diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-01 14:44:37 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-01 14:44:37 -0800 |
| commit | 03a3b61d63db32bcaf66c61fe3e19b103ba44da7 (patch) | |
| tree | 7f04d98e37bac40583598e956be99d4930d41755 | |
| parent | 256eeed1414dd4832e4483a872bc8f5860997d89 (diff) | |
Add 45374 from ibiblio
| -rw-r--r-- | 45374-0.txt (renamed from 45374/45374-0.txt) | 14351 | ||||
| -rw-r--r-- | 45374-h/45374-h.htm (renamed from 45374/45374-h/45374-h.htm) | 15172 | ||||
| -rw-r--r-- | 45374/45374-0.zip | bin | 164262 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 45374/45374-8.txt | 7563 | ||||
| -rw-r--r-- | 45374/45374-8.zip | bin | 162694 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 45374/45374-h.zip | bin | 171336 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 45374/45374.json | 5 | ||||
| -rw-r--r-- | 45374/old/45374-0.txt | 7563 | ||||
| -rw-r--r-- | 45374/old/45374-0.zip | bin | 164262 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 45374/old/45374-8.txt | 7563 | ||||
| -rw-r--r-- | 45374/old/45374-8.zip | bin | 162694 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 45374/old/45374-h.zip | bin | 171336 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 45374/old/45374-h/45374-h.htm | 7991 |
13 files changed, 14761 insertions, 45447 deletions
diff --git a/45374/45374-0.txt b/45374-0.txt index bf87b16..56dd27e 100644 --- a/45374/45374-0.txt +++ b/45374-0.txt @@ -1,7176 +1,7175 @@ -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 ***
-
-CHOIX
-
-DE
-
-CONTES ET NOUVELLES
-
-
-TRADUITS DU CHINOIS
-
-PAR THÉODORE PAVIE
-
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,
-
-RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7
-
-1839
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR STANISLAS JULIEN,
-
-MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE
-
-LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL
-
-DE FRANCE.
-
-TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
-
-_De son respectueux Elève,_
-
-THÉODORE PAVIE.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
-attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
-volume de _nouvelles_ et de _contes_.--Les Chinois d'ailleurs ne font
-pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
-mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
-de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
-tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
-capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
-un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
-récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
-désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
-dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
-étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
-dans l'original.
-
-D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
-abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
-d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
-et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
-à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
-pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
-du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
-d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mœurs et
-des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.
-
-Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
-yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
-témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
-avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
-connaître ici:
-
-LES PIVOINES, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
-intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables, anciens et modernes_).
-Le même conte se trouve aussi dans les _Histoires à réveiller le
-monde_, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
-incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
-collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
-RENARDS-FÉES.
-
-La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, LY-TAI-PE,
-laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
-toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
-du LUTH BRISÉ qui termine le volume.
-
-C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, _Voyage dans l'Ouest,_
-(c'est-Ã -dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
-parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: LE BONZE SAUVÉ DES EAUX et
-LE ROI DES DRAGONS.
-
-Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
-le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
-traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
-en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
-bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.
-
-Enfin, LE LION DE PIERRE est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
-Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
-jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
-plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé Ã
-Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
-rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
-nous le communiquer.
-
-Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
-croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
-la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
-se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
-et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
-toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
-les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
-les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
-Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
-qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
-les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
-grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
-laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
-toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
-et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
-ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.
-
-Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
-toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
-ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
-résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
-années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
-l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
-cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
-à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
-parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
-prendre haleine.
-
-Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
-départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
-ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
-que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
-bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.
-
-
-
-
-TABLE
-
- Les Pivoines, conte
- Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique
- Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle
- Le Lion de Pierre, légende
- La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique
- Les Renards-Fées, conte Tao-Sse
- Le Luth brisé, nouvelle historique
-
-
-
-LES PIVOINES[1],
-
-CONTE.
-
-
-Sous le règne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Méridionaux,
-au village de Tchang-Yo, situé à deux _lys_[3] de la porte orientale
-de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
-dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
-d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
-couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
-sans lui laisser d'enfant.
-
-Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
-et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
-terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
-bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
-plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
-Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
-chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
-s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
-Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
-et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
-c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
-dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
-se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
-extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
-chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
-occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
-quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
-l'avait-on surnommé _Hoa-Tchy_ (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
-marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
-avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
-lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
-laissait en gage.
-
-Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
-Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
-ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
-valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
-profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
-parts de belles fleurs, les coupaient, puis, Ã l'aide d'un peu de boue,
-dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
-n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
-remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.
-
-Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
-à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
-sur cette haie factice, l'églantier, le _putchuk_, l'hibiscus,
-le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
-s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
-l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
-le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
-le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui
-qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
-arbre[4] et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
-elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
-pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
-voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
-commençait à s'ouvrir.
-
-En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
-après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
-aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
-rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
-couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
-élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
-lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
-tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
-tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
-propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
-de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
-appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.
-
-Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
-ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
-elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
-n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:
-
- «Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
- le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
- belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
- riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
- doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
- des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
- corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
- l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
- sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
- au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
- parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
- n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
- la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
- grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
- poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
- milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
- comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
- boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
- le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
- carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
- souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
- beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
- pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
- prune _Yo-Ly_, surnommée le ballon de soie brodée.
-
- On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
- mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
- répandent en foule leur éclat et leur parfum. »
-
-En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
-appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
-la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
-ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
-tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
-de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
-dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
-retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
-des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac
-Sy-Hou[5]. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
-milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
-venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
-lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
-promeneurs.
-
-On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
-et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
-flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
-volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
-Ã l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
-pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
-ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
-de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
-nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
-et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
-milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
-de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
-obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
-leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
-confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.
-
-Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
-commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
-nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
-aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
-lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
-troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
-faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
-roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le
-ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
-toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.
-
-Il y a des vers qui en font foi:
-
- Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la
- voûte des cieux;
- Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs
- chantent en cueillant les lotus;
- Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques
- s'y sont multipliées à l'infini;
- Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de
- son jardin et de son lac.
-
-Mais rentrons dans les limites de notre récit. »--Tsieou-Sien, levé
-chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
-tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
-rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
-tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
-une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
-s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
-devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
-heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
-pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
-vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
-sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
-son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
-le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
-ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
-vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
-millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
-passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
-vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
-son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
-tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
-avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
-reprises pour faire son inspection.
-
-Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
-des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
-l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
-essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
-bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'Ã
-ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
-cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
-de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
-jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
-allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
-les fleurs ».
-
-Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
-fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
-dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».
-
-Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
-à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
-singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
-ce raisonnement:--Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois Ã
-s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
-et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
-avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
-elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
-qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
-venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
-l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
-violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
-qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
-les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
-douleur!
-
-Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
-a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
-fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
-long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
-les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
-le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
-donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
-prendre pitié.
-
-Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
-mutile, comment supporteront-elles ce traitement?--Voyez: c'est du
-germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
-tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
-les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
-il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
-patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
-à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
-donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
-être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
-son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
-supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
-parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!
-
-D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
-simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
-garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
-soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
-exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
-jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
-plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
-jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
-l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
-et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
-même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
-réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
-se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
-d'une mort prématurée.
-
-On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
-envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
-jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
-passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
-sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
-injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
-fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
-ressentiment!
-
-Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
-cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
-par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
-amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
-tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
-prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
-la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
-façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
-dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
-pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
-ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
-avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
-grandes politesses, intercédait du fond de son cœur pour ses pauvres
-plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
-vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
-tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
-en remerciements.
-
-Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
-deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
-de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
-quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
-tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
-appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
-«traiter les fleurs ».
-
-A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
-jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
-et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
-réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
-fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
-l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
-s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
-Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
-tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
-devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
-quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
-fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
-chacun s'abstenait de toucher même une feuille.
-
-D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
-des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
-rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
-grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
-c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
-Ã endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
-grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
-mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
-raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
-abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
-sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
-flexible et harmonieuse.
-
-Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
-d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
-l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
-des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
-de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
-prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
-revenu de chaque année.
-
-Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
-cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
-contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
-usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
-contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
-au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
-voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait _Monsieur_
-Tsieou[7], et lui-même se désignait par le nom du _Vieillard qui arrose
-son jardin_ (Kouan-Youen-Seou).
-
-Les vers disent:
-
- Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,
- A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;
- Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses
- regards,
- Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler
- Ã loisir que d'aller prendre du repos.
-
-Ici l'histoire se divise.--Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
-de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
-mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
-cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
-sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
-épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
-prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
-suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
-le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
-troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
-ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
-dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
-formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
-nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
-avaient eu à souffrir de leur despotisme!
-
-Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
-qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
-homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
-adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
-porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
-et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
-maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
-campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
-précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
-vieux Tsieou-Sien.
-
-Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être Ã
-moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
-dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
-Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
-qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
-épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
-jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
-plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
-que l'on appelle le _Fou des fleurs_. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
-entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
-personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
-plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
-n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
-peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
-autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
-peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.
-
-A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait Ã
-peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
-deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
-n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
-Ã cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
-gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
-regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
-vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
-curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
-porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
-savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
-dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
-du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
-Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
-multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
-J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
-de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
-voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
-que cela.
-
-Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
-Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
-fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
-les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
-n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.
-
-Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
-ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
-vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
-est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
-jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
-et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
-l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
-se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.
-
-Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
-épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
-la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
-richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
-lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
-de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
-(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.
-
-Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
-Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
-princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
-d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
-et elle écrivit les quatre vers suivants:
-
- Demain matin, je me promènerai dans le parc:
- Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,
- Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,
- Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.
-
-C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
-les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
-parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
-pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
-toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
-par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
-jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
-n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
-rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
-un front radieux parmi toutes celles de l'empire.
-
-Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
-de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
-l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
-recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
-l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
-hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
-ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
-couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.
-
-Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
-et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
-la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
-aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
-cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
-des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
-l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
-prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
-voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
-Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
-exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
-suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
-j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
-il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
-entendre vos discours. Et là -dessus, déterminé à pousser la chose
-jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
-aller en respirer l'odeur de plus près.
-
-Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
-mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
-donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
-les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
-sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
-faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
-de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
-chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
-augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
-s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
-un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
-ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
-y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
-Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
-la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
-songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
-jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
-vêtements.
-
-Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
-le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
-à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
-joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
-silence.
-
-La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
-abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
-pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
-jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
-bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
-planter votre jardin: eh bien! Ã cause de cela, car je n'y trouve aucun
-mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
-bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
-dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
-daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
-le jeune seigneur?--Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
-oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
-vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
-Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
-sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
-campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
-mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
-d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
-vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
-de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
-reconnaissance!
-
-Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
-quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
-jambes, et il ne put remuer.
-
-Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
-pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
-jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
-cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
-répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
-billet, et l'envoyer au préfet du département.»
-
-Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
-en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
-de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
-recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
-Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
-l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
-en une minute, au galop.
-
-Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
-donc.
-
-Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
-domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
-Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
-de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
-prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
-l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
-Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
-cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
-long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
-ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
-pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
-fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
-reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
-vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
-qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.
-
-Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
-que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
-tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.
-
-Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de
-Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
-grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
-ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
-en désordre cueillir les pivoines.
-
-Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
-avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
-pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
-l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
-Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
-désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
-ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
-qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
-il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
-bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
-première.
-
-Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
-renversée!--Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
-vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
-plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
-craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
-battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
-sur pied.
-
-Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
-cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
-jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
-pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!
-
- Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et
- méchante;
- Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:
- Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,
- Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,
- sans que personne les recueille.
-
-Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
-le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
-gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
-voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
-de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
-surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
-leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
-Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
-qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
-leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
-accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
-entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
-son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
-je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là -dessus il partit en
-manifestant la haine qu'il avait dans le cœur.
-
-Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
-le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
-Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
-les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
-s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
-lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.
-
-Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
-vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
-à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
-bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
-L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
-Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
-Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
-les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
-et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »--Le curieux, frappé
-de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!--et voilà tout. Mais
-comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
-en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
-vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
-couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
-compassion.
-
-Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
-mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
-à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
-maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
-de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
-si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
-feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!
-
-Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
-humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
-Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
-seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
-Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
-suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
-êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?
-
-Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
-vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
-je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
-pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
-de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
-la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
-lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là ,
-reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
-agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
-répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
-branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
-inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
-ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.
-
-A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
-Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
-pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
-pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
-employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
-de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
-il ira vous inviter à la venir voir.
-
-A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
-d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
-ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non---Voyant
-mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
-pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
-de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
-cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;--cependant, la jeune
-fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
-tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.
-
-Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
-maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
-nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
-pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
-plus étincelantes qu'auparavant.
-
-Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:
-
- On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la
- boue,
- Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de
- les ressusciter;
- Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi
- il a su concilier l'affection des objets inanimés.
- Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!
-
-Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
-Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
-magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
-là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
-le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là .--Aucune trace
-de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il Ã
-lui-même?--Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
-passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
-prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
-il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
-droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
-qui faisaient sécher leurs filets au soleil.
-
-Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
-saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
-commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
-n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.
-
-Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
-mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
-venu une jeune demoiselle qui, Ã l'aide d'un secret magique, a su tout
-rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
-de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
-passée.
-
-Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
-existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
-dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?--A l'instant même,
-répondit Tsieou.--Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
-et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
-Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
-Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
-qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
-sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
-ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
-y avait là -dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
-s'assurer du prodige par leur propres yeux.
-
-Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
-bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
-miracles par le secours de la magie.
-
-Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
-remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
-amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
-aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
-Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
-de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
-mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
-comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
-à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
-qu'il avait grandement raison.
