>
-
-<p>&mdash;»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
-tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
-le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
-Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
-enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
-a-t-il à cela?»</p>
-
-<p>Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
-Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
-de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
-reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
-de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
-du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
-s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
-tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
-qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
-changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.</p>
-
-<p>Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
-lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
-forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
-porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
-l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
-l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
-et digne dans une complète immobilité.</p>
-
-<p>Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
-éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
-qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
-qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
-n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
-fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
-à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
-effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
-si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»</p>
-
-<p>Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
-frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
-sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
-crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
-ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
-été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
-te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
-désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
-des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
-seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
-glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
-morceaux): et tu viens m'insulter ici!»</p>
-
-<p>A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son
-courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
-vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
-respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
-«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
-qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
-vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
-daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
-quitte pas!</p>
-
-<p>&mdash;»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
-ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»</p>
-
-<p>&mdash;»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
-eaux!»</p>
-
-<p>Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
-près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
-afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
-ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
-dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
-les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
-émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»</p>
-
-<p>A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
-retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
-se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
-étoiles, et alors:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
-prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
-au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
-retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
-nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
-voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
-rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
-plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
-parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
-bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
-et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
-fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
-brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
-d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
-silencieuse et calme s'est écoulée.</p></blockquote>
-
-<p>Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
-mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
-s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
-aux portes du palais de Taï-Tsong.</p>
-
-<p>Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
-et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
-à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
-précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à
-genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
-pour moi!&mdash;Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
-la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
-sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
-eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
-majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
-doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
-miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!&mdash;Puisque c'est
-mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
-faire grâce, reprends courage et va en paix.»</p>
-
-<p>Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.</p>
-
-<p>Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
-rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
-et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
-les parfums abondants brûlent dans les appartements du
-Dragon<a name="NoteRef_10_64" id="NoteRef_10_64"></a><a href="#Note_10_64" class="fnanchor">[10]</a>, les lumières scintillent, le paravent<a name="NoteRef_11_65" id="NoteRef_11_65"></a><a href="#Note_11_65" class="fnanchor">[11]</a>
-couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
-chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
-le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun<a name="NoteRef_12_66" id="NoteRef_12_66"></a><a href="#Note_12_66" class="fnanchor">[12]</a>; les
-rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
-des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
-portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
-tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
-d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
-paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
-toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
-Tout le peuple s'écrie d'une seule voix<a name="NoteRef_13_67" id="NoteRef_13_67"></a><a href="#Note_13_67" class="fnanchor">[13]</a>: «Longue vie
-au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
-automnes.</p>
-
-<p>Tout à coup, au milieu du silence, le fouet<a name="NoteRef_14_68" id="NoteRef_14_68"></a><a href="#Note_14_68" class="fnanchor">[14]</a> retentit
-à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
-découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
-est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
-enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
-comme la brise dans les saules de la digue; les stores
-enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
-fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
-agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
-le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
-fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
-les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
-les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
-se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
-l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
-parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
-d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
-cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
-Majesté vivre dix mille automnes.»</p></blockquote>
-
-<p>Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
-rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil
-de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
-l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
-debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
-manquait à l'appel.</p>
-
-<p>Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
-Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
-au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
-paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?</p>
-
-<p>&mdash;»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
-spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
-le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
-tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
-apparu en songe.»</p>
-
-<p>Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
-palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
-immédiatement devant le trône de sa Majesté.</p>
-
-<p>Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
-Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
-précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
-de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
-monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
-«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
-au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
-reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
-repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
-à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
-changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
-hommages à l'Empereur.</p>
-
-<p>Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
-trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
-volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
-vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
-de sa dignité, et se rendre au palais; là, il frappe la terre de son
-front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
-il s'est rendu coupable.</p>
-
-<p>«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
-gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
-hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
-la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
-l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des <i>Clochettes d'Or</i>, et le
-fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.</p>
-
-<p>D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
-les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
-s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
-Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
-palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
-sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
-les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
-destinée aux loisirs de sa Majesté.</p>
-
-<p>Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
-honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
-jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
-les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
-livre qui dit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir
-sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
-sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
-moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
-invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
-loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
-une pièce importante<a name="NoteRef_15_69" id="NoteRef_15_69"></a><a href="#Note_15_69" class="fnanchor">[15]</a>. Tout en attaquant à gauche,
-veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
-de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
-si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
-serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
-corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
-séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
-pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
-votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
-vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
-pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
-et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
-risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
-réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
-trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
-contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
-bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.</p>
-
-<p>Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
-le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
-crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
-pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
-se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
-disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
-victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
-attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
-furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
-à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
-portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
-réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
-coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
-s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
-disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
-dans la vallée obscure!...»</p></blockquote>
-
-<p>Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
-de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
-point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
-le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
-se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
-il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
-forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
-l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
-l'appeler, ni l'éveiller.</p>
-
-<p>Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
-son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
-mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
-ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner à
-son sujet ce manque de respect.</p>
-
-<p>&mdash;»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
-relevez-vous!»</p>
-
-<p>Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
-inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait à
-haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
-comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
-placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
-palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
-de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
-disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
-mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
-parler!</p>
-
-<p>&mdash;»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
-prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?</p>
-
-<p>&mdash;»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
-chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
-tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
-explications à ce sujet.»</p>
-
-<p>-» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?</p>
-
-<p>A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
-son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
-rêve.»</p>
-
-<p>Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
-Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
-n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
-près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»</p>
-
-<p>Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
-dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
-devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
-et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
-nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
-librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
-Dragon coupé par morceaux; là, les guerriers célestes le
-tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
-dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
-mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
-d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
-se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
-Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
-griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
-mort.</p>
-
-<p>Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
-retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
-glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
-exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
-roulant à travers l'espace.»</p></blockquote>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_55" id="Note_1_55"></a><a href="#NoteRef_1_55"><span class="label">[1]</span></a> Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité
-plus haut, remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de
-l'Arsenal celle du <i>Bonze sauvé des eaux,</i> insérée dans l'in-18. Au
-reste, le premier alinéa est le seul point de ressemblance qui existe
-entre ces deux histoires.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_56" id="Note_2_56"></a><a href="#NoteRef_2_56"><span class="label">[2]</span></a> Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu,
-souvent citée par les poètes et les romanciers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_57" id="Note_3_57"></a><a href="#NoteRef_3_57"><span class="label">[3]</span></a> Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en
-chinois qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui
-va suivre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_58" id="Note_4_58"></a><a href="#NoteRef_4_58"><span class="label">[4]</span></a> Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la
-dynastie des Tang.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_59" id="Note_5_59"></a><a href="#NoteRef_5_59"><span class="label">[5]</span></a> Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin;
-il vivait retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan
-cueillir des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint
-immortel.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_60" id="Note_6_60"></a><a href="#NoteRef_6_60"><span class="label">[6]</span></a> Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les
-Chinois délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_61" id="Note_7_61"></a><a href="#NoteRef_7_61"><span class="label">[7]</span></a> Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt
-vus par lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant
-J.-C.); ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes,
-le feu, les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une
-ligne horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont
-la multiplication donne 64.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_62" id="Note_8_62"></a><a href="#NoteRef_8_62"><span class="label">[8]</span></a> Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
-chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_63" id="Note_9_63"></a><a href="#NoteRef_9_63"><span class="label">[9]</span></a> De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un
-seul devin qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_10_64" id="Note_10_64"></a><a href="#NoteRef_10_64"><span class="label">[10]</span></a> Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui
-appartiennent à l'Empereur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_11_65" id="Note_11_65"></a><a href="#NoteRef_11_65"><span class="label">[11]</span></a> Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise
-pendant l'audience.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_12_66" id="Note_12_66"></a><a href="#NoteRef_12_66"><span class="label">[12]</span></a> L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant
-J.-C., associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à
-cet honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du
-trône que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces
-deux personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté
-cher aux Chinois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_13_67" id="Note_13_67"></a><a href="#NoteRef_13_67"><span class="label">[13]</span></a> Le texte dit: <i>crier comme la montagne</i>. Le Sse-Ki
-rapporte que le grand maître des cérémonies étant, dans une
-circonstance solennelle, monté sur la montagne sacrée du milieu (il y
-en eut cinq sous les Tcheou), les officiers subalternes restés en bas
-entendirent un bruit qui semblait sortir de la montagne et imiter le
-son de <i>Wan-Souy,</i> dix mille années à l'Empereur!</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_14_68" id="Note_14_68"></a><a href="#NoteRef_14_68"><span class="label">[14]</span></a> Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le
-cortège.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_15_69" id="Note_15_69"></a><a href="#NoteRef_15_69"><span class="label">[15]</span></a> L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier,
-les hommes en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LES_RENARDS-FEES" id="LES_RENARDS-FEES">LES RENARDS-FÉES.</a></h3>
-
-<h4>CONTE TAO-SSE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Sous le règne de Hiouan-Tsong<a name="NoteRef_1_70" id="NoteRef_1_70"></a><a href="#Note_1_70" class="fnanchor">[1]</a> de la dynastie des Tang, vivait un
-jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
-Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
-classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
-littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
-avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
-armé de son arbalète.</p>
-
-<p>Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
-que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
-force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
-exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
-particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
-jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
-serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
-position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.</p>
-
-<p>Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan<a name="NoteRef_2_71" id="NoteRef_2_71"></a><a href="#Note_2_71" class="fnanchor">[2]</a>; le
-défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
-s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
-l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
-l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
-moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
-des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
-susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
-et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre à
-l'abri des troubles. Là, Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
-de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
-rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
-achetées autour de sa nouvelle demeure.</p>
-
-<p>Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
-par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
-il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
-apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
-état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
-projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
-fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
-lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
-par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
-Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
-Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
-fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
-sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
-brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
-très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
-d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.</p>
-
-<p>Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
-continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
-son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
-ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
-montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
-ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
-sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
-Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
-la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
-et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
-trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
-rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les sommets élancés des collines que les forêts
-enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
-dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
-rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
-rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
-vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
-des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
-et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
-toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
-perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
-l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
-les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
-villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
-de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
-fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
-oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
-cette solitude de leurs cris.</p></blockquote>
-
-<p>Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
-et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
-cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
-à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
-ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
-Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
-appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
-écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
-deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.</p>
-
-<p>«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
-prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
-leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»&mdash;Et
-là-dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
-tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
-meule, dispose la corde de l'arbalète<a name="NoteRef_3_72" id="NoteRef_3_72"></a><a href="#Note_3_72" class="fnanchor">[3]</a>, plonge sa main dans son sac
-et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
-la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
-plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
-Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
-eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
-lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
-tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
-était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
-de l'œil gauche du Renard qui tenait le livre.</p>
-
-<p>L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
-s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
-ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
-de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
-jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
-Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
-ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
-étaient couvertes de caractères faits comme des têtards<a name="NoteRef_4_73" id="NoteRef_4_73"></a><a href="#Note_4_73" class="fnanchor">[4]</a>, et tous
-parfaitement indéchiffrables pour lui.</p>
-
-<p>«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
-qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
-consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
-des écritures anciennes.»&mdash;Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
-manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
-conduit à la capitale.</p>
-
-<p>Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
-mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
-terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
-soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
-étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
-manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
-que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
-gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
-qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
-le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
-pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
-verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.</p>
-
-<p>Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
-entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
-sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
-froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
-pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.&mdash;Les domestiques
-eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
-temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
-dans la maison.</p>
-
-<p>«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
-chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?&mdash;J'en
-ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
-Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là-dessus,
-allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
-appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
-chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
-tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
-soignées.</p>
-
-<p>A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
-l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
-de vin.&mdash;«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
-deux mesures, avec un plat de viande de bœuf hachée, et veillez tous
-ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
-assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
-après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
-chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
-demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
-dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
-l'appartement.&mdash;«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
-les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
-domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.</p>
-
-<p>Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
-s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
-de la frontière.&mdash;«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
-Kiang-Nan.&mdash;Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
-n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.&mdash;Eh bien! ajouta
-Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
-depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
-retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
-troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
-rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
-réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
-ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
-première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
-mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
-de l'armée.&mdash;Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
-nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
-venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
-compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
-ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
-de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
-dire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">l'œil le même spectacle;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">disparu!</span><br />
-</p>
-
-<p>Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
-dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
-cette nuit?&mdash;Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
-combien vous êtes de voyageurs.&mdash;Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
-suis seul.»</p>
-
-<p>L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
-bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
-me hasarder à vous recevoir.&mdash;Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
-vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
-vous empêche de m'ouvrir?&mdash;Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
-n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
-de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
-laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
-inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
-clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
-puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
-expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
-de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
-suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
-appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
-pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
-cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
-reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
-jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
-aura pas un qui ne me reconnaisse.»</p>
-
-<p>Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
-ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
-ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
-formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.&mdash;Ne
-vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
-vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là-dessus il
-entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
-fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
-et du vin.»&mdash;Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
-mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
-commandés.</p>
-
-<p>Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
-s'aperçut qu'il cachait son œil droit sous les plis de sa manche, avec
-des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
-lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
-du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
-cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'œil.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.</p>
-
-<p>&mdash;Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
-j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
-en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
-mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
-galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
-mon œil gauche est gravement attaquée.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
-Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.&mdash;Eh bien!
-interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
-aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
-vivacité.</p>
-
-<p>&mdash;Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
-manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'œil gauche
-de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
-L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
-mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
-avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge,
-des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.&mdash;Et sur ce
-livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
-obtenir d'y jeter un coup-d'œil?&mdash;Oh! c'est un livre bien étrange,
-ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
-Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
-mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
-à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
-petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
-arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
-était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
-droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
-s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
-ici! et vous ne le chassez pas?»</p>
-
-<p>A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
-être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
-et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
-menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
-forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.&mdash;Wang-Tchin
-le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
-mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
-C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
-de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
-le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
-Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
-de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
-s'en occuper.</p>
-
-<p>«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
-qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
-livre.&mdash;Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
-je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
-que vous leur avez pris!&mdash;Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
-du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
-railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
-maudite bête, et tout sera dit.»</p>
-
-<p>Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
-les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
-tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
-ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
-langue sèche.</p>
-
-<p>Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
-pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
-Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
-être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
-tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
-entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
-vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
-reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
-arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
-pour l'avenir.»</p>
-
-<p>Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
-se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
-pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
-tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
-il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
-«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
-Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
-traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
-le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
-l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
-prendre mes mesures.»</p>
-
-<p>Là-dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
-auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
-reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
-jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
-lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
-ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à
-quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
-Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
-bien temps alors de vous repentir!»</p>
-
-<p>Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
-suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
-eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
-il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
-surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
-ruiner de fond en comble. On dit avec raison:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
-Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
-verserez des larmes!</p></blockquote>
-
-<p>Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
-chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
-capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
-voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants; les
-places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
-plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
-Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
-plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
-dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
-ni abri.&mdash;Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
-hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
-des nouvelles de sa famille.</p>
-
-<p>Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
-chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
-souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le cœur est
-blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
-visage.&mdash;«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
-dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
-fût plus qu'un amas de décombres!&mdash;Hélas! il ne me reste plus de
-demeure.&mdash;Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
-parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
-père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
-été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
-nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
-nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
-jusqu'à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
-affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
-et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
-que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
-retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
-vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
-le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
-maison.»</p>
-
-<p>Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
-acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
-qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
-vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
-lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
-qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
-de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
-homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
-de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
-individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.</p>
-
-<p>«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
-deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
-répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
-jusqu'à extinction.&mdash;Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
-costume.&mdash;Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
-fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
-et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
-décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
-contenait ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
-seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
-d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
-gravement malade. La médecine et les prières restent
-sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
-livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
-et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
-m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
-fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
-pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
-puissiez me rendre les derniers devoirs!&mdash;J'en ressens une
-profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
-dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
-que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
-capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
-tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
-à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
-laisser tout-à-fait les biens ruinés et à moitié perdus
-que vous avez là-bas, et revenir ici vous occuper du soin
-des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
-pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
-Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
-des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
-combien il serait difficile de fonder à la capitale une
-maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
-n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
-intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
-repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
-dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
-vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
-lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
-sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
-au bord des neuf fontaines<a name="NoteRef_5_74" id="NoteRef_5_74"></a><a href="#Note_5_74" class="fnanchor">[5]</a>, je vous jure que nous ne
-serions pas réunis.</p>
-
-<p>Lisez et retenez ceci.</p></blockquote>
-
-<p>A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
-en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
-splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
-douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
-au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
-arriver à temps! Tout est fini!&mdash;Mes regrets sont impuissants!» Après
-s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
-ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
-dernière.&mdash;«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
-ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
-ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
-pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
-éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
-tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
-abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
-funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
-vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
-une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
-maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
-dame ne pourrait fermer les yeux en paix.&mdash;Oserais-je ne pas accomplir
-les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
-de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
-capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
-de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»&mdash;Et aussitôt il s'empressa
-de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
-cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
-sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
-terres.</p>
-
-<p>Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
-objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
-et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
-entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
-mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
-restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
-écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
-dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
-Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
-encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
-doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
-près des siens!&mdash;Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à
-présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
-superflues!»&mdash;Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.</p>
-
-<p>Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
-Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
-et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
-ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
-dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
-égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
-se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
-à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
-creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
-achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
-Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
-au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
-impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
-funèbres. Hélas!</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">lui cause bien des regrets!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">en retournant à l'est.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des rêves brillants,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">comme aux nues argentées qui se déroulent.</span><br />
-</p>
-<hr class="tb" />
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
-à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
-Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
-aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
-dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
-époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
-ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
-annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
-de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
-dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
-frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
-On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'œil droit entièrement perdu; mais
-sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
-la lettre et y lurent ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
-protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
-d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
-une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
-rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
-passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
-bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
-qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
-bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
-car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
-déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à
-laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
-je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
-cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
-reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
-achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
-avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
-frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
-Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
-cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
-utile de vous annoncer.</p>
-
-<p>Tchin vous salue mille fois.</p></blockquote>
-
-<p>Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
-ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
-qui lui avait mis l'œil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
-peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
-de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà
-ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
-capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
-parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
-l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
-s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
-vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
-d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
-restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
-précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
-de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
-seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»</p>
-
-<p>Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
-des deux dames.</p>
-
-<p>«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
-Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
-protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
-assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
-il faudra la lui prouver en faisant de bonnes œuvres, et renouveler
-nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
-les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
-les appointements aillent toujours croissant.»&mdash;Puis elles ajoutèrent
-en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
-dans la lettre, qu'est-ce?&mdash;C'est un ami de mon maître, répondit le
-domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
-jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
-fils.&mdash;C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
-mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»</p>
-
-<p>Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
-l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
-son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
-La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
-fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
-au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
-dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
-quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
-pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
-afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
-mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
-voulue au lieu de sa charge?»</p>
-
-<p>Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
-écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
-il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
-le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
-qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
-ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
-de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
-fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
-articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
-un bonze d'employer cet argent en bonnes œuvres. Enfin, elle loua un
-bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
-Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
-matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
-visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
-l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.</p>
-
-<p>S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
-Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
-le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
-Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
-maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
-cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">a lieu de s'affliger!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">au-devant de nous?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">joie par des chants et des danses:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">de la capitale.</span><br />
-</p>
-
-<p>Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à
-la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
-d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là,
-il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
-somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
-fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
-de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
-voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.&mdash;Il regarde ...
-c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont
-quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
-et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!&mdash;Le bateau marche
-toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
-des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
-laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
-se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma
-mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
-était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
-ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
-du balcon et regarde.&mdash;Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
-scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!</p>
-
-<p>«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
-s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
-tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
-seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
-cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
-revêtu?»&mdash;Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
-le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
-avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
-de leurs propres yeux.</p>
-
-<p>Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
-mère vivante devant lui!&mdash;A cette vue, il arrache en toute hâte ses
-vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
-habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
-maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
-Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à
-bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
-pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
-plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.&mdash;La mère de
-Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
-aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»</p>
-
-<p>Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son
-serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce
-pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale
-une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort
-prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en
-me présentant devant vous en habit de deuil?&mdash;Quoi! reprit la vieille
-dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous
-porter une lettre à la capitale?&mdash;Mais enfin, il y a un mois, ce
-Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait
-telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté
-deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller
-rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu
-mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis
-accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»</p>
-
-<p>Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une
-merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
-semblable à celui-ci?</p>
-
-<p>Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,
-ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est
-un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!&mdash;Et bien!
-interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
-je voie si l'écriture est de moi,&mdash;Eh! si ce n'eût été l'écriture de
-ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»
-Là-dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
-C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
-de caractère?&mdash;Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
-ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à
-parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où
-donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»&mdash;Hélas!
-répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant
-de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille
-toute blanche?&mdash;Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
-incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une
-seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé
-votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive
-qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un
-faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,
-et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le
-papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
-diaboliques?</p>
-
-<p>Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était
-allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi
-furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté
-à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
-est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»
-Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,
-voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois
-dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient
-restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé
-Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier
-ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous
-avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,
-et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant
-vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après
-nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour
-faire notre entrée dans Tchang-Ngan.&mdash;Et vous dites encore que votre
-domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»</p>
-
-<p>Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,
-s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
-chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce
-que je vous ai jamais envoyé une lettre?&mdash;Mais enfin, reprit sa mère,
-est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
-veux l'interroger!&mdash;Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,
-mais il ne tardera pas à rentrer.»</p>
-
-<p>Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs
-regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
-vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
-gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses
-compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve
-en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du
-bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent
-qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
-précédents; et c'est que l'œil droit du prétendu envoyé était dans
-le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
-d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
-«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours
-derniers tu avais l'œil droit bien malade, comment se fait-il que tu
-sois si bien rétabli aujourd'hui?&mdash;C'est-à-dire, répondit Ouang-Fo,
-avec un air et un ton ironique, c'est-à-dire que vous-même vous avez
-perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous
-donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un
-œil?&mdash;Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
-il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est
-là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
-cours te présenter devant elle.»</p>
-
-<p>A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre
-maître vit encore! elle est ici!&mdash;Mais, répondirent les domestiques, où
-serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»&mdash;Ouang-Fo, n'en croyait
-rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
-se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître
-l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est
-ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour
-paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment
-pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
-convenable, se prosterner devant la mère de son maître.</p>
-
-<p>Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
-attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est
-venu ces jours derniers avait à l'œil droit une blessure grave, et
-celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre
-fois, ce n'était pas lui!&mdash;Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la
-lettre, l'ouvre, jette un regard, ...&mdash;ce n'était ni plus ni moins
-qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!</p>
-
-<p>Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
-s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
-Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des
-deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait
-craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on
-était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
-lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de
-sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu
-Ouang-Fo blessé à l'œil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce
-mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit
-être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer
-de moi!&mdash;Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là? demanda sa mère.»
-Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé
-dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
-cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que
-cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre
-son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses
-intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»</p>
-
-<p>A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se
-mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
-de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
-l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
-séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu
-deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!</p>
-
-<p>&mdash;Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences
-de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près
-de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
-encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant
-d'infortunes!&mdash;Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel
-point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
-sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
-encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?&mdash;Nos biens de la
-capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
-et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
-d'aller au Kiang-Tong.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de
-Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter
-maintenant?&mdash;Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,
-nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de
-nouveau.» Là-dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
-bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
-naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
-dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont
-brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
-aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans
-l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
-défaite.</p>
-
-<p>Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les
-gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
-loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler
-cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,
-il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
-interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,
-dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
-dans son intérieur.</p>
-
-<p>Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
-avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
-retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure
-fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
-bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.</p>
-
-<p>Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à
-surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
-qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et
-majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce
-qu'il aperçut c'était:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel
-qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre
-tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
-Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux
-de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de
-soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
-au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
-semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
-en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect
-est imposant; toute sa personne respire une élégance qui
-n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
-sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume
-glacée.&mdash;Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,
-c'est au moins un monarque parmi les hommes!</p></blockquote>
-
-<p>L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
-qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère
-Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
-s'est porté depuis leur séparation.&mdash;«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en
-répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu
-me chercher ici.&mdash;Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,
-pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés
-s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été
-enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je
-pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et
-ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un
-abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y
-avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir
-nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère
-vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
-précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,
-j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais
-les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté
-votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,
-aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais
-enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
-donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas
-encore habitable?</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;
-en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures
-en causant avec elle.» Là-dessus il introduisit son frère dans
-l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques
-avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut
-que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble
-de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se
-jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et
-lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais
-à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»&mdash;Et
-Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis
-en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la
-bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.</p>
-
-<p>Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de
-Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa
-maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la
-jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
-salle. Là, le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils
-avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en
-lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient
-résultés.</p>
-
-<p>«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps
-anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont
-assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres
-animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et
-vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient
-en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
-livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner
-leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
-pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?
-et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.&mdash;Bien ... mais
-pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les
-égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
-des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment
-leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur
-demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce
-livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon
-le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos
-affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser
-que vous seul.&mdash;C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit
-l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et
-voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»</p>
-
-<p>Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne
-répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et
-ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères
-est-il écrit?&mdash;Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais
-qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
-caractère que je connaisse!&mdash;Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
-Wang-Tsay.&mdash;En effet, interrompit la belle-sœur, en insistant sur cette
-idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être
-il sera plus habile, qui sait!...&mdash;Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
-ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je
-serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;
-voilà tout.»</p>
-
-<p>Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de
-son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
-haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères
-comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint
-dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
-c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
-ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
-Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.</p>
-
-<p>Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de
-l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où
-vas-tu!»&mdash;Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard
-se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
-vigoureuse.&mdash;Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.
-Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué
-vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa
-première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut
-comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison
-courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
-tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.</p>
-
-<p>Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
-était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième
-rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de
-l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
-vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;
-et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû
-voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté
-de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie
-de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
-longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:
-«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre
-jeune frère est ici.»</p>
-
-<p>En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur
-ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient
-devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
-domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux
-Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
-ailes.</p>
-
-<p>Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,
-mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine
-de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
-tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
-vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la
-colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et
-il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa
-poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par
-le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se
-métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris
-l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
-nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
-jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de
-bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante
-rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
-représentait les longs fils de soie violette suspendus à
-la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du
-papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,
-deux vieilles écorces de sapin.</p></blockquote>
-
-<p>Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
-présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un
-esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,
-qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré
-n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»&mdash;Ainsi disaient les
-domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées
-et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de
-fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un
-médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.</p>
-
-<p>Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant
-dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un
-voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,
-Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa
-tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du
-Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être
-le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le
-Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à
-deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour
-l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me
-vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
-à ma mère!»&mdash;Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
-réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay
-ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et
-colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,
-et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
-plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la
-porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
-et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as
-repris ton livre, que viens-tu faire ici?»</p>
-
-<p>Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la
-colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de
-sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant
-ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
-dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit
-précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande
-la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les
-domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,
-il entre, il avance malgré tout!&mdash;Quoi! serait-il vrai?» s'écria à
-son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son
-fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
-précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses
-pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
-me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des
-bâtons?&mdash;Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?&mdash;Oui, je suis l'enfant
-que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il
-donc un faux Wang-Tsay?»</p>
-
-<p>Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent
-apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors
-que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les
-serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et
-lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda
-encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des
-Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se
-rétablissait pas du tout.</p>
-
-<p>«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand
-il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
-que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
-venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
-métamorphosé!&mdash;Et que disait cette lettre?&mdash;Vous savez, continua
-Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
-en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
-là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà
-pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
-ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
-deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
-aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
-de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
-avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
-voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
-l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
-le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
-là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
-que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
-précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
-et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà;
-mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
-s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
-car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»</p>
-
-<p>Là-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
-plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
-rire que de se fâcher à tout le monde.</p>
-
-<p>Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir
-Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
-sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
-mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
-de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
-et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
-vouloir trop.</p>
-
-<p>Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
-convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
-Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
-surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur<a name="NoteRef_6_75" id="NoteRef_6_75"></a><a href="#Note_6_75" class="fnanchor">[6]</a>, parce qu'il avait
-dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">à laquelle il appartient,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">un grand prix:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La maison a été détruite, les biens ont laissé une place</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">vide, le livre même a disparu;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rira dans mille ans.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_70" id="Note_1_70"></a><a href="#NoteRef_1_70"><span class="label">[1]</span></a> Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_71" id="Note_2_71"></a><a href="#NoteRef_2_71"><span class="label">[2]</span></a> Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la
-Nouvelle de Ly-Taï-Pe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_72" id="Note_3_72"></a><a href="#NoteRef_3_72"><span class="label">[3]</span></a> Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_73" id="Note_4_73"></a><a href="#NoteRef_4_73"><span class="label">[4]</span></a> Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont
-les caractères ressemblent à ces animaux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_74" id="Note_5_74"></a><a href="#NoteRef_5_74"><span class="label">[5]</span></a> Les régions inférieures.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_75" id="Note_6_75"></a><a href="#NoteRef_6_75"><span class="label">[6]</span></a> Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper:
-celui qui vole des êtres humains.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_LUTH_BRISE" id="LE_LUTH_BRISE">LE LUTH BRISÉ.</a></h3>
-
-<h4>NOUVELLE HISTORIQUE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">de Pao et de Cho;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des sentiments de haine,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">un cœur sincère.</span><br />
-</p>
-
-<p>Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
-a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
-célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
-Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
-des Tcheou<a name="NoteRef_1_76" id="NoteRef_1_76"></a><a href="#Note_1_76" class="fnanchor">[1]</a>, s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
-gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
-bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
-traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
-son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
-révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
-son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
-au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
-individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
-ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
-des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
-personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
-désigne par l'expression <i>tchy-ki</i>, c'est-à-dire, <i>qui vous connaît à
-fond</i>. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
-sont appelés <i>tchy-sin, intimes de cœur</i>. Si c'est simplement le son
-de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
-de l'affection, cela s'appelle <i>tchy-yn, se connaître par l'effet des
-sons</i>. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque,
-rentrent sous la dénomination générale d'amis, <i>siang-tchy.</i></p>
-
-<p>Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
-raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
-vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
-cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">l'autre l'écoute;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">alors il ne pourra se faire entendre.</span><br />
-</p>
-
-<p>Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
-Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
-vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
-Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
-de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
-King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
-le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
-Ta-Fou. Là, il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
-près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
-mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
-était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
-lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
-pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
-faire route par terre, aller dans sa ville natale.</p>
-
-<p>Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
-les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
-magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.</p>
-
-<p>Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille<a name="NoteRef_2_77" id="NoteRef_2_77"></a><a href="#Note_2_77" class="fnanchor">[2]</a>;
-Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
-tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
-parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
-son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
-s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
-Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
-des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
-chevaux.</p>
-
-<p>Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
-et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
-beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
-violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
-de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
-grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
-«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
-que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
-convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
-prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
-serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
-favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
-mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
-destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
-provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
-embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
-des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
-préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
-foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
-adieux.</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rivières éloignées!</span><br />
-</p>
-
-<p>Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
-jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
-et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
-transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
-toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
-et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
-arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
-alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
-de l'automne<a name="NoteRef_3_78" id="NoteRef_3_78"></a><a href="#Note_3_78" class="fnanchor">[3]</a>. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
-vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à
-torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
-bateaux fit porter une ancre sur le rivage.</p>
-
-<p>Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
-la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
-alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
-son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
-était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
-parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
-pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.</p>
-
-<p>Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
-dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
-la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
-jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
-notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
-se brisa.</p>
-
-<p>Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
-quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
-et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
-l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
-d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»</p>
-
-<p>L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
-déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
-bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
-musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
-la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
-or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
-qui connaisse et comprenne cet instrument? non.&mdash;Voici ce que c'est.
-Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
-bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
-avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
-dévaliser.&mdash;Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
-avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
-l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
-quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»</p>
-
-<p>Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
-des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
-du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
-vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
-car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le
-rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
-sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
-avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
-et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là, il
-a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à
-juger les sons du luth.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
-montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!&mdash;Mais enfin,
-que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
-retirer.»</p>
-
-<p>&mdash;Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
-voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
-sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
-y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à
-la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
-excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
-vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
-ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
-votre luth.»</p>
-
-<p>Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
-Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
-jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
-d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
-revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
-et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
-rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
-long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à
-l'heure en m'accompagnant.</p>
-
-<p>&mdash;Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
-prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
-répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
-Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
-et les voici:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rues pauvres et obscures....</span><br />
-</p>
-
-<p>»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
-et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
-rappelle, et le voici:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des siècles infinis.</span><br />
-</p>
-
-<p>Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
-assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
-trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
-ainsi.» Là-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
-d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
-longuement dans la cabine.</p>
-
-<p>Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
-C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
-de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
-sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
-bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
-se cachaient dans des souliers de paille.</p>
-
-<p>Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
-paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
-en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
-lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
-présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
-parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
-il convient à un honorable magistrat.»</p>
-
-<p>Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
-un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
-voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
-resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
-étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
-de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
-ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
-Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
-habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
-à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
-en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
-il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
-magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
-du siège où l'envoyé de Tsou était assis.</p>
-
-<p>Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
-et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
-mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
-de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
-bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
-rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
-corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
-dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.</p>
-
-<p>Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
-à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
-tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
-dressa un petit banc à l'extrémité de la table.</p>
-
-<p>Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à-vis d'un étranger,
-Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
-de savoir nos noms dans le courant de la conversation<a name="NoteRef_4_79" id="NoteRef_4_79"></a><a href="#Note_4_79" class="fnanchor">[4]</a>».</p>
-
-<p>Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
-s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
-choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
-prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
-quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
-Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à
-l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
-luth?»</p>
-
-<p>Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
-reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
-lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
-les ressources et les beautés de cet instrument?»</p>
-
-<p>Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
-que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
-jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»</p>
-
-<p>Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
-parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
-habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
-son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
-votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.&mdash;Oh! reprit Pe-Ya
-en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à
-ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
-l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
-de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
-fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!</p>
-
-<p>&mdash;Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
-va sans se gêner donner son explication en détail.&mdash;Cet instrument,
-c'est l'Empereur Fo-Hi<a name="NoteRef_5_80" id="NoteRef_5_80"></a><a href="#Note_5_80" class="fnanchor">[5]</a> qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
-cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre <i>Ou-Tong</i>; le phénix
-aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
-roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
-que sur l'arbre <i>Ou-Tong</i>, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
-douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
-sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
-éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
-des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
-dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
-célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
-la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
-il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
-clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
-ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
-comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
-qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
-qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
-il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
-pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux <i>soixante-douze
-heou</i> (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
-pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
-un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
-Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
-dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
-Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
-degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
-les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
-par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
-seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
-ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
-ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
-nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit <i>bassin du Dragon</i>; le
-plus court, <i>étang du Phénix:</i> tous les deux ont des chevilles de jade
-et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
-lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
-intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les
-cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
-fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
-(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
-Yao et de Chun<a name="NoteRef_6_81" id="NoteRef_6_81"></a><a href="#Note_6_81" class="fnanchor">[6]</a>, on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
-vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
-des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
-ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
-Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
-et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
-Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
-Empereur de la dynastie des Chang)<a name="NoteRef_7_82" id="NoteRef_7_82"></a><a href="#Note_7_82" class="fnanchor">[7]</a>, fit refleurir la musique aux
-dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
-un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
-L'instrument en compta alors sept.</p>
-
-<p>Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
-lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
-qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
-froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
-suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.</p>
-
-<p>Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
-jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
-de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
-préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
-vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
-parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
-musique.</p>
-
-<p>Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
-instrument?&mdash;Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
-harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
-l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
-beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à
-l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
-frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
-vertus de l'harmonie!</p>
-
-<p>Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,
-Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au
-hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se
-dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu
-sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
-érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce
-moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.
-«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
-à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius
-jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
-et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
-il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre
-traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
-Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu
-un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,
-et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient
-les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
-d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les
-cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître
-les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais
-il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand
-je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique,
-connaître les sentiments de mon cœur?»</p>
-
-<p>Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
-dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.&mdash;Si sa Seigneurie veut
-bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
-conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le
-grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»</p>
-
-<p>Là-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi
-profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur
-vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth
-que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle
-immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes
-élevées.»&mdash;Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un
-immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il
-laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de
-nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos
-pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases
-il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya<a name="NoteRef_8_83" id="NoteRef_8_83"></a><a href="#Note_8_83" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<p>Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant
-le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il
-lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de
-respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!
-En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à
-méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les
-nobles noms de votre Seigneurie?</p>
-
-<p>&mdash;Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,
-et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin
-joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms
-de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes
-cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place
-d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux
-domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on
-remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention
-en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
-daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
-accueil.»</p>
-
-<p>Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
-enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,
-se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
-rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui
-des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
-demeure.&mdash;Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la
-montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre
-maison.&mdash;Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous
-habitez est en vérité un village <i>abondant en sages</i> (Tsy-Hien)! mais,
-dites-moi, quelle est votre profession?&mdash;Je coupe du bois dans la
-forêt pour gagner ma vie.&mdash;Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,
-avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
-qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances
-que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une
-renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
-cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le
-palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent
-passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts
-et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et
-des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
-désapprouver votre conduite, docteur.&mdash;Seigneur, répondit le bûcheron,
-je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui
-n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il
-faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins
-quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être
-élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais
-pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété
-filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous
-distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques
-verres.</p>
-
-<p>Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était
-choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
-avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui
-demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?&mdash;Déjà j'en ai
-laissé passer vingt-sept.&mdash;Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;
-si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
-titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui
-a conquis mon amitié en appréciant la musique!&mdash;Grand homme, objecta
-le bûcheron, vous vous laissez égarer.&mdash;N'avez-vous pas à la cour un
-nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
-pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
-l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser
-si bas!&mdash;Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il
-y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné;
-d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par
-le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en
-féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes
-pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune
-et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»</p>
-
-<p>Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
-et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la
-cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les
-lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de <i>frère aîné,</i> celui
-de <i>frère cadet</i> appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
-Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,
-pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se
-démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
-burent encore une coupe.</p>
-
-<p>Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses
-instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.
-Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à
-cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence
-d'âge. Car, on dit avec raison:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et l'ami qui vous a <i>connu par l'effet des sons</i> écoute vos</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">paroles long-temps et avec une oreille favorable.</span><br />
-</p>
-
-<p>Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
-lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est
-parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les
-cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la
-voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le
-grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant
-sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi
-notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si
-tôt!»</p>
-
-<p>A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent
-goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait
-le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
-respect.</p>
-
-<p>Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et
-indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu
-vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir
-près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans
-sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?&mdash;Hélas! répondit
-Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre
-volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont
-vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!&mdash;Eh bien! ajouta
-Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
-allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre
-frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez
-exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
-rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer
-à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un
-engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout
-demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne
-m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre
-en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre
-jeune frère un plus grand crime encore!&mdash;Vos paroles pleines de sens,
-répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année
-prochaine je reviendrai vous voir.&mdash;A quelle époque de cette prochaine
-année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?&mdash;Ecoutez,
-répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a
-commencé la 2.<sup>e</sup> division de l'automne; ce jour va être le
-seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous
-rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain
-jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes
-promesses, ne me tenez plus pour un sage.»</p>
-
-<p>Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
-où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,
-et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure
-ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord
-du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
-manque. Mais l'aurore paraît déjà, et il faut que je prenne congé de
-mon frère.»</p>
-
-<p>Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
-domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
-prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à
-son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,
-faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos
-honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme
-la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas
-dédaigner de faibles présents!»</p>
-
-<p>Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
-un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il
-parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,
-jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau
-la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
-rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se
-séparèrent les yeux humides.</p>
-
-<p>Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
-de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son
-voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et
-les montagnes, la tristesse était dans son cœur, et son esprit restait
-occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après
-quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
-voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le
-seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
-bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char
-sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là, l'envoyé
-rendit compte de sa mission au souverain.</p>
-
-<p>Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient
-succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein
-d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans
-songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,
-il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.
-Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,
-disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit
-route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée
-qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
-arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.</p>
-
-<p>Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de
-l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
-était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
-sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait
-eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le
-bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
-l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.</p>
-
-<p>La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers
-la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé
-devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store
-de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer
-sur la proue du bateau. Là, il se mit à contempler la constellation
-de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute
-cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors
-lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie
-soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit
-se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,
-époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait
-de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il
-donc manqué à sa promesse?</p>
-
-<p>Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je
-comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
-passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est
-pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère
-m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
-a été émouvoir le cœur de l'ami <i>qui m'a connu par les sons</i>, cette
-nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il
-ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda
-qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums
-furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant
-l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il
-rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec
-un accent de douleur.</p>
-
-<p>Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son
-si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
-jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé
-de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce
-sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
-piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
-de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
-que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
-les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas
-venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même
-sur le rivage m'informer de mon frère.»</p>
-
-<p>Là-dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit
-dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
-nuit il ne put fermer l'œil; il appelait l'aurore de tous ses vœux et
-l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se
-dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
-du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
-Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête
-dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite
-que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après
-s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon
-frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les
-frais des cérémonies funèbres.»</p>
-
-<p>Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
-direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix
-lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.&mdash;«Seigneur,
-demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?&mdash;Ici la montagne
-se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
-le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
-couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui
-présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
-au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
-qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous
-pourrons continuer notre marche.»</p>
-
-<p>Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
-domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande
-route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
-pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à
-un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses
-vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
-bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
-s'avance à pas lents.</p>
-
-<p>A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
-respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose
-à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton
-de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,
-que daignez-vous ordonner?&mdash;Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,
-et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
-Tsy-Hien.&mdash;Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
-droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du
-village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
-la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
-à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
-route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
-village, votre Seigneurie veut aller?»</p>
-
-<p>Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec
-étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,
-lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour
-où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y
-avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
-celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être
-mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.</p>
-
-<p>«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des
-réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
-adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
-villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis
-vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
-long-temps.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces
-deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
-paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
-fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années
-dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
-a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
-habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
-amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
-informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
-dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.&mdash;Je désirerais
-aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.&mdash;Quoi!
-interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
-voir dans cette maison?&mdash;Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»</p>
-
-<p>A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
-commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et
-d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était
-mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du
-bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
-haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
-ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe
-donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
-livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de
-connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper
-le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par
-un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint
-languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques
-mois, il mourut....»</p>
-
-<p>Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes
-s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
-si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés
-avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le
-vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
-domestique quel personnage était son maître!&mdash;L'enfant se pencha et dit
-à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
-l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir
-recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la
-douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il
-s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je
-t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus
-qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
-supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»</p>
-
-<p>Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
-eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
-la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable
-Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui
-munissait à son fils?»&mdash;Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
-de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore
-dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la
-ville, dans le cimetière.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit
-le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa
-pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
-d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
-jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
-envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
-dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
-Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
-qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.&mdash;Et moi, je n'ai pas voulu
-mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par
-lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement
-élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
-voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris
-quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,
-quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.</p>
-
-<p>&mdash;Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller
-me prosterner devant le tombeau.&mdash;Puis il dit à son petit serviteur
-de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
-en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
-marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.</p>
-
-<p>Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
-regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
-(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
-et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
-par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
-esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
-Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
-vous dit un éternel adieu.»&mdash;A ces mots la voix lui manqua, et il
-éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
-montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
-ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
-voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
-accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
-ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
-des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
-du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.</p>
-
-<p>Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
-n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter
-l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
-couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
-le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
-sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
-les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
-dispersèrent avec des éclats de rire.</p>
-
-<p>«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
-par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
-profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
-riant?&mdash;Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
-sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
-joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!&mdash;Puisqu'il en est ainsi,
-reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
-la connaissance de cet art?&mdash;Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
-je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
-passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus
-capable de discerner clairement ce qui le toucherait.</p>
-
-<p>&mdash;A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
-destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
-réciter, prêtez l'oreille.»</p>
-
-<p>Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
-répéta les lignes suivantes:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je me rappelais que l'an dernier au printemps<a name="NoteRef_9_84" id="NoteRef_9_84"></a><a href="#Note_9_84" class="fnanchor">[9]</a></span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aujourd'hui je revenais pour le voir:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">musique,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oh chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">joues;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">douloureux!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">liens d'une amitié pure et précieuse!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">mon luth,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!</span><br />
-</p>
-
-<p>Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
-vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
-l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
-déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
-de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.</p>
-
-<p>Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
-luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">compagnons et des amis;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">trop difficile.</span><br />
-</p>
-
-<p>«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!&mdash;Dans quelle
-partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
-Pe-Ya.&mdash;Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
-la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
-question?&mdash;Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
-je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
-quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
-servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
-puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
-où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
-je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
-natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
-respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
-ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
-moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
-comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»</p>
-
-<p>Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
-devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
-répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
-s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.</p>
-
-<p>Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à
-son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">efforts.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">dans l'oubli;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">du luth brisé.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_76" id="Note_1_76"></a><a href="#NoteRef_1_76"><span class="label">[1]</span></a> Vers 690 avant J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_77" id="Note_2_77"></a><a href="#NoteRef_2_77"><span class="label">[2]</span></a> Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_78" id="Note_3_78"></a><a href="#NoteRef_3_78"><span class="label">[3]</span></a> Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons
-(Se-Chy) en deux parties, qui forment les huit <i>Tsie</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_79" id="Note_4_79"></a><a href="#NoteRef_4_79"><span class="label">[4]</span></a> L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de
-prendre un siège.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_80" id="Note_5_80"></a><a href="#NoteRef_5_80"><span class="label">[5]</span></a> Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des
-temps fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
-chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
-l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
-dans les cérémonies.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_81" id="Note_6_81"></a><a href="#NoteRef_6_81"><span class="label">[6]</span></a> Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres
-sacrés des Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant
-J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_82" id="Note_7_82"></a><a href="#NoteRef_7_82"><span class="label">[7]</span></a> 1134 avant J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_83" id="Note_8_83"></a><a href="#NoteRef_8_83"><span class="label">[8]</span></a> Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute
-plus d'attrait pour l'habitant du <i>céleste Empire</i> que pour le lecteur
-français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
-les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
-les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
-écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
-une difficulté de plus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_84" id="Note_9_84"></a><a href="#NoteRef_9_84"><span class="label">[9]</span></a> La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on
-l'a vu, en automne; le mot <i>printemps</i> est sans doute appelé par la
-rime du vers suivant: <i>Tchun</i> printemps, et <i>Kun</i> sage.</p></div>
-
-
-<h4>FIN.</h4>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 ***</div>
-
-</body>
-</html>
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
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+ The Project Gutenberg eBook of Choix de contes et nouvelles traduits du Chinois, by Théodore Pavie.
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 ***</div>
+
+
+
+
+<h1>CHOIX</h1>
+
+<h1>DE</h1>
+
+<h1>CONTES ET NOUVELLES</h1>
+
+
+<h1>TRADUITS DU CHINOIS</h1>
+
+<h2>PAR THÉODORE PAVIE</h2>
+
+
+<h5>PARIS</h5>
+
+<h5>LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,</h5>
+
+<h5>RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7</h5>
+
+<h5>1839</h5>
+
+
+
+<hr class="full" />
+
+<p><a href="#TABLE">Table</a></p>
+<h5>A</h5>
+
+<h5>MONSIEUR STANISLAS JULIEN,</h5>
+
+<h5>MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE</h5>
+
+<h5>LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL</h5>
+
+<h5>DE FRANCE.</h5>
+
+<h5>TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE</h5>
+
+<h5><i>De son respectueux Elève,</i></h5>
+
+<h5>THÉODORE PAVIE.</h5>
+
+
+
+<hr class="chap" />
+<h4>AVERTISSEMENT.</h4>
+
+<hr class="r5" />
+<p>Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
+attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
+volume de <i>nouvelles</i> et de <i>contes</i>.&mdash;Les Chinois d'ailleurs ne font
+pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
+mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
+de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
+tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
+capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
+un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
+récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
+désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
+dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
+étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
+dans l'original.</p>
+
+<p>D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
+abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
+d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
+et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
+à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
+pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
+du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
+d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mœurs et
+des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.</p>
+
+<p>Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
+yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
+témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
+avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
+connaître ici:</p>
+
+<p><span style="font-size: 0.8em;">LES PIVOINES</span>, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
+intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (<i>Faits remarquables, anciens et modernes</i>).
+Le même conte se trouve aussi dans les <i>Histoires à réveiller le
+monde</i>, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
+incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
+collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
+<span style="font-size: 0.8em;">RENARDS-FÉES</span>.</p>
+
+<p>La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, <span style="font-size: 0.8em;">LY-TAI-PE</span>,
+laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
+toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
+du <span style="font-size: 0.8em;">LUTH BRISÉ</span> qui termine le volume.</p>
+
+<p>C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, <i>Voyage dans l'Ouest,</i>
+(c'est-à-dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
+parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: <span style="font-size: 0.8em;">LE BONZE SAUVÉ DES EAUX</span> et
+<span style="font-size: 0.8em;">LE ROI DES DRAGONS</span>.</p>
+
+<p>Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
+le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
+traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
+en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
+bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.</p>
+
+<p>Enfin, <span style="font-size: 0.8em;">LE LION DE PIERRE</span> est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
+Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
+jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
+plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à
+Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
+rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
+nous le communiquer.</p>
+
+<p>Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
+croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
+la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
+se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
+et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
+toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
+les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
+les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
+Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
+qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
+les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
+grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
+laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
+toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
+et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
+ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.</p>
+
+<p>Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
+toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
+ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
+résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
+années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
+l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
+cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
+à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
+parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
+prendre haleine.</p>
+
+<p>Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
+départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
+ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
+que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
+bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.</p>
+
+
+
+<hr class="chap" />
+<h4><a name="TABLE" id="TABLE">TABLE</a></h4>
+
+<p style="margin-left: 40%;">
+<a href="#LES_PIVOINES">Les Pivoines, conte</a><br />
+<a href="#LE_BONZE_KAY-TSANG">Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique</a><br />
+<a href="#LE_POETE_LY-TAI-PE">Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle</a><br />
+<a href="#LE_LION_DE_PIERRE">Le Lion de Pierre, légende</a><br />
+<a href="#LA_LEGENDE1">La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique</a><br />
+<a href="#LES_RENARDS-FEES">Les Renards-Fées, conte Tao-Sse</a><br />
+<a href="#LE_LUTH_BRISE">Le Luth brisé, nouvelle historique</a><br />
+</p>
+
+
+<hr class="chap" />
+<h3><a id="LES_PIVOINES"></a>LES PIVOINES<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a>
+<a href="#Note_1_1" class="fnanchor" style="font-size: 0.7em;">[1]</a>,</h3>
+<hr class="r5" />
+<h4>CONTE.</h4>
+<hr class="tb" />
+
+<p>Sous le règne de Jin-Tsong<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, de la dynastie des Song Méridionaux,
+au village de Tchang-Yo, situé à deux <i>lys</i><a name="NoteRef_3_3" id="NoteRef_3_3"></a><a href="#Note_3_3" class="fnanchor">[3]</a> de la porte orientale
+de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
+dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
+d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
+couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
+sans lui laisser d'enfant.</p>
+
+<p>Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
+et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
+terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
+bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
+plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
+Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
+chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
+s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
+Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
+et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
+c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
+dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
+se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
+extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
+chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
+occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
+quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
+l'avait-on surnommé <i>Hoa-Tchy</i> (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
+marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
+avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
+lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
+laissait en gage.</p>
+
+<p>Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
+Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
+ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
+valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
+profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
+parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue,
+dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
+n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
+remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.</p>
+
+<p>Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
+à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
+sur cette haie factice, l'églantier, le <i>putchuk</i>, l'hibiscus,
+le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
+s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
+l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
+le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
+le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui
+qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
+arbre<a name="NoteRef_4_4" id="NoteRef_4_4"></a><a href="#Note_4_4" class="fnanchor">[4]</a> et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
+elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
+pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
+voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
+commençait à s'ouvrir.</p>
+
+<p>En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
+après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
+aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
+rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
+couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
+élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
+lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
+tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
+tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
+propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
+de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
+appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.</p>
+
+<p>Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
+ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
+elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
+n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>«Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
+le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
+belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
+riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
+doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
+des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
+corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
+l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
+sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
+au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
+parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
+n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
+la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
+grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
+poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
+milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
+comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
+boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
+le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
+carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
+souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
+beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
+pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
+prune <i>Yo-Ly</i>, surnommée le ballon de soie brodée.</p>
+
+<p>On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
+mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
+répandent en foule leur éclat et leur parfum. »</p></blockquote>
+
+<p>En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
+appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
+la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
+ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
+tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
+de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
+dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
+retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
+des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac
+Sy-Hou<a name="NoteRef_5_5" id="NoteRef_5_5"></a><a href="#Note_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
+milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
+venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
+lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
+promeneurs.</p>
+
+<p>On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
+et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
+flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
+volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
+à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
+pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
+ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
+de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
+nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
+et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
+milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
+de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
+obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
+leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
+confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.</p>
+
+<p>Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
+commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
+nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
+aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
+lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
+troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
+faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
+roses se pressent sur le ciel, la neige<a name="NoteRef_6_6" id="NoteRef_6_6"></a><a href="#Note_6_6" class="fnanchor">[6]</a> sautillait et dansait, le
+ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
+toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.</p>
+
+<p>Il y a des vers qui en font foi:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">voûte des cieux;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">chantent en cueillant les lotus;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">s'y sont multipliées à l'infini;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">son jardin et de son lac.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais rentrons dans les limites de notre récit. »&mdash;Tsieou-Sien, levé
+chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
+tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
+rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
+tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
+une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
+s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
+devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
+heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
+pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
+vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
+sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
+son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
+le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
+ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
+vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
+millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
+passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
+vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
+son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
+tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
+avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
+reprises pour faire son inspection.</p>
+
+<p>Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
+des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
+l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
+essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
+bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à
+ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
+cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
+de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
+jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
+allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
+les fleurs ».</p>
+
+<p>Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
+fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
+dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».</p>
+
+<p>Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
+à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
+singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
+ce raisonnement:&mdash;Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à
+s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
+et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
+avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
+elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
+qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
+venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
+l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
+violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
+qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
+les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
+douleur!</p>
+
+<p>Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
+a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
+fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
+long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
+les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
+le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
+donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
+prendre pitié.</p>
+
+<p>Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
+mutile, comment supporteront-elles ce traitement?&mdash;Voyez: c'est du
+germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
+tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
+les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
+il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
+patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
+à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
+donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
+être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
+son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
+supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
+parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!</p>
+
+<p>D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
+simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
+garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
+soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
+exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
+jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
+plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
+jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
+l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
+et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
+même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
+réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
+se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
+d'une mort prématurée.</p>
+
+<p>On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
+envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
+jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
+passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
+sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
+injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
+fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
+ressentiment!</p>
+
+<p>Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
+cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
+par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
+amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
+tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
+prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
+la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
+façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
+dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
+pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
+ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
+avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
+grandes politesses, intercédait du fond de son cœur pour ses pauvres
+plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
+vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
+tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
+en remerciements.</p>
+
+<p>Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
+deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
+de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
+quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
+tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
+appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
+«traiter les fleurs ».</p>
+
+<p>A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
+jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
+et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
+réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
+fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
+l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
+s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
+Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
+tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
+devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
+quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
+fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
+chacun s'abstenait de toucher même une feuille.</p>
+
+<p>D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
+des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
+rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
+grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
+c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
+à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
+grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
+mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
+raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
+abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
+sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
+flexible et harmonieuse.</p>
+
+<p>Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
+d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
+l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
+des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
+de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
+prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
+revenu de chaque année.</p>
+
+<p>Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
+cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
+contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
+usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
+contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
+au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
+voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait <i>Monsieur</i>
+Tsieou<a name="NoteRef_7_7" id="NoteRef_7_7"></a><a href="#Note_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, et lui-même se désignait par le nom du <i>Vieillard qui arrose
+son jardin</i> (Kouan-Youen-Seou).</p>
+
+<p>Les vers disent:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">regards,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">à loisir que d'aller prendre du repos.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ici l'histoire se divise.&mdash;Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
+de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
+mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
+cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
+sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
+épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
+prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
+suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
+le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
+troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
+ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
+dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
+formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
+nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
+avaient eu à souffrir de leur despotisme!</p>
+
+<p>Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
+qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
+homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
+adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
+porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
+et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
+maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
+campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
+précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
+vieux Tsieou-Sien.</p>
+
+<p>Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à
+moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
+dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
+Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
+qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
+épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
+jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
+plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
+que l'on appelle le <i>Fou des fleurs</i>. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
+entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
+personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
+plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
+n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
+peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
+autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
+peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.</p>
+
+<p>A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à
+peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
+deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
+n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
+à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
+gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
+regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
+vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
+curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
+porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
+savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
+dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
+du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
+Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
+multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
+J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
+de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
+voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
+que cela.</p>
+
+<p>Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
+Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
+fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
+les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
+n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.</p>
+
+<p>Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
+ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
+vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
+est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
+jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
+et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
+l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
+se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.</p>
+
+<p>Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
+épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
+la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
+richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
+lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
+de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
+(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.</p>
+
+<p>Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
+Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
+princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
+d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
+et elle écrivit les quatre vers suivants:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Demain matin, je me promènerai dans le parc:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.</span><br />
+</p>
+
+<p>C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
+les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
+parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
+pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
+toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
+par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
+jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
+n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
+rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
+un front radieux parmi toutes celles de l'empire.</p>
+
+<p>Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
+de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
+l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
+recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
+l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
+hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
+ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
+couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.</p>
+
+<p>Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
+et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
+la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
+aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
+cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
+des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
+l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
+prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
+voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
+Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
+exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
+suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
+j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
+il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
+entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose
+jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
+aller en respirer l'odeur de plus près.</p>
+
+<p>Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
+mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
+donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
+les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
+sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
+faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
+de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
+chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
+augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
+s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
+un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
+ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
+y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
+Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
+la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
+songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
+jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
+vêtements.</p>
+
+<p>Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
+le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
+à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
+joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
+silence.</p>
+
+<p>La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
+abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
+pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
+jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
+bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
+planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun
+mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
+bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
+dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
+daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
+le jeune seigneur?&mdash;Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
+oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
+vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
+Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
+sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
+campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
+mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
+d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
+vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
+de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
+reconnaissance!</p>
+
+<p>Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
+quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
+jambes, et il ne put remuer.</p>
+
+<p>Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
+pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
+jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
+cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
+répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
+billet, et l'envoyer au préfet du département.»</p>
+
+<p>Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
+en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
+de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
+recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
+Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
+l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
+en une minute, au galop.</p>
+
+<p>Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
+donc.</p>
+
+<p>Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
+domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
+Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
+de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
+prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
+l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
+Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
+cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
+long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
+ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
+pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
+fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
+reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
+vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
+qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.</p>
+
+<p>Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
+que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
+tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.</p>
+
+<p>Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de
+Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
+grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
+ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
+en désordre cueillir les pivoines.</p>
+
+<p>Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
+avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
+pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
+l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
+Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
+désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
+ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
+qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
+il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
+bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
+première.</p>
+
+<p>Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
+renversée!&mdash;Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
+vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
+plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
+craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
+battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
+sur pied.</p>
+
+<p>Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
+cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
+jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
+pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">méchante;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">sans que personne les recueille.</span><br />
+</p>
+
+<p>Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
+le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
+gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
+voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
+de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
+surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
+leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
+Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
+qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
+leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
+accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
+entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
+son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
+je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là-dessus il partit en
+manifestant la haine qu'il avait dans le cœur.</p>
+
+<p>Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
+le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
+Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
+les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
+s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
+lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.</p>
+
+<p>Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
+vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
+à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
+bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
+L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
+Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
+Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
+les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
+et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »&mdash;Le curieux, frappé
+de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!&mdash;et voilà tout. Mais
+comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
+en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
+vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
+couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
+compassion.</p>
+
+<p>Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
+mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
+à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
+maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
+de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
+si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
+feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!</p>
+
+<p>Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
+humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
+Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
+seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
+Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
+suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
+êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?</p>
+
+<p>Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
+vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
+je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
+pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
+de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
+la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
+lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là,
+reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
+agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
+répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
+branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
+inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
+ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.</p>
+
+<p>A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
+Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
+pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
+pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
+employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
+de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
+il ira vous inviter à la venir voir.</p>
+
+<p>A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
+d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
+ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non&mdash;-Voyant
+mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
+pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
+de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
+cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;&mdash;cependant, la jeune
+fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
+tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.</p>
+
+<p>Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
+maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
+nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
+pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
+plus étincelantes qu'auparavant.</p>
+
+<p>Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">boue,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">les ressusciter;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">il a su concilier l'affection des objets inanimés.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!</span><br />
+</p>
+
+<p>Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
+Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
+magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
+là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
+le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là.&mdash;Aucune trace
+de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à
+lui-même?&mdash;Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
+passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
+prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
+il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
+droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
+qui faisaient sécher leurs filets au soleil.</p>
+
+<p>Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
+saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
+commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
+n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.</p>
+
+<p>Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
+mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
+venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout
+rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
+de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
+passée.</p>
+
+<p>Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
+existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
+dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?&mdash;A l'instant même,
+répondit Tsieou.&mdash;Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
+et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
+Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
+Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
+qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
+sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
+ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
+y avait là-dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
+s'assurer du prodige par leur propres yeux.</p>
+
+<p>Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
+bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
+miracles par le secours de la magie.</p>
+
+<p>Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
+remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
+amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
+aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
+Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
+de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
+mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
+comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
+à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
+qu'il avait grandement raison.</p>
+
+<p>Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
+qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
+avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
+au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
+promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
+venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
+d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
+profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
+vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à
+côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
+l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
+il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
+les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
+a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
+les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
+a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
+l'ouvrit à deux battants.</p>
+
+<p>Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
+le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
+lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
+gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
+partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
+hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.</p>
+
+<p>Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
+qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
+brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
+retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
+laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
+feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
+votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
+des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
+il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
+n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
+jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
+donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
+troupe se mit en marche.</p>
+
+<p>Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
+opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
+résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
+disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
+esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
+détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
+a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
+seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
+que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
+tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur
+toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.</p>
+
+<p>En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
+gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
+on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
+de Tchang.&mdash;Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
+apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
+plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
+face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
+dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
+extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
+leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
+sourire aux passants.</p>
+
+<p>Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
+n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
+maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
+mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
+troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
+quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
+de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
+plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
+être à moi.&mdash;Mais quel est donc ce fameux plan?&mdash;Le voici, reprit
+Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
+révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
+la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
+les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
+d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
+a même promis 3,000 tsien<a name="NoteRef_8_8" id="NoteRef_8_8"></a><a href="#Note_8_8" class="fnanchor">[8]</a> de récompense, pour encourager les
+délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
+servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
+cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
+avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
+vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
+dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.</p>
+
+<p>Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
+était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
+mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
+accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
+au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
+plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
+dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
+affaire.</p>
+
+<p>Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
+En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
+il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
+satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
+du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
+coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
+grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
+laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à
+l'arrière-garde avec ses amis.</p>
+
+<p>Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
+c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
+garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
+le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
+force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
+que vous le lui ferez au moins savoir!&mdash;Mais les sbires le chargeaient
+d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
+ils l'entraînèrent hors du jardin.</p>
+
+<p>A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
+connaître la cause de cette conduite.&mdash;Qu'est-ce que vous demandez?
+leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
+peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
+votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
+n'eurent plus dans le cœur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
+dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
+Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
+jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
+cela devait aboutir.</p>
+
+<p>Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
+propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
+qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
+se rendit en hâte au tribunal.</p>
+
+<p>Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
+au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
+regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
+connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
+s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
+de supplice et attendirent.</p>
+
+<p>Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:&mdash;-Quel
+audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
+pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
+avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
+l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
+n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
+mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
+village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
+peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
+magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
+avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
+vous avez le front de nier!</p>
+
+<p>Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
+avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
+dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
+jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
+que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
+de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
+et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
+esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
+être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
+dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
+allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
+aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
+dire.</p>
+
+<p>Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
+ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
+entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
+les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
+le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
+tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
+peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
+l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
+patient, chargé de la cangue.</p>
+
+<p>Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
+l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
+Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
+donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
+donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
+Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
+reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.</p>
+
+<p>Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
+ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
+informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
+victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
+du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
+porterons caution; rassurez-vous!</p>
+
+<p>Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
+gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
+canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!&mdash;Et le vieillard
+arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
+chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
+mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
+passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.</p>
+
+<p>A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
+lit aux prisonniers; là, plus mort que vif, garrotté de manière à ne
+pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
+il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
+vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
+l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
+de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
+résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.</p>
+
+<p>Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
+s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
+immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
+que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
+sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.</p>
+
+<p>Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
+et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
+immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
+préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
+eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
+qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
+de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
+calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
+ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
+aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
+aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
+la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
+secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
+pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
+immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
+condition d'existence.</p>
+
+<p>Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
+demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
+immortel?&mdash;Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
+faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
+envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
+les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
+c'est-à-dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
+fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.&mdash;Et
+elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.</p>
+
+<p>Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
+l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
+Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
+lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
+sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
+puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
+reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
+de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
+crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!&mdash;Tsieou est
+saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
+jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
+s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
+le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
+voit tiré d'affaire, son cœur se dilate; car on dit:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>«Celui qui ne nourrit en son cœur aucun sentiment
+d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
+arbitres des événements. »</p></blockquote>
+
+<p>Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
+reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
+dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
+passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
+nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
+ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
+nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
+il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
+livrer à l'ivresse du plaisir.</p>
+
+<p>Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
+après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
+s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
+entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
+silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
+arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
+tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
+à terre en désordre et jonchent le sol.</p>
+
+<p>Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
+parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
+secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
+pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
+immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
+jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
+fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
+Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
+bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.&mdash;Aussitôt on
+étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
+on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
+repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
+Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à-coup il
+s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">devant le vestibule,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">eaux,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et siffle à travers les pins de la forêt.</span><br />
+</p>
+
+<p>Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
+relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
+hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
+singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
+apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
+subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
+portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
+réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
+dans une muette stupeur.</p>
+
+<p>Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
+la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus
+de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
+a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
+été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
+tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
+péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
+s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
+Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
+en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
+l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs?
+Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:&mdash;Oui, il
+faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
+bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
+à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
+longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
+impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.</p>
+
+<p>Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à
+boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
+l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
+pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
+par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
+retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
+peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
+son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
+souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
+maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
+tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
+découragés et honteux.</p>
+
+<p>Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
+vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
+lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
+de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
+lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
+a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
+permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.</p>
+
+<p>On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
+parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
+sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
+n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
+plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
+la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
+miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
+faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
+n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
+hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
+l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
+quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
+perquisition: mais enfin, que faire?&mdash;Aller passer la nuit chez soi....</p>
+
+<p>Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à
+la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
+c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
+jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
+jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
+arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
+chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
+engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
+joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
+une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
+à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
+deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
+vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
+responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
+Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
+marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
+nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.</p>
+
+<p>A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
+de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
+précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
+la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
+bonnet de notre maître?&mdash;C'était bien lui.&mdash;On éclaire le long du mur,
+et à quelques pas de là, à l'angle oriental, dans un détour formé par
+l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
+laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
+en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
+seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
+s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
+adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
+aux autres voisins et se retirèrent.</p>
+
+<p>Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
+allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
+nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
+douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
+nous l'y laisserons.</p>
+
+<p>Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
+il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
+ont leur récompense.</p>
+
+<p class="poet">Deux scélérats qui ont quitté le monde,<br /> Ce sont deux
+démons méchants qui descendent dans les enfers.</p>
+
+<p>Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
+au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
+du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
+dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
+raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
+peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
+il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
+de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
+dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
+en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
+fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
+que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
+jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
+calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
+Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
+plus grand détail et la plus grande précision.</p>
+
+<p>Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
+juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
+accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
+grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
+de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
+il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
+propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
+promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.</p>
+
+<p>Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
+adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
+ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
+jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
+jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
+de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
+amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
+parlerons pas.</p>
+
+<p>Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
+Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
+Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
+Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
+reprit la fraîcheur de la jeunesse.</p>
+
+<p>Un jour, c'était le 15<sup>e</sup> de la 8<sup>e</sup> lune, le temps
+était magnifique, le ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage
+dans toute l'étendue de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes
+croisées, auprès de ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure
+souffle doucement, il s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des
+flambeaux: on entend, dans l'espace, des chants et de la musique, un
+parfum surnaturel embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes
+blanches s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison,
+apparaît la jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés
+flottent des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand
+nombre d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant
+en main des instruments de musique.</p>
+
+<p>Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
+préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
+mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
+au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
+que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
+avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
+célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
+celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
+sur soi de grandes calamités.</p>
+
+<p>Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
+à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
+immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
+tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.</p>
+
+<p>Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
+du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
+Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
+d'adieux.&mdash;Puis tout disparut.</p>
+
+<p>Cet endroit a changé son nom en celui de <i>Ching-Sien-Ly, le village de
+l'Immortel qui monte aux cieux.</i> On l'appelle aussi <i>le village des
+Cent Fleurs.</i></p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">avec lui:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">le feu.</span><br />
+</p>
+<hr class="r5" />
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Il s'agit de la pivoine en arbre (<i>Pæonia arborea</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Il monta sur le trône en 1023.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_3_3" id="Note_3_3"></a><a href="#NoteRef_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Dix lys font une lieue.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_4_4" id="Note_4_4"></a><a href="#NoteRef_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont
+désignées par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté
+de plus à établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement
+connue.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_5_5" id="Note_5_5"></a><a href="#NoteRef_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le père Athanase Kirchère, dans sa <i>Chine illustrée</i>,
+dit, en parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans
+entrer dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
+arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
+canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
+avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
+temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
+situé dans le Tche Kiang.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_6_6" id="Note_6_6"></a><a href="#NoteRef_6_6"><span class="label">[6]</span></a> En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige
+est: <i>Lo-Hoa</i>, les six fleurs.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_7_7" id="Note_7_7"></a><a href="#NoteRef_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Tsieou-Kong.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_8_8" id="Note_8_8"></a><a href="#NoteRef_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Environ 22,500 francs.</p></div>
+
+
+
+<hr class="chap" />
+<h3><a name="LE_BONZE_KAY-TSANG" id="LE_BONZE_KAY-TSANG">LE BONZE KAY-TSANG</a></h3>
+
+<h3>SAUVÉ DES EAUX.</h3>
+
+<h4>HISTOIRE BOUDDHIQUE</h4>
+<hr class="r5" />
+<p>La ville de Tchang-Ngan<a name="NoteRef_1_9" id="NoteRef_1_9"></a><a href="#Note_1_9" class="fnanchor">[1]</a>, dans le Chen-Si, est le lieu où les
+Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
+Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
+étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
+ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.</p>
+
+<p>Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
+gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan<a name="NoteRef_2_10" id="NoteRef_2_10"></a><a href="#Note_2_10" class="fnanchor">[2]</a>. Or, la 13<sup>e</sup>
+année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
+provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
+souveraineté de la Chine.</p>
+
+<p>Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
+militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
+lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
+s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
+parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
+pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
+lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
+recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
+parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
+à la vertu.&mdash;La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
+répondit Taï-Tsong. »</p>
+
+<p>Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
+dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
+camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
+classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
+clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
+eussent à se rendre au concours général de la capitale.</p>
+
+<p>L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
+nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (<i>le Bouton
+brillant</i>), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
+lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
+concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
+de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
+Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
+ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
+élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
+fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
+partir.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
+des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
+mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
+à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
+et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
+mère. »</p>
+
+<p>Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
+départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
+et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
+s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
+prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
+liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
+impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
+sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.</p>
+
+<p>Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
+ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
+aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
+festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
+encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
+lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.</p>
+
+<p>Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
+la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme
+au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
+vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant
+donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
+allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
+entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
+hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
+descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
+l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.</p>
+
+<p>Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
+accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
+puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à
+terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
+civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
+ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.</p>
+
+<p>Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
+réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
+l'appartement parfumé.</p>
+
+<p>Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
+trône dans le palais des <i>clochettes d'or;</i> les officiers civils et
+militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
+emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
+ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
+préfecture<a name="NoteRef_3_11" id="NoteRef_3_11"></a><a href="#Note_3_11" class="fnanchor">[3]</a> de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
+ose la demander pour Kwang-Jouy. »</p>
+
+<p>Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
+l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
+arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
+reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
+afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
+il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
+le Kiang-Tcheou.</p>
+
+<p>Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
+printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
+balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
+arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
+offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
+lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
+fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
+avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
+de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
+le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
+qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
+rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.</p>
+
+<p>Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
+«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
+soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
+accéda aux volontés de sa mère.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
+main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
+voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
+se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
+l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
+dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
+autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
+faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
+ce poisson. «A dix lys<a name="NoteRef_4_12" id="NoteRef_4_12"></a><a href="#Note_4_12" class="fnanchor">[4]</a> d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
+Hong-Kiang.»</p>
+
+<p>A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
+puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
+cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
+œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
+remplit de satisfaction»&mdash;Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
+jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
+expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
+est la santé de ma mère?&mdash;Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
+cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
+aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
+vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
+premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»</p>
+
+<p>Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
+firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.</p>
+
+<p>La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
+marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
+à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
+rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
+en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.</p>
+
+<p>Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
+la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
+ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
+lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.</p>
+
+<p>Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
+femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
+brillaient comme les flots en automne<a name="NoteRef_5_13" id="NoteRef_5_13"></a><a href="#Note_5_13" class="fnanchor">[5]</a>, sa bouche petite et fraîche
+ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
+saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
+la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
+la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
+mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son
+compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
+sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
+milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
+domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
+milieu des eaux.</p>
+
+<p>A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
+fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
+tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
+vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
+savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
+circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
+la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
+mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
+diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
+Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.</p>
+
+<p>Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
+flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à
+fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à
+l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
+file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
+sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
+qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
+au fond des eaux.»</p>
+
+<p>Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
+considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
+sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
+«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
+rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
+jours passés.»</p>
+
+<p>Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
+porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
+cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
+du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
+tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
+Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.</p>
+
+<p>Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
+dans le palais de son maître.&mdash;«Lettré, quel est ton nom? quelle est
+ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
+as-tu été victime d'un assassinat?»&mdash;A ces questions, Kwang-Jouy salua
+respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
+le supplia de le faire revivre.</p>
+
+<p>«Eh bien! reprit alors le dieu des mers<a name="NoteRef_6_14" id="NoteRef_6_14"></a><a href="#Note_6_14" class="fnanchor">[6]</a>, ce petit poisson d'or que
+tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
+trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
+A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
+un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
+du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
+lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
+t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
+cour.»</p>
+
+<p>Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
+exprima sa gratitude au roi des dragons.</p>
+
+<p>Mais revenons à la veuve du docteur.&mdash;Dans son aversion pour l'assassin
+de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
+la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
+l'enfant qu'elle devait mettre au jour<a name="NoteRef_7_15" id="NoteRef_7_15"></a><a href="#Note_7_15" class="fnanchor">[7]</a>; dans cette perplexité, elle
+avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.</p>
+
+<p>Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
+employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
+prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
+eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
+le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
+je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
+talents.&mdash;Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
+haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
+l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
+avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
+daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.</p>
+
+<p>Les instants fuient avec rapidité.&mdash;Un jour que Lieou-Hong était
+sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
+était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
+elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
+demeure. Tout-à-coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
+l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
+fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
+l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
+Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
+immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
+de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
+roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
+d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
+votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
+Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.</p>
+
+<p>Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
+venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
+que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
+l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
+débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à
+demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
+serez satisfait.»</p>
+
+<p>Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
+tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
+pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
+retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
+dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
+«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
+pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
+et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
+reconnaître....»</p>
+
+<p>Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
+son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
+le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
+marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
+vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
+porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
+par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.</p>
+
+<p>En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
+et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
+une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
+grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
+la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
+ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
+rentre à l'hôtel.</p>
+
+<p>Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
+de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
+un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
+les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.</p>
+
+<p>Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
+entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit
+enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve:
+que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
+attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à
+terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
+les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
+recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (<i>Flottant
+sur le fleuve Kiang</i>) et le confie aux soins d'une personne qui
+l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.</p>
+
+<p>Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
+rapides comme la navette du tisserand.&mdash;-L'enfant grandit; et quand il
+eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
+cheveux<a name="NoteRef_8_16" id="NoteRef_8_16"></a><a href="#Note_8_16" class="fnanchor">[8]</a> et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
+le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
+à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la
+pratique de la vertu.</p>
+
+<p>Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
+les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
+sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
+de l'abstinence du vin et de la viande<a name="NoteRef_9_17" id="NoteRef_9_17"></a><a href="#Note_9_17" class="fnanchor">[9]</a> était profond, difficile à
+saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
+novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
+lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
+connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
+sait d'où!»</p>
+
+<p>Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
+aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
+qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence<a name="NoteRef_10_18" id="NoteRef_10_18"></a><a href="#Note_10_18" class="fnanchor">[10]</a> et
+pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
+êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
+là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
+donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
+et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
+auteurs de mes jours.&mdash;Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
+arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»</p>
+
+<p>Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira
+de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
+prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
+novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
+parents la vengeance que sa mère attendait de lui.</p>
+
+<p>A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
+terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
+victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
+de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
+il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
+m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
+pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
+à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
+précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
+avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
+reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
+munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
+mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
+là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»</p>
+
+<p>Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
+A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
+sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
+avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.</p>
+
+<p>Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
+échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
+n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
+par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
+retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
+peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
+qui sait?...»</p>
+
+<p>Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
+annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
+demandant l'aumône.</p>
+
+<p>Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
+vient-il? demanda-t-elle.&mdash;Le pauvre religieux vient du couvent
+de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
+Fa-Ming.&mdash;Puisqu'il en est ainsi, entrez.»</p>
+
+<p>On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
+et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
+attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
+vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
+si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
+l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
+mère vivaient encore.</p>
+
+<p>Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
+dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
+carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
+reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
+comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
+emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
+les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.&mdash;Et quel est le nom
+de votre mère?&mdash;Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
+ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
+mon nom de religion est Kay-Tsang.&mdash;En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
+répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»</p>
+
+<p>A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
+précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
+«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
+Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
+son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
+lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.&mdash;Quoi! je suis resté
+dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
+que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
+séparation!&mdash;Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
+Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
+d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à
+des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
+pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»</p>
+
+<p>Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.</p>
+
+<p>Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
+excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
+Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
+questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait
+dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
+a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
+en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
+vision m'a rendue malade.&mdash;C'est peu de chose, en vérité, répliqua
+le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
+tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
+une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
+jours.»</p>
+
+<p>En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
+exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
+auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
+Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
+de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.&mdash;D'ailleurs, reprit
+la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
+couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
+ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
+accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
+du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.</p>
+
+<p>Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
+lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
+parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
+venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
+religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
+le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa<a name="NoteRef_11_19" id="NoteRef_11_19"></a><a href="#Note_11_19" class="fnanchor">[11]</a>, revêtit des
+habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
+cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
+la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
+l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
+souliers à ses religieux.</p>
+
+<p>Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
+se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
+chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
+pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
+en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
+bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
+Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
+il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
+donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
+menaceraient.»</p>
+
+<p>Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
+«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à
+l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
+celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
+tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
+du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
+ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
+auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
+à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
+envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
+de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
+dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
+l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
+Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
+elle quitta le couvent et regagna le bateau.</p>
+
+<p>Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
+rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
+prenant congé du religieux, il se mit en route.</p>
+
+<p>Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
+Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
+pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
+ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
+est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
+aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
+s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
+sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
+depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
+parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»</p>
+
+<p>Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
+chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
+c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.&mdash;Ce n'est pas lui, répondit le
+novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
+Ouen-Kiao.&mdash;Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?&mdash;Hélas!
+mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
+près de lui.&mdash;Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
+venir chercher?&mdash;C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
+capitale et ce bracelet parfumé.»</p>
+
+<p>La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
+je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
+qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
+reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
+assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
+l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
+venir me trouver.&mdash;Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
+Kay-Tsang.&mdash;Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
+vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
+yeux se sont fermés à la lumière.»</p>
+
+<p>En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
+cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
+ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
+celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
+aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui
+adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
+aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
+l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
+même instant elle recouvra la vue.</p>
+
+<p>Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
+les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
+sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
+et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
+pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
+vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui
+disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
+vous quitte pour aller à la capitale.»</p>
+
+<p>Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
+de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
+et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
+demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
+famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
+ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
+apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
+la salle du palais.</p>
+
+<p>A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
+en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa
+robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
+l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
+a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
+tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
+de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
+torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
+déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
+venger notre gendre.»</p>
+
+<p>Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
+de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
+exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
+L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
+hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la
+tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
+et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
+ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
+l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
+retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.</p>
+
+<p>Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
+proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
+après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
+ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
+l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
+faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
+Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
+et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
+précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
+leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
+brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
+crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
+sur la place des exécutions.</p>
+
+<p>Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
+fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
+sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
+résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
+bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
+genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
+des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
+Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
+vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»</p>
+
+<p>Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
+fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
+qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
+a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
+de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
+je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
+à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
+est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
+besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
+pour acquitter ma dette envers mon époux.</p>
+
+<p>&mdash;»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
+pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
+contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
+était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
+rougirais-tu?»</p>
+
+<p>L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
+en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
+Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
+votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
+supplice est une chose arrêtée.»</p>
+
+<p>Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
+principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
+à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
+en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
+deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
+ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
+jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
+et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.</p>
+
+<p>On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
+Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
+du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
+peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à
+l'endroit même où il avait commis le crime.</p>
+
+<p>Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
+du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
+à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
+Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
+larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
+qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
+Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
+le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.</p>
+
+<p>«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
+épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
+le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
+et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
+Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan<a name="NoteRef_12_20" id="NoteRef_12_20"></a><a href="#Note_12_20" class="fnanchor">[12]</a>, dix pièces d'étoffes de
+soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
+avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
+vieille mère.»</p>
+
+<p>Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
+Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
+à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
+accompli, il s'éloigna.</p>
+
+<p>Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
+veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
+mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
+vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un
+cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
+pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!</p>
+
+<p>A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
+étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
+se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
+sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
+Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
+lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.</p>
+
+<p>«Que faites&mdash;vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.&mdash;Vous avez
+été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
+le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
+Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
+ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
+mon époux?&mdash;Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
+docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
+sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
+fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
+moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
+je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
+égale.»</p>
+
+<p>Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
+ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
+part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
+fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
+à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.</p>
+
+<p>Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
+mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
+refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
+augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
+alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
+exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
+il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
+tous les deux pleurèrent de tendresse.</p>
+
+<p>Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
+trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
+ministre.</p>
+
+<p>Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
+l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
+heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
+Touan-Youen-Hoey: <i>Réunion des tendres époux.</i></p>
+
+<p>Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
+Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
+ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
+gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
+agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à
+la cour, pour veiller aux affaires.</p>
+
+<p>Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
+en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.</p>
+
+<p>Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
+accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
+donna la mort.</p>
+
+<p>Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
+remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
+enfance.</p>
+
+<hr class="r5" />
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_1_9" id="Note_1_9"></a><a href="#NoteRef_1_9"><span class="label">[1]</span></a> Le mot Tchang-Ngan signifie proprement <i>lieu du repos
+éternel</i>; il s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il
+désigne la ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_2_10" id="Note_2_10"></a><a href="#NoteRef_2_10"><span class="label">[2]</span></a> An 627 de J.-C.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_3_11" id="Note_3_11"></a><a href="#NoteRef_3_11"><span class="label">[3]</span></a> Le mot de <i>préfecture</i> n'est pas plus impropre que celui
+de <i>département,</i> les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
+provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
+qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
+de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
+c'est-à-dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
+de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
+</p>
+<p>
+Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
+(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
+dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_4_12" id="Note_4_12"></a><a href="#NoteRef_4_12"><span class="label">[4]</span></a> Une lieue.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_5_13" id="Note_5_13"></a><a href="#NoteRef_5_13"><span class="label">[5]</span></a> Le mot Tsieou-Po (<i>Vagues d'automne</i>) exprime souvent, par
+élégance, deux beaux yeux de femme.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_6_14" id="Note_6_14"></a><a href="#NoteRef_6_14"><span class="label">[6]</span></a> Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe
+couleur d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de
+l'année.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_7_15" id="Note_7_15"></a><a href="#NoteRef_7_15"><span class="label">[7]</span></a> L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est
+celle-ci: Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui
+dût un jour venger son père.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_8_16" id="Note_8_16"></a><a href="#NoteRef_8_16"><span class="label">[8]</span></a> Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour
+le novice bouddhiste. Ensuite on lui impose un <i>nom de religion.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_9_17" id="Note_9_17"></a><a href="#NoteRef_9_17"><span class="label">[9]</span></a> Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes
+l'usage du vin, de la viande et de certains légumes.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_10_18" id="Note_10_18"></a><a href="#NoteRef_10_18"><span class="label">[10]</span></a> La cosmogonie développée dans le 1<sup>er</sup> chapitre
+du roman d'où cette nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance
+de l'homme et des êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures
+du matin) du grand jour de la création (youen), qui embrasse 129,600
+ans, le principe subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus
+grossier s'éleva: le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la
+seconde partie de cette division du jour naquirent le premier homme et
+les animaux qui se meuvent sur la terre et dans l'eau.»</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_11_19" id="Note_11_19"></a><a href="#NoteRef_11_19"><span class="label">[11]</span></a> Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par
+leurs grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les
+autres mortels, continuer de vivre dans des migrations successives.
+Les anglais rendent très bien par le mot de <i>Boddhood</i> l'état de ces
+êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
+interminables épreuves.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_12_20" id="Note_12_20"></a><a href="#NoteRef_12_20"><span class="label">[12]</span></a> Yu-Y signifie <i>selon le désir</i>, c'est-à-dire, une pierre
+précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
+Tseou-Pan signifie <i>qui s'agite sur le plateau;</i> ce diamant est ainsi
+appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
+l'oscillation de la lumière qu'il reflète.</p></div>
+
+
+
+<hr class="chap" />
+<h3><a name="LE_POETE_LY-TAI-PE" id="LE_POETE_LY-TAI-PE">LE POÈTE LY-TAI-PE.</a></h3>
+
+<h4>NOUVELLE.</h4>
+<hr class="r5" />
+
+<h4>I.</h4>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">la terre!</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">tour-à-tour les deux phases de sa vie;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">corruption.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">recula les bornes de son imposante renommée:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">pareils au croissant radieux.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">s'effacent,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">rives du fleuve Tsay-Chy.</span><br />
+</p>
+
+<p>Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong<a name="NoteRef_1_21" id="NoteRef_1_21"></a><a href="#Note_1_21" class="fnanchor">[1]</a>, de la dynastie des Tang,
+vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
+Taï-Pe. Il descendait, à la 9<sup>e</sup> génération, de l'Empereur
+Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
+Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
+pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
+fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
+surnom.</p>
+
+<p>Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
+sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
+noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
+de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
+des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
+sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
+brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
+immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
+l'<i>Immortel Exilé</i>. Le poète Tou-Fou<a name="NoteRef_2_22" id="NoteRef_2_22"></a><a href="#Note_2_22" class="fnanchor">[2]</a>, directeur des travaux publics
+nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Naguère vivait Wang-Ke<a name="NoteRef_3_23" id="NoteRef_3_23"></a><a href="#Note_3_23" class="fnanchor">[3]</a>, surnommé aussi l'Immortel</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">exilé sur la terre.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">d'émotion les Esprits et les Génies;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">plongé dans une douce ivresse.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">vulgaires.</span><br />
+</p>
+
+<p>Or, Ly-Pe s'appelait lui-même <i>le Lettré retiré du Nénuphar bleu</i>.
+Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
+places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
+d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
+célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
+Ngo-Mei<a name="NoteRef_4_24" id="NoteRef_4_24"></a><a href="#Note_4_24" class="fnanchor">[4]</a>, puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong<a name="NoteRef_5_25" id="NoteRef_5_25"></a><a href="#Note_5_25" class="fnanchor">[5]</a> et s'alla
+cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
+rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
+buvait jour et nuit. On les avait surnommés les <i>six Solitaires de la
+rivière des Bambous.</i></p>
+
+<p>Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
+Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
+mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
+dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
+garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
+de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
+envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
+réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">terre a déjà vu trente printemps;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">qui répand l'or et l'abondance.</span><br />
+</p>
+
+<p>«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
+l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
+sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à
+venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
+puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
+génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
+arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
+n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
+qui vous attend!</p>
+
+<p>&mdash;«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
+à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
+distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
+gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
+grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
+d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
+Tong<a name="NoteRef_6_26" id="NoteRef_6_26"></a><a href="#Note_6_26" class="fnanchor">[6]</a>, vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
+fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
+entre le vin et la poésie.</p>
+
+<p>&mdash;«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
+Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
+capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»</p>
+
+<p>Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
+son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
+rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
+deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
+emmène Ly-Pe à la taverne<a name="NoteRef_7_27" id="NoteRef_7_27"></a><a href="#Note_7_27" class="fnanchor">[7]</a>; là, il ôte ses pendants d'or et la queue
+de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
+boivent sans désemparer jusqu à la nuit.</p>
+
+<p>Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
+sa maison<a name="NoteRef_8_28" id="NoteRef_8_28"></a><a href="#Note_8_28" class="fnanchor">[8]</a>, et il s'établit entre eux une intimité de frères.
+Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
+Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à
+goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
+l'autre.</p>
+
+<p>Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
+bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
+«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
+sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
+et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
+aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
+cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
+savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
+fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
+l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à
+ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»</p>
+
+<p>Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
+Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
+puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
+surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
+l'avait promis.</p>
+
+<p>Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
+dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
+l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
+et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
+nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
+le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à
+la juger, jetons-la au rebut.»</p>
+
+<p>Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
+les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
+compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
+il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
+le dépose le premier sur le bureau.</p>
+
+<p>Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
+pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
+à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
+barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre<a name="NoteRef_9_29" id="NoteRef_9_29"></a><a href="#Note_9_29" class="fnanchor">[9]</a>!&mdash;»Broyer
+de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
+qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
+Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
+fut jetée de côté.</p>
+
+<p>On a raison de dire:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand vous présentez un travail au concours, ne songez</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">point à réussir dans l'Empire;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,</span><br />
+</p>
+
+<p>Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
+fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
+lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
+sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à
+Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»</p>
+
+<p>L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
+«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
+vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
+nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
+êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
+son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.</p>
+
+<p>Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
+s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
+arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
+envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
+d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
+postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
+lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
+docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
+qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
+d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
+que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
+très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»</p>
+
+<p>A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
+Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
+Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
+comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
+plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
+militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
+un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
+bonheur ou de malheur.</p>
+
+<p>L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
+du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
+et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
+érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
+lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
+congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
+se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
+lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
+alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
+lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
+dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
+sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
+explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
+élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
+rendre quelque service à l'Empire!»</p>
+
+<p>Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
+les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
+une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
+Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
+hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
+avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
+combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
+dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
+il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
+l'accable.</p>
+
+<p>&mdash;»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
+mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
+pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
+du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
+personnelle.»</p>
+
+<p>Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
+haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
+termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
+humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
+profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
+des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»</p>
+
+<p>Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
+docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
+devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
+«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
+ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
+civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
+érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
+et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
+la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
+nobles du palais.»&mdash;Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
+une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
+Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.</p>
+
+<p>Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à
+l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
+qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
+Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
+mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
+littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
+dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
+on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
+l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
+froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
+vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
+suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.</p>
+
+<p>&mdash;»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
+académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
+rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
+Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
+académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
+cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
+qu'il ne refusera pas.»</p>
+
+<p>Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
+lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
+l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
+de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
+celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
+salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
+suite du docteur Ho-Tchy.</p>
+
+<p>Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
+l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
+danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
+au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
+il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
+l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
+ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
+la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
+l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
+ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
+une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
+chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.</p>
+
+<p>&mdash;»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
+de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
+les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
+humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
+étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
+chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
+est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
+du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment
+pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?</p>
+
+<p>&mdash;»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
+excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
+question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
+dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
+couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai<a name="NoteRef_10_30" id="NoteRef_10_30"></a><a href="#Note_10_30" class="fnanchor">[10]</a> au prince
+de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
+Corée<a name="NoteRef_11_31" id="NoteRef_11_31"></a><a href="#Note_11_31" class="fnanchor">[11]</a>, et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
+nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
+violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
+bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
+patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
+ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
+mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
+avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
+savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan<a name="NoteRef_12_32" id="NoteRef_12_32"></a><a href="#Note_12_32" class="fnanchor">[12]</a>,
+les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
+de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
+la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
+Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
+de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
+vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
+lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
+carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»</p></blockquote>
+
+<p>Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
+attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
+l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
+probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
+En effet, l'esprit du Dragon<a name="NoteRef_13_33" id="NoteRef_13_33"></a><a href="#Note_13_33" class="fnanchor">[13]</a> n'était rien moins que satisfait.
+Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
+s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
+et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
+Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.</p>
+
+<p>Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
+comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
+docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
+votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
+la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
+à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
+Kai-Sou-Wen<a name="NoteRef_14_34" id="NoteRef_14_34"></a><a href="#Note_14_34" class="fnanchor">[14]</a> mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
+les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
+vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
+cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
+soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
+soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
+il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
+nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
+sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
+Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
+ambassadeurs?&mdash;Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
+convenablement.»</p>
+
+<p>Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
+«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
+troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
+de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
+dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
+Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
+au pied de votre trône.</p>
+
+<p>&mdash;»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.&mdash;D'après
+l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
+donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou<a name="NoteRef_15_35" id="NoteRef_15_35"></a><a href="#Note_15_35" class="fnanchor">[15]</a> appellent leur chef Ko-Han;
+les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao<a name="NoteRef_16_36" id="NoteRef_16_36"></a><a href="#Note_16_36" class="fnanchor">[16]</a>, Tchao; les Ho-Ling<a name="NoteRef_17_37" id="NoteRef_17_37"></a><a href="#Note_17_37" class="fnanchor">[17]</a>,
+Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»</p>
+
+<p>A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain
+éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
+de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
+poète dans le palais des <i>clochettes d'or</i><a name="NoteRef_18_38" id="NoteRef_18_38"></a><a href="#Note_18_38" class="fnanchor">[18]</a>. Les musiciens firent
+retentir à grand bruit les instruments à corde, le <i>kin</i> et le <i>se</i>;
+les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
+firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
+célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
+banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
+prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après
+avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
+officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
+placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
+cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
+d'audience.</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
+retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
+forment le cortège, alignés sur deux rangs.</p></blockquote>
+
+<p>Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
+Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
+Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
+au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
+mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
+des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
+Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
+peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
+poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
+plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
+le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
+bouillon avec son bâtonnet d'ivoire<a name="NoteRef_19_39" id="NoteRef_19_39"></a><a href="#Note_19_39" class="fnanchor">[19]</a>; puis il le servit lui-même à
+Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
+illumina son visage.</p>
+
+<p>Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
+dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
+formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
+en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
+Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
+visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.</p>
+
+<p>Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
+et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
+la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
+un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
+étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
+donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
+se tromper d'un mot.</p>
+
+<p>Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
+«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
+dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
+Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»</p>
+
+<p>Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
+Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
+plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
+de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
+resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
+et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
+couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
+donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
+coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.</p>
+
+<p>«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
+assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
+espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
+des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
+sur l'estrade.»</p>
+
+<p>L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
+chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
+sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
+conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.</p>
+
+<p>&mdash;»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
+cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.&mdash;Eh bien! Sire,
+ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
+Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
+personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
+jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
+daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
+humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
+lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
+serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
+pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
+prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
+au-dessous de la confiance dont il est honoré.»</p>
+
+<p>Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
+rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
+l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
+songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal
+reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
+services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
+le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
+contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
+faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
+ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
+proverbe est bien vrai:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
+ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
+injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
+dites.</p></blockquote>
+
+<p>Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme
+il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
+s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
+côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
+qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à
+l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
+alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
+C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
+divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
+pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
+rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
+s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.</p>
+
+<p>De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
+droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
+et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
+sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
+bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
+et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
+reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
+lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
+la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
+surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
+donnez-nous-en lecture.»</p>
+
+<p>Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
+aux étrangers; elle était ainsi conçue:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
+a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
+instructions au Ko-To des Po-Hai.</p>
+
+<p>«Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent
+pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
+Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
+et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
+mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
+soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
+tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
+l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
+Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
+fondu, ont prêté serment et obéissance.</p>
+
+<p>Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
+envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
+la Perse, des serpents qui prennent les rats<a name="NoteRef_20_40" id="NoteRef_20_40"></a><a href="#Note_20_40" class="fnanchor">[20]</a>; l'Inde,
+des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
+qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
+leur gueule<a name="NoteRef_21_41" id="NoteRef_21_41"></a><a href="#Note_21_41" class="fnanchor">[21]</a>; le perroquet blanc est un présent du
+royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
+vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
+Ko-Ly<a name="NoteRef_22_42" id="NoteRef_22_42"></a><a href="#Note_22_42" class="fnanchor">[22]</a> nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
+fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
+pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
+ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,</p>
+
+<p>La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
+vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
+un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
+en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
+terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
+montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?</p>
+
+<p>Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
+presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
+comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
+vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à
+la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
+comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
+(pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
+ne veut pas se soumettre.</p>
+
+<p>Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
+coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
+dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
+et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
+Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
+comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
+coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
+prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
+le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
+et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
+à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
+instructions.</p>
+
+<p>Ordre spécial.»</p></blockquote>
+
+<p>La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
+qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
+cacheta de son sceau impérial.</p>
+
+<p>Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
+les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
+Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
+du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
+d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
+de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
+pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
+soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
+l'Empereur!</p>
+
+<p>L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
+et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
+cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.</p>
+
+<p>«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
+du collège des Han-Lin.&mdash;Au milieu de tant de dignitaires, le
+premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
+bottines?&mdash;Ecoutez, ajouta Ho&mdash;Tchi: ces deux personnages sont à la
+vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
+nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
+le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
+sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
+Quel autre pourrait l'égaler!»</p>
+
+<p>Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
+dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
+A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
+entra en délibération avec ses conseillers.&mdash;Le céleste Empire avait
+pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
+l'attaquer?</p>
+
+<p>Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
+chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
+faire sa cour au souverain de la Chine.&mdash;Mais ici l'histoire se divise.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<h4>II.</h4>
+
+<p>L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
+aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
+le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
+place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
+errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
+l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
+Tong-Fang-Sou.&mdash;Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
+veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
+blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
+disposer: voilà ce qu'il aime.&mdash;Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
+n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
+ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
+jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
+verres: cela lui suffirait.»</p>
+
+<p>Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
+voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
+banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
+avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
+cessaient de pleuvoir sur le docteur.</p>
+
+<p>Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
+lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
+il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
+en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
+arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
+Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
+condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
+Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
+quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
+répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
+m'appelle Kouo-Tse-Y.»</p>
+
+<p>Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
+Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
+poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
+que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
+rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
+docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
+remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
+désobéir?</p>
+
+<p>Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à
+voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
+revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
+et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise
+et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
+de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
+de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
+libérateur et le sauva du même péril<a name="NoteRef_23_43" id="NoteRef_23_43"></a><a href="#Note_23_43" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
+seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
+envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
+Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
+maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
+variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
+couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
+et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
+devant la galerie des <i>Parfums enivrants,</i> et il prenait plaisir à les
+admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
+appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
+princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
+célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
+le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
+du poète Ly-Pe.</p>
+
+<p>Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
+et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
+ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
+dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
+entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
+chantait:</p>
+
+<p class="poet">
+Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;<br />
+Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.<br />
+Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;<br />
+Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.<br />
+</p>
+
+<p>«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
+qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là,
+installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
+qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
+de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
+qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
+ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
+quittait pas.</p>
+
+<p>«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
+Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
+s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
+hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
+se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
+lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
+musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
+gaîté:</p>
+
+<p>Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!</p>
+
+<p>Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
+par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
+prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
+montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
+ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
+le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
+soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
+fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
+<i>Cinq Phénix;</i> et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
+hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
+palais.</p>
+
+<p>Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
+celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
+par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
+retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
+les fossés <i>qui font naître la joie,</i> ils arrivèrent avec leur fardeau
+à la galerie des <i>Parfums enivrants.</i></p>
+
+<p>Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
+plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
+de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
+(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
+cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
+poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
+de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
+avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
+répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
+endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
+aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
+coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
+du docteur.</p>
+
+<p>Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
+devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
+dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
+dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
+&mdash;Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
+suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
+qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
+que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
+ton brillant.»</p>
+
+<p>Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
+plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
+voici:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">I.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">les fleurs je songe à voter visage;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">devant moi,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">le séjour des dieux.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">II.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">parfum;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">Wou-chan attristent mon cœur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">des Han?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Hélas! <i>l'hirondelle légère</i> se confie dans l'éclat d'une nouvelle</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">parure.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">III.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">regard.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Oubliant les jalousies sans fin que l'amour<a name="NoteRef_24_44" id="NoteRef_24_44"></a><a href="#Note_24_44" class="fnanchor">[24]</a> a fait naître,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.</span><br />
+</p>
+
+<p>«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
+des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
+les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
+noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
+s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
+les accompagna lui-même avec sa flûte de jade<a name="NoteRef_25_45" id="NoteRef_25_45"></a><a href="#Note_25_45" class="fnanchor">[25]</a>. Lorsque le concert
+fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
+l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
+avait procuré.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
+faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse
+prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
+la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
+palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
+lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
+serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
+donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était
+établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
+et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.</p>
+
+<p>Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
+rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
+occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
+voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
+et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
+qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
+«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
+entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
+la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
+au contraire à redire ces vers!&mdash;Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
+point mon courroux, demanda l'Impératrice?&mdash;Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
+ce vers qui dit:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">nouvelle.</span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
+Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux<a name="NoteRef_26_46" id="NoteRef_26_46"></a><a href="#Note_26_46" class="fnanchor">[26]</a>, dont le petit nom
+était Fey-Yen (l'<i>Hirondelle légère</i>).</p>
+
+<p>&mdash;»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à
+la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
+manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
+taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
+comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
+touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
+qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
+avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
+double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
+palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
+main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
+la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle
+para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
+reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.</p>
+
+<p>»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
+légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
+de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
+aperçue?»</p>
+
+<p>C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
+le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
+qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
+intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
+venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la
+princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
+lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
+connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.</p>
+
+<p>L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
+le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
+suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
+sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
+comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
+avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
+permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
+sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
+Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
+qu'on nommait alors les <i>huit Immortels du banquet.</i></p>
+
+<p>Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
+toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
+passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
+ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
+son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens
+sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
+poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
+permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»</p>
+
+<p>Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
+de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
+dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
+besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.&mdash;Votre sujet ne manque
+de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
+acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»</p>
+
+<p>Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
+il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
+l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
+son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
+tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
+frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
+devait recevoir mille <i>kouans</i><a name="NoteRef_27_47" id="NoteRef_27_47"></a><a href="#Note_27_47" class="fnanchor">[27]</a>, et dans les villes secondaires,
+cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
+peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
+rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille <i>leangs</i> d'or,
+un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
+cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.</p>
+
+<p>Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
+reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
+bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
+il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
+du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
+congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
+la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
+les coupes se succédèrent sans relâche.</p>
+
+<p>Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
+trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
+à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
+allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
+écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
+dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
+ont pour titre: <i>Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
+montagnes</i>. En voici l'abrégé:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Reconnaissant et fier de l'édit impérial,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">fumée.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">racines au gré des flots.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">jamais;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.</span><br />
+</p>
+
+<p>Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
+à cheval, et partout où il passe on l'appelle <i>le Seigneur aux habits
+de soie</i>. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
+aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
+le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
+instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
+leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
+banquet.</p>
+
+<p>Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
+moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
+qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
+montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
+lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
+emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
+monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
+premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
+tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.</p>
+
+<p>Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
+entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
+des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
+donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
+domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
+cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.</p>
+
+<p>Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
+publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
+et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
+insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
+du peuple?&mdash;Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
+inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
+il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
+immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
+attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
+faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»</p>
+
+<p>Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
+moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
+est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!&mdash;Non, répondit Ly-Pe, je
+ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.&mdash;Alors, reprit l'intendant,
+si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
+Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
+arrogamment son Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
+pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
+qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
+le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
+«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
+barbouiller?» Or, voici la requête du poète.</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
+son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
+littéraires étaient immenses; quand il agitait son
+pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
+les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
+des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
+une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
+répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
+de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
+l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
+qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
+est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
+essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
+lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
+encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
+palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
+pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
+un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
+impériale, où vous lirez ses titres.</p></blockquote>
+
+<p>Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
+jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
+frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
+«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
+officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
+donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
+comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?&mdash;Ce n'est pas à vous
+que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
+dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
+sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»</p>
+
+<p>L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
+la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
+A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
+gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
+rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
+là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
+de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
+par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
+crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»</p>
+
+<p>Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
+du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
+ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
+d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
+impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
+dit-il:&mdash;«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
+le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
+rebelle.»&mdash;D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
+les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
+prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
+répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»</p>
+
+<p>Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à
+sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
+des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
+peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
+éviterez une humiliante punition.</p>
+
+<p>Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
+d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
+se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
+salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
+qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
+son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
+excellent magistrat.</p>
+
+<p>Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
+province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
+une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la
+conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
+habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
+de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.</p>
+
+<p>Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
+Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
+les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
+vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan<a name="NoteRef_28_48" id="NoteRef_28_48"></a><a href="#Note_28_48" class="fnanchor">[28]</a>, l'Empereur
+s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
+Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
+pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
+mont Lou-Tchan.</p>
+
+<p>Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
+profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
+souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
+descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
+pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
+retenu au camp du général.</p>
+
+<p>Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à
+Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
+celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
+étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
+méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
+envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
+poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
+jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
+passage l'arrêta.</p>
+
+<p>On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
+devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
+libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
+il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
+s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
+dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
+inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
+Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
+quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.</p>
+
+<p>Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
+l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à
+Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
+et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
+C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">l'Océan,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">se rencontrer?</span><br />
+</p>
+
+<p>Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
+envoyé en exil. Hiang-Tsong<a name="NoteRef_29_49" id="NoteRef_29_49"></a><a href="#Note_29_49" class="fnanchor">[29]</a> était retourné du pays de Cho dans la
+capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
+grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
+le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
+les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
+permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
+il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
+commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
+Tong-Ting<a name="NoteRef_30_50" id="NoteRef_30_50"></a><a href="#Note_30_50" class="fnanchor">[30]</a>; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
+vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.</p>
+
+<p>Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein
+jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein
+des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
+s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
+ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
+grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
+dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
+portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
+face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
+retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
+les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
+avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
+dos d'une baleine<a name="NoteRef_31_51" id="NoteRef_31_51"></a><a href="#Note_31_51" class="fnanchor">[31]</a>, les voix harmonieuses guidaient le cortège....
+Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!</p>
+
+<p>Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
+le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
+respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
+les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
+sacrifices au printemps et à l'automne.</p>
+
+<p>Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
+des Song<a name="NoteRef_32_52" id="NoteRef_32_52"></a><a href="#Note_32_52" class="fnanchor">[32]</a>, un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
+belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
+l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
+lequel étaient peints ces deux mots: <i>Chy-Pe</i> (le Prince de la poésie.)
+Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">Prince des poètes?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">talent.</span><br />
+</p>
+
+<p>Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">une pièce de vers décousue;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">les ondes fraîches du fleuve.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
+éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
+L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
+sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
+dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
+un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
+au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
+il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
+l'immortel Ly-Pe lui-même.</p>
+
+<p>De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
+à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
+rang, et dit de lui:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">il déploya un talent divin;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">en a gardé un pieux souvenir.</span><br />
+</p>
+<hr class="r5" />
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_1_21" id="Note_1_21"></a><a href="#NoteRef_1_21"><span class="label">[1]</span></a> Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_2_22" id="Note_2_22"></a><a href="#NoteRef_2_22"><span class="label">[2]</span></a> Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités
+en tête de cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque
+royale possède les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné
+leurs portraits dans sa <i>Description historique de la Chine.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_3_23" id="Note_3_23"></a><a href="#NoteRef_3_23"><span class="label">[3]</span></a> Autre nom de Ly-Taï-Pe.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_4_24" id="Note_4_24"></a><a href="#NoteRef_4_24"><span class="label">[4]</span></a> Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département
+de Kia-Ting, arrondissement de Mei.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_5_25" id="Note_5_25"></a><a href="#NoteRef_5_25"><span class="label">[5]</span></a> Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90
+lieues de circonférence.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_6_26" id="Note_6_26"></a><a href="#NoteRef_6_26"><span class="label">[6]</span></a> Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou,
+historien du royaume de Tsin.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_7_27" id="Note_7_27"></a><a href="#NoteRef_7_27"><span class="label">[7]</span></a> Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_8_28" id="Note_8_28"></a><a href="#NoteRef_8_28"><span class="label">[8]</span></a> Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et <i>abaissa
+son lit</i>. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre
+et fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
+un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
+nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
+suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
+celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
+ami.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_9_29" id="Note_9_29"></a><a href="#NoteRef_9_29"><span class="label">[9]</span></a> On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre
+plate et l'appliquent ensuite avec le pinceau.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_10_30" id="Note_10_30"></a><a href="#NoteRef_10_30"><span class="label">[10]</span></a> Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de
+la Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du
+8<sup>e</sup> siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925.
+Leur chef avait le titre de Ko-To.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_11_31" id="Note_11_31"></a><a href="#NoteRef_11_31"><span class="label">[11]</span></a> La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous
+Kao-Tsong.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_12_32" id="Note_12_32"></a><a href="#NoteRef_12_32"><span class="label">[12]</span></a> Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_13_33" id="Note_13_33"></a><a href="#NoteRef_13_33"><span class="label">[13]</span></a> De l'Empereur.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_14_34" id="Note_14_34"></a><a href="#NoteRef_14_34"><span class="label">[14]</span></a> Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en
+642.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_15_35" id="Note_15_35"></a><a href="#NoteRef_15_35"><span class="label">[15]</span></a> Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui,
+au 13<sup>e</sup> siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_16_36" id="Note_16_36"></a><a href="#NoteRef_16_36"><span class="label">[16]</span></a> Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au
+sud-ouest de la Chine, un pays considérable, que représente à peu près
+de nos jours la province de Yun-Nan.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_17_37" id="Note_17_37"></a><a href="#NoteRef_17_37"><span class="label">[17]</span></a> Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un
+royaume de Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans
+ce qui forme aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_18_38" id="Note_18_38"></a><a href="#NoteRef_18_38"><span class="label">[18]</span></a> Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
+(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
+contigu à celui des empereurs, nommé <i>Palais des clochettes d'or.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_19_39" id="Note_19_39"></a><a href="#NoteRef_19_39"><span class="label">[19]</span></a> On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu
+de cuillers pour manger.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_20_40" id="Note_20_40"></a><a href="#NoteRef_20_40"><span class="label">[20]</span></a> Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol.
+1<sup>er</sup>, page 252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de
+Perse un tribut, et les envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus
+un serpent (lézard) vivant, ... qui pénétrait dans les trous pour y
+prendre les rats.»</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_21_41" id="Note_21_41"></a><a href="#NoteRef_21_41"><span class="label">[21]</span></a> Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien
+long d'un pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours,
+qui guidait des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce
+présent est attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_22_42" id="Note_22_42"></a><a href="#NoteRef_22_42"><span class="label">[22]</span></a> Peuples de famille Ouigour, établis au 8.<sup>e</sup>
+siècle, au sud du lac Baikal.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_23_43" id="Note_23_43"></a><a href="#NoteRef_23_43"><span class="label">[23]</span></a> Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il <i>noua
+l'herbe.</i> Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen,
+et voici le fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette
+chronique.
+</p>
+<p>
+Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
+lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
+femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
+sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
+héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
+après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
+avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
+recommandations qu'il m'a laissées.»
+</p>
+<p>
+Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
+de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
+aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
+l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
+pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
+même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
+vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
+recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
+j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
+ma reconnaissance d'un si grand service.»</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_24_44" id="Note_24_44"></a><a href="#NoteRef_24_44"><span class="label">[24]</span></a> L'amour est désigné ici par l'expression poétique de
+<i>vent du printemps.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_25_45" id="Note_25_45"></a><a href="#NoteRef_25_45"><span class="label">[25]</span></a> L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce
+fut même chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques,
+et causa tous les malheurs de la fin de ce beau règne.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_26_46" id="Note_26_46"></a><a href="#NoteRef_26_46"><span class="label">[26]</span></a> Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La
+princesse dont il est ici question était une comédienne dont il fut
+très épris et qu'il éleva au rang d'Impératrice.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_27_47" id="Note_27_47"></a><a href="#NoteRef_27_47"><span class="label">[27]</span></a> Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos
+jours 7 fr. 50 cent.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_28_48" id="Note_28_48"></a><a href="#NoteRef_28_48"><span class="label">[28]</span></a> Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
+Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
+entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
+déclarer Empereur.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_29_49" id="Note_29_49"></a><a href="#NoteRef_29_49"><span class="label">[29]</span></a> Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un
+successeur en abdiquant entre les mains de son fils.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_30_50" id="Note_30_50"></a><a href="#NoteRef_30_50"><span class="label">[30]</span></a> Grand lac dans la province de Ho-Nan.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_31_51" id="Note_31_51"></a><a href="#NoteRef_31_51"><span class="label">[31]</span></a> Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est
+un des sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se
+plaisent à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe,
+qui représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont
+autre chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_32_52" id="Note_32_52"></a><a href="#NoteRef_32_52"><span class="label">[32]</span></a> Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.</p></div>
+
+
+
+<hr class="chap" />
+<h3><a name="LE_LION_DE_PIERRE" id="LE_LION_DE_PIERRE">LE LION DE PIERRE.</a></h3>
+
+<h4>LÉGENDE.</h4>
+<hr class="r5" />
+
+<p>Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
+Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
+rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
+endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
+pratiquent la vertu.</p>
+
+<p>C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
+homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
+querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
+reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
+dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à
+un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
+sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
+livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
+l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
+main.</p>
+
+<p>Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
+Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
+au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
+se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
+plus prompt à accueillir sa visite.</p>
+
+<p>Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
+ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
+attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit
+préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
+quand on fut à table, il lui demanda où il allait.</p>
+
+<p>«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
+Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
+vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
+quelque chose à vous communiquer.</p>
+
+<p>&mdash;»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
+respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
+par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
+Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?</p>
+
+<p>&mdash;»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
+ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
+mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
+terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
+au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je
+n'ai rien de plus à vous dire.»</p>
+
+<p>Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
+fléau devait se déclarer.</p>
+
+<p>«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
+pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
+sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.</p>
+
+<p>&mdash;»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
+bien d'en avertir tous les gens du village.</p>
+
+<p>&mdash;»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
+souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
+Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
+Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
+chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.</p>
+
+<p>&mdash;»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?</p>
+
+<p>&mdash;»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
+du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin
+que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">pleins d'une généreuse reconnaissance,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">garde!...</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">s'acquitte par les douleurs de la prison.</span><br />
+</p>
+
+<p>Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui
+dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir
+achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching
+lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une
+vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et
+il partit sans rien accepter.</p>
+
+<p>Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il
+venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune
+trois domestiques pour louer dix grandes barques.</p>
+
+<p>«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»
+Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il
+rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de
+tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment
+leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue
+de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.</p>
+
+<p>Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
+le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
+monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit
+naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes
+grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des
+êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
+sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
+larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»</p>
+
+<p>Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille
+dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de
+son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite
+accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt
+Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les
+ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des
+bateaux.</p>
+
+<p>En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
+du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
+réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
+s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des
+nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
+dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées
+se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et
+habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt
+mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi
+cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le
+ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis
+que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à
+pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par
+un homme inspiré.</p>
+
+<p>Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à
+l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du
+fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au
+fond des vagues.</p>
+
+<p>D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,
+qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à
+l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs
+bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen
+parvint sain et sauf sur le rivage.</p>
+
+<p>Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
+portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.
+Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête
+Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
+la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.</p>
+
+<p>Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent
+un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être
+submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,
+courons;&mdash;Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
+paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
+garde!»</p>
+
+<p>&mdash;»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un
+moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
+montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de
+bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le
+bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui
+étaient mouillés.</p>
+
+<p>Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
+demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable
+par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que
+fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par
+le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;
+et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,
+débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands
+et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
+étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.</p>
+
+<p>Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était
+dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions
+l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du
+boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
+son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou
+sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
+a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,
+serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous
+témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
+redevable.</p>
+
+<p>&mdash;»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez
+traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les
+marques du plus respectueux dévouement.</p>
+
+<p>Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois
+passent comme la navette du tisserand.&mdash;Depuis la moitié d'une année
+Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur
+résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet
+de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt
+l'Empereur Jin-Tsong<a name="NoteRef_1_53" id="NoteRef_1_53"></a><a href="#Note_1_53" class="fnanchor">[1]</a> fit afficher dans toutes les provinces un édit
+portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet
+perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.</p>
+
+<p>Or, cette nuit-là, Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:
+«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet
+précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
+palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le
+maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites
+partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il
+obtienne la récompense promise.</p>
+
+<p>A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait
+d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte
+du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement
+conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être
+surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
+fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa
+femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
+le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
+choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,
+n'espérez rien de cette affaire.»</p>
+
+<p>Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le
+fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté
+envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste
+est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la
+capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté
+me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains
+de votre cher fils.»</p>
+
+<p>Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent
+nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain
+Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa
+famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises
+ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas
+ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.</p>
+
+<p>Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux
+portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.
+Là, il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
+prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce
+magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.</p>
+
+<p>Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel
+des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller
+communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
+l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint
+qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat
+de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du
+bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
+elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa
+suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
+fait, le cachet s'y trouva.</p>
+
+<p>Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
+comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin
+de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté
+qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je
+vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites
+secrets.» Là-dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de
+l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.</p>
+
+<p>Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance
+dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur
+comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais
+du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à
+Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et
+du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.</p>
+
+<p>Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,
+Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,
+quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
+de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité
+de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après
+cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un
+domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de
+ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas
+à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie
+où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais
+du Fou-Ma, pour avoir des informations.</p>
+
+<p>Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs
+arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»</p>
+
+<p>Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au
+passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait
+rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son
+frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,
+il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose
+insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!&mdash;Frère,
+frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»
+Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:
+«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
+entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:
+il reçut trente coups.</p>
+
+<p>Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la
+peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son
+corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais
+traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était
+resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
+elle lui fut refusée.</p>
+
+<p>Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et
+ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque
+soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il
+résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie
+aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à
+sa bouche un mets savoureux, quand tout-à-coup un singe franchit la
+porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
+présenta au captif.</p>
+
+<p>A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père
+à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
+à celui qu'il avait sauvé ce jour-là; il prit donc et mangea cette
+viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut
+avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
+Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le
+faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles
+de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»</p>
+
+<p>Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
+de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux
+qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris
+douloureux. «Ce doivent être là, songea Tsouy-Youen, les oiseaux
+auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous
+avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de
+ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et
+ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au
+pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen
+écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et
+l'oiseau prit immédiatement son vol.</p>
+
+<p>Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux
+Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de
+ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt
+un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne
+sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
+est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son
+fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et
+les maux que Tsouy souffre dans sa prison.</p>
+
+<p>A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la
+pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à
+celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,
+s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
+bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé
+dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en
+tirer!</p>
+
+<p>&mdash;»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
+qui a un cœur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et
+d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,
+afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.&mdash;Allez, lui répondit
+Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»</p>
+
+<p>Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa
+femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un
+logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville
+pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné
+son fils s'offrit subitement à ses regards.</p>
+
+<p>Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
+n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses
+bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le
+questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de
+cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait
+courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle
+serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il
+redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;
+et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça
+debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu
+fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,
+aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié
+votre père?»</p>
+
+<p>Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
+sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
+de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du
+palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le
+vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
+mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond
+d'un cachot?»</p>
+
+<p>Là-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong<a name="NoteRef_2_54" id="NoteRef_2_54"></a><a href="#Note_2_54" class="fnanchor">[2]</a>, pour y déposer
+une requête d'accusation.</p>
+
+<p>Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:
+Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa
+pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
+questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
+sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.</p>
+
+<p>«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier
+du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient
+sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces
+derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
+lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»</p>
+
+<p>Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à
+l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de
+Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,
+invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après
+avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
+gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
+qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur
+poste.</p>
+
+<p>Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
+avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de
+vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong
+en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à
+cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une
+grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
+présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,
+conformez&mdash;vous aux circonstances et buvez!»</p>
+
+<p>Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère:
+«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
+et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
+m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?&mdash;Noble Fou-Ma, répondit
+Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
+respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
+mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
+coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?</p>
+
+<p>Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
+tout-à-coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
+s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
+avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
+des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
+rendre justice.»</p>
+
+<p>A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
+de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
+degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
+forcer à avouer son crime.</p>
+
+<p>Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
+sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
+cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
+Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
+Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
+l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
+«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
+au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
+recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
+donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
+manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
+reconnaissance à l'Empereur.</p>
+
+<p>Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
+mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
+ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
+le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
+il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
+charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
+pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
+en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
+vertus.</p>
+
+<p>Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
+prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
+diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
+lieu de sa résidence.</p>
+
+<p>Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
+décapité.</p>
+<hr class="r5" />
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_1_53" id="Note_1_53"></a><a href="#NoteRef_1_53"><span class="label">[1]</span></a> L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur
+le trône en 1023.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_2_54" id="Note_2_54"></a><a href="#NoteRef_2_54"><span class="label">[2]</span></a> Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est
+célèbre en Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des
+drames, des nouvelles et des histoires fantastiques.</p></div>
+
+
+
+<hr class="chap" />
+<h3><a name="LA_LEGENDE1" id="LA_LEGENDE1">LA LÉGENDE</a>
+<a name="NoteRef_1_55" id="NoteRef_1_55"></a><a href="#Note_1_55" class="fnanchor" style="font-size: 0.7em;">[1]</a></h3>
+
+<h3>DU ROI DES DRAGONS</h3>
+
+<h4>HISTOIRE BOUDDHIQUE.</h4>
+<hr class="r5" />
+
+<p>La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
+Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
+cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
+Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
+étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
+elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
+soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
+de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
+barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
+toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.</p>
+
+<p>Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
+Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
+il changea le nom de l'année <i>Long-Sy</i> en celui de <i>Tching-Kwan</i>, qui
+fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
+régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année <i>Y-Sse.</i></p>
+
+<p>Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
+les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
+fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
+seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
+fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
+Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
+fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
+grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.</p>
+
+<p>Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
+apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
+rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
+burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
+retournèrent en suivant les rives du fleuve.</p>
+
+<p>«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
+disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
+nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
+l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
+entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
+dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
+fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
+doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
+envie, à la pente de sa destinée.</p>
+
+<p>&mdash;»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
+de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.&mdash;Ah!
+interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
+se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
+intitulé <i>le Papillon amoureux des fleurs</i>, qui le prouve par les vers
+suivants:»</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
+l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
+vogue tranquille comme la belle Si-Che<a name="NoteRef_2_56" id="NoteRef_2_56"></a><a href="#Note_2_56" class="fnanchor">[2]</a> au sein de la
+musique qui la berce. Le cœur est calme et pur, quand la
+gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
+on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
+les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
+les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
+les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
+femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
+ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
+vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
+honte secrète, sans haine importune.</p></blockquote>
+
+<p>Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
+vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
+donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
+s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
+calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
+langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
+teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
+s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
+influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
+il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
+éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
+qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à-coup l'hiver austère
+et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
+et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
+montagne dans une complète indépendance des hommes.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
+comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
+précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé <i>la Perdrix
+regarde les cieux</i>. Ecoutez.»</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
+fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
+qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
+ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
+tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
+flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
+encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
+en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
+choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
+vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
+fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
+brillante.</p></blockquote>
+
+<p>Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
+vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
+avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
+touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
+un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
+salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
+la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
+supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
+embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
+se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
+pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
+vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
+par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
+la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
+notre végétation.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
+vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
+l'<i>Immortel des cieux</i> l'ont dit:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
+demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
+amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
+crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
+pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
+d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
+barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
+après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
+abondante, ils la portent au marché de la capitale et
+l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
+verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
+couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
+dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
+sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la
+gloire et à la noblesse.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
+peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
+cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
+les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
+ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
+pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
+bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
+suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
+à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
+coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
+festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
+une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
+inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
+dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
+succès ou de la ruine.</p></blockquote>
+
+<p>Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
+n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
+aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la <i>Lune aux
+bords du fleuve de l'Ouest</i>. Ecoutez:»</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
+l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
+se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
+le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
+diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
+l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à
+jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
+piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
+abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
+tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
+et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
+fleuve Kiang en s élargissant.</p></blockquote>
+
+<p>Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
+les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
+attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
+les tiges des blés sont coupées et que les bambous
+sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
+chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
+troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
+en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
+épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cœur l'orme et
+le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
+et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
+l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
+du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.</p></blockquote>
+
+<p>»&mdash;Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
+ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
+des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'<i>Immortel
+s'approche du fleuve Kiang,</i> qui expriment ainsi ma pensée:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
+se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
+de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
+habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
+les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
+effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
+les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
+soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
+les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
+troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
+vœu de son cœur, on accomplit ses projets, on dispose à
+son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
+l'œil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
+est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
+leur ame?</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
+la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
+le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
+hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
+sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
+hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
+Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
+attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à
+la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
+montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
+paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
+comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
+fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à
+son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
+dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
+santé, une existence obscure mais indépendante.</p></blockquote>
+
+<p>Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
+pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
+vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
+nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
+cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
+arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
+qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
+herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
+fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
+compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
+l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
+aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
+s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
+pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
+ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
+soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
+bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
+sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
+murs du palais, au temps de la disgrâce!</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
+comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
+rendent témoignage, et les voici:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
+blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
+devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de
+bambous; et là, sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
+enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
+avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
+il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
+jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
+fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
+de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
+donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des
+vêtements de soie brodés.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
+long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
+pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
+louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
+dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à
+deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
+bûcheron et le pêcheur.</p>
+
+<p>&mdash;»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
+prie de commencer.»</p>
+
+<p>Le pêcheur Tchang prit donc la parole:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
+flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
+la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
+à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
+submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
+aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
+les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
+l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
+dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
+sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
+et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
+pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
+sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
+pendant toute sa vie.</p>
+
+<p>Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
+l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
+montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
+fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
+blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
+Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
+et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
+hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
+du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
+les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
+flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
+trouble le bruit des pas.</p>
+
+<p>Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
+que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
+coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
+ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
+on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
+On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
+on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
+les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
+rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
+devise le mot <i>raison</i>, et les verres bien remplis passent
+de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
+chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
+poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
+du bûcheron.</p>
+
+<p>L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
+thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
+et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
+fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
+Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
+sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
+ample provision de bois, on chemine par la grande route;
+lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
+d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
+que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
+les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
+le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
+à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
+les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
+parler des autres.</p></blockquote>
+
+<p>Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
+me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
+désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
+liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
+pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
+fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
+d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
+bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
+quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
+manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
+inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
+prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
+bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
+cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
+point de leurs vains projets la tête et le cœur de
+celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
+les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
+saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
+trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
+herbes du jardin.</p>
+
+<p>Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
+vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
+un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
+heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
+aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
+vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
+est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
+quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
+Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
+bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
+soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
+Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
+repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
+neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
+la saison.</p>
+
+<p>L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
+son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
+banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
+on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
+saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
+ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
+s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
+dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
+porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
+abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
+verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
+ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
+sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
+Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
+tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
+de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
+l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
+des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
+au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
+soient rendues aux Esprits!</p></blockquote>
+
+<p>Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
+de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
+marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
+se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
+Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
+qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
+vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
+se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!&mdash;Homme stupide
+et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
+du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
+pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
+mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
+d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
+serez renversé dans les eaux du fleuve.&mdash;De toute ma vie, répondit le
+pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.</p>
+
+<p>&mdash;»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et
+des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
+alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
+assurances contre ce péril?</p>
+
+<p>&mdash;»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
+faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
+contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
+vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.</p>
+
+<p>&mdash;»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
+vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
+à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
+ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
+demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
+couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
+table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
+réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
+dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
+du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
+je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
+chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
+acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»</p>
+
+<p>Là-dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
+chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
+précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
+trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
+les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
+sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
+petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
+vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!</p>
+
+<p>&mdash;»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?&mdash;Seigneur,
+répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
+allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
+pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
+eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
+terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
+devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
+pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
+choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
+Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
+intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
+servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
+galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
+conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»</p>
+
+<p>A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
+à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
+anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
+princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
+crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
+des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
+et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
+modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
+votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
+cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
+pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
+de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
+sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
+en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
+si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
+l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
+il ne faudrait faire de mal à personne.»</p>
+
+<p>Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
+son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
+sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
+portaient les insignes d'aucun grade littéraire.</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
+il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
+zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
+et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
+de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
+de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
+personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
+verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: <i>joie
+et bonheur!</i></p></blockquote>
+
+<p>D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
+et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là,
+le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
+bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
+de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
+une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
+bien que les quatre instants du jour <i>yn, chin, sse</i> et <i>hay</i> se
+suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
+hui une révolte contre le dieu qui préside aux années<a name="NoteRef_3_57" id="NoteRef_3_57"></a><a href="#Note_3_57" class="fnanchor">[3]</a>.»</p>
+
+<p>A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
+sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
+yeux s'offrent:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
+de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
+cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là
+sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
+et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
+deux côtés, on voit celui de Wang-Oey<a name="NoteRef_4_58" id="NoteRef_4_58"></a><a href="#Note_4_58" class="fnanchor">[4]</a>, au-dessus de
+son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko<a name="NoteRef_5_59" id="NoteRef_5_59"></a><a href="#Note_5_59" class="fnanchor">[5]</a>. L'encrier
+du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky<a name="NoteRef_6_60" id="NoteRef_6_60"></a><a href="#Note_6_60" class="fnanchor">[6]</a>: son
+bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
+pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
+de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
+exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
+par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
+figures employées dans les divinations, et possède aussi
+parfaitement les huit Kwas<a name="NoteRef_7_61" id="NoteRef_7_61"></a><a href="#Note_7_61" class="fnanchor">[7]</a>; il excelle à connaître les
+lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
+savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
+magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
+l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
+les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
+aussi nettement que le disque de la lune; les familles
+qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
+voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
+malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
+les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
+les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
+nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
+lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.</p></blockquote>
+
+<p>Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
+Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
+d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
+majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
+on le regardait comme le chef des devins de la capitale.</p>
+
+<p>Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
+après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
+fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
+l'amène prés de lui.</p>
+
+<p>»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
+votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»</p>
+
+<p>Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
+assurance:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
+enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
+divination déclare que demain matin il doit tomber une
+pluie bienfaisante.</p></blockquote>
+
+<p>«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
+long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?</p>
+
+<p>Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
+9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à
+3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
+lignes<a name="NoteRef_8_62" id="NoteRef_8_62"></a><a href="#Note_8_62" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
+sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
+avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 <i>leangs</i> d'or pour
+prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
+pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
+jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
+est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
+afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»</p>
+
+<p>Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
+décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»</p>
+
+<p>Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
+et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
+eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
+demandèrent ce qu'il en était du devin.</p>
+
+<p>«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
+un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences<a name="NoteRef_9_63" id="NoteRef_9_63"></a><a href="#Note_9_63" class="fnanchor">[9]</a>!» Puis il
+raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
+entre l'astronome et lui.</p>
+
+<p>«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
+divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
+absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
+n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
+il est battu complètement.»</p>
+
+<p>Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
+dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
+aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
+qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
+Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
+guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
+et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
+ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
+reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à
+travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
+une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
+Dragons y lut ce qui suit:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
+lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
+demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
+qui répand partout l'abondance et la fertilité.</p></blockquote>
+
+<p>Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
+d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
+d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
+mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
+assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
+doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
+le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
+la partie n'est pas gagnée contre lui!</p>
+
+<p>&mdash;»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
+il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
+sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
+manière d'anéantir cet effronte bavard.</p>
+
+<p>&mdash;»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.</p>
+
+<p>&mdash;»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
+tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
+le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
+Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
+enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
+a-t-il à cela?»</p>
+
+<p>Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
+Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
+de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
+reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
+de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
+du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
+s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
+tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
+qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
+changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.</p>
+
+<p>Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
+lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
+forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
+porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
+l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
+l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
+et digne dans une complète immobilité.</p>
+
+<p>Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
+éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
+qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
+qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
+n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
+fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
+à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
+effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
+si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»</p>
+
+<p>Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
+frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
+sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
+crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
+ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
+été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
+te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
+désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
+des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
+seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
+glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
+morceaux): et tu viens m'insulter ici!»</p>
+
+<p>A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son
+courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
+vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
+respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
+«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
+qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
+vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
+daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
+quitte pas!</p>
+
+<p>&mdash;»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
+ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»</p>
+
+<p>&mdash;»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
+eaux!»</p>
+
+<p>Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
+près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
+afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
+ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
+dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
+les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
+émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»</p>
+
+<p>A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
+retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
+se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
+étoiles, et alors:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
+prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
+au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
+retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
+nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
+voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
+rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
+plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
+parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
+bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
+et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
+fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
+brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
+d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
+silencieuse et calme s'est écoulée.</p></blockquote>
+
+<p>Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
+mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
+s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
+aux portes du palais de Taï-Tsong.</p>
+
+<p>Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
+et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
+à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
+précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à
+genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
+pour moi!&mdash;Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
+la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
+sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
+eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
+majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
+doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
+miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!&mdash;Puisque c'est
+mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
+faire grâce, reprends courage et va en paix.»</p>
+
+<p>Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.</p>
+
+<p>Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
+rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
+et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
+les parfums abondants brûlent dans les appartements du
+Dragon<a name="NoteRef_10_64" id="NoteRef_10_64"></a><a href="#Note_10_64" class="fnanchor">[10]</a>, les lumières scintillent, le paravent<a name="NoteRef_11_65" id="NoteRef_11_65"></a><a href="#Note_11_65" class="fnanchor">[11]</a>
+couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
+chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
+le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun<a name="NoteRef_12_66" id="NoteRef_12_66"></a><a href="#Note_12_66" class="fnanchor">[12]</a>; les
+rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
+des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
+portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
+tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
+d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
+paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
+toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
+Tout le peuple s'écrie d'une seule voix<a name="NoteRef_13_67" id="NoteRef_13_67"></a><a href="#Note_13_67" class="fnanchor">[13]</a>: «Longue vie
+au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
+automnes.</p>
+
+<p>Tout à coup, au milieu du silence, le fouet<a name="NoteRef_14_68" id="NoteRef_14_68"></a><a href="#Note_14_68" class="fnanchor">[14]</a> retentit
+à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
+découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
+est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
+enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
+comme la brise dans les saules de la digue; les stores
+enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
+fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
+agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
+le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
+fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
+les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
+les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
+se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
+l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
+parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
+d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
+cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
+Majesté vivre dix mille automnes.»</p></blockquote>
+
+<p>Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
+rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil
+de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
+l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
+debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
+manquait à l'appel.</p>
+
+<p>Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
+Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
+au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
+paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
+spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
+le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
+tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
+apparu en songe.»</p>
+
+<p>Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
+palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
+immédiatement devant le trône de sa Majesté.</p>
+
+<p>Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
+Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
+précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
+de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
+monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
+«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
+au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
+reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
+repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
+à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
+changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
+hommages à l'Empereur.</p>
+
+<p>Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
+trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
+volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
+vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
+de sa dignité, et se rendre au palais; là, il frappe la terre de son
+front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
+il s'est rendu coupable.</p>
+
+<p>«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
+gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
+hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
+la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
+l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des <i>Clochettes d'Or</i>, et le
+fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.</p>
+
+<p>D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
+les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
+s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
+Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
+palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
+sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
+les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
+destinée aux loisirs de sa Majesté.</p>
+
+<p>Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
+honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
+jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
+les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
+livre qui dit:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>«La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir
+sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
+sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
+moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
+invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
+loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
+une pièce importante<a name="NoteRef_15_69" id="NoteRef_15_69"></a><a href="#Note_15_69" class="fnanchor">[15]</a>. Tout en attaquant à gauche,
+veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
+de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
+si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
+serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
+corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
+séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
+pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
+votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
+vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
+pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
+et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
+risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
+réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
+trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
+contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
+bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.</p>
+
+<p>Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
+le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
+crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
+pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
+se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
+disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
+victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
+attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
+furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
+à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
+portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
+réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
+coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
+s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
+disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
+dans la vallée obscure!...»</p></blockquote>
+
+<p>Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
+de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
+point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
+le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
+se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
+il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
+forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
+l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
+l'appeler, ni l'éveiller.</p>
+
+<p>Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
+son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
+mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
+ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner à
+son sujet ce manque de respect.</p>
+
+<p>&mdash;»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
+relevez-vous!»</p>
+
+<p>Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
+inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait à
+haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
+comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
+placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
+palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
+de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
+disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
+mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
+parler!</p>
+
+<p>&mdash;»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
+prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?</p>
+
+<p>&mdash;»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
+chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
+tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
+explications à ce sujet.»</p>
+
+<p>-» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?</p>
+
+<p>A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
+son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
+rêve.»</p>
+
+<p>Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
+Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
+n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
+près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»</p>
+
+<p>Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
+dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
+devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
+et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
+nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
+librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
+Dragon coupé par morceaux; là, les guerriers célestes le
+tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
+dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
+mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
+d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
+se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
+Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
+griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
+mort.</p>
+
+<p>Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
+retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
+glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
+exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
+roulant à travers l'espace.»</p></blockquote>
+
+<hr class="r5" />
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_1_55" id="Note_1_55"></a><a href="#NoteRef_1_55"><span class="label">[1]</span></a> Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité
+plus haut, remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de
+l'Arsenal celle du <i>Bonze sauvé des eaux,</i> insérée dans l'in-18. Au
+reste, le premier alinéa est le seul point de ressemblance qui existe
+entre ces deux histoires.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_2_56" id="Note_2_56"></a><a href="#NoteRef_2_56"><span class="label">[2]</span></a> Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu,
+souvent citée par les poètes et les romanciers.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_3_57" id="Note_3_57"></a><a href="#NoteRef_3_57"><span class="label">[3]</span></a> Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en
+chinois qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui
+va suivre.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_4_58" id="Note_4_58"></a><a href="#NoteRef_4_58"><span class="label">[4]</span></a> Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la
+dynastie des Tang.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_5_59" id="Note_5_59"></a><a href="#NoteRef_5_59"><span class="label">[5]</span></a> Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin;
+il vivait retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan
+cueillir des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint
+immortel.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_6_60" id="Note_6_60"></a><a href="#NoteRef_6_60"><span class="label">[6]</span></a> Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les
+Chinois délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_7_61" id="Note_7_61"></a><a href="#NoteRef_7_61"><span class="label">[7]</span></a> Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt
+vus par lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant
+J.-C.); ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes,
+le feu, les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une
+ligne horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont
+la multiplication donne 64.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_8_62" id="Note_8_62"></a><a href="#NoteRef_8_62"><span class="label">[8]</span></a> Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
+chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_9_63" id="Note_9_63"></a><a href="#NoteRef_9_63"><span class="label">[9]</span></a> De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un
+seul devin qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_10_64" id="Note_10_64"></a><a href="#NoteRef_10_64"><span class="label">[10]</span></a> Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui
+appartiennent à l'Empereur.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_11_65" id="Note_11_65"></a><a href="#NoteRef_11_65"><span class="label">[11]</span></a> Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise
+pendant l'audience.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_12_66" id="Note_12_66"></a><a href="#NoteRef_12_66"><span class="label">[12]</span></a> L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant
+J.-C., associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à
+cet honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du
+trône que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces
+deux personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté
+cher aux Chinois.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_13_67" id="Note_13_67"></a><a href="#NoteRef_13_67"><span class="label">[13]</span></a> Le texte dit: <i>crier comme la montagne</i>. Le Sse-Ki
+rapporte que le grand maître des cérémonies étant, dans une
+circonstance solennelle, monté sur la montagne sacrée du milieu (il y
+en eut cinq sous les Tcheou), les officiers subalternes restés en bas
+entendirent un bruit qui semblait sortir de la montagne et imiter le
+son de <i>Wan-Souy,</i> dix mille années à l'Empereur!</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_14_68" id="Note_14_68"></a><a href="#NoteRef_14_68"><span class="label">[14]</span></a> Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le
+cortège.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_15_69" id="Note_15_69"></a><a href="#NoteRef_15_69"><span class="label">[15]</span></a> L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier,
+les hommes en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.</p></div>
+
+
+
+<hr class="chap" />
+<h3><a name="LES_RENARDS-FEES" id="LES_RENARDS-FEES">LES RENARDS-FÉES.</a></h3>
+
+<h4>CONTE TAO-SSE.</h4>
+<hr class="r5" />
+
+<h4>I.</h4>
+
+<p>Sous le règne de Hiouan-Tsong<a name="NoteRef_1_70" id="NoteRef_1_70"></a><a href="#Note_1_70" class="fnanchor">[1]</a> de la dynastie des Tang, vivait un
+jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
+Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
+classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
+littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
+avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
+armé de son arbalète.</p>
+
+<p>Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
+que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
+force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
+exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
+particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
+jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
+serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
+position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.</p>
+
+<p>Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan<a name="NoteRef_2_71" id="NoteRef_2_71"></a><a href="#Note_2_71" class="fnanchor">[2]</a>; le
+défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
+s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
+l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
+l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
+moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
+des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
+susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
+et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre à
+l'abri des troubles. Là, Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
+de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
+rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
+achetées autour de sa nouvelle demeure.</p>
+
+<p>Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
+par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
+il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
+apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
+état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
+projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
+fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
+lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
+par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
+Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
+Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
+fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
+sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
+brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
+très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
+d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.</p>
+
+<p>Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
+continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
+son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
+ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
+montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
+ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
+sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
+Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
+la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
+et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
+trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
+rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Les sommets élancés des collines que les forêts
+enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
+dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
+rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
+rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
+vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
+des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
+et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
+toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
+perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
+l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
+les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
+villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
+de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
+fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
+oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
+cette solitude de leurs cris.</p></blockquote>
+
+<p>Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
+et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
+cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
+à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
+ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
+Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
+appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
+écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
+deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.</p>
+
+<p>«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
+prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
+leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»&mdash;Et
+là-dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
+tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
+meule, dispose la corde de l'arbalète<a name="NoteRef_3_72" id="NoteRef_3_72"></a><a href="#Note_3_72" class="fnanchor">[3]</a>, plonge sa main dans son sac
+et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
+la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
+plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
+Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
+eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
+lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
+tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
+était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
+de l'œil gauche du Renard qui tenait le livre.</p>
+
+<p>L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
+s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
+ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
+de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
+jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
+Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
+ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
+étaient couvertes de caractères faits comme des têtards<a name="NoteRef_4_73" id="NoteRef_4_73"></a><a href="#Note_4_73" class="fnanchor">[4]</a>, et tous
+parfaitement indéchiffrables pour lui.</p>
+
+<p>«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
+qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
+consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
+des écritures anciennes.»&mdash;Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
+manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
+conduit à la capitale.</p>
+
+<p>Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
+mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
+terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
+soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
+étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
+manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
+que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
+gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
+qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
+le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
+pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
+verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.</p>
+
+<p>Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
+entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
+sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
+froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
+pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.&mdash;Les domestiques
+eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
+temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
+dans la maison.</p>
+
+<p>«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
+chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?&mdash;J'en
+ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
+Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là-dessus,
+allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
+appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
+chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
+tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
+soignées.</p>
+
+<p>A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
+l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
+de vin.&mdash;«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
+deux mesures, avec un plat de viande de bœuf hachée, et veillez tous
+ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
+assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
+après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
+chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
+demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
+dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
+l'appartement.&mdash;«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
+les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
+domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.</p>
+
+<p>Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
+s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
+de la frontière.&mdash;«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
+Kiang-Nan.&mdash;Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
+n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.&mdash;Eh bien! ajouta
+Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
+depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
+retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
+troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
+rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
+réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
+ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
+première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
+mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
+de l'armée.&mdash;Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
+nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
+venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
+compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
+ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
+de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
+dire:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">l'œil le même spectacle;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">disparu!</span><br />
+</p>
+
+<p>Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
+dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
+cette nuit?&mdash;Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
+combien vous êtes de voyageurs.&mdash;Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
+suis seul.»</p>
+
+<p>L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
+bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
+me hasarder à vous recevoir.&mdash;Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
+vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
+vous empêche de m'ouvrir?&mdash;Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
+n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
+de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
+laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
+inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
+clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
+puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
+expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
+de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
+suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
+appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
+pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
+cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
+reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
+jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
+aura pas un qui ne me reconnaisse.»</p>
+
+<p>Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
+ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
+ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
+formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.&mdash;Ne
+vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
+vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là-dessus il
+entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
+fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
+et du vin.»&mdash;Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
+mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
+commandés.</p>
+
+<p>Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
+s'aperçut qu'il cachait son œil droit sous les plis de sa manche, avec
+des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
+lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
+du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
+cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'œil.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
+j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
+en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
+mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
+galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
+mon œil gauche est gravement attaquée.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
+Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.&mdash;Eh bien!
+interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
+aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
+vivacité.</p>
+
+<p>&mdash;Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
+manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'œil gauche
+de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
+L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
+mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
+avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge,
+des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.&mdash;Et sur ce
+livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
+obtenir d'y jeter un coup-d'œil?&mdash;Oh! c'est un livre bien étrange,
+ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
+Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
+mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
+à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
+petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
+arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
+était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
+droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
+s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
+ici! et vous ne le chassez pas?»</p>
+
+<p>A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
+être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
+et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
+menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
+forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.&mdash;Wang-Tchin
+le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
+mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
+C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
+de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
+le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
+Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
+de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
+s'en occuper.</p>
+
+<p>«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
+qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
+livre.&mdash;Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
+je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
+que vous leur avez pris!&mdash;Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
+du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
+railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
+maudite bête, et tout sera dit.»</p>
+
+<p>Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
+les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
+tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
+ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
+langue sèche.</p>
+
+<p>Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
+pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
+Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
+être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
+tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
+entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
+vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
+reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
+arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
+pour l'avenir.»</p>
+
+<p>Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
+se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
+pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
+tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
+il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
+«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
+Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
+traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
+le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
+l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
+prendre mes mesures.»</p>
+
+<p>Là-dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
+auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
+reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
+jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
+lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
+ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à
+quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
+Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
+bien temps alors de vous repentir!»</p>
+
+<p>Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
+suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
+eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
+il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
+surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
+ruiner de fond en comble. On dit avec raison:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
+Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
+verserez des larmes!</p></blockquote>
+
+<p>Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
+chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
+capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
+voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants; les
+places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
+plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
+Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
+plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
+dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
+ni abri.&mdash;Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
+hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
+des nouvelles de sa famille.</p>
+
+<p>Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
+chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
+souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le cœur est
+blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
+visage.&mdash;«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
+dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
+fût plus qu'un amas de décombres!&mdash;Hélas! il ne me reste plus de
+demeure.&mdash;Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
+parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
+père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
+été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
+nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
+nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
+jusqu'à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
+affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
+et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
+que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
+retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
+vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
+le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
+maison.»</p>
+
+<p>Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
+acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
+qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
+vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
+lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
+qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
+de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
+homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
+de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
+individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.</p>
+
+<p>«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
+deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
+répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
+jusqu'à extinction.&mdash;Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
+costume.&mdash;Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
+fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
+et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
+décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
+contenait ce qui suit:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
+seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
+d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
+gravement malade. La médecine et les prières restent
+sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
+livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
+et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
+m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
+fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
+pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
+puissiez me rendre les derniers devoirs!&mdash;J'en ressens une
+profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
+dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
+que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
+capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
+tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
+à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
+laisser tout-à-fait les biens ruinés et à moitié perdus
+que vous avez là-bas, et revenir ici vous occuper du soin
+des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
+pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
+Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
+des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
+combien il serait difficile de fonder à la capitale une
+maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
+n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
+intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
+repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
+dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
+vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
+lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
+sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
+au bord des neuf fontaines<a name="NoteRef_5_74" id="NoteRef_5_74"></a><a href="#Note_5_74" class="fnanchor">[5]</a>, je vous jure que nous ne
+serions pas réunis.</p>
+
+<p>Lisez et retenez ceci.</p></blockquote>
+
+<p>A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
+en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
+splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
+douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
+au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
+arriver à temps! Tout est fini!&mdash;Mes regrets sont impuissants!» Après
+s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
+ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
+dernière.&mdash;«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
+ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
+ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
+pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
+éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
+tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
+abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
+funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
+vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
+une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
+maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
+dame ne pourrait fermer les yeux en paix.&mdash;Oserais-je ne pas accomplir
+les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
+de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
+capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
+de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»&mdash;Et aussitôt il s'empressa
+de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
+cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
+sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
+terres.</p>
+
+<p>Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
+objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
+et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
+entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
+mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
+restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
+écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
+dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
+Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
+encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
+doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
+près des siens!&mdash;Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à
+présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
+superflues!»&mdash;Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.</p>
+
+<p>Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
+Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
+et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
+ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
+dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
+égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
+se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
+à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
+creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
+achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
+Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
+au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
+impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
+funèbres. Hélas!</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">lui cause bien des regrets!</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">en retournant à l'est.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">des rêves brillants,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">comme aux nues argentées qui se déroulent.</span><br />
+</p>
+<hr class="tb" />
+
+<h4>II.</h4>
+
+<p>Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
+à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
+Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
+aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
+dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
+époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
+ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
+annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
+de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
+dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
+frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
+On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'œil droit entièrement perdu; mais
+sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
+la lettre et y lurent ce qui suit:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
+protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
+d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
+une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
+rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
+passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
+bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
+qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
+bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
+car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
+déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à
+laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
+je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
+cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
+reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
+achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
+avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
+frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
+Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
+cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
+utile de vous annoncer.</p>
+
+<p>Tchin vous salue mille fois.</p></blockquote>
+
+<p>Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
+ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
+qui lui avait mis l'œil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
+peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
+de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà
+ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
+capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
+parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
+l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
+s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
+vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
+d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
+restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
+précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
+de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
+seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»</p>
+
+<p>Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
+des deux dames.</p>
+
+<p>«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
+Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
+protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
+assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
+il faudra la lui prouver en faisant de bonnes œuvres, et renouveler
+nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
+les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
+les appointements aillent toujours croissant.»&mdash;Puis elles ajoutèrent
+en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
+dans la lettre, qu'est-ce?&mdash;C'est un ami de mon maître, répondit le
+domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
+jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
+fils.&mdash;C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
+mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»</p>
+
+<p>Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
+l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
+son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
+La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
+fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
+au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
+dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
+quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
+pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
+afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
+mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
+voulue au lieu de sa charge?»</p>
+
+<p>Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
+écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
+il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
+le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
+qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
+ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
+de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
+fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
+articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
+un bonze d'employer cet argent en bonnes œuvres. Enfin, elle loua un
+bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
+Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
+matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
+visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
+l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.</p>
+
+<p>S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
+Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
+le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
+Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
+maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
+cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">a lieu de s'affliger!</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">au-devant de nous?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">joie par des chants et des danses:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">de la capitale.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à
+la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
+d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là,
+il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
+somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
+fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
+de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
+voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.&mdash;Il regarde ...