-
-Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
-qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
-avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
-au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
-promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
-venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
-d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
-profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
-vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit Ã
-côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
-l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
-il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
-les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
-a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
-les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
-a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
-l'ouvrit à deux battants.
-
-Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
-le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
-lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
-gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
-partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
-hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.
-
-Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
-qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
-brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
-retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
-laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
-feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
-votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
-des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
-il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
-n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
-jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
-donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
-troupe se mit en marche.
-
-Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
-opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
-résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
-disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
-esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
-détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
-a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
-seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
-que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
-tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur
-toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.
-
-En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
-gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
-on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
-de Tchang.--Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
-apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
-plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
-face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
-dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
-extraordinaires: Ã la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
-leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
-sourire aux passants.
-
-Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
-n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
-maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
-mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
-troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
-quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
-de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
-plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
-être à moi.--Mais quel est donc ce fameux plan?--Le voici, reprit
-Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
-révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
-la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
-les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
-d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
-a même promis 3,000 tsien[8] de récompense, pour encourager les
-délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
-servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
-cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
-avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
-vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
-dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.
-
-Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
-était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
-mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
-accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
-au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
-plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
-dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
-affaire.
-
-Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
-En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
-il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
-satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
-du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
-coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
-grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
-laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint Ã
-l'arrière-garde avec ses amis.
-
-Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
-c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
-garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
-le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
-force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
-que vous le lui ferez au moins savoir!--Mais les sbires le chargeaient
-d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
-ils l'entraînèrent hors du jardin.
-
-A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
-connaître la cause de cette conduite.--Qu'est-ce que vous demandez?
-leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
-peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
-votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
-n'eurent plus dans le cœur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
-dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
-Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
-jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
-cela devait aboutir.
-
-Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
-propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
-qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
-se rendit en hâte au tribunal.
-
-Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
-au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
-regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
-connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
-s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
-de supplice et attendirent.
-
-Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:---Quel
-audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
-pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
-avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
-l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
-n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
-mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
-village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
-peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
-magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
-avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
-vous avez le front de nier!
-
-Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
-avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
-dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
-jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
-que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
-de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
-et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
-esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
-être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
-dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
-allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
-aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
-dire.
-
-Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
-ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
-entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
-les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
-le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
-tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
-peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
-l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
-patient, chargé de la cangue.
-
-Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
-l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
-Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
-donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
-donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
-Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
-reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.
-
-Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
-ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
-informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
-victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
-du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
-porterons caution; rassurez-vous!
-
-Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
-gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
-canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!--Et le vieillard
-arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
-chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
-mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
-passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.
-
-A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
-lit aux prisonniers; là , plus mort que vif, garrotté de manière à ne
-pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
-il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
-vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
-l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
-de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
-résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.
-
-Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
-s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
-immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
-que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
-sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.
-
-Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
-et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
-immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
-préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
-eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
-qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
-de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
-calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
-ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
-aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
-aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
-la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
-secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
-pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
-immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
-condition d'existence.
-
-Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
-demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
-immortel?--Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
-faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
-envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
-les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
-c'est-Ã -dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
-fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.--Et
-elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.
-
-Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
-l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
-Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
-lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
-sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
-puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
-reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
-de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
-crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!--Tsieou est
-saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
-jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
-s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
-le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
-voit tiré d'affaire, son cœur se dilate; car on dit:
-
- «Celui qui ne nourrit en son cœur aucun sentiment
- d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
- arbitres des événements. »
-
-Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
-reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
-dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
-passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
-nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
-ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
-nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
-il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
-livrer à l'ivresse du plaisir.
-
-Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
-après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
-s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
-entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
-silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
-arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
-tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
-à terre en désordre et jonchent le sol.
-
-Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
-parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
-secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
-pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
-immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
-jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
-fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
-Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
-bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.--Aussitôt on
-étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
-on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
-repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
-Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à -coup il
-s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon
-
- Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées
- devant le vestibule,
- Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des
- eaux,
- La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,
- Et siffle à travers les pins de la forêt.
-
-Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
-relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
-hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
-singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
-apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
-subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
-portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
-réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
-dans une muette stupeur.
-
-Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
-la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus
-de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
-a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
-été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
-tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
-péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
-s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
-Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
-en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
-l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs?
-Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:--Oui, il
-faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
-bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
-Ã la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
-longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
-impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.
-
-Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés Ã
-boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
-l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
-pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
-par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
-retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
-peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
-son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
-souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
-maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
-tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
-découragés et honteux.
-
-Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
-vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
-lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
-de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
-lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
-a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
-permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.
-
-On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
-parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
-sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
-n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
-plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
-la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
-miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
-faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
-n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
-hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
-l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
-quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
-perquisition: mais enfin, que faire?--Aller passer la nuit chez soi....
-
-Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque Ã
-la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
-c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
-jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
-jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
-arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
-chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
-engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
-joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
-une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
-à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
-deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
-vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
-responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
-Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
-marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
-nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.
-
-A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
-de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
-précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
-la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
-bonnet de notre maître?--C'était bien lui.--On éclaire le long du mur,
-et à quelques pas de là , à l'angle oriental, dans un détour formé par
-l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
-laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
-en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
-seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
-s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
-adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
-aux autres voisins et se retirèrent.
-
-Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
-allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
-nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
-douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
-nous l'y laisserons.
-
-Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
-il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
-ont leur récompense.
-
- Deux scélérats qui ont quitté le monde,
- Ce sont deux démons méchants qui descendent dans les enfers.
-
-Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
-au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
-du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
-dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
-raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
-peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
-il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
-de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
-dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
-en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
-fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
-que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
-jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
-calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
-Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
-plus grand détail et la plus grande précision.
-
-Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
-juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
-accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
-grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
-de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
-il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
-propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
-promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.
-
-Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
-adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
-ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
-jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
-jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
-de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
-amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
-parlerons pas.
-
-Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
-Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
-Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
-Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
-reprit la fraîcheur de la jeunesse.
-
-Un jour, c'était le 15e de la 8e lune, le temps était magnifique, le
-ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue
-de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de
-ses fleurs. Tout-Ã -coup une brise de bon augure souffle doucement, il
-s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend,
-dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel
-embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches
-s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la
-jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent
-des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre
-d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main
-des instruments de musique.
-
-Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
-préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
-mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
-au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
-que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
-avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
-célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
-celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
-sur soi de grandes calamités.
-
-Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
-à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
-immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
-tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.
-
-Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
-du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
-Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
-d'adieux.--Puis tout disparut.
-
-Cet endroit a changé son nom en celui de _Ching-Sien-Ly, le village de
-l'Immortel qui monte aux cieux._ On l'appelle aussi _le village des
-Cent Fleurs._
-
- Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,
- Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;
- Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel
- avec lui:
- Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par
- le feu.
-
-
-[1] Il s'agit de la pivoine en arbre (_Pæonia arborea_)
-
-[2] Il monta sur le trône en 1023.
-
-[3] Dix lys font une lieue.
-
-[4] Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées
-par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus Ã
-établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue.
-
-[5] Le père Athanase Kirchère, dans sa _Chine illustrée_, dit, en
-parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer
-dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
-arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
-canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
-avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
-temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
-situé dans le Tche Kiang.
-
-[6] En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est:
-_Lo-Hoa_, les six fleurs.
-
-[7] Tsieou-Kong.
-
-[8] Environ 22,500 francs.
-
-
-
-
-LE BONZE KAY-TSANG
-
-SAUVÉ DES EAUX.
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE
-
-
-La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu où les
-Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
-Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
-étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
-ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.
-
-Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
-gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan[2]. Or, la 13e
-année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
-provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
-souveraineté de la Chine.
-
-Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
-militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
-lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
-s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
-parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
-pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
-lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
-recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
-parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
-Ã la vertu.--La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
-répondit Taï-Tsong. »
-
-Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
-dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
-camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
-classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
-clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
-eussent à se rendre au concours général de la capitale.
-
-L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
-nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (_le Bouton
-brillant_), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
-lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
-concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
-de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
-Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
-ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
-élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
-fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
-partir.
-
---«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
-des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
-mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
-à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
-et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
-mère. »
-
-Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
-départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
-et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
-s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
-prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
-liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
-impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
-sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.
-
-Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
-ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
-aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
-festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
-encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
-lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.
-
-Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
-la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme
-au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
-vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant
-donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
-allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
-entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
-hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
-descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
-l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.
-
-Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
-accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
-puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'Ã
-terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
-civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
-ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.
-
-Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
-réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
-l'appartement parfumé.
-
-Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
-trône dans le palais des _clochettes d'or;_ les officiers civils et
-militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
-emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
-ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
-préfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
-ose la demander pour Kwang-Jouy. »
-
-Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
-l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
-arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
-reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
-afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
-il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
-le Kiang-Tcheou.
-
-Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
-printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
-balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
-arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
-offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
-lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
-fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
-avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
-de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
-le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
-qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
-rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.
-
-Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
-«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
-soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
-accéda aux volontés de sa mère.
-
-Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
-main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
-voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
-se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
-l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
-dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
-autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
-faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
-ce poisson. «A dix lys[4] d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
-Hong-Kiang.»
-
-A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
-puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
-cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
-œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
-remplit de satisfaction»--Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
-jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
-expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
-est la santé de ma mère?--Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
-cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
-aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
-vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
-premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»
-
-Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
-firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.
-
-La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
-marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
-à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
-rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
-en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.
-
-Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
-la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
-ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
-lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.
-
-Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
-femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
-brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et fraîche
-ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
-saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
-la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
-la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
-mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son
-compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
-sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
-milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
-domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
-milieu des eaux.
-
-A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
-fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
-tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
-vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
-savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
-circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
-la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
-mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
-diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
-Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.
-
-Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
-flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé Ã
-fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait Ã
-l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
-file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
-sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
-qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
-au fond des eaux.»
-
-Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
-considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
-sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
-«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
-rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
-jours passés.»
-
-Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
-porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
-cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
-du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
-tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
-Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.
-
-Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
-dans le palais de son maître.--«Lettré, quel est ton nom? quelle est
-ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
-as-tu été victime d'un assassinat?»--A ces questions, Kwang-Jouy salua
-respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
-le supplia de le faire revivre.
-
-«Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que
-tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
-trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
-A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
-un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
-du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
-lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
-t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
-cour.»
-
-Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
-exprima sa gratitude au roi des dragons.
-
-Mais revenons à la veuve du docteur.--Dans son aversion pour l'assassin
-de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
-la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
-l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexité, elle
-avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.
-
-Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
-employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
-prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
-eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
-le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
-je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
-talents.--Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
-haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
-l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
-avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
-daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.
-
-Les instants fuient avec rapidité.--Un jour que Lieou-Hong était
-sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
-était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
-elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
-demeure. Tout-Ã -coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
-l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
-fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
-l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
-Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
-immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
-de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
-roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
-d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
-votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
-Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.
-
-Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
-venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
-que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
-l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
-débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez Ã
-demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
-serez satisfait.»
-
-Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
-tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
-pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
-retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
-dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
-«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
-pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
-et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
-reconnaître....»
-
-Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
-son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
-le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
-marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
-vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
-porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
-par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.
-
-En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
-et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
-une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
-grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
-la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
-ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
-rentre à l'hôtel.
-
-Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
-de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
-un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
-les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.
-
-Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
-entier à la pensée du dieu, quand tout-à -coup les cris d'un petit
-enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve:
-que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
-attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer Ã
-terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
-les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
-recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (_Flottant
-sur le fleuve Kiang_) et le confie aux soins d'une personne qui
-l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.
-
-Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
-rapides comme la navette du tisserand.---L'enfant grandit; et quand il
-eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
-cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
-le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
-à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la
-pratique de la vertu.
-
-Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
-les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
-sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
-de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile Ã
-saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
-novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
-lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
-connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
-sait d'où!»
-
-Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
-aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
-qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et
-pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
-êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
-là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
-donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
-et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
-auteurs de mes jours.--Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
-arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»
-
-Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. LÃ , le vieux bonze tira
-de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
-prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
-novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
-parents la vengeance que sa mère attendait de lui.
-
-A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
-terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
-victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
-de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
-il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
-m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
-pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
-à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
-précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
-avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
-reconnaissance.
-
---«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
-munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
-mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
-là , tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»
-
-Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
-A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
-sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
-avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.
-
-Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
-échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
-n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
-par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
-retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
-peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
-qui sait?...»
-
-Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
-annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
-demandant l'aumône.
-
-Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
-vient-il? demanda-t-elle.--Le pauvre religieux vient du couvent
-de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
-Fa-Ming.--Puisqu'il en est ainsi, entrez.»
-
-On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
-et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
-attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
-vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
-si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
-l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
-mère vivaient encore.
-
-Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
-dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
-carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
-reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
-comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
-emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
-les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.--Et quel est le nom
-de votre mère?--Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
-ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
-mon nom de religion est Kay-Tsang.--En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
-répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»
-
-A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
-précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
-«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
-Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
-son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
-lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.--Quoi! je suis resté
-dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
-que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
-séparation!--Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
-Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
-d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir Ã
-des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
-pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»
-
-Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.
-
-Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
-excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
-Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
-questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait
-dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
-a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
-en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
-vision m'a rendue malade.--C'est peu de chose, en vérité, répliqua
-le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
-tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
-une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
-jours.»
-
-En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
-exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
-auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
-Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
-de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.--D'ailleurs, reprit
-la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
-couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
-ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
-accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
-du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.
-
-Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
-lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
-parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
-venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
-religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
-le couvent. Là , elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des
-habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
-cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
-la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
-l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
-souliers à ses religieux.