+c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont
+quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
+et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!&mdash;Le bateau marche
+toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
+des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
+laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
+se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma
+mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
+était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
+ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
+du balcon et regarde.&mdash;Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
+scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!</p>
+
+<p>«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
+s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
+tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
+seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
+cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
+revêtu?»&mdash;Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
+le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
+avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
+de leurs propres yeux.</p>
+
+<p>Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
+mère vivante devant lui!&mdash;A cette vue, il arrache en toute hâte ses
+vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
+habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
+maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
+Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à
+bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
+pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
+plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.&mdash;La mère de
+Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
+aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»</p>
+
+<p>Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son
+serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce
+pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale
+une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort
+prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en
+me présentant devant vous en habit de deuil?&mdash;Quoi! reprit la vieille
+dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous
+porter une lettre à la capitale?&mdash;Mais enfin, il y a un mois, ce
+Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait
+telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté
+deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller
+rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu
+mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis
+accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»</p>
+
+<p>Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une
+merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
+semblable à celui-ci?</p>
+
+<p>Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,
+ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est
+un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!&mdash;Et bien!
+interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
+je voie si l'écriture est de moi,&mdash;Eh! si ce n'eût été l'écriture de
+ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»
+Là-dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
+C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
+de caractère?&mdash;Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
+ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à
+parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où
+donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»&mdash;Hélas!
+répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant
+de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille
+toute blanche?&mdash;Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
+incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une
+seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé
+votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive
+qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un
+faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,
+et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le
+papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
+diaboliques?</p>
+
+<p>Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était
+allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi
+furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté
+à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
+est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»
+Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,
+voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois
+dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient
+restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé
+Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier
+ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous
+avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,
+et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant
+vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après
+nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour
+faire notre entrée dans Tchang-Ngan.&mdash;Et vous dites encore que votre
+domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»</p>
+
+<p>Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,
+s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
+chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce
+que je vous ai jamais envoyé une lettre?&mdash;Mais enfin, reprit sa mère,
+est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
+veux l'interroger!&mdash;Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,
+mais il ne tardera pas à rentrer.»</p>
+
+<p>Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs
+regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
+vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
+gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses
+compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve
+en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du
+bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent
+qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
+précédents; et c'est que l'œil droit du prétendu envoyé était dans
+le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
+d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
+«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours
+derniers tu avais l'œil droit bien malade, comment se fait-il que tu
+sois si bien rétabli aujourd'hui?&mdash;C'est-à-dire, répondit Ouang-Fo,
+avec un air et un ton ironique, c'est-à-dire que vous-même vous avez
+perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous
+donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un
+œil?&mdash;Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
+il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est
+là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
+cours te présenter devant elle.»</p>
+
+<p>A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre
+maître vit encore! elle est ici!&mdash;Mais, répondirent les domestiques, où
+serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»&mdash;Ouang-Fo, n'en croyait
+rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
+se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître
+l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est
+ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour
+paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment
+pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
+convenable, se prosterner devant la mère de son maître.</p>
+
+<p>Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
+attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est
+venu ces jours derniers avait à l'œil droit une blessure grave, et
+celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre
+fois, ce n'était pas lui!&mdash;Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la
+lettre, l'ouvre, jette un regard, ...&mdash;ce n'était ni plus ni moins
+qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!</p>
+
+<p>Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
+s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
+Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des
+deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait
+craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on
+était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
+lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de
+sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu
+Ouang-Fo blessé à l'œil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce
+mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit
+être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer
+de moi!&mdash;Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là? demanda sa mère.»
+Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé
+dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
+cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que
+cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre
+son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses
+intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»</p>
+
+<p>A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se
+mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
+de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
+l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
+séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu
+deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!</p>
+
+<p>&mdash;Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences
+de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près
+de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
+encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant
+d'infortunes!&mdash;Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel
+point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
+sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
+encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?&mdash;Nos biens de la
+capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
+et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
+d'aller au Kiang-Tong.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de
+Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter
+maintenant?&mdash;Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,
+nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de
+nouveau.» Là-dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
+bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
+naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
+dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont
+brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
+aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans
+l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
+défaite.</p>
+
+<p>Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les
+gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
+loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler
+cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,
+il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
+interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,
+dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
+dans son intérieur.</p>
+
+<p>Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
+avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
+retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure
+fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
+bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.</p>
+
+<p>Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à
+surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
+qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et
+majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce
+qu'il aperçut c'était:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel
+qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre
+tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
+Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux
+de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de
+soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
+au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
+semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
+en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect
+est imposant; toute sa personne respire une élégance qui
+n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
+sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume
+glacée.&mdash;Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,
+c'est au moins un monarque parmi les hommes!</p></blockquote>
+
+<p>L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
+qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère
+Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
+s'est porté depuis leur séparation.&mdash;«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en
+répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu
+me chercher ici.&mdash;Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,
+pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés
+s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été
+enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je
+pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et
+ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un
+abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y
+avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir
+nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère
+vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
+précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,
+j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais
+les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté
+votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,
+aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais
+enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
+donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas
+encore habitable?</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;
+en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures
+en causant avec elle.» Là-dessus il introduisit son frère dans
+l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques
+avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut
+que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble
+de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se
+jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et
+lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais
+à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»&mdash;Et
+Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis
+en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la
+bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.</p>
+
+<p>Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de
+Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa
+maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la
+jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
+salle. Là, le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils
+avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en
+lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient
+résultés.</p>
+
+<p>«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps
+anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont
+assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres
+animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et
+vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient
+en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
+livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner
+leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
+pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?
+et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.&mdash;Bien ... mais
+pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les
+égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
+des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment
+leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur
+demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce
+livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon
+le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos
+affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser
+que vous seul.&mdash;C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit
+l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et
+voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»</p>
+
+<p>Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne
+répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et
+ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères
+est-il écrit?&mdash;Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais
+qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
+caractère que je connaisse!&mdash;Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
+Wang-Tsay.&mdash;En effet, interrompit la belle-sœur, en insistant sur cette
+idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être
+il sera plus habile, qui sait!...&mdash;Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
+ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je
+serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;
+voilà tout.»</p>
+
+<p>Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de
+son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
+haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères
+comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint
+dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
+c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
+ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
+Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.</p>
+
+<p>Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de
+l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où
+vas-tu!»&mdash;Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard
+se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
+vigoureuse.&mdash;Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.
+Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué
+vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa
+première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut
+comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison
+courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
+tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.</p>
+
+<p>Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
+était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième
+rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de
+l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
+vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;
+et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû
+voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté
+de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie
+de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
+longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:
+«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre
+jeune frère est ici.»</p>
+
+<p>En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur
+ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient
+devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
+domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux
+Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
+ailes.</p>
+
+<p>Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,
+mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine
+de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
+tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
+vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la
+colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et
+il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa
+poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par
+le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se
+métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris
+l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
+nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
+jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de
+bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante
+rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
+représentait les longs fils de soie violette suspendus à
+la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du
+papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,
+deux vieilles écorces de sapin.</p></blockquote>
+
+<p>Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
+présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un
+esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,
+qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré
+n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»&mdash;Ainsi disaient les
+domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées
+et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de
+fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un
+médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.</p>
+
+<p>Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant
+dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un
+voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,
+Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa
+tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du
+Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être
+le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le
+Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à
+deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour
+l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me
+vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
+à ma mère!»&mdash;Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
+réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay
+ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et
+colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,
+et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
+plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la
+porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
+et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as
+repris ton livre, que viens-tu faire ici?»</p>
+
+<p>Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la
+colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de
+sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant
+ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
+dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit
+précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande
+la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les
+domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,
+il entre, il avance malgré tout!&mdash;Quoi! serait-il vrai?» s'écria à
+son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son
+fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
+précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses
+pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
+me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des
+bâtons?&mdash;Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?&mdash;Oui, je suis l'enfant
+que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il
+donc un faux Wang-Tsay?»</p>
+
+<p>Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent
+apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors
+que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les
+serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et
+lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda
+encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des
+Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se
+rétablissait pas du tout.</p>
+
+<p>«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand
+il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
+que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
+venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
+métamorphosé!&mdash;Et que disait cette lettre?&mdash;Vous savez, continua
+Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
+en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
+là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà
+pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
+ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
+deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
+aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
+de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
+avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
+voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
+l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
+le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
+là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
+que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
+précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
+et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà;
+mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
+s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
+car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»</p>
+
+<p>Là-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
+plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
+rire que de se fâcher à tout le monde.</p>
+
+<p>Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir
+Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
+sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
+mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
+de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
+et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
+vouloir trop.</p>
+
+<p>Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
+convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
+Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
+surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur<a name="NoteRef_6_75" id="NoteRef_6_75"></a><a href="#Note_6_75" class="fnanchor">[6]</a>, parce qu'il avait
+dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">à laquelle il appartient,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">un grand prix:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">La maison a été détruite, les biens ont laissé une place</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">vide, le livre même a disparu;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">rira dans mille ans.</span><br />
+</p>
+<hr class="r5" />
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_1_70" id="Note_1_70"></a><a href="#NoteRef_1_70"><span class="label">[1]</span></a> Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_2_71" id="Note_2_71"></a><a href="#NoteRef_2_71"><span class="label">[2]</span></a> Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la
+Nouvelle de Ly-Taï-Pe.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_3_72" id="Note_3_72"></a><a href="#NoteRef_3_72"><span class="label">[3]</span></a> Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_4_73" id="Note_4_73"></a><a href="#NoteRef_4_73"><span class="label">[4]</span></a> Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont
+les caractères ressemblent à ces animaux.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_5_74" id="Note_5_74"></a><a href="#NoteRef_5_74"><span class="label">[5]</span></a> Les régions inférieures.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_6_75" id="Note_6_75"></a><a href="#NoteRef_6_75"><span class="label">[6]</span></a> Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper:
+celui qui vole des êtres humains.</p></div>
+
+
+
+<hr class="chap" />
+<h3><a name="LE_LUTH_BRISE" id="LE_LUTH_BRISE">LE LUTH BRISÉ.</a></h3>
+
+<h4>NOUVELLE HISTORIQUE.</h4>
+<hr class="r5" />
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">de Pao et de Cho;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">des sentiments de haine,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">un cœur sincère.</span><br />
+</p>
+
+<p>Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
+a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
+célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
+Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
+des Tcheou<a name="NoteRef_1_76" id="NoteRef_1_76"></a><a href="#Note_1_76" class="fnanchor">[1]</a>, s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
+gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
+bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
+traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
+son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
+révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
+son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
+au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
+individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
+ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
+des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
+personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
+désigne par l'expression <i>tchy-ki</i>, c'est-à-dire, <i>qui vous connaît à
+fond</i>. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
+sont appelés <i>tchy-sin, intimes de cœur</i>. Si c'est simplement le son
+de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
+de l'affection, cela s'appelle <i>tchy-yn, se connaître par l'effet des
+sons</i>. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque,
+rentrent sous la dénomination générale d'amis, <i>siang-tchy.</i></p>
+
+<p>Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
+raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
+vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
+cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">l'autre l'écoute;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">alors il ne pourra se faire entendre.</span><br />
+</p>
+
+<p>Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
+Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
+vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
+Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
+de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
+King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
+le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
+Ta-Fou. Là, il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
+près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
+mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
+était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
+lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
+pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
+faire route par terre, aller dans sa ville natale.</p>
+
+<p>Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
+les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
+magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.</p>
+
+<p>Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille<a name="NoteRef_2_77" id="NoteRef_2_77"></a><a href="#Note_2_77" class="fnanchor">[2]</a>;
+Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
+tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
+parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
+son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
+s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
+Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
+des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
+chevaux.</p>
+
+<p>Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
+et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
+beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
+violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
+de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
+grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
+«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
+que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
+convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
+prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
+serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
+favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
+mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
+destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
+provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
+embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
+des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
+préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
+foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
+adieux.</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">rivières éloignées!</span><br />
+</p>
+
+<p>Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
+jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
+et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
+transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
+toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
+et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
+arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
+alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
+de l'automne<a name="NoteRef_3_78" id="NoteRef_3_78"></a><a href="#Note_3_78" class="fnanchor">[3]</a>. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
+vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à
+torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
+bateaux fit porter une ancre sur le rivage.</p>
+
+<p>Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
+la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
+alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
+son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
+était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
+parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
+pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.</p>
+
+<p>Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
+dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
+la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
+jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
+notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
+se brisa.</p>
+
+<p>Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
+quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
+et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
+l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
+d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»</p>
+
+<p>L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
+déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
+bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
+musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
+la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
+or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
+qui connaisse et comprenne cet instrument? non.&mdash;Voici ce que c'est.
+Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
+bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
+avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
+dévaliser.&mdash;Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
+avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
+l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
+quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»</p>
+
+<p>Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
+des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
+du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
+vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
+car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le
+rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
+sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
+avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
+et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là, il
+a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à
+juger les sons du luth.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
+montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!&mdash;Mais enfin,
+que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
+retirer.»</p>
+
+<p>&mdash;Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
+voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
+sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
+y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à
+la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
+excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
+vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
+ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
+votre luth.»</p>
+
+<p>Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
+Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
+jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
+d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
+revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
+et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
+rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
+long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à
+l'heure en m'accompagnant.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
+prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
+répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
+Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
+et les voici:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">rues pauvres et obscures....</span><br />
+</p>
+
+<p>»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
+et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
+rappelle, et le voici:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">des siècles infinis.</span><br />
+</p>
+
+<p>Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
+assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
+trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
+ainsi.» Là-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
+d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
+longuement dans la cabine.</p>
+
+<p>Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
+C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
+de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
+sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
+bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
+se cachaient dans des souliers de paille.</p>
+
+<p>Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
+paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
+en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
+lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
+présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
+parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
+il convient à un honorable magistrat.»</p>
+
+<p>Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
+un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
+voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
+resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
+étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
+de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
+ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
+Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
+habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
+à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
+en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
+il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
+magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
+du siège où l'envoyé de Tsou était assis.</p>
+
+<p>Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
+et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
+mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
+de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
+bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
+rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
+corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
+dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.</p>
+
+<p>Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
+à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
+tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
+dressa un petit banc à l'extrémité de la table.</p>
+
+<p>Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à-vis d'un étranger,
+Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
+de savoir nos noms dans le courant de la conversation<a name="NoteRef_4_79" id="NoteRef_4_79"></a><a href="#Note_4_79" class="fnanchor">[4]</a>».</p>
+
+<p>Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
+s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
+choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
+prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
+quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
+Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à
+l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
+luth?»</p>
+
+<p>Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
+reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
+lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
+les ressources et les beautés de cet instrument?»</p>
+
+<p>Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
+que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
+jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»</p>
+
+<p>Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
+parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
+habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
+son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
+votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.&mdash;Oh! reprit Pe-Ya
+en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à
+ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
+l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
+de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
+fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
+va sans se gêner donner son explication en détail.&mdash;Cet instrument,
+c'est l'Empereur Fo-Hi<a name="NoteRef_5_80" id="NoteRef_5_80"></a><a href="#Note_5_80" class="fnanchor">[5]</a> qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
+cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre <i>Ou-Tong</i>; le phénix
+aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
+roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
+que sur l'arbre <i>Ou-Tong</i>, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
+douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
+sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
+éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
+des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
+dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
+célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
+la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
+il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
+clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
+ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
+comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
+qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
+qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
+il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
+pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux <i>soixante-douze
+heou</i> (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
+pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
+un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
+Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
+dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
+Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
+degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
+les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
+par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
+seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
+ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
+ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
+nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit <i>bassin du Dragon</i>; le
+plus court, <i>étang du Phénix:</i> tous les deux ont des chevilles de jade
+et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
+lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
+intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les
+cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
+fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
+(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
+Yao et de Chun<a name="NoteRef_6_81" id="NoteRef_6_81"></a><a href="#Note_6_81" class="fnanchor">[6]</a>, on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
+vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
+des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
+ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
+Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
+et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
+Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
+Empereur de la dynastie des Chang)<a name="NoteRef_7_82" id="NoteRef_7_82"></a><a href="#Note_7_82" class="fnanchor">[7]</a>, fit refleurir la musique aux
+dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
+un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
+L'instrument en compta alors sept.</p>
+
+<p>Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
+lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
+qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
+froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
+suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.</p>
+
+<p>Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
+jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
+de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
+préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
+vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
+parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
+musique.</p>
+
+<p>Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
+instrument?&mdash;Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
+harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
+l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
+beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à
+l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
+frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
+vertus de l'harmonie!</p>
+
+<p>Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,
+Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au
+hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se
+dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu
+sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
+érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce
+moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.
+«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
+à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius
+jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
+et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
+il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre
+traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
+Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu
+un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,
+et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient
+les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
+d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les
+cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître
+les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais
+il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand
+je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique,
+connaître les sentiments de mon cœur?»</p>
+
+<p>Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
+dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.&mdash;Si sa Seigneurie veut
+bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
+conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le
+grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»</p>
+
+<p>Là-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi
+profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur
+vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth
+que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle
+immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes
+élevées.»&mdash;Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un
+immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il
+laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de
+nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos
+pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases
+il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya<a name="NoteRef_8_83" id="NoteRef_8_83"></a><a href="#Note_8_83" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<p>Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant
+le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il
+lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de
+respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!
+En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à
+méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les
+nobles noms de votre Seigneurie?</p>
+
+<p>&mdash;Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,
+et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin
+joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms
+de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes
+cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place
+d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux
+domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on
+remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention
+en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
+daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
+accueil.»</p>
+
+<p>Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
+enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,
+se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
+rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui
+des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
+demeure.&mdash;Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la
+montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre
+maison.&mdash;Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous
+habitez est en vérité un village <i>abondant en sages</i> (Tsy-Hien)! mais,
+dites-moi, quelle est votre profession?&mdash;Je coupe du bois dans la
+forêt pour gagner ma vie.&mdash;Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,
+avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
+qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances
+que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une
+renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
+cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le
+palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent
+passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts
+et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et
+des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
+désapprouver votre conduite, docteur.&mdash;Seigneur, répondit le bûcheron,
+je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui
+n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il
+faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins
+quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être
+élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais
+pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété
+filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous
+distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques
+verres.</p>
+
+<p>Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était
+choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
+avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui
+demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?&mdash;Déjà j'en ai
+laissé passer vingt-sept.&mdash;Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;
+si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
+titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui
+a conquis mon amitié en appréciant la musique!&mdash;Grand homme, objecta
+le bûcheron, vous vous laissez égarer.&mdash;N'avez-vous pas à la cour un
+nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
+pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
+l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser
+si bas!&mdash;Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il
+y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné;
+d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par
+le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en
+féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes
+pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune
+et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»</p>
+
+<p>Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
+et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la
+cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les
+lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de <i>frère aîné,</i> celui
+de <i>frère cadet</i> appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
+Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,
+pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se
+démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
+burent encore une coupe.</p>
+
+<p>Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses
+instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.
+Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à
+cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence
+d'âge. Car, on dit avec raison:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et l'ami qui vous a <i>connu par l'effet des sons</i> écoute vos</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">paroles long-temps et avec une oreille favorable.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
+lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est
+parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les
+cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la
+voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le
+grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant
+sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi
+notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si
+tôt!»</p>
+
+<p>A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent
+goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait
+le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
+respect.</p>
+
+<p>Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et
+indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu
+vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir
+près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans
+sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?&mdash;Hélas! répondit
+Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre
+volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont
+vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!&mdash;Eh bien! ajouta
+Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
+allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre
+frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez
+exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
+rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer
+à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un
+engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout
+demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne
+m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre
+en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre
+jeune frère un plus grand crime encore!&mdash;Vos paroles pleines de sens,
+répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année
+prochaine je reviendrai vous voir.&mdash;A quelle époque de cette prochaine
+année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?&mdash;Ecoutez,
+répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a
+commencé la 2.<sup>e</sup> division de l'automne; ce jour va être le
+seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous
+rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain
+jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes
+promesses, ne me tenez plus pour un sage.»</p>
+
+<p>Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
+où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,
+et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure
+ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord
+du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
+manque. Mais l'aurore paraît déjà, et il faut que je prenne congé de
+mon frère.»</p>
+
+<p>Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
+domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
+prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à
+son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,
+faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos
+honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme
+la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas
+dédaigner de faibles présents!»</p>
+
+<p>Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
+un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il
+parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,
+jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau
+la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
+rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se
+séparèrent les yeux humides.</p>
+
+<p>Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
+de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son
+voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et
+les montagnes, la tristesse était dans son cœur, et son esprit restait
+occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après
+quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
+voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le
+seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
+bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char
+sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là, l'envoyé
+rendit compte de sa mission au souverain.</p>
+
+<p>Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient
+succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein
+d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans
+songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,
+il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.
+Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,
+disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit
+route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée
+qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
+arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.</p>
+
+<p>Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de
+l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
+était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
+sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait
+eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le
+bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
+l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.</p>
+
+<p>La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers
+la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé
+devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store
+de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer
+sur la proue du bateau. Là, il se mit à contempler la constellation
+de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute
+cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors
+lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie
+soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit
+se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,
+époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait
+de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il
+donc manqué à sa promesse?</p>
+
+<p>Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je
+comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
+passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est
+pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère
+m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
+a été émouvoir le cœur de l'ami <i>qui m'a connu par les sons</i>, cette
+nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il
+ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda
+qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums
+furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant
+l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il
+rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec
+un accent de douleur.</p>
+
+<p>Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son
+si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
+jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé
+de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce
+sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
+piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
+de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
+que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
+les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas
+venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même
+sur le rivage m'informer de mon frère.»</p>
+
+<p>Là-dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit
+dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
+nuit il ne put fermer l'œil; il appelait l'aurore de tous ses vœux et
+l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se
+dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
+du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
+Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête
+dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite
+que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après
+s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon
+frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les
+frais des cérémonies funèbres.»</p>
+
+<p>Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
+direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix
+lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.&mdash;«Seigneur,
+demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?&mdash;Ici la montagne
+se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
+le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
+couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui
+présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
+au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
+qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous
+pourrons continuer notre marche.»</p>
+
+<p>Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
+domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande
+route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
+pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à
+un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses
+vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
+bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
+s'avance à pas lents.</p>
+
+<p>A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
+respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose
+à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton
+de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,
+que daignez-vous ordonner?&mdash;Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,
+et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
+Tsy-Hien.&mdash;Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
+droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du
+village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
+la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
+à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
+route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
+village, votre Seigneurie veut aller?»</p>
+
+<p>Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec
+étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,
+lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour
+où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y
+avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
+celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être
+mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.</p>
+
+<p>«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des
+réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
+adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
+villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis
+vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
+long-temps.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces
+deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
+paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
+fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années
+dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
+a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
+habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
+amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
+informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
+dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.&mdash;Je désirerais
+aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.&mdash;Quoi!
+interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
+voir dans cette maison?&mdash;Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»</p>
+
+<p>A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
+commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et
+d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était
+mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du
+bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
+haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
+ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe
+donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
+livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de
+connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper
+le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par
+un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint
+languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques
+mois, il mourut....»</p>
+
+<p>Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes
+s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
+si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés
+avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le
+vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
+domestique quel personnage était son maître!&mdash;L'enfant se pencha et dit
+à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
+l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir
+recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la
+douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il
+s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je
+t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus
+qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
+supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»</p>
+
+<p>Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
+eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
+la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable
+Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui
+munissait à son fils?»&mdash;Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
+de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore
+dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la
+ville, dans le cimetière.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit
+le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa
+pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
+d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
+jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
+envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
+dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
+Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
+qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.&mdash;Et moi, je n'ai pas voulu
+mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par
+lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement
+élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
+voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris
+quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,
+quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller
+me prosterner devant le tombeau.&mdash;Puis il dit à son petit serviteur
+de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
+en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
+marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.</p>
+
+<p>Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
+regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
+(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
+et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
+par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
+esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
+Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
+vous dit un éternel adieu.»&mdash;A ces mots la voix lui manqua, et il
+éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
+montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
+ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
+voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
+accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
+ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
+des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
+du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.</p>
+
+<p>Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
+n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter
+l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
+couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
+le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
+sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
+les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
+dispersèrent avec des éclats de rire.</p>
+
+<p>«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
+par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
+profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
+riant?&mdash;Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
+sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
+joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!&mdash;Puisqu'il en est ainsi,
+reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
+la connaissance de cet art?&mdash;Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
+je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
+passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus
+capable de discerner clairement ce qui le toucherait.</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
+destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
+réciter, prêtez l'oreille.»</p>
+
+<p>Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
+répéta les lignes suivantes:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je me rappelais que l'an dernier au printemps<a name="NoteRef_9_84" id="NoteRef_9_84"></a><a href="#Note_9_84" class="fnanchor">[9]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Aujourd'hui je revenais pour le voir:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">musique,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré!</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Oh chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">joues;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">douloureux!</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">liens d'une amitié pure et précieuse!</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">mon luth,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!</span><br />
+</p>
+
+<p>Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
+vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
+l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
+déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
+de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.</p>
+
+<p>Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
+luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">compagnons et des amis;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">trop difficile.</span><br />
+</p>
+
+<p>«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!&mdash;Dans quelle
+partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
+Pe-Ya.&mdash;Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
+la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
+question?&mdash;Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
+je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
+quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
+servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
+puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
+où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
+je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
+natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
+respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
+ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
+moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
+comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»</p>
+
+<p>Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
+devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
+répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
+s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.</p>
+
+<p>Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à
+son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;</p>
+
+<p class="poet">
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">efforts.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">dans l'oubli;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">du luth brisé.</span><br />
+</p>
+<hr class="r5" />
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_1_76" id="Note_1_76"></a><a href="#NoteRef_1_76"><span class="label">[1]</span></a> Vers 690 avant J.-C.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_2_77" id="Note_2_77"></a><a href="#NoteRef_2_77"><span class="label">[2]</span></a> Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_3_78" id="Note_3_78"></a><a href="#NoteRef_3_78"><span class="label">[3]</span></a> Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons
+(Se-Chy) en deux parties, qui forment les huit <i>Tsie</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_4_79" id="Note_4_79"></a><a href="#NoteRef_4_79"><span class="label">[4]</span></a> L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de
+prendre un siège.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_5_80" id="Note_5_80"></a><a href="#NoteRef_5_80"><span class="label">[5]</span></a> Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des
+temps fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
+chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
+l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
+dans les cérémonies.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_6_81" id="Note_6_81"></a><a href="#NoteRef_6_81"><span class="label">[6]</span></a> Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres
+sacrés des Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant
+J.-C.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_7_82" id="Note_7_82"></a><a href="#NoteRef_7_82"><span class="label">[7]</span></a> 1134 avant J.-C.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_8_83" id="Note_8_83"></a><a href="#NoteRef_8_83"><span class="label">[8]</span></a> Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute
+plus d'attrait pour l'habitant du <i>céleste Empire</i> que pour le lecteur
+français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
+les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
+les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
+écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
+une difficulté de plus.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Note_9_84" id="Note_9_84"></a><a href="#NoteRef_9_84"><span class="label">[9]</span></a> La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on
+l'a vu, en automne; le mot <i>printemps</i> est sans doute appelé par la
+rime du vers suivant: <i>Tchun</i> printemps, et <i>Kun</i> sage.</p></div>
+
+
+<h4>FIN.</h4>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 ***</div>
+</body>
+</html>
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@@ -1,7563 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits du
-chinois, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
-
-Author: Various
-
-Translator: Théodore Pavie
-
-Release Date: April 14, 2014 [EBook #45374]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES ***
-
-
-
-
-Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-CHOIX
-
-DE
-
-CONTES ET NOUVELLES
-
-
-TRADUITS DU CHINOIS
-
-PAR THÉODORE PAVIE
-
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,
-
-RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7
-
-1839
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR STANISLAS JULIEN,
-
-MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE
-
-LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL
-
-DE FRANCE.
-
-TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
-
-_De son respectueux Elève,_
-
-THÉODORE PAVIE.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
-attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
-volume de _nouvelles_ et de _contes_.--Les Chinois d'ailleurs ne font
-pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
-mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
-de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
-tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
-capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
-un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
-récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
-désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
-dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
-étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
-dans l'original.
-
-D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
-abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
-d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
-et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
-à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
-pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
-du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
-d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des moeurs et
-des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.
-
-Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
-yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
-témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
-avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
-connaître ici:
-
-LES PIVOINES, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
-intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables, anciens et modernes_).
-Le même conte se trouve aussi dans les _Histoires à réveiller le
-monde_, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
-incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
-collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
-RENARDS-FÉES.
-
-La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, LY-TAI-PE,
-laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
-toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
-du LUTH BRISÉ qui termine le volume.
-
-C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, _Voyage dans l'Ouest,_
-(c'est-à-dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
-parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: LE BONZE SAUVÉ DES EAUX et
-LE ROI DES DRAGONS.
-
-Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
-le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
-traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
-en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
-bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.
-
-Enfin, LE LION DE PIERRE est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
-Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
-jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
-plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à
-Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
-rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
-nous le communiquer.
-
-Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
-croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
-la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
-se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
-et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
-toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
-les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
-les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
-Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
-qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
-les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
-grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
-laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
-toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
-et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
-ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.
-
-Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
-toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
-ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
-résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
-années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
-l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
-cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
-à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
-parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
-prendre haleine.
-
-Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
-départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
-ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
-que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
-bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.
-
-
-
-
-TABLE
-
- Les Pivoines, conte
- Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique
- Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle
- Le Lion de Pierre, légende
- La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique
- Les Renards-Fées, conte Tao-Sse
- Le Luth brisé, nouvelle historique
-
-
-
-LES PIVOINES[1],
-
-CONTE.
-
-
-Sous le règne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Méridionaux,
-au village de Tchang-Yo, situé à deux _lys_[3] de la porte orientale
-de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
-dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
-d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
-couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
-sans lui laisser d'enfant.
-
-Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
-et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
-terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
-bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
-plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
-Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
-chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
-s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
-Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
-et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
-c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
-dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
-se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
-extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
-chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
-occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
-quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
-l'avait-on surnommé _Hoa-Tchy_ (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
-marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
-avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
-lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
-laissait en gage.
-
-Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
-Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
-ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
-valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
-profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
-parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue,
-dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
-n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
-remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.
-
-Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
-à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
-sur cette haie factice, l'églantier, le _putchuk_, l'hibiscus,
-le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
-s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
-l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
-le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
-le glaïeul doré, le lis, l'oeillet qui fleurit au printemps et celui
-qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
-arbre[4] et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
-elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
-pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
-voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
-commençait à s'ouvrir.
-
-En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
-après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
-aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
-rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
-couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
-élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
-lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
-tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
-tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
-propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
-de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
-appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.
-
-Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
-ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
-elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
-n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:
-
- «Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
- le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
- belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
- riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
- doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
- des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
- corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
- l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
- sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
- au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
- parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
- n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
- la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
- grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
- poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
- milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
- comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
- boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
- le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
- carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
- souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
- beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
- pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
- prune _Yo-Ly_, surnommée le ballon de soie brodée.
-
- On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
- mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
- répandent en foule leur éclat et leur parfum. »
-
-En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
-appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
-la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
-ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
-tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
-de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
-dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
-retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
-des feuilles, c'était un coup-d'oeil aussi charmant que celui du lac
-Sy-Hou[5]. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
-milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
-venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
-lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
-promeneurs.
-
-On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
-et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
-flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
-volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
-à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
-pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
-ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
-de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
-nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
-et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
-milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
-de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
-obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
-leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
-confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.
-
-Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
-commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
-nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
-aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
-lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
-troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
-faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
-roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le
-ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
-toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.
-
-Il y a des vers qui en font foi:
-
- Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la
- voûte des cieux;
- Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs
- chantent en cueillant les lotus;
- Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques
- s'y sont multipliées à l'infini;
- Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de
- son jardin et de son lac.
-
-Mais rentrons dans les limites de notre récit. »--Tsieou-Sien, levé
-chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
-tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
-rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
-tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
-une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
-s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
-devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
-heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
-pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
-vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
-sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
-son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
-le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
-ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
-vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
-millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
-passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
-vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
-son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
-tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
-avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
-reprises pour faire son inspection.
-
-Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
-des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
-l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
-essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
-bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à
-ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
-cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
-de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
-jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
-allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
-les fleurs ».
-
-Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
-fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
-dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».
-
-Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
-à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
-singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
-ce raisonnement:--Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à
-s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
-et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
-avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
-elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
-qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
-venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
-l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
-violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
-qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
-les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
-douleur!
-
-Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
-a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
-fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
-long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
-les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
-le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
-donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
-prendre pitié.
-
-Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
-mutile, comment supporteront-elles ce traitement?--Voyez: c'est du
-germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
-tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
-les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
-il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
-patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
-à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
-donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
-être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
-son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
-supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
-parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!
-
-D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
-simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
-garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
-soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
-exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
-jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
-plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
-jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
-l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
-et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
-même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
-réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
-se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
-d'une mort prématurée.
-
-On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
-envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
-jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
-passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
-sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
-injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
-fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
-ressentiment!
-
-Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
-cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
-par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
-amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
-tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
-prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
-la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
-façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
-dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
-pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
-ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
-avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
-grandes politesses, intercédait du fond de son coeur pour ses pauvres
-plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
-vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
-tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
-en remerciements.
-
-Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
-deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
-de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
-quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
-tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
-appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
-«traiter les fleurs ».
-
-A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
-jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
-et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
-réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
-fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
-l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
-s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
-Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
-tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
-devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
-quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
-fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
-chacun s'abstenait de toucher même une feuille.
-
-D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
-des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
-rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
-grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
-c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
-à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
-grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
-mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
-raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
-abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
-sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
-flexible et harmonieuse.
-
-Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
-d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
-l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
-des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
-de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
-prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
-revenu de chaque année.
-
-Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
-cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
-contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
-usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
-contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
-au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
-voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait _Monsieur_
-Tsieou[7], et lui-même se désignait par le nom du _Vieillard qui arrose
-son jardin_ (Kouan-Youen-Seou).
-
-Les vers disent:
-
- Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,
- A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;
- Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses
- regards,
- Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler
- à loisir que d'aller prendre du repos.
-
-Ici l'histoire se divise.--Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
-de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
-mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
-cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
-sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
-épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
-prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
-suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
-le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
-troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
-ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
-dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
-formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
-nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
-avaient eu à souffrir de leur despotisme!
-
-Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
-qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
-homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
-adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
-porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
-et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
-maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
-campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
-précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
-vieux Tsieou-Sien.
-
-Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à
-moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
-dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
-Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
-qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
-épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
-jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
-plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
-que l'on appelle le _Fou des fleurs_. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
-entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
-personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
-plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
-n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
-peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
-autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
-peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.
-
-A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à
-peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
-deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
-n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
-à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
-gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
-regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
-vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
-curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
-porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
-savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
-dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
-du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
-Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
-multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
-J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
-de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
-voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
-que cela.
-
-Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
-Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
-fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
-les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
-n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.
-
-Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
-ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
-vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
-est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
-jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
-et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
-l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
-se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.
-
-Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
-épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
-la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
-richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
-lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
-de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
-(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.
-
-Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
-Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
-princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
-d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
-et elle écrivit les quatre vers suivants:
-
- Demain matin, je me promènerai dans le parc:
- Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,
- Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,
- Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.
-
-C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
-les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
-parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
-pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
-toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
-par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
-jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
-n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
-rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
-un front radieux parmi toutes celles de l'empire.
-
-Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
-de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
-l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
-recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
-l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
-hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
-ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
-couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.
-
-Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
-et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
-la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
-aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
-cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
-des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
-l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
-prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
-voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
-Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
-exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
-suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
-j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
-il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
-entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose
-jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
-aller en respirer l'odeur de plus près.
-
-Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
-mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
-donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
-les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
-sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
-faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
-de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
-chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
-augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
-s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
-un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
-ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
-y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
-Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
-la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
-songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
-jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
-vêtements.
-
-Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
-le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
-à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
-joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
-silence.
-
-La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
-abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
-pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
-jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
-bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
-planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun
-mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
-bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
-dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
-daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
-le jeune seigneur?--Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
-oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
-vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
-Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
-sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
-campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
-mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
-d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
-vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
-de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
-reconnaissance!
-
-Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
-quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
-jambes, et il ne put remuer.
-
-Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
-pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
-jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
-cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
-répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
-billet, et l'envoyer au préfet du département.»
-
-Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
-en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
-de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
-recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
-Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
-l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
-en une minute, au galop.
-
-Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
-donc.
-
-Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
-domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
-Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
-de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
-prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
-l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
-Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
-cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
-long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
-ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
-pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
-fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
-reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
-vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
-qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.
-
-Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
-que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
-tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.
-
-Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en choeur les amis de
-Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
-grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
-ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
-en désordre cueillir les pivoines.
-
-Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
-avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
-pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
-l'oeil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
-Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
-désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
-ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
-qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
-il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
-bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
-première.
-
-Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
-renversée!--Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
-vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
-plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
-craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
-battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
-sur pied.
-
-Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
-coeur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
-jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
-pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!
-
- Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et
- méchante;
- Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:
- Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,
- Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,
- sans que personne les recueille.
-
-Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
-le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
-gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
-voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
-de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
-surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
-leur oeuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
-Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
-qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
-leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
-accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
-entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
-son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
-je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là-dessus il partit en
-manifestant la haine qu'il avait dans le coeur.
-
-Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
-le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
-Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
-les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
-s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
-lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.
-
-Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
-vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
-à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
-bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
-L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
-Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
-Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
-les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
-et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »--Le curieux, frappé
-de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!--et voilà tout. Mais
-comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
-en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
-vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
-couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
-compassion.
-
-Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
-mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
-à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
-maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
-de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
-si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
-feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!
-
-Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
-humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
-Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
-seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
-Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
-suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
-êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?
-
-Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
-vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
-je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
-pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
-de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
-la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
-lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là,
-reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
-agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
-répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
-branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
-inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
-ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.
-
-A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
-Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
-pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
-pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
-employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
-de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
-il ira vous inviter à la venir voir.
-
-A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
-d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
-ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non---Voyant
-mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
-pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
-de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
-cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;--cependant, la jeune
-fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
-tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.
-
-Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
-maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
-nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
-pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
-plus étincelantes qu'auparavant.
-
-Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:
-
- On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la
- boue,
- Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de
- les ressusciter;
- Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi
- il a su concilier l'affection des objets inanimés.
- Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!
-
-Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
-Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
-magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
-là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
-le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là.--Aucune trace
-de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à
-lui-même?--Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
-passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
-prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
-il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
-droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
-qui faisaient sécher leurs filets au soleil.
-
-Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
-saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
-commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
-n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.
-
-Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
-mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
-venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout
-rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
-de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
-passée.
-
-Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
-existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
-dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?--A l'instant même,
-répondit Tsieou.--Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
-et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
-Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
-Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
-qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
-sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
-ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
-y avait là-dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
-s'assurer du prodige par leur propres yeux.
-
-Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
-bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
-miracles par le secours de la magie.
-
-Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
-remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
-amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
-aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
-Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
-de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
-mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
-comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
-à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
-qu'il avait grandement raison.
-
-Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
-qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
-avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
-au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
-promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
-venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
-d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
-profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
-vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à
-côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
-l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
-il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
-les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
-a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
-les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
-a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
-l'ouvrit à deux battants.
-
-Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
-le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
-lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
-gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
-partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
-hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.
-
-Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
-qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
-brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
-retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
-laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
-feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
-votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
-des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
-il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
-n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
-jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
-donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
-troupe se mit en marche.
-
-Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
-opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
-résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
-disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
-esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
-détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
-a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
-seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
-que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
-tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en choeur
-toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.
-
-En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
-gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
-on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
-de Tchang.--Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
-apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
-plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
-face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
-dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
-extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
-leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
-sourire aux passants.
-
-Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
-n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
-maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
-mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
-troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
-quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
-de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
-plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
-être à moi.--Mais quel est donc ce fameux plan?--Le voici, reprit
-Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
-révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
-la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
-les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
-d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
-a même promis 3,000 tsien[8] de récompense, pour encourager les
-délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
-servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
-cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
-avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
-vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
-dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.
-
-Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
-était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
-mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
-accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
-au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
-plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
-dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
-affaire.
-
-Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
-En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
-il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
-satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
-du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
-coup-d'oeil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
-grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
-laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à
-l'arrière-garde avec ses amis.
-
-Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
-c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
-garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
-le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
-force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
-que vous le lui ferez au moins savoir!--Mais les sbires le chargeaient
-d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
-ils l'entraînèrent hors du jardin.
-
-A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
-connaître la cause de cette conduite.--Qu'est-ce que vous demandez?
-leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
-peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
-votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
-n'eurent plus dans le coeur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
-dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
-Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
-jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
-cela devait aboutir.
-
-Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
-propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
-qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
-se rendit en hâte au tribunal.
-
-Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
-au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
-regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
-connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
-s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
-de supplice et attendirent.
-
-Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:---Quel
-audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
-pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
-avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
-l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
-n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
-mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
-village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
-peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
-magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
-avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
-vous avez le front de nier!
-
-Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
-avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
-dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
-jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
-que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
-de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
-et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
-esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
-être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
-dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
-allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
-aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
-dire.
-
-Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
-ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
-entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
-les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
-le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
-tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
-peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
-l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
-patient, chargé de la cangue.
-
-Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
-l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
-Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
-donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
-donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
-Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
-reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.
-
-Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
-ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
-informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
-victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
-du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
-porterons caution; rassurez-vous!
-
-Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
-gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
-canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!--Et le vieillard
-arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
-chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
-mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
-passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.
-
-A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
-lit aux prisonniers; là, plus mort que vif, garrotté de manière à ne
-pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
-il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
-vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
-l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
-de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
-résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.
-
-Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
-s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
-immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
-que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
-sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.
-
-Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
-et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
-immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
-préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
-eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
-qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
-de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
-calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
-ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
-aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
-aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
-la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
-secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
-pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
-immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
-condition d'existence.
-
-Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
-demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
-immortel?--Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
-faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
-envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
-les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
-c'est-à-dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
-fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.--Et
-elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.
-
-Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
-l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
-Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
-lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
-sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
-puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
-reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
-de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
-crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!--Tsieou est
-saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
-jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
-s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
-le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
-voit tiré d'affaire, son coeur se dilate; car on dit:
-
- «Celui qui ne nourrit en son coeur aucun sentiment
- d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
- arbitres des événements. »
-
-Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
-reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
-dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
-passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
-nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
-ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
-nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
-il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
-livrer à l'ivresse du plaisir.
-
-Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
-après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
-s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
-entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
-silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
-arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
-tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
-à terre en désordre et jonchent le sol.
-
-Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
-parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
-secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
-pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
-immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
-jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
-fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
-Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
-bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.--Aussitôt on
-étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
-on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
-repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
-Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à-coup il
-s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon
-
- Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées
- devant le vestibule,
- Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des
- eaux,
- La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,
- Et siffle à travers les pins de la forêt.
-
-Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
-relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
-hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
-singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
-apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
-subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
-portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
-réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
-dans une muette stupeur.
-
-Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
-la parole: Nous toutes, qui sommes soeurs, habitons ce lieu depuis plus
-de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
-a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
-été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
-tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
-péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
-s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
-Mes soeurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
-en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
-l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes soeurs?
-Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:--Oui, il
-faut se mettre à l'oeuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
-bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
-à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
-longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
-impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.
-
-Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à
-boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
-l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
-pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
-par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
-retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
-peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
-son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
-souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
-maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
-tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
-découragés et honteux.
-
-Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
-vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
-lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
-de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
-lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
-a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
-permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.
-
-On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
-parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
-sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
-n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
-plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
-la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
-miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
-faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
-n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
-hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
-l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
-quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
-perquisition: mais enfin, que faire?--Aller passer la nuit chez soi....
-
-Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à
-la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
-c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
-jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
-jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
-arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
-chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
-engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
-joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
-une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
-à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
-deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
-vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
-responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
-Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
-marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
-nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.
-
-A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
-de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
-précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
-la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
-bonnet de notre maître?--C'était bien lui.--On éclaire le long du mur,
-et à quelques pas de là, à l'angle oriental, dans un détour formé par
-l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
-laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
-en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
-seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
-s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
-adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
-aux autres voisins et se retirèrent.
-
-Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
-allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
-nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
-douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
-nous l'y laisserons.
-
-Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
-il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
-ont leur récompense.
-
- Deux scélérats qui ont quitté le monde,
- Ce sont deux démons méchants qui descendent dans les enfers.
-
-Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
-au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
-du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
-dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
-raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
-peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
-il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
-de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
-dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
-en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
-fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
-que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
-jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
-calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
-Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
-plus grand détail et la plus grande précision.
-
-Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
-juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
-accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
-grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
-de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
-il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
-propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
-promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.
-
-Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
-adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
-ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
-jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
-jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
-de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
-amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
-parlerons pas.
-
-Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
-Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
-Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
-Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
-reprit la fraîcheur de la jeunesse.
-
-Un jour, c'était le 15e de la 8e lune, le temps était magnifique, le
-ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue
-de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de
-ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure souffle doucement, il
-s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend,
-dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel
-embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches
-s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la
-jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent
-des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre
-d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main
-des instruments de musique.
-
-Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
-préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
-mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
-au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
-que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
-avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
-célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
-celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
-sur soi de grandes calamités.
-
-Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
-à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
-immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
-tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.
-
-Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
-du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
-Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
-d'adieux.--Puis tout disparut.
-
-Cet endroit a changé son nom en celui de _Ching-Sien-Ly, le village de
-l'Immortel qui monte aux cieux._ On l'appelle aussi _le village des
-Cent Fleurs._
-
- Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,
- Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;
- Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel
- avec lui:
- Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par
- le feu.
-
-
-[1] Il s'agit de la pivoine en arbre (_Pæonia arborea_)
-
-[2] Il monta sur le trône en 1023.
-
-[3] Dix lys font une lieue.
-
-[4] Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées
-par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus à
-établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue.
-
-[5] Le père Athanase Kirchère, dans sa _Chine illustrée_, dit, en
-parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer
-dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
-arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
-canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
-avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
-temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
-situé dans le Tche Kiang.
-
-[6] En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est:
-_Lo-Hoa_, les six fleurs.
-
-[7] Tsieou-Kong.
-
-[8] Environ 22,500 francs.
-
-
-
-
-LE BONZE KAY-TSANG
-
-SAUVÉ DES EAUX.
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE
-
-
-La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu où les
-Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
-Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
-étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
-ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.
-
-Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
-gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan[2]. Or, la 13e
-année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
-provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
-souveraineté de la Chine.
-
-Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
-militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
-lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
-s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
-parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
-pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
-lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
-recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
-parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
-à la vertu.--La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
-répondit Taï-Tsong. »
-
-Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
-dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
-camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
-classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
-clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
-eussent à se rendre au concours général de la capitale.
-
-L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
-nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (_le Bouton
-brillant_), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
-lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
-concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
-de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
-Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
-ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
-élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
-fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
-partir.
-
---«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
-des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
-mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
-à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
-et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
-mère. »
-
-Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
-départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
-et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
-s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
-prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
-liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
-impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
-sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.
-
-Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
-ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
-aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
-festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
-encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
-lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.
-
-Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
-la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'oeil, un homme
-au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
-vainqueurs du dernier concours, son coeur fut rempli de joie; saisissant
-donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
-allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
-entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
-hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
-descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
-l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.
-
-Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
-accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
-puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à
-terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
-civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
-ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.
-
-Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
-réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
-l'appartement parfumé.
-
-Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
-trône dans le palais des _clochettes d'or;_ les officiers civils et
-militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
-emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
-ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
-préfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
-ose la demander pour Kwang-Jouy. »
-
-Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
-l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
-arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
-reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
-afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
-il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
-le Kiang-Tcheou.
-
-Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
-printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
-balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
-arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
-offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
-lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
-fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
-avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
-de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
-le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
-qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
-rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.
-
-Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
-«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
-soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
-accéda aux volontés de sa mère.
-
-Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
-main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
-voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
-se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
-l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
-dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
-autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
-faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
-ce poisson. «A dix lys[4] d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
-Hong-Kiang.»
-
-A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
-puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
-cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
-oeuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
-remplit de satisfaction»--Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
-jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
-expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
-est la santé de ma mère?--Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
-cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
-aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
-vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
-premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»
-
-Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
-firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.
-
-La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
-marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
-à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
-rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
-en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.
-
-Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
-la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
-ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
-lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.
-
-Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
-femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
-brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et fraîche
-ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
-saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
-la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
-la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
-mauvais desseins dans le coeur du batelier, qui les communiqua à son
-compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
-sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
-milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
-domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
-milieu des eaux.
-
-A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
-fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
-tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
-vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
-savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
-circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
-la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
-mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
-diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
-Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.
-
-Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
-flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à
-fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à
-l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
-file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
-sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
-qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
-au fond des eaux.»
-
-Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
-considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
-sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
-«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
-rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
-jours passés.»
-
-Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
-porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
-cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
-du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
-tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
-Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.
-
-Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
-dans le palais de son maître.--«Lettré, quel est ton nom? quelle est
-ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
-as-tu été victime d'un assassinat?»--A ces questions, Kwang-Jouy salua
-respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
-le supplia de le faire revivre.
-
-«Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que
-tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
-trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
-A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
-un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
-du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
-lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
-t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
-cour.»
-
-Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
-exprima sa gratitude au roi des dragons.
-
-Mais revenons à la veuve du docteur.--Dans son aversion pour l'assassin
-de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
-la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
-l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexité, elle
-avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.
-
-Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
-employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
-prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
-eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
-le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
-je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
-talents.--Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
-haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
-l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
-avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
-daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.
-
-Les instants fuient avec rapidité.--Un jour que Lieou-Hong était
-sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
-était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
-elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
-demeure. Tout-à-coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
-l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
-fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
-l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
-Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
-immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
-de tout votre coeur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
-roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
-d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
-votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
-Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.
-
-Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
-venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
-que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
-l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
-débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à
-demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
-serez satisfait.»
-
-Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
-tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
-pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
-retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
-dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
-«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
-pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
-et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
-reconnaître....»
-
-Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
-son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
-le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
-marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
-vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
-porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
-par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.
-
-En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
-et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
-une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
-grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
-la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
-ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
-rentre à l'hôtel.
-
-Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
-de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
-un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
-les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.
-
-Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
-entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit
-enfant arrivent à lui. Son coeur est ému; il court au bord du fleuve:
-que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
-attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à
-terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
-les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
-recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (_Flottant
-sur le fleuve Kiang_) et le confie aux soins d'une personne qui
-l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.
-
-Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
-rapides comme la navette du tisserand.---L'enfant grandit; et quand il
-eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
-cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
-le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
-à suivre les commandements de la loi et à affermir son coeur dans la
-pratique de la vertu.
-
-Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
-les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
-sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
-de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile à
-saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
-novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
-lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
-connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
-sait d'où!»
-
-Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
-aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
-qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et
-pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
-êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
-là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
-donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
-et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
-auteurs de mes jours.--Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
-arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»
-
-Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira
-de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
-prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
-novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
-parents la vengeance que sa mère attendait de lui.
-
-A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
-terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
-victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
-de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
-il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
-m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
-pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
-à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
-précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
-avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
-reconnaissance.
-
---«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
-munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
-mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
-là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»
-
-Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
-A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
-sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
-avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.
-
-Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
-échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
-n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
-par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
-retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
-peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
-qui sait?...»
-
-Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
-annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
-demandant l'aumône.
-
-Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
-vient-il? demanda-t-elle.--Le pauvre religieux vient du couvent
-de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
-Fa-Ming.--Puisqu'il en est ainsi, entrez.»
-
-On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
-et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
-attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
-vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
-si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
-l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
-mère vivaient encore.
-
-Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
-dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
-carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
-reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
-comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
-emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
-les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.--Et quel est le nom
-de votre mère?--Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
-ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
-mon nom de religion est Kay-Tsang.--En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
-répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»
-
-A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
-précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
-«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
-Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
-son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
-lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.--Quoi! je suis resté
-dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
-que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
-séparation!--Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
-Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
-d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à
-des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
-pour y accomplir mon voeu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»
-
-Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.
-
-Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
-excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
-Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
-questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du voeu fait
-dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
-a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
-en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
-vision m'a rendue malade.--C'est peu de chose, en vérité, répliqua
-le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
-tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
-une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
-jours.»
-
-En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
-exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
-auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
-Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
-de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.--D'ailleurs, reprit
-la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
-couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
-ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
-accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
-du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.
-
-Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
-lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
-parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
-venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
-religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
-le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des
-habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
-cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
-la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
-l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
-souliers à ses religieux.
-
-Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
-se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
-chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
-pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
-en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
-bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
-Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
-il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
-donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
-menaceraient.»
-
-Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
-«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à
-l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
-celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
-tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
-du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
-ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
-auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
-à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
-envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
-de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
-dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
-l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
-Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
-elle quitta le couvent et regagna le bateau.
-
-Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
-rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
-prenant congé du religieux, il se mit en route.
-
-Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
-Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
-pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
-ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
-est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
-aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
-s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
-sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
-depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
-parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»
-
-Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
-chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
-c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.--Ce n'est pas lui, répondit le
-novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
-Ouen-Kiao.--Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?--Hélas!
-mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
-près de lui.--Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
-venir chercher?--C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
-capitale et ce bracelet parfumé.»
-
-La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
-je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
-qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
-reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
-assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
-l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
-venir me trouver.--Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
-Kay-Tsang.--Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
-vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
-yeux se sont fermés à la lumière.»
-
-En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
-cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
-ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
-celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
-aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux voeux que je lui
-adresse du fond de mon coeur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
-aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
-l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
-même instant elle recouvra la vue.
-
-Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
-les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
-sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
-et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
-pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
-vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui
-disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
-vous quitte pour aller à la capitale.»
-
-Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
-de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
-et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
-demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
-famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
-ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
-apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
-la salle du palais.
-
-A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
-en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa
-robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
-l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
-a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
-tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
-de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
-torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
-déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
-venger notre gendre.»
-
-Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
-de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
-exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
-L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
-hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la
-tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
-et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
-ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
-l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
-retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.
-
-Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
-proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
-après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
-ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
-l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
-faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
-Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
-et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
-précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
-leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
-brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
-crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
-sur la place des exécutions.
-
-Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
-fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
-sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
-résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
-bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
-genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
-des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
-Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
-vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»
-
-Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
-fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
-qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
-a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
-de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
-je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
-à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
-est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
-besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
-pour acquitter ma dette envers mon époux.
-
---»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
-pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
-contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
-était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
-rougirais-tu?»
-
-L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
-en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
-Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
-votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
-supplice est une chose arrêtée.»
-
-Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
-principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
-à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
-en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
-deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
-ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
-jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
-et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.
-
-On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
-Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
-du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
-peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à
-l'endroit même où il avait commis le crime.
-
-Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
-du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
-à la victime le coeur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
-Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
-larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
-qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
-Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
-le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.
-
-«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
-épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
-le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
-et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
-Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de
-soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
-avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
-vieille mère.»
-
-Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
-Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
-à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
-accompli, il s'éloigna.
-
-Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
-veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
-mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
-vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un
-cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
-pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!
-
-A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
-étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
-se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
-sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
-Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
-lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.
-
-«Que faites--vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.--Vous avez
-été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
-le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
-Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
-ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
-mon époux?--Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
-docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
-sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
-fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
-moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
-je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
-égale.»
-
-Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
-ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
-part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
-fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
-à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.
-
-Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
-mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
-refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
-augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
-alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
-exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
-il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
-tous les deux pleurèrent de tendresse.
-
-Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
-trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
-ministre.
-
-Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
-l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
-heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
-Touan-Youen-Hoey: _Réunion des tendres époux._
-
-Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
-Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
-ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
-gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
-agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à
-la cour, pour veiller aux affaires.
-
-Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
-en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
-
-Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
-accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
-donna la mort.
-
-Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
-remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
-enfance.
-
-[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement _lieu du repos éternel_; il
-s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il désigne la
-ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.
-
-[2] An 627 de J.-C.
-
-[3] Le mot de _préfecture_ n'est pas plus impropre que celui de
-_département,_ les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
-provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
-qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
-de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
-c'est-à-dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
-de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
-
-Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
-(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
-dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.
-
-[4] Une lieue.
-
-[5] Le mot Tsieou-Po (_Vagues d'automne_) exprime souvent, par
-élégance, deux beaux yeux de femme.
-
-[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur
-d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de l'année.
-
-[7] L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est celle-ci:
-Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dût un jour
-venger son père.
-
-[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice
-bouddhiste. Ensuite on lui impose un _nom de religion._
-
-[9] Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du
-vin, de la viande et de certains légumes.
-
-[10] La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette
-nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des
-êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures du matin) du grand
-jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe
-subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'éleva:
-le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la seconde partie de
-cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se
-meuvent sur la terre et dans l'eau.»
-
-[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs
-grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres
-mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les
-anglais rendent très bien par le mot de _Boddhood_ l'état de ces
-êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
-interminables épreuves.
-
-[12] Yu-Y signifie _selon le désir_, c'est-à-dire, une pierre
-précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
-Tseou-Pan signifie _qui s'agite sur le plateau;_ ce diamant est ainsi
-appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
-l'oscillation de la lumière qu'il reflète.
-
-
-
-
-LE POÈTE LY-TAI-PE.
-
-NOUVELLE.
-
-
-I.
-
- Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur
- la terre!
- Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là
- tour-à-tour les deux phases de sa vie;
- Les replis de son coeur ne renfermant rien que de pur et
- de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de
- corruption.
- Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies
- obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;
- En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il
- recula les bornes de son imposante renommée:
- Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,
- pareils au croissant radieux.
- Ne dites pas que les oeuvres du poète de génie passent et
- s'effacent,
- Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des
- rives du fleuve Tsay-Chy.
-
-Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang,
-vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
-Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur
-Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
-Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
-pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
-fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
-surnom.
-
-Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
-sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
-noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
-de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
-des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
-sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
-brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
-immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
-l'_Immortel Exilé_. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics
-nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:
-
- Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel
- exilé sur la terre.
-
- Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et
- la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer
- d'émotion les Esprits et les Génies;
- Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour
- plongé dans une douce ivresse.
- L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la
- cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la
- rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions
- vulgaires.
-
-Or, Ly-Pe s'appelait lui-même _le Lettré retiré du Nénuphar bleu_.
-Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
-places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
-d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
-célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
-Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla
-cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
-rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
-buvait jour et nuit. On les avait surnommés les _six Solitaires de la
-rivière des Bambous._
-
-Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
-Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
-mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
-dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
-garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
-de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
-envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
-réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:
-
- Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la
- terre a déjà vu trente printemps;
- Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.
- Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?
- Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu
- qui répand l'or et l'abondance.
-
-«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
-l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
-sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à
-venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
-puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
-génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
-arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
-n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
-qui vous attend!
-
---«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
-à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
-distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
-gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
-grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
-d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
-Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
-fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
-entre le vin et la poésie.
-
---«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
-Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
-capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»
-
-Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
-son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
-rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
-deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
-emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là, il ôte ses pendants d'or et la queue
-de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
-boivent sans désemparer jusqu à la nuit.
-
-Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
-sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères.
-Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
-Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à
-goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
-l'autre.
-
-Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
-bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
-«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
-sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
-et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
-aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
-cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
-savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
-fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
-l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à
-ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»
-
-Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
-Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
-puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
-surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
-l'avait promis.
-
-Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
-dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
-l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
-et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
-nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
-le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à
-la juger, jetons-la au rebut.»
-
-Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
-les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
-compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
-il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
-le dépose le premier sur le bureau.
-
-Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
-pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
-à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
-barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!--»Broyer
-de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
-qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
-Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
-fut jetée de côté.
-
-On a raison de dire:
-
- Quand vous présentez un travail au concours, ne songez
- point à réussir dans l'Empire;
- Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,
-
-Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
-fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
-lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
-sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à
-Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes voeux seront comblés.»
-
-L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
-«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
-vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
-nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
-êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
-son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.
-
-Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
-s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
-arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
-envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
-d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
-postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
-lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
-docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
-qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
-d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
-que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
-très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»
-
-A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
-Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
-Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
-comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
-plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
-militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
-un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
-bonheur ou de malheur.
-
-L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
-du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
-et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
-érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
-lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
-congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
-se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
-lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
-alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
-lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
-dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
-sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
-explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
-élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
-rendre quelque service à l'Empire!»
-
-Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
-les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
-une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
-Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
-hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
-avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
-combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
-dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
-il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
-l'accable.
-
---»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
-mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
-pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
-du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
-personnelle.»
-
-Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
-haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
-termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
-humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
-profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
-des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»
-
-Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
-docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
-devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
-«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
-ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
-civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
-érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
-et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
-la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
-nobles du palais.»--Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
-une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
-Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.
-
-Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à
-l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
-qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
-Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
-mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
-littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
-dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
-on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
-l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
-froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
-vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
-suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.
-
---»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
-académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
-rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
-Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
-académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
-cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
-qu'il ne refusera pas.»
-
-Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
-lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
-l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
-de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
-celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
-salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
-suite du docteur Ho-Tchy.
-
-Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
-l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
-danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
-au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
-il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
-l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
-ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
-la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
-l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
-ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
-une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
-chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.
-
---»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
-de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
-les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
-humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
-étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
-chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
-est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
-du concours, n'a pu satisfaire aux voeux des examinateurs: comment
-pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?
-
---»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
-excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
-question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
-dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
-couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.
-
- Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince
- de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
- Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
- nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
- violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
- bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
- patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
- ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
- mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
- avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
- savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12],
- les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
- de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
- la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
- Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
- de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
- vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
- lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
- carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»
-
-Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
-attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
-l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
-probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
-En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait.
-Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
-s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
-et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
-Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.
-
-Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
-comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
-docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
-votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
-la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
-à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
-Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
-les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
-vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
-cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
-soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
-soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
-il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
-nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
-sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
-Majesté.
-
---»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
-ambassadeurs?--Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
-convenablement.»
-
-Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
-«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
-troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
-de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
-dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
-Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
-au pied de votre trône.
-
---»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.--D'après
-l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
-donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han;
-les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17],
-Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»
-
-A ce flux intarissable d'explications, le coeur du sage souverain
-éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
-de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
-poète dans le palais des _clochettes d'or_[18]. Les musiciens firent
-retentir à grand bruit les instruments à corde, le _kin_ et le _se_;
-les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
-firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
-célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
-banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
-prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son coeur, puis, après
-avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
-officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
-placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
-cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
-d'audience.
-
- Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
- retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
- forment le cortège, alignés sur deux rangs.
-
-Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
-Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
-Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
-au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
-mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
-des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
-Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
-peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
-poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
-plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
-le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
-bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même à
-Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
-illumina son visage.
-
-Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
-dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
-formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
-en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
-Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
-visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.
-
-Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
-et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
-la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
-un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
-étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
-donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
-se tromper d'un mot.
-
-Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
-«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
-dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
-Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»
-
-Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
-Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
-plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
-de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
-resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
-et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
-couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
-donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
-coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.
-
-«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
-assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
-espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
-des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
-sur l'estrade.»
-
-L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
-chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
-sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
-conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.
-
---»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
-cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.--Eh bien! Sire,
-ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
-Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
-personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
-jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
-daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
-humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
-lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
-serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
-pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
-prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
-au-dessous de la confiance dont il est honoré.»
-
-Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
-rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
-l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
-songeaient tous les deux, au fond de leur coeur, que cet étudiant si mal
-reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
-services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
-le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
-contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
-faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
-ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
-proverbe est bien vrai:
-
- Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
- ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
- injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
- dites.
-
-Le poète triomphait, il était au comble de ses voeux. Chaussé comme
-il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
-s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
-côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
-qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à
-l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
-alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
-C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
-divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
-pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
-rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
-s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.
-
-De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
-droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
-et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
-sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
-bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
-et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
-reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
-lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
-la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
-surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
-donnez-nous-en lecture.»
-
-Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
-aux étrangers; elle était ainsi conçue:
-
- Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
- a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
- instructions au Ko-To des Po-Hai.
-
- «Depuis les temps anciens le roc et l'oeuf ne se heurtent
- pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
- Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
- et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
- mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
- soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
- tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
- l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
- Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
- fondu, ont prêté serment et obéissance.
-
- Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
- envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
- la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde,
- des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
- qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
- leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du
- royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
- vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
- Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
- fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
- pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
- ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,
-
- La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
- vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
- un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
- en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
- terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
- montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?
-
- Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
- presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
- comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
- vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à
- la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
- comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
- (pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
- ne veut pas se soumettre.
-
- Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
- coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
- dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
- et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
- Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
- comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
- coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
- prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
- le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
- et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
- à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
- instructions.
-
- Ordre spécial.»
-
-La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
-qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
-cacheta de son sceau impérial.
-
-Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
-les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
-Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
-du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
-d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
-de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
-pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
-soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
-l'Empereur!
-
-L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
-et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
-cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.
-
-«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
-du collège des Han-Lin.--Au milieu de tant de dignitaires, le
-premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
-bottines?--Ecoutez, ajouta Ho--Tchi: ces deux personnages sont à la
-vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
-nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
-le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
-sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
-Quel autre pourrait l'égaler!»
-
-Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
-dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
-A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
-entra en délibération avec ses conseillers.--Le céleste Empire avait
-pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
-l'attaquer?
-
-Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
-chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
-faire sa cour au souverain de la Chine.--Mais ici l'histoire se divise.
-
-
-
-II.
-
-L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
-aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
-le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
-place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
-errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
-l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
-Tong-Fang-Sou.--Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
-veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
-blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
-disposer: voilà ce qu'il aime.--Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
-n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
-ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
-jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
-verres: cela lui suffirait.»
-
-Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
-voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
-banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
-avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
-cessaient de pleuvoir sur le docteur.
-
-Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
-lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
-il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
-en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
-arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
-Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
-condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
-Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
-quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
-répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
-m'appelle Kouo-Tse-Y.»
-
-Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
-Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
-poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
-que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
-rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
-docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
-remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
-désobéir?
-
-Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à
-voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
-revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
-et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise
-et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
-de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
-de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
-libérateur et le sauva du même péril[23].
-
---Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
-seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
-envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
-Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
-maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
-variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
-couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
-et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
-devant la galerie des _Parfums enivrants,_ et il prenait plaisir à les
-admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
-appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
-princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
-célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
-le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
-du poète Ly-Pe.
-
-Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
-et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
-ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
-dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
-entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
-chantait:
-
- Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;
- Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.
- Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;
- Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.
-
-«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
-qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là,
-installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
-qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
-de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
-qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
-ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
-quittait pas.
-
-«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
-Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
-s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
-hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
-se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
-lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
-musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
-gaîté:
-
-Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!
-
-Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
-par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
-prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
-montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
-ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
-le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
-soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
-fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
-_Cinq Phénix;_ et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
-hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
-palais.
-
-Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
-celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
-par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
-retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
-les fossés _qui font naître la joie,_ ils arrivèrent avec leur fardeau
-à la galerie des _Parfums enivrants._
-
-Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
-plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
-de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
-(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
-cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
-poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
-de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
-avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
-répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
-endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
-aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
-coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
-du docteur.
-
-Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
-devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
-dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
-dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
---Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
-suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
-qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
-que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
-ton brillant.»
-
-Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
-plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
-voici:
-
- I.
-
- En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant
- les fleurs je songe à voter visage;
- La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les
- touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.
- Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré
- devant moi,
- J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans
- le séjour des dieux.
-
- II.
-
- La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais
- parfum;
- Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont
- Wou-chan attristent mon coeur.
- Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais
- des Han?
- Hélas! _l'hirondelle légère_ se confie dans l'éclat d'une nouvelle
- parure.
-
- III.
-
- La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des
- empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,
- Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux
- regard.
- Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître,
- La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums
- enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.
-
-«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
-des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
-les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
-noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
-s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
-les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert
-fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
-l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
-avait procuré.
-
-«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
-faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse
-prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
-la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
-palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
-lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
-serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
-donc se livrer de tout coeur à son goût favori. Depuis qu'il était
-établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
-et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.
-
-Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
-rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
-occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
-voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
-et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
-qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
-«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
-entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
-la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
-au contraire à redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
-point mon courroux, demanda l'Impératrice?--Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
-ce vers qui dit:
-
- Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure
- nouvelle.
-
---»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
-Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom
-était Fey-Yen (l'_Hirondelle légère_).
-
---»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à
-la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
-manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
-taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
-comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
-touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
-qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
-avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
-double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
-palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
-main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
-la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa soeur, elle
-para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
-reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.
-
-»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
-légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
-de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
-aperçue?»
-
-C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
-le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
-qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
-intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
-venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le coeur de la
-princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
-lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
-connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.
-
-L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
-le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
-suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
-sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
-comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
-avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
-permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
-sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
-Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
-qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._
-
-Au fond de son coeur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
-toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
-passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
-ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
-son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son coeur ses anciens
-sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
-poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
-permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos voeux.»
-
-Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
-de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
-dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
-besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque
-de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
-acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»
-
-Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
-il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
-l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
-son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
-tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
-frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
-devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires,
-cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
-peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
-rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille _leangs_ d'or,
-un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
-cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.
-
-Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
-reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
-bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
-il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
-du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
-congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
-la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
-les coupes se succédèrent sans relâche.
-
-Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
-trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
-à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
-allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
-écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
-dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
-ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
-montagnes_. En voici l'abrégé:
-
- Reconnaissant et fier de l'édit impérial,
- Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de
- fumée.
- Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,
- Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans
- racines au gré des flots.
- Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;
- Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent
- jamais;
- C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,
- Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.
-
-Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
-à cheval, et partout où il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits
-de soie_. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
-aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
-le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
-instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
-leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
-banquet.
-
-Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
-moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
-qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
-montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
-lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
-emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
-monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
-premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
-tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.
-
-Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
-entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
-des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
-donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
-domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
-cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.
-
-Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
-publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
-et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
-insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
-du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
-inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
-il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
-immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
-attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
-faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»
-
-Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
-moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
-est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!--Non, répondit Ly-Pe, je
-ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.--Alors, reprit l'intendant,
-si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
-Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
-arrogamment son Excellence?
-
---»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
-pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
-qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
-le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
-«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
-barbouiller?» Or, voici la requête du poète.
-
- Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
- son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
- littéraires étaient immenses; quand il agitait son
- pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
- les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
- des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
- une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
- répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
- de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
- l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
- qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
- est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
- essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
- lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
- encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
- palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
- pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
- un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
- impériale, où vous lirez ses titres.
-
-Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
-jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
-frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
-«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
-officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
-donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
-comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas à vous
-que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
-dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
-sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»
-
-L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
-la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
-A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
-gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
-rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
-là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
-de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
-par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
-crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»
-
-Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
-du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
-ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
-d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
-impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
-dit-il:--«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
-le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
-rebelle.»--D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
-les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
-prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
-répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»
-
-Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à
-sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
-des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
-peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
-éviterez une humiliante punition.
-
-Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
-d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
-se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
-salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
-qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
-son coeur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
-excellent magistrat.
-
-Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
-province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
-une tournée incognito, pour examiner les moeurs du pays et surveiller la
-conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
-habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
-de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.
-
-Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
-Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
-les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
-vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur
-s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
-Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
-pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
-mont Lou-Tchan.
-
-Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
-profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
-souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
-descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
-pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
-retenu au camp du général.
-
-Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à
-Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
-celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
-étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
-méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
-envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
-poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
-jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
-passage l'arrêta.
-
-On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
-devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
-libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
-il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
-s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
-dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
-inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
-Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
-quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.
-
-Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
-l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à
-Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
-et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
-C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:
-
- Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans
- l'Océan,
- Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de
- se rencontrer?
-
-Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
-envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la
-capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
-grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
-le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
-les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
-permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
-il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
-commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
-Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
-vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.
-
-Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein
-jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein
-des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
-s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
-ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
-grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
-dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
-portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
-face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
-retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
-les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
-avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
-dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège....
-Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!
-
-Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
-le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
-respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
-les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
-sacrifices au printemps et à l'automne.
-
-Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
-des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
-belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
-l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
-lequel étaient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la poésie.)
-Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:
-
- Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de
- Prince des poètes?
- Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux
- talent.
-
-Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:
-
- Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer
- une pièce de vers décousue;
- Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans
- les ondes fraîches du fleuve.
-
-Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
-éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
-L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
-sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
-dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
-un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
-au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
-il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
-l'immortel Ly-Pe lui-même.
-
-De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
-à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
-rang, et dit de lui:
-
- En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,
- il déploya un talent divin;
- Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le
- bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.
- Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:
- Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,
- en a gardé un pieux souvenir.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de
-cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède
-les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné leurs portraits
-dans sa _Description historique de la Chine._
-
-[3] Autre nom de Ly-Taï-Pe.
-
-[4] Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de
-Kia-Ting, arrondissement de Mei.
-
-[5] Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues
-de circonférence.
-
-[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du
-royaume de Tsin.
-
-[7] Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.
-
-[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son
-lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et
-fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
-un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
-nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
-suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
-celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
-ami.
-
-[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et
-l'appliquent ensuite avec le pinceau.
-
-[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la
-Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e
-siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. Leur chef avait
-le titre de Ko-To.
-
-[11] La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.
-
-[12] Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.
-
-[13] De l'Empereur.
-
-[14] Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642.
-
-[15] Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e
-siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.
-
-[16] Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de
-la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours
-la province de Yun-Nan.
-
-[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de
-Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme
-aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.
-
-[18] Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
-(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
-contigu à celui des empereurs, nommé _Palais des clochettes d'or._
-
-[19] On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de
-cuillers pour manger.
-
-[20] Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page
-252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les
-envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus un serpent (lézard) vivant,
-... qui pénétrait dans les trous pour y prendre les rats.»
-
-[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un
-pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait
-des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce présent est
-attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).
-
-[22] Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac
-Baikal.
-
-[23] Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._
-Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le
-fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette chronique.
-
-Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
-lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
-femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
-sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
-héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
-après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
-avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
-recommandations qu'il m'a laissées.»
-
-Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
-de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
-aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
-l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
-pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
-même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
-vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
-recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
-j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
-ma reconnaissance d'un si grand service.»
-
-[24] L'amour est désigné ici par l'expression poétique de _vent du
-printemps._
-
-[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même
-chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa
-tous les malheurs de la fin de ce beau règne.
-
-[26] Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont
-il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et
-qu'il éleva au rang d'Impératrice.
-
-[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7
-fr. 50 cent.
-
-[28] Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
-Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
-entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
-déclarer Empereur.
-
-[29] Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en
-abdiquant entre les mains de son fils.
-
-[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan.
-
-[31] Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des
-sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent
-à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui
-représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre
-chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.
-
-[32] Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.
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-LE LION DE PIERRE.
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-LÉGENDE.
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-Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
-Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
-rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
-endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
-pratiquent la vertu.
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-C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
-homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
-querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
-reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
-dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à
-un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
-sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
-livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
-l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
-main.
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-Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
-Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
-au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
-se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
-plus prompt à accueillir sa visite.
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-Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
-ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
-attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit
-préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
-quand on fut à table, il lui demanda où il allait.
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-«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
-Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
-vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
-quelque chose à vous communiquer.
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---»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
-respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
-par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
-Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?
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---»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
-ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
-mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
-terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
-au jour du danger. Voilà ce que j'avais à coeur de vous annoncer; je
-n'ai rien de plus à vous dire.»
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-Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
-fléau devait se déclarer.
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-«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
-pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
-sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.
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---»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
-bien d'en avertir tous les gens du village.
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---»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
-souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
-Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
-Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
-chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.
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---»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?
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---»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
-du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin
-que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»
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- C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;
- S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et
- pleins d'une généreuse reconnaissance,
- Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas
- garde!...
- Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance
- s'acquitte par les douleurs de la prison.
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-Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui
-dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir
-achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching
-lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une
-vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et
-il partit sans rien accepter.
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-Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il
-venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune
-trois domestiques pour louer dix grandes barques.
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-«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»
-Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il
-rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de
-tout leur coeur à cette explication; et Tching supportait patiemment
-leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue
-de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.
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-Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
-le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
-monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit
-naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes
-grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des
-êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
-sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
-larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»
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-Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille
-dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de
-son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite
-accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt
-Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les
-ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des
-bateaux.
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-En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
-du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
-réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
-s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des
-nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
-dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées
-se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et
-habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt
-mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi
-cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le
-ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis
-que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à
-pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par
-un homme inspiré.
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-Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à
-l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du
-fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au
-fond des vagues.
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-D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,
-qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à
-l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs
-bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen
-parvint sain et sauf sur le rivage.
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-Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
-portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.
-Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête
-Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
-la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.
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-Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent
-un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être
-submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,
-courons;--Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
-paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
-garde!»
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---»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un
-moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
-montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de
-bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le
-bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui
-étaient mouillés.
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-Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
-demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable
-par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que
-fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par
-le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;
-et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,
-débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands
-et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
-étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.
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-Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était
-dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions
-l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du
-boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
-son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou
-sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
-a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,
-serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous
-témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
-redevable.
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---»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez
-traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les
-marques du plus respectueux dévouement.
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-Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois
-passent comme la navette du tisserand.--Depuis la moitié d'une année
-Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur
-résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet
-de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt
-l'Empereur Jin-Tsong[1] fit afficher dans toutes les provinces un édit
-portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet
-perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.
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-Or, cette nuit-là, Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:
-«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet
-précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
-palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le
-maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites
-partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il
-obtienne la récompense promise.
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-A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait
-d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte
-du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement
-conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être
-surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
-fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa
-femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
-le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
-choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,
-n'espérez rien de cette affaire.»
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-Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le
-fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté
-envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste
-est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la
-capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté
-me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains
-de votre cher fils.»
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-Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent
-nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain
-Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa
-famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises
-ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas
-ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.
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-Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux
-portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.
-Là, il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
-prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce
-magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.
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-Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel
-des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller
-communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
-l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint
-qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat
-de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du
-bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
-elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa
-suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
-fait, le cachet s'y trouva.
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-Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
-comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin
-de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté
-qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je
-vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites
-secrets.» Là-dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de
-l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.
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-Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance
-dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur
-comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais
-du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à
-Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et
-du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.
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-Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,
-Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,
-quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
-de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité
-de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après
-cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un
-domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de
-ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas
-à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie
-où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais
-du Fou-Ma, pour avoir des informations.
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-Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs
-arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»
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-Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au
-passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait
-rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son
-frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,
-il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose
-insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!--Frère,
-frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»
-Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:
-«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
-entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:
-il reçut trente coups.
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-Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la
-peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son
-corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais
-traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était
-resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
-elle lui fut refusée.
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-Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et
-ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque
-soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il
-résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie
-aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à
-sa bouche un mets savoureux, quand tout-à-coup un singe franchit la
-porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
-présenta au captif.
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-A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père
-à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
-à celui qu'il avait sauvé ce jour-là; il prit donc et mangea cette
-viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut
-avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
-Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le
-faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles
-de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»
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-Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
-de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux
-qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris
-douloureux. «Ce doivent être là, songea Tsouy-Youen, les oiseaux
-auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous
-avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de
-ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et
-ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au
-pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen
-écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et
-l'oiseau prit immédiatement son vol.
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-Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux
-Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de
-ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt
-un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne
-sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
-est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son
-fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et
-les maux que Tsouy souffre dans sa prison.
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-A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la
-pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à
-celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,
-s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
-bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé
-dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en
-tirer!
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---»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
-qui a un coeur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et
-d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,
-afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.--Allez, lui répondit
-Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»
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-Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa
-femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un
-logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville
-pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné
-son fils s'offrit subitement à ses regards.
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-Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
-n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses
-bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le
-questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de
-cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait
-courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle
-serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il
-redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.
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-Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;
-et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça
-debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu
-fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,
-aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié
-votre père?»
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-Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
-sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
-de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du
-palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le
-vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
-mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond
-d'un cachot?»
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-Là-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y déposer
-une requête d'accusation.
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-Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:
-Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa
-pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
-questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
-sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.
-
-«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier
-du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient
-sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces
-derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
-lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»
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-Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à
-l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de
-Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,
-invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après
-avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
-gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
-qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur
-poste.
-
-Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
-avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de
-vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong
-en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à
-cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une
-grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
-présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,
-conformez--vous aux circonstances et buvez!»
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-Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère:
-«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
-et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
-m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?--Noble Fou-Ma, répondit
-Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
-respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
-mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
-coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?
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-Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
-tout-à-coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
-s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
-avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
-des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
-rendre justice.»
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-A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
-de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
-degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
-forcer à avouer son crime.
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-Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
-sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
-cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
-Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
-Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
-l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
-«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
-au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
-recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
-donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
-manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
-reconnaissance à l'Empereur.
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-Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
-mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
-ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
-le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
-il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
-charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
-pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
-en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
-vertus.
-
-Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
-prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
-diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
-lieu de sa résidence.
-
-Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
-décapité.
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-[1] L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur le trône
-en 1023.
-
-[2] Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est célèbre en
-Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des drames, des
-nouvelles et des histoires fantastiques.
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-LA LÉGENDE[1]
-
-DU ROI DES DRAGONS
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE.
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-La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
-Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
-cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
-Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
-étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
-elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
-soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
-de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
-barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
-toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.
-
-Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
-Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
-il changea le nom de l'année _Long-Sy_ en celui de _Tching-Kwan_, qui
-fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
-régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année _Y-Sse._
-
-Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
-les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
-fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
-seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
-fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
-Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
-fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
-grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.
-
-Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
-apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
-rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
-burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
-retournèrent en suivant les rives du fleuve.
-
-«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
-disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
-nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
-l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
-entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
-dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
-fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
-doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
-envie, à la pente de sa destinée.
-
---»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
-de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.--Ah!
-interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
-se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
-intitulé _le Papillon amoureux des fleurs_, qui le prouve par les vers
-suivants:»
-
- Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
- l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
- vogue tranquille comme la belle Si-Che[2] au sein de la
- musique qui la berce. Le coeur est calme et pur, quand la
- gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
- on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
- les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
- les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
- les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
- femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
- ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
- vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
- honte secrète, sans haine importune.
-
-Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
-vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
-donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?
-
- Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
- s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
- calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
- langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
- teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
- s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
- influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
- il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
- éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
- qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à-coup l'hiver austère
- et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
- et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
- montagne dans une complète indépendance des hommes.
-
---»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
-comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
-précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé _la Perdrix
-regarde les cieux_. Ecoutez.»
-
- Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
- fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
- qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
- ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
- tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
- flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
- encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
- en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
- choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
- vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
- fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
- brillante.
-
-Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
-vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
-avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:
-
- Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
- touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
- un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
- salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
- la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
- supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
- embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
- se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
- pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
- vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
- par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
- la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
- notre végétation.
-
---»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
-vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
-l'_Immortel des cieux_ l'ont dit:
-
- Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
- demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
- amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
- crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
- pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
- d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
- barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
- après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
- abondante, ils la portent au marché de la capitale et
- l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
- verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
- couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
- dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
- sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la
- gloire et à la noblesse.
-
---»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
-peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»
-
- La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
- cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
- les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
- ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
- pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
- bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
- suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
- à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
- coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
- festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
- une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
- inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
- dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
- succès ou de la ruine.
-
-Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
-n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
-aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la _Lune aux
-bords du fleuve de l'Ouest_. Ecoutez:»
-
- Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
- l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
- se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
- le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
- diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
- l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à
- jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
- piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
- abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
- tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
- et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
- fleuve Kiang en s élargissant.
-
-Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
-les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
-attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:
-
- Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
- les tiges des blés sont coupées et que les bambous
- sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
- chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
- troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
- en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
- épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au coeur l'orme et
- le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
- et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
- l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
- du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.
-
-»--Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
-ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
-des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'_Immortel
-s'approche du fleuve Kiang,_ qui expriment ainsi ma pensée:
-
- Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
- se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
- de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
- habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
- les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
- effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
- les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
- soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
- les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
- troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
- voeu de son coeur, on accomplit ses projets, on dispose à
- son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
- l'oeil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
- est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
- leur ame?
-
---«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
-la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
-le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»
-
- Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
- hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
- sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
- hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
- Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
- attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à
- la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
- montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
- paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
- comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
- fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à
- son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
- dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
- santé, une existence obscure mais indépendante.
-
-Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
-pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
-vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
-nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:
-
- Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
- cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
- arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
- qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
- herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
- fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
- compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
- l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
- aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
- s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
- pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
- ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
- soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
- bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
- sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
- murs du palais, au temps de la disgrâce!
-
---»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
-comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
-rendent témoignage, et les voici:
-
- Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
- blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
- devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de
- bambous; et là, sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
- enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
- avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
- il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
- jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
- fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
- de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
- donnent au coeur plus d'indépendance et d'énergie que des
- vêtements de soie brodés.
-
---»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
-long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
-pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
-louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
-dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à
-deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
-bûcheron et le pêcheur.
-
---»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
-prie de commencer.»
-
-Le pêcheur Tchang prit donc la parole:
-
- La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
- flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
- la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
- à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
- submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
- aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
- les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
- l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
- dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
- sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
- et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
- pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
- sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
- pendant toute sa vie.
-
- Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
- l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
- montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
- fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
- blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
- Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
- et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
- hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
- du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
- les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
- flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
- trouble le bruit des pas.
-
- Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
- que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
- coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
- ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
- on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
- On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
- on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
- les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
- rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
- devise le mot _raison_, et les verres bien remplis passent
- de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
- chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
- poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
- du bûcheron.
-
- L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
- thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
- et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
- fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
- Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
- sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
- ample provision de bois, on chemine par la grande route;
- lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
- d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
- que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
- les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
- le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
- à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
- les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
- parler des autres.
-
-Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
-me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»
-
- Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
- désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
- liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
- pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
- fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
- d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
- bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
- quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
- manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
- inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
- prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
- bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
- cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
- point de leurs vains projets la tête et le coeur de
- celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
- les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
- saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
- trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
- herbes du jardin.
-
- Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
- vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
- un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
- heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
- aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
- vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
- est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
- quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
- Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
- bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
- soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
- Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
- repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
- neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
- la saison.
-
- L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
- son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
- banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
- on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
- saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
- ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
- s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
- dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
- porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
- abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
- verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
- ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
- sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
- Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
- tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
- de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
- l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
- des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
- au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
- soient rendues aux Esprits!
-
-Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
-de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
-marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
-se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
-Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
-qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
-vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
-se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!--Homme stupide
-et sans coeur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
-du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
-pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
-mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
-d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
-serez renversé dans les eaux du fleuve.--De toute ma vie, répondit le
-pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.
-
---»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et
-des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
-alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
-assurances contre ce péril?
-
---»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
-faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
-contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
-vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.
-
---»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
-vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
-à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?
-
---»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
-ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
-demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
-couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
-table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
-réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
-dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
-du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
-je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
-chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
-acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»
-
-Là-dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
-chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
-précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
-trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
-les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
-sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
-petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
-vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!
-
---»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur,
-répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
-allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
-pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
-eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
-terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
-devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
-pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
-choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
-Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
-intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
-servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
-galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
-conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»
-
-A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
-à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
-anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
-princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
-crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
-des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
-et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
-modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
-votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
-cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
-pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
-de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
-sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
-en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
-si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
-l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
-il ne faudrait faire de mal à personne.»
-
-Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
-son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
-sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
-portaient les insignes d'aucun grade littéraire.
-
- Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
- il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
- zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
- et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
- de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
- de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
- personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
- verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie
- et bonheur!_
-
-D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
-et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là,
-le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
-bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
-de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
-une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
-bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se
-suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
-hui une révolte contre le dieu qui préside aux années[3].»
-
-A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
-sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
-yeux s'offrent:
-
- Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
- de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
- cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là
- sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
- et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
- deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de
- son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier
- du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son
- bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
- pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
- de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
- exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
- par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
- figures employées dans les divinations, et possède aussi
- parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les
- lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
- savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
- magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
- l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
- les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
- aussi nettement que le disque de la lune; les familles
- qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
- voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
- malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
- les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
- les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
- nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
- lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.
-
-Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
-Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
-d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
-majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
-on le regardait comme le chef des devins de la capitale.
-
-Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
-après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
-fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
-l'amène prés de lui.
-
-»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
-votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»
-
-Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
-assurance:
-
- Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
- enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
- divination déclare que demain matin il doit tomber une
- pluie bienfaisante.
-
-«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
-long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?
-
-Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
-9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à
-3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
-lignes[8].
-
---»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
-sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
-avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour
-prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
-pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
-jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
-est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
-afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»
-
-Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
-décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»
-
-Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
-et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
-eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
-demandèrent ce qu'il en était du devin.
-
-«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
-un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences[9]!» Puis il
-raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
-entre l'astronome et lui.
-
-«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
-divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
-absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
-n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
-il est battu complètement.»
-
-Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
-dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
-aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
-qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
-Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
-guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
-et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
-ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
-reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à
-travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
-une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
-Dragons y lut ce qui suit:
-
- Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
- lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
- demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
- qui répand partout l'abondance et la fertilité.
-
-Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
-d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
-d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
-mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
-assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
-doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
-le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
-la partie n'est pas gagnée contre lui!
-
---»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
-il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
-sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
-manière d'anéantir cet effronte bavard.
-
---»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.
-
---»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
-tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
-le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
-Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
-enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
-a-t-il à cela?»
-
-Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
-Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
-de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
-reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
-de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
-du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
-s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
-tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
-qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
-changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.
-
-Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
-lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
-forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
-porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
-l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
-l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
-et digne dans une complète immobilité.
-
-Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
-éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
-qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
-qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
-n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
-fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
-à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
-effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
-si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»
-
-Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
-frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
-sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
-crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
-ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
-été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
-te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
-désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
-des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
-seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
-glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
-morceaux): et tu viens m'insulter ici!»
-
-A ces paroles, le roi des Dragons sentit son coeur défaillir, et son
-courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
-vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
-respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
-«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
-qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
-vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
-daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
-quitte pas!
-
---»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
-ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»
-
---»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
-eaux!»
-
-Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
-près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
-afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
-ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
-dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
-les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
-émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»
-
-A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
-retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
-se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
-étoiles, et alors:
-
- Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
- prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
- au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
- retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
- nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
- voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
- rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
- plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
- parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
- bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
- et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
- fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
- brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
- d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
- silencieuse et calme s'est écoulée.
-
-Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
-mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
-s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
-aux portes du palais de Taï-Tsong.
-
-Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
-et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
-à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
-précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à
-genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
-pour moi!--Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
-la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
-sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
-eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
-majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
-doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
-miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!--Puisque c'est
-mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
-faire grâce, reprends courage et va en paix.»
-
-Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.
-
-Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
-rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
-et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:
-
- Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
- les parfums abondants brûlent dans les appartements du
- Dragon[10], les lumières scintillent, le paravent[11]
- couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
- chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
- le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les
- rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
- des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
- portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
- tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
- d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
- paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
- toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
- Tout le peuple s'écrie d'une seule voix[13]: «Longue vie
- au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
- automnes.
-
- Tout à coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit
- à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
- découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
- est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
- enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
- comme la brise dans les saules de la digue; les stores
- enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
- fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
- agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
- le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
- fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
- les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
- les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
- se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
- l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
- parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
- d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
- cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
- Majesté vivre dix mille automnes.»
-
-Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
-rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son oeil
-de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
-l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
-debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
-manquait à l'appel.
-
-Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
-Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
-au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
-paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?
-
---»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
-spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
-le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
-tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
-apparu en songe.»
-
-Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
-palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
-immédiatement devant le trône de sa Majesté.
-
-Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
-Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
-précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
-de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
-monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
-«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
-au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
-reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
-repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
-à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
-changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
-hommages à l'Empereur.
-
-Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
-trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
-volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
-vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
-de sa dignité, et se rendre au palais; là, il frappe la terre de son
-front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
-il s'est rendu coupable.
-
-«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
-gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
-hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
-la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
-l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des _Clochettes d'Or_, et le
-fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.
-
-D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
-les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
-s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
-Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
-palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
-sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
-les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
-destinée aux loisirs de sa Majesté.
-
-Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
-honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
-jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
-les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
-livre qui dit:
-
- «La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir
- sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
- sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
- moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
- invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
- loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
- une pièce importante[15]. Tout en attaquant à gauche,
- veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
- de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
- si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
- serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
- corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
- séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
- pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
- votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
- vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
- pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
- et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
- risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
- réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
- trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
- contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
- bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.
-
- Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
- le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
- crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
- pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
- se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
- disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
- victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
- attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
- furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
- à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
- portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
- réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
- coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
- s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
- disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
- dans la vallée obscure!...»
-
-Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
-de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
-point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
-le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
-se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
-il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
-forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
-l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
-l'appeler, ni l'éveiller.
-
-Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
-son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
-mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
-ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner à
-son sujet ce manque de respect.
-
---»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
-relevez-vous!»
-
-Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
-inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait à
-haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
-comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
-placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
-palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
-de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
-disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
-mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
-parler!
-
---»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
-prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?
-
---»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
-chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
-tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
-explications à ce sujet.»
-
--» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?
-
-A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
-son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
-rêve.»
-
-Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
-Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
-n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
-près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»
-
-Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,
-
- Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
- dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
- devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
- et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
- nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
- librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
- Dragon coupé par morceaux; là, les guerriers célestes le
- tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
- dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
- mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
- d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
- se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
- Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
- griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
- mort.
-
- Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
- retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
- glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
- exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
- roulant à travers l'espace.»
-
-
-[1] Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité plus haut,
-remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de l'Arsenal celle
-du _Bonze sauvé des eaux,_ insérée dans l'in-18. Au reste, le premier
-alinéa est le seul point de ressemblance qui existe entre ces deux
-histoires.
-
-[2] Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu, souvent
-citée par les poètes et les romanciers.
-
-[3] Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en chinois
-qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui va suivre.
-
-[4] Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la dynastie des
-Tang.
-
-[5] Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin; il vivait
-retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan cueillir
-des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint immortel.
-
-[6] Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les Chinois
-délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.
-
-[7] Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt vus par
-lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant J.-C.);
-ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu,
-les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une ligne
-horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont la
-multiplication donne 64.
-
-[8] Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
-chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.
-
-[9] De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un seul devin
-qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?
-
-[10] Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui appartiennent à
-l'Empereur.
-
-[11] Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise pendant
-l'audience.
-
-[12] L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant J.-C.,
-associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à cet
-honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du trône
-que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces deux
-personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté cher
-aux Chinois.
-
-[13] Le texte dit: _crier comme la montagne_. Le Sse-Ki rapporte que le
-grand maître des cérémonies étant, dans une circonstance solennelle,
-monté sur la montagne sacrée du milieu (il y en eut cinq sous les
-Tcheou), les officiers subalternes restés en bas entendirent un bruit
-qui semblait sortir de la montagne et imiter le son de _Wan-Souy,_ dix
-mille années à l'Empereur!
-
-[14] Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le cortège.
-
-[15] L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier, les hommes
-en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.
-
-
-
-
-LES RENARDS-FÉES.
-
-CONTE TAO-SSE.
-
-
-I.
-
-Sous le règne de Hiouan-Tsong[1] de la dynastie des Tang, vivait un
-jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
-Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
-classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
-littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
-avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
-armé de son arbalète.
-
-Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
-que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
-force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
-exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
-particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
-jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
-serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
-position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.
-
-Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan[2]; le
-défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
-s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
-l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
-l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
-moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
-des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
-susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
-et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre à
-l'abri des troubles. Là, Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
-de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
-rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
-achetées autour de sa nouvelle demeure.
-
-Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
-par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
-il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
-apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
-état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
-projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
-fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
-lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
-par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
-Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
-Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
-fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
-sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
-brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
-très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
-d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.
-
-Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
-continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
-son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
-ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
-montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
-ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
-sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
-Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
-la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
-et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
-trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
-rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:
-
- Les sommets élancés des collines que les forêts
- enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
- dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
- rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
- rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
- vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
- des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
- et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
- toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
- perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
- l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
- les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
- villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
- de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
- fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
- oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
- cette solitude de leurs cris.
-
-Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
-et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
-cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
-à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
-ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
-Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
-appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
-écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
-deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.
-
-«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
-prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
-leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»--Et
-là-dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
-tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
-meule, dispose la corde de l'arbalète[3], plonge sa main dans son sac
-et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
-la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
-plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
-Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
-eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
-lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
-tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
-était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
-de l'oeil gauche du Renard qui tenait le livre.
-
-L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
-s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
-ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
-de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
-jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
-Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
-ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
-étaient couvertes de caractères faits comme des têtards[4], et tous
-parfaitement indéchiffrables pour lui.
-
-«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
-qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
-consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
-des écritures anciennes.»--Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
-manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
-conduit à la capitale.
-
-Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
-mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
-terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
-soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
-étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
-manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
-que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
-gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
-qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
-le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
-pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
-verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.
-
-Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
-entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
-sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
-froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
-pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.--Les domestiques
-eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
-temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
-dans la maison.
-
-«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
-chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?--J'en
-ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
-Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là-dessus,
-allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
-appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
-chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
-tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
-soignées.
-
-A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
-l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
-de vin.--«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
-deux mesures, avec un plat de viande de boeuf hachée, et veillez tous
-ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
-assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
-après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
-chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
-demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
-dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
-l'appartement.--«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
-les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
-domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.
-
-Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
-s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
-de la frontière.--«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
-Kiang-Nan.--Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
-n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.--Eh bien! ajouta
-Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
-depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
-retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
-troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
-rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
-réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
-ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
-première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
-mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
-de l'armée.--Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
-nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
-venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
-compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
-ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
-de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
-dire:
-
- Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à
- l'oeil le même spectacle;
- Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié
- disparu!
-
-Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
-dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
-cette nuit?--Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
-combien vous êtes de voyageurs.--Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
-suis seul.»
-
-L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
-bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
-me hasarder à vous recevoir.--Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
-vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
-vous empêche de m'ouvrir?--Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
-n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
-de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
-laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
-inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
-clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
-puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
-expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
-de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.
-
---Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
-suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
-appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
-pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
-cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
-reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
-jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
-aura pas un qui ne me reconnaisse.»
-
-Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
-ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
-ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
-formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.--Ne
-vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
-vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là-dessus il
-entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
-fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
-et du vin.»--Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
-mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
-commandés.
-
-Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
-s'aperçut qu'il cachait son oeil droit sous les plis de sa manche, avec
-des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
-lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
-du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
-cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'oeil.
-
---Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.
-
---Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
-j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
-en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
-mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
-galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
-mon oeil gauche est gravement attaquée.
-
---Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
-Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.--Eh bien!
-interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
-aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.
-
---Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
-vivacité.
-
---Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
-manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'oeil gauche
-de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
-L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
-mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
-avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.
-
---Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge,
-des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.--Et sur ce
-livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
-obtenir d'y jeter un coup-d'oeil?--Oh! c'est un livre bien étrange,
-ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
-Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
-mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
-à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
-petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
-arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
-était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
-droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
-s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
-ici! et vous ne le chassez pas?»
-
-A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
-être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
-et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
-menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
-forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.--Wang-Tchin
-le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
-mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
-C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
-de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
-le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
-Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
-de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
-s'en occuper.
-
-«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
-qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
-livre.--Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
-je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
-que vous leur avez pris!--Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
-du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
-railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
-maudite bête, et tout sera dit.»
-
-Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
-les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
-tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
-ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
-langue sèche.
-
-Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
-pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
-Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
-être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
-tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
-entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
-vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
-reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
-arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
-pour l'avenir.»
-
-Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
-se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
-pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
-tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
-il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
-«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
-Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
-traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
-le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
-l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
-prendre mes mesures.»
-
-Là-dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
-auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
-reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
-jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
-lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
-ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à
-quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
-Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
-bien temps alors de vous repentir!»
-
-Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
-suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
-eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
-il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
-surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
-ruiner de fond en comble. On dit avec raison:
-
- Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
- Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
- verserez des larmes!
-
-Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
-chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
-capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
-voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants; les
-places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
-plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
-Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
-plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
-dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
-ni abri.--Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
-hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
-des nouvelles de sa famille.
-
-Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
-chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
-souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le coeur est
-blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
-visage.--«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
-dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
-fût plus qu'un amas de décombres!--Hélas! il ne me reste plus de
-demeure.--Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
-parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
-père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
-été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
-nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
-nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
-jusqu'à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
-affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
-et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
-que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
-retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
-vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
-le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
-maison.»
-
-Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
-acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
-qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
-vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
-lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
-qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
-de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
-homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
-de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
-individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.
-
-«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
-deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
-répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
-jusqu'à extinction.--Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
-costume.--Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
-fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
-et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
-décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
-contenait ce qui suit:
-
- Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
- seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
- d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
- gravement malade. La médecine et les prières restent
- sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
- livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
- et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
- m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
- fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
- pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
- puissiez me rendre les derniers devoirs!--J'en ressens une
- profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
- dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
- que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
- capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
- tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
- à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
- laisser tout-à-fait les biens ruinés et à moitié perdus
- que vous avez là-bas, et revenir ici vous occuper du soin
- des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
- pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
- Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
- des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
- combien il serait difficile de fonder à la capitale une
- maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
- n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
- intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
- repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
- dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
- vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
- lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
- sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
- au bord des neuf fontaines[5], je vous jure que nous ne
- serions pas réunis.
-
- Lisez et retenez ceci.
-
-A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
-en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
-splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
-douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
-au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
-arriver à temps! Tout est fini!--Mes regrets sont impuissants!» Après
-s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
-ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
-dernière.--«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
-ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
-ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
-pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
-éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
-tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
-abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
-funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
-vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
-une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
-maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
-dame ne pourrait fermer les yeux en paix.--Oserais-je ne pas accomplir
-les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
-de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
-capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
-de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»--Et aussitôt il s'empressa
-de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
-cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
-sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
-terres.
-
-Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
-objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
-et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
-entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
-mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
-restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
-écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
-dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
-Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
-encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
-doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
-près des siens!--Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à
-présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
-superflues!»--Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.
-
-Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
-Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
-et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
-ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
-dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
-égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
-se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
-à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
-creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
-achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
-Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
-au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
-impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
-funèbres. Hélas!
-
- Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main
- lui cause bien des regrets!
- Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve
- en retournant à l'est.
- C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a
- des rêves brillants,
- Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage
- comme aux nues argentées qui se déroulent.
-
-
-II.
-
-Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
-à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
-Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
-aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
-dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
-époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
-ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
-annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
-de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
-dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
-frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
-On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'oeil droit entièrement perdu; mais
-sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
-la lettre et y lurent ce qui suit:
-
- Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
- protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
- d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
- une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
- rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
- passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
- bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
- qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
- bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
- car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
- déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à
- laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
- je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
- cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
- reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
- achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
- avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
- frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
- Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
- cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
- utile de vous annoncer.
-
- Tchin vous salue mille fois.
-
-Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
-ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
-qui lui avait mis l'oeil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
-peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
-de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà
-ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
-capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
-parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
-l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
-s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
-vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
-d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
-restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
-précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
-de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
-seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»
-
-Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
-des deux dames.
-
-«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
-Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
-protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
-assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
-il faudra la lui prouver en faisant de bonnes oeuvres, et renouveler
-nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
-les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
-les appointements aillent toujours croissant.»--Puis elles ajoutèrent
-en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
-dans la lettre, qu'est-ce?--C'est un ami de mon maître, répondit le
-domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
-jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
-fils.--C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
-mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»
-
-Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
-l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
-son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
-La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
-fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
-au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
-dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
-quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
-pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
-afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
-mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
-voulue au lieu de sa charge?»
-
-Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
-écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
-il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
-le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
-qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
-ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
-de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
-fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
-articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
-un bonze d'employer cet argent en bonnes oeuvres. Enfin, elle loua un
-bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
-Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
-matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
-visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
-l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.
-
-S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
-Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
-le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
-Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
-maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
-cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!
-
- Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il
- a lieu de s'affliger!
- Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent
- au-devant de nous?
- Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur
- joie par des chants et des danses:
- Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel
- de la capitale.
-
-Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à
-la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
-d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là,
-il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
-somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
-fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
-de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
-voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.--Il regarde ...
-c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont
-quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
-et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!--Le bateau marche
-toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
-des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
-laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
-se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma
-mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
-était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
-ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
-du balcon et regarde.--Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
-scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!
-
-«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
-s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
-tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
-seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
-cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
-revêtu?»--Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
-le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
-avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
-de leurs propres yeux.
-
-Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
-mère vivante devant lui!--A cette vue, il arrache en toute hâte ses
-vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
-habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
-maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
-Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à
-bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
-pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
-plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.--La mère de
-Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
-aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»
-
-Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son
-serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce
-pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale
-une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort
-prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en
-me présentant devant vous en habit de deuil?--Quoi! reprit la vieille
-dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous
-porter une lettre à la capitale?--Mais enfin, il y a un mois, ce
-Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait
-telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté
-deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller
-rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu
-mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis
-accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»
-
-Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une
-merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
-semblable à celui-ci?
-
-Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,
-ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est
-un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!--Et bien!
-interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
-je voie si l'écriture est de moi,--Eh! si ce n'eût été l'écriture de
-ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»
-Là-dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
-C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
-de caractère?--Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
-ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à
-parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où
-donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»--Hélas!
-répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant
-de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille
-toute blanche?--Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
-incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une
-seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé
-votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive
-qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un
-faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,
-et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le
-papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
-diaboliques?
-
-Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était
-allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi
-furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté
-à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
-est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»
-Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,
-voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois
-dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient
-restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé
-Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier
-ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous
-avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,
-et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant
-vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après
-nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour
-faire notre entrée dans Tchang-Ngan.--Et vous dites encore que votre
-domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»
-
-Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,
-s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
-chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce
-que je vous ai jamais envoyé une lettre?--Mais enfin, reprit sa mère,
-est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
-veux l'interroger!--Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,
-mais il ne tardera pas à rentrer.»
-
-Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs
-regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
-vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
-gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses
-compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve
-en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du
-bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent
-qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
-précédents; et c'est que l'oeil droit du prétendu envoyé était dans
-le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
-d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
-«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours
-derniers tu avais l'oeil droit bien malade, comment se fait-il que tu
-sois si bien rétabli aujourd'hui?--C'est-à-dire, répondit Ouang-Fo,
-avec un air et un ton ironique, c'est-à-dire que vous-même vous avez
-perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous
-donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un
-oeil?--Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
-il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est
-là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
-cours te présenter devant elle.»
-
-A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre
-maître vit encore! elle est ici!--Mais, répondirent les domestiques, où
-serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»--Ouang-Fo, n'en croyait
-rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
-se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître
-l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est
-ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour
-paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment
-pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
-convenable, se prosterner devant la mère de son maître.
-
-Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
-attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est
-venu ces jours derniers avait à l'oeil droit une blessure grave, et
-celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre
-fois, ce n'était pas lui!--Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la
-lettre, l'ouvre, jette un regard, ...--ce n'était ni plus ni moins
-qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!
-
-Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
-s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
-Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des
-deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait
-craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on
-était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
-lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de
-sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu
-Ouang-Fo blessé à l'oeil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce
-mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit
-être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer
-de moi!--Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là? demanda sa mère.»
-Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé
-dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
-cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que
-cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre
-son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses
-intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»
-
-A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se
-mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
-de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
-l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
-séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu
-deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!
-
---Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences
-de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près
-de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
-encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant
-d'infortunes!--Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel
-point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
-sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
-encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?--Nos biens de la
-capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
-et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
-d'aller au Kiang-Tong.
-
---Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de
-Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter
-maintenant?--Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,
-nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de
-nouveau.» Là-dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
-bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
-naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
-dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont
-brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
-aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans
-l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
-défaite.
-
-Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les
-gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
-loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler
-cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,
-il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
-interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,
-dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
-dans son intérieur.
-
-Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
-avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
-retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure
-fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
-bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.
-
-Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à
-surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
-qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et
-majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce
-qu'il aperçut c'était:
-
- Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel
- qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre
- tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
- Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux
- de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de
- soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
- au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
- semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
- en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect
- est imposant; toute sa personne respire une élégance qui
- n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
- sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume
- glacée.--Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,
- c'est au moins un monarque parmi les hommes!
-
-L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
-qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère
-Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
-s'est porté depuis leur séparation.--«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en
-répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu
-me chercher ici.--Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,
-pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés
-s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été
-enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je
-pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et
-ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un
-abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y
-avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir
-nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère
-vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
-précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,
-j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais
-les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté
-votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,
-aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais
-enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
-donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas
-encore habitable?
-
---Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;
-en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures
-en causant avec elle.» Là-dessus il introduisit son frère dans
-l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques
-avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut
-que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble
-de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se
-jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et
-lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais
-à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»--Et
-Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis
-en attendant qu'il pût voir sa belle-soeur, il désira apprendre de la
-bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.
-
-Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de
-Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa
-maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la
-jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
-salle. Là, le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils
-avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en
-lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient
-résultés.
-
-«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps
-anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont
-assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres
-animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et
-vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient
-en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
-livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner
-leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
-pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?
-et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.--Bien ... mais
-pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les
-égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
-des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment
-leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur
-demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce
-livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon
-le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos
-affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser
-que vous seul.--C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit
-l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et
-voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»
-
-Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne
-répondit rien du tout, mais au fond de son coeur, il était froissé. «Et
-ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères
-est-il écrit?--Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais
-qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
-caractère que je connaisse!--Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
-Wang-Tsay.--En effet, interrompit la belle-soeur, en insistant sur cette
-idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être
-il sera plus habile, qui sait!...--Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
-ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je
-serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;
-voilà tout.»
-
-Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de
-son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
-haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères
-comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint
-dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
-c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
-ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
-Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.
-
-Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de
-l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où
-vas-tu!»--Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard
-se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
-vigoureuse.--Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.
-Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué
-vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa
-première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut
-comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison
-courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
-tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.
-
-Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
-était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième
-rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de
-l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
-vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;
-et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû
-voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté
-de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie
-de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
-longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:
-«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre
-jeune frère est ici.»
-
-En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur
-ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient
-devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
-domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux
-Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
-ailes.
-
-Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,
-mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine
-de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
-tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
-vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la
-colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et
-il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa
-poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par
-le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se
-métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:
-
- C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris
- l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
- nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
- jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de
- bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante
- rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
- représentait les longs fils de soie violette suspendus à
- la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du
- papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,
- deux vieilles écorces de sapin.
-
-Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
-présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un
-esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,
-qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré
-n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»--Ainsi disaient les
-domestiques; et Wang-Tchin au fond de son coeur retournait ses pensées
-et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de
-fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un
-médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.
-
-Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant
-dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un
-voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,
-Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa
-tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du
-Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être
-le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le
-Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à
-deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour
-l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me
-vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
-à ma mère!»--Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
-réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay
-ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et
-colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,
-et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
-plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la
-porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
-et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as
-repris ton livre, que viens-tu faire ici?»
-
-Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la
-colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de
-sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant
-ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
-dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit
-précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande
-la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les
-domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,
-il entre, il avance malgré tout!--Quoi! serait-il vrai?» s'écria à
-son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son
-fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
-précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses
-pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
-me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des
-bâtons?--Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?--Oui, je suis l'enfant
-que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il
-donc un faux Wang-Tsay?»
-
-Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent
-apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors
-que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les
-serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et
-lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda
-encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des
-Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se
-rétablissait pas du tout.
-
-«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand
-il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
-que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
-venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
-métamorphosé!--Et que disait cette lettre?--Vous savez, continua
-Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
-en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
-là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà
-pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
-ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
-deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
-aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
-de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
-avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
-voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
-l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
-le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
-là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
-que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
-précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
-et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà;
-mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
-s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
-car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»
-
-Là-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
-plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
-rire que de se fâcher à tout le monde.
-
-Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-soeur, et demanda à voir
-Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
-sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
-mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
-de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
-et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
-vouloir trop.
-
-Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
-convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
-Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
-surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait
-dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.
-
- Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce
- à laquelle il appartient,
- Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent
- un grand prix:
- La maison a été détruite, les biens ont laissé une place
- vide, le livre même a disparu;
- Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en
- rira dans mille ans.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la Nouvelle
-de Ly-Taï-Pe.
-
-[3] Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.
-
-[4] Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont les
-caractères ressemblent à ces animaux.
-
-[5] Les régions inférieures.
-
-[6] Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper: celui qui
-vole des êtres humains.
-
-
-
-
-LE LUTH BRISÉ.
-
-NOUVELLE HISTORIQUE.
-
-
- On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié
- de Pao et de Cho;
- Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!
- Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que
- des sentiments de haine,
- On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer
- un coeur sincère.
-
-Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
-a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
-célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
-Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
-des Tcheou[1], s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
-gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
-bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
-traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
-son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
-révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
-son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
-au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
-individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
-ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
-des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
-personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
-désigne par l'expression _tchy-ki_, c'est-à-dire, _qui vous connaît à
-fond_. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
-sont appelés _tchy-sin, intimes de coeur_. Si c'est simplement le son
-de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
-de l'affection, cela s'appelle _tchy-yn, se connaître par l'effet des
-sons_. Cependant ceux qui sont liés de coeur, d'une façon quelconque,
-rentrent sous la dénomination générale d'amis, _siang-tchy._
-
-Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
-raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
-vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
-cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:
-
- Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,
- l'autre l'écoute;
- Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,
- alors il ne pourra se faire entendre.
-
-Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
-Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
-vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
-Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
-de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
-King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
-le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
-Ta-Fou. Là, il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
-près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
-mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
-était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
-lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
-pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
-faire route par terre, aller dans sa ville natale.
-
-Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
-les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
-magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.
-
-Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille[2];
-Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
-tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
-parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
-son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
-s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
-Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
-des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
-chevaux.
-
-Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
-et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
-beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
-violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
-de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
-grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
-«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
-que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
-convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
-prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
-serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
-favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
-mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
-destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
-provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
-embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
-des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
-préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
-foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
-adieux.
-
- Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,
- Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les
- rivières éloignées!
-
-Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
-jouissait à coeur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
-et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
-transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
-toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
-et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
-arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
-alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
-de l'automne[3]. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
-vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à
-torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
-bateaux fit porter une ancre sur le rivage.
-
-Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
-la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
-alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
-son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
-était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
-parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
-pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.
-
-Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
-dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
-la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
-jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
-notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
-se brisa.
-
-Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
-quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
-et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
-l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
-d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»
-
-L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
-déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
-bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
-musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
-la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
-or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
-qui connaisse et comprenne cet instrument? non.--Voici ce que c'est.
-Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
-bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
-avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
-dévaliser.--Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
-avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
-l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
-quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»
-
-Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
-des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
-du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
-vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
-car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses moeurs qui le
-rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
-sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
-avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
-et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là, il
-a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à
-juger les sons du luth.
-
---Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
-montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!--Mais enfin,
-que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
-retirer.»
-
---Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
-voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
-sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
-y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à
-la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
-excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
-vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
-ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
-votre luth.»
-
-Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
-Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
-jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
-d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
-revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
-et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
-rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
-long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à
-l'heure en m'accompagnant.
-
---Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
-prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
-répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
-Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
-et les voici:
-
- Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!
- A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.
- Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des
- rues pauvres et obscures....
-
-»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
-et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
-rappelle, et le voici:
-
- Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant
- des siècles infinis.
-
-Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
-assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
-trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
-ainsi.» Là-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
-d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
-longuement dans la cabine.
-
-Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
-C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
-de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
-sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
-bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
-se cachaient dans des souliers de paille.
-
-Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
-paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
-en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
-lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
-présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
-parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
-il convient à un honorable magistrat.»
-
-Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
-un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
-voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
-resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
-étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
-de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
-ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
-Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
-habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
-à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
-en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
-il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
-magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
-du siège où l'envoyé de Tsou était assis.
-
-Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
-et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
-mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
-de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
-bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
-rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
-corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
-dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.
-
-Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
-à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
-tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
-dressa un petit banc à l'extrémité de la table.
-
-Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à-vis d'un étranger,
-Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
-de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4]».
-
-Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
-s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
-choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
-prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
-quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
-Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à
-l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
-luth?»
-
-Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
-reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
-lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
-les ressources et les beautés de cet instrument?»
-
-Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
-que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
-jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»
-
-Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
-parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
-habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
-son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
-votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.--Oh! reprit Pe-Ya
-en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à
-ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
-l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
-de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
-fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!
-
---Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
-va sans se gêner donner son explication en détail.--Cet instrument,
-c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
-cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre _Ou-Tong_; le phénix
-aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
-roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
-que sur l'arbre _Ou-Tong_, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
-douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
-sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
-éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
-des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
-dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
-célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
-la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
-il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
-clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
-ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
-comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
-qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
-qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
-il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
-pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux _soixante-douze
-heou_ (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
-pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
-un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
-Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
-dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
-Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
-degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
-les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
-par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
-seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
-ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
-ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
-nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit _bassin du Dragon_; le
-plus court, _étang du Phénix:_ tous les deux ont des chevilles de jade
-et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
-lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
-intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'oeil les
-cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
-fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
-(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
-Yao et de Chun[6], on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
-vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
-des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
-ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
-Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
-et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
-Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
-Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux
-dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
-un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
-L'instrument en compta alors sept.
-
-Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
-lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
-qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
-froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
-suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.
-
-Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
-jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
-de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
-préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
-vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
-parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
-musique.
-
-Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
-instrument?--Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
-harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
-l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
-beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à
-l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
-frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
-vertus de l'harmonie!
-
-Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,
-Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au
-hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se
-dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu
-sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
-érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce
-moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.
-«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
-à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius
-jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
-et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
-il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre
-traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
-Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu
-un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,
-et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient
-les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
-d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les
-cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître
-les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais
-il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand
-je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique,
-connaître les sentiments de mon coeur?»
-
-Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
-dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.--Si sa Seigneurie veut
-bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
-conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le
-grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»
-
-Là-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi
-profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur
-vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth
-que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle
-immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes
-élevées.»--Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un
-immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il
-laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de
-nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos
-pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases
-il avait deviné ce qui occupait le coeur de Pe-Ya[8].
-
-Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant
-le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il
-lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de
-respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!
-En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à
-méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les
-nobles noms de votre Seigneurie?
-
---Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,
-et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin
-joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms
-de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes
-cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place
-d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux
-domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on
-remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention
-en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
-daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
-accueil.»
-
-Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
-enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,
-se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
-rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui
-des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
-demeure.--Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la
-montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre
-maison.--Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous
-habitez est en vérité un village _abondant en sages_ (Tsy-Hien)! mais,
-dites-moi, quelle est votre profession?--Je coupe du bois dans la
-forêt pour gagner ma vie.--Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,
-avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
-qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances
-que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une
-renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
-cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le
-palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent
-passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts
-et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et
-des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
-désapprouver votre conduite, docteur.--Seigneur, répondit le bûcheron,
-je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui
-n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il
-faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins
-quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être
-élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais
-pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété
-filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous
-distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques
-verres.
-
-Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était
-choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
-avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui
-demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?--Déjà j'en ai
-laissé passer vingt-sept.--Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;
-si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
-titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui
-a conquis mon amitié en appréciant la musique!--Grand homme, objecta
-le bûcheron, vous vous laissez égarer.--N'avez-vous pas à la cour un
-nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
-pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
-l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser
-si bas!--Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il
-y en a plein l'Empire, mais des amis de coeur, le nombre en est borné;
-d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par
-le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en
-féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes
-pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune
-et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»
-
-Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
-et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la
-cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les
-lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de _frère aîné,_ celui
-de _frère cadet_ appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
-Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,
-pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se
-démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
-burent encore une coupe.
-
-Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses
-instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.
-Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à
-coeur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence
-d'âge. Car, on dit avec raison:
-
- Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les
- sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,
- Et l'ami qui vous a _connu par l'effet des sons_ écoute vos
- paroles long-temps et avec une oreille favorable.
-
-Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
-lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est
-parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les
-cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la
-voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le
-grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant
-sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi
-notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si
-tôt!»
-
-A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent
-goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait
-le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
-respect.
-
-Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et
-indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu
-vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir
-près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans
-sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?--Hélas! répondit
-Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre
-volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont
-vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!--Eh bien! ajouta
-Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
-allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre
-frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez
-exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
-rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.
-
---Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer
-à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un
-engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout
-demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne
-m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre
-en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre
-jeune frère un plus grand crime encore!--Vos paroles pleines de sens,
-répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année
-prochaine je reviendrai vous voir.--A quelle époque de cette prochaine
-année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?--Ecoutez,
-répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a
-commencé la 2.e division de l'automne; ce jour va être le
-seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous
-rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain
-jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes
-promesses, ne me tenez plus pour un sage.»
-
-Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
-où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,
-et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure
-ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord
-du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
-manque. Mais l'aurore paraît déjà, et il faut que je prenne congé de
-mon frère.»
-
-Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
-domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
-prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à
-son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,
-faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos
-honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme
-la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas
-dédaigner de faibles présents!»
-
-Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
-un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il
-parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,
-jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau
-la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
-rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se
-séparèrent les yeux humides.
-
-Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
-de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son
-voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et
-les montagnes, la tristesse était dans son coeur, et son esprit restait
-occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après
-quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
-voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le
-seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
-bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char
-sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là, l'envoyé
-rendit compte de sa mission au souverain.
-
-Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient
-succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein
-d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans
-songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,
-il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.
-Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,
-disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit
-route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée
-qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
-arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.
-
-Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de
-l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
-était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
-sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait
-eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le
-bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
-l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.
-
-La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers
-la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé
-devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store
-de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer
-sur la proue du bateau. Là, il se mit à contempler la constellation
-de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute
-cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors
-lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie
-soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit
-se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,
-époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait
-de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il
-donc manqué à sa promesse?
-
-Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je
-comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
-passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est
-pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère
-m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
-a été émouvoir le coeur de l'ami _qui m'a connu par les sons_, cette
-nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il
-ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda
-qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums
-furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant
-l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il
-rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec
-un accent de douleur.
-
-Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son
-si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
-jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé
-de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce
-sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
-piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
-de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
-que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
-les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas
-venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même
-sur le rivage m'informer de mon frère.»
-
-Là-dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit
-dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
-nuit il ne put fermer l'oeil; il appelait l'aurore de tous ses voeux et
-l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se
-dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
-du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
-Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête
-dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite
-que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après
-s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon
-frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les
-frais des cérémonies funèbres.»
-
-Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
-direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix
-lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.--«Seigneur,
-demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?--Ici la montagne
-se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
-le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
-couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui
-présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
-au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
-qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous
-pourrons continuer notre marche.»
-
-Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
-domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande
-route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
-pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à
-un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses
-vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
-bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
-s'avance à pas lents.
-
-A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
-respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose
-à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton
-de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,
-que daignez-vous ordonner?--Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,
-et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
-Tsy-Hien.--Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
-droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du
-village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
-la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
-à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
-route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
-village, votre Seigneurie veut aller?»
-
-Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec
-étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,
-lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour
-où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y
-avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
-celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être
-mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.
-
-«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des
-réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
-adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
-villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis
-vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
-long-temps.
-
---Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces
-deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
-paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
-fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années
-dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
-a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
-habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
-amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
-informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
-dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.--Je désirerais
-aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.--Quoi!
-interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
-voir dans cette maison?--Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»
-
-A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
-commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et
-d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était
-mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du
-bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
-haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
-ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe
-donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
-livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de
-connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper
-le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par
-un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint
-languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques
-mois, il mourut....»
-
-Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes
-s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
-si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés
-avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le
-vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
-domestique quel personnage était son maître!--L'enfant se pencha et dit
-à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!
-
---Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
-l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir
-recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la
-douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il
-s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je
-t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus
-qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
-supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»
-
-Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
-eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
-la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable
-Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui
-munissait à son fils?»--Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
-de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore
-dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la
-ville, dans le cimetière.
-
---Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit
-le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa
-pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
-d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
-jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
-envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
-dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
-Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
-qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.--Et moi, je n'ai pas voulu
-mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par
-lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement
-élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
-voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris
-quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,
-quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.
-
---Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller
-me prosterner devant le tombeau.--Puis il dit à son petit serviteur
-de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
-en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
-marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.
-
-Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
-regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
-(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
-et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
-par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
-esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
-Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
-vous dit un éternel adieu.»--A ces mots la voix lui manqua, et il
-éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
-montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
-ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
-voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
-accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
-ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
-des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
-du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.
-
-Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
-n'avoir pas obéi aux impulsions de son coeur: il se fit donc apporter
-l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
-couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
-le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
-sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
-les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
-dispersèrent avec des éclats de rire.
-
-«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
-par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
-profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
-riant?--Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
-sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
-joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!--Puisqu'il en est ainsi,
-reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
-la connaissance de cet art?--Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
-je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
-passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon coeur obscurci n'est plus
-capable de discerner clairement ce qui le toucherait.
-
---A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
-destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
-réciter, prêtez l'oreille.»
-
-Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
-répéta les lignes suivantes:
-
- Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9]
- J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;
- Aujourd'hui je revenais pour le voir:
- Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la
- musique,
- Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.
- Oh! douleur!... combien mon coeur fut navré!
- Oh! chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!
- Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes
- joues;
- J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est
- douloureux!
- Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,
- Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les
- liens d'une amitié pure et précieuse!
- Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.
- Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner
- mon luth,
- Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:
- Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!
-
-Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
-vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
-l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
-déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
-de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.
-
-Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
-luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:
-
- J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.
- Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?
- Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des
- compagnons et des amis;
- Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait
- trop difficile.
-
-«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!--Dans quelle
-partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
-Pe-Ya.--Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
-la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
-question?--Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
-je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
-quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
-servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
-puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
-où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
-je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
-natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
-respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
-ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
-moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
-comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»
-
-Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
-devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
-répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
-s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.
-
-Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à
-son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;
-
- Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux
- efforts.
- Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse
- qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?
- Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté
- dans l'oubli;
- Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore
- du luth brisé.
-
-
-[1] Vers 690 avant J.-C.
-
-[2] Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.
-
-[3] Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy)
-en deux parties, qui forment les huit _Tsie_.
-
-[4] L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de prendre
-un siège.
-
-[5] Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des temps
-fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
-chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
-l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
-dans les cérémonies.
-
-[6] Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrés des
-Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant J.-C.
-
-[7] 1134 avant J.-C.
-
-[8] Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute plus
-d'attrait pour l'habitant du _céleste Empire_ que pour le lecteur
-français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
-les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
-les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
-écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
-une difficulté de plus.
-
-[9] La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en
-automne; le mot _printemps_ est sans doute appelé par la rime du vers
-suivant: _Tchun_ printemps, et _Kun_ sage.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
-
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-du chinois, by Various
-
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-
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@@ -1,5 +0,0 @@
-{
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- "CREDIT": "Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)"
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-The Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits du
-chinois, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
-
-Author: Various
-
-Translator: Théodore Pavie
-
-Release Date: April 14, 2014 [EBook #45374]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES ***
-
-
-
-
-Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-CHOIX
-
-DE
-
-CONTES ET NOUVELLES
-
-
-TRADUITS DU CHINOIS
-
-PAR THÉODORE PAVIE
-
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,
-
-RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7
-
-1839
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR STANISLAS JULIEN,
-
-MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE
-
-LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL
-
-DE FRANCE.
-
-TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
-
-_De son respectueux Elève,_
-
-THÉODORE PAVIE.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
-attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
-volume de _nouvelles_ et de _contes_.--Les Chinois d'ailleurs ne font
-pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
-mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
-de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
-tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
-capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
-un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
-récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
-désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
-dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
-étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
-dans l'original.
-
-D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
-abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
-d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
-et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
-à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
-pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
-du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
-d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mœurs et
-des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.
-
-Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
-yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
-témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
-avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
-connaître ici:
-
-LES PIVOINES, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
-intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables, anciens et modernes_).
-Le même conte se trouve aussi dans les _Histoires à réveiller le
-monde_, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
-incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
-collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
-RENARDS-FÉES.
-
-La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, LY-TAI-PE,
-laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
-toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
-du LUTH BRISÉ qui termine le volume.
-
-C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, _Voyage dans l'Ouest,_
-(c'est-à-dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
-parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: LE BONZE SAUVÉ DES EAUX et
-LE ROI DES DRAGONS.
-
-Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
-le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
-traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
-en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
-bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.
-
-Enfin, LE LION DE PIERRE est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
-Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
-jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
-plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à
-Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
-rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
-nous le communiquer.
-
-Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
-croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
-la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
-se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
-et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
-toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
-les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
-les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
-Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
-qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
-les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
-grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
-laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
-toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
-et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
-ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.
-
-Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
-toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
-ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
-résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
-années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
-l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
-cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
-à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
-parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
-prendre haleine.
-
-Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
-départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
-ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
-que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
-bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.
-
-
-
-
-TABLE
-
- Les Pivoines, conte
- Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique
- Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle
- Le Lion de Pierre, légende
- La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique
- Les Renards-Fées, conte Tao-Sse
- Le Luth brisé, nouvelle historique
-
-
-
-LES PIVOINES[1],
-
-CONTE.
-
-
-Sous le règne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Méridionaux,
-au village de Tchang-Yo, situé à deux _lys_[3] de la porte orientale
-de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
-dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
-d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
-couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
-sans lui laisser d'enfant.
-
-Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
-et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
-terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
-bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
-plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
-Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
-chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
-s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
-Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
-et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
-c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
-dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
-se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
-extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
-chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
-occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
-quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
-l'avait-on surnommé _Hoa-Tchy_ (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
-marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
-avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
-lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
-laissait en gage.
-
-Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
-Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
-ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
-valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
-profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
-parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue,
-dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
-n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
-remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.
-
-Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
-à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
-sur cette haie factice, l'églantier, le _putchuk_, l'hibiscus,
-le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
-s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
-l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
-le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
-le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui
-qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
-arbre[4] et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
-elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
-pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
-voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
-commençait à s'ouvrir.
-
-En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
-après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
-aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
-rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
-couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
-élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
-lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
-tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
-tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
-propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
-de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
-appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.
-
-Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
-ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
-elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
-n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:
-
- «Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
- le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
- belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
- riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
- doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
- des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
- corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
- l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
- sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
- au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
- parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
- n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
- la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
- grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
- poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
- milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
- comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
- boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
- le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
- carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
- souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
- beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
- pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
- prune _Yo-Ly_, surnommée le ballon de soie brodée.
-
- On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
- mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
- répandent en foule leur éclat et leur parfum. »
-
-En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
-appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
-la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
-ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
-tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
-de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
-dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
-retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
-des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac
-Sy-Hou[5]. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
-milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
-venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
-lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
-promeneurs.
-
-On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
-et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
-flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
-volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
-à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
-pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
-ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
-de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
-nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
-et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
-milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
-de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
-obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
-leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
-confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.
-
-Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
-commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
-nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
-aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
-lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
-troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
-faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
-roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le
-ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
-toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.
-
-Il y a des vers qui en font foi:
-
- Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la
- voûte des cieux;
- Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs
- chantent en cueillant les lotus;
- Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques
- s'y sont multipliées à l'infini;
- Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de
- son jardin et de son lac.
-
-Mais rentrons dans les limites de notre récit. »--Tsieou-Sien, levé
-chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
-tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
-rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
-tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
-une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
-s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
-devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
-heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
-pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
-vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
-sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
-son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
-le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
-ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
-vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
-millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
-passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
-vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
-son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
-tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
-avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
-reprises pour faire son inspection.
-
-Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
-des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
-l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
-essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
-bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à
-ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
-cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
-de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
-jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
-allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
-les fleurs ».
-
-Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
-fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
-dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».
-
-Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
-à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
-singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
-ce raisonnement:--Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à
-s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
-et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
-avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
-elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
-qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
-venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
-l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
-violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
-qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
-les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
-douleur!
-
-Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
-a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
-fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
-long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
-les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
-le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
-donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
-prendre pitié.
-
-Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
-mutile, comment supporteront-elles ce traitement?--Voyez: c'est du
-germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
-tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
-les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
-il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
-patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
-à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
-donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
-être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
-son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
-supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
-parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!
-
-D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
-simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
-garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
-soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
-exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
-jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
-plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
-jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
-l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
-et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
-même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
-réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
-se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
-d'une mort prématurée.
-
-On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
-envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
-jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
-passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
-sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
-injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
-fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
-ressentiment!
-
-Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
-cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
-par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
-amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
-tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
-prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
-la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
-façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
-dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
-pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
-ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
-avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
-grandes politesses, intercédait du fond de son cœur pour ses pauvres
-plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
-vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
-tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
-en remerciements.
-
-Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
-deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
-de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
-quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
-tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
-appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
-«traiter les fleurs ».
-
-A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
-jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
-et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
-réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
-fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
-l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
-s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
-Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
-tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
-devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
-quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
-fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
-chacun s'abstenait de toucher même une feuille.
-
-D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
-des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
-rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
-grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
-c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
-à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
-grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
-mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
-raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
-abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
-sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
-flexible et harmonieuse.
-
-Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
-d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
-l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
-des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
-de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
-prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
-revenu de chaque année.
-
-Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
-cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
-contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
-usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
-contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
-au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
-voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait _Monsieur_
-Tsieou[7], et lui-même se désignait par le nom du _Vieillard qui arrose
-son jardin_ (Kouan-Youen-Seou).
-
-Les vers disent:
-
- Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,
- A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;
- Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses
- regards,
- Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler
- à loisir que d'aller prendre du repos.
-
-Ici l'histoire se divise.--Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
-de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
-mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
-cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
-sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
-épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
-prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
-suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
-le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
-troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
-ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
-dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
-formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
-nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
-avaient eu à souffrir de leur despotisme!
-
-Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
-qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
-homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
-adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
-porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
-et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
-maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
-campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
-précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
-vieux Tsieou-Sien.
-
-Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à
-moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
-dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
-Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
-qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
-épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
-jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
-plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
-que l'on appelle le _Fou des fleurs_. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
-entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
-personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
-plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
-n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
-peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
-autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
-peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.
-
-A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à
-peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
-deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
-n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
-à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
-gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
-regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
-vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
-curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
-porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
-savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
-dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
-du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
-Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
-multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
-J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
-de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
-voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
-que cela.
-
-Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
-Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
-fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
-les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
-n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.
-
-Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
-ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
-vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
-est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
-jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
-et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
-l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
-se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.
-
-Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
-épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
-la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
-richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
-lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
-de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
-(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.
-
-Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
-Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
-princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
-d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
-et elle écrivit les quatre vers suivants:
-
- Demain matin, je me promènerai dans le parc:
- Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,
- Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,
- Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.
-
-C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
-les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
-parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
-pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
-toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
-par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
-jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
-n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
-rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
-un front radieux parmi toutes celles de l'empire.
-
-Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
-de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
-l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
-recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
-l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
-hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
-ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
-couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.
-
-Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
-et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
-la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
-aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
-cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
-des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
-l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
-prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
-voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
-Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
-exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
-suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
-j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
-il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
-entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose
-jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
-aller en respirer l'odeur de plus près.
-
-Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
-mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
-donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
-les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
-sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
-faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
-de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
-chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
-augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
-s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
-un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
-ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
-y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
-Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
-la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
-songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
-jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
-vêtements.
-
-Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
-le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
-à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
-joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
-silence.
-
-La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
-abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
-pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
-jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
-bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
-planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun
-mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
-bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
-dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
-daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
-le jeune seigneur?--Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
-oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
-vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
-Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
-sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
-campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
-mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
-d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
-vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
-de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
-reconnaissance!
-
-Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
-quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
-jambes, et il ne put remuer.
-
-Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
-pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
-jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
-cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
-répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
-billet, et l'envoyer au préfet du département.»
-
-Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
-en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
-de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
-recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
-Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
-l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
-en une minute, au galop.
-
-Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
-donc.
-
-Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
-domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
-Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
-de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
-prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
-l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
-Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
-cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
-long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
-ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
-pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
-fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
-reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
-vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
-qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.
-
-Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
-que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
-tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.
-
-Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de
-Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
-grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
-ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
-en désordre cueillir les pivoines.
-
-Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
-avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
-pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
-l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
-Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
-désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
-ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
-qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
-il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
-bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
-première.
-
-Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
-renversée!--Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
-vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
-plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
-craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
-battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
-sur pied.
-
-Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
-cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
-jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
-pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!
-
- Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et
- méchante;
- Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:
- Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,
- Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,
- sans que personne les recueille.
-
-Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
-le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
-gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
-voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
-de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
-surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
-leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
-Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
-qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
-leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
-accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
-entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
-son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
-je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là-dessus il partit en
-manifestant la haine qu'il avait dans le cœur.
-
-Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
-le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
-Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
-les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
-s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
-lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.
-
-Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
-vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
-à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
-bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
-L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
-Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
-Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
-les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
-et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »--Le curieux, frappé
-de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!--et voilà tout. Mais
-comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
-en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
-vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
-couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
-compassion.
-
-Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
-mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
-à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
-maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
-de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
-si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
-feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!
-
-Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
-humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
-Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
-seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
-Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
-suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
-êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?
-
-Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
-vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
-je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
-pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
-de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
-la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
-lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là,
-reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
-agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
-répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
-branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
-inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
-ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.
-
-A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
-Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
-pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
-pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
-employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
-de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
-il ira vous inviter à la venir voir.
-
-A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
-d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
-ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non---Voyant
-mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
-pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
-de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
-cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;--cependant, la jeune
-fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
-tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.
-
-Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
-maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
-nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
-pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
-plus étincelantes qu'auparavant.
-
-Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:
-
- On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la
- boue,
- Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de
- les ressusciter;
- Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi
- il a su concilier l'affection des objets inanimés.
- Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!
-
-Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
-Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
-magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
-là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
-le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là.--Aucune trace
-de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à
-lui-même?--Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
-passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
-prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
-il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
-droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
-qui faisaient sécher leurs filets au soleil.
-
-Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
-saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
-commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
-n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.
-
-Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
-mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
-venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout
-rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
-de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
-passée.
-
-Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
-existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
-dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?--A l'instant même,
-répondit Tsieou.--Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
-et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
-Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
-Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
-qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
-sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
-ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
-y avait là-dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
-s'assurer du prodige par leur propres yeux.
-
-Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
-bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
-miracles par le secours de la magie.
-
-Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
-remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
-amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
-aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
-Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
-de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
-mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
-comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
-à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
-qu'il avait grandement raison.
-
-Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
-qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
-avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
-au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
-promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
-venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
-d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
-profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
-vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à
-côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
-l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
-il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
-les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
-a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
-les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
-a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
-l'ouvrit à deux battants.
-
-Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
-le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
-lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
-gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
-partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
-hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.
-
-Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
-qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
-brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
-retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
-laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
-feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
-votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
-des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
-il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
-n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
-jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
-donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
-troupe se mit en marche.
-
-Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
-opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
-résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
-disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
-esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
-détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
-a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
-seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
-que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
-tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur
-toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.
-
-En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
-gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
-on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
-de Tchang.--Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
-apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
-plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
-face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
-dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
-extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
-leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
-sourire aux passants.
-
-Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
-n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
-maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
-mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
-troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
-quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
-de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
-plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
-être à moi.--Mais quel est donc ce fameux plan?--Le voici, reprit
-Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
-révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
-la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
-les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
-d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
-a même promis 3,000 tsien[8] de récompense, pour encourager les
-délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
-servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
-cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
-avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
-vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
-dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.
-
-Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
-était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
-mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
-accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
-au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
-plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
-dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
-affaire.
-
-Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
-En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
-il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
-satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
-du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
-coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
-grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
-laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à
-l'arrière-garde avec ses amis.
-
-Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
-c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
-garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
-le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
-force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
-que vous le lui ferez au moins savoir!--Mais les sbires le chargeaient
-d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
-ils l'entraînèrent hors du jardin.
-
-A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
-connaître la cause de cette conduite.--Qu'est-ce que vous demandez?
-leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
-peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
-votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
-n'eurent plus dans le cœur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
-dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
-Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
-jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
-cela devait aboutir.
-
-Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
-propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
-qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
-se rendit en hâte au tribunal.
-
-Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
-au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
-regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
-connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
-s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
-de supplice et attendirent.
-
-Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:---Quel
-audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
-pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
-avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
-l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
-n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
-mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
-village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
-peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
-magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
-avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
-vous avez le front de nier!
-
-Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
-avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
-dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
-jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
-que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
-de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
-et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
-esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
-être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
-dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
-allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
-aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
-dire.
-
-Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
-ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
-entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
-les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
-le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
-tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
-peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
-l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
-patient, chargé de la cangue.
-
-Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
-l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
-Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
-donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
-donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
-Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
-reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.
-
-Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
-ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
-informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
-victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
-du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
-porterons caution; rassurez-vous!
-
-Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
-gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
-canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!--Et le vieillard
-arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
-chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
-mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
-passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.
-
-A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
-lit aux prisonniers; là, plus mort que vif, garrotté de manière à ne
-pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
-il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
-vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
-l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
-de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
-résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.
-
-Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
-s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
-immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
-que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
-sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.
-
-Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
-et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
-immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
-préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
-eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
-qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
-de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
-calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
-ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
-aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
-aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
-la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
-secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
-pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
-immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
-condition d'existence.
-
-Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
-demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
-immortel?--Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
-faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
-envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
-les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
-c'est-à-dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
-fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.--Et
-elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.
-
-Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
-l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
-Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
-lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
-sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
-puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
-reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
-de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
-crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!--Tsieou est
-saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
-jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
-s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
-le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
-voit tiré d'affaire, son cœur se dilate; car on dit:
-
- «Celui qui ne nourrit en son cœur aucun sentiment
- d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
- arbitres des événements. »
-
-Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
-reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
-dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
-passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
-nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
-ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
-nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
-il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
-livrer à l'ivresse du plaisir.
-
-Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
-après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
-s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
-entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
-silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
-arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
-tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
-à terre en désordre et jonchent le sol.
-
-Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
-parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
-secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
-pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
-immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
-jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
-fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
-Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
-bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.--Aussitôt on
-étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
-on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
-repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
-Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à-coup il
-s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon
-
- Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées
- devant le vestibule,
- Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des
- eaux,
- La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,
- Et siffle à travers les pins de la forêt.
-
-Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
-relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
-hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
-singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
-apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
-subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
-portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
-réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
-dans une muette stupeur.
-
-Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
-la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus
-de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
-a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
-été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
-tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
-péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
-s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
-Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
-en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
-l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs?
-Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:--Oui, il
-faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
-bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
-à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
-longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
-impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.
-
-Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à
-boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
-l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
-pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
-par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
-retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
-peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
-son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
-souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
-maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
-tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
-découragés et honteux.
-
-Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
-vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
-lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
-de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
-lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
-a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
-permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.
-
-On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
-parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
-sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
-n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
-plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
-la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
-miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
-faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
-n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
-hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
-l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
-quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
-perquisition: mais enfin, que faire?--Aller passer la nuit chez soi....
-
-Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à
-la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
-c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
-jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
-jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
-arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
-chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
-engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
-joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
-une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
-à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
-deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
-vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
-responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
-Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
-marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
-nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.
-
-A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
-de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
-précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
-la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
-bonnet de notre maître?--C'était bien lui.--On éclaire le long du mur,
-et à quelques pas de là, à l'angle oriental, dans un détour formé par
-l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
-laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
-en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
-seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
-s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
-adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
-aux autres voisins et se retirèrent.
-
-Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
-allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
-nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
-douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
-nous l'y laisserons.
-
-Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
-il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
-ont leur récompense.
-
- Deux scélérats qui ont quitté le monde,
- Ce sont deux démons méchants qui descendent dans les enfers.
-
-Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
-au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
-du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
-dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
-raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
-peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
-il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
-de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
-dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
-en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
-fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
-que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
-jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
-calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
-Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
-plus grand détail et la plus grande précision.
-
-Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
-juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
-accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
-grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
-de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
-il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
-propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
-promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.
-
-Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
-adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
-ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
-jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
-jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
-de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
-amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
-parlerons pas.
-
-Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
-Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
-Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
-Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
-reprit la fraîcheur de la jeunesse.
-
-Un jour, c'était le 15e de la 8e lune, le temps était magnifique, le
-ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue
-de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de
-ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure souffle doucement, il
-s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend,
-dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel
-embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches
-s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la
-jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent
-des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre
-d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main
-des instruments de musique.
-
-Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
-préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
-mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
-au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
-que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
-avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
-célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
-celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
-sur soi de grandes calamités.
-
-Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
-à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
-immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
-tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.
-
-Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
-du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
-Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
-d'adieux.--Puis tout disparut.
-
-Cet endroit a changé son nom en celui de _Ching-Sien-Ly, le village de
-l'Immortel qui monte aux cieux._ On l'appelle aussi _le village des
-Cent Fleurs._
-
- Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,
- Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;
- Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel
- avec lui:
- Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par
- le feu.
-
-
-[1] Il s'agit de la pivoine en arbre (_Pæonia arborea_)
-
-[2] Il monta sur le trône en 1023.
-
-[3] Dix lys font une lieue.
-
-[4] Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées
-par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus à
-établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue.
-
-[5] Le père Athanase Kirchère, dans sa _Chine illustrée_, dit, en
-parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer
-dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
-arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
-canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
-avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
-temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
-situé dans le Tche Kiang.
-
-[6] En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est:
-_Lo-Hoa_, les six fleurs.
-
-[7] Tsieou-Kong.
-
-[8] Environ 22,500 francs.
-
-
-
-
-LE BONZE KAY-TSANG
-
-SAUVÉ DES EAUX.
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE
-
-
-La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu où les
-Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
-Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
-étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
-ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.
-
-Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
-gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan[2]. Or, la 13e
-année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
-provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
-souveraineté de la Chine.
-
-Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
-militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
-lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
-s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
-parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
-pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
-lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
-recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
-parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
-à la vertu.--La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
-répondit Taï-Tsong. »
-
-Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
-dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
-camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
-classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
-clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
-eussent à se rendre au concours général de la capitale.
-
-L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
-nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (_le Bouton
-brillant_), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
-lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
-concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
-de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
-Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
-ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
-élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
-fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
-partir.
-
---«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
-des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
-mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
-à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
-et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
-mère. »
-
-Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
-départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
-et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
-s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
-prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
-liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
-impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
-sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.
-
-Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
-ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
-aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
-festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
-encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
-lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.
-
-Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
-la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme
-au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
-vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant
-donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
-allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
-entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
-hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
-descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
-l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.
-
-Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
-accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
-puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à
-terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
-civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
-ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.
-
-Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
-réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
-l'appartement parfumé.
-
-Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
-trône dans le palais des _clochettes d'or;_ les officiers civils et
-militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
-emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
-ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
-préfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
-ose la demander pour Kwang-Jouy. »
-
-Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
-l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
-arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
-reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
-afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
-il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
-le Kiang-Tcheou.
-
-Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
-printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
-balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
-arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
-offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
-lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
-fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
-avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
-de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
-le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
-qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
-rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.
-
-Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
-«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
-soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
-accéda aux volontés de sa mère.
-
-Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
-main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
-voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
-se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
-l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
-dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
-autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
-faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
-ce poisson. «A dix lys[4] d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
-Hong-Kiang.»
-
-A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
-puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
-cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
-œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
-remplit de satisfaction»--Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
-jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
-expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
-est la santé de ma mère?--Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
-cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
-aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
-vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
-premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»
-
-Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
-firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.
-
-La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
-marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
-à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
-rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
-en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.
-
-Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
-la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
-ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
-lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.
-
-Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
-femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
-brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et fraîche
-ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
-saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
-la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
-la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
-mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son
-compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
-sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
-milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
-domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
-milieu des eaux.
-
-A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
-fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
-tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
-vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
-savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
-circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
-la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
-mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
-diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
-Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.
-
-Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
-flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à
-fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à
-l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
-file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
-sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
-qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
-au fond des eaux.»
-
-Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
-considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
-sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
-«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
-rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
-jours passés.»
-
-Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
-porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
-cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
-du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
-tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
-Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.
-
-Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
-dans le palais de son maître.--«Lettré, quel est ton nom? quelle est
-ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
-as-tu été victime d'un assassinat?»--A ces questions, Kwang-Jouy salua
-respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
-le supplia de le faire revivre.
-
-«Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que
-tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
-trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
-A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
-un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
-du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
-lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
-t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
-cour.»
-
-Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
-exprima sa gratitude au roi des dragons.
-
-Mais revenons à la veuve du docteur.--Dans son aversion pour l'assassin
-de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
-la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
-l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexité, elle
-avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.
-
-Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
-employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
-prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
-eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
-le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
-je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
-talents.--Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
-haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
-l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
-avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
-daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.
-
-Les instants fuient avec rapidité.--Un jour que Lieou-Hong était
-sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
-était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
-elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
-demeure. Tout-à-coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
-l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
-fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
-l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
-Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
-immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
-de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
-roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
-d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
-votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
-Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.
-
-Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
-venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
-que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
-l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
-débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à
-demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
-serez satisfait.»
-
-Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
-tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
-pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
-retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
-dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
-«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
-pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
-et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
-reconnaître....»
-
-Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
-son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
-le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
-marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
-vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
-porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
-par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.
-
-En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
-et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
-une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
-grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
-la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
-ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
-rentre à l'hôtel.
-
-Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
-de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
-un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
-les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.
-
-Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
-entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit
-enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve:
-que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
-attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à
-terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
-les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
-recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (_Flottant
-sur le fleuve Kiang_) et le confie aux soins d'une personne qui
-l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.
-
-Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
-rapides comme la navette du tisserand.---L'enfant grandit; et quand il
-eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
-cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
-le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
-à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la
-pratique de la vertu.
-
-Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
-les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
-sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
-de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile à
-saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
-novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
-lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
-connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
-sait d'où!»
-
-Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
-aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
-qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et
-pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
-êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
-là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
-donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
-et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
-auteurs de mes jours.--Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
-arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»
-
-Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira
-de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
-prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
-novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
-parents la vengeance que sa mère attendait de lui.
-
-A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
-terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
-victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
-de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
-il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
-m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
-pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
-à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
-précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
-avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
-reconnaissance.
-
---«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
-munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
-mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
-là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»
-
-Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
-A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
-sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
-avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.
-
-Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
-échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
-n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
-par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
-retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
-peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
-qui sait?...»
-
-Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
-annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
-demandant l'aumône.
-
-Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
-vient-il? demanda-t-elle.--Le pauvre religieux vient du couvent
-de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
-Fa-Ming.--Puisqu'il en est ainsi, entrez.»
-
-On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
-et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
-attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
-vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
-si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
-l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
-mère vivaient encore.
-
-Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
-dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
-carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
-reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
-comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
-emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
-les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.--Et quel est le nom
-de votre mère?--Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
-ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
-mon nom de religion est Kay-Tsang.--En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
-répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»
-
-A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
-précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
-«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
-Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
-son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
-lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.--Quoi! je suis resté
-dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
-que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
-séparation!--Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
-Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
-d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à
-des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
-pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»
-
-Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.
-
-Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
-excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
-Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
-questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait
-dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
-a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
-en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
-vision m'a rendue malade.--C'est peu de chose, en vérité, répliqua
-le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
-tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
-une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
-jours.»
-
-En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
-exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
-auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
-Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
-de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.--D'ailleurs, reprit
-la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
-couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
-ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
-accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
-du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.
-
-Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
-lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
-parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
-venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
-religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
-le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des
-habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
-cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
-la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
-l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
-souliers à ses religieux.
-
-Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
-se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
-chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
-pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
-en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
-bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
-Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
-il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
-donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
-menaceraient.»
-
-Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
-«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à
-l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
-celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
-tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
-du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
-ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
-auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
-à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
-envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
-de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
-dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
-l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
-Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
-elle quitta le couvent et regagna le bateau.
-
-Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
-rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
-prenant congé du religieux, il se mit en route.