-
-Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
-se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
-chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
-pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
-en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
-bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
-Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
-il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
-donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
-menaceraient.»
-
-Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
-«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, Ã
-l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
-celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
-tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
-du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
-ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
-auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
-à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
-envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
-de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
-dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
-l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
-Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
-elle quitta le couvent et regagna le bateau.
-
-Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
-rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
-prenant congé du religieux, il se mit en route.
-
-Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
-Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
-pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
-ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
-est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
-aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
-s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
-sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
-depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
-parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»
-
-Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
-chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
-c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.--Ce n'est pas lui, répondit le
-novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
-Ouen-Kiao.--Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?--Hélas!
-mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
-près de lui.--Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
-venir chercher?--C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
-capitale et ce bracelet parfumé.»
-
-La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
-je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
-qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
-reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
-assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
-l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
-venir me trouver.--Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
-Kay-Tsang.--Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
-vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
-yeux se sont fermés à la lumière.»
-
-En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
-cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
-ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
-celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
-aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui
-adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
-aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
-l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
-même instant elle recouvra la vue.
-
-Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
-les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
-sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
-et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
-pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
-vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'Ã son retour, en lui
-disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
-vous quitte pour aller à la capitale.»
-
-Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
-de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
-et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
-demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
-famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
-ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
-apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
-la salle du palais.
-
-A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
-en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'Ã terre, il tira de sous sa
-robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
-l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
-a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
-tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
-de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
-torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
-déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
-venger notre gendre.»
-
-Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
-de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
-exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
-L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
-hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, Ã la
-tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
-et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
-ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
-l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
-retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.
-
-Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
-proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
-après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
-ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
-l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
-faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
-Or, Ã cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
-et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
-précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
-leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
-brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
-crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
-sur la place des exécutions.
-
-Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
-fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
-sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
-résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
-bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
-genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
-des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
-Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
-vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»
-
-Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
-fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
-qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
-a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
-de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
-je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
-à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
-est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
-besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
-pour acquitter ma dette envers mon époux.
-
---»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
-pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
-contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
-était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
-rougirais-tu?»
-
-L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
-en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
-Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
-votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
-supplice est une chose arrêtée.»
-
-Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
-principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
-Ã la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
-en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
-deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
-ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
-jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
-et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.
-
-On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
-Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
-du marché; là , son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
-peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, Ã
-l'endroit même où il avait commis le crime.
-
-Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
-du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
-à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
-Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
-larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
-qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
-Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
-le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.
-
-«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
-épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
-le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
-et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
-Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de
-soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
-avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
-vieille mère.»
-
-Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
-Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
-à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
-accompli, il s'éloigna.
-
-Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
-veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
-mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
-vive angoisse, ils aperçurent tout-à -coup à la surface de l'eau un
-cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
-pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!
-
-A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
-étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
-se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
-sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
-Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
-lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.
-
-«Que faites--vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.--Vous avez
-été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
-le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
-Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
-ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
-mon époux?--Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
-docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
-sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
-fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
-moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
-je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
-égale.»
-
-Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
-ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
-part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
-fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
-à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.
-
-Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
-mère. Or, cette nuit-là , la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
-refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
-augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
-alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
-exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
-il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
-tous les deux pleurèrent de tendresse.
-
-Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
-trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
-ministre.
-
-Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
-l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
-heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
-Touan-Youen-Hoey: _Réunion des tendres époux._
-
-Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
-Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
-ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
-gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
-agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint Ã
-la cour, pour veiller aux affaires.
-
-Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
-en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
-
-Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
-accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
-donna la mort.
-
-Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
-remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
-enfance.
-
-[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement _lieu du repos éternel_; il
-s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il désigne la
-ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.
-
-[2] An 627 de J.-C.
-
-[3] Le mot de _préfecture_ n'est pas plus impropre que celui de
-_département,_ les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
-provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
-qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
-de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
-c'est-à -dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
-de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
-
-Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
-(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
-dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.
-
-[4] Une lieue.
-
-[5] Le mot Tsieou-Po (_Vagues d'automne_) exprime souvent, par
-élégance, deux beaux yeux de femme.
-
-[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur
-d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de l'année.
-
-[7] L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est celle-ci:
-Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dût un jour
-venger son père.
-
-[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice
-bouddhiste. Ensuite on lui impose un _nom de religion._
-
-[9] Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du
-vin, de la viande et de certains légumes.
-
-[10] La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette
-nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des
-êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures du matin) du grand
-jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe
-subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'éleva:
-le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la seconde partie de
-cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se
-meuvent sur la terre et dans l'eau.»
-
-[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs
-grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres
-mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les
-anglais rendent très bien par le mot de _Boddhood_ l'état de ces
-êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
-interminables épreuves.
-
-[12] Yu-Y signifie _selon le désir_, c'est-à -dire, une pierre
-précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
-Tseou-Pan signifie _qui s'agite sur le plateau;_ ce diamant est ainsi
-appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
-l'oscillation de la lumière qu'il reflète.
-
-
-
-
-LE POÈTE LY-TAI-PE.
-
-NOUVELLE.
-
-
-I.
-
- Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur
- la terre!
- Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent lÃ
- tour-Ã -tour les deux phases de sa vie;
- Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et
- de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de
- corruption.
- Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies
- obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;
- En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il
- recula les bornes de son imposante renommée:
- Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,
- pareils au croissant radieux.
- Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et
- s'effacent,
- Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des
- rives du fleuve Tsay-Chy.
-
-Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang,
-vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
-Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur
-Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
-Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
-pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
-fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
-surnom.
-
-Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
-sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
-noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
-de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
-des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
-sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
-brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
-immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
-l'_Immortel Exilé_. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics
-nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:
-
- Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel
- exilé sur la terre.
-
- Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et
- la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer
- d'émotion les Esprits et les Génies;
- Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour
- plongé dans une douce ivresse.
- L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la
- cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la
- rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions
- vulgaires.
-
-Or, Ly-Pe s'appelait lui-même _le Lettré retiré du Nénuphar bleu_.
-Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
-places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
-d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
-célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
-Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla
-cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
-rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
-buvait jour et nuit. On les avait surnommés les _six Solitaires de la
-rivière des Bambous._
-
-Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
-Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
-mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
-dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
-garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
-de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
-envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
-réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:
-
- Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la
- terre a déjà vu trente printemps;
- Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.
- Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?
- Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu
- qui répand l'or et l'abondance.
-
-«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
-l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
-sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète Ã
-venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
-puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
-génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
-arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
-n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
-qui vous attend!
-
---«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
-à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
-distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
-gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
-grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
-d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
-Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
-fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
-entre le vin et la poésie.
-
---«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
-Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
-capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»
-
-Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
-son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
-rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
-deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
-emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là , il ôte ses pendants d'or et la queue
-de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
-boivent sans désemparer jusqu à la nuit.
-
-Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
-sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères.
-Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
-Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et Ã
-goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
-l'autre.
-
-Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
-bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
-«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
-sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
-et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
-aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
-cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
-savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
-fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
-l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance Ã
-ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»
-
-Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
-Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
-puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
-surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
-l'avait promis.
-
-Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
-dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
-l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
-et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
-nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
-le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter Ã
-la juger, jetons-la au rebut.»
-
-Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
-les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
-compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
-il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
-le dépose le premier sur le bureau.
-
-Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
-pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
-à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
-barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!--»Broyer
-de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
-qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
-Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
-fut jetée de côté.
-
-On a raison de dire:
-
- Quand vous présentez un travail au concours, ne songez
- point à réussir dans l'Empire;
- Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,
-
-Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
-fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
-lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
-sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et Ã
-Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»
-
-L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
-«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
-vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
-nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
-êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
-son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.
-
-Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
-s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
-arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
-envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
-d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
-postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
-lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
-docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
-qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
-d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
-que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
-très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»
-
-A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
-Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
-Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
-comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
-plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
-militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
-un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
-bonheur ou de malheur.
-
-L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
-du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
-et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
-érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
-lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
-congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
-se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
-lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
-alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
-lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
-dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
-sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
-explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
-élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
-rendre quelque service à l'Empire!»
-
-Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
-les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
-une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
-Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
-hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
-avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
-combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
-dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
-il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
-l'accable.
-
---»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
-mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
-pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
-du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
-personnelle.»
-
-Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
-haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
-termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
-humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
-profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
-des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»
-
-Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
-docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
-devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
-«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
-ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
-civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
-érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
-et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
-la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
-nobles du palais.»--Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
-une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
-Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.
-
-Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda Ã
-l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
-qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
-Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
-mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
-littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
-dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
-on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
-l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
-froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
-vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
-suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.
-
---»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
-académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
-rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
-Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
-académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
-cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
-qu'il ne refusera pas.»
-
-Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
-lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
-l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
-de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
-celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
-salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
-suite du docteur Ho-Tchy.
-
-Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
-l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
-danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
-au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
-il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
-l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
-ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
-la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
-l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
-ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
-une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
-chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.
-
---»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
-de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
-les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
-humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
-étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
-chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
-est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
-du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment
-pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?
-
---»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
-excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
-question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
-dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
-couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.
-
- Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince
- de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
- Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
- nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
- violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
- bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
- patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
- ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
- mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
- avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
- savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12],
- les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
- de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
- la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
- Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
- de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
- vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
- lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
- carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»
-
-Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
-attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
-l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
-probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
-En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait.
-Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
-s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
-et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
-Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.
-
-Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
-comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
-docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
-votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
-la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
-à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
-Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
-les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
-vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
-cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
-soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
-soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
-il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
-nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
-sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
-Majesté.
-
---»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
-ambassadeurs?--Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
-convenablement.»
-
-Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
-«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
-troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
-de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
-dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
-Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
-au pied de votre trône.
-
---»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.--D'après
-l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
-donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han;
-les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17],
-Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»
-
-A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain
-éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
-de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
-poète dans le palais des _clochettes d'or_[18]. Les musiciens firent
-retentir à grand bruit les instruments à corde, le _kin_ et le _se_;
-les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
-firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
-célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
-banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
-prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après
-avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
-officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
-placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
-cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
-d'audience.
-
- Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
- retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
- forment le cortège, alignés sur deux rangs.
-
-Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
-Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
-Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
-au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
-mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
-des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
-Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
-peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
-poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
-plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
-le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
-bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même Ã
-Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
-illumina son visage.
-
-Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
-dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
-formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
-en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
-Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
-visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.
-
-Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
-et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
-la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
-un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
-étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
-donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
-se tromper d'un mot.
-
-Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
-«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
-dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
-Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»
-
-Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
-Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
-plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
-de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
-resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
-et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
-couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
-donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
-coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.
-
-«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
-assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
-espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
-des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
-sur l'estrade.»
-
-L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
-chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
-sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
-conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.
-
---»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
-cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.--Eh bien! Sire,
-ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
-Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
-personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
-jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
-daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
-humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
-lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
-serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
-pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
-prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
-au-dessous de la confiance dont il est honoré.»
-
-Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
-rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
-l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
-songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal
-reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
-services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
-le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
-contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
-faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
-ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
-proverbe est bien vrai:
-
- Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
- ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
- injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
- dites.
-
-Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme
-il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
-s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
-côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
-qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils Ã
-l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
-alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
-C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
-divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
-pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
-rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
-s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.
-
-De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
-droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
-et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
-sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
-bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
-et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
-reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
-lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
-la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
-surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
-donnez-nous-en lecture.»
-
-Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
-aux étrangers; elle était ainsi conçue:
-
- Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
- a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
- instructions au Ko-To des Po-Hai.
-
- «Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent
- pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
- Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
- et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
- mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
- soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
- tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
- l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
- Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
- fondu, ont prêté serment et obéissance.
-
- Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
- envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
- la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde,
- des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
- qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
- leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du
- royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
- vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
- Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
- fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
- pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
- ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,
-
- La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
- vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
- un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
- en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
- terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
- montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?
-
- Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
- presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
- comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
- vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas Ã
- la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
- comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
- (pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
- ne veut pas se soumettre.
-
- Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
- coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
- dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
- et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
- Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
- comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
- coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
- prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
- le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
- et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
- à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
- instructions.
-
- Ordre spécial.»
-
-La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
-qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
-cacheta de son sceau impérial.
-
-Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
-les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
-Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
-du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
-d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
-de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
-pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
-soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
-l'Empereur!
-
-L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
-et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
-cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.
-
-«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
-du collège des Han-Lin.--Au milieu de tant de dignitaires, le
-premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
-bottines?--Ecoutez, ajouta Ho--Tchi: ces deux personnages sont à la
-vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
-nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
-le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
-sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
-Quel autre pourrait l'égaler!»
-
-Là -dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
-dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
-A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
-entra en délibération avec ses conseillers.--Le céleste Empire avait
-pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
-l'attaquer?
-
-Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
-chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
-faire sa cour au souverain de la Chine.--Mais ici l'histoire se divise.
-
-
-
-II.
-
-L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
-aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
-le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
-place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
-errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
-l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
-Tong-Fang-Sou.--Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
-veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
-blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
-disposer: voilà ce qu'il aime.--Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
-n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
-ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
-jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
-verres: cela lui suffirait.»
-
-Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
-voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
-banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
-avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
-cessaient de pleuvoir sur le docteur.
-
-Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
-lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
-il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
-en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
-arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
-Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
-condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
-Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
-quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
-répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
-m'appelle Kouo-Tse-Y.»
-
-Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
-Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
-poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
-que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
-rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
-docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
-remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
-désobéir?
-
-Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande Ã
-voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
-revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
-et en lait sortir Kouo-Tse-Y, Ã qui la peine de son crime est remise
-et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
-de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
-de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
-libérateur et le sauva du même péril[23].