-
-Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
-Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
-pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
-ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
-est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
-aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
-s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
-sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
-depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
-parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»
-
-Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
-chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
-c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.--Ce n'est pas lui, répondit le
-novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
-Ouen-Kiao.--Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?--Hélas!
-mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
-près de lui.--Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
-venir chercher?--C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
-capitale et ce bracelet parfumé.»
-
-La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
-je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
-qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
-reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
-assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
-l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
-venir me trouver.--Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
-Kay-Tsang.--Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
-vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
-yeux se sont fermés à la lumière.»
-
-En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
-cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
-ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
-celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
-aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui
-adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
-aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
-l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
-même instant elle recouvra la vue.
-
-Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
-les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
-sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
-et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
-pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
-vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui
-disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
-vous quitte pour aller à la capitale.»
-
-Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
-de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
-et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
-demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
-famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
-ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
-apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
-la salle du palais.
-
-A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
-en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa
-robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
-l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
-a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
-tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
-de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
-torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
-déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
-venger notre gendre.»
-
-Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
-de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
-exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
-L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
-hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la
-tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
-et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
-ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
-l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
-retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.
-
-Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
-proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
-après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
-ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
-l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
-faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
-Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
-et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
-précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
-leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
-brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
-crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
-sur la place des exécutions.
-
-Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
-fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
-sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
-résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
-bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
-genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
-des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
-Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
-vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»
-
-Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
-fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
-qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
-a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
-de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
-je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
-à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
-est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
-besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
-pour acquitter ma dette envers mon époux.
-
---»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
-pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
-contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
-était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
-rougirais-tu?»
-
-L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
-en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
-Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
-votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
-supplice est une chose arrêtée.»
-
-Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
-principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
-à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
-en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
-deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
-ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
-jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
-et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.
-
-On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
-Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
-du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
-peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à
-l'endroit même où il avait commis le crime.
-
-Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
-du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
-à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
-Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
-larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
-qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
-Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
-le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.
-
-«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
-épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
-le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
-et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
-Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de
-soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
-avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
-vieille mère.»
-
-Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
-Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
-à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
-accompli, il s'éloigna.
-
-Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
-veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
-mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
-vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un
-cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
-pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!
-
-A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
-étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
-se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
-sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
-Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
-lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.
-
-«Que faites--vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.--Vous avez
-été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
-le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
-Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
-ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
-mon époux?--Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
-docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
-sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
-fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
-moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
-je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
-égale.»
-
-Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
-ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
-part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
-fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
-à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.
-
-Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
-mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
-refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
-augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
-alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
-exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
-il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
-tous les deux pleurèrent de tendresse.
-
-Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
-trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
-ministre.
-
-Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
-l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
-heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
-Touan-Youen-Hoey: _Réunion des tendres époux._
-
-Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
-Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
-ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
-gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
-agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à
-la cour, pour veiller aux affaires.
-
-Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
-en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
-
-Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
-accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
-donna la mort.
-
-Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
-remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
-enfance.
-
-[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement _lieu du repos éternel_; il
-s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il désigne la
-ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.
-
-[2] An 627 de J.-C.
-
-[3] Le mot de _préfecture_ n'est pas plus impropre que celui de
-_département,_ les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
-provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
-qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
-de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
-c'est-à-dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
-de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
-
-Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
-(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
-dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.
-
-[4] Une lieue.
-
-[5] Le mot Tsieou-Po (_Vagues d'automne_) exprime souvent, par
-élégance, deux beaux yeux de femme.
-
-[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur
-d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de l'année.
-
-[7] L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est celle-ci:
-Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dût un jour
-venger son père.
-
-[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice
-bouddhiste. Ensuite on lui impose un _nom de religion._
-
-[9] Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du
-vin, de la viande et de certains légumes.
-
-[10] La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette
-nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des
-êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures du matin) du grand
-jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe
-subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'éleva:
-le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la seconde partie de
-cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se
-meuvent sur la terre et dans l'eau.»
-
-[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs
-grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres
-mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les
-anglais rendent très bien par le mot de _Boddhood_ l'état de ces
-êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
-interminables épreuves.
-
-[12] Yu-Y signifie _selon le désir_, c'est-à-dire, une pierre
-précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
-Tseou-Pan signifie _qui s'agite sur le plateau;_ ce diamant est ainsi
-appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
-l'oscillation de la lumière qu'il reflète.
-
-
-
-
-LE POÈTE LY-TAI-PE.
-
-NOUVELLE.
-
-
-I.
-
- Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur
- la terre!
- Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là
- tour-à-tour les deux phases de sa vie;
- Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et
- de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de
- corruption.
- Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies
- obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;
- En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il
- recula les bornes de son imposante renommée:
- Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,
- pareils au croissant radieux.
- Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et
- s'effacent,
- Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des
- rives du fleuve Tsay-Chy.
-
-Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang,
-vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
-Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur
-Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
-Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
-pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
-fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
-surnom.
-
-Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
-sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
-noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
-de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
-des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
-sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
-brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
-immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
-l'_Immortel Exilé_. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics
-nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:
-
- Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel
- exilé sur la terre.
-
- Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et
- la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer
- d'émotion les Esprits et les Génies;
- Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour
- plongé dans une douce ivresse.
- L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la
- cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la
- rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions
- vulgaires.
-
-Or, Ly-Pe s'appelait lui-même _le Lettré retiré du Nénuphar bleu_.
-Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
-places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
-d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
-célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
-Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla
-cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
-rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
-buvait jour et nuit. On les avait surnommés les _six Solitaires de la
-rivière des Bambous._
-
-Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
-Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
-mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
-dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
-garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
-de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
-envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
-réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:
-
- Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la
- terre a déjà vu trente printemps;
- Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.
- Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?
- Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu
- qui répand l'or et l'abondance.
-
-«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
-l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
-sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à
-venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
-puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
-génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
-arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
-n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
-qui vous attend!
-
---«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
-à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
-distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
-gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
-grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
-d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
-Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
-fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
-entre le vin et la poésie.
-
---«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
-Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
-capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»
-
-Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
-son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
-rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
-deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
-emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là, il ôte ses pendants d'or et la queue
-de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
-boivent sans désemparer jusqu à la nuit.
-
-Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
-sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères.
-Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
-Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à
-goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
-l'autre.
-
-Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
-bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
-«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
-sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
-et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
-aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
-cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
-savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
-fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
-l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à
-ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»
-
-Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
-Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
-puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
-surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
-l'avait promis.
-
-Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
-dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
-l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
-et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
-nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
-le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à
-la juger, jetons-la au rebut.»
-
-Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
-les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
-compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
-il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
-le dépose le premier sur le bureau.
-
-Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
-pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
-à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
-barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!--»Broyer
-de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
-qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
-Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
-fut jetée de côté.
-
-On a raison de dire:
-
- Quand vous présentez un travail au concours, ne songez
- point à réussir dans l'Empire;
- Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,
-
-Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
-fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
-lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
-sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à
-Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»
-
-L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
-«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
-vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
-nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
-êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
-son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.
-
-Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
-s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
-arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
-envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
-d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
-postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
-lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
-docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
-qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
-d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
-que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
-très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»
-
-A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
-Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
-Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
-comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
-plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
-militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
-un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
-bonheur ou de malheur.
-
-L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
-du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
-et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
-érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
-lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
-congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
-se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
-lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
-alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
-lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
-dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
-sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
-explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
-élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
-rendre quelque service à l'Empire!»
-
-Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
-les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
-une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
-Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
-hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
-avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
-combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
-dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
-il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
-l'accable.
-
---»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
-mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
-pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
-du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
-personnelle.»
-
-Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
-haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
-termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
-humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
-profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
-des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»
-
-Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
-docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
-devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
-«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
-ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
-civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
-érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
-et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
-la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
-nobles du palais.»--Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
-une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
-Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.
-
-Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à
-l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
-qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
-Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
-mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
-littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
-dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
-on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
-l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
-froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
-vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
-suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.
-
---»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
-académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
-rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
-Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
-académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
-cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
-qu'il ne refusera pas.»
-
-Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
-lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
-l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
-de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
-celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
-salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
-suite du docteur Ho-Tchy.
-
-Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
-l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
-danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
-au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
-il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
-l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
-ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
-la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
-l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
-ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
-une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
-chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.
-
---»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
-de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
-les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
-humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
-étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
-chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
-est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
-du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment
-pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?
-
---»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
-excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
-question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
-dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
-couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.
-
- Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince
- de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
- Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
- nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
- violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
- bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
- patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
- ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
- mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
- avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
- savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12],
- les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
- de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
- la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
- Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
- de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
- vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
- lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
- carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»
-
-Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
-attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
-l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
-probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
-En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait.
-Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
-s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
-et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
-Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.
-
-Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
-comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
-docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
-votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
-la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
-à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
-Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
-les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
-vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
-cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
-soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
-soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
-il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
-nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
-sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
-Majesté.
-
---»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
-ambassadeurs?--Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
-convenablement.»
-
-Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
-«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
-troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
-de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
-dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
-Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
-au pied de votre trône.
-
---»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.--D'après
-l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
-donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han;
-les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17],
-Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»
-
-A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain
-éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
-de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
-poète dans le palais des _clochettes d'or_[18]. Les musiciens firent
-retentir à grand bruit les instruments à corde, le _kin_ et le _se_;
-les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
-firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
-célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
-banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
-prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après
-avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
-officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
-placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
-cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
-d'audience.
-
- Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
- retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
- forment le cortège, alignés sur deux rangs.
-
-Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
-Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
-Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
-au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
-mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
-des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
-Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
-peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
-poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
-plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
-le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
-bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même à
-Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
-illumina son visage.
-
-Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
-dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
-formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
-en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
-Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
-visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.
-
-Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
-et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
-la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
-un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
-étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
-donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
-se tromper d'un mot.
-
-Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
-«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
-dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
-Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»
-
-Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
-Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
-plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
-de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
-resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
-et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
-couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
-donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
-coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.
-
-«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
-assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
-espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
-des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
-sur l'estrade.»
-
-L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
-chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
-sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
-conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.
-
---»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
-cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.--Eh bien! Sire,
-ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
-Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
-personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
-jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
-daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
-humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
-lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
-serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
-pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
-prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
-au-dessous de la confiance dont il est honoré.»
-
-Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
-rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
-l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
-songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal
-reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
-services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
-le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
-contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
-faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
-ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
-proverbe est bien vrai:
-
- Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
- ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
- injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
- dites.
-
-Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme
-il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
-s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
-côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
-qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à
-l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
-alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
-C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
-divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
-pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
-rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
-s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.
-
-De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
-droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
-et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
-sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
-bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
-et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
-reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
-lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
-la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
-surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
-donnez-nous-en lecture.»
-
-Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
-aux étrangers; elle était ainsi conçue:
-
- Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
- a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
- instructions au Ko-To des Po-Hai.
-
- «Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent
- pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
- Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
- et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
- mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
- soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
- tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
- l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
- Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
- fondu, ont prêté serment et obéissance.
-
- Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
- envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
- la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde,
- des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
- qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
- leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du
- royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
- vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
- Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
- fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
- pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
- ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,
-
- La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
- vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
- un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
- en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
- terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
- montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?
-
- Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
- presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
- comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
- vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à
- la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
- comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
- (pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
- ne veut pas se soumettre.
-
- Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
- coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
- dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
- et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
- Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
- comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
- coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
- prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
- le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
- et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
- à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
- instructions.
-
- Ordre spécial.»
-
-La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
-qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
-cacheta de son sceau impérial.
-
-Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
-les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
-Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
-du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
-d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
-de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
-pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
-soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
-l'Empereur!
-
-L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
-et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
-cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.
-
-«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
-du collège des Han-Lin.--Au milieu de tant de dignitaires, le
-premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
-bottines?--Ecoutez, ajouta Ho--Tchi: ces deux personnages sont à la
-vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
-nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
-le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
-sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
-Quel autre pourrait l'égaler!»
-
-Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
-dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
-A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
-entra en délibération avec ses conseillers.--Le céleste Empire avait
-pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
-l'attaquer?
-
-Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
-chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
-faire sa cour au souverain de la Chine.--Mais ici l'histoire se divise.
-
-
-
-II.
-
-L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
-aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
-le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
-place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
-errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
-l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
-Tong-Fang-Sou.--Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
-veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
-blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
-disposer: voilà ce qu'il aime.--Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
-n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
-ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
-jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
-verres: cela lui suffirait.»
-
-Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
-voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
-banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
-avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
-cessaient de pleuvoir sur le docteur.
-
-Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
-lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
-il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
-en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
-arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
-Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
-condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
-Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
-quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
-répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
-m'appelle Kouo-Tse-Y.»
-
-Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
-Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
-poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
-que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
-rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
-docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
-remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
-désobéir?
-
-Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à
-voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
-revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
-et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise
-et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
-de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
-de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
-libérateur et le sauva du même péril[23].
-
---Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
-seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
-envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
-Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
-maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
-variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
-couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
-et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
-devant la galerie des _Parfums enivrants,_ et il prenait plaisir à les
-admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
-appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
-princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
-célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
-le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
-du poète Ly-Pe.
-
-Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
-et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
-ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
-dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
-entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
-chantait:
-
- Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;
- Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.
- Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;
- Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.
-
-«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
-qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là,
-installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
-qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
-de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
-qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
-ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
-quittait pas.
-
-«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
-Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
-s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
-hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
-se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
-lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
-musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
-gaîté:
-
-Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!
-
-Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
-par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
-prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
-montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
-ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
-le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
-soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
-fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
-_Cinq Phénix;_ et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
-hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
-palais.
-
-Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
-celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
-par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
-retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
-les fossés _qui font naître la joie,_ ils arrivèrent avec leur fardeau
-à la galerie des _Parfums enivrants._
-
-Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
-plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
-de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
-(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
-cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
-poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
-de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
-avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
-répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
-endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
-aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
-coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
-du docteur.
-
-Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
-devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
-dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
-dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
---Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
-suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
-qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
-que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
-ton brillant.»
-
-Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
-plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
-voici:
-
- I.
-
- En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant
- les fleurs je songe à voter visage;
- La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les
- touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.
- Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré
- devant moi,
- J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans
- le séjour des dieux.
-
- II.
-
- La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais
- parfum;
- Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont
- Wou-chan attristent mon cœur.
- Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais
- des Han?
- Hélas! _l'hirondelle légère_ se confie dans l'éclat d'une nouvelle
- parure.
-
- III.
-
- La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des
- empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,
- Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux
- regard.
- Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître,
- La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums
- enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.
-
-«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
-des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
-les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
-noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
-s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
-les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert
-fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
-l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
-avait procuré.
-
-«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
-faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse
-prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
-la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
-palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
-lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
-serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
-donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était
-établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
-et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.
-
-Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
-rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
-occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
-voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
-et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
-qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
-«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
-entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
-la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
-au contraire à redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
-point mon courroux, demanda l'Impératrice?--Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
-ce vers qui dit:
-
- Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure
- nouvelle.
-
---»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
-Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom
-était Fey-Yen (l'_Hirondelle légère_).
-
---»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à
-la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
-manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
-taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
-comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
-touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
-qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
-avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
-double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
-palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
-main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
-la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle
-para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
-reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.
-
-»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
-légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
-de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
-aperçue?»
-
-C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
-le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
-qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
-intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
-venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la
-princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
-lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
-connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.
-
-L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
-le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
-suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
-sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
-comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
-avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
-permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
-sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
-Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
-qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._
-
-Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
-toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
-passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
-ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
-son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens
-sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
-poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
-permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»
-
-Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
-de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
-dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
-besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque
-de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
-acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»
-
-Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
-il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
-l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
-son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
-tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
-frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
-devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires,
-cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
-peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
-rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille _leangs_ d'or,
-un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
-cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.
-
-Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
-reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
-bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
-il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
-du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
-congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
-la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
-les coupes se succédèrent sans relâche.
-
-Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
-trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
-à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
-allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
-écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
-dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
-ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
-montagnes_. En voici l'abrégé:
-
- Reconnaissant et fier de l'édit impérial,
- Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de
- fumée.
- Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,
- Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans
- racines au gré des flots.
- Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;
- Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent
- jamais;
- C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,
- Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.
-
-Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
-à cheval, et partout où il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits
-de soie_. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
-aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
-le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
-instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
-leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
-banquet.
-
-Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
-moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
-qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
-montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
-lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
-emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
-monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
-premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
-tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.
-
-Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
-entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
-des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
-donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
-domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
-cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.
-
-Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
-publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
-et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
-insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
-du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
-inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
-il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
-immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
-attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
-faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»
-
-Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
-moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
-est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!--Non, répondit Ly-Pe, je
-ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.--Alors, reprit l'intendant,
-si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
-Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
-arrogamment son Excellence?
-
---»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
-pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
-qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
-le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
-«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
-barbouiller?» Or, voici la requête du poète.
-
- Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
- son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
- littéraires étaient immenses; quand il agitait son
- pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
- les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
- des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
- une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
- répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
- de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
- l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
- qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
- est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
- essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
- lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
- encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
- palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
- pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
- un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
- impériale, où vous lirez ses titres.
-
-Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
-jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
-frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
-«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
-officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
-donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
-comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas à vous
-que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
-dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
-sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»
-
-L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
-la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
-A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
-gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
-rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
-là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
-de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
-par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
-crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»
-
-Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
-du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
-ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
-d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
-impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
-dit-il:--«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
-le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
-rebelle.»--D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
-les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
-prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
-répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»
-
-Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à
-sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
-des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
-peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
-éviterez une humiliante punition.
-
-Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
-d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
-se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
-salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
-qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
-son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
-excellent magistrat.
-
-Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
-province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
-une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la
-conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
-habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
-de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.
-
-Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
-Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
-les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
-vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur
-s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
-Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
-pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
-mont Lou-Tchan.
-
-Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
-profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
-souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
-descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
-pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
-retenu au camp du général.
-
-Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à
-Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
-celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
-étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
-méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
-envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
-poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
-jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
-passage l'arrêta.
-
-On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
-devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
-libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
-il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
-s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
-dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
-inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
-Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
-quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.
-
-Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
-l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à
-Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
-et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
-C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:
-
- Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans
- l'Océan,
- Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de
- se rencontrer?
-
-Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
-envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la
-capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
-grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
-le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
-les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
-permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
-il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
-commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
-Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
-vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.
-
-Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein
-jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein
-des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
-s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
-ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
-grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
-dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
-portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
-face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
-retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
-les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
-avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
-dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège....
-Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!
-
-Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
-le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
-respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
-les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
-sacrifices au printemps et à l'automne.
-
-Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
-des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
-belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
-l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
-lequel étaient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la poésie.)
-Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:
-
- Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de
- Prince des poètes?
- Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux
- talent.
-
-Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:
-
- Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer
- une pièce de vers décousue;
- Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans
- les ondes fraîches du fleuve.
-
-Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
-éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
-L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
-sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
-dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
-un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
-au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
-il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
-l'immortel Ly-Pe lui-même.
-
-De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
-à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
-rang, et dit de lui:
-
- En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,
- il déploya un talent divin;
- Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le
- bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.
- Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:
- Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,
- en a gardé un pieux souvenir.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de
-cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède
-les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné leurs portraits
-dans sa _Description historique de la Chine._
-
-[3] Autre nom de Ly-Taï-Pe.
-
-[4] Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de
-Kia-Ting, arrondissement de Mei.
-
-[5] Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues
-de circonférence.
-
-[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du
-royaume de Tsin.
-
-[7] Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.
-
-[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son
-lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et
-fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
-un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
-nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
-suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
-celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
-ami.
-
-[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et
-l'appliquent ensuite avec le pinceau.
-
-[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la
-Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e
-siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. Leur chef avait
-le titre de Ko-To.
-
-[11] La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.
-
-[12] Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.
-
-[13] De l'Empereur.
-
-[14] Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642.
-
-[15] Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e
-siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.
-
-[16] Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de
-la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours
-la province de Yun-Nan.
-
-[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de
-Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme
-aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.
-
-[18] Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
-(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
-contigu à celui des empereurs, nommé _Palais des clochettes d'or._
-
-[19] On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de
-cuillers pour manger.
-
-[20] Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page
-252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les
-envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus un serpent (lézard) vivant,
-... qui pénétrait dans les trous pour y prendre les rats.»
-
-[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un
-pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait
-des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce présent est
-attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).
-
-[22] Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac
-Baikal.
-
-[23] Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._
-Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le
-fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette chronique.
-
-Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
-lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
-femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
-sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
-héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
-après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
-avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
-recommandations qu'il m'a laissées.»
-
-Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
-de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
-aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
-l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
-pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
-même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
-vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
-recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
-j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
-ma reconnaissance d'un si grand service.»
-
-[24] L'amour est désigné ici par l'expression poétique de _vent du
-printemps._
-
-[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même
-chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa
-tous les malheurs de la fin de ce beau règne.
-
-[26] Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont
-il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et
-qu'il éleva au rang d'Impératrice.
-
-[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7
-fr. 50 cent.
-
-[28] Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
-Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
-entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
-déclarer Empereur.
-
-[29] Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en
-abdiquant entre les mains de son fils.
-
-[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan.
-
-[31] Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des
-sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent
-à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui
-représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre
-chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.
-
-[32] Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.
-
-
-
-
-LE LION DE PIERRE.
-
-LÉGENDE.
-
-
-Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
-Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
-rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
-endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
-pratiquent la vertu.
-
-C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
-homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
-querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
-reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
-dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à
-un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
-sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
-livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
-l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
-main.
-
-Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
-Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
-au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
-se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
-plus prompt à accueillir sa visite.
-
-Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
-ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
-attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit
-préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
-quand on fut à table, il lui demanda où il allait.
-
-«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
-Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
-vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
-quelque chose à vous communiquer.
-
---»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
-respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
-par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
-Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?
-
---»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
-ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
-mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
-terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
-au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je
-n'ai rien de plus à vous dire.»
-
-Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
-fléau devait se déclarer.
-
-«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
-pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
-sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.
-
---»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
-bien d'en avertir tous les gens du village.
-
---»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
-souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
-Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
-Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
-chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.
-
---»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?
-
---»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
-du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin
-que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»
-
- C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;
- S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et
- pleins d'une généreuse reconnaissance,
- Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas
- garde!...
- Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance
- s'acquitte par les douleurs de la prison.
-
-Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui
-dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir
-achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching
-lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une
-vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et
-il partit sans rien accepter.
-
-Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il
-venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune
-trois domestiques pour louer dix grandes barques.
-
-«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»
-Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il
-rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de
-tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment
-leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue
-de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.
-
-Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
-le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
-monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit
-naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes
-grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des
-êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
-sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
-larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»
-
-Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille
-dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de
-son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite
-accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt
-Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les
-ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des
-bateaux.
-
-En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
-du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
-réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
-s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des
-nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
-dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées
-se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et
-habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt
-mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi
-cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le
-ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis
-que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à
-pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par
-un homme inspiré.
-
-Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à
-l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du
-fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au
-fond des vagues.
-
-D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,
-qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à
-l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs
-bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen
-parvint sain et sauf sur le rivage.
-
-Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
-portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.
-Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête
-Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
-la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.
-
-Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent
-un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être
-submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,
-courons;--Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
-paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
-garde!»
-
---»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un
-moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
-montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de
-bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le
-bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui
-étaient mouillés.
-
-Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
-demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable
-par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que
-fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par
-le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;
-et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,
-débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands
-et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
-étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.
-
-Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était
-dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions
-l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du
-boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
-son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou
-sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
-a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,
-serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous
-témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
-redevable.
-
---»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez
-traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les
-marques du plus respectueux dévouement.
-
-Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois
-passent comme la navette du tisserand.--Depuis la moitié d'une année
-Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur
-résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet
-de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt
-l'Empereur Jin-Tsong[1] fit afficher dans toutes les provinces un édit
-portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet
-perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.
-
-Or, cette nuit-là, Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:
-«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet
-précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
-palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le
-maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites
-partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il
-obtienne la récompense promise.
-
-A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait
-d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte
-du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement
-conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être
-surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
-fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa
-femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
-le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
-choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,
-n'espérez rien de cette affaire.»
-
-Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le
-fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté
-envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste
-est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la
-capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté
-me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains
-de votre cher fils.»
-
-Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent
-nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain
-Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa
-famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises
-ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas
-ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.
-
-Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux
-portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.
-Là, il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
-prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce
-magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.
-
-Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel
-des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller
-communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
-l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint
-qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat
-de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du
-bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
-elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa
-suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
-fait, le cachet s'y trouva.
-
-Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
-comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin
-de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté
-qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je
-vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites
-secrets.» Là-dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de
-l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.
-
-Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance
-dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur
-comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais
-du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à
-Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et
-du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.
-
-Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,
-Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,
-quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
-de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité
-de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après
-cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un
-domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de
-ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas
-à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie
-où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais
-du Fou-Ma, pour avoir des informations.
-
-Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs
-arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»
-
-Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au
-passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait
-rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son
-frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,
-il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose
-insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!--Frère,
-frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»
-Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:
-«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
-entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:
-il reçut trente coups.
-
-Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la
-peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son
-corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais
-traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était
-resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
-elle lui fut refusée.
-
-Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et
-ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque
-soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il
-résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie
-aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à
-sa bouche un mets savoureux, quand tout-à-coup un singe franchit la
-porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
-présenta au captif.
-
-A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père
-à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
-à celui qu'il avait sauvé ce jour-là; il prit donc et mangea cette
-viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut
-avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
-Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le
-faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles
-de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»
-
-Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
-de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux
-qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris
-douloureux. «Ce doivent être là, songea Tsouy-Youen, les oiseaux
-auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous
-avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de
-ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et
-ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au
-pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen
-écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et
-l'oiseau prit immédiatement son vol.
-
-Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux
-Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de
-ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt
-un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne
-sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
-est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son
-fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et
-les maux que Tsouy souffre dans sa prison.
-
-A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la
-pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à
-celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,
-s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
-bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé
-dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en
-tirer!
-
---»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
-qui a un cœur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et
-d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,
-afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.--Allez, lui répondit
-Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»
-
-Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa
-femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un
-logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville
-pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné
-son fils s'offrit subitement à ses regards.
-
-Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
-n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses
-bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le
-questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de
-cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait
-courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle
-serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il
-redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.
-
-Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;
-et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça
-debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu
-fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,
-aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié
-votre père?»
-
-Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
-sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
-de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du
-palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le
-vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
-mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond
-d'un cachot?»
-
-Là-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y déposer
-une requête d'accusation.
-
-Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:
-Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa
-pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
-questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
-sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.
-
-«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier
-du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient
-sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces
-derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
-lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»
-
-Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à
-l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de
-Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,
-invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après
-avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
-gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
-qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur
-poste.
-
-Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
-avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de
-vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong
-en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à
-cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une
-grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
-présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,
-conformez--vous aux circonstances et buvez!»
-
-Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère:
-«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
-et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
-m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?--Noble Fou-Ma, répondit
-Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
-respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
-mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
-coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?
-
-Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
-tout-à-coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
-s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
-avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
-des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
-rendre justice.»
-
-A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
-de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
-degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
-forcer à avouer son crime.
-
-Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
-sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
-cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
-Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
-Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
-l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
-«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
-au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
-recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
-donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
-manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
-reconnaissance à l'Empereur.
-
-Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
-mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
-ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
-le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
-il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
-charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
-pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
-en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
-vertus.
-
-Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
-prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
-diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
-lieu de sa résidence.
-
-Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
-décapité.
-
-
-[1] L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur le trône
-en 1023.
-
-[2] Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est célèbre en
-Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des drames, des
-nouvelles et des histoires fantastiques.
-
-
-
-
-LA LÉGENDE[1]
-
-DU ROI DES DRAGONS
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE.
-
-
-La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
-Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
-cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
-Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
-étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
-elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
-soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
-de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
-barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
-toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.
-
-Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
-Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
-il changea le nom de l'année _Long-Sy_ en celui de _Tching-Kwan_, qui
-fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
-régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année _Y-Sse._
-
-Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
-les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
-fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
-seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
-fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
-Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
-fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
-grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.
-
-Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
-apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
-rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
-burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
-retournèrent en suivant les rives du fleuve.
-
-«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
-disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
-nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
-l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
-entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
-dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
-fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
-doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
-envie, à la pente de sa destinée.
-
---»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
-de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.--Ah!
-interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
-se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
-intitulé _le Papillon amoureux des fleurs_, qui le prouve par les vers
-suivants:»
-
- Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
- l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
- vogue tranquille comme la belle Si-Che[2] au sein de la
- musique qui la berce. Le cœur est calme et pur, quand la
- gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
- on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
- les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
- les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
- les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
- femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
- ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
- vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
- honte secrète, sans haine importune.
-
-Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
-vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
-donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?
-
- Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
- s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
- calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
- langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
- teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
- s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
- influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
- il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
- éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
- qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à-coup l'hiver austère
- et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
- et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
- montagne dans une complète indépendance des hommes.
-
---»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
-comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
-précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé _la Perdrix
-regarde les cieux_. Ecoutez.»
-
- Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
- fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
- qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
- ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
- tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
- flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
- encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
- en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
- choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
- vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
- fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
- brillante.
-
-Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
-vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
-avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:
-
- Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
- touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
- un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
- salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
- la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
- supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
- embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
- se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
- pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
- vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
- par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
- la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
- notre végétation.
-
---»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
-vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
-l'_Immortel des cieux_ l'ont dit:
-
- Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
- demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
- amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
- crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
- pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
- d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
- barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
- après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
- abondante, ils la portent au marché de la capitale et
- l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
- verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
- couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
- dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
- sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la
- gloire et à la noblesse.
-
---»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
-peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»
-
- La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
- cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
- les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
- ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
- pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
- bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
- suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
- à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
- coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
- festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
- une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
- inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
- dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
- succès ou de la ruine.
-
-Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
-n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
-aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la _Lune aux
-bords du fleuve de l'Ouest_. Ecoutez:»
-
- Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
- l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
- se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
- le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
- diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
- l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à
- jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
- piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
- abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
- tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
- et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
- fleuve Kiang en s élargissant.
-
-Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
-les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
-attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:
-
- Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
- les tiges des blés sont coupées et que les bambous
- sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
- chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
- troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
- en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
- épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cœur l'orme et
- le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
- et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
- l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
- du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.
-
-»--Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
-ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
-des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'_Immortel
-s'approche du fleuve Kiang,_ qui expriment ainsi ma pensée:
-
- Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
- se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
- de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
- habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
- les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
- effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
- les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
- soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
- les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
- troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
- vœu de son cœur, on accomplit ses projets, on dispose à
- son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
- l'œil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
- est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
- leur ame?
-
---«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
-la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
-le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»
-
- Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
- hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
- sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
- hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
- Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
- attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à
- la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
- montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
- paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
- comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
- fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à
- son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
- dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
- santé, une existence obscure mais indépendante.
-
-Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
-pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
-vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
-nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:
-
- Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
- cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
- arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
- qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
- herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
- fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
- compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
- l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
- aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
- s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
- pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
- ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
- soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
- bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
- sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
- murs du palais, au temps de la disgrâce!
-
---»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
-comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
-rendent témoignage, et les voici:
-
- Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
- blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
- devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de
- bambous; et là, sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
- enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
- avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
- il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
- jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
- fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
- de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
- donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des
- vêtements de soie brodés.
-
---»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
-long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
-pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
-louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
-dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à
-deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
-bûcheron et le pêcheur.
-
---»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
-prie de commencer.»
-
-Le pêcheur Tchang prit donc la parole:
-
- La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
- flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
- la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
- à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
- submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
- aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
- les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
- l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
- dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
- sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
- et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
- pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
- sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
- pendant toute sa vie.
-
- Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
- l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
- montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
- fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
- blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
- Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
- et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
- hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
- du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
- les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
- flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
- trouble le bruit des pas.
-
- Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
- que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
- coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
- ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
- on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
- On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
- on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
- les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
- rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
- devise le mot _raison_, et les verres bien remplis passent
- de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
- chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
- poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
- du bûcheron.
-
- L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
- thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
- et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
- fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
- Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
- sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
- ample provision de bois, on chemine par la grande route;
- lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
- d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
- que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
- les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
- le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
- à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
- les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
- parler des autres.
-
-Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
-me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»
-
- Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
- désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
- liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
- pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
- fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
- d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
- bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
- quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
- manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
- inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
- prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
- bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
- cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
- point de leurs vains projets la tête et le cœur de
- celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
- les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
- saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
- trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
- herbes du jardin.
-
- Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
- vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
- un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
- heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
- aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
- vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
- est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
- quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
- Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
- bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
- soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
- Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
- repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
- neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
- la saison.
-
- L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
- son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
- banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
- on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
- saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
- ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
- s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
- dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
- porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
- abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
- verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
- ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
- sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
- Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
- tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
- de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
- l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
- des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
- au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
- soient rendues aux Esprits!
-
-Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
-de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
-marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
-se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
-Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
-qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
-vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
-se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!--Homme stupide
-et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
-du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
-pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
-mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
-d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
-serez renversé dans les eaux du fleuve.--De toute ma vie, répondit le
-pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.
-
---»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et
-des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
-alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
-assurances contre ce péril?
-
---»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
-faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
-contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
-vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.
-
---»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
-vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
-à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?
-
---»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
-ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
-demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
-couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
-table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
-réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
-dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
-du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
-je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
-chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
-acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»
-
-Là-dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
-chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
-précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
-trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
-les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
-sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
-petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
-vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!
-
---»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur,
-répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
-allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
-pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
-eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
-terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
-devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
-pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
-choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
-Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
-intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
-servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
-galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
-conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»
-
-A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
-à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
-anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
-princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
-crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
-des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
-et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
-modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
-votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
-cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
-pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
-de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
-sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
-en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
-si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
-l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
-il ne faudrait faire de mal à personne.»
-
-Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
-son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
-sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
-portaient les insignes d'aucun grade littéraire.
-
- Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
- il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
- zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
- et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
- de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
- de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
- personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
- verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie
- et bonheur!_
-
-D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
-et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là,
-le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
-bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
-de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
-une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
-bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se
-suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
-hui une révolte contre le dieu qui préside aux années[3].»
-
-A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
-sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
-yeux s'offrent:
-
- Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
- de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
- cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là
- sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
- et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
- deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de
- son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier
- du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son
- bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
- pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
- de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
- exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
- par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
- figures employées dans les divinations, et possède aussi
- parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les
- lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
- savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
- magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
- l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
- les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
- aussi nettement que le disque de la lune; les familles
- qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
- voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
- malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
- les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
- les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
- nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
- lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.
-
-Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
-Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
-d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
-majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
-on le regardait comme le chef des devins de la capitale.
-
-Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
-après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
-fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
-l'amène prés de lui.
-
-»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
-votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»
-
-Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
-assurance:
-
- Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
- enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
- divination déclare que demain matin il doit tomber une
- pluie bienfaisante.
-
-«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
-long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?
-
-Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
-9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à
-3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
-lignes[8].
-
---»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
-sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
-avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour
-prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
-pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
-jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
-est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
-afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»
-
-Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
-décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»
-
-Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
-et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
-eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
-demandèrent ce qu'il en était du devin.
-
-«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
-un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences[9]!» Puis il
-raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
-entre l'astronome et lui.
-
-«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
-divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
-absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
-n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
-il est battu complètement.»
-
-Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
-dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
-aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
-qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
-Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
-guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
-et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
-ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
-reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à
-travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
-une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
-Dragons y lut ce qui suit:
-
- Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
- lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
- demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
- qui répand partout l'abondance et la fertilité.
-
-Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
-d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
-d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
-mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
-assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
-doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
-le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
-la partie n'est pas gagnée contre lui!
-
---»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
-il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
-sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
-manière d'anéantir cet effronte bavard.
-
---»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.
-
---»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
-tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
-le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
-Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
-enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
-a-t-il à cela?»
-
-Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
-Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
-de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
-reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
-de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
-du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
-s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
-tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
-qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
-changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.
-
-Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
-lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
-forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
-porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
-l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
-l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
-et digne dans une complète immobilité.
-
-Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
-éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
-qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
-qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
-n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
-fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
-à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
-effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
-si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»
-
-Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
-frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
-sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
-crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
-ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
-été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
-te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
-désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
-des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
-seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
-glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
-morceaux): et tu viens m'insulter ici!»
-
-A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son
-courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
-vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
-respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
-«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
-qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
-vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
-daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
-quitte pas!
-
---»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
-ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»
-
---»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
-eaux!»
-
-Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
-près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
-afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
-ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
-dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
-les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
-émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»
-
-A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
-retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
-se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
-étoiles, et alors:
-
- Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
- prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
- au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
- retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
- nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
- voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
- rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
- plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
- parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
- bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
- et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
- fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
- brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
- d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
- silencieuse et calme s'est écoulée.
-
-Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
-mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
-s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
-aux portes du palais de Taï-Tsong.
-
-Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
-et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
-à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
-précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à
-genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
-pour moi!--Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
-la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
-sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
-eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
-majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
-doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
-miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!--Puisque c'est
-mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
-faire grâce, reprends courage et va en paix.»
-
-Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.
-
-Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
-rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
-et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:
-
- Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
- les parfums abondants brûlent dans les appartements du
- Dragon[10], les lumières scintillent, le paravent[11]
- couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
- chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
- le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les
- rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
- des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
- portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
- tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
- d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
- paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
- toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
- Tout le peuple s'écrie d'une seule voix[13]: «Longue vie
- au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
- automnes.
-
- Tout à coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit
- à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
- découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
- est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
- enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
- comme la brise dans les saules de la digue; les stores
- enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
- fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
- agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
- le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
- fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
- les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
- les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
- se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
- l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
- parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
- d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
- cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
- Majesté vivre dix mille automnes.»
-
-Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
-rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil
-de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
-l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
-debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
-manquait à l'appel.
-
-Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
-Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
-au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
-paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?
-
---»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
-spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
-le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
-tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
-apparu en songe.»
-
-Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
-palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
-immédiatement devant le trône de sa Majesté.
-
-Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
-Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
-précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
-de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
-monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
-«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
-au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
-reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
-repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
-à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
-changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
-hommages à l'Empereur.
-
-Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
-trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
-volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
-vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
-de sa dignité, et se rendre au palais; là, il frappe la terre de son
-front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
-il s'est rendu coupable.
-
-«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
-gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
-hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
-la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
-l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des _Clochettes d'Or_, et le
-fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.
-
-D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
-les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
-s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
-Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
-palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
-sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
-les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
-destinée aux loisirs de sa Majesté.
-
-Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
-honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
-jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
-les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
-livre qui dit:
-
- «La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir
- sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
- sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
- moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
- invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
- loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
- une pièce importante[15]. Tout en attaquant à gauche,
- veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
- de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
- si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
- serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
- corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
- séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
- pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
- votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
- vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
- pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
- et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
- risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
- réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
- trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
- contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
- bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.
-
- Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
- le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
- crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
- pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
- se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
- disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
- victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
- attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
- furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
- à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
- portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
- réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
- coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
- s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
- disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
- dans la vallée obscure!...»
-
-Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
-de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
-point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
-le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
-se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
-il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
-forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
-l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
-l'appeler, ni l'éveiller.
-
-Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
-son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
-mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
-ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner à
-son sujet ce manque de respect.
-
---»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
-relevez-vous!»
-
-Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
-inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait à
-haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
-comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
-placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
-palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
-de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
-disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
-mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
-parler!
-
---»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
-prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?
-
---»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
-chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
-tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
-explications à ce sujet.»
-
--» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?
-
-A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
-son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
-rêve.»
-
-Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
-Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
-n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
-près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»
-
-Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,
-
- Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
- dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
- devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
- et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
- nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
- librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
- Dragon coupé par morceaux; là, les guerriers célestes le
- tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
- dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
- mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
- d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
- se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
- Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
- griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
- mort.
-
- Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
- retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
- glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
- exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
- roulant à travers l'espace.»
-
-
-[1] Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité plus haut,
-remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de l'Arsenal celle
-du _Bonze sauvé des eaux,_ insérée dans l'in-18. Au reste, le premier
-alinéa est le seul point de ressemblance qui existe entre ces deux
-histoires.
-
-[2] Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu, souvent
-citée par les poètes et les romanciers.
-
-[3] Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en chinois
-qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui va suivre.
-
-[4] Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la dynastie des
-Tang.
-
-[5] Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin; il vivait
-retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan cueillir
-des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint immortel.
-
-[6] Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les Chinois
-délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.
-
-[7] Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt vus par
-lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant J.-C.);
-ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu,
-les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une ligne
-horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont la
-multiplication donne 64.
-
-[8] Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
-chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.
-
-[9] De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un seul devin
-qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?
-
-[10] Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui appartiennent à
-l'Empereur.
-
-[11] Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise pendant
-l'audience.
-
-[12] L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant J.-C.,
-associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à cet
-honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du trône
-que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces deux
-personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté cher
-aux Chinois.
-
-[13] Le texte dit: _crier comme la montagne_. Le Sse-Ki rapporte que le
-grand maître des cérémonies étant, dans une circonstance solennelle,
-monté sur la montagne sacrée du milieu (il y en eut cinq sous les
-Tcheou), les officiers subalternes restés en bas entendirent un bruit
-qui semblait sortir de la montagne et imiter le son de _Wan-Souy,_ dix
-mille années à l'Empereur!
-
-[14] Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le cortège.
-
-[15] L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier, les hommes
-en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.
-
-
-
-
-LES RENARDS-FÉES.
-
-CONTE TAO-SSE.
-
-
-I.
-
-Sous le règne de Hiouan-Tsong[1] de la dynastie des Tang, vivait un
-jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
-Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
-classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
-littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
-avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
-armé de son arbalète.
-
-Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
-que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
-force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
-exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
-particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
-jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
-serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
-position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.
-
-Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan[2]; le
-défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
-s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
-l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
-l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
-moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
-des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
-susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
-et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre à
-l'abri des troubles. Là, Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
-de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
-rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
-achetées autour de sa nouvelle demeure.
-
-Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
-par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
-il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
-apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
-état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
-projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
-fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
-lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
-par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
-Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
-Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
-fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
-sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
-brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
-très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
-d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.
-
-Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
-continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
-son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
-ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
-montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
-ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
-sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
-Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
-la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
-et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
-trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
-rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:
-
- Les sommets élancés des collines que les forêts
- enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
- dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
- rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
- rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
- vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
- des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
- et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
- toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
- perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
- l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
- les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
- villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
- de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
- fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
- oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
- cette solitude de leurs cris.
-
-Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
-et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
-cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
-à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
-ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
-Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
-appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
-écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
-deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.
-
-«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
-prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
-leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»--Et
-là-dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
-tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
-meule, dispose la corde de l'arbalète[3], plonge sa main dans son sac
-et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
-la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
-plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
-Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
-eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
-lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
-tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
-était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
-de l'œil gauche du Renard qui tenait le livre.
-
-L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
-s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
-ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
-de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
-jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
-Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
-ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
-étaient couvertes de caractères faits comme des têtards[4], et tous
-parfaitement indéchiffrables pour lui.
-
-«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
-qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
-consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
-des écritures anciennes.»--Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
-manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
-conduit à la capitale.
-
-Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
-mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
-terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
-soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
-étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
-manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
-que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
-gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
-qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
-le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
-pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
-verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.
-
-Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
-entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
-sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
-froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
-pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.--Les domestiques
-eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
-temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
-dans la maison.
-
-«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
-chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?--J'en
-ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
-Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là-dessus,
-allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
-appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
-chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
-tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
-soignées.
-
-A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
-l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
-de vin.--«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
-deux mesures, avec un plat de viande de bœuf hachée, et veillez tous
-ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
-assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
-après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
-chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
-demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
-dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
-l'appartement.--«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
-les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
-domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.
-
-Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
-s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
-de la frontière.--«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
-Kiang-Nan.--Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
-n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.--Eh bien! ajouta
-Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
-depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
-retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
-troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
-rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
-réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
-ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
-première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
-mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
-de l'armée.--Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
-nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
-venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
-compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
-ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
-de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
-dire:
-
- Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à
- l'œil le même spectacle;
- Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié
- disparu!
-
-Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
-dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
-cette nuit?--Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
-combien vous êtes de voyageurs.--Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
-suis seul.»
-
-L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
-bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
-me hasarder à vous recevoir.--Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
-vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
-vous empêche de m'ouvrir?--Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
-n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
-de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
-laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
-inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
-clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
-puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
-expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
-de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.
-
---Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
-suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
-appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
-pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
-cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
-reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
-jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
-aura pas un qui ne me reconnaisse.»
-
-Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
-ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
-ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
-formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.--Ne
-vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
-vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là-dessus il
-entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
-fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
-et du vin.»--Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
-mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
-commandés.
-
-Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
-s'aperçut qu'il cachait son œil droit sous les plis de sa manche, avec
-des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
-lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
-du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
-cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'œil.
-
---Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.
-
---Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
-j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
-en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
-mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
-galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
-mon œil gauche est gravement attaquée.
-
---Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
-Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.--Eh bien!
-interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
-aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.
-
---Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
-vivacité.
-
---Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
-manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'œil gauche
-de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
-L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
-mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
-avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.
-
---Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge,
-des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.--Et sur ce
-livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
-obtenir d'y jeter un coup-d'œil?--Oh! c'est un livre bien étrange,
-ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
-Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
-mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
-à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
-petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
-arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
-était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
-droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
-s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
-ici! et vous ne le chassez pas?»
-
-A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
-être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
-et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
-menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
-forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.--Wang-Tchin
-le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
-mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
-C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
-de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
-le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
-Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
-de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
-s'en occuper.
-
-«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
-qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
-livre.--Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
-je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
-que vous leur avez pris!--Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
-du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
-railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
-maudite bête, et tout sera dit.»
-
-Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
-les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
-tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
-ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
-langue sèche.
-
-Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
-pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
-Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
-être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
-tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
-entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
-vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
-reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
-arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
-pour l'avenir.»
-
-Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
-se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
-pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
-tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
-il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
-«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
-Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
-traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
-le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
-l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
-prendre mes mesures.»
-
-Là-dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
-auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
-reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
-jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
-lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
-ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à
-quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
-Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
-bien temps alors de vous repentir!»
-
-Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
-suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
-eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
-il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
-surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
-ruiner de fond en comble. On dit avec raison:
-
- Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
- Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
- verserez des larmes!
-
-Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
-chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
-capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
-voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants; les
-places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
-plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
-Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
-plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
-dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
-ni abri.--Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
-hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
-des nouvelles de sa famille.
-
-Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
-chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
-souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le cœur est
-blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
-visage.--«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
-dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
-fût plus qu'un amas de décombres!--Hélas! il ne me reste plus de
-demeure.--Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
-parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
-père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
-été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
-nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
-nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
-jusqu'à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
-affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
-et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
-que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
-retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
-vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
-le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
-maison.»
-
-Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
-acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
-qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
-vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
-lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
-qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
-de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
-homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
-de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
-individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.
-
-«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
-deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
-répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
-jusqu'à extinction.--Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
-costume.--Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
-fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
-et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
-décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
-contenait ce qui suit:
-
- Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
- seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
- d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
- gravement malade. La médecine et les prières restent
- sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
- livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
- et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
- m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
- fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
- pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
- puissiez me rendre les derniers devoirs!--J'en ressens une
- profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
- dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
- que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
- capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
- tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
- à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
- laisser tout-à-fait les biens ruinés et à moitié perdus
- que vous avez là-bas, et revenir ici vous occuper du soin
- des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
- pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
- Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
- des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
- combien il serait difficile de fonder à la capitale une
- maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
- n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
- intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
- repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
- dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
- vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
- lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
- sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
- au bord des neuf fontaines[5], je vous jure que nous ne
- serions pas réunis.
-
- Lisez et retenez ceci.
-
-A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
-en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
-splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
-douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
-au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
-arriver à temps! Tout est fini!--Mes regrets sont impuissants!» Après
-s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
-ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
-dernière.--«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
-ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
-ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
-pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
-éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
-tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
-abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
-funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
-vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
-une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
-maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
-dame ne pourrait fermer les yeux en paix.--Oserais-je ne pas accomplir
-les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
-de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
-capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
-de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»--Et aussitôt il s'empressa
-de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
-cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
-sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
-terres.
-
-Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
-objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
-et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
-entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
-mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
-restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
-écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
-dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
-Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
-encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
-doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
-près des siens!--Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à
-présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
-superflues!»--Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.
-
-Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
-Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
-et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
-ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
-dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
-égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
-se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
-à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
-creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
-achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
-Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
-au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
-impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
-funèbres. Hélas!
-
- Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main
- lui cause bien des regrets!
- Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve
- en retournant à l'est.
- C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a
- des rêves brillants,
- Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage
- comme aux nues argentées qui se déroulent.
-
-
-II.
-
-Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
-à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
-Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
-aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
-dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
-époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
-ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
-annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
-de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
-dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
-frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
-On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'œil droit entièrement perdu; mais
-sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
-la lettre et y lurent ce qui suit:
-
- Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
- protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
- d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
- une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
- rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
- passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
- bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
- qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
- bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
- car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
- déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à
- laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
- je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
- cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
- reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
- achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
- avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
- frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
- Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
- cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
- utile de vous annoncer.
-
- Tchin vous salue mille fois.
-
-Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
-ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
-qui lui avait mis l'œil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
-peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
-de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà
-ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
-capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
-parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
-l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
-s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
-vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
-d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
-restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
-précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
-de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
-seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»
-
-Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
-des deux dames.
-
-«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
-Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
-protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
-assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
-il faudra la lui prouver en faisant de bonnes œuvres, et renouveler
-nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
-les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
-les appointements aillent toujours croissant.»--Puis elles ajoutèrent
-en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
-dans la lettre, qu'est-ce?--C'est un ami de mon maître, répondit le
-domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
-jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
-fils.--C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
-mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»
-
-Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
-l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
-son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
-La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
-fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
-au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
-dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
-quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
-pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
-afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
-mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
-voulue au lieu de sa charge?»
-
-Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
-écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
-il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
-le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
-qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
-ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
-de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
-fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
-articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
-un bonze d'employer cet argent en bonnes œuvres. Enfin, elle loua un
-bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
-Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
-matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
-visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
-l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.
-
-S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
-Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
-le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
-Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
-maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
-cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!
-
- Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il
- a lieu de s'affliger!
- Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent
- au-devant de nous?
- Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur
- joie par des chants et des danses:
- Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel
- de la capitale.
-
-Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à
-la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
-d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là,
-il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
-somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
-fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
-de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
-voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.--Il regarde ...
-c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont
-quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
-et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!--Le bateau marche
-toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
-des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
-laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
-se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma
-mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
-était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
-ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
-du balcon et regarde.--Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
-scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!
-
-«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
-s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
-tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
-seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
-cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
-revêtu?»--Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
-le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
-avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
-de leurs propres yeux.
-
-Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
-mère vivante devant lui!--A cette vue, il arrache en toute hâte ses
-vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
-habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
-maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
-Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à
-bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
-pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
-plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.--La mère de
-Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
-aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»
-
-Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son
-serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce
-pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale
-une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort
-prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en
-me présentant devant vous en habit de deuil?--Quoi! reprit la vieille
-dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous
-porter une lettre à la capitale?--Mais enfin, il y a un mois, ce
-Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait
-telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté
-deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller
-rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu
-mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis
-accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»
-
-Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une
-merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
-semblable à celui-ci?
-
-Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,
-ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est
-un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!--Et bien!
-interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
-je voie si l'écriture est de moi,--Eh! si ce n'eût été l'écriture de
-ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»
-Là-dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
-C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
-de caractère?--Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
-ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à
-parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où
-donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»--Hélas!
-répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant
-de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille
-toute blanche?--Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
-incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une
-seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé
-votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive
-qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un
-faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,
-et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le
-papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
-diaboliques?
-
-Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était
-allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi
-furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté
-à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
-est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»
-Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,
-voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois
-dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient
-restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé
-Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier
-ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous
-avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,
-et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant
-vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après
-nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour
-faire notre entrée dans Tchang-Ngan.--Et vous dites encore que votre
-domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»
-
-Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,
-s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
-chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce
-que je vous ai jamais envoyé une lettre?--Mais enfin, reprit sa mère,
-est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
-veux l'interroger!--Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,
-mais il ne tardera pas à rentrer.»
-
-Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs
-regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
-vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
-gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses
-compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve
-en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du
-bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent
-qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
-précédents; et c'est que l'œil droit du prétendu envoyé était dans
-le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
-d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
-«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours
-derniers tu avais l'œil droit bien malade, comment se fait-il que tu
-sois si bien rétabli aujourd'hui?--C'est-à-dire, répondit Ouang-Fo,
-avec un air et un ton ironique, c'est-à-dire que vous-même vous avez
-perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous
-donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un
-œil?--Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
-il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est
-là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
-cours te présenter devant elle.»
-
-A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre
-maître vit encore! elle est ici!--Mais, répondirent les domestiques, où
-serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»--Ouang-Fo, n'en croyait
-rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
-se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître
-l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est
-ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour
-paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment
-pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
-convenable, se prosterner devant la mère de son maître.
-
-Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
-attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est
-venu ces jours derniers avait à l'œil droit une blessure grave, et
-celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre
-fois, ce n'était pas lui!--Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la
-lettre, l'ouvre, jette un regard, ...--ce n'était ni plus ni moins
-qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!
-
-Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
-s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
-Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des
-deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait
-craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on
-était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
-lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de
-sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu
-Ouang-Fo blessé à l'œil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce
-mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit
-être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer
-de moi!--Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là? demanda sa mère.»
-Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé
-dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
-cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que
-cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre
-son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses
-intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»
-
-A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se
-mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
-de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
-l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
-séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu
-deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!
-
---Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences
-de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près
-de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
-encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant
-d'infortunes!--Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel
-point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
-sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
-encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?--Nos biens de la
-capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
-et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
-d'aller au Kiang-Tong.
-
---Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de
-Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter
-maintenant?--Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,
-nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de
-nouveau.» Là-dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
-bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
-naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
-dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont
-brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
-aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans
-l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
-défaite.
-
-Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les
-gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
-loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler
-cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,
-il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
-interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,
-dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
-dans son intérieur.
-
-Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
-avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
-retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure
-fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
-bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.
-
-Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à
-surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
-qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et
-majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce
-qu'il aperçut c'était:
-
- Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel
- qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre
- tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
- Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux
- de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de
- soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
- au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
- semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
- en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect
- est imposant; toute sa personne respire une élégance qui
- n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
- sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume
- glacée.--Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,
- c'est au moins un monarque parmi les hommes!
-
-L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
-qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère
-Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
-s'est porté depuis leur séparation.--«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en
-répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu
-me chercher ici.--Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,
-pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés
-s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été
-enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je
-pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et
-ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un
-abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y
-avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir
-nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère
-vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
-précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,
-j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais
-les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté
-votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,
-aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais
-enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
-donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas
-encore habitable?
-
---Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;
-en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures
-en causant avec elle.» Là-dessus il introduisit son frère dans
-l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques
-avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut
-que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble
-de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se
-jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et
-lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais
-à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»--Et
-Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis
-en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la
-bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.
-
-Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de
-Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa
-maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la
-jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
-salle. Là, le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils
-avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en
-lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient
-résultés.
-
-«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps
-anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont
-assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres
-animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et
-vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient
-en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
-livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner
-leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
-pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?
-et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.--Bien ... mais
-pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les
-égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
-des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment
-leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur
-demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce
-livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon
-le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos
-affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser
-que vous seul.--C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit
-l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et
-voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»
-
-Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne
-répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et
-ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères
-est-il écrit?--Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais
-qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
-caractère que je connaisse!--Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
-Wang-Tsay.--En effet, interrompit la belle-sœur, en insistant sur cette
-idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être
-il sera plus habile, qui sait!...--Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
-ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je
-serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;
-voilà tout.»
-
-Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de
-son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
-haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères
-comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint
-dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
-c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
-ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
-Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.
-
-Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de
-l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où
-vas-tu!»--Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard
-se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
-vigoureuse.--Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.
-Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué
-vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa
-première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut
-comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison
-courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
-tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.
-
-Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
-était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième
-rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de
-l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
-vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;
-et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû
-voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté
-de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie
-de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
-longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:
-«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre
-jeune frère est ici.»
-
-En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur
-ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient
-devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
-domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux
-Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
-ailes.
-
-Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,
-mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine
-de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
-tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
-vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la
-colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et
-il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa
-poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par
-le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se
-métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:
-
- C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris
- l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
- nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
- jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de
- bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante
- rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
- représentait les longs fils de soie violette suspendus à
- la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du
- papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,
- deux vieilles écorces de sapin.
-
-Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
-présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un
-esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,
-qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré
-n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»--Ainsi disaient les
-domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées
-et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de
-fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un
-médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.
-
-Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant
-dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un
-voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,
-Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa
-tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du
-Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être
-le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le
-Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à
-deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour
-l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me
-vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
-à ma mère!»--Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
-réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay
-ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et
-colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,
-et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
-plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la
-porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
-et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as
-repris ton livre, que viens-tu faire ici?»
-
-Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la
-colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de
-sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant
-ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
-dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit
-précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande
-la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les
-domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,
-il entre, il avance malgré tout!--Quoi! serait-il vrai?» s'écria à
-son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son
-fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
-précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses
-pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
-me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des
-bâtons?--Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?--Oui, je suis l'enfant
-que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il
-donc un faux Wang-Tsay?»
-
-Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent
-apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors
-que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les
-serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et
-lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda
-encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des
-Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se
-rétablissait pas du tout.
-
-«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand
-il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
-que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
-venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
-métamorphosé!--Et que disait cette lettre?--Vous savez, continua
-Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
-en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
-là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà
-pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
-ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
-deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
-aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
-de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
-avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
-voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
-l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
-le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
-là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
-que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
-précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
-et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà;
-mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
-s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
-car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»
-
-Là-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
-plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
-rire que de se fâcher à tout le monde.
-
-Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir
-Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
-sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
-mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
-de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
-et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
-vouloir trop.
-
-Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
-convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
-Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
-surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait
-dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.
-
- Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce
- à laquelle il appartient,
- Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent
- un grand prix:
- La maison a été détruite, les biens ont laissé une place
- vide, le livre même a disparu;
- Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en
- rira dans mille ans.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la Nouvelle
-de Ly-Taï-Pe.
-
-[3] Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.
-
-[4] Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont les
-caractères ressemblent à ces animaux.
-
-[5] Les régions inférieures.
-
-[6] Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper: celui qui
-vole des êtres humains.
-
-
-
-
-LE LUTH BRISÉ.
-
-NOUVELLE HISTORIQUE.
-
-
- On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié
- de Pao et de Cho;
- Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!
- Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que
- des sentiments de haine,
- On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer
- un cœur sincère.
-
-Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
-a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
-célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
-Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
-des Tcheou[1], s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
-gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
-bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
-traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
-son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
-révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
-son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
-au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
-individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
-ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
-des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
-personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
-désigne par l'expression _tchy-ki_, c'est-à-dire, _qui vous connaît à
-fond_. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
-sont appelés _tchy-sin, intimes de cœur_. Si c'est simplement le son
-de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
-de l'affection, cela s'appelle _tchy-yn, se connaître par l'effet des
-sons_. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque,
-rentrent sous la dénomination générale d'amis, _siang-tchy._
-
-Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
-raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
-vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
-cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:
-
- Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,
- l'autre l'écoute;
- Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,
- alors il ne pourra se faire entendre.
-
-Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
-Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
-vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
-Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
-de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
-King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
-le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
-Ta-Fou. Là, il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
-près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
-mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
-était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
-lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
-pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
-faire route par terre, aller dans sa ville natale.
-
-Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
-les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
-magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.
-
-Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille[2];
-Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
-tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
-parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
-son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
-s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
-Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
-des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
-chevaux.
-
-Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
-et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
-beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
-violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
-de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
-grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
-«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
-que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
-convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
-prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
-serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
-favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
-mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
-destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
-provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
-embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
-des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
-préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
-foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
-adieux.
-
- Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,
- Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les
- rivières éloignées!
-
-Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
-jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
-et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
-transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
-toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
-et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
-arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
-alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
-de l'automne[3]. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
-vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à
-torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
-bateaux fit porter une ancre sur le rivage.
-
-Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
-la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
-alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
-son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
-était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
-parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
-pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.
-
-Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
-dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
-la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
-jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
-notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
-se brisa.
-
-Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
-quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
-et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
-l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
-d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»
-
-L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
-déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
-bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
-musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
-la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
-or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
-qui connaisse et comprenne cet instrument? non.--Voici ce que c'est.
-Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
-bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
-avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
-dévaliser.--Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
-avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
-l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
-quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»
-
-Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
-des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
-du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
-vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
-car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le
-rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
-sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
-avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
-et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là, il
-a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à
-juger les sons du luth.
-
---Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
-montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!--Mais enfin,
-que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
-retirer.»
-
---Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
-voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
-sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
-y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à
-la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
-excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
-vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
-ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
-votre luth.»
-
-Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
-Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
-jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
-d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
-revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
-et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
-rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
-long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à
-l'heure en m'accompagnant.
-
---Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
-prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
-répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
-Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
-et les voici:
-
- Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!
- A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.
- Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des
- rues pauvres et obscures....
-
-»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
-et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
-rappelle, et le voici:
-
- Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant
- des siècles infinis.
-
-Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
-assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
-trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
-ainsi.» Là-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
-d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
-longuement dans la cabine.
-
-Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
-C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
-de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
-sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
-bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
-se cachaient dans des souliers de paille.
-
-Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
-paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
-en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
-lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
-présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
-parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
-il convient à un honorable magistrat.»
-
-Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
-un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
-voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
-resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
-étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
-de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
-ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
-Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
-habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
-à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
-en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
-il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
-magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
-du siège où l'envoyé de Tsou était assis.
-
-Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
-et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
-mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
-de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
-bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
-rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
-corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
-dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.
-
-Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
-à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
-tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
-dressa un petit banc à l'extrémité de la table.
-
-Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à-vis d'un étranger,
-Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
-de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4]».
-
-Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
-s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
-choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
-prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
-quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
-Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à
-l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
-luth?»
-
-Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
-reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
-lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
-les ressources et les beautés de cet instrument?»
-
-Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
-que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
-jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»
-
-Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
-parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
-habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
-son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
-votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.--Oh! reprit Pe-Ya
-en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à
-ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
-l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
-de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
-fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!
-
---Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
-va sans se gêner donner son explication en détail.--Cet instrument,
-c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
-cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre _Ou-Tong_; le phénix
-aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
-roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
-que sur l'arbre _Ou-Tong_, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
-douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
-sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
-éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
-des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
-dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
-célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
-la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
-il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
-clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
-ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
-comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
-qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
-qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
-il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
-pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux _soixante-douze
-heou_ (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
-pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
-un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
-Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
-dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
-Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
-degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
-les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
-par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
-seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
-ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
-ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
-nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit _bassin du Dragon_; le
-plus court, _étang du Phénix:_ tous les deux ont des chevilles de jade
-et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
-lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
-intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les
-cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
-fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
-(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
-Yao et de Chun[6], on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
-vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
-des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
-ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
-Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
-et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
-Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
-Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux
-dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
-un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
-L'instrument en compta alors sept.
-
-Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
-lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
-qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
-froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
-suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.
-
-Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
-jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
-de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
-préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
-vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
-parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
-musique.
-
-Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
-instrument?--Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
-harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
-l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
-beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à
-l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
-frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
-vertus de l'harmonie!
-
-Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,
-Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au
-hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se
-dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu
-sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
-érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce
-moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.
-«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
-à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius
-jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
-et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
-il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre
-traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
-Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu
-un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,
-et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient
-les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
-d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les
-cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître
-les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais
-il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand
-je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique,
-connaître les sentiments de mon cœur?»
-
-Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
-dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.--Si sa Seigneurie veut
-bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
-conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le
-grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»
-
-Là-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi
-profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur
-vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth
-que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle
-immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes
-élevées.»--Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un
-immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il
-laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de
-nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos
-pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases
-il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya[8].
-
-Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant
-le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il
-lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de
-respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!
-En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à
-méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les
-nobles noms de votre Seigneurie?
-
---Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,
-et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin
-joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms
-de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes
-cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place
-d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux
-domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on
-remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention
-en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
-daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
-accueil.»
-
-Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
-enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,
-se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
-rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui
-des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
-demeure.--Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la
-montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre
-maison.--Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous
-habitez est en vérité un village _abondant en sages_ (Tsy-Hien)! mais,
-dites-moi, quelle est votre profession?--Je coupe du bois dans la
-forêt pour gagner ma vie.--Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,
-avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
-qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances
-que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une
-renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
-cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le
-palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent
-passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts
-et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et
-des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
-désapprouver votre conduite, docteur.--Seigneur, répondit le bûcheron,
-je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui
-n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il
-faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins
-quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être
-élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais
-pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété
-filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous
-distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques
-verres.
-
-Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était
-choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
-avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui
-demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?--Déjà j'en ai
-laissé passer vingt-sept.--Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;
-si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
-titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui
-a conquis mon amitié en appréciant la musique!--Grand homme, objecta
-le bûcheron, vous vous laissez égarer.--N'avez-vous pas à la cour un
-nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
-pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
-l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser
-si bas!--Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il
-y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné;
-d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par
-le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en
-féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes
-pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune
-et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»
-
-Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
-et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la
-cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les
-lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de _frère aîné,_ celui
-de _frère cadet_ appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
-Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,
-pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se
-démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
-burent encore une coupe.
-
-Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses
-instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.
-Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à
-cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence
-d'âge. Car, on dit avec raison:
-
- Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les
- sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,
- Et l'ami qui vous a _connu par l'effet des sons_ écoute vos
- paroles long-temps et avec une oreille favorable.
-
-Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
-lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est
-parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les
-cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la
-voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le
-grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant
-sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi
-notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si
-tôt!»
-
-A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent
-goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait
-le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
-respect.
-
-Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et
-indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu
-vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir
-près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans
-sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?--Hélas! répondit
-Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre
-volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont
-vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!--Eh bien! ajouta
-Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
-allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre
-frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez
-exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
-rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.
-
---Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer
-à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un
-engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout
-demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne
-m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre
-en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre
-jeune frère un plus grand crime encore!--Vos paroles pleines de sens,
-répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année
-prochaine je reviendrai vous voir.--A quelle époque de cette prochaine
-année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?--Ecoutez,
-répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a
-commencé la 2.e division de l'automne; ce jour va être le
-seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous
-rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain
-jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes
-promesses, ne me tenez plus pour un sage.»
-
-Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
-où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,
-et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure
-ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord
-du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
-manque. Mais l'aurore paraît déjà, et il faut que je prenne congé de
-mon frère.»
-
-Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
-domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
-prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à
-son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,
-faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos
-honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme
-la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas
-dédaigner de faibles présents!»
-
-Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
-un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il
-parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,
-jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau
-la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
-rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se
-séparèrent les yeux humides.
-
-Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
-de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son
-voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et
-les montagnes, la tristesse était dans son cœur, et son esprit restait
-occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après
-quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
-voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le
-seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
-bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char
-sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là, l'envoyé
-rendit compte de sa mission au souverain.
-
-Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient
-succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein
-d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans
-songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,
-il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.
-Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,
-disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit
-route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée
-qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
-arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.
-
-Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de
-l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
-était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
-sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait
-eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le
-bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
-l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.
-
-La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers
-la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé
-devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store
-de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer
-sur la proue du bateau. Là, il se mit à contempler la constellation
-de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute
-cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors
-lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie
-soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit
-se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,
-époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait
-de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il
-donc manqué à sa promesse?
-
-Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je
-comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
-passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est
-pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère
-m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
-a été émouvoir le cœur de l'ami _qui m'a connu par les sons_, cette
-nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il
-ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda
-qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums
-furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant
-l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il
-rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec
-un accent de douleur.
-
-Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son
-si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
-jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé
-de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce
-sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
-piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
-de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
-que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
-les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas
-venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même
-sur le rivage m'informer de mon frère.»
-
-Là-dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit
-dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
-nuit il ne put fermer l'œil; il appelait l'aurore de tous ses vœux et
-l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se
-dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
-du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
-Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête
-dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite
-que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après
-s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon
-frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les
-frais des cérémonies funèbres.»
-
-Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
-direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix
-lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.--«Seigneur,
-demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?--Ici la montagne
-se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
-le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
-couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui
-présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
-au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
-qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous
-pourrons continuer notre marche.»
-
-Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
-domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande
-route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
-pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à
-un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses
-vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
-bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
-s'avance à pas lents.
-
-A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
-respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose
-à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton
-de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,
-que daignez-vous ordonner?--Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,
-et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
-Tsy-Hien.--Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
-droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du
-village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
-la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
-à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
-route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
-village, votre Seigneurie veut aller?»
-
-Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec
-étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,
-lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour
-où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y
-avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
-celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être
-mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.
-
-«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des
-réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
-adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
-villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis
-vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
-long-temps.
-
---Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces
-deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
-paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
-fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années
-dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
-a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
-habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
-amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
-informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
-dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.--Je désirerais
-aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.--Quoi!
-interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
-voir dans cette maison?--Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»
-
-A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
-commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et
-d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était
-mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du
-bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
-haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
-ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe
-donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
-livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de
-connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper
-le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par
-un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint
-languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques
-mois, il mourut....»
-
-Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes
-s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
-si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés
-avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le
-vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
-domestique quel personnage était son maître!--L'enfant se pencha et dit
-à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!
-
---Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
-l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir
-recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la
-douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il
-s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je
-t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus
-qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
-supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»
-
-Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
-eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
-la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable
-Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui
-munissait à son fils?»--Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
-de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore
-dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la
-ville, dans le cimetière.
-
---Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit
-le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa
-pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
-d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
-jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
-envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
-dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
-Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
-qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.--Et moi, je n'ai pas voulu
-mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par
-lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement
-élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
-voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris
-quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,
-quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.
-
---Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller
-me prosterner devant le tombeau.--Puis il dit à son petit serviteur
-de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
-en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
-marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.
-
-Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
-regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
-(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
-et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
-par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
-esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
-Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
-vous dit un éternel adieu.»--A ces mots la voix lui manqua, et il
-éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
-montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
-ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
-voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
-accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
-ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
-des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
-du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.
-
-Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
-n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter
-l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
-couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
-le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
-sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
-les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
-dispersèrent avec des éclats de rire.
-
-«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
-par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
-profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
-riant?--Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
-sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
-joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!--Puisqu'il en est ainsi,
-reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
-la connaissance de cet art?--Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
-je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
-passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus
-capable de discerner clairement ce qui le toucherait.
-
---A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
-destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
-réciter, prêtez l'oreille.»
-
-Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
-répéta les lignes suivantes:
-
- Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9]
- J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;
- Aujourd'hui je revenais pour le voir:
- Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la
- musique,
- Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.
- Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré!
- Oh! chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!
- Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes
- joues;
- J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est
- douloureux!
- Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,
- Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les
- liens d'une amitié pure et précieuse!
- Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.
- Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner
- mon luth,
- Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:
- Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!
-
-Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
-vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
-l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
-déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
-de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.
-
-Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
-luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:
-
- J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.
- Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?
- Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des
- compagnons et des amis;
- Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait
- trop difficile.
-
-«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!--Dans quelle
-partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
-Pe-Ya.--Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
-la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
-question?--Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
-je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
-quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
-servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
-puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
-où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
-je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
-natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
-respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
-ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
-moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
-comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»
-
-Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
-devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
-répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
-s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.
-
-Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à
-son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;
-
- Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux
- efforts.
- Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse
- qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?
- Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté
- dans l'oubli;
- Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore
- du luth brisé.
-
-
-[1] Vers 690 avant J.-C.
-
-[2] Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.
-
-[3] Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy)
-en deux parties, qui forment les huit _Tsie_.
-
-[4] L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de prendre
-un siège.
-
-[5] Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des temps
-fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
-chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
-l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
-dans les cérémonies.
-
-[6] Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrés des
-Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant J.-C.
-
-[7] 1134 avant J.-C.
-
-[8] Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute plus
-d'attrait pour l'habitant du _céleste Empire_ que pour le lecteur
-français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
-les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
-les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
-écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
-une difficulté de plus.
-
-[9] La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en
-automne; le mot _printemps_ est sans doute appelé par la rime du vers
-suivant: _Tchun_ printemps, et _Kun_ sage.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
-
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-du chinois, by Various
-
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@@ -1,7563 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits du
-chinois, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
-
-Author: Various
-
-Translator: Théodore Pavie
-
-Release Date: April 14, 2014 [EBook #45374]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES ***
-
-
-
-
-Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-CHOIX
-
-DE
-
-CONTES ET NOUVELLES
-
-
-TRADUITS DU CHINOIS
-
-PAR THÉODORE PAVIE
-
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,
-
-RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7
-
-1839
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR STANISLAS JULIEN,
-
-MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE
-
-LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL
-
-DE FRANCE.
-
-TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
-
-_De son respectueux Elève,_
-
-THÉODORE PAVIE.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
-attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
-volume de _nouvelles_ et de _contes_.--Les Chinois d'ailleurs ne font
-pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
-mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
-de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
-tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
-capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
-un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
-récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
-désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
-dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
-étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
-dans l'original.
-
-D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
-abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
-d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
-et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
-à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
-pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
-du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
-d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des moeurs et
-des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.
-
-Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
-yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
-témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
-avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
-connaître ici:
-
-LES PIVOINES, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
-intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables, anciens et modernes_).
-Le même conte se trouve aussi dans les _Histoires à réveiller le
-monde_, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
-incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
-collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
-RENARDS-FÉES.
-
-La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, LY-TAI-PE,
-laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
-toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
-du LUTH BRISÉ qui termine le volume.
-
-C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, _Voyage dans l'Ouest,_
-(c'est-à-dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
-parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: LE BONZE SAUVÉ DES EAUX et
-LE ROI DES DRAGONS.
-
-Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
-le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
-traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
-en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
-bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.
-
-Enfin, LE LION DE PIERRE est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
-Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
-jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
-plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à
-Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
-rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
-nous le communiquer.
-
-Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
-croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
-la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
-se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
-et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
-toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
-les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
-les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
-Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
-qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
-les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
-grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
-laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
-toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
-et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
-ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.
-
-Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
-toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
-ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
-résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
-années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
-l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
-cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
-à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
-parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
-prendre haleine.
-
-Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
-départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
-ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
-que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
-bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.
-
-
-
-
-TABLE
-
- Les Pivoines, conte
- Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique
- Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle
- Le Lion de Pierre, légende
- La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique
- Les Renards-Fées, conte Tao-Sse
- Le Luth brisé, nouvelle historique
-
-
-
-LES PIVOINES[1],
-
-CONTE.
-
-
-Sous le règne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Méridionaux,
-au village de Tchang-Yo, situé à deux _lys_[3] de la porte orientale
-de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
-dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
-d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
-couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
-sans lui laisser d'enfant.
-
-Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
-et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
-terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
-bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
-plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
-Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
-chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
-s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
-Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
-et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
-c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
-dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
-se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
-extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
-chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
-occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
-quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
-l'avait-on surnommé _Hoa-Tchy_ (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
-marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
-avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
-lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
-laissait en gage.
-
-Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
-Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
-ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
-valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
-profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
-parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue,
-dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
-n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
-remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.
-
-Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
-à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
-sur cette haie factice, l'églantier, le _putchuk_, l'hibiscus,
-le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
-s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
-l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
-le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
-le glaïeul doré, le lis, l'oeillet qui fleurit au printemps et celui
-qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
-arbre[4] et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
-elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
-pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
-voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
-commençait à s'ouvrir.
-
-En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
-après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
-aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
-rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
-couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
-élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
-lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
-tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
-tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
-propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
-de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
-appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.