-
---Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
-seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
-envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
-Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
-maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
-variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
-couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
-et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
-devant la galerie des _Parfums enivrants,_ et il prenait plaisir à les
-admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
-appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
-princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
-célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
-le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
-du poète Ly-Pe.
-
-Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
-et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
-ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
-dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
-entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
-chantait:
-
- Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;
- Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.
- Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;
- Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.
-
-«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
-qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là ,
-installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
-qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
-de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
-qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
-ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
-quittait pas.
-
-«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
-Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
-s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
-hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
-se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
-lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
-musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
-gaîté:
-
-Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!
-
-Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
-par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
-prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
-montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
-ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
-le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
-soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
-fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
-_Cinq Phénix;_ et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
-hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
-palais.
-
-Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
-celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
-par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
-retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
-les fossés _qui font naître la joie,_ ils arrivèrent avec leur fardeau
-Ã la galerie des _Parfums enivrants._
-
-Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
-plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
-de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
-(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
-cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
-poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
-de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
-avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
-répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
-endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
-aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
-coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
-du docteur.
-
-Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
-devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
-dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
-dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
---Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
-suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
-qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
-que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
-ton brillant.»
-
-Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
-plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
-voici:
-
- I.
-
- En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant
- les fleurs je songe à voter visage;
- La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les
- touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.
- Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré
- devant moi,
- J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans
- le séjour des dieux.
-
- II.
-
- La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais
- parfum;
- Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont
- Wou-chan attristent mon cœur.
- Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais
- des Han?
- Hélas! _l'hirondelle légère_ se confie dans l'éclat d'une nouvelle
- parure.
-
- III.
-
- La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des
- empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,
- Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux
- regard.
- Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître,
- La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums
- enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.
-
-«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
-des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
-les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
-noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
-s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
-les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert
-fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
-l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
-avait procuré.
-
-«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
-faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là -dessus la princesse
-prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
-la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
-palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
-lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
-serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
-donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était
-établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
-et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.
-
-Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
-rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
-occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
-voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
-et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
-qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
-«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
-entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
-la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
-au contraire à redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
-point mon courroux, demanda l'Impératrice?--Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
-ce vers qui dit:
-
- Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure
- nouvelle.
-
---»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
-Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom
-était Fey-Yen (l'_Hirondelle légère_).
-
---»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant Ã
-la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
-manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
-taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
-comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
-touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
-qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
-avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
-double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
-palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
-main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
-la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle
-para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
-reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.
-
-»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
-légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
-de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
-aperçue?»
-
-C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
-le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
-qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
-intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
-venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la
-princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
-lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
-connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.
-
-L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
-le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
-suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
-sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
-comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
-avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
-permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
-sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
-Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
-qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._
-
-Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
-toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
-passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
-ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
-son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens
-sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
-poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
-permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»
-
-Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
-de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
-dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
-besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque
-de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
-acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»
-
-Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
-il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
-l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
-son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
-tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
-frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
-devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires,
-cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
-peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
-rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille _leangs_ d'or,
-un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
-cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.
-
-Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
-reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
-bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
-il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
-du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
-congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
-la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
-les coupes se succédèrent sans relâche.
-
-Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
-trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
-à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
-allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
-écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
-dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
-ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
-montagnes_. En voici l'abrégé:
-
- Reconnaissant et fier de l'édit impérial,
- Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de
- fumée.
- Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,
- Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans
- racines au gré des flots.
- Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;
- Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent
- jamais;
- C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,
- Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.
-
-Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
-à cheval, et partout où il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits
-de soie_. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
-aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
-le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
-instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
-leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
-banquet.
-
-Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
-moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
-qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
-montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
-lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
-emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
-monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
-premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
-tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.
-
-Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
-entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
-des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
-donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
-domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
-cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.
-
-Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
-publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
-et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
-insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
-du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
-inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
-il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
-immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
-attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
-faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»
-
-Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
-moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
-est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!--Non, répondit Ly-Pe, je
-ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.--Alors, reprit l'intendant,
-si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
-Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
-arrogamment son Excellence?
-
---»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
-pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
-qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
-le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
-«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
-barbouiller?» Or, voici la requête du poète.
-
- Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
- son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
- littéraires étaient immenses; quand il agitait son
- pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
- les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
- des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
- une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
- répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
- de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
- l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
- qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
- est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
- essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
- lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
- encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
- palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
- pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
- un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
- impériale, où vous lirez ses titres.
-
-Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
-jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
-frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
-«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
-officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
-donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
-comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas à vous
-que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
-dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
-sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»
-
-L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
-la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
-A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
-gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
-rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
-là , prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
-de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
-par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
-crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»
-
-Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
-du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
-ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
-d'audience. Là , les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
-impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
-dit-il:--«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
-le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
-rebelle.»--D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
-les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
-prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
-répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»
-
-Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit Ã
-sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
-des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
-peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
-éviterez une humiliante punition.
-
-Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
-d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
-se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
-salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
-qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
-son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
-excellent magistrat.
-
-Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
-province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
-une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la
-conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
-habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
-de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.
-
-Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
-Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
-les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
-vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur
-s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
-Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
-pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
-mont Lou-Tchan.
-
-Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
-profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
-souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
-descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
-pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
-retenu au camp du général.
-
-Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime Ã
-Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
-celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
-étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
-méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
-envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
-poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
-jusqu'Ã l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
-passage l'arrêta.
-
-On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
-devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
-libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
-il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
-s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
-dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
-inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
-Là -dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
-quelques nuits de repos, le poète fut tout-à -fait remis.
-
-Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
-l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur Ã
-Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
-et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
-C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:
-
- Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans
- l'Océan,
- Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de
- se rencontrer?
-
-Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
-envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la
-capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
-grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
-le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
-les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
-permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
-il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
-commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
-Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
-vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.
-
-Or, cette nuit-là , la lune brillait, il faisait clair comme en plein
-jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-Ã -coup, au sein
-des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
-s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
-ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
-grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
-dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
-portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
-face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
-retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
-les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
-avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
-dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège....
-Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!
-
-Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
-le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
-respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
-les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
-sacrifices au printemps et à l'automne.
-
-Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
-des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
-belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
-l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
-lequel étaient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la poésie.)
-Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:
-
- Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de
- Prince des poètes?
- Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux
- talent.
-
-Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:
-
- Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer
- une pièce de vers décousue;
- Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans
- les ondes fraîches du fleuve.
-
-Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
-éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
-L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
-sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
-dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
-un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
-au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
-il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
-l'immortel Ly-Pe lui-même.
-
-De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
-à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
-rang, et dit de lui:
-
- En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,
- il déploya un talent divin;
- Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le
- bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.
- Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:
- Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,
- en a gardé un pieux souvenir.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de
-cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède
-les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné leurs portraits
-dans sa _Description historique de la Chine._
-
-[3] Autre nom de Ly-Taï-Pe.
-
-[4] Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de
-Kia-Ting, arrondissement de Mei.
-
-[5] Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues
-de circonférence.
-
-[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du
-royaume de Tsin.
-
-[7] Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.
-
-[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son
-lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et
-fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
-un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
-nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
-suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
-celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
-ami.
-
-[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et
-l'appliquent ensuite avec le pinceau.
-
-[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la
-Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e
-siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. Leur chef avait
-le titre de Ko-To.
-
-[11] La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.
-
-[12] Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.
-
-[13] De l'Empereur.
-
-[14] Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642.
-
-[15] Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e
-siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.
-
-[16] Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de
-la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours
-la province de Yun-Nan.
-
-[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de
-Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme
-aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.
-
-[18] Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
-(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
-contigu à celui des empereurs, nommé _Palais des clochettes d'or._
-
-[19] On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de
-cuillers pour manger.
-
-[20] Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page
-252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les
-envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus un serpent (lézard) vivant,
-... qui pénétrait dans les trous pour y prendre les rats.»
-
-[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un
-pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait
-des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce présent est
-attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).
-
-[22] Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac
-Baikal.
-
-[23] Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._
-Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le
-fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette chronique.
-
-Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
-lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
-femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
-sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
-héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
-après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
-avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
-recommandations qu'il m'a laissées.»
-
-Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
-de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
-aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
-l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
-pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
-même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
-vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
-recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
-j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
-ma reconnaissance d'un si grand service.»
-
-[24] L'amour est désigné ici par l'expression poétique de _vent du
-printemps._
-
-[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même
-chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa
-tous les malheurs de la fin de ce beau règne.
-
-[26] Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont
-il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et
-qu'il éleva au rang d'Impératrice.
-
-[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7
-fr. 50 cent.
-
-[28] Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
-Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
-entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
-déclarer Empereur.
-
-[29] Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en
-abdiquant entre les mains de son fils.
-
-[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan.
-
-[31] Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des
-sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent
-Ã reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui
-représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre
-chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.
-
-[32] Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.
-
-
-
-
-LE LION DE PIERRE.
-
-LÉGENDE.
-
-
-Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
-Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
-rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
-endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
-pratiquent la vertu.
-
-C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
-homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
-querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
-reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
-dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour Ã
-un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
-sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
-livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
-l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
-main.
-
-Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
-Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
-au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
-se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
-plus prompt à accueillir sa visite.
-
-Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
-ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
-attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là -dessus, Tching fit
-préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
-quand on fut à table, il lui demanda où il allait.
-
-«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
-Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
-vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
-quelque chose à vous communiquer.
-
---»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
-respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
-par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
-Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?
-
---»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
-ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
-mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
-terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
-au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je
-n'ai rien de plus à vous dire.»
-
-Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
-fléau devait se déclarer.
-
-«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
-pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
-sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.
-
---»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
-bien d'en avertir tous les gens du village.
-
---»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
-souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
-Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
-Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
-chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.
-
---»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?
-
---»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
-du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin
-que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»
-
- C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;
- S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et
- pleins d'une généreuse reconnaissance,
- Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas
- garde!...
- Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance
- s'acquitte par les douleurs de la prison.
-
-Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui
-dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir
-achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching
-lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une
-vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et
-il partit sans rien accepter.
-
-Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il
-venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune
-trois domestiques pour louer dix grandes barques.
-
-«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»
-Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il
-rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de
-tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment
-leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue
-de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.
-
-Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
-le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
-monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit
-naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes
-grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des
-êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
-sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
-larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»
-
-Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille
-dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de
-son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite
-accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt
-Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les
-ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des
-bateaux.
-
-En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
-du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
-réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
-s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des
-nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
-dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées
-se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et
-habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt
-mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi
-cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le
-ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis
-que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient Ã
-pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par
-un homme inspiré.
-
-Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant Ã
-l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du
-fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au
-fond des vagues.
-
-D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,
-qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts Ã
-l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs
-bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen
-parvint sain et sauf sur le rivage.
-
-Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
-portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.
-Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête
-Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
-la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.
-
-Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent
-un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être
-submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,
-courons;--Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
-paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
-garde!»
-
---»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un
-moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
-montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de
-bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le
-bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui
-étaient mouillés.
-
-Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
-demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable
-par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que
-fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par
-le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;
-et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,
-débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands
-et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
-étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.
-
-Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était
-dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions
-l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du
-boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
-son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou
-sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
-a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,
-serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous
-témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
-redevable.
-
---»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez
-traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les
-marques du plus respectueux dévouement.
-
-Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois
-passent comme la navette du tisserand.--Depuis la moitié d'une année
-Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur
-résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet
-de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt
-l'Empereur Jin-Tsong[1] fit afficher dans toutes les provinces un édit
-portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet
-perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.
-
-Or, cette nuit-là , Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:
-«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet
-précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
-palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le
-maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites
-partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il
-obtienne la récompense promise.
-
-A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait
-d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'Ã la porte
-du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement
-conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être
-surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
-fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa
-femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
-le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
-choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,
-n'espérez rien de cette affaire.»
-
-Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le
-fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté
-envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste
-est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la
-capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté
-me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains
-de votre cher fils.»
-
-Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent
-nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain
-Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa
-famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises
-ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas
-ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.
-
-Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux
-portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.
-LÃ , il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
-prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce
-magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.
-
-Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel
-des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller
-communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
-l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint
-qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat
-de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du
-bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
-elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa
-suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
-fait, le cachet s'y trouva.
-
-Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
-comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin
-de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté
-qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je
-vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites
-secrets.» Là -dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de
-l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.
-
-Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance
-dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur
-comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais
-du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence Ã
-Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et
-du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.
-
-Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,
-Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,
-quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
-de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité
-de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après
-cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un
-domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de
-ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas
-à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie
-où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais
-du Fou-Ma, pour avoir des informations.
-
-Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs
-arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»
-
-Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au
-passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait
-rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son
-frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,
-il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose
-insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!--Frère,
-frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»
-Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:
-«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
-entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:
-il reçut trente coups.
-
-Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la
-peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son
-corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais
-traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était
-resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
-elle lui fut refusée.
-
-Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et
-ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque
-soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il
-résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie
-aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter Ã
-sa bouche un mets savoureux, quand tout-Ã -coup un singe franchit la
-porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
-présenta au captif.
-
-A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père
-à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
-à celui qu'il avait sauvé ce jour-là ; il prit donc et mangea cette
-viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut
-avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
-Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le
-faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles
-de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»
-
-Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
-de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux
-qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris
-douloureux. «Ce doivent être là , songea Tsouy-Youen, les oiseaux
-auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous
-avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de
-ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et
-ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au
-pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen
-écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et
-l'oiseau prit immédiatement son vol.
-
-Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux
-Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de
-ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt
-un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne
-sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
-est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son
-fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et
-les maux que Tsouy souffre dans sa prison.
-
-A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la
-pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes Ã
-celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,
-s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
-bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé
-dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en
-tirer!
-
---»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
-qui a un cœur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et
-d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,
-afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.--Allez, lui répondit
-Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»
-
-Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa
-femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un
-logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville
-pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné
-son fils s'offrit subitement à ses regards.
-
-Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
-n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses
-bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le
-questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de
-cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait
-courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle
-serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il
-redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.
-
-Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;
-et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça
-debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu
-fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,
-aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié
-votre père?»
-
-Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
-sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
-de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du
-palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le
-vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
-mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond
-d'un cachot?»
-
-Là -dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y déposer
-une requête d'accusation.
-
-Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:
-Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa
-pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
-questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
-sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.
-
-«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier
-du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient
-sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces
-derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
-lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»
-
-Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur Ã
-l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de
-Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,
-invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après
-avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
-gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
-qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur
-poste.
-
-Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
-avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de
-vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong
-en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'Ã
-cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une
-grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
-présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,
-conformez--vous aux circonstances et buvez!»
-
-Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère:
-«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
-et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
-m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?--Noble Fou-Ma, répondit
-Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
-respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
-mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
-coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?
-
-Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
-tout-à -coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
-s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
-avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
-des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
-rendre justice.»
-
-A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
-de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
-degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
-forcer à avouer son crime.
-
-Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
-sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
-cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
-Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
-Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
-l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
-«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
-au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
-recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
-donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
-manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
-reconnaissance à l'Empereur.
-
-Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
-mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
-ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
-le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
-il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
-charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
-pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
-en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
-vertus.
-
-Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
-prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
-diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
-lieu de sa résidence.
-
-Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
-décapité.
-
-
-[1] L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur le trône
-en 1023.
-
-[2] Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est célèbre en
-Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des drames, des
-nouvelles et des histoires fantastiques.
-
-
-
-
-LA LÉGENDE[1]
-
-DU ROI DES DRAGONS
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE.
-
-
-La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
-Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
-cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
-Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
-étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
-elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
-soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
-de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
-barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
-toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.
-
-Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
-Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
-il changea le nom de l'année _Long-Sy_ en celui de _Tching-Kwan_, qui
-fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
-régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année _Y-Sse._
-
-Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
-les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
-fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
-seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
-fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
-Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
-fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
-grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.
-
-Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
-apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
-rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
-burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
-retournèrent en suivant les rives du fleuve.
-
-«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
-disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
-nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
-l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
-entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
-dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
-fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
-doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
-envie, à la pente de sa destinée.
-
---»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
-de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.--Ah!
-interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
-se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
-intitulé _le Papillon amoureux des fleurs_, qui le prouve par les vers
-suivants:»
-
- Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
- l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
- vogue tranquille comme la belle Si-Che[2] au sein de la
- musique qui la berce. Le cœur est calme et pur, quand la
- gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
- on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
- les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
- les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
- les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
- femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
- ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
- vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
- honte secrète, sans haine importune.
-
-Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
-vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
-donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?
-
- Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
- s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
- calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
- langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
- teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
- s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
- influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
- il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
- éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
- qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à -coup l'hiver austère
- et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
- et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
- montagne dans une complète indépendance des hommes.
-
---»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
-comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
-précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé _la Perdrix
-regarde les cieux_. Ecoutez.»
-
- Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
- fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
- qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
- ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
- tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
- flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
- encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
- en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
- choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
- vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
- fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
- brillante.
-
-Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
-vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
-avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:
-
- Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
- touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
- un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
- salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
- la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
- supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
- embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
- se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
- pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
- vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
- par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
- la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
- notre végétation.
-
---»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
-vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
-l'_Immortel des cieux_ l'ont dit:
-
- Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
- demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
- amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
- crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
- pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
- d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
- barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
- après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
- abondante, ils la portent au marché de la capitale et
- l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
- verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
- couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
- dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
- sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, Ã la
- gloire et à la noblesse.
-
---»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
-peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»
-
- La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
- cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
- les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
- ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
- pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
- bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
- suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
- à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
- coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
- festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
- une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
- inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
- dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
- succès ou de la ruine.
-
-Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
-n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
-aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la _Lune aux
-bords du fleuve de l'Ouest_. Ecoutez:»
-
- Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
- l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
- se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
- le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
- diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
- l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient Ã
- jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
- piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
- abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
- tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
- et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
- fleuve Kiang en s élargissant.
-
-Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
-les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
-attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:
-
- Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
- les tiges des blés sont coupées et que les bambous
- sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
- chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
- troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
- en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
- épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cœur l'orme et
- le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
- et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
- l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
- du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.
-
-»--Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
-ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
-des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'_Immortel
-s'approche du fleuve Kiang,_ qui expriment ainsi ma pensée:
-
- Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
- se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
- de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
- habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
- les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
- effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
- les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
- soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
- les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
- troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
- vÅ“u de son cÅ“ur, on accomplit ses projets, on dispose Ã
- son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
- l'œil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
- est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
- leur ame?
-
---«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
-la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
-le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»
-
- Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
- hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
- sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
- hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
- Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
- attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe Ã
- la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
- montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
- paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
- comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
- fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout Ã
- son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
- dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
- santé, une existence obscure mais indépendante.
-
-Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
-pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
-vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
-nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:
-
- Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
- cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
- arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
- qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
- herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
- fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
- compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
- l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
- aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
- s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
- pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
- ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
- soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
- bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
- sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
- murs du palais, au temps de la disgrâce!
-
---»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
-comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
-rendent témoignage, et les voici:
-
- Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
- blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
- devant sa cabane de chaume, Ã l'abri du treillis de
- bambous; et là , sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
- enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
- avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
- il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
- jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
- fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
- de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
- donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des
- vêtements de soie brodés.
-
---»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
-long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
-pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
-louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
-dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux Ã
-deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
-bûcheron et le pêcheur.
-
---»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
-prie de commencer.»
-
-Le pêcheur Tchang prit donc la parole:
-
- La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
- flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
- la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
- à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
- submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
- aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
- les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
- l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
- dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
- sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
- et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
- pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
- sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
- pendant toute sa vie.
-
- Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
- l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
- montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
- fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
- blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
- Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
- et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
- hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
- du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
- les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
- flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
- trouble le bruit des pas.
-
- Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
- que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
- coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
- ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
- on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
- On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
- on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
- les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
- rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
- devise le mot _raison_, et les verres bien remplis passent
- de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
- chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
- poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
- du bûcheron.
-
- L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
- thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
- et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
- fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
- Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
- sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
- ample provision de bois, on chemine par la grande route;
- lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
- d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
- que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
- les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
- le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
- à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
- les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
- parler des autres.
-
-Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
-me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»
-
- Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
- désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
- liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
- pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
- fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
- d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
- bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
- quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
- manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
- inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
- prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
- bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
- cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
- point de leurs vains projets la tête et le cœur de
- celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
- les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
- saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
- trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
- herbes du jardin.
-
- Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
- vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
- un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
- heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
- aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
- vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
- est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
- quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
- Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
- bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
- soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
- Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
- repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
- neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
- la saison.
-
- L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
- son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
- banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
- on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
- saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
- ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
- s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
- dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
- porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
- abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
- verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
- ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
- sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
- Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
- tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
- de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
- l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
- des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
- au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
- soient rendues aux Esprits!
-
-Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
-de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
-marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
-se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
-Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
-qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
-vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
-se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!--Homme stupide
-et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
-du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
-pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
-mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
-d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
-serez renversé dans les eaux du fleuve.--De toute ma vie, répondit le
-pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.
-
---»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et
-des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
-alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
-assurances contre ce péril?
-
---»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
-faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
-contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
-vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.
-
---»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
-vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
-à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?
-
---»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
-ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
-demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
-couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
-table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
-réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
-dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
-du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
-je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
-chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
-acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»
-
-Là -dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
-chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
-précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
-trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
-les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
-sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
-petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
-vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!
-
---»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur,
-répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
-allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
-pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
-eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
-terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
-devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
-pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
-choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
-Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
-intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
-servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
-galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
-conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»
-
-A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
-à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
-anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
-princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
-crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
-des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
-et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
-modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
-votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
-cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
-pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
-de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
-sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
-en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
-si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
-l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
-il ne faudrait faire de mal à personne.»
-
-Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
-son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
-sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
-portaient les insignes d'aucun grade littéraire.
-
- Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
- il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
- zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
- et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
- de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
- de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
- personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
- verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie
- et bonheur!_
-
-D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
-et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là ,
-le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
-bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
-de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
-une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
-bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se
-suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
-hui une révolte contre le dieu qui préside aux années[3].»
-
-A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
-sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
-yeux s'offrent:
-
- Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
- de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
- cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; lÃ
- sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
- et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
- deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de
- son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier
- du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son
- bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
- pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
- de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
- exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
- par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
- figures employées dans les divinations, et possède aussi
- parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les
- lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
- savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
- magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
- l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
- les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
- aussi nettement que le disque de la lune; les familles
- qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
- voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
- malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
- les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
- les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
- nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
- lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.
-
-Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
-Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
-d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
-majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
-on le regardait comme le chef des devins de la capitale.
-
-Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
-après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
-fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
-l'amène prés de lui.
-
-»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
-votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»
-
-Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
-assurance:
-
- Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
- enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
- divination déclare que demain matin il doit tomber une
- pluie bienfaisante.
-
-«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
-long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?
-
-Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
-9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et Ã
-3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
-lignes[8].
-
---»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
-sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
-avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour
-prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
-pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
-jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
-est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
-afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»
-
-Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
-décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»
-
-Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
-et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
-eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
-demandèrent ce qu'il en était du devin.
-
-«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
-un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences[9]!» Puis il
-raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
-entre l'astronome et lui.
-
-«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
-divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
-absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
-n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
-il est battu complètement.»
-
-Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
-dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
-aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
-qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
-Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
-guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
-et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
-ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
-reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît Ã
-travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
-une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
-Dragons y lut ce qui suit:
-
- Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
- lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
- demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
- qui répand partout l'abondance et la fertilité.
-
-Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
-d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
-d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
-mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
-assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
-doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
-le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
-la partie n'est pas gagnée contre lui!
-
---»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
-il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
-sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
-manière d'anéantir cet effronte bavard.
-
---»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.
-
---»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
-tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
-le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
-Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
-enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
-a-t-il à cela?»
-
-Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
-Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
-de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
-reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
-de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
-du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
-s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
-tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
-qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
-changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.
-
-Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
-lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
-forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
-porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
-l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
-l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
-et digne dans une complète immobilité.
-
-Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
-éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
-qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
-qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
-n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
-fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
-à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
-effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
-si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»
-
-Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
-frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
-sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
-crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
-ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
-été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
-te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
-désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
-des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
-seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
-glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
-morceaux): et tu viens m'insulter ici!»
-
-A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son
-courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
-vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
-respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
-«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
-qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
-vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
-daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
-quitte pas!
-
---»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
-ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»
-
---»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
-eaux!»
-
-Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
-près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
-afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
-ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
-dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
-les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
-émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»
-
-A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
-retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
-se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
-étoiles, et alors:
-
- Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
- prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
- au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
- retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
- nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
- voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
- rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
- plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
- parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
- bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
- et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
- fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
- brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
- d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
- silencieuse et calme s'est écoulée.
-
-Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
-mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
-s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
-aux portes du palais de Taï-Tsong.
-
-Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
-et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
-à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
-précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant Ã
-genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
-pour moi!--Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
-la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
-sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
-eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
-majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
-doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
-miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!--Puisque c'est
-mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
-faire grâce, reprends courage et va en paix.»
-
-Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.
-
-Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
-rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
-et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:
-
- Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
- les parfums abondants brûlent dans les appartements du
- Dragon[10], les lumières scintillent, le paravent[11]
- couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
- chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
- le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les
- rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
- des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
- portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
- tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
- d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
- paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
- toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
- Tout le peuple s'écrie d'une seule voix[13]: «Longue vie
- au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
- automnes.
-
- Tout à coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit
- à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
- découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
- est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
- enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
- comme la brise dans les saules de la digue; les stores
- enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
- fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
- agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
- le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
- fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
- les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
- les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
- se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
- l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
- parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
- d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
- cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
- Majesté vivre dix mille automnes.»
-
-Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
-rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil
-de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
-l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
-debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
-manquait à l'appel.
-
-Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
-Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
-au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
-paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?
-
---»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
-spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
-le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
-tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
-apparu en songe.»
-
-Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
-palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
-immédiatement devant le trône de sa Majesté.
-
-Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
-Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
-précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
-de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
-monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
-«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
-au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
-reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
-repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
-à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
-changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
-hommages à l'Empereur.
-
-Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
-trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
-volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
-vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
-de sa dignité, et se rendre au palais; là , il frappe la terre de son
-front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
-il s'est rendu coupable.
-
-«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
-gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
-hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
-la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
-l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des _Clochettes d'Or_, et le
-fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.
-
-D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
-les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
-s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
-Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
-palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
-sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
-les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
-destinée aux loisirs de sa Majesté.
-
-Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
-honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
-jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
-les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
-livre qui dit:
-
- «La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir
- sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
- sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
- moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
- invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
- loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
- une pièce importante[15]. Tout en attaquant à gauche,
- veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
- de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
- si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
- serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
- corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
- séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
- pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
- votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
- vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
- pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
- et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
- risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
- réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
- trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
- contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
- bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.
-
- Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
- le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
- crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
- pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
- se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
- disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
- victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
- attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
- furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
- à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
- portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
- réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
- coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
- s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
- disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
- dans la vallée obscure!...»