-
-Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
-ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
-elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
-n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:
-
- «Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
- le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
- belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
- riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
- doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
- des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
- corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
- l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
- sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
- au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
- parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
- n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
- la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
- grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
- poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
- milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
- comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
- boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
- le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
- carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
- souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
- beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
- pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
- prune _Yo-Ly_, surnommée le ballon de soie brodée.
-
- On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
- mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
- répandent en foule leur éclat et leur parfum. »
-
-En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
-appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
-la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
-ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
-tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
-de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
-dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
-retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
-des feuilles, c'était un coup-d'oeil aussi charmant que celui du lac
-Sy-Hou[5]. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
-milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
-venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
-lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
-promeneurs.
-
-On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
-et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
-flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
-volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
-à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
-pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
-ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
-de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
-nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
-et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
-milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
-de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
-obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
-leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
-confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.
-
-Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
-commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
-nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
-aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
-lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
-troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
-faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
-roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le
-ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
-toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.
-
-Il y a des vers qui en font foi:
-
- Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la
- voûte des cieux;
- Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs
- chantent en cueillant les lotus;
- Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques
- s'y sont multipliées à l'infini;
- Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de
- son jardin et de son lac.
-
-Mais rentrons dans les limites de notre récit. »--Tsieou-Sien, levé
-chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
-tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
-rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
-tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
-une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
-s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
-devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
-heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
-pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
-vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
-sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
-son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
-le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
-ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
-vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
-millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
-passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
-vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
-son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
-tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
-avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
-reprises pour faire son inspection.
-
-Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
-des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
-l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
-essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
-bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à
-ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
-cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
-de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
-jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
-allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
-les fleurs ».
-
-Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
-fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
-dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».
-
-Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
-à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
-singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
-ce raisonnement:--Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à
-s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
-et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
-avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
-elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
-qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
-venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
-l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
-violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
-qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
-les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
-douleur!
-
-Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
-a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
-fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
-long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
-les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
-le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
-donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
-prendre pitié.
-
-Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
-mutile, comment supporteront-elles ce traitement?--Voyez: c'est du
-germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
-tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
-les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
-il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
-patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
-à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
-donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
-être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
-son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
-supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
-parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!
-
-D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
-simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
-garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
-soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
-exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
-jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
-plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
-jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
-l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
-et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
-même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
-réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
-se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
-d'une mort prématurée.
-
-On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
-envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
-jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
-passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
-sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
-injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
-fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
-ressentiment!
-
-Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
-cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
-par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
-amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
-tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
-prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
-la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
-façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
-dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
-pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
-ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
-avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
-grandes politesses, intercédait du fond de son coeur pour ses pauvres
-plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
-vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
-tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
-en remerciements.
-
-Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
-deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
-de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
-quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
-tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
-appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
-«traiter les fleurs ».
-
-A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
-jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
-et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
-réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
-fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
-l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
-s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
-Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
-tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
-devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
-quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
-fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
-chacun s'abstenait de toucher même une feuille.
-
-D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
-des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
-rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
-grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
-c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
-à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
-grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
-mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
-raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
-abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
-sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
-flexible et harmonieuse.
-
-Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
-d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
-l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
-des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
-de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
-prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
-revenu de chaque année.
-
-Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
-cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
-contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
-usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
-contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
-au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
-voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait _Monsieur_
-Tsieou[7], et lui-même se désignait par le nom du _Vieillard qui arrose
-son jardin_ (Kouan-Youen-Seou).
-
-Les vers disent:
-
- Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,
- A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;
- Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses
- regards,
- Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler
- à loisir que d'aller prendre du repos.
-
-Ici l'histoire se divise.--Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
-de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
-mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
-cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
-sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
-épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
-prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
-suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
-le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
-troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
-ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
-dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
-formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
-nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
-avaient eu à souffrir de leur despotisme!
-
-Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
-qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
-homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
-adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
-porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
-et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
-maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
-campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
-précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
-vieux Tsieou-Sien.
-
-Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à
-moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
-dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
-Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
-qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
-épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
-jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
-plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
-que l'on appelle le _Fou des fleurs_. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
-entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
-personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
-plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
-n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
-peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
-autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
-peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.
-
-A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à
-peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
-deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
-n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
-à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
-gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
-regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
-vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
-curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
-porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
-savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
-dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
-du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
-Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
-multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
-J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
-de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
-voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
-que cela.
-
-Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
-Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
-fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
-les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
-n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.
-
-Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
-ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
-vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
-est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
-jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
-et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
-l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
-se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.
-
-Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
-épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
-la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
-richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
-lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
-de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
-(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.
-
-Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
-Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
-princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
-d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
-et elle écrivit les quatre vers suivants:
-
- Demain matin, je me promènerai dans le parc:
- Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,
- Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,
- Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.
-
-C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
-les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
-parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
-pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
-toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
-par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
-jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
-n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
-rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
-un front radieux parmi toutes celles de l'empire.
-
-Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
-de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
-l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
-recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
-l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
-hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
-ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
-couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.
-
-Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
-et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
-la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
-aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
-cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
-des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
-l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
-prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
-voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
-Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
-exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
-suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
-j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
-il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
-entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose
-jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
-aller en respirer l'odeur de plus près.
-
-Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
-mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
-donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
-les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
-sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
-faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
-de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
-chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
-augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
-s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
-un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
-ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
-y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
-Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
-la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
-songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
-jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
-vêtements.
-
-Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
-le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
-à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
-joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
-silence.
-
-La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
-abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
-pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
-jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
-bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
-planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun
-mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
-bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
-dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
-daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
-le jeune seigneur?--Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
-oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
-vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
-Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
-sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
-campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
-mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
-d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
-vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
-de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
-reconnaissance!
-
-Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
-quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
-jambes, et il ne put remuer.
-
-Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
-pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
-jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
-cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
-répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
-billet, et l'envoyer au préfet du département.»
-
-Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
-en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
-de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
-recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
-Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
-l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
-en une minute, au galop.
-
-Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
-donc.
-
-Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
-domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
-Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
-de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
-prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
-l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
-Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
-cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
-long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
-ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
-pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
-fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
-reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
-vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
-qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.
-
-Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
-que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
-tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.
-
-Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en choeur les amis de
-Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
-grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
-ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
-en désordre cueillir les pivoines.
-
-Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
-avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
-pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
-l'oeil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
-Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
-désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
-ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
-qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
-il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
-bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
-première.
-
-Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
-renversée!--Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
-vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
-plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
-craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
-battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
-sur pied.
-
-Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
-coeur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
-jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
-pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!
-
- Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et
- méchante;
- Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:
- Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,
- Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,
- sans que personne les recueille.
-
-Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
-le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
-gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
-voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
-de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
-surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
-leur oeuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
-Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
-qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
-leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
-accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
-entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
-son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
-je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là-dessus il partit en
-manifestant la haine qu'il avait dans le coeur.
-
-Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
-le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
-Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
-les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
-s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
-lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.
-
-Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
-vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
-à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
-bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
-L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
-Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
-Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
-les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
-et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »--Le curieux, frappé
-de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!--et voilà tout. Mais
-comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
-en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
-vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
-couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
-compassion.
-
-Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
-mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
-à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
-maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
-de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
-si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
-feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!
-
-Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
-humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
-Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
-seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
-Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
-suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
-êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?
-
-Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
-vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
-je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
-pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
-de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
-la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
-lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là,
-reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
-agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
-répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
-branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
-inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
-ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.
-
-A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
-Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
-pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
-pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
-employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
-de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
-il ira vous inviter à la venir voir.
-
-A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
-d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
-ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non---Voyant
-mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
-pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
-de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
-cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;--cependant, la jeune
-fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
-tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.
-
-Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
-maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
-nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
-pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
-plus étincelantes qu'auparavant.
-
-Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:
-
- On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la
- boue,
- Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de
- les ressusciter;
- Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi
- il a su concilier l'affection des objets inanimés.
- Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!
-
-Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
-Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
-magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
-là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
-le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là.--Aucune trace
-de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à
-lui-même?--Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
-passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
-prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
-il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
-droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
-qui faisaient sécher leurs filets au soleil.
-
-Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
-saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
-commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
-n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.
-
-Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
-mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
-venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout
-rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
-de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
-passée.
-
-Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
-existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
-dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?--A l'instant même,
-répondit Tsieou.--Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
-et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
-Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
-Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
-qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
-sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
-ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
-y avait là-dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
-s'assurer du prodige par leur propres yeux.
-
-Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
-bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
-miracles par le secours de la magie.
-
-Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
-remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
-amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
-aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
-Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
-de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
-mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
-comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
-à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
-qu'il avait grandement raison.
-
-Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
-qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
-avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
-au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
-promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
-venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
-d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
-profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
-vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à
-côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
-l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
-il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
-les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
-a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
-les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
-a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
-l'ouvrit à deux battants.
-
-Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
-le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
-lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
-gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
-partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
-hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.
-
-Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
-qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
-brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
-retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
-laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
-feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
-votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
-des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
-il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
-n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
-jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
-donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
-troupe se mit en marche.
-
-Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
-opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
-résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
-disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
-esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
-détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
-a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
-seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
-que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
-tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en choeur
-toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.
-
-En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
-gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
-on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
-de Tchang.--Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
-apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
-plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
-face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
-dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
-extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
-leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
-sourire aux passants.
-
-Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
-n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
-maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
-mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
-troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
-quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
-de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
-plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
-être à moi.--Mais quel est donc ce fameux plan?--Le voici, reprit
-Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
-révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
-la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
-les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
-d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
-a même promis 3,000 tsien[8] de récompense, pour encourager les
-délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
-servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
-cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
-avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
-vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
-dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.
-
-Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
-était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
-mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
-accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
-au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
-plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
-dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
-affaire.
-
-Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
-En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
-il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
-satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
-du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
-coup-d'oeil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
-grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
-laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à
-l'arrière-garde avec ses amis.
-
-Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
-c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
-garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
-le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
-force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
-que vous le lui ferez au moins savoir!--Mais les sbires le chargeaient
-d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
-ils l'entraînèrent hors du jardin.
-
-A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
-connaître la cause de cette conduite.--Qu'est-ce que vous demandez?
-leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
-peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
-votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
-n'eurent plus dans le coeur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
-dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
-Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
-jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
-cela devait aboutir.
-
-Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
-propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
-qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
-se rendit en hâte au tribunal.
-
-Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
-au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
-regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
-connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
-s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
-de supplice et attendirent.
-
-Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:---Quel
-audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
-pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
-avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
-l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
-n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
-mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
-village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
-peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
-magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
-avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
-vous avez le front de nier!
-
-Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
-avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
-dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
-jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
-que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
-de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
-et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
-esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
-être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
-dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
-allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
-aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
-dire.
-
-Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
-ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
-entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
-les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
-le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
-tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
-peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
-l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
-patient, chargé de la cangue.
-
-Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
-l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
-Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
-donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
-donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
-Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
-reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.
-
-Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
-ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
-informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
-victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
-du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
-porterons caution; rassurez-vous!
-
-Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
-gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
-canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!--Et le vieillard
-arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
-chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
-mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
-passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.
-
-A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
-lit aux prisonniers; là, plus mort que vif, garrotté de manière à ne
-pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
-il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
-vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
-l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
-de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
-résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.
-
-Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
-s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
-immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
-que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
-sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.
-
-Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
-et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
-immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
-préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
-eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
-qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
-de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
-calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
-ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
-aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
-aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
-la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
-secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
-pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
-immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
-condition d'existence.
-
-Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
-demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
-immortel?--Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
-faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
-envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
-les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
-c'est-à-dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
-fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.--Et
-elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.
-
-Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
-l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
-Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
-lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
-sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
-puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
-reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
-de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
-crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!--Tsieou est
-saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
-jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
-s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
-le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
-voit tiré d'affaire, son coeur se dilate; car on dit:
-
- «Celui qui ne nourrit en son coeur aucun sentiment
- d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
- arbitres des événements. »
-
-Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
-reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
-dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
-passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
-nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
-ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
-nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
-il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
-livrer à l'ivresse du plaisir.
-
-Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
-après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
-s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
-entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
-silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
-arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
-tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
-à terre en désordre et jonchent le sol.
-
-Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
-parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
-secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
-pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
-immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
-jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
-fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
-Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
-bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.--Aussitôt on
-étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
-on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
-repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
-Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à-coup il
-s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon
-
- Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées
- devant le vestibule,
- Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des
- eaux,
- La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,
- Et siffle à travers les pins de la forêt.
-
-Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
-relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
-hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
-singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
-apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
-subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
-portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
-réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
-dans une muette stupeur.
-
-Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
-la parole: Nous toutes, qui sommes soeurs, habitons ce lieu depuis plus
-de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
-a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
-été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
-tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
-péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
-s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
-Mes soeurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
-en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
-l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes soeurs?
-Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:--Oui, il
-faut se mettre à l'oeuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
-bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
-à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
-longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
-impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.
-
-Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à
-boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
-l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
-pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
-par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
-retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
-peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
-son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
-souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
-maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
-tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
-découragés et honteux.
-
-Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
-vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
-lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
-de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
-lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
-a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
-permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.
-
-On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
-parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
-sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
-n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
-plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
-la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
-miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
-faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
-n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
-hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
-l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
-quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
-perquisition: mais enfin, que faire?--Aller passer la nuit chez soi....
-
-Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à
-la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
-c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
-jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
-jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
-arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
-chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
-engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
-joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
-une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
-à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
-deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
-vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
-responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
-Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
-marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
-nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.
-
-A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
-de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
-précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
-la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
-bonnet de notre maître?--C'était bien lui.--On éclaire le long du mur,
-et à quelques pas de là, à l'angle oriental, dans un détour formé par
-l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
-laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
-en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
-seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
-s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
-adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
-aux autres voisins et se retirèrent.
-
-Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
-allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
-nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
-douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
-nous l'y laisserons.
-
-Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
-il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
-ont leur récompense.
-
- Deux scélérats qui ont quitté le monde,
- Ce sont deux démons méchants qui descendent dans les enfers.
-
-Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
-au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
-du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
-dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
-raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
-peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
-il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
-de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
-dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
-en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
-fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
-que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
-jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
-calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
-Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
-plus grand détail et la plus grande précision.
-
-Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
-juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
-accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
-grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
-de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
-il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
-propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
-promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.
-
-Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
-adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
-ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
-jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
-jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
-de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
-amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
-parlerons pas.
-
-Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
-Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
-Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
-Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
-reprit la fraîcheur de la jeunesse.
-
-Un jour, c'était le 15e de la 8e lune, le temps était magnifique, le
-ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue
-de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de
-ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure souffle doucement, il
-s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend,
-dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel
-embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches
-s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la
-jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent
-des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre
-d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main
-des instruments de musique.
-
-Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
-préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
-mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
-au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
-que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
-avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
-célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
-celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
-sur soi de grandes calamités.
-
-Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
-à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
-immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
-tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.
-
-Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
-du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
-Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
-d'adieux.--Puis tout disparut.
-
-Cet endroit a changé son nom en celui de _Ching-Sien-Ly, le village de
-l'Immortel qui monte aux cieux._ On l'appelle aussi _le village des
-Cent Fleurs._
-
- Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,
- Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;
- Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel
- avec lui:
- Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par
- le feu.
-
-
-[1] Il s'agit de la pivoine en arbre (_Pæonia arborea_)
-
-[2] Il monta sur le trône en 1023.
-
-[3] Dix lys font une lieue.
-
-[4] Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées
-par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus à
-établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue.
-
-[5] Le père Athanase Kirchère, dans sa _Chine illustrée_, dit, en
-parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer
-dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
-arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
-canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
-avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
-temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
-situé dans le Tche Kiang.
-
-[6] En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est:
-_Lo-Hoa_, les six fleurs.
-
-[7] Tsieou-Kong.
-
-[8] Environ 22,500 francs.
-
-
-
-
-LE BONZE KAY-TSANG
-
-SAUVÉ DES EAUX.
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE
-
-
-La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu où les
-Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
-Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
-étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
-ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.
-
-Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
-gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan[2]. Or, la 13e
-année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
-provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
-souveraineté de la Chine.
-
-Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
-militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
-lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
-s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
-parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
-pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
-lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
-recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
-parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
-à la vertu.--La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
-répondit Taï-Tsong. »
-
-Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
-dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
-camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
-classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
-clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
-eussent à se rendre au concours général de la capitale.
-
-L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
-nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (_le Bouton
-brillant_), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
-lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
-concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
-de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
-Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
-ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
-élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
-fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
-partir.
-
---«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
-des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
-mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
-à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
-et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
-mère. »
-
-Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
-départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
-et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
-s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
-prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
-liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
-impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
-sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.
-
-Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
-ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
-aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
-festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
-encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
-lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.
-
-Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
-la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'oeil, un homme
-au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
-vainqueurs du dernier concours, son coeur fut rempli de joie; saisissant
-donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
-allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
-entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
-hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
-descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
-l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.
-
-Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
-accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
-puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à
-terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
-civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
-ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.
-
-Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
-réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
-l'appartement parfumé.
-
-Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
-trône dans le palais des _clochettes d'or;_ les officiers civils et
-militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
-emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
-ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
-préfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
-ose la demander pour Kwang-Jouy. »
-
-Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
-l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
-arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
-reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
-afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
-il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
-le Kiang-Tcheou.
-
-Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
-printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
-balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
-arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
-offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
-lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
-fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
-avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
-de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
-le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
-qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
-rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.
-
-Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
-«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
-soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
-accéda aux volontés de sa mère.
-
-Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
-main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
-voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
-se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
-l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
-dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
-autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
-faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
-ce poisson. «A dix lys[4] d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
-Hong-Kiang.»
-
-A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
-puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
-cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
-oeuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
-remplit de satisfaction»--Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
-jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
-expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
-est la santé de ma mère?--Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
-cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
-aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
-vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
-premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»
-
-Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
-firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.
-
-La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
-marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
-à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
-rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
-en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.
-
-Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
-la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
-ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
-lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.
-
-Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
-femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
-brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et fraîche
-ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
-saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
-la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
-la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
-mauvais desseins dans le coeur du batelier, qui les communiqua à son
-compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
-sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
-milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
-domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
-milieu des eaux.
-
-A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
-fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
-tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
-vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
-savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
-circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
-la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
-mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
-diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
-Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.
-
-Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
-flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à
-fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à
-l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
-file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
-sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
-qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
-au fond des eaux.»
-
-Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
-considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
-sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
-«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
-rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
-jours passés.»
-
-Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
-porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
-cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
-du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
-tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
-Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.
-
-Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
-dans le palais de son maître.--«Lettré, quel est ton nom? quelle est
-ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
-as-tu été victime d'un assassinat?»--A ces questions, Kwang-Jouy salua
-respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
-le supplia de le faire revivre.
-
-«Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que
-tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
-trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
-A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
-un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
-du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
-lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
-t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
-cour.»
-
-Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
-exprima sa gratitude au roi des dragons.
-
-Mais revenons à la veuve du docteur.--Dans son aversion pour l'assassin
-de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
-la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
-l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexité, elle
-avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.
-
-Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
-employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
-prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
-eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
-le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
-je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
-talents.--Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
-haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
-l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
-avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
-daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.
-
-Les instants fuient avec rapidité.--Un jour que Lieou-Hong était
-sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
-était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
-elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
-demeure. Tout-à-coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
-l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
-fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
-l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
-Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
-immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
-de tout votre coeur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
-roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
-d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
-votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
-Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.
-
-Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
-venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
-que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
-l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
-débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à
-demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
-serez satisfait.»
-
-Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
-tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
-pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
-retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
-dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
-«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
-pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
-et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
-reconnaître....»
-
-Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
-son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
-le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
-marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
-vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
-porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
-par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.
-
-En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
-et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
-une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
-grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
-la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
-ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
-rentre à l'hôtel.
-
-Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
-de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
-un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
-les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.
-
-Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
-entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit
-enfant arrivent à lui. Son coeur est ému; il court au bord du fleuve:
-que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
-attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à
-terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
-les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
-recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (_Flottant
-sur le fleuve Kiang_) et le confie aux soins d'une personne qui
-l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.
-
-Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
-rapides comme la navette du tisserand.---L'enfant grandit; et quand il
-eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
-cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
-le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
-à suivre les commandements de la loi et à affermir son coeur dans la
-pratique de la vertu.
-
-Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
-les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
-sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
-de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile à
-saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
-novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
-lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
-connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
-sait d'où!»
-
-Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
-aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
-qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et
-pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
-êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
-là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
-donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
-et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
-auteurs de mes jours.--Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
-arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»
-
-Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira
-de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
-prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
-novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
-parents la vengeance que sa mère attendait de lui.
-
-A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
-terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
-victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
-de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
-il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
-m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
-pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
-à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
-précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
-avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
-reconnaissance.
-
---«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
-munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
-mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
-là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»
-
-Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
-A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
-sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
-avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.
-
-Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
-échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
-n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
-par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
-retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
-peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
-qui sait?...»
-
-Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
-annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
-demandant l'aumône.
-
-Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
-vient-il? demanda-t-elle.--Le pauvre religieux vient du couvent
-de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
-Fa-Ming.--Puisqu'il en est ainsi, entrez.»
-
-On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
-et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
-attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
-vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
-si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
-l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
-mère vivaient encore.
-
-Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
-dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
-carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
-reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
-comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
-emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
-les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.--Et quel est le nom
-de votre mère?--Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
-ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
-mon nom de religion est Kay-Tsang.--En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
-répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»
-
-A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
-précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
-«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
-Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
-son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
-lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.--Quoi! je suis resté
-dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
-que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
-séparation!--Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
-Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
-d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à
-des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
-pour y accomplir mon voeu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»
-
-Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.
-
-Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
-excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
-Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
-questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du voeu fait
-dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
-a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
-en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
-vision m'a rendue malade.--C'est peu de chose, en vérité, répliqua
-le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
-tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
-une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
-jours.»
-
-En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
-exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
-auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
-Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
-de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.--D'ailleurs, reprit
-la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
-couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
-ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
-accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
-du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.
-
-Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
-lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
-parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
-venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
-religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
-le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des
-habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
-cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
-la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
-l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
-souliers à ses religieux.
-
-Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
-se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
-chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
-pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
-en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
-bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
-Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
-il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
-donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
-menaceraient.»
-
-Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
-«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à
-l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
-celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
-tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
-du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
-ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
-auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
-à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
-envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
-de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
-dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
-l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
-Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
-elle quitta le couvent et regagna le bateau.
-
-Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
-rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
-prenant congé du religieux, il se mit en route.
-
-Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
-Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
-pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
-ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
-est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
-aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
-s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
-sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
-depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
-parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»
-
-Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
-chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
-c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.--Ce n'est pas lui, répondit le
-novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
-Ouen-Kiao.--Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?--Hélas!
-mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
-près de lui.--Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
-venir chercher?--C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
-capitale et ce bracelet parfumé.»
-
-La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
-je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
-qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
-reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
-assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
-l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
-venir me trouver.--Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
-Kay-Tsang.--Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
-vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
-yeux se sont fermés à la lumière.»
-
-En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
-cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
-ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
-celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
-aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux voeux que je lui
-adresse du fond de mon coeur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
-aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
-l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
-même instant elle recouvra la vue.
-
-Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
-les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
-sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
-et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
-pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
-vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui
-disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
-vous quitte pour aller à la capitale.»
-
-Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
-de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
-et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
-demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
-famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
-ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
-apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
-la salle du palais.
-
-A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
-en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa
-robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
-l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
-a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
-tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
-de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
-torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
-déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
-venger notre gendre.»
-
-Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
-de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
-exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
-L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
-hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la
-tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
-et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
-ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
-l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
-retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.
-
-Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
-proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
-après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
-ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
-l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
-faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
-Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
-et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
-précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
-leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
-brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
-crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
-sur la place des exécutions.
-
-Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
-fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
-sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
-résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
-bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
-genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
-des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
-Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
-vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»
-
-Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
-fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
-qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
-a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
-de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
-je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
-à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
-est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
-besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
-pour acquitter ma dette envers mon époux.
-
---»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
-pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
-contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
-était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
-rougirais-tu?»
-
-L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
-en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
-Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
-votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
-supplice est une chose arrêtée.»
-
-Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
-principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
-à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
-en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
-deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
-ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
-jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
-et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.
-
-On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
-Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
-du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
-peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à
-l'endroit même où il avait commis le crime.
-
-Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
-du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
-à la victime le coeur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
-Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
-larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
-qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
-Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
-le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.
-
-«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
-épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
-le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
-et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
-Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de
-soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
-avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
-vieille mère.»
-
-Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
-Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
-à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
-accompli, il s'éloigna.
-
-Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
-veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
-mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
-vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un
-cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
-pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!
-
-A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
-étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
-se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
-sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
-Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
-lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.
-
-«Que faites--vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.--Vous avez
-été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
-le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
-Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
-ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
-mon époux?--Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
-docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
-sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
-fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
-moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
-je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
-égale.»
-
-Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
-ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
-part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
-fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
-à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.
-
-Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
-mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
-refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
-augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
-alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
-exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
-il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
-tous les deux pleurèrent de tendresse.
-
-Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
-trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
-ministre.
-
-Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
-l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
-heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
-Touan-Youen-Hoey: _Réunion des tendres époux._
-
-Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
-Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
-ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
-gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
-agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à
-la cour, pour veiller aux affaires.
-
-Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
-en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
-
-Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
-accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
-donna la mort.
-
-Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
-remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
-enfance.
-
-[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement _lieu du repos éternel_; il
-s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il désigne la
-ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.
-
-[2] An 627 de J.-C.
-
-[3] Le mot de _préfecture_ n'est pas plus impropre que celui de
-_département,_ les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
-provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
-qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
-de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
-c'est-à-dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
-de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
-
-Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
-(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
-dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.
-
-[4] Une lieue.
-
-[5] Le mot Tsieou-Po (_Vagues d'automne_) exprime souvent, par
-élégance, deux beaux yeux de femme.
-
-[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur
-d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de l'année.
-
-[7] L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est celle-ci:
-Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dût un jour
-venger son père.
-
-[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice
-bouddhiste. Ensuite on lui impose un _nom de religion._
-
-[9] Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du
-vin, de la viande et de certains légumes.
-
-[10] La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette
-nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des
-êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures du matin) du grand
-jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe
-subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'éleva:
-le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la seconde partie de
-cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se
-meuvent sur la terre et dans l'eau.»
-
-[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs
-grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres
-mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les
-anglais rendent très bien par le mot de _Boddhood_ l'état de ces
-êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
-interminables épreuves.
-
-[12] Yu-Y signifie _selon le désir_, c'est-à-dire, une pierre
-précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
-Tseou-Pan signifie _qui s'agite sur le plateau;_ ce diamant est ainsi
-appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
-l'oscillation de la lumière qu'il reflète.
-
-
-
-
-LE POÈTE LY-TAI-PE.
-
-NOUVELLE.
-
-
-I.
-
- Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur
- la terre!
- Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là
- tour-à-tour les deux phases de sa vie;
- Les replis de son coeur ne renfermant rien que de pur et
- de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de
- corruption.
- Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies
- obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;
- En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il
- recula les bornes de son imposante renommée:
- Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,
- pareils au croissant radieux.
- Ne dites pas que les oeuvres du poète de génie passent et
- s'effacent,
- Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des
- rives du fleuve Tsay-Chy.
-
-Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang,
-vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
-Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur
-Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
-Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
-pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
-fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
-surnom.
-
-Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
-sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
-noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
-de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
-des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
-sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
-brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
-immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
-l'_Immortel Exilé_. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics
-nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:
-
- Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel
- exilé sur la terre.
-
- Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et
- la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer
- d'émotion les Esprits et les Génies;
- Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour
- plongé dans une douce ivresse.
- L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la
- cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la
- rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions
- vulgaires.
-
-Or, Ly-Pe s'appelait lui-même _le Lettré retiré du Nénuphar bleu_.
-Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
-places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
-d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
-célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
-Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla
-cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
-rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
-buvait jour et nuit. On les avait surnommés les _six Solitaires de la
-rivière des Bambous._
-
-Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
-Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
-mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
-dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
-garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
-de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
-envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
-réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:
-
- Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la
- terre a déjà vu trente printemps;
- Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.
- Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?
- Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu
- qui répand l'or et l'abondance.
-
-«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
-l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
-sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à
-venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
-puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
-génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
-arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
-n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
-qui vous attend!
-
---«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
-à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
-distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
-gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
-grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
-d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
-Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
-fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
-entre le vin et la poésie.
-
---«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
-Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
-capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»
-
-Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
-son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
-rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
-deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
-emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là, il ôte ses pendants d'or et la queue
-de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
-boivent sans désemparer jusqu à la nuit.
-
-Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
-sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères.
-Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
-Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à
-goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
-l'autre.
-
-Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
-bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
-«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
-sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
-et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
-aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
-cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
-savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
-fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
-l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à
-ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»
-
-Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
-Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
-puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
-surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
-l'avait promis.
-
-Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
-dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
-l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
-et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
-nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
-le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à
-la juger, jetons-la au rebut.»
-
-Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
-les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
-compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
-il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
-le dépose le premier sur le bureau.
-
-Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
-pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
-à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
-barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!--»Broyer
-de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
-qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
-Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
-fut jetée de côté.
-
-On a raison de dire:
-
- Quand vous présentez un travail au concours, ne songez
- point à réussir dans l'Empire;
- Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,
-
-Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
-fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
-lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
-sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à
-Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes voeux seront comblés.»
-
-L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
-«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
-vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
-nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
-êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
-son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.
-
-Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
-s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
-arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
-envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
-d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
-postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
-lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
-docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
-qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
-d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
-que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
-très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»
-
-A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
-Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
-Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
-comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
-plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
-militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
-un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
-bonheur ou de malheur.
-
-L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
-du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
-et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
-érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
-lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
-congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
-se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
-lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
-alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
-lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
-dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
-sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
-explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
-élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
-rendre quelque service à l'Empire!»
-
-Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
-les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
-une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
-Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
-hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
-avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
-combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
-dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
-il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
-l'accable.
-
---»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
-mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
-pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
-du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
-personnelle.»
-
-Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
-haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
-termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
-humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
-profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
-des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»
-
-Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
-docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
-devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
-«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
-ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
-civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
-érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
-et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
-la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
-nobles du palais.»--Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
-une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
-Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.
-
-Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à
-l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
-qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
-Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
-mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
-littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
-dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
-on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
-l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
-froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
-vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
-suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.
-
---»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
-académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
-rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
-Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
-académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
-cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
-qu'il ne refusera pas.»
-
-Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
-lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
-l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
-de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
-celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
-salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
-suite du docteur Ho-Tchy.
-
-Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
-l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
-danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
-au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
-il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
-l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
-ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
-la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
-l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
-ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
-une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
-chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.
-
---»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
-de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
-les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
-humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
-étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
-chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
-est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
-du concours, n'a pu satisfaire aux voeux des examinateurs: comment
-pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?
-
---»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
-excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
-question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
-dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
-couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.
-
- Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince
- de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
- Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
- nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
- violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
- bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
- patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
- ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
- mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
- avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
- savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12],
- les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
- de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
- la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
- Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
- de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
- vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
- lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
- carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»
-
-Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
-attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
-l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
-probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
-En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait.
-Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
-s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
-et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
-Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.
-
-Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
-comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
-docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
-votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
-la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
-à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
-Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
-les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
-vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
-cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
-soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
-soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
-il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
-nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
-sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
-Majesté.
-
---»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
-ambassadeurs?--Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
-convenablement.»
-
-Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
-«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
-troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
-de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
-dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
-Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
-au pied de votre trône.
-
---»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.--D'après
-l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
-donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han;
-les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17],
-Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»
-
-A ce flux intarissable d'explications, le coeur du sage souverain
-éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
-de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
-poète dans le palais des _clochettes d'or_[18]. Les musiciens firent
-retentir à grand bruit les instruments à corde, le _kin_ et le _se_;
-les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
-firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
-célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
-banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
-prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son coeur, puis, après
-avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
-officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
-placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
-cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
-d'audience.
-
- Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
- retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
- forment le cortège, alignés sur deux rangs.
-
-Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
-Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
-Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
-au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
-mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
-des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
-Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
-peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
-poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
-plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
-le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
-bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même à
-Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
-illumina son visage.
-
-Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
-dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
-formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
-en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
-Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
-visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.
-
-Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
-et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
-la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
-un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
-étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
-donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
-se tromper d'un mot.
-
-Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
-«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
-dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
-Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»
-
-Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
-Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
-plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
-de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
-resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
-et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
-couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
-donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
-coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.
-
-«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
-assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
-espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
-des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
-sur l'estrade.»
-
-L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
-chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
-sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
-conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.
-
---»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
-cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.--Eh bien! Sire,
-ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
-Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
-personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
-jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
-daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
-humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
-lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
-serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
-pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
-prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
-au-dessous de la confiance dont il est honoré.»
-
-Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
-rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
-l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
-songeaient tous les deux, au fond de leur coeur, que cet étudiant si mal
-reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
-services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
-le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
-contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
-faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
-ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
-proverbe est bien vrai:
-
- Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
- ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
- injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
- dites.
-
-Le poète triomphait, il était au comble de ses voeux. Chaussé comme
-il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
-s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
-côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
-qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à
-l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
-alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
-C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
-divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
-pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
-rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
-s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.
-
-De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
-droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
-et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
-sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
-bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
-et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
-reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
-lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
-la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
-surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
-donnez-nous-en lecture.»
-
-Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
-aux étrangers; elle était ainsi conçue:
-
- Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
- a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
- instructions au Ko-To des Po-Hai.
-
- «Depuis les temps anciens le roc et l'oeuf ne se heurtent
- pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
- Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
- et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
- mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
- soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
- tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
- l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
- Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
- fondu, ont prêté serment et obéissance.
-
- Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
- envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
- la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde,
- des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
- qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
- leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du
- royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
- vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
- Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
- fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
- pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
- ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,
-
- La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
- vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
- un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
- en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
- terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
- montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?
-
- Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
- presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
- comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
- vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à
- la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
- comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
- (pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
- ne veut pas se soumettre.
-
- Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
- coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
- dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
- et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
- Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
- comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
- coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
- prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
- le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
- et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
- à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
- instructions.
-
- Ordre spécial.»
-
-La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
-qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
-cacheta de son sceau impérial.
-
-Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
-les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
-Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
-du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
-d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
-de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
-pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
-soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
-l'Empereur!
-
-L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
-et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
-cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.
-
-«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
-du collège des Han-Lin.--Au milieu de tant de dignitaires, le
-premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
-bottines?--Ecoutez, ajouta Ho--Tchi: ces deux personnages sont à la
-vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
-nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
-le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
-sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
-Quel autre pourrait l'égaler!»
-
-Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
-dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
-A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
-entra en délibération avec ses conseillers.--Le céleste Empire avait
-pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
-l'attaquer?
-
-Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
-chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
-faire sa cour au souverain de la Chine.--Mais ici l'histoire se divise.
-
-
-
-II.
-
-L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
-aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
-le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
-place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
-errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
-l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
-Tong-Fang-Sou.--Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
-veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
-blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
-disposer: voilà ce qu'il aime.--Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
-n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
-ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
-jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
-verres: cela lui suffirait.»
-
-Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
-voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
-banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
-avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
-cessaient de pleuvoir sur le docteur.
-
-Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
-lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
-il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
-en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
-arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
-Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
-condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
-Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
-quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
-répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
-m'appelle Kouo-Tse-Y.»
-
-Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
-Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
-poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
-que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
-rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
-docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
-remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
-désobéir?
-
-Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à
-voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
-revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
-et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise
-et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
-de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
-de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
-libérateur et le sauva du même péril[23].
-
---Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
-seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
-envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
-Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
-maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
-variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
-couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
-et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
-devant la galerie des _Parfums enivrants,_ et il prenait plaisir à les
-admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
-appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
-princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
-célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
-le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
-du poète Ly-Pe.
-
-Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
-et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
-ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
-dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
-entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
-chantait:
-
- Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;
- Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.
- Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;
- Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.
-
-«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
-qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là,
-installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
-qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
-de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
-qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
-ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
-quittait pas.
-
-«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
-Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
-s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
-hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
-se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
-lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
-musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
-gaîté:
-
-Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!
-
-Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
-par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
-prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
-montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
-ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
-le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
-soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
-fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
-_Cinq Phénix;_ et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
-hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
-palais.
-
-Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
-celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
-par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
-retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
-les fossés _qui font naître la joie,_ ils arrivèrent avec leur fardeau
-à la galerie des _Parfums enivrants._
-
-Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
-plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
-de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
-(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
-cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
-poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
-de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
-avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
-répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
-endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
-aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
-coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
-du docteur.
-
-Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
-devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
-dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
-dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
---Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
-suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
-qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
-que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
-ton brillant.»
-
-Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
-plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
-voici:
-
- I.
-
- En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant
- les fleurs je songe à voter visage;
- La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les
- touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.
- Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré
- devant moi,
- J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans
- le séjour des dieux.
-
- II.
-
- La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais
- parfum;
- Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont
- Wou-chan attristent mon coeur.
- Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais
- des Han?
- Hélas! _l'hirondelle légère_ se confie dans l'éclat d'une nouvelle
- parure.
-
- III.
-
- La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des
- empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,
- Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux
- regard.
- Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître,
- La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums
- enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.
-
-«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
-des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
-les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
-noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
-s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
-les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert
-fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
-l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
-avait procuré.
-
-«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
-faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse
-prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
-la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
-palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
-lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
-serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
-donc se livrer de tout coeur à son goût favori. Depuis qu'il était
-établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
-et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.
-
-Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
-rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
-occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
-voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
-et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
-qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
-«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
-entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
-la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
-au contraire à redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
-point mon courroux, demanda l'Impératrice?--Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
-ce vers qui dit:
-
- Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure
- nouvelle.
-
---»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
-Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom
-était Fey-Yen (l'_Hirondelle légère_).
-
---»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à
-la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
-manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
-taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
-comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
-touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
-qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
-avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
-double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
-palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
-main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
-la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa soeur, elle
-para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
-reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.
-
-»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
-légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
-de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
-aperçue?»
-
-C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
-le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
-qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
-intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
-venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le coeur de la
-princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
-lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
-connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.
-
-L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
-le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
-suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
-sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
-comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
-avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
-permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
-sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
-Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
-qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._
-
-Au fond de son coeur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
-toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
-passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
-ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
-son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son coeur ses anciens
-sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
-poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
-permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos voeux.»
-
-Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
-de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
-dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
-besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque
-de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
-acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»
-
-Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
-il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
-l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
-son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
-tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
-frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
-devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires,
-cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
-peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
-rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille _leangs_ d'or,
-un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
-cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.
-
-Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
-reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
-bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
-il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
-du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
-congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
-la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
-les coupes se succédèrent sans relâche.
-
-Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
-trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
-à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
-allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
-écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
-dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
-ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
-montagnes_. En voici l'abrégé:
-
- Reconnaissant et fier de l'édit impérial,
- Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de
- fumée.
- Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,
- Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans
- racines au gré des flots.
- Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;
- Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent
- jamais;
- C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,
- Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.
-
-Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
-à cheval, et partout où il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits
-de soie_. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
-aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
-le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
-instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
-leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
-banquet.
-
-Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
-moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
-qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
-montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
-lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
-emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
-monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
-premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
-tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.
-
-Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
-entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
-des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
-donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
-domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
-cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.
-
-Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
-publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
-et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
-insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
-du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
-inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
-il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
-immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
-attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
-faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»
-
-Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
-moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
-est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!--Non, répondit Ly-Pe, je
-ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.--Alors, reprit l'intendant,
-si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
-Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
-arrogamment son Excellence?
-
---»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
-pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
-qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
-le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
-«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
-barbouiller?» Or, voici la requête du poète.
-
- Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
- son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
- littéraires étaient immenses; quand il agitait son
- pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
- les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
- des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
- une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
- répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
- de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
- l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
- qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
- est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
- essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
- lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
- encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
- palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
- pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
- un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
- impériale, où vous lirez ses titres.
-
-Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
-jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
-frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
-«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
-officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
-donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
-comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas à vous
-que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
-dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
-sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»
-
-L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
-la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
-A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
-gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
-rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
-là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
-de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
-par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
-crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»
-
-Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
-du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
-ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
-d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
-impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
-dit-il:--«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
-le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
-rebelle.»--D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
-les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
-prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
-répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»
-
-Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à
-sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
-des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
-peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
-éviterez une humiliante punition.
-
-Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
-d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
-se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
-salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
-qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
-son coeur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
-excellent magistrat.
-
-Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
-province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
-une tournée incognito, pour examiner les moeurs du pays et surveiller la
-conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
-habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
-de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.
-
-Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
-Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
-les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
-vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur
-s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
-Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
-pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
-mont Lou-Tchan.
-
-Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
-profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
-souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
-descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
-pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
-retenu au camp du général.
-
-Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à
-Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
-celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
-étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
-méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
-envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
-poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
-jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
-passage l'arrêta.
-
-On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
-devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
-libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
-il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
-s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
-dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
-inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
-Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
-quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.
-
-Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
-l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à
-Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
-et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
-C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:
-
- Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans
- l'Océan,
- Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de
- se rencontrer?
-
-Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
-envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la
-capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
-grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
-le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
-les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
-permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
-il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
-commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
-Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
-vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.
-
-Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein
-jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein
-des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
-s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
-ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
-grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
-dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
-portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
-face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
-retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
-les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
-avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
-dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège....
-Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!
-
-Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
-le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
-respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
-les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
-sacrifices au printemps et à l'automne.
-
-Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
-des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
-belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
-l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
-lequel étaient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la poésie.)
-Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:
-
- Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de
- Prince des poètes?
- Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux
- talent.
-
-Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:
-
- Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer
- une pièce de vers décousue;
- Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans
- les ondes fraîches du fleuve.
-
-Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
-éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
-L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
-sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
-dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
-un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
-au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
-il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
-l'immortel Ly-Pe lui-même.
-
-De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
-à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
-rang, et dit de lui:
-
- En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,
- il déploya un talent divin;
- Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le
- bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.
- Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:
- Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,
- en a gardé un pieux souvenir.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de
-cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède
-les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné leurs portraits
-dans sa _Description historique de la Chine._
-
-[3] Autre nom de Ly-Taï-Pe.
-
-[4] Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de
-Kia-Ting, arrondissement de Mei.
-
-[5] Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues
-de circonférence.
-
-[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du
-royaume de Tsin.
-
-[7] Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.
-
-[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son
-lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et
-fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
-un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
-nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
-suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
-celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
-ami.
-
-[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et
-l'appliquent ensuite avec le pinceau.
-
-[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la
-Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e
-siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. Leur chef avait
-le titre de Ko-To.
-
-[11] La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.
-
-[12] Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.
-
-[13] De l'Empereur.
-
-[14] Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642.
-
-[15] Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e
-siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.
-
-[16] Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de
-la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours
-la province de Yun-Nan.
-
-[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de
-Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme
-aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.
-
-[18] Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
-(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
-contigu à celui des empereurs, nommé _Palais des clochettes d'or._
-
-[19] On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de
-cuillers pour manger.
-
-[20] Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page
-252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les
-envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus un serpent (lézard) vivant,
-... qui pénétrait dans les trous pour y prendre les rats.»
-
-[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un
-pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait
-des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce présent est
-attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).
-
-[22] Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac
-Baikal.
-
-[23] Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._
-Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le
-fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette chronique.
-
-Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
-lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
-femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
-sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
-héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
-après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
-avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
-recommandations qu'il m'a laissées.»
-
-Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
-de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
-aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
-l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
-pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
-même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
-vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
-recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
-j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
-ma reconnaissance d'un si grand service.»
-
-[24] L'amour est désigné ici par l'expression poétique de _vent du
-printemps._
-
-[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même
-chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa
-tous les malheurs de la fin de ce beau règne.
-
-[26] Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont
-il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et
-qu'il éleva au rang d'Impératrice.
-
-[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7
-fr. 50 cent.
-
-[28] Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
-Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
-entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
-déclarer Empereur.
-
-[29] Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en
-abdiquant entre les mains de son fils.
-
-[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan.
-
-[31] Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des
-sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent
-à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui
-représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre
-chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.
-
-[32] Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.
-
-
-
-
-LE LION DE PIERRE.
-
-LÉGENDE.
-
-
-Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
-Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
-rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
-endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
-pratiquent la vertu.
-
-C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
-homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
-querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
-reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
-dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à
-un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
-sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
-livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
-l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
-main.
-
-Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
-Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
-au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
-se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
-plus prompt à accueillir sa visite.
-
-Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
-ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
-attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit
-préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
-quand on fut à table, il lui demanda où il allait.
-
-«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
-Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
-vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
-quelque chose à vous communiquer.
-
---»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
-respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
-par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
-Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?
-
---»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
-ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
-mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
-terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
-au jour du danger. Voilà ce que j'avais à coeur de vous annoncer; je
-n'ai rien de plus à vous dire.»
-
-Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
-fléau devait se déclarer.
-
-«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
-pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
-sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.
-
---»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
-bien d'en avertir tous les gens du village.
-
---»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
-souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
-Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
-Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
-chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.
-
---»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?
-
---»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
-du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin
-que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»
-
- C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;
- S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et
- pleins d'une généreuse reconnaissance,
- Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas
- garde!...
- Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance
- s'acquitte par les douleurs de la prison.
-
-Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui
-dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir
-achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching
-lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une
-vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et
-il partit sans rien accepter.
-
-Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il
-venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune
-trois domestiques pour louer dix grandes barques.
-
-«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»
-Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il
-rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de
-tout leur coeur à cette explication; et Tching supportait patiemment
-leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue
-de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.
-
-Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
-le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
-monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit
-naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes
-grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des
-êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
-sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
-larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»
-
-Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille
-dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de
-son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite
-accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt
-Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les
-ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des
-bateaux.
-
-En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
-du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
-réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
-s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des
-nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
-dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées
-se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et
-habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt
-mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi
-cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le
-ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis
-que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à
-pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par
-un homme inspiré.
-
-Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à
-l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du
-fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au
-fond des vagues.
-
-D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,
-qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à
-l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs
-bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen
-parvint sain et sauf sur le rivage.
-
-Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
-portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.
-Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête
-Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
-la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.
-
-Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent
-un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être
-submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,
-courons;--Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
-paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
-garde!»
-
---»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un
-moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
-montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de
-bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le
-bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui
-étaient mouillés.
-
-Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
-demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable
-par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que
-fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par
-le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;
-et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,
-débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands
-et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
-étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.
-
-Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était
-dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions
-l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du
-boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
-son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou
-sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
-a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,
-serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous
-témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
-redevable.
-
---»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez
-traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les
-marques du plus respectueux dévouement.
-
-Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois
-passent comme la navette du tisserand.--Depuis la moitié d'une année
-Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur
-résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet
-de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt
-l'Empereur Jin-Tsong[1] fit afficher dans toutes les provinces un édit
-portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet
-perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.
-
-Or, cette nuit-là, Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:
-«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet
-précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
-palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le
-maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites
-partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il
-obtienne la récompense promise.
-
-A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait
-d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte
-du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement
-conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être
-surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
-fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa
-femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
-le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
-choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,
-n'espérez rien de cette affaire.»
-
-Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le
-fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté
-envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste
-est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la
-capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté
-me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains
-de votre cher fils.»
-
-Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent
-nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain
-Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa
-famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises
-ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas
-ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.
-
-Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux
-portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.
-Là, il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
-prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce
-magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.
-
-Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel
-des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller
-communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
-l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint
-qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat
-de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du
-bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
-elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa
-suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
-fait, le cachet s'y trouva.
-
-Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
-comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin
-de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté
-qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je
-vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites
-secrets.» Là-dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de
-l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.
-
-Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance
-dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur
-comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais
-du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à
-Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et
-du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.
-
-Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,
-Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,
-quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
-de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité
-de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après
-cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un
-domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de
-ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas
-à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie
-où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais
-du Fou-Ma, pour avoir des informations.
-
-Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs
-arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»
-
-Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au
-passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait
-rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son
-frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,
-il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose
-insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!--Frère,
-frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»
-Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:
-«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
-entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:
-il reçut trente coups.
-
-Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la
-peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son
-corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais
-traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était
-resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
-elle lui fut refusée.
-
-Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et
-ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque
-soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il
-résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie
-aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à
-sa bouche un mets savoureux, quand tout-à-coup un singe franchit la
-porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
-présenta au captif.
-
-A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père
-à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
-à celui qu'il avait sauvé ce jour-là; il prit donc et mangea cette
-viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut
-avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
-Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le
-faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles
-de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»
-
-Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
-de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux
-qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris
-douloureux. «Ce doivent être là, songea Tsouy-Youen, les oiseaux
-auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous
-avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de
-ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et
-ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au
-pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen
-écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et
-l'oiseau prit immédiatement son vol.
-
-Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux
-Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de
-ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt
-un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne
-sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
-est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son
-fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et
-les maux que Tsouy souffre dans sa prison.
-
-A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la
-pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à
-celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,
-s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
-bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé
-dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en
-tirer!
-
---»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
-qui a un coeur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et
-d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,
-afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.--Allez, lui répondit
-Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»
-
-Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa
-femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un
-logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville
-pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné
-son fils s'offrit subitement à ses regards.
-
-Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
-n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses
-bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le
-questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de
-cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait
-courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle
-serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il
-redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.
-
-Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;
-et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça
-debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu
-fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,
-aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié
-votre père?»
-
-Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
-sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
-de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du
-palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le
-vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
-mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond
-d'un cachot?»
-
-Là-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y déposer
-une requête d'accusation.
-
-Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:
-Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa
-pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
-questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
-sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.
-
-«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier
-du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient
-sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces
-derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
-lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»
-
-Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à
-l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de
-Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,
-invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après
-avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
-gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
-qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur
-poste.
-
-Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
-avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de
-vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong
-en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à
-cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une
-grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
-présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,
-conformez--vous aux circonstances et buvez!»
-
-Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère:
-«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
-et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
-m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?--Noble Fou-Ma, répondit
-Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
-respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
-mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
-coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?
-
-Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
-tout-à-coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
-s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
-avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
-des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
-rendre justice.»
-
-A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
-de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
-degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
-forcer à avouer son crime.
-
-Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
-sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
-cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
-Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
-Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
-l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
-«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
-au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
-recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
-donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
-manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
-reconnaissance à l'Empereur.
-
-Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
-mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
-ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
-le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
-il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
-charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
-pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
-en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
-vertus.
-
-Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
-prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
-diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
-lieu de sa résidence.
-
-Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
-décapité.
-
-
-[1] L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur le trône
-en 1023.
-
-[2] Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est célèbre en
-Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des drames, des
-nouvelles et des histoires fantastiques.
-
-
-
-
-LA LÉGENDE[1]
-
-DU ROI DES DRAGONS
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE.
-
-
-La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
-Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
-cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
-Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
-étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
-elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
-soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
-de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
-barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
-toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.
-
-Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
-Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
-il changea le nom de l'année _Long-Sy_ en celui de _Tching-Kwan_, qui
-fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
-régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année _Y-Sse._
-
-Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
-les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
-fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
-seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
-fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
-Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
-fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
-grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.
-
-Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
-apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
-rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
-burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
-retournèrent en suivant les rives du fleuve.
-
-«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
-disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
-nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
-l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
-entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
-dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
-fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
-doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
-envie, à la pente de sa destinée.
-
---»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
-de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.--Ah!
-interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
-se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
-intitulé _le Papillon amoureux des fleurs_, qui le prouve par les vers
-suivants:»
-
- Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
- l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
- vogue tranquille comme la belle Si-Che[2] au sein de la
- musique qui la berce. Le coeur est calme et pur, quand la
- gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
- on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
- les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
- les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
- les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
- femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
- ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
- vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
- honte secrète, sans haine importune.
-
-Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
-vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
-donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?
-
- Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
- s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
- calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
- langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
- teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
- s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
- influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
- il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
- éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
- qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à-coup l'hiver austère
- et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
- et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
- montagne dans une complète indépendance des hommes.
-
---»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
-comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
-précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé _la Perdrix
-regarde les cieux_. Ecoutez.»
-
- Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
- fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
- qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
- ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
- tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
- flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
- encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
- en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
- choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
- vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
- fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
- brillante.
-
-Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
-vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
-avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:
-
- Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
- touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
- un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
- salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
- la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
- supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
- embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
- se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
- pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
- vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
- par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
- la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
- notre végétation.
-
---»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
-vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
-l'_Immortel des cieux_ l'ont dit:
-
- Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
- demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
- amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
- crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
- pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
- d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
- barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
- après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
- abondante, ils la portent au marché de la capitale et
- l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
- verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
- couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
- dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
- sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la
- gloire et à la noblesse.
-
---»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
-peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»
-
- La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
- cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
- les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
- ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
- pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
- bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
- suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
- à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
- coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
- festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
- une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
- inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
- dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
- succès ou de la ruine.
-
-Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
-n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
-aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la _Lune aux
-bords du fleuve de l'Ouest_. Ecoutez:»
-
- Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
- l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
- se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
- le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
- diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
- l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à
- jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
- piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
- abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
- tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
- et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
- fleuve Kiang en s élargissant.
-
-Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
-les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
-attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:
-
- Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
- les tiges des blés sont coupées et que les bambous
- sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
- chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
- troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
- en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
- épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au coeur l'orme et
- le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
- et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
- l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
- du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.
-
-»--Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
-ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
-des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'_Immortel
-s'approche du fleuve Kiang,_ qui expriment ainsi ma pensée:
-
- Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
- se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
- de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
- habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
- les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
- effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
- les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
- soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
- les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
- troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
- voeu de son coeur, on accomplit ses projets, on dispose à
- son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
- l'oeil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
- est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
- leur ame?
-
---«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
-la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
-le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»
-
- Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
- hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
- sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
- hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
- Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
- attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à
- la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
- montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
- paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
- comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
- fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à
- son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
- dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
- santé, une existence obscure mais indépendante.
-
-Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
-pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
-vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
-nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:
-
- Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
- cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
- arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
- qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
- herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
- fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
- compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
- l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
- aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
- s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
- pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
- ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
- soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
- bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
- sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
- murs du palais, au temps de la disgrâce!
-
---»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
-comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
-rendent témoignage, et les voici:
-
- Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
- blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
- devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de
- bambous; et là, sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
- enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
- avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
- il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
- jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
- fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
- de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
- donnent au coeur plus d'indépendance et d'énergie que des
- vêtements de soie brodés.
-
---»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
-long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
-pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
-louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
-dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à
-deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
-bûcheron et le pêcheur.
-
---»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
-prie de commencer.»
-
-Le pêcheur Tchang prit donc la parole:
-
- La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
- flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
- la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
- à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
- submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
- aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
- les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
- l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
- dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
- sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
- et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
- pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
- sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
- pendant toute sa vie.
-
- Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
- l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
- montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
- fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
- blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
- Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
- et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
- hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
- du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
- les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
- flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
- trouble le bruit des pas.
-
- Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
- que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
- coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
- ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
- on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
- On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
- on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
- les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
- rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
- devise le mot _raison_, et les verres bien remplis passent
- de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
- chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
- poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
- du bûcheron.
-
- L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
- thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
- et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
- fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
- Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
- sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
- ample provision de bois, on chemine par la grande route;
- lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
- d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
- que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
- les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
- le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
- à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
- les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
- parler des autres.
-
-Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
-me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»
-
- Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
- désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
- liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
- pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
- fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
- d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
- bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
- quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
- manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
- inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
- prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
- bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
- cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
- point de leurs vains projets la tête et le coeur de
- celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
- les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
- saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
- trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
- herbes du jardin.
-
- Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
- vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
- un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
- heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
- aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
- vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
- est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
- quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
- Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
- bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
- soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
- Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
- repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
- neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
- la saison.
-
- L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
- son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
- banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
- on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
- saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
- ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
- s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
- dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
- porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
- abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
- verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
- ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
- sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
- Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
- tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
- de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
- l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
- des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
- au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
- soient rendues aux Esprits!
-
-Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
-de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
-marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
-se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
-Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
-qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
-vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
-se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!--Homme stupide
-et sans coeur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
-du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
-pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
-mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
-d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
-serez renversé dans les eaux du fleuve.--De toute ma vie, répondit le
-pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.
-
---»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et
-des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
-alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
-assurances contre ce péril?
-
---»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
-faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
-contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
-vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.
-
---»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
-vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
-à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?
-
---»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
-ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
-demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
-couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
-table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
-réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
-dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
-du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
-je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
-chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
-acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»
-
-Là-dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
-chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
-précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
-trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
-les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
-sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
-petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
-vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!
-
---»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur,
-répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
-allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
-pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
-eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
-terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
-devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
-pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
-choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
-Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
-intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
-servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
-galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
-conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»
-
-A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
-à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
-anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
-princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
-crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
-des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
-et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
-modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
-votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
-cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
-pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
-de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
-sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
-en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
-si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
-l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
-il ne faudrait faire de mal à personne.»
-
-Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
-son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
-sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
-portaient les insignes d'aucun grade littéraire.
-
- Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
- il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
- zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
- et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
- de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
- de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
- personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
- verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie
- et bonheur!_
-
-D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
-et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là,
-le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
-bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
-de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
-une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
-bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se
-suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
-hui une révolte contre le dieu qui préside aux années[3].»
-
-A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
-sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
-yeux s'offrent:
-
- Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
- de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
- cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là
- sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
- et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
- deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de
- son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier
- du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son
- bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
- pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
- de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
- exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
- par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
- figures employées dans les divinations, et possède aussi
- parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les
- lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
- savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
- magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
- l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
- les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
- aussi nettement que le disque de la lune; les familles
- qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
- voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
- malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
- les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
- les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
- nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
- lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.
-
-Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
-Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
-d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
-majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
-on le regardait comme le chef des devins de la capitale.
-
-Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
-après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
-fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
-l'amène prés de lui.
-
-»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
-votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»
-
-Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
-assurance:
-
- Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
- enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
- divination déclare que demain matin il doit tomber une
- pluie bienfaisante.
-
-«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
-long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?
-
-Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
-9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à
-3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
-lignes[8].
-
---»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
-sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
-avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour
-prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
-pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
-jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
-est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
-afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»
-
-Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
-décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»
-
-Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
-et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
-eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
-demandèrent ce qu'il en était du devin.
-
-«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
-un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences[9]!» Puis il
-raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
-entre l'astronome et lui.
-
-«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
-divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
-absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
-n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
-il est battu complètement.»
-
-Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
-dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
-aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
-qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
-Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
-guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
-et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
-ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
-reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à
-travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
-une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
-Dragons y lut ce qui suit:
-
- Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
- lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
- demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
- qui répand partout l'abondance et la fertilité.
-
-Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
-d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
-d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
-mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
-assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
-doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
-le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
-la partie n'est pas gagnée contre lui!
-
---»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
-il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
-sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
-manière d'anéantir cet effronte bavard.
-
---»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.
-
---»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
-tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
-le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
-Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
-enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
-a-t-il à cela?»
-
-Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
-Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
-de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
-reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
-de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
-du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
-s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
-tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
-qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
-changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.
-
-Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
-lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
-forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
-porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
-l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
-l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
-et digne dans une complète immobilité.
-
-Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
-éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
-qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
-qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
-n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
-fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
-à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
-effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
-si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»
-
-Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
-frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
-sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
-crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
-ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
-été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
-te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
-désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
-des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
-seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
-glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
-morceaux): et tu viens m'insulter ici!»
-
-A ces paroles, le roi des Dragons sentit son coeur défaillir, et son
-courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
-vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
-respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
-«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
-qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
-vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
-daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
-quitte pas!
-
---»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
-ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»
-
---»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
-eaux!»
-
-Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
-près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
-afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
-ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
-dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
-les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
-émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»
-
-A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
-retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
-se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
-étoiles, et alors:
-
- Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
- prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
- au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
- retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
- nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
- voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
- rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
- plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
- parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
- bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
- et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
- fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
- brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
- d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
- silencieuse et calme s'est écoulée.
-
-Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
-mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
-s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
-aux portes du palais de Taï-Tsong.
-
-Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
-et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
-à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
-précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à
-genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
-pour moi!--Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
-la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
-sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
-eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
-majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
-doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
-miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!--Puisque c'est
-mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
-faire grâce, reprends courage et va en paix.»
-
-Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.
-
-Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
-rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
-et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:
-
- Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
- les parfums abondants brûlent dans les appartements du
- Dragon[10], les lumières scintillent, le paravent[11]
- couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
- chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
- le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les
- rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
- des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
- portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
- tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
- d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
- paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
- toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
- Tout le peuple s'écrie d'une seule voix[13]: «Longue vie
- au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
- automnes.
-
- Tout à coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit
- à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
- découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
- est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
- enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
- comme la brise dans les saules de la digue; les stores
- enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
- fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
- agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
- le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
- fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
- les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
- les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
- se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
- l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
- parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
- d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
- cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
- Majesté vivre dix mille automnes.»
-
-Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
-rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son oeil
-de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
-l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
-debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
-manquait à l'appel.
-
-Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
-Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
-au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
-paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?
-
---»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
-spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
-le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
-tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
-apparu en songe.»
-
-Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
-palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
-immédiatement devant le trône de sa Majesté.
-
-Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
-Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
-précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
-de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
-monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
-«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
-au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
-reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
-repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
-à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
-changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
-hommages à l'Empereur.
-
-Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
-trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
-volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
-vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
-de sa dignité, et se rendre au palais; là, il frappe la terre de son
-front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
-il s'est rendu coupable.
-
-«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
-gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
-hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
-la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
-l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des _Clochettes d'Or_, et le
-fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.
-
-D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
-les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
-s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
-Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
-palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
-sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
-les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
-destinée aux loisirs de sa Majesté.
-
-Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
-honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
-jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
-les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
-livre qui dit:
-
- «La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir
- sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
- sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
- moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
- invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
- loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
- une pièce importante[15]. Tout en attaquant à gauche,
- veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
- de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
- si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
- serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
- corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
- séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
- pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
- votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
- vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
- pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
- et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
- risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
- réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
- trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
- contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
- bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.
-
- Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
- le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
- crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
- pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
- se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
- disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
- victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
- attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
- furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
- à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
- portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
- réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
- coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
- s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
- disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
- dans la vallée obscure!...»
-
-Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
-de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
-point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
-le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
-se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
-il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
-forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
-l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
-l'appeler, ni l'éveiller.
-
-Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
-son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
-mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
-ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner à
-son sujet ce manque de respect.
-
---»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
-relevez-vous!»
-
-Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
-inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait à
-haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
-comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
-placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
-palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
-de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
-disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
-mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
-parler!
-
---»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
-prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?
-
---»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
-chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
-tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
-explications à ce sujet.»
-
--» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?
-
-A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
-son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
-rêve.»
-
-Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
-Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
-n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
-près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»
-
-Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,
-
- Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
- dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
- devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
- et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
- nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
- librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
- Dragon coupé par morceaux; là, les guerriers célestes le
- tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
- dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
- mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
- d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
- se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
- Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
- griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
- mort.
-
- Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
- retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
- glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
- exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
- roulant à travers l'espace.»
-
-
-[1] Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité plus haut,
-remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de l'Arsenal celle
-du _Bonze sauvé des eaux,_ insérée dans l'in-18. Au reste, le premier
-alinéa est le seul point de ressemblance qui existe entre ces deux
-histoires.
-
-[2] Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu, souvent
-citée par les poètes et les romanciers.
-
-[3] Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en chinois
-qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui va suivre.
-
-[4] Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la dynastie des
-Tang.
-
-[5] Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin; il vivait
-retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan cueillir
-des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint immortel.
-
-[6] Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les Chinois
-délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.
-
-[7] Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt vus par
-lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant J.-C.);
-ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu,
-les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une ligne
-horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont la
-multiplication donne 64.
-
-[8] Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
-chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.
-
-[9] De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un seul devin
-qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?
-
-[10] Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui appartiennent à
-l'Empereur.
-
-[11] Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise pendant
-l'audience.
-
-[12] L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant J.-C.,
-associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à cet
-honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du trône
-que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces deux
-personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté cher
-aux Chinois.
-
-[13] Le texte dit: _crier comme la montagne_. Le Sse-Ki rapporte que le
-grand maître des cérémonies étant, dans une circonstance solennelle,
-monté sur la montagne sacrée du milieu (il y en eut cinq sous les
-Tcheou), les officiers subalternes restés en bas entendirent un bruit
-qui semblait sortir de la montagne et imiter le son de _Wan-Souy,_ dix
-mille années à l'Empereur!
-
-[14] Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le cortège.
-
-[15] L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier, les hommes
-en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.
-
-
-
-
-LES RENARDS-FÉES.
-
-CONTE TAO-SSE.
-
-
-I.
-
-Sous le règne de Hiouan-Tsong[1] de la dynastie des Tang, vivait un
-jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
-Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
-classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
-littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
-avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
-armé de son arbalète.
-
-Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
-que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
-force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
-exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
-particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
-jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
-serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
-position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.
-
-Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan[2]; le
-défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
-s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
-l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
-l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
-moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
-des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
-susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
-et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre à
-l'abri des troubles. Là, Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
-de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
-rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
-achetées autour de sa nouvelle demeure.
-
-Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
-par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
-il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
-apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
-état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
-projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
-fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
-lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
-par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
-Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
-Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
-fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
-sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
-brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
-très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
-d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.
-
-Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
-continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
-son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
-ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
-montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
-ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
-sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
-Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
-la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
-et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
-trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
-rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:
-
- Les sommets élancés des collines que les forêts
- enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
- dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
- rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
- rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
- vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
- des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
- et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
- toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
- perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
- l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
- les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
- villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
- de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
- fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
- oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
- cette solitude de leurs cris.
-
-Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
-et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
-cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
-à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
-ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
-Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
-appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
-écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
-deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.
-
-«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
-prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
-leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»--Et
-là-dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
-tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
-meule, dispose la corde de l'arbalète[3], plonge sa main dans son sac
-et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
-la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
-plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
-Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
-eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
-lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
-tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
-était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
-de l'oeil gauche du Renard qui tenait le livre.
-
-L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
-s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
-ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
-de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
-jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
-Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
-ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
-étaient couvertes de caractères faits comme des têtards[4], et tous
-parfaitement indéchiffrables pour lui.
-
-«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
-qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
-consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
-des écritures anciennes.»--Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
-manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
-conduit à la capitale.
-
-Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
-mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
-terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
-soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
-étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
-manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
-que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
-gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
-qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
-le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
-pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
-verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.
-
-Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
-entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
-sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
-froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
-pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.--Les domestiques
-eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
-temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
-dans la maison.
-
-«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
-chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?--J'en
-ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
-Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là-dessus,
-allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
-appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
-chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
-tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
-soignées.
-
-A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
-l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
-de vin.--«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
-deux mesures, avec un plat de viande de boeuf hachée, et veillez tous
-ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
-assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
-après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
-chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
-demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
-dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
-l'appartement.--«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
-les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
-domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.
-
-Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
-s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
-de la frontière.--«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
-Kiang-Nan.--Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
-n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.--Eh bien! ajouta
-Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
-depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
-retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
-troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
-rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
-réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
-ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
-première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
-mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
-de l'armée.--Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
-nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
-venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
-compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
-ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
-de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
-dire:
-
- Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à
- l'oeil le même spectacle;
- Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié
- disparu!
-
-Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
-dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
-cette nuit?--Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
-combien vous êtes de voyageurs.--Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
-suis seul.»
-
-L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
-bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
-me hasarder à vous recevoir.--Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
-vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
-vous empêche de m'ouvrir?--Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
-n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
-de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
-laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
-inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
-clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
-puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
-expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
-de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.
-
---Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
-suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
-appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
-pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
-cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
-reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
-jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
-aura pas un qui ne me reconnaisse.»
-
-Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
-ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
-ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
-formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.--Ne
-vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
-vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là-dessus il
-entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
-fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
-et du vin.»--Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
-mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
-commandés.
-
-Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
-s'aperçut qu'il cachait son oeil droit sous les plis de sa manche, avec
-des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
-lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
-du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
-cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'oeil.
-
---Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.
-
---Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
-j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
-en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
-mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
-galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
-mon oeil gauche est gravement attaquée.
-
---Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
-Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.--Eh bien!
-interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
-aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.
-
---Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
-vivacité.
-
---Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
-manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'oeil gauche
-de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
-L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
-mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
-avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.
-
---Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge,
-des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.--Et sur ce
-livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
-obtenir d'y jeter un coup-d'oeil?--Oh! c'est un livre bien étrange,
-ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
-Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
-mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
-à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
-petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
-arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
-était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
-droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
-s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
-ici! et vous ne le chassez pas?»
-
-A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
-être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
-et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
-menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
-forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.--Wang-Tchin
-le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
-mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
-C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
-de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
-le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
-Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
-de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
-s'en occuper.
-
-«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
-qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
-livre.--Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
-je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
-que vous leur avez pris!--Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
-du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
-railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
-maudite bête, et tout sera dit.»
-
-Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
-les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
-tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
-ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
-langue sèche.
-
-Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
-pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
-Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
-être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
-tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
-entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
-vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
-reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
-arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
-pour l'avenir.»
-
-Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
-se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
-pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
-tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
-il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
-«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
-Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
-traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
-le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
-l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
-prendre mes mesures.»
-
-Là-dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
-auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
-reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
-jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
-lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
-ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à
-quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
-Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
-bien temps alors de vous repentir!»
-
-Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
-suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
-eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
-il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
-surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
-ruiner de fond en comble. On dit avec raison:
-
- Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
- Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
- verserez des larmes!
-
-Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
-chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
-capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
-voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants; les
-places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
-plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
-Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
-plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
-dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
-ni abri.--Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
-hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
-des nouvelles de sa famille.
-
-Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
-chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
-souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le coeur est
-blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
-visage.--«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
-dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
-fût plus qu'un amas de décombres!--Hélas! il ne me reste plus de
-demeure.--Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
-parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
-père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
-été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
-nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
-nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
-jusqu'à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
-affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
-et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
-que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
-retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
-vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
-le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
-maison.»
-
-Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
-acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
-qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
-vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
-lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
-qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
-de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
-homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
-de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
-individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.
-
-«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
-deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
-répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
-jusqu'à extinction.--Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
-costume.--Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
-fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
-et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
-décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
-contenait ce qui suit:
-
- Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
- seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
- d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
- gravement malade. La médecine et les prières restent
- sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
- livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
- et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
- m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
- fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
- pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
- puissiez me rendre les derniers devoirs!--J'en ressens une
- profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
- dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
- que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
- capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
- tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
- à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
- laisser tout-à-fait les biens ruinés et à moitié perdus
- que vous avez là-bas, et revenir ici vous occuper du soin
- des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
- pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
- Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
- des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
- combien il serait difficile de fonder à la capitale une
- maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
- n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
- intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
- repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
- dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
- vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
- lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
- sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
- au bord des neuf fontaines[5], je vous jure que nous ne
- serions pas réunis.
-
- Lisez et retenez ceci.
-
-A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
-en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
-splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
-douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
-au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
-arriver à temps! Tout est fini!--Mes regrets sont impuissants!» Après
-s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
-ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
-dernière.--«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
-ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
-ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
-pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
-éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
-tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
-abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
-funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
-vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
-une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
-maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
-dame ne pourrait fermer les yeux en paix.--Oserais-je ne pas accomplir
-les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
-de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
-capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
-de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»--Et aussitôt il s'empressa
-de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
-cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
-sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
-terres.
-
-Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
-objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
-et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
-entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
-mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
-restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
-écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
-dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
-Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
-encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
-doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
-près des siens!--Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à
-présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
-superflues!»--Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.
-
-Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
-Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
-et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
-ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
-dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
-égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
-se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
-à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
-creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
-achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
-Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
-au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
-impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
-funèbres. Hélas!
-
- Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main
- lui cause bien des regrets!
- Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve
- en retournant à l'est.
- C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a
- des rêves brillants,
- Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage
- comme aux nues argentées qui se déroulent.
-
-
-II.
-
-Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
-à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
-Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
-aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
-dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
-époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
-ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
-annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
-de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
-dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
-frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
-On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'oeil droit entièrement perdu; mais
-sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
-la lettre et y lurent ce qui suit:
-
- Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
- protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
- d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
- une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
- rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
- passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
- bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
- qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
- bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
- car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
- déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à
- laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
- je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
- cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
- reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
- achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
- avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
- frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
- Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
- cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
- utile de vous annoncer.
-
- Tchin vous salue mille fois.
-
-Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
-ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
-qui lui avait mis l'oeil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
-peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
-de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà
-ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
-capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
-parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
-l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
-s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
-vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
-d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
-restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
-précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
-de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
-seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»
-
-Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
-des deux dames.
-
-«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
-Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
-protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
-assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
-il faudra la lui prouver en faisant de bonnes oeuvres, et renouveler
-nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
-les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
-les appointements aillent toujours croissant.»--Puis elles ajoutèrent
-en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
-dans la lettre, qu'est-ce?--C'est un ami de mon maître, répondit le
-domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
-jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
-fils.--C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
-mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»
-
-Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
-l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
-son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
-La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
-fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
-au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
-dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
-quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
-pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
-afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
-mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
-voulue au lieu de sa charge?»
-
-Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
-écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
-il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
-le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
-qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
-ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
-de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
-fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
-articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
-un bonze d'employer cet argent en bonnes oeuvres. Enfin, elle loua un
-bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
-Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
-matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
-visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
-l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.
-
-S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
-Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
-le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
-Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
-maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
-cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!
-
- Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il
- a lieu de s'affliger!
- Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent
- au-devant de nous?
- Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur
- joie par des chants et des danses:
- Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel
- de la capitale.
-
-Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à
-la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
-d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là,
-il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
-somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
-fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
-de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
-voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.--Il regarde ...
-c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont
-quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
-et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!--Le bateau marche
-toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
-des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
-laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
-se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma
-mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
-était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
-ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
-du balcon et regarde.--Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
-scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!
-
-«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
-s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
-tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
-seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
-cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
-revêtu?»--Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
-le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
-avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
-de leurs propres yeux.
-
-Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
-mère vivante devant lui!--A cette vue, il arrache en toute hâte ses
-vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
-habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
-maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
-Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à
-bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
-pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
-plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.--La mère de
-Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
-aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»
-
-Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son
-serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce
-pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale
-une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort
-prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en
-me présentant devant vous en habit de deuil?--Quoi! reprit la vieille
-dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous
-porter une lettre à la capitale?--Mais enfin, il y a un mois, ce
-Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait
-telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté
-deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller
-rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu
-mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis
-accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»
-
-Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une
-merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
-semblable à celui-ci?
-
-Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,
-ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est
-un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!--Et bien!
-interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
-je voie si l'écriture est de moi,--Eh! si ce n'eût été l'écriture de
-ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»
-Là-dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
-C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
-de caractère?--Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
-ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à
-parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où
-donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»--Hélas!
-répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant
-de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille
-toute blanche?--Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
-incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une
-seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé
-votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive
-qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un
-faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,
-et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le
-papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
-diaboliques?
-
-Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était
-allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi
-furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté
-à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
-est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»
-Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,
-voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois
-dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient
-restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé
-Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier
-ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous
-avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,
-et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant
-vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après
-nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour
-faire notre entrée dans Tchang-Ngan.--Et vous dites encore que votre
-domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»
-
-Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,
-s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
-chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce
-que je vous ai jamais envoyé une lettre?--Mais enfin, reprit sa mère,
-est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
-veux l'interroger!--Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,
-mais il ne tardera pas à rentrer.»
-
-Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs
-regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
-vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
-gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses
-compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve
-en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du
-bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent
-qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
-précédents; et c'est que l'oeil droit du prétendu envoyé était dans
-le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
-d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
-«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours
-derniers tu avais l'oeil droit bien malade, comment se fait-il que tu
-sois si bien rétabli aujourd'hui?--C'est-à-dire, répondit Ouang-Fo,
-avec un air et un ton ironique, c'est-à-dire que vous-même vous avez
-perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous
-donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un
-oeil?--Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
-il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est
-là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
-cours te présenter devant elle.»