-
-Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
-de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
-point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
-le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
-se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
-il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
-forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
-l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
-l'appeler, ni l'éveiller.
-
-Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
-son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
-mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
-ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner Ã
-son sujet ce manque de respect.
-
---»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
-relevez-vous!»
-
-Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
-inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait Ã
-haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
-comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
-placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
-palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
-de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
-disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
-mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
-parler!
-
---»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
-prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?
-
---»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
-chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
-tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
-explications à ce sujet.»
-
--» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?
-
-A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
-son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
-rêve.»
-
-Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
-Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
-n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
-près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»
-
-Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,
-
- Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
- dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
- devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
- et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
- nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
- librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
- Dragon coupé par morceaux; là , les guerriers célestes le
- tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
- dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
- mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
- d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
- se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
- Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
- griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
- mort.
-
- Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
- retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
- glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
- exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
- roulant à travers l'espace.»
-
-
-[1] Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité plus haut,
-remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de l'Arsenal celle
-du _Bonze sauvé des eaux,_ insérée dans l'in-18. Au reste, le premier
-alinéa est le seul point de ressemblance qui existe entre ces deux
-histoires.
-
-[2] Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu, souvent
-citée par les poètes et les romanciers.
-
-[3] Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en chinois
-qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui va suivre.
-
-[4] Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la dynastie des
-Tang.
-
-[5] Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin; il vivait
-retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan cueillir
-des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint immortel.
-
-[6] Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les Chinois
-délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.
-
-[7] Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt vus par
-lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant J.-C.);
-ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu,
-les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une ligne
-horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont la
-multiplication donne 64.
-
-[8] Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
-chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.
-
-[9] De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un seul devin
-qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?
-
-[10] Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui appartiennent Ã
-l'Empereur.
-
-[11] Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise pendant
-l'audience.
-
-[12] L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant J.-C.,
-associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à cet
-honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du trône
-que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces deux
-personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté cher
-aux Chinois.
-
-[13] Le texte dit: _crier comme la montagne_. Le Sse-Ki rapporte que le
-grand maître des cérémonies étant, dans une circonstance solennelle,
-monté sur la montagne sacrée du milieu (il y en eut cinq sous les
-Tcheou), les officiers subalternes restés en bas entendirent un bruit
-qui semblait sortir de la montagne et imiter le son de _Wan-Souy,_ dix
-mille années à l'Empereur!
-
-[14] Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le cortège.
-
-[15] L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier, les hommes
-en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.
-
-
-
-
-LES RENARDS-FÉES.
-
-CONTE TAO-SSE.
-
-
-I.
-
-Sous le règne de Hiouan-Tsong[1] de la dynastie des Tang, vivait un
-jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
-Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
-classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
-littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
-avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
-armé de son arbalète.
-
-Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
-que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
-force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
-exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
-particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
-jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
-serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
-position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.
-
-Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan[2]; le
-défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
-s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
-l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
-l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
-moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
-des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
-susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
-et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre Ã
-l'abri des troubles. Là , Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
-de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
-rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
-achetées autour de sa nouvelle demeure.
-
-Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
-par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
-il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
-apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
-état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
-projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
-fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
-lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
-par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
-Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
-Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
-fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
-sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
-brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
-très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
-d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.
-
-Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
-continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
-son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
-ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
-montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
-ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
-sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
-Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
-la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
-et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
-trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
-rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:
-
- Les sommets élancés des collines que les forêts
- enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
- dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
- rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
- rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
- vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
- des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
- et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
- toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
- perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
- l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
- les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
- villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
- de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
- fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
- oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
- cette solitude de leurs cris.
-
-Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
-et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
-cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
-à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
-ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
-Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
-appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
-écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
-deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.
-
-«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
-prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
-leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»--Et
-là -dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
-tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
-meule, dispose la corde de l'arbalète[3], plonge sa main dans son sac
-et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
-la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
-plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
-Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
-eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
-lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
-tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
-était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
-de l'œil gauche du Renard qui tenait le livre.
-
-L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
-s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
-ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
-de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
-jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
-Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
-ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
-étaient couvertes de caractères faits comme des têtards[4], et tous
-parfaitement indéchiffrables pour lui.
-
-«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
-qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
-consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
-des écritures anciennes.»--Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
-manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
-conduit à la capitale.
-
-Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
-mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
-terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
-soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
-étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
-manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
-que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
-gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
-qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
-le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
-pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
-verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.
-
-Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
-entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
-sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
-froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
-pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.--Les domestiques
-eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
-temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
-dans la maison.
-
-«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
-chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?--J'en
-ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
-Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là -dessus,
-allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
-appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
-chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
-tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
-soignées.
-
-A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
-l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
-de vin.--«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
-deux mesures, avec un plat de viande de bœuf hachée, et veillez tous
-ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
-assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
-après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
-chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
-demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
-dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
-l'appartement.--«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
-les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
-domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.
-
-Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
-s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
-de la frontière.--«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
-Kiang-Nan.--Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
-n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.--Eh bien! ajouta
-Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
-depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
-retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
-troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
-rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
-réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
-ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
-première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
-mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
-de l'armée.--Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
-nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
-venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
-compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
-ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
-de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
-dire:
-
- Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours Ã
- l'œil le même spectacle;
- Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié
- disparu!
-
-Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
-dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
-cette nuit?--Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
-combien vous êtes de voyageurs.--Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
-suis seul.»
-
-L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
-bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
-me hasarder à vous recevoir.--Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
-vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
-vous empêche de m'ouvrir?--Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
-n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
-de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
-laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
-inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
-clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
-puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
-expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
-de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.
-
---Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
-suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
-appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
-pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
-cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
-reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
-jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
-aura pas un qui ne me reconnaisse.»
-
-Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
-ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
-ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
-formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.--Ne
-vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
-vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là -dessus il
-entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
-fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
-et du vin.»--Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
-mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
-commandés.
-
-Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
-s'aperçut qu'il cachait son œil droit sous les plis de sa manche, avec
-des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
-lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
-du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
-cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'œil.
-
---Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.
-
---Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
-j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
-en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
-mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
-galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
-mon œil gauche est gravement attaquée.
-
---Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
-Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.--Eh bien!
-interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
-aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.
-
---Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
-vivacité.
-
---Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
-manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'œil gauche
-de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
-L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
-mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
-avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.
-
---Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge,
-des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.--Et sur ce
-livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
-obtenir d'y jeter un coup-d'œil?--Oh! c'est un livre bien étrange,
-ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
-Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
-mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
-à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
-petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
-arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
-était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
-droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
-s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
-ici! et vous ne le chassez pas?»
-
-A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
-être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
-et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
-menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
-forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.--Wang-Tchin
-le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
-mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
-C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
-de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
-le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
-Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
-de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
-s'en occuper.
-
-«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
-qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
-livre.--Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
-je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
-que vous leur avez pris!--Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
-du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
-railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
-maudite bête, et tout sera dit.»
-
-Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
-les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
-tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
-ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
-langue sèche.
-
-Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
-pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
-Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
-être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
-tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
-entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
-vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
-reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
-arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
-pour l'avenir.»
-
-Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
-se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
-pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
-tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
-il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
-«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
-Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
-traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
-le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
-l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
-prendre mes mesures.»
-
-Là -dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
-auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
-reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
-jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
-lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
-ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, Ã
-quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
-Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
-bien temps alors de vous repentir!»
-
-Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
-suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
-eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
-il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
-surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
-ruiner de fond en comble. On dit avec raison:
-
- Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
- Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
- verserez des larmes!
-
-Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
-chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
-capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
-voyait des maisons en ruines, Ã peine quelques rares habitants; les
-places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
-plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
-Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
-plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
-dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
-ni abri.--Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
-hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
-des nouvelles de sa famille.
-
-Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
-chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
-souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le cœur est
-blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
-visage.--«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
-dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
-fût plus qu'un amas de décombres!--Hélas! il ne me reste plus de
-demeure.--Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
-parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
-père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
-été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
-nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
-nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
-jusqu'Ã ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
-affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
-et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
-que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
-retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
-vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
-le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
-maison.»
-
-Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
-acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
-qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
-vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
-lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
-qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
-de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
-homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
-de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
-individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.
-
-«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
-deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
-répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
-jusqu'Ã extinction.--Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
-costume.--Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
-fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
-et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
-décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
-contenait ce qui suit:
-
- Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
- seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
- d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
- gravement malade. La médecine et les prières restent
- sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
- livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
- et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
- m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
- fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
- pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
- puissiez me rendre les derniers devoirs!--J'en ressens une
- profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
- dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
- que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
- capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
- tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
- à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
- laisser tout-à -fait les biens ruinés et à moitié perdus
- que vous avez là -bas, et revenir ici vous occuper du soin
- des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
- pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
- Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
- des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
- combien il serait difficile de fonder à la capitale une
- maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
- n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
- intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
- repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
- dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
- vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
- lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
- sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
- au bord des neuf fontaines[5], je vous jure que nous ne
- serions pas réunis.
-
- Lisez et retenez ceci.
-
-A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
-en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
-splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
-douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
-au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
-arriver à temps! Tout est fini!--Mes regrets sont impuissants!» Après
-s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
-ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
-dernière.--«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
-ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
-ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
-pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
-éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
-tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
-abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
-funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
-vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
-une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
-maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
-dame ne pourrait fermer les yeux en paix.--Oserais-je ne pas accomplir
-les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
-de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
-capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
-de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»--Et aussitôt il s'empressa
-de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
-cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
-sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
-terres.
-
-Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
-objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
-et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
-entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
-mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
-restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
-écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
-dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
-Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
-encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
-doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
-près des siens!--Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès Ã
-présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
-superflues!»--Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.
-
-Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
-Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
-et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
-ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
-dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
-égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
-se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
-à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
-creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
-achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
-Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
-au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
-impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
-funèbres. Hélas!
-
- Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main
- lui cause bien des regrets!
- Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve
- en retournant à l'est.
- C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a
- des rêves brillants,
- Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage
- comme aux nues argentées qui se déroulent.
-
-
-II.
-
-Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
-à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
-Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
-aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
-dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
-époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
-ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
-annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
-de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
-dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
-frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
-On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'œil droit entièrement perdu; mais
-sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
-la lettre et y lurent ce qui suit:
-
- Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
- protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
- d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
- une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
- rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
- passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
- bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
- qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
- bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
- car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
- déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque Ã
- laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
- je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
- cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
- reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
- achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
- avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
- frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
- Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
- cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
- utile de vous annoncer.
-
- Tchin vous salue mille fois.
-
-Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
-ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
-qui lui avait mis l'œil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
-peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
-de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilÃ
-ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
-capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
-parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
-l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
-s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
-vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
-d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
-restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
-précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
-de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
-seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»
-
-Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
-des deux dames.
-
-«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
-Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
-protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
-assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
-il faudra la lui prouver en faisant de bonnes œuvres, et renouveler
-nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
-les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
-les appointements aillent toujours croissant.»--Puis elles ajoutèrent
-en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
-dans la lettre, qu'est-ce?--C'est un ami de mon maître, répondit le
-domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
-jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
-fils.--C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
-mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»
-
-Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
-l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
-son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
-La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
-fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
-au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
-dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
-quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
-pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
-afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
-mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
-voulue au lieu de sa charge?»
-
-Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
-écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
-il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
-le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
-qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
-ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
-de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
-fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
-articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
-un bonze d'employer cet argent en bonnes œuvres. Enfin, elle loua un
-bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
-Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
-matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
-visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
-l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.
-
-S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
-Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
-le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
-Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
-maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
-cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!
-
- Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il
- a lieu de s'affliger!
- Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent
- au-devant de nous?
- Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur
- joie par des chants et des danses:
- Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel
- de la capitale.
-
-Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons Ã
-la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
-d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. LÃ ,
-il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
-somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
-fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
-de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
-voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.--Il regarde ...
-c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; Ã la proue sont
-quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
-et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!--Le bateau marche
-toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
-des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
-laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
-se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, Ã la mort de ma
-mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
-était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
-ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
-du balcon et regarde.--Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
-scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!
-
-«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
-s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
-tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
-seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
-cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
-revêtu?»--Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
-le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
-avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
-de leurs propres yeux.
-
-Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
-mère vivante devant lui!--A cette vue, il arrache en toute hâte ses
-vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
-habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
-maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
-Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe Ã
-bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
-pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
-plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.--La mère de
-Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
-aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»
-
-Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son
-serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce
-pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale
-une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort
-prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en
-me présentant devant vous en habit de deuil?--Quoi! reprit la vieille
-dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous
-porter une lettre à la capitale?--Mais enfin, il y a un mois, ce
-Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait
-telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté
-deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller
-rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu
-mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis
-accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»
-
-Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une
-merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
-semblable à celui-ci?
-
-Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,
-ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est
-un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!--Et bien!
-interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
-je voie si l'écriture est de moi,--Eh! si ce n'eût été l'écriture de
-ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»
-Là -dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
-C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
-de caractère?--Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
-ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et Ã
-parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où
-donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»--Hélas!
-répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant
-de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille
-toute blanche?--Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
-incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une
-seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé
-votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive
-qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un
-faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,
-et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le
-papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
-diaboliques?
-
-Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était
-allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi
-furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté
-à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
-est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»
-Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,
-voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois
-dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient
-restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé
-Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier
-ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous
-avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,
-et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant
-vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après
-nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour
-faire notre entrée dans Tchang-Ngan.--Et vous dites encore que votre
-domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»
-
-Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,
-s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
-chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce
-que je vous ai jamais envoyé une lettre?--Mais enfin, reprit sa mère,
-est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
-veux l'interroger!--Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,
-mais il ne tardera pas à rentrer.»
-
-Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs
-regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
-vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
-gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses
-compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve
-en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du
-bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent
-qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
-précédents; et c'est que l'œil droit du prétendu envoyé était dans
-le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
-d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
-«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours
-derniers tu avais l'œil droit bien malade, comment se fait-il que tu
-sois si bien rétabli aujourd'hui?--C'est-à -dire, répondit Ouang-Fo,
-avec un air et un ton ironique, c'est-à -dire que vous-même vous avez
-perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous
-donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un
-œil?--Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
-il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est
-là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
-cours te présenter devant elle.»
-
-A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre
-maître vit encore! elle est ici!--Mais, répondirent les domestiques, où
-serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»--Ouang-Fo, n'en croyait
-rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
-se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître
-l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est
-ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour
-paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment
-pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
-convenable, se prosterner devant la mère de son maître.
-
-Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
-attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est
-venu ces jours derniers avait à l'œil droit une blessure grave, et
-celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre
-fois, ce n'était pas lui!--Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la
-lettre, l'ouvre, jette un regard, ...--ce n'était ni plus ni moins
-qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!
-
-Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
-s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
-Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des
-deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait
-craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on
-était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
-lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de
-sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu
-Ouang-Fo blessé à l'œil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce
-mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit
-être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer
-de moi!--Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là ? demanda sa mère.»
-Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé
-dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
-cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que
-cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre
-son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses
-intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»
-
-A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se
-mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
-de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
-l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
-séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu
-deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!
-
---Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences
-de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près
-de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
-encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant
-d'infortunes!--Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel
-point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
-sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
-encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?--Nos biens de la
-capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
-et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
-d'aller au Kiang-Tong.
-
---Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de
-Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter
-maintenant?--Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,
-nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de
-nouveau.» Là -dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
-bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
-naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
-dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont
-brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
-aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans
-l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
-défaite.
-
-Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les
-gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
-loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler
-cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,
-il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
-interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,
-dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
-dans son intérieur.
-
-Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
-avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
-retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure
-fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
-bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.
-
-Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé Ã
-surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
-qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et
-majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce
-qu'il aperçut c'était:
-
- Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel
- qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre
- tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
- Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux
- de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de
- soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
- au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
- semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
- en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect
- est imposant; toute sa personne respire une élégance qui
- n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
- sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume
- glacée.--Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,
- c'est au moins un monarque parmi les hommes!
-
-L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
-qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère
-Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
-s'est porté depuis leur séparation.--«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en
-répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu
-me chercher ici.--Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,
-pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés
-s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été
-enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je
-pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et
-ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un
-abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y
-avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir
-nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère
-vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
-précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,
-j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais
-les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté
-votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,
-aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais
-enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
-donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas
-encore habitable?
-
---Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;
-en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures
-en causant avec elle.» Là -dessus il introduisit son frère dans
-l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques
-avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut
-que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble
-de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se
-jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et
-lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais
-à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»--Et
-Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis
-en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la
-bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.
-
-Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de
-Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa
-maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la
-jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
-salle. Là , le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils
-avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en
-lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient
-résultés.
-
-«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps
-anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont
-assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres
-animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et
-vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient
-en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
-livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner
-leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
-pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?
-et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.--Bien ... mais
-pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les
-égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
-des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment
-leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur
-demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce
-livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; Ã quoi bon
-le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos
-affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser
-que vous seul.--C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit
-l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et
-voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»
-
-Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne
-répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et
-ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères
-est-il écrit?--Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais
-qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
-caractère que je connaisse!--Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
-Wang-Tsay.--En effet, interrompit la belle-sœur, en insistant sur cette
-idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être
-il sera plus habile, qui sait!...--Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
-ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je
-serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;
-voilà tout.»
-
-Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de
-son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
-haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères
-comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint
-dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
-c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
-ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
-Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.
-
-Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de
-l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où
-vas-tu!»--Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard
-se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
-vigoureuse.--Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.
-Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué
-vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa
-première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut
-comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison
-courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
-tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.
-
-Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
-était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième
-rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de
-l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
-vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;
-et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû
-voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté
-de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie
-de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
-longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:
-«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre
-jeune frère est ici.»
-
-En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur
-ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient
-devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
-domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux
-Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
-ailes.
-
-Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,
-mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine
-de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
-tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
-vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la
-colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et
-il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa
-poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par
-le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se
-métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:
-
- C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris
- l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
- nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
- jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de
- bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante
- rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
- représentait les longs fils de soie violette suspendus Ã
- la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du
- papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,
- deux vieilles écorces de sapin.
-
-Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
-présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un
-esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,
-qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré
-n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»--Ainsi disaient les
-domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées
-et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de
-fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un
-médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.
-
-Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant
-dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un
-voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,
-Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa
-tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du
-Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être
-le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le
-Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit Ã
-deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour
-l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me
-vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
-à ma mère!»--Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
-réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay
-ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et
-colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,
-et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
-plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la
-porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
-et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as
-repris ton livre, que viens-tu faire ici?»
-
-Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la
-colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de
-sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant
-ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
-dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit
-précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande
-la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les
-domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,
-il entre, il avance malgré tout!--Quoi! serait-il vrai?» s'écria Ã
-son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son
-fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
-précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses
-pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
-me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des
-bâtons?--Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?--Oui, je suis l'enfant
-que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il
-donc un faux Wang-Tsay?»
-
-Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent
-apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors
-que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les
-serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et
-lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda
-encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des
-Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se
-rétablissait pas du tout.
-
-«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand
-il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
-que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
-venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
-métamorphosé!--Et que disait cette lettre?--Vous savez, continua
-Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
-en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
-là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilÃ
-pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
-ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
-deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
-aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
-de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
-avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
-voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
-l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
-le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
-là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
-que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
-précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
-et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà ;
-mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
-s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
-car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»
-
-Là -dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
-plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
-rire que de se fâcher à tout le monde.
-
-Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir
-Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
-sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
-mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
-de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
-et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
-vouloir trop.
-
-Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
-convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
-Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
-surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait
-dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.
-
- Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce
- Ã laquelle il appartient,
- Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent
- un grand prix:
- La maison a été détruite, les biens ont laissé une place
- vide, le livre même a disparu;
- Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en
- rira dans mille ans.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la Nouvelle
-de Ly-Taï-Pe.
-
-[3] Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.
-
-[4] Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont les
-caractères ressemblent à ces animaux.
-
-[5] Les régions inférieures.
-
-[6] Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper: celui qui
-vole des êtres humains.
-
-
-
-
-LE LUTH BRISÉ.
-
-NOUVELLE HISTORIQUE.
-
-
- On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié
- de Pao et de Cho;
- Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!
- Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que
- des sentiments de haine,
- On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer
- un cœur sincère.
-
-Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
-a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
-célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
-Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
-des Tcheou[1], s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
-gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
-bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
-traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
-son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
-révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
-son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
-au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
-individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
-ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
-des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
-personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
-désigne par l'expression _tchy-ki_, c'est-à -dire, _qui vous connaît Ã
-fond_. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
-sont appelés _tchy-sin, intimes de cœur_. Si c'est simplement le son
-de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
-de l'affection, cela s'appelle _tchy-yn, se connaître par l'effet des
-sons_. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque,
-rentrent sous la dénomination générale d'amis, _siang-tchy._
-
-Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
-raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
-vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
-cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:
-
- Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,
- l'autre l'écoute;
- Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,
- alors il ne pourra se faire entendre.
-
-Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
-Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
-vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
-Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
-de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
-King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
-le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
-Ta-Fou. Là , il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
-près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
-mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
-était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
-lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
-pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
-faire route par terre, aller dans sa ville natale.
-
-Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
-les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
-magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.
-
-Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille[2];
-Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
-tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
-parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
-son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
-s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
-Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
-des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
-chevaux.
-
-Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
-et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
-beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
-violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
-de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
-grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
-«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
-que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
-convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
-prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
-serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
-favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
-mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
-destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
-provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
-embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
-des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
-préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
-foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
-adieux.
-
- Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,
- Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les
- rivières éloignées!
-
-Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
-jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
-et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
-transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
-toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
-et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
-arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
-alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
-de l'automne[3]. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
-vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait Ã
-torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
-bateaux fit porter une ancre sur le rivage.
-
-Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
-la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
-alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
-son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
-était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
-parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
-pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.
-
-Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
-dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
-la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
-jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
-notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
-se brisa.
-
-Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
-quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
-et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
-l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
-d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»
-
-L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
-déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
-bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
-musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
-la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
-or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
-qui connaisse et comprenne cet instrument? non.--Voici ce que c'est.
-Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
-bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
-avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
-dévaliser.--Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
-avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
-l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
-quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»
-
-Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
-des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
-du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
-vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
-car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le
-rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
-sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
-avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
-et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là , il
-a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps Ã
-juger les sons du luth.
-
---Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
-montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!--Mais enfin,
-que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
-retirer.»
-
---Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
-voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
-sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
-y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer Ã
-la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
-excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
-vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
-ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
-votre luth.»
-
-Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
-Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
-jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
-d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
-revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
-et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
-rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
-long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout Ã
-l'heure en m'accompagnant.
-
---Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
-prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
-répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
-Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
-et les voici:
-
- Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!
- A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.
- Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des
- rues pauvres et obscures....
-
-»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
-et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
-rappelle, et le voici:
-
- Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant
- des siècles infinis.
-
-Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
-assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
-trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
-ainsi.» Là -dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
-d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
-longuement dans la cabine.
-
-Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
-C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
-de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
-sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
-bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
-se cachaient dans des souliers de paille.
-
-Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
-paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
-en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
-lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
-présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
-parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
-il convient à un honorable magistrat.»
-
-Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
-un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
-voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
-resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
-étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
-de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
-ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
-Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
-habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
-Ã la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
-en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
-il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
-magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
-du siège où l'envoyé de Tsou était assis.
-
-Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
-et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
-mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
-de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
-bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
-rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
-corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
-dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.
-
-Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
-à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
-tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
-dressa un petit banc à l'extrémité de la table.
-
-Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à -vis d'un étranger,
-Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
-de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4]».
-
-Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
-s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
-choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
-prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
-quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
-Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout Ã
-l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
-luth?»
-
-Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
-reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
-lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
-les ressources et les beautés de cet instrument?»
-
-Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
-que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
-jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»
-
-Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
-parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
-habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
-son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
-votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.--Oh! reprit Pe-Ya
-en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien Ã
-ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
-l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
-de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
-fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!
-
---Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
-va sans se gêner donner son explication en détail.--Cet instrument,
-c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
-cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre _Ou-Tong_; le phénix
-aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
-roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
-que sur l'arbre _Ou-Tong_, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
-douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
-sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
-éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
-des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
-dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
-célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
-la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
-il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
-clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
-ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
-comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
-qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
-qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
-il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
-pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux _soixante-douze
-heou_ (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
-pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
-un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
-Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
-dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
-Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
-degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
-les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
-par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
-seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
-ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
-ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
-nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit _bassin du Dragon_; le
-plus court, _étang du Phénix:_ tous les deux ont des chevilles de jade
-et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
-lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
-intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les
-cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
-fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
-(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
-Yao et de Chun[6], on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
-vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
-des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
-ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
-Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
-et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
-Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
-Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux
-dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
-un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
-L'instrument en compta alors sept.
-
-Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
-lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
-qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
-froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
-suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.
-
-Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
-jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
-de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
-préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
-vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
-parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
-musique.
-
-Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
-instrument?--Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
-harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
-l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
-beaux, Ã ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient Ã
-l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
-frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
-vertus de l'harmonie!
-
-Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,
-Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au
-hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se
-dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu
-sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
-érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce
-moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.
-«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
-à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius
-jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
-et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
-il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre
-traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
-Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu
-un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,
-et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient
-les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
-d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les
-cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître
-les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais
-il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand
-je vais toucher mon luth, pourrez-vous, Ã l'audition de la musique,
-connaître les sentiments de mon cœur?»
-
-Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
-dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.--Si sa Seigneurie veut
-bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
-conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le
-grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»
-
-Là -dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi
-profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur
-vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth
-que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle
-immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes
-élevées.»--Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un
-immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il
-laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de
-nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos
-pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases
-il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya[8].
-
-Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant
-le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il
-lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de
-respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!
-En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas Ã
-méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les
-nobles noms de votre Seigneurie?
-
---Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,
-et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin
-joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms
-de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes
-cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place
-d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux
-domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on
-remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention
-en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
-daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
-accueil.»
-
-Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
-enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,
-se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
-rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui
-des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
-demeure.--Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la
-montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre
-maison.--Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous
-habitez est en vérité un village _abondant en sages_ (Tsy-Hien)! mais,
-dites-moi, quelle est votre profession?--Je coupe du bois dans la
-forêt pour gagner ma vie.--Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,
-avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
-qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances
-que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une
-renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
-cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le
-palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent
-passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts
-et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et
-des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
-désapprouver votre conduite, docteur.--Seigneur, répondit le bûcheron,
-je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui
-n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il
-faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins
-quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être
-élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais
-pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété
-filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous
-distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques
-verres.