-
-A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre
-maître vit encore! elle est ici!--Mais, répondirent les domestiques, où
-serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»--Ouang-Fo, n'en croyait
-rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
-se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître
-l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est
-ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour
-paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment
-pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
-convenable, se prosterner devant la mère de son maître.
-
-Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
-attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est
-venu ces jours derniers avait à l'oeil droit une blessure grave, et
-celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre
-fois, ce n'était pas lui!--Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la
-lettre, l'ouvre, jette un regard, ...--ce n'était ni plus ni moins
-qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!
-
-Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
-s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
-Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des
-deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait
-craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on
-était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
-lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de
-sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu
-Ouang-Fo blessé à l'oeil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce
-mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit
-être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer
-de moi!--Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là? demanda sa mère.»
-Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé
-dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
-cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que
-cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre
-son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses
-intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»
-
-A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se
-mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
-de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
-l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
-séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu
-deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!
-
---Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences
-de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près
-de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
-encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant
-d'infortunes!--Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel
-point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
-sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
-encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?--Nos biens de la
-capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
-et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
-d'aller au Kiang-Tong.
-
---Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de
-Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter
-maintenant?--Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,
-nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de
-nouveau.» Là-dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
-bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
-naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
-dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont
-brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
-aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans
-l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
-défaite.
-
-Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les
-gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
-loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler
-cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,
-il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
-interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,
-dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
-dans son intérieur.
-
-Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
-avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
-retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure
-fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
-bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.
-
-Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à
-surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
-qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et
-majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce
-qu'il aperçut c'était:
-
- Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel
- qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre
- tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
- Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux
- de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de
- soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
- au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
- semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
- en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect
- est imposant; toute sa personne respire une élégance qui
- n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
- sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume
- glacée.--Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,
- c'est au moins un monarque parmi les hommes!
-
-L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
-qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère
-Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
-s'est porté depuis leur séparation.--«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en
-répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu
-me chercher ici.--Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,
-pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés
-s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été
-enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je
-pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et
-ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un
-abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y
-avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir
-nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère
-vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
-précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,
-j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais
-les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté
-votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,
-aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais
-enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
-donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas
-encore habitable?
-
---Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;
-en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures
-en causant avec elle.» Là-dessus il introduisit son frère dans
-l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques
-avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut
-que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble
-de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se
-jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et
-lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais
-à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»--Et
-Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis
-en attendant qu'il pût voir sa belle-soeur, il désira apprendre de la
-bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.
-
-Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de
-Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa
-maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la
-jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
-salle. Là, le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils
-avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en
-lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient
-résultés.
-
-«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps
-anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont
-assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres
-animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et
-vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient
-en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
-livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner
-leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
-pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?
-et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.--Bien ... mais
-pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les
-égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
-des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment
-leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur
-demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce
-livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon
-le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos
-affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser
-que vous seul.--C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit
-l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et
-voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»
-
-Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne
-répondit rien du tout, mais au fond de son coeur, il était froissé. «Et
-ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères
-est-il écrit?--Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais
-qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
-caractère que je connaisse!--Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
-Wang-Tsay.--En effet, interrompit la belle-soeur, en insistant sur cette
-idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être
-il sera plus habile, qui sait!...--Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
-ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je
-serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;
-voilà tout.»
-
-Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de
-son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
-haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères
-comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint
-dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
-c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
-ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
-Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.
-
-Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de
-l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où
-vas-tu!»--Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard
-se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
-vigoureuse.--Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.
-Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué
-vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa
-première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut
-comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison
-courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
-tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.
-
-Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
-était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième
-rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de
-l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
-vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;
-et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû
-voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté
-de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie
-de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
-longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:
-«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre
-jeune frère est ici.»
-
-En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur
-ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient
-devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
-domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux
-Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
-ailes.
-
-Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,
-mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine
-de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
-tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
-vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la
-colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et
-il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa
-poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par
-le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se
-métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:
-
- C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris
- l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
- nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
- jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de
- bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante
- rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
- représentait les longs fils de soie violette suspendus à
- la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du
- papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,
- deux vieilles écorces de sapin.
-
-Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
-présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un
-esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,
-qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré
-n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»--Ainsi disaient les
-domestiques; et Wang-Tchin au fond de son coeur retournait ses pensées
-et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de
-fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un
-médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.
-
-Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant
-dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un
-voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,
-Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa
-tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du
-Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être
-le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le
-Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à
-deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour
-l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me
-vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
-à ma mère!»--Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
-réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay
-ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et
-colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,
-et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
-plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la
-porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
-et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as
-repris ton livre, que viens-tu faire ici?»
-
-Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la
-colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de
-sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant
-ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
-dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit
-précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande
-la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les
-domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,
-il entre, il avance malgré tout!--Quoi! serait-il vrai?» s'écria à
-son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son
-fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
-précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses
-pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
-me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des
-bâtons?--Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?--Oui, je suis l'enfant
-que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il
-donc un faux Wang-Tsay?»
-
-Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent
-apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors
-que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les
-serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et
-lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda
-encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des
-Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se
-rétablissait pas du tout.
-
-«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand
-il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
-que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
-venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
-métamorphosé!--Et que disait cette lettre?--Vous savez, continua
-Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
-en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
-là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà
-pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
-ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
-deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
-aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
-de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
-avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
-voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
-l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
-le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
-là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
-que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
-précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
-et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà;
-mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
-s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
-car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»
-
-Là-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
-plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
-rire que de se fâcher à tout le monde.
-
-Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-soeur, et demanda à voir
-Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
-sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
-mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
-de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
-et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
-vouloir trop.
-
-Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
-convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
-Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
-surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait
-dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.
-
- Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce
- à laquelle il appartient,
- Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent
- un grand prix:
- La maison a été détruite, les biens ont laissé une place
- vide, le livre même a disparu;
- Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en
- rira dans mille ans.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la Nouvelle
-de Ly-Taï-Pe.
-
-[3] Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.
-
-[4] Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont les
-caractères ressemblent à ces animaux.
-
-[5] Les régions inférieures.
-
-[6] Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper: celui qui
-vole des êtres humains.
-
-
-
-
-LE LUTH BRISÉ.
-
-NOUVELLE HISTORIQUE.
-
-
- On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié
- de Pao et de Cho;
- Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!
- Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que
- des sentiments de haine,
- On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer
- un coeur sincère.
-
-Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
-a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
-célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
-Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
-des Tcheou[1], s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
-gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
-bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
-traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
-son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
-révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
-son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
-au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
-individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
-ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
-des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
-personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
-désigne par l'expression _tchy-ki_, c'est-à-dire, _qui vous connaît à
-fond_. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
-sont appelés _tchy-sin, intimes de coeur_. Si c'est simplement le son
-de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
-de l'affection, cela s'appelle _tchy-yn, se connaître par l'effet des
-sons_. Cependant ceux qui sont liés de coeur, d'une façon quelconque,
-rentrent sous la dénomination générale d'amis, _siang-tchy._
-
-Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
-raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
-vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
-cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:
-
- Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,
- l'autre l'écoute;
- Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,
- alors il ne pourra se faire entendre.
-
-Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
-Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
-vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
-Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
-de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
-King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
-le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
-Ta-Fou. Là, il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
-près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
-mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
-était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
-lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
-pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
-faire route par terre, aller dans sa ville natale.
-
-Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
-les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
-magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.
-
-Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille[2];
-Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
-tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
-parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
-son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
-s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
-Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
-des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
-chevaux.
-
-Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
-et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
-beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
-violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
-de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
-grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
-«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
-que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
-convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
-prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
-serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
-favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
-mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
-destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
-provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
-embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
-des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
-préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
-foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
-adieux.
-
- Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,
- Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les
- rivières éloignées!
-
-Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
-jouissait à coeur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
-et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
-transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
-toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
-et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
-arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
-alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
-de l'automne[3]. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
-vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à
-torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
-bateaux fit porter une ancre sur le rivage.
-
-Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
-la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
-alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
-son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
-était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
-parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
-pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.
-
-Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
-dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
-la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
-jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
-notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
-se brisa.
-
-Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
-quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
-et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
-l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
-d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»
-
-L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
-déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
-bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
-musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
-la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
-or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
-qui connaisse et comprenne cet instrument? non.--Voici ce que c'est.
-Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
-bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
-avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
-dévaliser.--Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
-avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
-l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
-quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»
-
-Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
-des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
-du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
-vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
-car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses moeurs qui le
-rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
-sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
-avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
-et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là, il
-a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à
-juger les sons du luth.
-
---Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
-montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!--Mais enfin,
-que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
-retirer.»
-
---Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
-voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
-sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
-y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à
-la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
-excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
-vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
-ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
-votre luth.»
-
-Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
-Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
-jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
-d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
-revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
-et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
-rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
-long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à
-l'heure en m'accompagnant.
-
---Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
-prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
-répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
-Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
-et les voici:
-
- Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!
- A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.
- Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des
- rues pauvres et obscures....
-
-»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
-et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
-rappelle, et le voici:
-
- Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant
- des siècles infinis.
-
-Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
-assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
-trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
-ainsi.» Là-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
-d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
-longuement dans la cabine.
-
-Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
-C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
-de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
-sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
-bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
-se cachaient dans des souliers de paille.
-
-Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
-paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
-en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
-lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
-présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
-parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
-il convient à un honorable magistrat.»
-
-Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
-un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
-voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
-resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
-étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
-de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
-ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
-Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
-habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
-à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
-en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
-il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
-magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
-du siège où l'envoyé de Tsou était assis.
-
-Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
-et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
-mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
-de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
-bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
-rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
-corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
-dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.
-
-Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
-à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
-tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
-dressa un petit banc à l'extrémité de la table.
-
-Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à-vis d'un étranger,
-Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
-de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4]».
-
-Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
-s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
-choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
-prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
-quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
-Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à
-l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
-luth?»
-
-Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
-reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
-lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
-les ressources et les beautés de cet instrument?»
-
-Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
-que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
-jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»
-
-Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
-parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
-habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
-son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
-votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.--Oh! reprit Pe-Ya
-en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à
-ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
-l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
-de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
-fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!
-
---Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
-va sans se gêner donner son explication en détail.--Cet instrument,
-c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
-cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre _Ou-Tong_; le phénix
-aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
-roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
-que sur l'arbre _Ou-Tong_, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
-douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
-sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
-éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
-des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
-dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
-célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
-la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
-il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
-clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
-ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
-comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
-qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
-qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
-il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
-pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux _soixante-douze
-heou_ (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
-pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
-un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
-Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
-dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
-Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
-degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
-les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
-par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
-seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
-ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
-ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
-nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit _bassin du Dragon_; le
-plus court, _étang du Phénix:_ tous les deux ont des chevilles de jade
-et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
-lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
-intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'oeil les
-cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
-fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
-(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
-Yao et de Chun[6], on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
-vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
-des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
-ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
-Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
-et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
-Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
-Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux
-dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
-un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
-L'instrument en compta alors sept.
-
-Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
-lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
-qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
-froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
-suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.
-
-Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
-jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
-de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
-préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
-vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
-parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
-musique.
-
-Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
-instrument?--Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
-harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
-l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
-beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à
-l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
-frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
-vertus de l'harmonie!
-
-Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,
-Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au
-hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se
-dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu
-sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
-érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce
-moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.
-«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
-à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius
-jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
-et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
-il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre
-traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
-Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu
-un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,
-et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient
-les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
-d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les
-cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître
-les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais
-il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand
-je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique,
-connaître les sentiments de mon coeur?»
-
-Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
-dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.--Si sa Seigneurie veut
-bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
-conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le
-grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»
-
-Là-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi
-profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur
-vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth
-que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle
-immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes
-élevées.»--Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un
-immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il
-laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de
-nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos
-pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases
-il avait deviné ce qui occupait le coeur de Pe-Ya[8].
-
-Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant
-le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il
-lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de
-respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!
-En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à
-méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les
-nobles noms de votre Seigneurie?
-
---Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,
-et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin
-joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms
-de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes
-cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place
-d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux
-domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on
-remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention
-en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
-daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
-accueil.»
-
-Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
-enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,
-se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
-rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui
-des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
-demeure.--Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la
-montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre
-maison.--Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous
-habitez est en vérité un village _abondant en sages_ (Tsy-Hien)! mais,
-dites-moi, quelle est votre profession?--Je coupe du bois dans la
-forêt pour gagner ma vie.--Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,
-avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
-qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances
-que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une
-renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
-cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le
-palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent
-passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts
-et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et
-des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
-désapprouver votre conduite, docteur.--Seigneur, répondit le bûcheron,
-je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui
-n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il
-faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins
-quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être
-élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais
-pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété
-filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous
-distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques
-verres.
-
-Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était
-choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
-avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui
-demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?--Déjà j'en ai
-laissé passer vingt-sept.--Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;
-si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
-titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui
-a conquis mon amitié en appréciant la musique!--Grand homme, objecta
-le bûcheron, vous vous laissez égarer.--N'avez-vous pas à la cour un
-nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
-pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
-l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser
-si bas!--Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il
-y en a plein l'Empire, mais des amis de coeur, le nombre en est borné;
-d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par
-le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en
-féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes
-pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune
-et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»
-
-Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
-et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la
-cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les
-lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de _frère aîné,_ celui
-de _frère cadet_ appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
-Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,
-pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se
-démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
-burent encore une coupe.
-
-Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses
-instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.
-Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à
-coeur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence
-d'âge. Car, on dit avec raison:
-
- Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les
- sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,
- Et l'ami qui vous a _connu par l'effet des sons_ écoute vos
- paroles long-temps et avec une oreille favorable.
-
-Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
-lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est
-parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les
-cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la
-voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le
-grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant
-sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi
-notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si
-tôt!»
-
-A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent
-goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait
-le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
-respect.
-
-Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et
-indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu
-vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir
-près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans
-sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?--Hélas! répondit
-Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre
-volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont
-vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!--Eh bien! ajouta
-Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
-allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre
-frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez
-exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
-rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.
-
---Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer
-à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un
-engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout
-demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne
-m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre
-en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre
-jeune frère un plus grand crime encore!--Vos paroles pleines de sens,
-répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année
-prochaine je reviendrai vous voir.--A quelle époque de cette prochaine
-année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?--Ecoutez,
-répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a
-commencé la 2.e division de l'automne; ce jour va être le
-seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous
-rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain
-jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes
-promesses, ne me tenez plus pour un sage.»
-
-Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
-où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,
-et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure
-ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord
-du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
-manque. Mais l'aurore paraît déjà, et il faut que je prenne congé de
-mon frère.»
-
-Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
-domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
-prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à
-son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,
-faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos
-honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme
-la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas
-dédaigner de faibles présents!»
-
-Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
-un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il
-parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,
-jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau
-la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
-rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se
-séparèrent les yeux humides.
-
-Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
-de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son
-voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et
-les montagnes, la tristesse était dans son coeur, et son esprit restait
-occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après
-quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
-voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le
-seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
-bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char
-sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là, l'envoyé
-rendit compte de sa mission au souverain.
-
-Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient
-succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein
-d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans
-songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,
-il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.
-Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,
-disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit
-route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée
-qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
-arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.
-
-Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de
-l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
-était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
-sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait
-eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le
-bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
-l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.
-
-La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers
-la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé
-devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store
-de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer
-sur la proue du bateau. Là, il se mit à contempler la constellation
-de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute
-cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors
-lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie
-soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit
-se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,
-époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait
-de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il
-donc manqué à sa promesse?
-
-Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je
-comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
-passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est
-pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère
-m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
-a été émouvoir le coeur de l'ami _qui m'a connu par les sons_, cette
-nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il
-ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda
-qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums
-furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant
-l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il
-rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec
-un accent de douleur.
-
-Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son
-si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
-jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé
-de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce
-sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
-piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
-de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
-que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
-les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas
-venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même
-sur le rivage m'informer de mon frère.»
-
-Là-dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit
-dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
-nuit il ne put fermer l'oeil; il appelait l'aurore de tous ses voeux et
-l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se
-dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
-du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
-Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête
-dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite
-que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après
-s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon
-frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les
-frais des cérémonies funèbres.»
-
-Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
-direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix
-lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.--«Seigneur,
-demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?--Ici la montagne
-se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
-le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
-couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui
-présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
-au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
-qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous
-pourrons continuer notre marche.»
-
-Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
-domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande
-route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
-pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à
-un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses
-vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
-bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
-s'avance à pas lents.
-
-A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
-respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose
-à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton
-de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,
-que daignez-vous ordonner?--Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,
-et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
-Tsy-Hien.--Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
-droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du
-village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
-la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
-à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
-route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
-village, votre Seigneurie veut aller?»
-
-Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec
-étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,
-lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour
-où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y
-avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
-celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être
-mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.
-
-«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des
-réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
-adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
-villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis
-vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
-long-temps.
-
---Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces
-deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
-paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
-fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années
-dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
-a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
-habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
-amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
-informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
-dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.--Je désirerais
-aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.--Quoi!
-interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
-voir dans cette maison?--Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»
-
-A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
-commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et
-d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était
-mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du
-bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
-haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
-ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe
-donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
-livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de
-connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper
-le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par
-un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint
-languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques
-mois, il mourut....»
-
-Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes
-s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
-si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés
-avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le
-vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
-domestique quel personnage était son maître!--L'enfant se pencha et dit
-à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!
-
---Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
-l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir
-recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la
-douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il
-s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je
-t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus
-qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
-supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»
-
-Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
-eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
-la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable
-Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui
-munissait à son fils?»--Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
-de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore
-dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la
-ville, dans le cimetière.
-
---Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit
-le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa
-pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
-d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
-jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
-envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
-dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
-Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
-qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.--Et moi, je n'ai pas voulu
-mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par
-lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement
-élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
-voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris
-quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,
-quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.
-
---Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller
-me prosterner devant le tombeau.--Puis il dit à son petit serviteur
-de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
-en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
-marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.
-
-Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
-regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
-(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
-et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
-par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
-esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
-Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
-vous dit un éternel adieu.»--A ces mots la voix lui manqua, et il
-éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
-montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
-ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
-voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
-accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
-ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
-des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
-du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.
-
-Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
-n'avoir pas obéi aux impulsions de son coeur: il se fit donc apporter
-l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
-couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
-le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
-sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
-les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
-dispersèrent avec des éclats de rire.
-
-«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
-par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
-profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
-riant?--Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
-sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
-joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!--Puisqu'il en est ainsi,
-reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
-la connaissance de cet art?--Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
-je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
-passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon coeur obscurci n'est plus
-capable de discerner clairement ce qui le toucherait.
-
---A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
-destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
-réciter, prêtez l'oreille.»
-
-Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
-répéta les lignes suivantes:
-
- Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9]
- J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;
- Aujourd'hui je revenais pour le voir:
- Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la
- musique,
- Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.
- Oh! douleur!... combien mon coeur fut navré!
- Oh! chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!
- Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes
- joues;
- J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est
- douloureux!
- Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,
- Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les
- liens d'une amitié pure et précieuse!
- Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.
- Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner
- mon luth,
- Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:
- Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!
-
-Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
-vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
-l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
-déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
-de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.
-
-Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
-luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:
-
- J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.
- Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?
- Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des
- compagnons et des amis;
- Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait
- trop difficile.
-
-«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!--Dans quelle
-partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
-Pe-Ya.--Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
-la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
-question?--Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
-je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
-quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
-servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
-puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
-où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
-je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
-natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
-respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
-ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
-moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
-comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»
-
-Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
-devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
-répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
-s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.
-
-Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à
-son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;
-
- Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux
- efforts.
- Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse
- qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?
- Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté
- dans l'oubli;
- Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore
- du luth brisé.
-
-
-[1] Vers 690 avant J.-C.
-
-[2] Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.
-
-[3] Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy)
-en deux parties, qui forment les huit _Tsie_.
-
-[4] L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de prendre
-un siège.
-
-[5] Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des temps
-fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
-chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
-l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
-dans les cérémonies.
-
-[6] Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrés des
-Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant J.-C.
-
-[7] 1134 avant J.-C.
-
-[8] Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute plus
-d'attrait pour l'habitant du _céleste Empire_ que pour le lecteur
-français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
-les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
-les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
-écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
-une difficulté de plus.
-
-[9] La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en
-automne; le mot _printemps_ est sans doute appelé par la rime du vers
-suivant: _Tchun_ printemps, et _Kun_ sage.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
-
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-du chinois, by Various
-
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@@ -1,7991 +0,0 @@
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- The Project Gutenberg eBook of Choix de contes et nouvelles traduits du Chinois, by Théodore Pavie.
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-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits du
-chinois, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
-
-Author: Various
-
-Translator: Théodore Pavie
-
-Release Date: April 14, 2014 [EBook #45374]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES ***
-
-
-
-
-Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<h1>CHOIX</h1>
-
-<h1>DE</h1>
-
-<h1>CONTES ET NOUVELLES</h1>
-
-
-<h1>TRADUITS DU CHINOIS</h1>
-
-<h2>PAR THÉODORE PAVIE</h2>
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,</h5>
-
-<h5>RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7</h5>
-
-<h5>1839</h5>
-
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#TABLE">Table</a></p>
-<h5>A</h5>
-
-<h5>MONSIEUR STANISLAS JULIEN,</h5>
-
-<h5>MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE</h5>
-
-<h5>LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL</h5>
-
-<h5>DE FRANCE.</h5>
-
-<h5>TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE</h5>
-
-<h5><i>De son respectueux Elève,</i></h5>
-
-<h5>THÉODORE PAVIE.</h5>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4>AVERTISSEMENT.</h4>
-
-<hr class="r5" />
-<p>Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
-attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
-volume de <i>nouvelles</i> et de <i>contes</i>.&mdash;Les Chinois d'ailleurs ne font
-pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
-mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
-de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
-tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
-capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
-un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
-récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
-désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
-dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
-étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
-dans l'original.</p>
-
-<p>D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
-abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
-d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
-et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
-à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
-pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
-du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
-d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mœurs et
-des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.</p>
-
-<p>Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
-yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
-témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
-avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
-connaître ici:</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LES PIVOINES</span>, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
-intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (<i>Faits remarquables, anciens et modernes</i>).
-Le même conte se trouve aussi dans les <i>Histoires à réveiller le
-monde</i>, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
-incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
-collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
-<span style="font-size: 0.8em;">RENARDS-FÉES</span>.</p>
-
-<p>La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, <span style="font-size: 0.8em;">LY-TAI-PE</span>,
-laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
-toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
-du <span style="font-size: 0.8em;">LUTH BRISÉ</span> qui termine le volume.</p>
-
-<p>C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, <i>Voyage dans l'Ouest,</i>
-(c'est-à-dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
-parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: <span style="font-size: 0.8em;">LE BONZE SAUVÉ DES EAUX</span> et
-<span style="font-size: 0.8em;">LE ROI DES DRAGONS</span>.</p>
-
-<p>Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
-le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
-traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
-en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
-bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.</p>
-
-<p>Enfin, <span style="font-size: 0.8em;">LE LION DE PIERRE</span> est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
-Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
-jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
-plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à
-Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
-rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
-nous le communiquer.</p>
-
-<p>Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
-croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
-la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
-se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
-et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
-toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
-les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
-les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
-Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
-qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
-les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
-grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
-laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
-toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
-et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
-ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.</p>
-
-<p>Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
-toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
-ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
-résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
-années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
-l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
-cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
-à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
-parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
-prendre haleine.</p>
-
-<p>Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
-départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
-ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
-que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
-bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="TABLE" id="TABLE">TABLE</a></h4>
-
-<p style="margin-left: 40%;">
-<a href="#LES_PIVOINES">Les Pivoines, conte</a><br />
-<a href="#LE_BONZE_KAY-TSANG">Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique</a><br />
-<a href="#LE_POETE_LY-TAI-PE">Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle</a><br />
-<a href="#LE_LION_DE_PIERRE">Le Lion de Pierre, légende</a><br />
-<a href="#LA_LEGENDE1">La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique</a><br />
-<a href="#LES_RENARDS-FEES">Les Renards-Fées, conte Tao-Sse</a><br />
-<a href="#LE_LUTH_BRISE">Le Luth brisé, nouvelle historique</a><br />
-</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a id="LES_PIVOINES"></a>LES PIVOINES<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a>
-<a href="#Note_1_1" class="fnanchor" style="font-size: 0.7em;">[1]</a>,</h3>
-<hr class="r5" />
-<h4>CONTE.</h4>
-<hr class="tb" />
-
-<p>Sous le règne de Jin-Tsong<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, de la dynastie des Song Méridionaux,
-au village de Tchang-Yo, situé à deux <i>lys</i><a name="NoteRef_3_3" id="NoteRef_3_3"></a><a href="#Note_3_3" class="fnanchor">[3]</a> de la porte orientale
-de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
-dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
-d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
-couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
-sans lui laisser d'enfant.</p>
-
-<p>Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
-et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
-terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
-bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
-plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
-Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
-chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
-s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
-Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
-et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
-c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
-dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
-se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
-extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
-chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
-occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
-quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
-l'avait-on surnommé <i>Hoa-Tchy</i> (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
-marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
-avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
-lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
-laissait en gage.</p>
-
-<p>Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
-Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
-ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
-valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
-profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
-parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue,
-dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
-n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
-remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.</p>
-
-<p>Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
-à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
-sur cette haie factice, l'églantier, le <i>putchuk</i>, l'hibiscus,
-le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
-s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
-l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
-le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
-le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui
-qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
-arbre<a name="NoteRef_4_4" id="NoteRef_4_4"></a><a href="#Note_4_4" class="fnanchor">[4]</a> et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
-elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
-pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
-voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
-commençait à s'ouvrir.</p>
-
-<p>En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
-après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
-aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
-rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
-couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
-élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
-lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
-tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
-tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
-propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
-de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
-appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.</p>
-
-<p>Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
-ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
-elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
-n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
-le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
-belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
-riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
-doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
-des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
-corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
-l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
-sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
-au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
-parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
-n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
-la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
-grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
-poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
-milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
-comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
-boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
-le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
-carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
-souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
-beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
-pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
-prune <i>Yo-Ly</i>, surnommée le ballon de soie brodée.</p>
-
-<p>On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
-mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
-répandent en foule leur éclat et leur parfum. »</p></blockquote>
-
-<p>En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
-appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
-la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
-ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
-tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
-de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
-dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
-retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
-des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac
-Sy-Hou<a name="NoteRef_5_5" id="NoteRef_5_5"></a><a href="#Note_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
-milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
-venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
-lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
-promeneurs.</p>
-
-<p>On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
-et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
-flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
-volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
-à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
-pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
-ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
-de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
-nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
-et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
-milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
-de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
-obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
-leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
-confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.</p>
-
-<p>Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
-commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
-nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
-aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
-lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
-troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
-faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
-roses se pressent sur le ciel, la neige<a name="NoteRef_6_6" id="NoteRef_6_6"></a><a href="#Note_6_6" class="fnanchor">[6]</a> sautillait et dansait, le
-ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
-toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.</p>
-
-<p>Il y a des vers qui en font foi:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">voûte des cieux;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">chantent en cueillant les lotus;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">s'y sont multipliées à l'infini;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">son jardin et de son lac.</span><br />
-</p>
-
-<p>Mais rentrons dans les limites de notre récit. »&mdash;Tsieou-Sien, levé
-chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
-tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
-rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
-tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
-une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
-s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
-devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
-heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
-pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
-vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
-sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
-son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
-le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
-ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
-vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
-millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
-passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
-vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
-son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
-tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
-avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
-reprises pour faire son inspection.</p>
-
-<p>Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
-des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
-l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
-essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
-bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à
-ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
-cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
-de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
-jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
-allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
-les fleurs ».</p>
-
-<p>Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
-fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
-dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».</p>
-
-<p>Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
-à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
-singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
-ce raisonnement:&mdash;Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à
-s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
-et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
-avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
-elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
-qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
-venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
-l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
-violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
-qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
-les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
-douleur!</p>
-
-<p>Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
-a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
-fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
-long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
-les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
-le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
-donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
-prendre pitié.</p>
-
-<p>Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
-mutile, comment supporteront-elles ce traitement?&mdash;Voyez: c'est du
-germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
-tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
-les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
-il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
-patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
-à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
-donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
-être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
-son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
-supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
-parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!</p>
-
-<p>D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
-simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
-garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
-soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
-exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
-jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
-plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
-jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
-l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
-et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
-même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
-réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
-se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
-d'une mort prématurée.</p>
-
-<p>On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
-envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
-jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
-passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
-sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
-injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
-fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
-ressentiment!</p>
-
-<p>Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
-cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
-par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
-amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
-tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
-prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
-la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
-façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
-dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
-pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
-ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
-avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
-grandes politesses, intercédait du fond de son cœur pour ses pauvres
-plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
-vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
-tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
-en remerciements.</p>
-
-<p>Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
-deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
-de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
-quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
-tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
-appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
-«traiter les fleurs ».</p>
-
-<p>A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
-jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
-et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
-réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
-fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
-l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
-s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
-Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
-tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
-devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
-quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
-fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
-chacun s'abstenait de toucher même une feuille.</p>
-
-<p>D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
-des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
-rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
-grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
-c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
-à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
-grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
-mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
-raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
-abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
-sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
-flexible et harmonieuse.</p>
-
-<p>Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
-d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
-l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
-des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
-de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
-prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
-revenu de chaque année.</p>
-
-<p>Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
-cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
-contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
-usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
-contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
-au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
-voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait <i>Monsieur</i>
-Tsieou<a name="NoteRef_7_7" id="NoteRef_7_7"></a><a href="#Note_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, et lui-même se désignait par le nom du <i>Vieillard qui arrose
-son jardin</i> (Kouan-Youen-Seou).</p>
-
-<p>Les vers disent:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">regards,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">à loisir que d'aller prendre du repos.</span><br />
-</p>
-
-<p>Ici l'histoire se divise.&mdash;Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
-de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
-mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
-cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
-sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
-épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
-prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
-suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
-le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
-troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
-ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
-dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
-formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
-nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
-avaient eu à souffrir de leur despotisme!</p>
-
-<p>Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
-qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
-homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
-adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
-porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
-et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
-maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
-campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
-précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
-vieux Tsieou-Sien.</p>
-
-<p>Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à
-moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
-dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
-Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
-qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
-épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
-jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
-plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
-que l'on appelle le <i>Fou des fleurs</i>. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
-entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
-personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
-plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
-n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
-peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
-autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
-peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.</p>
-
-<p>A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à
-peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
-deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
-n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
-à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
-gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
-regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
-vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
-curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
-porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
-savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
-dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
-du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
-Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
-multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
-J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
-de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
-voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
-que cela.</p>
-
-<p>Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
-Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
-fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
-les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
-n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.</p>
-
-<p>Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
-ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
-vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
-est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
-jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
-et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
-l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
-se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.</p>
-
-<p>Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
-épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
-la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
-richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
-lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
-de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
-(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.</p>
-
-<p>Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
-Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
-princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
-d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
-et elle écrivit les quatre vers suivants:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Demain matin, je me promènerai dans le parc:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.</span><br />
-</p>
-
-<p>C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
-les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
-parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
-pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
-toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
-par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
-jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
-n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
-rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
-un front radieux parmi toutes celles de l'empire.</p>
-
-<p>Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
-de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
-l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
-recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
-l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
-hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
-ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
-couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.</p>
-
-<p>Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
-et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
-la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
-aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
-cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
-des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
-l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
-prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
-voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
-Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
-exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
-suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
-j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
-il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
-entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose
-jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
-aller en respirer l'odeur de plus près.</p>
-
-<p>Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
-mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
-donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
-les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
-sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
-faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
-de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
-chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
-augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
-s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
-un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
-ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
-y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
-Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
-la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
-songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
-jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
-vêtements.</p>
-
-<p>Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
-le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
-à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
-joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
-silence.</p>
-
-<p>La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
-abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
-pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
-jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
-bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
-planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun
-mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
-bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
-dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
-daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
-le jeune seigneur?&mdash;Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
-oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
-vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
-Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
-sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
-campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
-mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
-d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
-vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
-de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
-reconnaissance!</p>
-
-<p>Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
-quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
-jambes, et il ne put remuer.</p>
-
-<p>Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
-pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
-jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
-cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
-répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
-billet, et l'envoyer au préfet du département.»</p>
-
-<p>Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
-en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
-de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
-recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
-Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
-l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
-en une minute, au galop.</p>
-
-<p>Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
-donc.</p>
-
-<p>Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
-domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
-Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
-de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
-prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
-l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
-Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
-cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
-long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
-ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
-pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
-fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
-reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
-vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
-qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.</p>
-
-<p>Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
-que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
-tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.</p>
-
-<p>Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de
-Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
-grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
-ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
-en désordre cueillir les pivoines.</p>
-
-<p>Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
-avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
-pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
-l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
-Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
-désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
-ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
-qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
-il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
-bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
-première.</p>
-
-<p>Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
-renversée!&mdash;Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
-vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
-plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
-craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
-battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
-sur pied.</p>
-
-<p>Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
-cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
-jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
-pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">méchante;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">sans que personne les recueille.</span><br />
-</p>
-
-<p>Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
-le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
-gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
-voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
-de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
-surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
-leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
-Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
-qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
-leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
-accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
-entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
-son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
-je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là-dessus il partit en
-manifestant la haine qu'il avait dans le cœur.</p>
-
-<p>Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
-le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
-Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
-les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
-s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
-lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.</p>
-
-<p>Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
-vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
-à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
-bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
-L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
-Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
-Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
-les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
-et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »&mdash;Le curieux, frappé
-de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!&mdash;et voilà tout. Mais
-comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
-en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
-vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
-couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
-compassion.</p>
-
-<p>Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
-mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
-à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
-maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
-de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
-si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
-feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!</p>
-
-<p>Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
-humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
-Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
-seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
-Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
-suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
-êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?</p>
-
-<p>Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
-vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
-je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
-pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
-de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
-la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
-lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là,
-reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
-agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
-répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
-branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
-inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
-ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.</p>
-
-<p>A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
-Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
-pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
-pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
-employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
-de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
-il ira vous inviter à la venir voir.</p>
-
-<p>A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
-d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
-ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non&mdash;-Voyant
-mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
-pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
-de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
-cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;&mdash;cependant, la jeune
-fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
-tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.</p>
-
-<p>Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
-maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
-nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
-pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
-plus étincelantes qu'auparavant.</p>
-
-<p>Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">boue,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">les ressusciter;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">il a su concilier l'affection des objets inanimés.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!</span><br />
-</p>
-
-<p>Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
-Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
-magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
-là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
-le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là.&mdash;Aucune trace
-de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à
-lui-même?&mdash;Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
-passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
-prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
-il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
-droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
-qui faisaient sécher leurs filets au soleil.</p>
-
-<p>Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
-saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
-commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
-n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.</p>
-
-<p>Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
-mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
-venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout
-rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
-de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
-passée.</p>
-
-<p>Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
-existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
-dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?&mdash;A l'instant même,
-répondit Tsieou.&mdash;Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
-et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
-Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
-Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
-qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
-sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
-ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
-y avait là-dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
-s'assurer du prodige par leur propres yeux.</p>
-
-<p>Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
-bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
-miracles par le secours de la magie.</p>
-
-<p>Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
-remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
-amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
-aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
-Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
-de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
-mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
-comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
-à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
-qu'il avait grandement raison.</p>
-
-<p>Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
-qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
-avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
-au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
-promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
-venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
-d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
-profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
-vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à
-côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
-l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
-il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
-les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
-a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
-les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
-a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
-l'ouvrit à deux battants.</p>
-
-<p>Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
-le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
-lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
-gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
-partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
-hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.</p>
-
-<p>Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
-qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
-brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
-retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
-laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
-feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
-votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
-des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
-il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
-n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
-jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
-donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
-troupe se mit en marche.</p>
-
-<p>Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
-opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
-résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
-disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
-esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
-détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
-a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
-seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
-que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
-tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur
-toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.</p>
-
-<p>En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
-gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
-on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
-de Tchang.&mdash;Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
-apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
-plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
-face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
-dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
-extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
-leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
-sourire aux passants.</p>
-
-<p>Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
-n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
-maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
-mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
-troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
-quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
-de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
-plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
-être à moi.&mdash;Mais quel est donc ce fameux plan?&mdash;Le voici, reprit
-Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
-révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
-la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
-les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
-d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
-a même promis 3,000 tsien<a name="NoteRef_8_8" id="NoteRef_8_8"></a><a href="#Note_8_8" class="fnanchor">[8]</a> de récompense, pour encourager les
-délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
-servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
-cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
-avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
-vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
-dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.</p>
-
-<p>Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
-était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
-mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
-accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
-au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
-plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
-dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
-affaire.</p>
-
-<p>Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
-En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
-il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
-satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
-du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
-coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
-grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
-laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à
-l'arrière-garde avec ses amis.</p>
-
-<p>Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
-c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
-garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
-le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
-force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
-que vous le lui ferez au moins savoir!&mdash;Mais les sbires le chargeaient
-d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
-ils l'entraînèrent hors du jardin.</p>
-
-<p>A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
-connaître la cause de cette conduite.&mdash;Qu'est-ce que vous demandez?
-leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
-peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
-votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
-n'eurent plus dans le cœur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
-dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
-Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
-jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
-cela devait aboutir.</p>
-
-<p>Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
-propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
-qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
-se rendit en hâte au tribunal.</p>
-
-<p>Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
-au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
-regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
-connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
-s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
-de supplice et attendirent.</p>
-
-<p>Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:&mdash;-Quel
-audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
-pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
-avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
-l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
-n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
-mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
-village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
-peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
-magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
-avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
-vous avez le front de nier!</p>
-
-<p>Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
-avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
-dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
-jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
-que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
-de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
-et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
-esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
-être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
-dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
-allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
-aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
-dire.</p>
-
-<p>Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
-ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
-entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
-les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
-le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
-tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
-peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
-l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
-patient, chargé de la cangue.</p>
-
-<p>Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
-l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
-Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
-donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
-donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
-Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
-reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.</p>
-
-<p>Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
-ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
-informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
-victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
-du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
-porterons caution; rassurez-vous!</p>
-
-<p>Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
-gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
-canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!&mdash;Et le vieillard
-arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
-chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
-mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
-passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.</p>
-
-<p>A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
-lit aux prisonniers; là, plus mort que vif, garrotté de manière à ne
-pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
-il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
-vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
-l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
-de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
-résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.</p>
-
-<p>Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
-s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
-immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
-que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
-sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.</p>
-
-<p>Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
-et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
-immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
-préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
-eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
-qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
-de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
-calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
-ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
-aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
-aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
-la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
-secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
-pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
-immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
-condition d'existence.</p>
-
-<p>Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
-demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
-immortel?&mdash;Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
-faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
-envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
-les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
-c'est-à-dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
-fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.&mdash;Et
-elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.</p>
-
-<p>Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
-l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
-Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
-lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
-sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
-puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
-reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
-de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
-crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!&mdash;Tsieou est
-saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
-jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
-s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
-le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
-voit tiré d'affaire, son cœur se dilate; car on dit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Celui qui ne nourrit en son cœur aucun sentiment
-d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
-arbitres des événements. »</p></blockquote>
-
-<p>Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
-reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
-dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
-passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
-nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
-ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
-nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
-il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
-livrer à l'ivresse du plaisir.</p>
-
-<p>Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
-après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
-s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
-entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
-silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
-arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
-tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
-à terre en désordre et jonchent le sol.</p>
-
-<p>Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
-parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
-secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
-pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
-immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
-jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
-fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
-Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
-bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.&mdash;Aussitôt on
-étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
-on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
-repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
-Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à-coup il
-s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">devant le vestibule,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">eaux,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et siffle à travers les pins de la forêt.</span><br />
-</p>
-
-<p>Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
-relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
-hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
-singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
-apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
-subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
-portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
-réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
-dans une muette stupeur.</p>
-
-<p>Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
-la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus
-de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
-a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
-été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
-tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
-péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
-s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
-Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
-en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
-l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs?
-Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:&mdash;Oui, il
-faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
-bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
-à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
-longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
-impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.</p>
-
-<p>Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à
-boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
-l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
-pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
-par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
-retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
-peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
-son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
-souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
-maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
-tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
-découragés et honteux.</p>
-
-<p>Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
-vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
-lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
-de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
-lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
-a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
-permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.</p>
-
-<p>On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
-parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
-sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
-n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
-plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
-la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
-miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
-faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
-n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
-hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
-l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
-quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
-perquisition: mais enfin, que faire?&mdash;Aller passer la nuit chez soi....</p>
-
-<p>Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à
-la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
-c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
-jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
-jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
-arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
-chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
-engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
-joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
-une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
-à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
-deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
-vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
-responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
-Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
-marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
-nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.</p>
-
-<p>A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
-de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
-précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
-la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
-bonnet de notre maître?&mdash;C'était bien lui.&mdash;On éclaire le long du mur,
-et à quelques pas de là, à l'angle oriental, dans un détour formé par
-l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
-laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
-en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
-seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
-s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
-adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
-aux autres voisins et se retirèrent.</p>
-
-<p>Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
-allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
-nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
-douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
-nous l'y laisserons.</p>
-
-<p>Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
-il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
-ont leur récompense.</p>
-
-<p class="poet">Deux scélérats qui ont quitté le monde,<br /> Ce sont deux
-démons méchants qui descendent dans les enfers.</p>
-
-<p>Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
-au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
-du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
-dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
-raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
-peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
-il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
-de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
-dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
-en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
-fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
-que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
-jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
-calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
-Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
-plus grand détail et la plus grande précision.</p>
-
-<p>Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
-juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
-accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
-grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
-de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
-il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
-propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
-promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.</p>
-
-<p>Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
-adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
-ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
-jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
-jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
-de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
-amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
-parlerons pas.</p>
-
-<p>Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
-Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
-Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
-Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
-reprit la fraîcheur de la jeunesse.</p>
-
-<p>Un jour, c'était le 15<sup>e</sup> de la 8<sup>e</sup> lune, le temps
-était magnifique, le ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage
-dans toute l'étendue de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes
-croisées, auprès de ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure
-souffle doucement, il s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des
-flambeaux: on entend, dans l'espace, des chants et de la musique, un
-parfum surnaturel embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes
-blanches s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison,
-apparaît la jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés
-flottent des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand
-nombre d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant
-en main des instruments de musique.</p>
-
-<p>Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
-préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
-mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
-au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
-que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
-avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
-célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
-celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
-sur soi de grandes calamités.</p>
-
-<p>Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
-à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
-immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
-tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.</p>
-
-<p>Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
-du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
-Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
-d'adieux.&mdash;Puis tout disparut.</p>
-
-<p>Cet endroit a changé son nom en celui de <i>Ching-Sien-Ly, le village de
-l'Immortel qui monte aux cieux.</i> On l'appelle aussi <i>le village des
-Cent Fleurs.</i></p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">avec lui:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">le feu.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Il s'agit de la pivoine en arbre (<i>Pæonia arborea</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Il monta sur le trône en 1023.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_3" id="Note_3_3"></a><a href="#NoteRef_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Dix lys font une lieue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_4" id="Note_4_4"></a><a href="#NoteRef_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont
-désignées par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté
-de plus à établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement
-connue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_5" id="Note_5_5"></a><a href="#NoteRef_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le père Athanase Kirchère, dans sa <i>Chine illustrée</i>,
-dit, en parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans
-entrer dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
-arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
-canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
-avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
-temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
-situé dans le Tche Kiang.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_6" id="Note_6_6"></a><a href="#NoteRef_6_6"><span class="label">[6]</span></a> En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige
-est: <i>Lo-Hoa</i>, les six fleurs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_7" id="Note_7_7"></a><a href="#NoteRef_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Tsieou-Kong.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_8" id="Note_8_8"></a><a href="#NoteRef_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Environ 22,500 francs.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_BONZE_KAY-TSANG" id="LE_BONZE_KAY-TSANG">LE BONZE KAY-TSANG</a></h3>
-
-<h3>SAUVÉ DES EAUX.</h3>
-
-<h4>HISTOIRE BOUDDHIQUE</h4>
-<hr class="r5" />
-<p>La ville de Tchang-Ngan<a name="NoteRef_1_9" id="NoteRef_1_9"></a><a href="#Note_1_9" class="fnanchor">[1]</a>, dans le Chen-Si, est le lieu où les
-Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
-Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
-étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
-ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.</p>
-
-<p>Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
-gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan<a name="NoteRef_2_10" id="NoteRef_2_10"></a><a href="#Note_2_10" class="fnanchor">[2]</a>. Or, la 13<sup>e</sup>
-année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
-provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
-souveraineté de la Chine.</p>
-
-<p>Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
-militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
-lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
-s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
-parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
-pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
-lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
-recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
-parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
-à la vertu.&mdash;La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
-répondit Taï-Tsong. »</p>
-
-<p>Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
-dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
-camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
-classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
-clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
-eussent à se rendre au concours général de la capitale.</p>
-
-<p>L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
-nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (<i>le Bouton
-brillant</i>), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
-lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
-concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
-de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
-Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
-ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
-élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
-fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
-partir.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
-des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
-mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
-à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
-et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
-mère. »</p>
-
-<p>Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
-départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
-et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
-s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
-prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
-liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
-impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
-sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.</p>
-
-<p>Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
-ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
-aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
-festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
-encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
-lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.</p>
-
-<p>Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
-la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme
-au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
-vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant
-donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
-allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
-entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
-hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
-descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
-l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.</p>
-
-<p>Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
-accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
-puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à
-terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
-civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
-ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.</p>
-
-<p>Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
-réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
-l'appartement parfumé.</p>
-
-<p>Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
-trône dans le palais des <i>clochettes d'or;</i> les officiers civils et
-militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
-emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
-ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
-préfecture<a name="NoteRef_3_11" id="NoteRef_3_11"></a><a href="#Note_3_11" class="fnanchor">[3]</a> de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
-ose la demander pour Kwang-Jouy. »</p>
-
-<p>Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
-l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
-arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
-reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
-afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
-il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
-le Kiang-Tcheou.</p>
-
-<p>Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
-printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
-balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
-arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
-offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
-lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
-fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
-avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
-de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
-le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
-qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
-rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.</p>
-
-<p>Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
-«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
-soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
-accéda aux volontés de sa mère.</p>
-
-<p>Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
-main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
-voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
-se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
-l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
-dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
-autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
-faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
-ce poisson. «A dix lys<a name="NoteRef_4_12" id="NoteRef_4_12"></a><a href="#Note_4_12" class="fnanchor">[4]</a> d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
-Hong-Kiang.»</p>
-
-<p>A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
-puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
-cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
-œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
-remplit de satisfaction»&mdash;Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
-jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
-expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
-est la santé de ma mère?&mdash;Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
-cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
-aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
-vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
-premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»</p>
-
-<p>Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
-firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.</p>
-
-<p>La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
-marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
-à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
-rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
-en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.</p>
-
-<p>Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
-la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
-ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
-lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.</p>
-
-<p>Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
-femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
-brillaient comme les flots en automne<a name="NoteRef_5_13" id="NoteRef_5_13"></a><a href="#Note_5_13" class="fnanchor">[5]</a>, sa bouche petite et fraîche
-ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
-saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
-la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
-la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
-mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son
-compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
-sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
-milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
-domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
-milieu des eaux.</p>
-
-<p>A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
-fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
-tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
-vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
-savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
-circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
-la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
-mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
-diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
-Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.</p>
-
-<p>Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
-flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à
-fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à
-l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
-file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
-sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
-qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
-au fond des eaux.»</p>
-
-<p>Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
-considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
-sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
-«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
-rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
-jours passés.»</p>
-
-<p>Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
-porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
-cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
-du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
-tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
-Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.</p>
-
-<p>Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
-dans le palais de son maître.&mdash;«Lettré, quel est ton nom? quelle est
-ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
-as-tu été victime d'un assassinat?»&mdash;A ces questions, Kwang-Jouy salua
-respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
-le supplia de le faire revivre.</p>
-
-<p>«Eh bien! reprit alors le dieu des mers<a name="NoteRef_6_14" id="NoteRef_6_14"></a><a href="#Note_6_14" class="fnanchor">[6]</a>, ce petit poisson d'or que
-tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
-trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
-A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
-un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
-du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
-lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
-t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
-cour.»</p>
-
-<p>Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
-exprima sa gratitude au roi des dragons.</p>
-
-<p>Mais revenons à la veuve du docteur.&mdash;Dans son aversion pour l'assassin
-de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
-la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
-l'enfant qu'elle devait mettre au jour<a name="NoteRef_7_15" id="NoteRef_7_15"></a><a href="#Note_7_15" class="fnanchor">[7]</a>; dans cette perplexité, elle
-avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.</p>
-
-<p>Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
-employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
-prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
-eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
-le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
-je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
-talents.&mdash;Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
-haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
-l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
-avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
-daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.</p>
-
-<p>Les instants fuient avec rapidité.&mdash;Un jour que Lieou-Hong était
-sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
-était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
-elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
-demeure. Tout-à-coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
-l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
-fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
-l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
-Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
-immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
-de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
-roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
-d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
-votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
-Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.</p>
-
-<p>Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
-venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
-que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
-l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
-débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à
-demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
-serez satisfait.»</p>
-
-<p>Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
-tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
-pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
-retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
-dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
-«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
-pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
-et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
-reconnaître....»</p>
-
-<p>Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
-son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
-le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
-marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
-vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
-porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
-par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.</p>
-
-<p>En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
-et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
-une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
-grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
-la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
-ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
-rentre à l'hôtel.</p>
-
-<p>Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
-de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
-un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
-les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.</p>
-
-<p>Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
-entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit
-enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve:
-que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
-attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à
-terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
-les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
-recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (<i>Flottant
-sur le fleuve Kiang</i>) et le confie aux soins d'une personne qui
-l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.</p>
-
-<p>Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
-rapides comme la navette du tisserand.&mdash;-L'enfant grandit; et quand il
-eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
-cheveux<a name="NoteRef_8_16" id="NoteRef_8_16"></a><a href="#Note_8_16" class="fnanchor">[8]</a> et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
-le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
-à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la
-pratique de la vertu.</p>
-
-<p>Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
-les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
-sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
-de l'abstinence du vin et de la viande<a name="NoteRef_9_17" id="NoteRef_9_17"></a><a href="#Note_9_17" class="fnanchor">[9]</a> était profond, difficile à
-saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
-novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
-lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
-connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
-sait d'où!»</p>
-
-<p>Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
-aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
-qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence<a name="NoteRef_10_18" id="NoteRef_10_18"></a><a href="#Note_10_18" class="fnanchor">[10]</a> et
-pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
-êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
-là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
-donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
-et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
-auteurs de mes jours.&mdash;Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
-arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»</p>
-
-<p>Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira
-de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
-prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
-novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
-parents la vengeance que sa mère attendait de lui.</p>
-
-<p>A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
-terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
-victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
-de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
-il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
-m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
-pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
-à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
-précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
-avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
-reconnaissance.</p>
-
-<p>&mdash;«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
-munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
-mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
-là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»</p>
-
-<p>Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
-A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
-sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
-avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.</p>
-
-<p>Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
-échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
-n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
-par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
-retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
-peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
-qui sait?...»</p>
-
-<p>Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
-annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
-demandant l'aumône.</p>
-
-<p>Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
-vient-il? demanda-t-elle.&mdash;Le pauvre religieux vient du couvent
-de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
-Fa-Ming.&mdash;Puisqu'il en est ainsi, entrez.»</p>
-
-<p>On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
-et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
-attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
-vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
-si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
-l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
-mère vivaient encore.</p>
-
-<p>Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
-dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
-carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
-reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
-comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
-emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
-les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.&mdash;Et quel est le nom
-de votre mère?&mdash;Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
-ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
-mon nom de religion est Kay-Tsang.&mdash;En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
-répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»</p>
-
-<p>A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
-précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
-«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
-Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
-son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
-lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.&mdash;Quoi! je suis resté
-dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
-que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
-séparation!&mdash;Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
-Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
-d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à
-des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
-pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»</p>
-
-<p>Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.</p>
-
-<p>Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
-excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
-Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
-questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait
-dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
-a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
-en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
-vision m'a rendue malade.&mdash;C'est peu de chose, en vérité, répliqua
-le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
-tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
-une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
-jours.»</p>
-
-<p>En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
-exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
-auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
-Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
-de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.&mdash;D'ailleurs, reprit
-la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
-couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
-ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
-accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
-du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.</p>
-
-<p>Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
-lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
-parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
-venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
-religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
-le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa<a name="NoteRef_11_19" id="NoteRef_11_19"></a><a href="#Note_11_19" class="fnanchor">[11]</a>, revêtit des
-habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
-cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
-la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
-l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
-souliers à ses religieux.</p>
-
-<p>Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
-se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
-chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
-pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
-en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
-bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
-Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
-il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
-donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
-menaceraient.»</p>
-
-<p>Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
-«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à
-l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
-celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
-tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
-du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
-ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
-auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
-à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
-envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
-de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
-dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
-l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
-Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
-elle quitta le couvent et regagna le bateau.</p>
-
-<p>Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
-rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
-prenant congé du religieux, il se mit en route.</p>
-
-<p>Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
-Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
-pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
-ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
-est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
-aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
-s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
-sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
-depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
-parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»</p>
-
-<p>Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
-chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
-c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.&mdash;Ce n'est pas lui, répondit le
-novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
-Ouen-Kiao.&mdash;Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?&mdash;Hélas!
-mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
-près de lui.&mdash;Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
-venir chercher?&mdash;C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
-capitale et ce bracelet parfumé.»</p>
-
-<p>La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
-je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
-qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
-reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
-assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
-l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
-venir me trouver.&mdash;Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
-Kay-Tsang.&mdash;Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
-vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
-yeux se sont fermés à la lumière.»</p>
-
-<p>En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
-cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
-ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
-celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
-aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui
-adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
-aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
-l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
-même instant elle recouvra la vue.</p>
-
-<p>Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
-les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
-sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
-et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
-pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
-vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui
-disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
-vous quitte pour aller à la capitale.»</p>
-
-<p>Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
-de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
-et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
-demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
-famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
-ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
-apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
-la salle du palais.</p>
-
-<p>A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
-en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa
-robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
-l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
-a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
-tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
-de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
-torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
-déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
-venger notre gendre.»</p>
-
-<p>Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
-de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
-exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
-L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
-hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la
-tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
-et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
-ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
-l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
-retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.</p>
-
-<p>Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
-proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
-après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
-ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
-l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
-faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
-Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
-et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
-précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
-leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
-brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
-crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
-sur la place des exécutions.</p>
-
-<p>Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
-fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
-sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
-résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
-bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
-genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
-des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
-Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
-vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»</p>
-
-<p>Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
-fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
-qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
-a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
-de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
-je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
-à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
-est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
-besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
-pour acquitter ma dette envers mon époux.</p>
-
-<p>&mdash;»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
-pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
-contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
-était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
-rougirais-tu?»</p>
-
-<p>L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
-en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
-Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
-votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
-supplice est une chose arrêtée.»</p>
-
-<p>Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
-principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
-à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
-en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
-deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
-ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
-jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
-et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.</p>
-
-<p>On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
-Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
-du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
-peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à
-l'endroit même où il avait commis le crime.</p>
-
-<p>Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
-du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
-à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
-Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
-larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
-qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
-Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
-le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.</p>
-
-<p>«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
-épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
-le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
-et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
-Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan<a name="NoteRef_12_20" id="NoteRef_12_20"></a><a href="#Note_12_20" class="fnanchor">[12]</a>, dix pièces d'étoffes de
-soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
-avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
-vieille mère.»</p>
-
-<p>Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
-Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
-à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
-accompli, il s'éloigna.</p>
-
-<p>Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
-veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
-mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
-vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un
-cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
-pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!</p>
-
-<p>A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
-étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
-se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
-sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
-Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
-lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.</p>
-
-<p>«Que faites&mdash;vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.&mdash;Vous avez
-été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
-le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
-Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
-ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
-mon époux?&mdash;Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
-docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
-sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
-fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
-moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
-je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
-égale.»</p>
-
-<p>Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
-ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
-part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
-fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
-à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.</p>
-
-<p>Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
-mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
-refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
-augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
-alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
-exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
-il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
-tous les deux pleurèrent de tendresse.</p>
-
-<p>Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
-trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
-ministre.</p>
-
-<p>Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
-l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
-heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
-Touan-Youen-Hoey: <i>Réunion des tendres époux.</i></p>
-
-<p>Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
-Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
-ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
-gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
-agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à
-la cour, pour veiller aux affaires.</p>
-
-<p>Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
-en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.</p>
-
-<p>Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
-accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
-donna la mort.</p>
-
-<p>Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
-remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
-enfance.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_9" id="Note_1_9"></a><a href="#NoteRef_1_9"><span class="label">[1]</span></a> Le mot Tchang-Ngan signifie proprement <i>lieu du repos
-éternel</i>; il s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il
-désigne la ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_10" id="Note_2_10"></a><a href="#NoteRef_2_10"><span class="label">[2]</span></a> An 627 de J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_11" id="Note_3_11"></a><a href="#NoteRef_3_11"><span class="label">[3]</span></a> Le mot de <i>préfecture</i> n'est pas plus impropre que celui
-de <i>département,</i> les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
-provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
-qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
-de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
-c'est-à-dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
-de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
-</p>
-<p>
-Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
-(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
-dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_12" id="Note_4_12"></a><a href="#NoteRef_4_12"><span class="label">[4]</span></a> Une lieue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_13" id="Note_5_13"></a><a href="#NoteRef_5_13"><span class="label">[5]</span></a> Le mot Tsieou-Po (<i>Vagues d'automne</i>) exprime souvent, par
-élégance, deux beaux yeux de femme.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_14" id="Note_6_14"></a><a href="#NoteRef_6_14"><span class="label">[6]</span></a> Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe
-couleur d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de
-l'année.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_15" id="Note_7_15"></a><a href="#NoteRef_7_15"><span class="label">[7]</span></a> L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est
-celle-ci: Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui
-dût un jour venger son père.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_16" id="Note_8_16"></a><a href="#NoteRef_8_16"><span class="label">[8]</span></a> Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour
-le novice bouddhiste. Ensuite on lui impose un <i>nom de religion.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_17" id="Note_9_17"></a><a href="#NoteRef_9_17"><span class="label">[9]</span></a> Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes
-l'usage du vin, de la viande et de certains légumes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_10_18" id="Note_10_18"></a><a href="#NoteRef_10_18"><span class="label">[10]</span></a> La cosmogonie développée dans le 1<sup>er</sup> chapitre
-du roman d'où cette nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance
-de l'homme et des êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures
-du matin) du grand jour de la création (youen), qui embrasse 129,600
-ans, le principe subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus
-grossier s'éleva: le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la
-seconde partie de cette division du jour naquirent le premier homme et
-les animaux qui se meuvent sur la terre et dans l'eau.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_11_19" id="Note_11_19"></a><a href="#NoteRef_11_19"><span class="label">[11]</span></a> Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par
-leurs grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les
-autres mortels, continuer de vivre dans des migrations successives.
-Les anglais rendent très bien par le mot de <i>Boddhood</i> l'état de ces
-êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
-interminables épreuves.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_12_20" id="Note_12_20"></a><a href="#NoteRef_12_20"><span class="label">[12]</span></a> Yu-Y signifie <i>selon le désir</i>, c'est-à-dire, une pierre
-précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
-Tseou-Pan signifie <i>qui s'agite sur le plateau;</i> ce diamant est ainsi
-appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
-l'oscillation de la lumière qu'il reflète.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_POETE_LY-TAI-PE" id="LE_POETE_LY-TAI-PE">LE POÈTE LY-TAI-PE.</a></h3>
-
-<h4>NOUVELLE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">la terre!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">tour-à-tour les deux phases de sa vie;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">corruption.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">recula les bornes de son imposante renommée:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">pareils au croissant radieux.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">s'effacent,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rives du fleuve Tsay-Chy.</span><br />
-</p>
-
-<p>Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong<a name="NoteRef_1_21" id="NoteRef_1_21"></a><a href="#Note_1_21" class="fnanchor">[1]</a>, de la dynastie des Tang,
-vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
-Taï-Pe. Il descendait, à la 9<sup>e</sup> génération, de l'Empereur
-Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
-Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
-pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
-fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
-surnom.</p>
-
-<p>Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
-sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
-noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
-de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
-des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
-sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
-brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
-immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
-l'<i>Immortel Exilé</i>. Le poète Tou-Fou<a name="NoteRef_2_22" id="NoteRef_2_22"></a><a href="#Note_2_22" class="fnanchor">[2]</a>, directeur des travaux publics
-nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Naguère vivait Wang-Ke<a name="NoteRef_3_23" id="NoteRef_3_23"></a><a href="#Note_3_23" class="fnanchor">[3]</a>, surnommé aussi l'Immortel</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">exilé sur la terre.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">d'émotion les Esprits et les Génies;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">plongé dans une douce ivresse.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">vulgaires.</span><br />
-</p>
-
-<p>Or, Ly-Pe s'appelait lui-même <i>le Lettré retiré du Nénuphar bleu</i>.
-Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
-places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
-d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
-célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
-Ngo-Mei<a name="NoteRef_4_24" id="NoteRef_4_24"></a><a href="#Note_4_24" class="fnanchor">[4]</a>, puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong<a name="NoteRef_5_25" id="NoteRef_5_25"></a><a href="#Note_5_25" class="fnanchor">[5]</a> et s'alla
-cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
-rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
-buvait jour et nuit. On les avait surnommés les <i>six Solitaires de la
-rivière des Bambous.</i></p>
-
-<p>Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
-Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
-mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
-dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
-garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
-de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
-envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
-réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">terre a déjà vu trente printemps;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">qui répand l'or et l'abondance.</span><br />
-</p>
-
-<p>«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
-l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
-sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à
-venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
-puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
-génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
-arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
-n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
-qui vous attend!</p>
-
-<p>&mdash;«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
-à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
-distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
-gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
-grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
-d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
-Tong<a name="NoteRef_6_26" id="NoteRef_6_26"></a><a href="#Note_6_26" class="fnanchor">[6]</a>, vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
-fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
-entre le vin et la poésie.</p>
-
-<p>&mdash;«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
-Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
-capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»</p>
-
-<p>Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
-son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
-rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
-deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
-emmène Ly-Pe à la taverne<a name="NoteRef_7_27" id="NoteRef_7_27"></a><a href="#Note_7_27" class="fnanchor">[7]</a>; là, il ôte ses pendants d'or et la queue
-de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
-boivent sans désemparer jusqu à la nuit.</p>
-
-<p>Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
-sa maison<a name="NoteRef_8_28" id="NoteRef_8_28"></a><a href="#Note_8_28" class="fnanchor">[8]</a>, et il s'établit entre eux une intimité de frères.
-Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
-Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à
-goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
-l'autre.</p>
-
-<p>Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
-bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
-«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
-sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
-et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
-aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
-cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
-savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
-fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
-l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à
-ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»</p>
-
-<p>Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
-Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
-puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
-surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
-l'avait promis.</p>
-
-<p>Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
-dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
-l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
-et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
-nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
-le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à
-la juger, jetons-la au rebut.»</p>
-
-<p>Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
-les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
-compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
-il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
-le dépose le premier sur le bureau.</p>
-
-<p>Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
-pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
-à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
-barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre<a name="NoteRef_9_29" id="NoteRef_9_29"></a><a href="#Note_9_29" class="fnanchor">[9]</a>!&mdash;»Broyer
-de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
-qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
-Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
-fut jetée de côté.</p>
-
-<p>On a raison de dire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand vous présentez un travail au concours, ne songez</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">point à réussir dans l'Empire;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,</span><br />
-</p>
-
-<p>Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
-fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
-lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
-sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à
-Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»</p>
-
-<p>L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
-«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
-vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
-nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
-êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
-son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.</p>
-
-<p>Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
-s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
-arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
-envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
-d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
-postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
-lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
-docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
-qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
-d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
-que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
-très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»</p>
-
-<p>A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
-Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
-Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
-comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
-plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
-militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
-un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
-bonheur ou de malheur.</p>
-
-<p>L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
-du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
-et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
-érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
-lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
-congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
-se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
-lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
-alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
-lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
-dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
-sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
-explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
-élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
-rendre quelque service à l'Empire!»</p>
-
-<p>Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
-les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
-une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
-Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
-hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
-avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
-combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
-dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
-il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
-l'accable.</p>
-
-<p>&mdash;»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
-mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
-pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
-du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
-personnelle.»</p>
-
-<p>Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
-haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
-termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
-humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
-profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
-des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»</p>
-
-<p>Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
-docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
-devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
-«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
-ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
-civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
-érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
-et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
-la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
-nobles du palais.»&mdash;Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
-une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
-Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.</p>
-
-<p>Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à
-l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
-qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
-Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
-mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
-littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
-dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
-on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
-l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
-froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
-vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
-suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.</p>
-
-<p>&mdash;»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
-académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
-rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
-Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
-académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
-cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
-qu'il ne refusera pas.»</p>
-
-<p>Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
-lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
-l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
-de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
-celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
-salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
-suite du docteur Ho-Tchy.</p>
-
-<p>Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
-l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
-danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
-au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
-il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
-l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
-ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
-la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
-l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
-ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
-une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
-chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.</p>
-
-<p>&mdash;»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
-de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
-les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
-humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
-étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
-chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
-est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
-du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment
-pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?</p>
-
-<p>&mdash;»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
-excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
-question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
-dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
-couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai<a name="NoteRef_10_30" id="NoteRef_10_30"></a><a href="#Note_10_30" class="fnanchor">[10]</a> au prince
-de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
-Corée<a name="NoteRef_11_31" id="NoteRef_11_31"></a><a href="#Note_11_31" class="fnanchor">[11]</a>, et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
-nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
-violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
-bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
-patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
-ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
-mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
-avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
-savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan<a name="NoteRef_12_32" id="NoteRef_12_32"></a><a href="#Note_12_32" class="fnanchor">[12]</a>,
-les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
-de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
-la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
-Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
-de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
-vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
-lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
-carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»</p></blockquote>
-
-<p>Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
-attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
-l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
-probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
-En effet, l'esprit du Dragon<a name="NoteRef_13_33" id="NoteRef_13_33"></a><a href="#Note_13_33" class="fnanchor">[13]</a> n'était rien moins que satisfait.
-Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
-s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
-et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
-Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.</p>
-
-<p>Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
-comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
-docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
-votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
-la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
-à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
-Kai-Sou-Wen<a name="NoteRef_14_34" id="NoteRef_14_34"></a><a href="#Note_14_34" class="fnanchor">[14]</a> mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
-les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
-vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
-cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
-soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
-soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
-il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
-nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
-sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
-Majesté.</p>
-
-<p>&mdash;»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
-ambassadeurs?&mdash;Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
-convenablement.»</p>
-
-<p>Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
-«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
-troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
-de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
-dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
-Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
-au pied de votre trône.</p>
-
-<p>&mdash;»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.&mdash;D'après
-l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
-donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou<a name="NoteRef_15_35" id="NoteRef_15_35"></a><a href="#Note_15_35" class="fnanchor">[15]</a> appellent leur chef Ko-Han;
-les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao<a name="NoteRef_16_36" id="NoteRef_16_36"></a><a href="#Note_16_36" class="fnanchor">[16]</a>, Tchao; les Ho-Ling<a name="NoteRef_17_37" id="NoteRef_17_37"></a><a href="#Note_17_37" class="fnanchor">[17]</a>,
-Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»</p>
-
-<p>A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain
-éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
-de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
-poète dans le palais des <i>clochettes d'or</i><a name="NoteRef_18_38" id="NoteRef_18_38"></a><a href="#Note_18_38" class="fnanchor">[18]</a>. Les musiciens firent
-retentir à grand bruit les instruments à corde, le <i>kin</i> et le <i>se</i>;
-les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
-firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
-célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
-banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
-prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après
-avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
-officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
-placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
-cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
-d'audience.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
-retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
-forment le cortège, alignés sur deux rangs.</p></blockquote>
-
-<p>Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
-Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
-Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
-au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
-mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
-des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
-Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
-peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
-poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
-plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
-le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
-bouillon avec son bâtonnet d'ivoire<a name="NoteRef_19_39" id="NoteRef_19_39"></a><a href="#Note_19_39" class="fnanchor">[19]</a>; puis il le servit lui-même à
-Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
-illumina son visage.</p>
-
-<p>Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
-dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
-formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
-en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
-Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
-visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.</p>
-
-<p>Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
-et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
-la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
-un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
-étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
-donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
-se tromper d'un mot.</p>
-
-<p>Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
-«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
-dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
-Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»</p>
-
-<p>Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
-Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
-plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
-de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
-resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
-et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
-couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
-donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
-coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.</p>
-
-<p>«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
-assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
-espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
-des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
-sur l'estrade.»</p>
-
-<p>L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
-chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
-sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
-conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.</p>
-
-<p>&mdash;»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
-cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.&mdash;Eh bien! Sire,
-ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
-Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
-personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
-jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
-daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
-humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
-lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
-serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
-pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
-prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
-au-dessous de la confiance dont il est honoré.»</p>
-
-<p>Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
-rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
-l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
-songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal
-reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
-services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
-le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
-contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
-faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
-ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
-proverbe est bien vrai:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
-ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
-injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
-dites.</p></blockquote>
-
-<p>Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme
-il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
-s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
-côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
-qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à
-l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
-alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
-C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
-divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
-pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
-rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
-s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.</p>
-
-<p>De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
-droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
-et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
-sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
-bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
-et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
-reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
-lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
-la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
-surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
-donnez-nous-en lecture.»</p>
-
-<p>Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
-aux étrangers; elle était ainsi conçue:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
-a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
-instructions au Ko-To des Po-Hai.</p>
-
-<p>«Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent
-pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
-Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
-et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
-mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
-soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
-tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
-l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
-Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
-fondu, ont prêté serment et obéissance.</p>
-
-<p>Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
-envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
-la Perse, des serpents qui prennent les rats<a name="NoteRef_20_40" id="NoteRef_20_40"></a><a href="#Note_20_40" class="fnanchor">[20]</a>; l'Inde,
-des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
-qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
-leur gueule<a name="NoteRef_21_41" id="NoteRef_21_41"></a><a href="#Note_21_41" class="fnanchor">[21]</a>; le perroquet blanc est un présent du
-royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
-vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
-Ko-Ly<a name="NoteRef_22_42" id="NoteRef_22_42"></a><a href="#Note_22_42" class="fnanchor">[22]</a> nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
-fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
-pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
-ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,</p>
-
-<p>La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
-vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
-un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
-en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
-terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
-montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?</p>
-
-<p>Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
-presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
-comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
-vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à
-la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
-comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
-(pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
-ne veut pas se soumettre.</p>
-
-<p>Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
-coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
-dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
-et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
-Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
-comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
-coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
-prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
-le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
-et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
-à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
-instructions.</p>
-
-<p>Ordre spécial.»</p></blockquote>
-
-<p>La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
-qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
-cacheta de son sceau impérial.</p>
-
-<p>Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
-les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
-Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
-du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
-d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
-de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
-pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
-soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
-l'Empereur!</p>
-
-<p>L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
-et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
-cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.</p>
-
-<p>«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
-du collège des Han-Lin.&mdash;Au milieu de tant de dignitaires, le
-premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
-bottines?&mdash;Ecoutez, ajouta Ho&mdash;Tchi: ces deux personnages sont à la
-vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
-nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
-le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
-sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
-Quel autre pourrait l'égaler!»</p>
-
-<p>Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
-dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
-A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
-entra en délibération avec ses conseillers.&mdash;Le céleste Empire avait
-pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
-l'attaquer?</p>
-
-<p>Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
-chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
-faire sa cour au souverain de la Chine.&mdash;Mais ici l'histoire se divise.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
-aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
-le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
-place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
-errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
-l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
-Tong-Fang-Sou.&mdash;Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
-veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
-blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
-disposer: voilà ce qu'il aime.&mdash;Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
-n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
-ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
-jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
-verres: cela lui suffirait.»</p>
-
-<p>Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
-voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
-banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
-avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
-cessaient de pleuvoir sur le docteur.</p>
-
-<p>Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
-lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
-il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
-en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
-arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
-Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
-condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
-Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
-quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
-répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
-m'appelle Kouo-Tse-Y.»</p>
-
-<p>Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
-Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
-poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
-que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
-rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
-docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
-remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
-désobéir?</p>
-
-<p>Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à
-voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
-revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
-et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise
-et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
-de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
-de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
-libérateur et le sauva du même péril<a name="NoteRef_23_43" id="NoteRef_23_43"></a><a href="#Note_23_43" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
-
-<p>&mdash;Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
-seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
-envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
-Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
-maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
-variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
-couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
-et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
-devant la galerie des <i>Parfums enivrants,</i> et il prenait plaisir à les
-admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
-appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
-princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
-célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
-le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
-du poète Ly-Pe.</p>
-
-<p>Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
-et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
-ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
-dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
-entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
-chantait:</p>
-
-<p class="poet">
-Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;<br />
-Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.<br />
-Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;<br />
-Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.<br />
-</p>
-
-<p>«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
-qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là,
-installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
-qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
-de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
-qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
-ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
-quittait pas.</p>
-
-<p>«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
-Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
-s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
-hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
-se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
-lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
-musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
-gaîté:</p>
-
-<p>Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!</p>
-
-<p>Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
-par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
-prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
-montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
-ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
-le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
-soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
-fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
-<i>Cinq Phénix;</i> et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
-hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
-palais.</p>
-
-<p>Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
-celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
-par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
-retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
-les fossés <i>qui font naître la joie,</i> ils arrivèrent avec leur fardeau
-à la galerie des <i>Parfums enivrants.</i></p>
-
-<p>Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
-plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
-de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
-(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
-cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
-poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
-de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
-avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
-répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
-endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
-aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
-coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
-du docteur.</p>
-
-<p>Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
-devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
-dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
-dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
-&mdash;Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
-suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
-qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
-que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
-ton brillant.»</p>
-
-<p>Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
-plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
-voici:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">I.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">les fleurs je songe à voter visage;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">devant moi,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">le séjour des dieux.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">II.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">parfum;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Wou-chan attristent mon cœur.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des Han?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Hélas! <i>l'hirondelle légère</i> se confie dans l'éclat d'une nouvelle</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">parure.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">III.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">regard.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oubliant les jalousies sans fin que l'amour<a name="NoteRef_24_44" id="NoteRef_24_44"></a><a href="#Note_24_44" class="fnanchor">[24]</a> a fait naître,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.</span><br />
-</p>
-
-<p>«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
-des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
-les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
-noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
-s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
-les accompagna lui-même avec sa flûte de jade<a name="NoteRef_25_45" id="NoteRef_25_45"></a><a href="#Note_25_45" class="fnanchor">[25]</a>. Lorsque le concert
-fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
-l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
-avait procuré.</p>
-
-<p>«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
-faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse
-prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
-la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
-palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
-lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
-serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
-donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était
-établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
-et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.</p>
-
-<p>Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
-rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
-occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
-voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
-et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
-qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
-«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
-entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
-la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
-au contraire à redire ces vers!&mdash;Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
-point mon courroux, demanda l'Impératrice?&mdash;Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
-ce vers qui dit:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">nouvelle.</span><br />
-</p>
-
-<p>&mdash;»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
-Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux<a name="NoteRef_26_46" id="NoteRef_26_46"></a><a href="#Note_26_46" class="fnanchor">[26]</a>, dont le petit nom
-était Fey-Yen (l'<i>Hirondelle légère</i>).</p>
-
-<p>&mdash;»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à
-la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
-manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
-taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
-comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
-touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
-qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
-avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
-double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
-palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
-main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
-la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle
-para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
-reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.</p>
-
-<p>»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
-légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
-de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
-aperçue?»</p>
-
-<p>C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
-le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
-qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
-intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
-venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la
-princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
-lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
-connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.</p>
-
-<p>L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
-le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
-suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
-sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
-comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
-avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
-permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
-sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
-Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
-qu'on nommait alors les <i>huit Immortels du banquet.</i></p>
-
-<p>Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
-toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
-passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
-ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
-son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens
-sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
-poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
-permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»</p>
-
-<p>Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
-de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
-dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
-besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.&mdash;Votre sujet ne manque
-de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
-acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»</p>
-
-<p>Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
-il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
-l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
-son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
-tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
-frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
-devait recevoir mille <i>kouans</i><a name="NoteRef_27_47" id="NoteRef_27_47"></a><a href="#Note_27_47" class="fnanchor">[27]</a>, et dans les villes secondaires,
-cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
-peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
-rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille <i>leangs</i> d'or,
-un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
-cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.</p>
-
-<p>Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
-reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
-bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
-il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
-du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
-congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
-la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
-les coupes se succédèrent sans relâche.</p>
-
-<p>Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
-trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
-à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
-allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
-écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
-dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
-ont pour titre: <i>Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
-montagnes</i>. En voici l'abrégé:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Reconnaissant et fier de l'édit impérial,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">fumée.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">racines au gré des flots.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">jamais;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.</span><br />
-</p>
-
-<p>Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
-à cheval, et partout où il passe on l'appelle <i>le Seigneur aux habits
-de soie</i>. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
-aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
-le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
-instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
-leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
-banquet.</p>
-
-<p>Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
-moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
-qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
-montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
-lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
-emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
-monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
-premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
-tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.</p>
-
-<p>Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
-entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
-des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
-donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
-domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
-cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.</p>
-
-<p>Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
-publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
-et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
-insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
-du peuple?&mdash;Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
-inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
-il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
-immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
-attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
-faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»</p>
-
-<p>Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
-moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
-est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!&mdash;Non, répondit Ly-Pe, je
-ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.&mdash;Alors, reprit l'intendant,
-si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
-Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
-arrogamment son Excellence?</p>
-
-<p>&mdash;»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
-pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
-qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
-le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
-«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
-barbouiller?» Or, voici la requête du poète.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
-son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
-littéraires étaient immenses; quand il agitait son
-pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
-les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
-des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
-une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
-répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
-de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
-l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
-qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
-est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
-essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
-lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
-encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
-palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
-pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
-un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
-impériale, où vous lirez ses titres.</p></blockquote>
-
-<p>Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
-jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
-frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
-«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
-officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
-donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
-comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?&mdash;Ce n'est pas à vous
-que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
-dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
-sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»</p>
-
-<p>L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
-la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
-A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
-gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
-rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
-là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
-de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
-par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
-crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»</p>
-
-<p>Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
-du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
-ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
-d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
-impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
-dit-il:&mdash;«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
-le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
-rebelle.»&mdash;D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
-les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
-prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
-répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»</p>
-
-<p>Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à
-sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
-des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
-peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
-éviterez une humiliante punition.</p>
-
-<p>Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
-d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
-se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
-salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
-qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
-son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
-excellent magistrat.</p>
-
-<p>Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
-province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
-une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la
-conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
-habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
-de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.</p>
-
-<p>Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
-Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
-les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
-vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan<a name="NoteRef_28_48" id="NoteRef_28_48"></a><a href="#Note_28_48" class="fnanchor">[28]</a>, l'Empereur
-s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
-Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
-pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
-mont Lou-Tchan.</p>
-
-<p>Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
-profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
-souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
-descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
-pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
-retenu au camp du général.</p>
-
-<p>Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à
-Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
-celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
-étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
-méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
-envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
-poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
-jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
-passage l'arrêta.</p>
-
-<p>On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
-devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
-libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
-il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
-s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
-dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
-inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
-Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
-quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.</p>
-
-<p>Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
-l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à
-Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
-et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
-C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">l'Océan,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">se rencontrer?</span><br />
-</p>
-
-<p>Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
-envoyé en exil. Hiang-Tsong<a name="NoteRef_29_49" id="NoteRef_29_49"></a><a href="#Note_29_49" class="fnanchor">[29]</a> était retourné du pays de Cho dans la
-capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
-grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
-le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
-les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
-permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
-il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
-commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
-Tong-Ting<a name="NoteRef_30_50" id="NoteRef_30_50"></a><a href="#Note_30_50" class="fnanchor">[30]</a>; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
-vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.</p>
-
-<p>Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein
-jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein
-des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
-s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
-ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
-grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
-dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
-portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
-face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
-retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
-les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
-avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
-dos d'une baleine<a name="NoteRef_31_51" id="NoteRef_31_51"></a><a href="#Note_31_51" class="fnanchor">[31]</a>, les voix harmonieuses guidaient le cortège....
-Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!</p>
-
-<p>Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
-le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
-respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
-les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
-sacrifices au printemps et à l'automne.</p>
-
-<p>Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
-des Song<a name="NoteRef_32_52" id="NoteRef_32_52"></a><a href="#Note_32_52" class="fnanchor">[32]</a>, un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
-belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
-l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
-lequel étaient peints ces deux mots: <i>Chy-Pe</i> (le Prince de la poésie.)
-Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Prince des poètes?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">talent.</span><br />
-</p>
-
-<p>Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">une pièce de vers décousue;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">les ondes fraîches du fleuve.</span><br />
-</p>
-
-<p>Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
-éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
-L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
-sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
-dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
-un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
-au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
-il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
-l'immortel Ly-Pe lui-même.</p>
-
-<p>De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
-à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
-rang, et dit de lui:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">il déploya un talent divin;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">en a gardé un pieux souvenir.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_21" id="Note_1_21"></a><a href="#NoteRef_1_21"><span class="label">[1]</span></a> Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_22" id="Note_2_22"></a><a href="#NoteRef_2_22"><span class="label">[2]</span></a> Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités
-en tête de cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque
-royale possède les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné
-leurs portraits dans sa <i>Description historique de la Chine.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_23" id="Note_3_23"></a><a href="#NoteRef_3_23"><span class="label">[3]</span></a> Autre nom de Ly-Taï-Pe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_24" id="Note_4_24"></a><a href="#NoteRef_4_24"><span class="label">[4]</span></a> Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département
-de Kia-Ting, arrondissement de Mei.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_25" id="Note_5_25"></a><a href="#NoteRef_5_25"><span class="label">[5]</span></a> Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90
-lieues de circonférence.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_26" id="Note_6_26"></a><a href="#NoteRef_6_26"><span class="label">[6]</span></a> Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou,
-historien du royaume de Tsin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_27" id="Note_7_27"></a><a href="#NoteRef_7_27"><span class="label">[7]</span></a> Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_28" id="Note_8_28"></a><a href="#NoteRef_8_28"><span class="label">[8]</span></a> Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et <i>abaissa
-son lit</i>. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre
-et fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
-un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
-nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
-suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
-celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
-ami.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_29" id="Note_9_29"></a><a href="#NoteRef_9_29"><span class="label">[9]</span></a> On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre
-plate et l'appliquent ensuite avec le pinceau.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_10_30" id="Note_10_30"></a><a href="#NoteRef_10_30"><span class="label">[10]</span></a> Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de
-la Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du
-8<sup>e</sup> siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925.
-Leur chef avait le titre de Ko-To.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_11_31" id="Note_11_31"></a><a href="#NoteRef_11_31"><span class="label">[11]</span></a> La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous
-Kao-Tsong.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_12_32" id="Note_12_32"></a><a href="#NoteRef_12_32"><span class="label">[12]</span></a> Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_13_33" id="Note_13_33"></a><a href="#NoteRef_13_33"><span class="label">[13]</span></a> De l'Empereur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_14_34" id="Note_14_34"></a><a href="#NoteRef_14_34"><span class="label">[14]</span></a> Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en
-642.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_15_35" id="Note_15_35"></a><a href="#NoteRef_15_35"><span class="label">[15]</span></a> Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui,
-au 13<sup>e</sup> siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_16_36" id="Note_16_36"></a><a href="#NoteRef_16_36"><span class="label">[16]</span></a> Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au
-sud-ouest de la Chine, un pays considérable, que représente à peu près
-de nos jours la province de Yun-Nan.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_17_37" id="Note_17_37"></a><a href="#NoteRef_17_37"><span class="label">[17]</span></a> Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un
-royaume de Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans
-ce qui forme aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_18_38" id="Note_18_38"></a><a href="#NoteRef_18_38"><span class="label">[18]</span></a> Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
-(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
-contigu à celui des empereurs, nommé <i>Palais des clochettes d'or.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_19_39" id="Note_19_39"></a><a href="#NoteRef_19_39"><span class="label">[19]</span></a> On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu
-de cuillers pour manger.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_20_40" id="Note_20_40"></a><a href="#NoteRef_20_40"><span class="label">[20]</span></a> Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol.
-1<sup>er</sup>, page 252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de
-Perse un tribut, et les envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus
-un serpent (lézard) vivant, ... qui pénétrait dans les trous pour y
-prendre les rats.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_21_41" id="Note_21_41"></a><a href="#NoteRef_21_41"><span class="label">[21]</span></a> Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien
-long d'un pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours,
-qui guidait des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce
-présent est attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_22_42" id="Note_22_42"></a><a href="#NoteRef_22_42"><span class="label">[22]</span></a> Peuples de famille Ouigour, établis au 8.<sup>e</sup>
-siècle, au sud du lac Baikal.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_23_43" id="Note_23_43"></a><a href="#NoteRef_23_43"><span class="label">[23]</span></a> Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il <i>noua
-l'herbe.</i> Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen,
-et voici le fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette
-chronique.
-</p>
-<p>
-Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
-lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
-femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
-sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
-héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
-après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
-avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
-recommandations qu'il m'a laissées.»
-</p>
-<p>
-Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
-de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
-aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
-l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
-pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
-même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
-vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
-recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
-j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
-ma reconnaissance d'un si grand service.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_24_44" id="Note_24_44"></a><a href="#NoteRef_24_44"><span class="label">[24]</span></a> L'amour est désigné ici par l'expression poétique de
-<i>vent du printemps.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_25_45" id="Note_25_45"></a><a href="#NoteRef_25_45"><span class="label">[25]</span></a> L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce
-fut même chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques,
-et causa tous les malheurs de la fin de ce beau règne.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_26_46" id="Note_26_46"></a><a href="#NoteRef_26_46"><span class="label">[26]</span></a> Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La
-princesse dont il est ici question était une comédienne dont il fut
-très épris et qu'il éleva au rang d'Impératrice.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_27_47" id="Note_27_47"></a><a href="#NoteRef_27_47"><span class="label">[27]</span></a> Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos
-jours 7 fr. 50 cent.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_28_48" id="Note_28_48"></a><a href="#NoteRef_28_48"><span class="label">[28]</span></a> Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
-Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
-entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
-déclarer Empereur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_29_49" id="Note_29_49"></a><a href="#NoteRef_29_49"><span class="label">[29]</span></a> Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un
-successeur en abdiquant entre les mains de son fils.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_30_50" id="Note_30_50"></a><a href="#NoteRef_30_50"><span class="label">[30]</span></a> Grand lac dans la province de Ho-Nan.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_31_51" id="Note_31_51"></a><a href="#NoteRef_31_51"><span class="label">[31]</span></a> Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est
-un des sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se
-plaisent à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe,
-qui représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont
-autre chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_32_52" id="Note_32_52"></a><a href="#NoteRef_32_52"><span class="label">[32]</span></a> Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_LION_DE_PIERRE" id="LE_LION_DE_PIERRE">LE LION DE PIERRE.</a></h3>
-
-<h4>LÉGENDE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
-Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
-rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
-endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
-pratiquent la vertu.</p>
-
-<p>C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
-homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
-querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
-reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
-dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à
-un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
-sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
-livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
-l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
-main.</p>
-
-<p>Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
-Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
-au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
-se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
-plus prompt à accueillir sa visite.</p>
-
-<p>Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
-ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
-attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit
-préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
-quand on fut à table, il lui demanda où il allait.</p>
-
-<p>«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
-Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
-vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
-quelque chose à vous communiquer.</p>
-
-<p>&mdash;»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
-respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
-par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
-Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?</p>
-
-<p>&mdash;»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
-ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
-mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
-terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
-au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je
-n'ai rien de plus à vous dire.»</p>
-
-<p>Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
-fléau devait se déclarer.</p>
-
-<p>«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
-pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
-sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.</p>
-
-<p>&mdash;»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
-bien d'en avertir tous les gens du village.</p>
-
-<p>&mdash;»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
-souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
-Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
-Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
-chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.</p>
-
-<p>&mdash;»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?</p>
-
-<p>&mdash;»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
-du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin
-que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">pleins d'une généreuse reconnaissance,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">garde!...</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">s'acquitte par les douleurs de la prison.</span><br />
-</p>
-
-<p>Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui
-dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir
-achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching
-lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une
-vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et
-il partit sans rien accepter.</p>
-
-<p>Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il
-venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune
-trois domestiques pour louer dix grandes barques.</p>
-
-<p>«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»
-Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il
-rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de
-tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment
-leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue
-de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.</p>
-
-<p>Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
-le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
-monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit
-naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes
-grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des
-êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
-sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
-larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»</p>
-
-<p>Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille
-dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de
-son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite
-accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt
-Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les
-ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des
-bateaux.</p>
-
-<p>En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
-du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
-réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
-s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des
-nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
-dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées
-se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et
-habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt
-mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi
-cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le
-ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis
-que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à
-pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par
-un homme inspiré.</p>
-
-<p>Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à
-l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du
-fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au
-fond des vagues.</p>
-
-<p>D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,
-qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à
-l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs
-bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen
-parvint sain et sauf sur le rivage.</p>
-
-<p>Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
-portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.
-Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête
-Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
-la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.</p>
-
-<p>Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent
-un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être
-submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,
-courons;&mdash;Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
-paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
-garde!»</p>
-
-<p>&mdash;»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un
-moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
-montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de
-bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le
-bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui
-étaient mouillés.</p>
-
-<p>Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
-demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable
-par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que
-fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par
-le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;
-et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,
-débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands
-et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
-étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.</p>
-
-<p>Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était
-dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions
-l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du
-boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
-son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou
-sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
-a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,
-serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous
-témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
-redevable.</p>
-
-<p>&mdash;»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez
-traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les
-marques du plus respectueux dévouement.</p>
-
-<p>Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois
-passent comme la navette du tisserand.&mdash;Depuis la moitié d'une année
-Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur
-résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet
-de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt
-l'Empereur Jin-Tsong<a name="NoteRef_1_53" id="NoteRef_1_53"></a><a href="#Note_1_53" class="fnanchor">[1]</a> fit afficher dans toutes les provinces un édit
-portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet
-perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.</p>
-
-<p>Or, cette nuit-là, Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:
-«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet
-précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
-palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le
-maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites
-partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il
-obtienne la récompense promise.</p>
-
-<p>A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait
-d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte
-du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement
-conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être
-surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
-fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa
-femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
-le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
-choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,
-n'espérez rien de cette affaire.»</p>
-
-<p>Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le
-fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté
-envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste
-est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la
-capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté
-me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains
-de votre cher fils.»</p>
-
-<p>Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent
-nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain
-Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa
-famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises
-ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas
-ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.</p>
-
-<p>Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux
-portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.
-Là, il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
-prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce
-magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.</p>
-
-<p>Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel
-des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller
-communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
-l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint
-qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat
-de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du
-bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
-elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa
-suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
-fait, le cachet s'y trouva.</p>
-
-<p>Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
-comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin
-de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté
-qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je
-vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites
-secrets.» Là-dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de
-l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.</p>
-
-<p>Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance
-dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur
-comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais
-du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à
-Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et
-du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.</p>
-
-<p>Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,
-Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,
-quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
-de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité
-de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après
-cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un
-domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de
-ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas
-à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie
-où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais
-du Fou-Ma, pour avoir des informations.</p>
-
-<p>Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs
-arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»</p>
-
-<p>Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au
-passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait
-rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son
-frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,
-il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose
-insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!&mdash;Frère,
-frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»
-Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:
-«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
-entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:
-il reçut trente coups.</p>
-
-<p>Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la
-peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son
-corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais
-traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était
-resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
-elle lui fut refusée.</p>
-
-<p>Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et
-ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque
-soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il
-résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie
-aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à
-sa bouche un mets savoureux, quand tout-à-coup un singe franchit la
-porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
-présenta au captif.</p>
-
-<p>A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père
-à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
-à celui qu'il avait sauvé ce jour-là; il prit donc et mangea cette
-viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut
-avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
-Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le
-faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles
-de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»</p>
-
-<p>Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
-de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux
-qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris
-douloureux. «Ce doivent être là, songea Tsouy-Youen, les oiseaux
-auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous
-avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de
-ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et
-ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au
-pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen
-écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et
-l'oiseau prit immédiatement son vol.</p>
-
-<p>Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux
-Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de
-ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt
-un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne
-sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
-est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son
-fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et
-les maux que Tsouy souffre dans sa prison.</p>
-
-<p>A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la
-pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à
-celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,
-s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
-bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé
-dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en
-tirer!</p>
-
-<p>&mdash;»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
-qui a un cœur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et
-d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,
-afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.&mdash;Allez, lui répondit
-Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»</p>
-
-<p>Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa
-femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un
-logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville
-pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné
-son fils s'offrit subitement à ses regards.</p>
-
-<p>Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
-n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses
-bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le
-questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de
-cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait
-courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle
-serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il
-redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;
-et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça
-debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu
-fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,
-aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié
-votre père?»</p>
-
-<p>Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
-sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
-de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du
-palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le
-vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
-mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond
-d'un cachot?»</p>
-
-<p>Là-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong<a name="NoteRef_2_54" id="NoteRef_2_54"></a><a href="#Note_2_54" class="fnanchor">[2]</a>, pour y déposer
-une requête d'accusation.</p>
-
-<p>Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:
-Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa
-pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
-questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
-sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.</p>
-
-<p>«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier
-du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient
-sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces
-derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
-lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»</p>
-
-<p>Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à
-l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de
-Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,
-invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après
-avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
-gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
-qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur
-poste.</p>
-
-<p>Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
-avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de
-vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong
-en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à
-cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une
-grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
-présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,
-conformez&mdash;vous aux circonstances et buvez!»</p>
-
-<p>Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère:
-«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
-et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
-m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?&mdash;Noble Fou-Ma, répondit
-Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
-respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
-mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
-coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?</p>
-
-<p>Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
-tout-à-coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
-s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
-avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
-des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
-rendre justice.»</p>
-
-<p>A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
-de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
-degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
-forcer à avouer son crime.</p>
-
-<p>Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
-sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
-cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
-Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
-Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
-l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
-«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
-au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
-recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
-donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
-manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
-reconnaissance à l'Empereur.</p>
-
-<p>Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
-mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
-ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
-le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
-il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
-charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
-pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
-en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
-vertus.</p>
-
-<p>Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
-prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
-diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
-lieu de sa résidence.</p>
-
-<p>Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
-décapité.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_53" id="Note_1_53"></a><a href="#NoteRef_1_53"><span class="label">[1]</span></a> L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur
-le trône en 1023.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_54" id="Note_2_54"></a><a href="#NoteRef_2_54"><span class="label">[2]</span></a> Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est
-célèbre en Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des
-drames, des nouvelles et des histoires fantastiques.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_LEGENDE1" id="LA_LEGENDE1">LA LÉGENDE</a>
-<a name="NoteRef_1_55" id="NoteRef_1_55"></a><a href="#Note_1_55" class="fnanchor" style="font-size: 0.7em;">[1]</a></h3>
-
-<h3>DU ROI DES DRAGONS</h3>
-
-<h4>HISTOIRE BOUDDHIQUE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<p>La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
-Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
-cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
-Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
-étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
-elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
-soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
-de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
-barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
-toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.</p>
-
-<p>Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
-Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
-il changea le nom de l'année <i>Long-Sy</i> en celui de <i>Tching-Kwan</i>, qui
-fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
-régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année <i>Y-Sse.</i></p>
-
-<p>Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
-les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
-fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
-seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
-fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
-Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
-fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
-grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.</p>
-
-<p>Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
-apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
-rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
-burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
-retournèrent en suivant les rives du fleuve.</p>
-
-<p>«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
-disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
-nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
-l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
-entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
-dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
-fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
-doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
-envie, à la pente de sa destinée.</p>
-
-<p>&mdash;»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
-de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.&mdash;Ah!
-interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
-se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
-intitulé <i>le Papillon amoureux des fleurs</i>, qui le prouve par les vers
-suivants:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
-l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
-vogue tranquille comme la belle Si-Che<a name="NoteRef_2_56" id="NoteRef_2_56"></a><a href="#Note_2_56" class="fnanchor">[2]</a> au sein de la
-musique qui la berce. Le cœur est calme et pur, quand la
-gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
-on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
-les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
-les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
-les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
-femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
-ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
-vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
-honte secrète, sans haine importune.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
-vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
-donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
-s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
-calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
-langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
-teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
-s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
-influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
-il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
-éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
-qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à-coup l'hiver austère
-et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
-et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
-montagne dans une complète indépendance des hommes.</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
-comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
-précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé <i>la Perdrix
-regarde les cieux</i>. Ecoutez.»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
-fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
-qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
-ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
-tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
-flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
-encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
-en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
-choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
-vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
-fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
-brillante.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
-vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
-avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
-touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
-un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
-salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
-la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
-supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
-embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
-se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
-pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
-vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
-par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
-la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
-notre végétation.</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
-vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
-l'<i>Immortel des cieux</i> l'ont dit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
-demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
-amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
-crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
-pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
-d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
-barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
-après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
-abondante, ils la portent au marché de la capitale et
-l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
-verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
-couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
-dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
-sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la
-gloire et à la noblesse.</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
-peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
-cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
-les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
-ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
-pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
-bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
-suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
-à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
-coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
-festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
-une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
-inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
-dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
-succès ou de la ruine.</p></blockquote>
-
-<p>Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
-n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
-aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la <i>Lune aux
-bords du fleuve de l'Ouest</i>. Ecoutez:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
-l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
-se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
-le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
-diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
-l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à
-jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
-piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
-abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
-tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
-et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
-fleuve Kiang en s élargissant.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
-les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
-attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
-les tiges des blés sont coupées et que les bambous
-sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
-chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
-troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
-en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
-épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cœur l'orme et
-le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
-et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
-l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
-du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.</p></blockquote>
-
-<p>»&mdash;Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
-ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
-des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'<i>Immortel
-s'approche du fleuve Kiang,</i> qui expriment ainsi ma pensée:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
-se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
-de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
-habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
-les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
-effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
-les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
-soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
-les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
-troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
-vœu de son cœur, on accomplit ses projets, on dispose à
-son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
-l'œil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
-est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
-leur ame?</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
-la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
-le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
-hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
-sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
-hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
-Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
-attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à
-la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
-montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
-paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
-comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
-fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à
-son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
-dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
-santé, une existence obscure mais indépendante.</p></blockquote>
-
-<p>Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
-pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
-vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
-nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
-cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
-arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
-qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
-herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
-fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
-compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
-l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
-aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
-s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
-pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
-ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
-soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
-bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
-sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
-murs du palais, au temps de la disgrâce!</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
-comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
-rendent témoignage, et les voici:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
-blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
-devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de
-bambous; et là, sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
-enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
-avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
-il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
-jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
-fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
-de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
-donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des
-vêtements de soie brodés.</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
-long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
-pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
-louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
-dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à
-deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
-bûcheron et le pêcheur.</p>
-
-<p>&mdash;»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
-prie de commencer.»</p>
-
-<p>Le pêcheur Tchang prit donc la parole:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
-flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
-la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
-à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
-submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
-aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
-les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
-l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
-dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
-sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
-et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
-pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
-sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
-pendant toute sa vie.</p>
-
-<p>Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
-l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
-montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
-fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
-blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
-Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
-et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
-hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
-du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
-les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
-flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
-trouble le bruit des pas.</p>
-
-<p>Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
-que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
-coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
-ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
-on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
-On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
-on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
-les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
-rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
-devise le mot <i>raison</i>, et les verres bien remplis passent
-de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
-chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
-poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
-du bûcheron.</p>
-
-<p>L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
-thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
-et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
-fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
-Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
-sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
-ample provision de bois, on chemine par la grande route;
-lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
-d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
-que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
-les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
-le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
-à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
-les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
-parler des autres.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
-me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
-désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
-liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
-pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
-fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
-d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
-bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
-quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
-manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
-inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
-prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
-bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
-cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
-point de leurs vains projets la tête et le cœur de
-celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
-les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
-saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
-trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
-herbes du jardin.</p>
-
-<p>Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
-vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
-un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
-heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
-aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
-vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
-est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
-quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
-Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
-bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
-soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
-Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
-repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
-neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
-la saison.</p>
-
-<p>L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
-son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
-banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
-on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
-saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
-ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
-s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
-dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
-porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
-abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
-verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
-ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
-sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
-Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
-tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
-de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
-l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
-des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
-au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
-soient rendues aux Esprits!</p></blockquote>
-
-<p>Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
-de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
-marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
-se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
-Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
-qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
-vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
-se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!&mdash;Homme stupide
-et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
-du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
-pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
-mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
-d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
-serez renversé dans les eaux du fleuve.&mdash;De toute ma vie, répondit le
-pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.</p>
-
-<p>&mdash;»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et
-des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
-alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
-assurances contre ce péril?</p>
-
-<p>&mdash;»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
-faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
-contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
-vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.</p>
-
-<p>&mdash;»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
-vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
-à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?</p>
-
-<p>&mdash;»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
-ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
-demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
-couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
-table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
-réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
-dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
-du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
-je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
-chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
-acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»</p>
-
-<p>Là-dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
-chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
-précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
-trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
-les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
-sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
-petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
-vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!</p>
-
-<p>&mdash;»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?&mdash;Seigneur,
-répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
-allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
-pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
-eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
-terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
-devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
-pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
-choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
-Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
-intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
-servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
-galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
-conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»</p>
-
-<p>A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
-à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
-anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
-princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
-crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
-des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
-et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
-modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
-votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
-cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
-pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
-de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
-sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
-en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
-si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
-l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
-il ne faudrait faire de mal à personne.»</p>
-
-<p>Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
-son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
-sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
-portaient les insignes d'aucun grade littéraire.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
-il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
-zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
-et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
-de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
-de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
-personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
-verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: <i>joie
-et bonheur!</i></p></blockquote>
-
-<p>D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
-et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là,
-le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
-bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
-de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
-une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
-bien que les quatre instants du jour <i>yn, chin, sse</i> et <i>hay</i> se
-suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
-hui une révolte contre le dieu qui préside aux années<a name="NoteRef_3_57" id="NoteRef_3_57"></a><a href="#Note_3_57" class="fnanchor">[3]</a>.»</p>
-
-<p>A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
-sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
-yeux s'offrent:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
-de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
-cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là
-sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
-et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
-deux côtés, on voit celui de Wang-Oey<a name="NoteRef_4_58" id="NoteRef_4_58"></a><a href="#Note_4_58" class="fnanchor">[4]</a>, au-dessus de
-son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko<a name="NoteRef_5_59" id="NoteRef_5_59"></a><a href="#Note_5_59" class="fnanchor">[5]</a>. L'encrier
-du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky<a name="NoteRef_6_60" id="NoteRef_6_60"></a><a href="#Note_6_60" class="fnanchor">[6]</a>: son
-bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
-pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
-de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
-exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
-par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
-figures employées dans les divinations, et possède aussi
-parfaitement les huit Kwas<a name="NoteRef_7_61" id="NoteRef_7_61"></a><a href="#Note_7_61" class="fnanchor">[7]</a>; il excelle à connaître les
-lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
-savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
-magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
-l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
-les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
-aussi nettement que le disque de la lune; les familles
-qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
-voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
-malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
-les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
-les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
-nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
-lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.</p></blockquote>
-
-<p>Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
-Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
-d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
-majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
-on le regardait comme le chef des devins de la capitale.</p>
-
-<p>Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
-après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
-fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
-l'amène prés de lui.</p>
-
-<p>»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
-votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»</p>
-
-<p>Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
-assurance:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
-enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
-divination déclare que demain matin il doit tomber une
-pluie bienfaisante.</p></blockquote>
-
-<p>«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
-long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?</p>
-
-<p>Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
-9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à
-3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
-lignes<a name="NoteRef_8_62" id="NoteRef_8_62"></a><a href="#Note_8_62" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<p>&mdash;»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
-sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
-avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 <i>leangs</i> d'or pour
-prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
-pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
-jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
-est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
-afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»</p>
-
-<p>Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
-décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»</p>
-
-<p>Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
-et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
-eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
-demandèrent ce qu'il en était du devin.</p>
-
-<p>«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
-un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences<a name="NoteRef_9_63" id="NoteRef_9_63"></a><a href="#Note_9_63" class="fnanchor">[9]</a>!» Puis il
-raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
-entre l'astronome et lui.</p>
-
-<p>«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
-divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
-absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
-n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
-il est battu complètement.»</p>
-
-<p>Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
-dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
-aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
-qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
-Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
-guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
-et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
-ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
-reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à
-travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
-une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
-Dragons y lut ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
-lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
-demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
-qui répand partout l'abondance et la fertilité.</p></blockquote>
-
-<p>Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
-d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
-d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
-mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
-assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
-doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
-le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
-la partie n'est pas gagnée contre lui!</p>
-
-<p>&mdash;»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
-il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
-sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
-manière d'anéantir cet effronte bavard.</p>
-
-<p>&mdash;»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.</p>
-
-<p>&mdash;»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
-tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
-le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
-Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
-enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
-a-t-il à cela?»</p>
-
-<p>Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
-Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
-de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
-reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
-de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
-du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
-s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
-tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
-qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
-changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.</p>
-
-<p>Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
-lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
-forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
-porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
-l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
-l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
-et digne dans une complète immobilité.</p>
-
-<p>Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
-éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
-qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
-qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
-n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
-fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
-à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
-effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
-si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»</p>
-
-<p>Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
-frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
-sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
-crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
-ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
-été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
-te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
-désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
-des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
-seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
-glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
-morceaux): et tu viens m'insulter ici!»</p>
-
-<p>A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son
-courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
-vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
-respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
-«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
-qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
-vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
-daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
-quitte pas!</p>
-
-<p>&mdash;»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
-ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»</p>
-
-<p>&mdash;»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
-eaux!»</p>
-
-<p>Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
-près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
-afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
-ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
-dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
-les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
-émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»</p>
-
-<p>A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
-retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
-se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
-étoiles, et alors:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
-prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
-au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
-retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
-nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
-voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
-rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
-plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
-parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
-bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
-et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
-fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
-brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
-d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
-silencieuse et calme s'est écoulée.</p></blockquote>
-
-<p>Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
-mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
-s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
-aux portes du palais de Taï-Tsong.</p>
-
-<p>Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
-et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
-à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
-précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à
-genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
-pour moi!&mdash;Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
-la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
-sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
-eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
-majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
-doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
-miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!&mdash;Puisque c'est
-mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
-faire grâce, reprends courage et va en paix.»</p>
-
-<p>Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.</p>
-
-<p>Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
-rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
-et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
-les parfums abondants brûlent dans les appartements du
-Dragon<a name="NoteRef_10_64" id="NoteRef_10_64"></a><a href="#Note_10_64" class="fnanchor">[10]</a>, les lumières scintillent, le paravent<a name="NoteRef_11_65" id="NoteRef_11_65"></a><a href="#Note_11_65" class="fnanchor">[11]</a>
-couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
-chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
-le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun<a name="NoteRef_12_66" id="NoteRef_12_66"></a><a href="#Note_12_66" class="fnanchor">[12]</a>; les
-rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
-des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
-portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
-tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
-d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
-paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
-toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
-Tout le peuple s'écrie d'une seule voix<a name="NoteRef_13_67" id="NoteRef_13_67"></a><a href="#Note_13_67" class="fnanchor">[13]</a>: «Longue vie
-au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
-automnes.</p>
-
-<p>Tout à coup, au milieu du silence, le fouet<a name="NoteRef_14_68" id="NoteRef_14_68"></a><a href="#Note_14_68" class="fnanchor">[14]</a> retentit
-à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
-découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
-est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
-enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
-comme la brise dans les saules de la digue; les stores
-enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
-fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
-agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
-le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
-fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
-les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
-les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
-se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
-l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
-parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
-d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
-cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
-Majesté vivre dix mille automnes.»</p></blockquote>
-
-<p>Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
-rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil
-de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
-l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
-debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
-manquait à l'appel.</p>
-
-<p>Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
-Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
-au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
-paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?</p>
-
-<p>&mdash;»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
-spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
-le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
-tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
-apparu en songe.»</p>
-
-<p>Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
-palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
-immédiatement devant le trône de sa Majesté.</p>
-
-<p>Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
-Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
-précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
-de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
-monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
-«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
-au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
-reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
-repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
-à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
-changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
-hommages à l'Empereur.</p>
-
-<p>Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
-trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
-volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
-vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
-de sa dignité, et se rendre au palais; là, il frappe la terre de son
-front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
-il s'est rendu coupable.</p>
-
-<p>«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
-gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
-hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
-la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
-l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des <i>Clochettes d'Or</i>, et le
-fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.</p>
-
-<p>D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
-les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
-s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
-Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
-palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
-sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
-les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
-destinée aux loisirs de sa Majesté.</p>
-
-<p>Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
-honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
-jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
-les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
-livre qui dit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir
-sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
-sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
-moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
-invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
-loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
-une pièce importante<a name="NoteRef_15_69" id="NoteRef_15_69"></a><a href="#Note_15_69" class="fnanchor">[15]</a>. Tout en attaquant à gauche,
-veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
-de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
-si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
-serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
-corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
-séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
-pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
-votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
-vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
-pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
-et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
-risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
-réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
-trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
-contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
-bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.</p>
-
-<p>Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
-le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
-crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
-pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
-se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
-disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
-victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
-attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
-furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
-à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
-portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
-réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
-coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
-s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
-disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
-dans la vallée obscure!...»</p></blockquote>
-
-<p>Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
-de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
-point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
-le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
-se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
-il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
-forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
-l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
-l'appeler, ni l'éveiller.</p>
-
-<p>Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
-son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
-mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
-ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner à
-son sujet ce manque de respect.</p>
-
-<p>&mdash;»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
-relevez-vous!»</p>
-
-<p>Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
-inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait à
-haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
-comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
-placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
-palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
-de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
-disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
-mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
-parler!</p>
-
-<p>&mdash;»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
-prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?</p>
-
-<p>&mdash;»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
-chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
-tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
-explications à ce sujet.»</p>
-
-<p>-» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?</p>
-
-<p>A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
-son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
-rêve.»</p>
-
-<p>Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
-Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
-n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
-près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»</p>
-
-<p>Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
-dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
-devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
-et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
-nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
-librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
-Dragon coupé par morceaux; là, les guerriers célestes le
-tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
-dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
-mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
-d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
-se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
-Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
-griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
-mort.</p>
-
-<p>Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
-retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
-glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
-exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
-roulant à travers l'espace.»</p></blockquote>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_55" id="Note_1_55"></a><a href="#NoteRef_1_55"><span class="label">[1]</span></a> Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité
-plus haut, remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de
-l'Arsenal celle du <i>Bonze sauvé des eaux,</i> insérée dans l'in-18. Au
-reste, le premier alinéa est le seul point de ressemblance qui existe
-entre ces deux histoires.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_56" id="Note_2_56"></a><a href="#NoteRef_2_56"><span class="label">[2]</span></a> Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu,
-souvent citée par les poètes et les romanciers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_57" id="Note_3_57"></a><a href="#NoteRef_3_57"><span class="label">[3]</span></a> Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en
-chinois qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui
-va suivre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_58" id="Note_4_58"></a><a href="#NoteRef_4_58"><span class="label">[4]</span></a> Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la
-dynastie des Tang.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_59" id="Note_5_59"></a><a href="#NoteRef_5_59"><span class="label">[5]</span></a> Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin;
-il vivait retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan
-cueillir des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint
-immortel.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_60" id="Note_6_60"></a><a href="#NoteRef_6_60"><span class="label">[6]</span></a> Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les
-Chinois délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_61" id="Note_7_61"></a><a href="#NoteRef_7_61"><span class="label">[7]</span></a> Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt
-vus par lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant
-J.-C.); ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes,
-le feu, les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une
-ligne horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont
-la multiplication donne 64.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_62" id="Note_8_62"></a><a href="#NoteRef_8_62"><span class="label">[8]</span></a> Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
-chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_63" id="Note_9_63"></a><a href="#NoteRef_9_63"><span class="label">[9]</span></a> De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un
-seul devin qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_10_64" id="Note_10_64"></a><a href="#NoteRef_10_64"><span class="label">[10]</span></a> Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui
-appartiennent à l'Empereur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_11_65" id="Note_11_65"></a><a href="#NoteRef_11_65"><span class="label">[11]</span></a> Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise
-pendant l'audience.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_12_66" id="Note_12_66"></a><a href="#NoteRef_12_66"><span class="label">[12]</span></a> L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant
-J.-C., associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à
-cet honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du
-trône que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces
-deux personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté
-cher aux Chinois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_13_67" id="Note_13_67"></a><a href="#NoteRef_13_67"><span class="label">[13]</span></a> Le texte dit: <i>crier comme la montagne</i>. Le Sse-Ki
-rapporte que le grand maître des cérémonies étant, dans une
-circonstance solennelle, monté sur la montagne sacrée du milieu (il y
-en eut cinq sous les Tcheou), les officiers subalternes restés en bas
-entendirent un bruit qui semblait sortir de la montagne et imiter le
-son de <i>Wan-Souy,</i> dix mille années à l'Empereur!</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_14_68" id="Note_14_68"></a><a href="#NoteRef_14_68"><span class="label">[14]</span></a> Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le
-cortège.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_15_69" id="Note_15_69"></a><a href="#NoteRef_15_69"><span class="label">[15]</span></a> L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier,
-les hommes en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LES_RENARDS-FEES" id="LES_RENARDS-FEES">LES RENARDS-FÉES.</a></h3>
-
-<h4>CONTE TAO-SSE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Sous le règne de Hiouan-Tsong<a name="NoteRef_1_70" id="NoteRef_1_70"></a><a href="#Note_1_70" class="fnanchor">[1]</a> de la dynastie des Tang, vivait un
-jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
-Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
-classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
-littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
-avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
-armé de son arbalète.</p>
-
-<p>Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
-que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
-force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
-exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
-particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
-jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
-serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
-position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.</p>
-
-<p>Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan<a name="NoteRef_2_71" id="NoteRef_2_71"></a><a href="#Note_2_71" class="fnanchor">[2]</a>; le
-défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
-s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
-l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
-l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
-moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
-des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
-susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
-et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre à
-l'abri des troubles. Là, Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
-de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
-rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
-achetées autour de sa nouvelle demeure.</p>
-
-<p>Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
-par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
-il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
-apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
-état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
-projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
-fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
-lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
-par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
-Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
-Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
-fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
-sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
-brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
-très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
-d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.</p>
-
-<p>Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
-continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
-son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
-ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
-montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
-ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
-sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
-Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
-la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
-et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
-trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
-rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les sommets élancés des collines que les forêts
-enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
-dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
-rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
-rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
-vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
-des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
-et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
-toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
-perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
-l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
-les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
-villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
-de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
-fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
-oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
-cette solitude de leurs cris.</p></blockquote>
-
-<p>Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
-et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
-cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
-à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
-ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
-Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
-appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
-écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
-deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.</p>
-
-<p>«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
-prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
-leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»&mdash;Et
-là-dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
-tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
-meule, dispose la corde de l'arbalète<a name="NoteRef_3_72" id="NoteRef_3_72"></a><a href="#Note_3_72" class="fnanchor">[3]</a>, plonge sa main dans son sac
-et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
-la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
-plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
-Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
-eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
-lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
-tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
-était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
-de l'œil gauche du Renard qui tenait le livre.</p>
-
-<p>L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
-s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
-ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
-de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
-jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
-Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
-ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
-étaient couvertes de caractères faits comme des têtards<a name="NoteRef_4_73" id="NoteRef_4_73"></a><a href="#Note_4_73" class="fnanchor">[4]</a>, et tous
-parfaitement indéchiffrables pour lui.</p>
-
-<p>«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
-qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
-consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
-des écritures anciennes.»&mdash;Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
-manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
-conduit à la capitale.</p>
-
-<p>Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
-mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
-terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
-soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
-étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
-manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
-que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
-gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
-qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
-le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
-pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
-verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.</p>
-
-<p>Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
-entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
-sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
-froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
-pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.&mdash;Les domestiques
-eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
-temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
-dans la maison.</p>
-
-<p>«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
-chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?&mdash;J'en
-ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
-Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là-dessus,
-allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
-appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
-chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
-tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
-soignées.</p>
-
-<p>A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
-l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
-de vin.&mdash;«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
-deux mesures, avec un plat de viande de bœuf hachée, et veillez tous
-ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
-assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
-après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
-chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
-demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
-dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
-l'appartement.&mdash;«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
-les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
-domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.</p>
-
-<p>Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
-s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
-de la frontière.&mdash;«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
-Kiang-Nan.&mdash;Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
-n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.&mdash;Eh bien! ajouta
-Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
-depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
-retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
-troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
-rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
-réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
-ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
-première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
-mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
-de l'armée.&mdash;Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
-nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
-venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
-compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
-ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
-de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
-dire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">l'œil le même spectacle;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">disparu!</span><br />
-</p>
-
-<p>Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
-dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
-cette nuit?&mdash;Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
-combien vous êtes de voyageurs.&mdash;Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
-suis seul.»</p>
-
-<p>L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
-bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
-me hasarder à vous recevoir.&mdash;Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
-vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
-vous empêche de m'ouvrir?&mdash;Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
-n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
-de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
-laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
-inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
-clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
-puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
-expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
-de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
-suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
-appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
-pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
-cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
-reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
-jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
-aura pas un qui ne me reconnaisse.»</p>
-
-<p>Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
-ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
-ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
-formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.&mdash;Ne
-vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
-vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là-dessus il
-entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
-fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
-et du vin.»&mdash;Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
-mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
-commandés.</p>
-
-<p>Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
-s'aperçut qu'il cachait son œil droit sous les plis de sa manche, avec
-des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
-lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
-du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
-cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'œil.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.</p>
-
-<p>&mdash;Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
-j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
-en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
-mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
-galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
-mon œil gauche est gravement attaquée.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
-Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.&mdash;Eh bien!
-interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
-aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
-vivacité.</p>
-
-<p>&mdash;Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
-manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'œil gauche
-de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
-L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
-mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
-avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge,
-des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.&mdash;Et sur ce
-livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
-obtenir d'y jeter un coup-d'œil?&mdash;Oh! c'est un livre bien étrange,
-ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
-Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
-mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
-à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
-petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
-arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
-était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
-droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
-s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
-ici! et vous ne le chassez pas?»</p>
-
-<p>A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
-être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
-et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
-menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
-forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.&mdash;Wang-Tchin
-le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
-mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
-C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
-de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
-le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
-Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
-de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
-s'en occuper.</p>
-
-<p>«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
-qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
-livre.&mdash;Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
-je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
-que vous leur avez pris!&mdash;Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
-du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
-railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
-maudite bête, et tout sera dit.»</p>
-
-<p>Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
-les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
-tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
-ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
-langue sèche.</p>
-
-<p>Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
-pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
-Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
-être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
-tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
-entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
-vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
-reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
-arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
-pour l'avenir.»</p>
-
-<p>Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
-se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
-pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
-tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
-il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
-«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
-Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
-traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
-le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
-l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
-prendre mes mesures.»</p>
-
-<p>Là-dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
-auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
-reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
-jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
-lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
-ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à
-quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
-Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
-bien temps alors de vous repentir!»</p>
-
-<p>Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
-suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
-eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
-il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
-surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
-ruiner de fond en comble. On dit avec raison:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
-Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
-verserez des larmes!</p></blockquote>
-
-<p>Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
-chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
-capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
-voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants; les
-places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
-plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
-Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
-plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
-dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
-ni abri.&mdash;Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
-hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
-des nouvelles de sa famille.</p>
-
-<p>Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
-chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
-souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le cœur est
-blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
-visage.&mdash;«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
-dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
-fût plus qu'un amas de décombres!&mdash;Hélas! il ne me reste plus de
-demeure.&mdash;Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
-parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
-père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
-été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
-nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
-nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
-jusqu'à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
-affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
-et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
-que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
-retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
-vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
-le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
-maison.»</p>
-
-<p>Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
-acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
-qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
-vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
-lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
-qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
-de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
-homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
-de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
-individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.</p>
-
-<p>«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
-deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
-répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
-jusqu'à extinction.&mdash;Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
-costume.&mdash;Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
-fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
-et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
-décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
-contenait ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
-seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
-d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
-gravement malade. La médecine et les prières restent
-sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
-livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
-et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
-m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
-fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
-pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
-puissiez me rendre les derniers devoirs!&mdash;J'en ressens une
-profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
-dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
-que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
-capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
-tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
-à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
-laisser tout-à-fait les biens ruinés et à moitié perdus
-que vous avez là-bas, et revenir ici vous occuper du soin
-des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
-pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
-Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
-des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
-combien il serait difficile de fonder à la capitale une
-maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
-n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
-intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
-repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
-dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
-vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
-lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
-sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
-au bord des neuf fontaines<a name="NoteRef_5_74" id="NoteRef_5_74"></a><a href="#Note_5_74" class="fnanchor">[5]</a>, je vous jure que nous ne
-serions pas réunis.</p>
-
-<p>Lisez et retenez ceci.</p></blockquote>
-
-<p>A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
-en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
-splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
-douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
-au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
-arriver à temps! Tout est fini!&mdash;Mes regrets sont impuissants!» Après
-s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
-ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
-dernière.&mdash;«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
-ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
-ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
-pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
-éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
-tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
-abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
-funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
-vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
-une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
-maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
-dame ne pourrait fermer les yeux en paix.&mdash;Oserais-je ne pas accomplir
-les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
-de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
-capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
-de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»&mdash;Et aussitôt il s'empressa
-de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
-cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
-sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
-terres.</p>
-
-<p>Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
-objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
-et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
-entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
-mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
-restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
-écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
-dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
-Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
-encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
-doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
-près des siens!&mdash;Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à
-présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
-superflues!»&mdash;Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.</p>
-
-<p>Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
-Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
-et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
-ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
-dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
-égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
-se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
-à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
-creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
-achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
-Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
-au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
-impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
-funèbres. Hélas!</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">lui cause bien des regrets!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">en retournant à l'est.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des rêves brillants,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">comme aux nues argentées qui se déroulent.</span><br />
-</p>
-<hr class="tb" />
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
-à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
-Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
-aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
-dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
-époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
-ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
-annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
-de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
-dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
-frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
-On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'œil droit entièrement perdu; mais
-sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
-la lettre et y lurent ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
-protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
-d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
-une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
-rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
-passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
-bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
-qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
-bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
-car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
-déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à
-laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
-je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
-cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
-reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
-achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
-avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
-frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
-Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
-cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
-utile de vous annoncer.</p>
-
-<p>Tchin vous salue mille fois.</p></blockquote>
-
-<p>Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
-ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
-qui lui avait mis l'œil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
-peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
-de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà
-ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
-capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
-parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
-l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
-s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
-vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
-d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
-restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
-précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
-de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
-seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»</p>
-
-<p>Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
-des deux dames.</p>
-
-<p>«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
-Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
-protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
-assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
-il faudra la lui prouver en faisant de bonnes œuvres, et renouveler
-nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
-les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
-les appointements aillent toujours croissant.»&mdash;Puis elles ajoutèrent
-en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
-dans la lettre, qu'est-ce?&mdash;C'est un ami de mon maître, répondit le
-domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
-jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
-fils.&mdash;C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
-mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»</p>
-
-<p>Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
-l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
-son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
-La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
-fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
-au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
-dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
-quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
-pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
-afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
-mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
-voulue au lieu de sa charge?»</p>
-
-<p>Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
-écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
-il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
-le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
-qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
-ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
-de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
-fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
-articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
-un bonze d'employer cet argent en bonnes œuvres. Enfin, elle loua un
-bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
-Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
-matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
-visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
-l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.</p>
-
-<p>S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
-Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
-le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
-Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
-maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
-cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">a lieu de s'affliger!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">au-devant de nous?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">joie par des chants et des danses:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">de la capitale.</span><br />
-</p>
-
-<p>Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à
-la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
-d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là,
-il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
-somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
-fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
-de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
-voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.&mdash;Il regarde ...
-c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont
-quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
-et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!&mdash;Le bateau marche
-toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
-des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
-laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
-se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma
-mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
-était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
-ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
-du balcon et regarde.&mdash;Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
-scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!</p>
-
-<p>«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
-s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
-tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
-seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
-cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
-revêtu?»&mdash;Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
-le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
-avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
-de leurs propres yeux.</p>
-
-<p>Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
-mère vivante devant lui!&mdash;A cette vue, il arrache en toute hâte ses
-vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
-habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
-maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
-Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à
-bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
-pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
-plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.&mdash;La mère de
-Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
-aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»</p>
-
-<p>Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son
-serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce
-pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale
-une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort
-prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en
-me présentant devant vous en habit de deuil?&mdash;Quoi! reprit la vieille
-dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous
-porter une lettre à la capitale?&mdash;Mais enfin, il y a un mois, ce
-Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait
-telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté
-deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller
-rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu
-mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis
-accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»</p>
-
-<p>Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une
-merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
-semblable à celui-ci?</p>
-
-<p>Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,
-ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est
-un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!&mdash;Et bien!
-interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
-je voie si l'écriture est de moi,&mdash;Eh! si ce n'eût été l'écriture de
-ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»
-Là-dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
-C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
-de caractère?&mdash;Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
-ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à
-parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où
-donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»&mdash;Hélas!
-répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant
-de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille
-toute blanche?&mdash;Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
-incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une
-seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé
-votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive
-qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un
-faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,
-et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le
-papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
-diaboliques?</p>
-
-<p>Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était
-allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi
-furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté
-à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
-est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»
-Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,
-voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois
-dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient
-restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé
-Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier
-ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous
-avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,
-et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant
-vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après
-nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour
-faire notre entrée dans Tchang-Ngan.&mdash;Et vous dites encore que votre
-domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»</p>
-
-<p>Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,
-s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
-chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce
-que je vous ai jamais envoyé une lettre?&mdash;Mais enfin, reprit sa mère,
-est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
-veux l'interroger!&mdash;Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,
-mais il ne tardera pas à rentrer.»</p>
-
-<p>Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs
-regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
-vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
-gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses
-compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve
-en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du
-bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent
-qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
-précédents; et c'est que l'œil droit du prétendu envoyé était dans
-le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
-d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
-«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours
-derniers tu avais l'œil droit bien malade, comment se fait-il que tu
-sois si bien rétabli aujourd'hui?&mdash;C'est-à-dire, répondit Ouang-Fo,
-avec un air et un ton ironique, c'est-à-dire que vous-même vous avez
-perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous
-donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un
-œil?&mdash;Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
-il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est
-là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
-cours te présenter devant elle.»</p>
-
-<p>A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre
-maître vit encore! elle est ici!&mdash;Mais, répondirent les domestiques, où
-serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»&mdash;Ouang-Fo, n'en croyait
-rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
-se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître
-l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est
-ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour
-paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment
-pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
-convenable, se prosterner devant la mère de son maître.</p>
-
-<p>Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
-attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est
-venu ces jours derniers avait à l'œil droit une blessure grave, et
-celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre
-fois, ce n'était pas lui!&mdash;Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la
-lettre, l'ouvre, jette un regard, ...&mdash;ce n'était ni plus ni moins
-qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!</p>
-
-<p>Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
-s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
-Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des
-deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait
-craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on
-était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
-lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de
-sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu
-Ouang-Fo blessé à l'œil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce
-mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit
-être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer
-de moi!&mdash;Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là? demanda sa mère.»
-Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé
-dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
-cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que
-cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre
-son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses
-intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»</p>
-
-<p>A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se
-mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
-de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
-l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
-séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu
-deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!</p>
-
-<p>&mdash;Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences
-de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près
-de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
-encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant
-d'infortunes!&mdash;Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel
-point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
-sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
-encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?&mdash;Nos biens de la
-capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
-et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
-d'aller au Kiang-Tong.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de
-Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter
-maintenant?&mdash;Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,
-nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de
-nouveau.» Là-dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
-bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
-naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
-dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont
-brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
-aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans
-l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
-défaite.</p>
-
-<p>Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les
-gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
-loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler
-cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,
-il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
-interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,
-dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
-dans son intérieur.</p>
-
-<p>Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
-avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
-retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure
-fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
-bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.</p>
-
-<p>Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à
-surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
-qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et
-majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce
-qu'il aperçut c'était:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel
-qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre
-tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
-Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux
-de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de
-soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
-au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
-semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
-en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect
-est imposant; toute sa personne respire une élégance qui
-n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
-sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume
-glacée.&mdash;Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,
-c'est au moins un monarque parmi les hommes!</p></blockquote>
-
-<p>L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
-qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère
-Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
-s'est porté depuis leur séparation.&mdash;«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en
-répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu
-me chercher ici.&mdash;Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,
-pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés
-s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été
-enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je
-pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et
-ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un
-abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y
-avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir
-nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère
-vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
-précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,
-j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais
-les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté
-votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,
-aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais
-enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
-donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas
-encore habitable?</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;
-en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures
-en causant avec elle.» Là-dessus il introduisit son frère dans
-l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques
-avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut
-que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble
-de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se
-jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et
-lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais
-à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»&mdash;Et
-Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis
-en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la
-bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.</p>
-
-<p>Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de
-Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa
-maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la
-jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
-salle. Là, le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils
-avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en
-lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient
-résultés.</p>
-
-<p>«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps
-anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont
-assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres
-animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et
-vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient
-en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
-livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner
-leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
-pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?
-et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.&mdash;Bien ... mais
-pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les
-égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
-des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment
-leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur
-demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce
-livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon
-le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos
-affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser
-que vous seul.&mdash;C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit
-l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et
-voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»</p>
-
-<p>Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne
-répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et
-ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères
-est-il écrit?&mdash;Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais
-qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
-caractère que je connaisse!&mdash;Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
-Wang-Tsay.&mdash;En effet, interrompit la belle-sœur, en insistant sur cette
-idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être
-il sera plus habile, qui sait!...&mdash;Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
-ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je
-serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;
-voilà tout.»</p>
-
-<p>Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de
-son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
-haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères
-comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint
-dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
-c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
-ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
-Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.</p>
-
-<p>Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de
-l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où
-vas-tu!»&mdash;Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard
-se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
-vigoureuse.&mdash;Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.
-Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué
-vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa
-première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut
-comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison
-courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
-tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.</p>
-
-<p>Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
-était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième
-rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de
-l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
-vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;
-et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû
-voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté
-de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie
-de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
-longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:
-«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre
-jeune frère est ici.»</p>
-
-<p>En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur
-ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient
-devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
-domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux
-Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
-ailes.</p>
-
-<p>Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,
-mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine
-de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
-tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
-vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la
-colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et
-il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa
-poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par
-le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se
-métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris
-l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
-nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
-jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de
-bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante
-rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
-représentait les longs fils de soie violette suspendus à
-la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du
-papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,
-deux vieilles écorces de sapin.</p></blockquote>
-
-<p>Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
-présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un
-esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,
-qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré
-n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»&mdash;Ainsi disaient les
-domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées
-et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de
-fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un
-médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.</p>
-
-<p>Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant
-dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un
-voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,
-Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa
-tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du
-Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être
-le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le
-Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à
-deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour
-l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me
-vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
-à ma mère!»&mdash;Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
-réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay
-ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et
-colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,
-et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
-plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la
-porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
-et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as
-repris ton livre, que viens-tu faire ici?»</p>
-
-<p>Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la
-colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de
-sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant
-ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
-dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit
-précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande
-la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les
-domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,
-il entre, il avance malgré tout!&mdash;Quoi! serait-il vrai?» s'écria à
-son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son
-fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
-précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses
-pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
-me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des
-bâtons?&mdash;Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?&mdash;Oui, je suis l'enfant
-que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il
-donc un faux Wang-Tsay?»</p>
-
-<p>Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent
-apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors
-que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les
-serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et
-lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda
-encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des
-Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se
-rétablissait pas du tout.</p>
-
-<p>«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand
-il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
-que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
-venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
-métamorphosé!&mdash;Et que disait cette lettre?&mdash;Vous savez, continua
-Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
-en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
-là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà
-pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
-ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
-deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
-aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
-de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
-avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
-voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
-l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
-le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
-là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
-que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
-précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
-et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà;
-mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
-s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
-car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»</p>
-
-<p>Là-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
-plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
-rire que de se fâcher à tout le monde.</p>
-
-<p>Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir
-Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
-sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
-mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
-de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
-et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
-vouloir trop.</p>
-
-<p>Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
-convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
-Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
-surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur<a name="NoteRef_6_75" id="NoteRef_6_75"></a><a href="#Note_6_75" class="fnanchor">[6]</a>, parce qu'il avait
-dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">à laquelle il appartient,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">un grand prix:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La maison a été détruite, les biens ont laissé une place</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">vide, le livre même a disparu;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rira dans mille ans.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_70" id="Note_1_70"></a><a href="#NoteRef_1_70"><span class="label">[1]</span></a> Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_71" id="Note_2_71"></a><a href="#NoteRef_2_71"><span class="label">[2]</span></a> Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la
-Nouvelle de Ly-Taï-Pe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_72" id="Note_3_72"></a><a href="#NoteRef_3_72"><span class="label">[3]</span></a> Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_73" id="Note_4_73"></a><a href="#NoteRef_4_73"><span class="label">[4]</span></a> Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont
-les caractères ressemblent à ces animaux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_74" id="Note_5_74"></a><a href="#NoteRef_5_74"><span class="label">[5]</span></a> Les régions inférieures.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_75" id="Note_6_75"></a><a href="#NoteRef_6_75"><span class="label">[6]</span></a> Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper:
-celui qui vole des êtres humains.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_LUTH_BRISE" id="LE_LUTH_BRISE">LE LUTH BRISÉ.</a></h3>
-
-<h4>NOUVELLE HISTORIQUE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">de Pao et de Cho;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des sentiments de haine,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">un cœur sincère.</span><br />
-</p>
-
-<p>Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
-a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
-célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
-Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
-des Tcheou<a name="NoteRef_1_76" id="NoteRef_1_76"></a><a href="#Note_1_76" class="fnanchor">[1]</a>, s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
-gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
-bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
-traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
-son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
-révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
-son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
-au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
-individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
-ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
-des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
-personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
-désigne par l'expression <i>tchy-ki</i>, c'est-à-dire, <i>qui vous connaît à
-fond</i>. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
-sont appelés <i>tchy-sin, intimes de cœur</i>. Si c'est simplement le son
-de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
-de l'affection, cela s'appelle <i>tchy-yn, se connaître par l'effet des
-sons</i>. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque,
-rentrent sous la dénomination générale d'amis, <i>siang-tchy.</i></p>
-
-<p>Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
-raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
-vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
-cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">l'autre l'écoute;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">alors il ne pourra se faire entendre.</span><br />
-</p>
-
-<p>Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
-Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
-vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
-Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
-de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
-King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
-le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
-Ta-Fou. Là, il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
-près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
-mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
-était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
-lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
-pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
-faire route par terre, aller dans sa ville natale.</p>
-
-<p>Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
-les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
-magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.</p>
-
-<p>Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille<a name="NoteRef_2_77" id="NoteRef_2_77"></a><a href="#Note_2_77" class="fnanchor">[2]</a>;
-Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
-tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
-parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
-son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
-s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
-Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
-des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
-chevaux.</p>
-
-<p>Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
-et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
-beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
-violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
-de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
-grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
-«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
-que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
-convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
-prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
-serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
-favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
-mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
-destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
-provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
-embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
-des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
-préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
-foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
-adieux.</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rivières éloignées!</span><br />
-</p>
-
-<p>Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
-jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
-et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
-transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
-toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
-et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
-arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
-alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
-de l'automne<a name="NoteRef_3_78" id="NoteRef_3_78"></a><a href="#Note_3_78" class="fnanchor">[3]</a>. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
-vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à
-torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
-bateaux fit porter une ancre sur le rivage.</p>
-
-<p>Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
-la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
-alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
-son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
-était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
-parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
-pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.</p>
-
-<p>Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
-dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
-la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
-jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
-notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
-se brisa.</p>
-
-<p>Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
-quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
-et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
-l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
-d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»</p>
-
-<p>L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
-déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
-bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
-musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
-la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
-or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
-qui connaisse et comprenne cet instrument? non.&mdash;Voici ce que c'est.
-Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
-bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
-avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
-dévaliser.&mdash;Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
-avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
-l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
-quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»</p>
-
-<p>Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
-des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
-du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
-vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
-car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le
-rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
-sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
-avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
-et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là, il
-a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à
-juger les sons du luth.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
-montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!&mdash;Mais enfin,
-que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
-retirer.»</p>
-
-<p>&mdash;Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
-voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
-sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
-y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à
-la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
-excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
-vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
-ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
-votre luth.»</p>
-
-<p>Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
-Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
-jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
-d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
-revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
-et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
-rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
-long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à
-l'heure en m'accompagnant.</p>
-
-<p>&mdash;Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
-prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
-répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
-Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
-et les voici:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rues pauvres et obscures....</span><br />
-</p>
-
-<p>»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
-et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
-rappelle, et le voici:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des siècles infinis.</span><br />
-</p>
-
-<p>Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
-assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
-trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
-ainsi.» Là-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
-d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
-longuement dans la cabine.</p>
-
-<p>Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
-C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
-de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
-sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
-bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
-se cachaient dans des souliers de paille.</p>
-
-<p>Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
-paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
-en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
-lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
-présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
-parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
-il convient à un honorable magistrat.»</p>
-
-<p>Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
-un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
-voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
-resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
-étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
-de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
-ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
-Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
-habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
-à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
-en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
-il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
-magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
-du siège où l'envoyé de Tsou était assis.</p>
-
-<p>Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
-et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
-mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
-de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
-bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
-rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
-corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
-dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.</p>
-
-<p>Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
-à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
-tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
-dressa un petit banc à l'extrémité de la table.</p>
-
-<p>Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à-vis d'un étranger,
-Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
-de savoir nos noms dans le courant de la conversation<a name="NoteRef_4_79" id="NoteRef_4_79"></a><a href="#Note_4_79" class="fnanchor">[4]</a>».</p>
-
-<p>Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
-s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
-choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
-prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
-quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
-Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à
-l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
-luth?»</p>
-
-<p>Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
-reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
-lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
-les ressources et les beautés de cet instrument?»</p>
-
-<p>Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
-que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
-jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»</p>
-
-<p>Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
-parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
-habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
-son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
-votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.&mdash;Oh! reprit Pe-Ya
-en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à
-ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
-l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
-de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
-fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!</p>
-
-<p>&mdash;Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
-va sans se gêner donner son explication en détail.&mdash;Cet instrument,
-c'est l'Empereur Fo-Hi<a name="NoteRef_5_80" id="NoteRef_5_80"></a><a href="#Note_5_80" class="fnanchor">[5]</a> qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
-cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre <i>Ou-Tong</i>; le phénix
-aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
-roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
-que sur l'arbre <i>Ou-Tong</i>, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
-douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
-sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
-éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
-des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
-dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
-célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
-la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
-il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
-clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
-ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
-comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
-qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
-qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
-il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
-pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux <i>soixante-douze
-heou</i> (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
-pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
-un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
-Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
-dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
-Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
-degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
-les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
-par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
-seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
-ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
-ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
-nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit <i>bassin du Dragon</i>; le
-plus court, <i>étang du Phénix:</i> tous les deux ont des chevilles de jade
-et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
-lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
-intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les
-cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
-fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
-(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
-Yao et de Chun<a name="NoteRef_6_81" id="NoteRef_6_81"></a><a href="#Note_6_81" class="fnanchor">[6]</a>, on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
-vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
-des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
-ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
-Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
-et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
-Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
-Empereur de la dynastie des Chang)<a name="NoteRef_7_82" id="NoteRef_7_82"></a><a href="#Note_7_82" class="fnanchor">[7]</a>, fit refleurir la musique aux
-dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
-un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
-L'instrument en compta alors sept.</p>
-
-<p>Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
-lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
-qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
-froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
-suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.</p>
-
-<p>Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
-jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
-de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
-préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
-vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
-parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
-musique.</p>
-
-<p>Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
-instrument?&mdash;Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
-harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
-l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
-beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à
-l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
-frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
-vertus de l'harmonie!</p>
-
-<p>Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,
-Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au
-hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se
-dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu
-sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
-érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce
-moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.
-«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
-à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius
-jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
-et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
-il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre
-traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
-Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu
-un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,
-et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient
-les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
-d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les
-cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître
-les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais
-il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand
-je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique,
-connaître les sentiments de mon cœur?»</p>
-
-<p>Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
-dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.&mdash;Si sa Seigneurie veut
-bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
-conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le
-grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»</p>
-
-<p>Là-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi
-profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur
-vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth
-que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle
-immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes
-élevées.»&mdash;Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un
-immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il
-laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de
-nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos
-pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases
-il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya<a name="NoteRef_8_83" id="NoteRef_8_83"></a><a href="#Note_8_83" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<p>Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant
-le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il
-lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de
-respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!
-En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à
-méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les
-nobles noms de votre Seigneurie?</p>
-
-<p>&mdash;Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,
-et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin
-joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms
-de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes
-cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place
-d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux
-domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on
-remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention
-en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
-daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
-accueil.»</p>
-
-<p>Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
-enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,
-se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
-rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui
-des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
-demeure.&mdash;Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la
-montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre
-maison.&mdash;Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous
-habitez est en vérité un village <i>abondant en sages</i> (Tsy-Hien)! mais,
-dites-moi, quelle est votre profession?&mdash;Je coupe du bois dans la
-forêt pour gagner ma vie.&mdash;Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,
-avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
-qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances
-que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une
-renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
-cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le
-palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent
-passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts
-et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et
-des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
-désapprouver votre conduite, docteur.&mdash;Seigneur, répondit le bûcheron,
-je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui
-n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il
-faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins
-quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être
-élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais
-pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété
-filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous
-distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques
-verres.</p>
-
-<p>Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était
-choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
-avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui
-demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?&mdash;Déjà j'en ai
-laissé passer vingt-sept.&mdash;Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;
-si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
-titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui
-a conquis mon amitié en appréciant la musique!&mdash;Grand homme, objecta
-le bûcheron, vous vous laissez égarer.&mdash;N'avez-vous pas à la cour un
-nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
-pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
-l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser
-si bas!&mdash;Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il
-y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné;
-d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par
-le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en
-féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes
-pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune
-et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»</p>
-
-<p>Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
-et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la
-cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les
-lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de <i>frère aîné,</i> celui
-de <i>frère cadet</i> appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
-Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,
-pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se
-démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
-burent encore une coupe.</p>
-
-<p>Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses
-instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.
-Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à
-cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence
-d'âge. Car, on dit avec raison:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et l'ami qui vous a <i>connu par l'effet des sons</i> écoute vos</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">paroles long-temps et avec une oreille favorable.</span><br />
-</p>
-
-<p>Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
-lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est
-parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les
-cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la
-voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le
-grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant
-sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi
-notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si
-tôt!»</p>
-
-<p>A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent
-goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait
-le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
-respect.</p>
-
-<p>Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et
-indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu
-vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir
-près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans
-sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?&mdash;Hélas! répondit
-Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre
-volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont
-vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!&mdash;Eh bien! ajouta
-Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
-allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre
-frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez
-exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
-rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer
-à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un
-engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout
-demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne
-m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre
-en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre
-jeune frère un plus grand crime encore!&mdash;Vos paroles pleines de sens,
-répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année
-prochaine je reviendrai vous voir.&mdash;A quelle époque de cette prochaine
-année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?&mdash;Ecoutez,
-répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a
-commencé la 2.<sup>e</sup> division de l'automne; ce jour va être le
-seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous
-rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain
-jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes
-promesses, ne me tenez plus pour un sage.»</p>
-
-<p>Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
-où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,
-et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure
-ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord
-du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
-manque. Mais l'aurore paraît déjà, et il faut que je prenne congé de
-mon frère.»</p>
-
-<p>Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
-domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
-prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à
-son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,
-faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos
-honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme
-la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas
-dédaigner de faibles présents!»</p>
-
-<p>Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
-un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il
-parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,
-jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau
-la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
-rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se
-séparèrent les yeux humides.</p>
-
-<p>Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
-de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son
-voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et
-les montagnes, la tristesse était dans son cœur, et son esprit restait
-occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après
-quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
-voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le
-seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
-bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char
-sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là, l'envoyé
-rendit compte de sa mission au souverain.</p>
-
-<p>Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient
-succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein
-d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans
-songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,
-il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.
-Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,
-disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit
-route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée
-qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
-arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.</p>
-
-<p>Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de
-l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
-était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
-sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait
-eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le
-bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
-l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.</p>
-
-<p>La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers
-la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé
-devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store
-de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer
-sur la proue du bateau. Là, il se mit à contempler la constellation
-de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute
-cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors
-lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie
-soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit
-se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,
-époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait
-de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il
-donc manqué à sa promesse?</p>
-
-<p>Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je
-comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
-passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est
-pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère
-m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
-a été émouvoir le cœur de l'ami <i>qui m'a connu par les sons</i>, cette
-nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il
-ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda
-qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums
-furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant
-l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il
-rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec
-un accent de douleur.</p>
-
-<p>Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son
-si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
-jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé
-de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce
-sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
-piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
-de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
-que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
-les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas
-venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même
-sur le rivage m'informer de mon frère.»</p>
-
-<p>Là-dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit
-dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
-nuit il ne put fermer l'œil; il appelait l'aurore de tous ses vœux et
-l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se
-dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
-du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
-Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête
-dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite
-que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après
-s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon
-frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les
-frais des cérémonies funèbres.»</p>
-
-<p>Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
-direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix
-lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.&mdash;«Seigneur,
-demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?&mdash;Ici la montagne
-se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
-le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
-couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui
-présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
-au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
-qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous
-pourrons continuer notre marche.»</p>
-
-<p>Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
-domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande
-route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
-pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à
-un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses
-vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
-bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
-s'avance à pas lents.</p>
-
-<p>A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
-respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose
-à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton
-de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,
-que daignez-vous ordonner?&mdash;Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,
-et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
-Tsy-Hien.&mdash;Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
-droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du
-village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
-la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
-à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
-route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
-village, votre Seigneurie veut aller?»</p>
-
-<p>Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec
-étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,
-lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour
-où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y
-avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
-celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être
-mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.</p>
-
-<p>«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des
-réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
-adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
-villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis
-vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
-long-temps.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces
-deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
-paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
-fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années
-dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
-a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
-habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
-amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
-informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
-dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.&mdash;Je désirerais
-aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.&mdash;Quoi!
-interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
-voir dans cette maison?&mdash;Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»</p>
-
-<p>A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
-commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et
-d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était
-mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du
-bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
-haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
-ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe
-donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
-livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de
-connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper
-le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par
-un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint
-languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques
-mois, il mourut....»</p>
-
-<p>Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes
-s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
-si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés
-avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le
-vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
-domestique quel personnage était son maître!&mdash;L'enfant se pencha et dit
-à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
-l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir
-recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la
-douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il
-s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je
-t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus
-qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
-supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»</p>
-
-<p>Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
-eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
-la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable
-Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui
-munissait à son fils?»&mdash;Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
-de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore
-dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la
-ville, dans le cimetière.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit
-le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa
-pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
-d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
-jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
-envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
-dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
-Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
-qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.&mdash;Et moi, je n'ai pas voulu
-mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par
-lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement
-élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
-voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris
-quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,
-quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.</p>
-
-<p>&mdash;Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller
-me prosterner devant le tombeau.&mdash;Puis il dit à son petit serviteur
-de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
-en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
-marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.</p>
-
-<p>Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
-regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
-(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
-et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
-par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
-esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
-Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
-vous dit un éternel adieu.»&mdash;A ces mots la voix lui manqua, et il
-éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
-montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
-ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
-voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
-accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
-ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
-des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
-du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.</p>
-
-<p>Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
-n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter
-l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
-couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
-le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
-sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
-les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
-dispersèrent avec des éclats de rire.</p>
-
-<p>«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
-par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
-profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
-riant?&mdash;Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
-sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
-joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!&mdash;Puisqu'il en est ainsi,
-reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
-la connaissance de cet art?&mdash;Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
-je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
-passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus
-capable de discerner clairement ce qui le toucherait.</p>
-
-<p>&mdash;A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
-destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
-réciter, prêtez l'oreille.»</p>
-
-<p>Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
-répéta les lignes suivantes:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je me rappelais que l'an dernier au printemps<a name="NoteRef_9_84" id="NoteRef_9_84"></a><a href="#Note_9_84" class="fnanchor">[9]</a></span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aujourd'hui je revenais pour le voir:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">musique,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oh chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">joues;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">douloureux!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">liens d'une amitié pure et précieuse!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">mon luth,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!</span><br />
-</p>
-
-<p>Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
-vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
-l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
-déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
-de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.</p>
-
-<p>Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
-luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">compagnons et des amis;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">trop difficile.</span><br />
-</p>
-
-<p>«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!&mdash;Dans quelle
-partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
-Pe-Ya.&mdash;Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
-la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
-question?&mdash;Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
-je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
-quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
-servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
-puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
-où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
-je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
-natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
-respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
-ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
-moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
-comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»</p>
-
-<p>Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
-devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
-répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
-s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.</p>
-
-<p>Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à
-son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">efforts.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">dans l'oubli;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">du luth brisé.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_76" id="Note_1_76"></a><a href="#NoteRef_1_76"><span class="label">[1]</span></a> Vers 690 avant J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_77" id="Note_2_77"></a><a href="#NoteRef_2_77"><span class="label">[2]</span></a> Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_78" id="Note_3_78"></a><a href="#NoteRef_3_78"><span class="label">[3]</span></a> Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons
-(Se-Chy) en deux parties, qui forment les huit <i>Tsie</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_79" id="Note_4_79"></a><a href="#NoteRef_4_79"><span class="label">[4]</span></a> L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de
-prendre un siège.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_80" id="Note_5_80"></a><a href="#NoteRef_5_80"><span class="label">[5]</span></a> Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des
-temps fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
-chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
-l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
-dans les cérémonies.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_81" id="Note_6_81"></a><a href="#NoteRef_6_81"><span class="label">[6]</span></a> Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres
-sacrés des Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant
-J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_82" id="Note_7_82"></a><a href="#NoteRef_7_82"><span class="label">[7]</span></a> 1134 avant J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_83" id="Note_8_83"></a><a href="#NoteRef_8_83"><span class="label">[8]</span></a> Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute
-plus d'attrait pour l'habitant du <i>céleste Empire</i> que pour le lecteur
-français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
-les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
-les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
-écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
-une difficulté de plus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_84" id="Note_9_84"></a><a href="#NoteRef_9_84"><span class="label">[9]</span></a> La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on
-l'a vu, en automne; le mot <i>printemps</i> est sans doute appelé par la
-rime du vers suivant: <i>Tchun</i> printemps, et <i>Kun</i> sage.</p></div>
-
-
-<h4>FIN.</h4>
-
-
-
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-
-
-<pre>
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-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits
-du chinois, by Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES ***
-
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