-
-Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était
-choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
-avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui
-demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?--Déjà j'en ai
-laissé passer vingt-sept.--Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;
-si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
-titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui
-a conquis mon amitié en appréciant la musique!--Grand homme, objecta
-le bûcheron, vous vous laissez égarer.--N'avez-vous pas à la cour un
-nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
-pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
-l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser
-si bas!--Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il
-y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné;
-d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par
-le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en
-féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes
-pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune
-et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»
-
-Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
-et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la
-cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les
-lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de _frère aîné,_ celui
-de _frère cadet_ appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
-Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,
-pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se
-démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
-burent encore une coupe.
-
-Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses
-instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.
-Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent Ã
-cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence
-d'âge. Car, on dit avec raison:
-
- Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les
- sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,
- Et l'ami qui vous a _connu par l'effet des sons_ écoute vos
- paroles long-temps et avec une oreille favorable.
-
-Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
-lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est
-parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les
-cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la
-voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le
-grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant
-sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi
-notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si
-tôt!»
-
-A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent
-goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait
-le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
-respect.
-
-Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et
-indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu
-vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir
-près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans
-sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?--Hélas! répondit
-Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre
-volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont
-vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!--Eh bien! ajouta
-Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
-allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre
-frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez
-exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
-rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.
-
---Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer
-à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un
-engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout
-demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne
-m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre
-en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre
-jeune frère un plus grand crime encore!--Vos paroles pleines de sens,
-répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année
-prochaine je reviendrai vous voir.--A quelle époque de cette prochaine
-année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?--Ecoutez,
-répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a
-commencé la 2.e division de l'automne; ce jour va être le
-seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous
-rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain
-jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes
-promesses, ne me tenez plus pour un sage.»
-
-Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
-où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,
-et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure
-ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord
-du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
-manque. Mais l'aurore paraît déjà , et il faut que je prenne congé de
-mon frère.»
-
-Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
-domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
-prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main Ã
-son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,
-faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos
-honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme
-la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas
-dédaigner de faibles présents!»
-
-Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
-un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il
-parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,
-jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau
-la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
-rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se
-séparèrent les yeux humides.
-
-Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
-de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son
-voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et
-les montagnes, la tristesse était dans son cœur, et son esprit restait
-occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après
-quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
-voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le
-seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
-bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char
-sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là , l'envoyé
-rendit compte de sa mission au souverain.
-
-Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient
-succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein
-d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans
-songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,
-il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.
-Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,
-disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit
-route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée
-qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
-arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.
-
-Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de
-l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
-était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
-sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait
-eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le
-bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
-l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.
-
-La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers
-la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé
-devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store
-de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer
-sur la proue du bateau. Là , il se mit à contempler la constellation
-de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute
-cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors
-lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie
-soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit
-se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,
-époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait
-de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il
-donc manqué à sa promesse?
-
-Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je
-comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
-passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est
-pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère
-m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
-a été émouvoir le cœur de l'ami _qui m'a connu par les sons_, cette
-nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il
-ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda
-qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums
-furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant
-l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il
-rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec
-un accent de douleur.
-
-Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son
-si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
-jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé
-de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce
-sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
-piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
-de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
-que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
-les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas
-venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même
-sur le rivage m'informer de mon frère.»
-
-Là -dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit
-dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
-nuit il ne put fermer l'œil; il appelait l'aurore de tous ses vœux et
-l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se
-dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
-du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
-Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête
-dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite
-que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après
-s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon
-frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les
-frais des cérémonies funèbres.»
-
-Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
-direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix
-lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.--«Seigneur,
-demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?--Ici la montagne
-se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
-le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
-couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui
-présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
-au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
-qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous
-pourrons continuer notre marche.»
-
-Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
-domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande
-route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
-pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils Ã
-un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses
-vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
-bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
-s'avance à pas lents.
-
-A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
-respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose
-à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton
-de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,
-que daignez-vous ordonner?--Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,
-et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
-Tsy-Hien.--Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
-droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du
-village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
-la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
-à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
-route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
-village, votre Seigneurie veut aller?»
-
-Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec
-étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,
-lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour
-où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y
-avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
-celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être
-mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.
-
-«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des
-réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
-adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
-villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis
-vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
-long-temps.
-
---Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces
-deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
-paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
-fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années
-dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
-a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
-habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
-amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
-informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
-dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.--Je désirerais
-aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.--Quoi!
-interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
-voir dans cette maison?--Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»
-
-A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
-commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et
-d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était
-mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du
-bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
-haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
-ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe
-donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
-livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de
-connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper
-le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par
-un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint
-languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques
-mois, il mourut....»
-
-Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes
-s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
-si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés
-avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le
-vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
-domestique quel personnage était son maître!--L'enfant se pencha et dit
-à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!
-
---Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
-l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir
-recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la
-douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il
-s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je
-t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus
-qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
-supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»
-
-Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
-eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
-la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable
-Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui
-munissait à son fils?»--Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
-de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore
-dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la
-ville, dans le cimetière.
-
---Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit
-le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa
-pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
-d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
-jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
-envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
-dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
-Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
-qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.--Et moi, je n'ai pas voulu
-mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par
-lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement
-élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
-voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris
-quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,
-quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.
-
---Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller
-me prosterner devant le tombeau.--Puis il dit à son petit serviteur
-de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
-en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
-marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.
-
-Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
-regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
-(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
-et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
-par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
-esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
-Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
-vous dit un éternel adieu.»--A ces mots la voix lui manqua, et il
-éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
-montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
-ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
-voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
-accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
-ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
-des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
-du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.
-
-Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
-n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter
-l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
-couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
-le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
-sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
-les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
-dispersèrent avec des éclats de rire.
-
-«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
-par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
-profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
-riant?--Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
-sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
-joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!--Puisqu'il en est ainsi,
-reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
-la connaissance de cet art?--Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
-je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
-passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus
-capable de discerner clairement ce qui le toucherait.
-
---A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
-destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
-réciter, prêtez l'oreille.»
-
-Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
-répéta les lignes suivantes:
-
- Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9]
- J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;
- Aujourd'hui je revenais pour le voir:
- Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la
- musique,
- Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.
- Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré!
- Oh! chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!
- Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes
- joues;
- J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est
- douloureux!
- Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,
- Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les
- liens d'une amitié pure et précieuse!
- Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.
- Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner
- mon luth,
- Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:
- Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!
-
-Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
-vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
-l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
-déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
-de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.
-
-Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
-luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:
-
- J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.
- Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?
- Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des
- compagnons et des amis;
- Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait
- trop difficile.
-
-«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!--Dans quelle
-partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
-Pe-Ya.--Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
-la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
-question?--Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
-je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
-quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
-servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
-puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
-où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
-je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
-natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
-respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
-ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
-moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
-comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»
-
-Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
-devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
-répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
-s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.
-
-Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu Ã
-son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;
-
- Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux
- efforts.
- Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse
- qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?
- Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté
- dans l'oubli;
- Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore
- du luth brisé.
-
-
-[1] Vers 690 avant J.-C.
-
-[2] Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.
-
-[3] Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy)
-en deux parties, qui forment les huit _Tsie_.
-
-[4] L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de prendre
-un siège.
-
-[5] Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des temps
-fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
-chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
-l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
-dans les cérémonies.
-
-[6] Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrés des
-Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant J.-C.
-
-[7] 1134 avant J.-C.
-
-[8] Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute plus
-d'attrait pour l'habitant du _céleste Empire_ que pour le lecteur
-français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
-les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
-les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
-écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
-une difficulté de plus.
-
-[9] La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en
-automne; le mot _printemps_ est sans doute appelé par la rime du vers
-suivant: _Tchun_ printemps, et _Kun_ sage.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits
-du chinois, by Various
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 ***
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 *** + +CHOIX + +DE + +CONTES ET NOUVELLES + + +TRADUITS DU CHINOIS + +PAR THÉODORE PAVIE + + +PARIS + +LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT, + +RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7 + +1839 + + + + +A + +MONSIEUR STANISLAS JULIEN, + +MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE + +LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL + +DE FRANCE. + +TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE + +_De son respectueux Elève,_ + +THÉODORE PAVIE. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on +attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un +volume de _nouvelles_ et de _contes_.--Les Chinois d'ailleurs ne font +pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi +mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut +de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons +tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins +capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec +un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces +récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le +désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire, +dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue +étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue +dans l'original. + +D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier +abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique, +d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions; +et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées +à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur, +pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes +du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont +d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mœurs et +des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance. + +Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les +yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui +témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous +avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire +connaître ici: + +LES PIVOINES, placées en tête du volume, appartiennent au recueil +intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables, anciens et modernes_). +Le même conte se trouve aussi dans les _Histoires à réveiller le +monde_, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire +incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures +collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des +RENARDS-FÉES. + +La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, LY-TAI-PE, +laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement +toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle +du LUTH BRISÉ qui termine le volume. + +C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, _Voyage dans l'Ouest,_ +(c'est-à -dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui +parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: LE BONZE SAUVÉ DES EAUX et +LE ROI DES DRAGONS. + +Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points, +le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être +traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et +en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la +bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux. + +Enfin, LE LION DE PIERRE est aux yeux des Chinois une cause célèbre. +Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux +jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires +plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à +Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la +rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu +nous le communiquer. + +Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de +croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de +la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés +se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples, +et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont +toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner +les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées, +les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit. +Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile +qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours +les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin +grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant +laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance +toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger +et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir +ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public. + +Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure: +toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des +ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un +résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques +années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on +l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne +cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit +à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se +parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour +prendre haleine. + +Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de +départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes, +ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs +que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la +bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise. + + + + +TABLE + + Les Pivoines, conte + Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique + Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle + Le Lion de Pierre, légende + La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique + Les Renards-Fées, conte Tao-Sse + Le Luth brisé, nouvelle historique + + + +LES PIVOINES[1], + +CONTE. + + +Sous le règne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Méridionaux, +au village de Tchang-Yo, situé à deux _lys_[3] de la porte orientale +de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme +dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait +d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane +couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte +sans lui laisser d'enfant. + +Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs +et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses +terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après +bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était +plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse. +Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand +chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans +s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison, +Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre +et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand +c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même +dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il +se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur +extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée +chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les +occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la +quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi +l'avait-on surnommé _Hoa-Tchy_ (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un +marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il +avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et +lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les +laissait en gage. + +Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de +Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci +ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur +valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur +profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes +parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue, +dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui +n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine +remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes. + +Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu +à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous; +sur cette haie factice, l'églantier, le _putchuk_, l'hibiscus, +le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or +s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos, +l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes, +le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi +le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui +qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en +arbre[4] et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps +elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat +pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on +voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre +commençait à s'ouvrir. + +En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants; +après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous, +aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très +rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles +couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient +élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une +lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit +tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles, +tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une +propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome +de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits +appartements, dont la chambre à coucher faisait partie. + +Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient +ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons +elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année +n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc: + + «Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont + le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de + belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa + riche parure; l'amandier dont les pluies printanières + doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur + des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au + corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont + l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout + sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant + au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le + parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui + n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de + la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la + grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le + poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au + milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant + comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les + boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux; + le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en + carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon, + souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si + beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea + pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite + prune _Yo-Ly_, surnommée le ballon de soie brodée. + + On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres + mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui + répandent en foule leur éclat et leur parfum. » + +En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac +appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement, +la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était +ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie +tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé +de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés, +dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque +retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert +des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac +Sy-Hou[5]. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au +milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils +venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au +lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les +promeneurs. + +On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau, +et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des +flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient +volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive +à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les +pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets; +ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments +de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des +nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris +et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au +milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant +de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu +obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de +leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les +confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants. + +Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a +commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une +nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés +aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du +lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en +troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes +faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées +roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le +ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant +toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer. + +Il y a des vers qui en font foi: + + Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la + voûte des cieux; + Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs + chantent en cueillant les lotus; + Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques + s'y sont multipliées à l'infini; + Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de + son jardin et de son lac. + +Mais rentrons dans les limites de notre récit. »--Tsieou-Sien, levé +chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles +tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les +rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir, +tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer +une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et +s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait +devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez +heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs +pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le +vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de +sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre +son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis +le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien +ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop +vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de +millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il +passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un +vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait +son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour +tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait +avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs +reprises pour faire son inspection. + +Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours, +des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de +l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les +essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des +bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à +ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des +cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation +de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les +jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les +allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer +les fleurs ». + +Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre +fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement +dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ». + +Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées +à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours +singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par +ce raisonnement:--Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à +s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles, +et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après +avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand +elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours +qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et +venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont +l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite +violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce +qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si +les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de +douleur! + +Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton +a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les +fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas +long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc, +les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle, +le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est +donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en +prendre pitié. + +Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les +mutile, comment supporteront-elles ce traitement?--Voyez: c'est du +germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la +tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible, +les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années +il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs, +patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront +à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si +donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y +être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher +son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un +supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs +parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation! + +D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout +simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux +garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table, +soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les +exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une +jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même +plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des +jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de +l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre; +et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la +même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il +réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il +se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent +d'une mort prématurée. + +On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection +envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs, +jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier +passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant +sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une +injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les +fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur +ressentiment! + +Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne +cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque, +par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec +amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers +tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu, +prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour +la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune +façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui +dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait +pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux +ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses +avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de +grandes politesses, intercédait du fond de son cœur pour ses pauvres +plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était +vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de +tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et +en remerciements. + +Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques +deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner +de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre +quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la +tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il +appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait +«traiter les fleurs ». + +A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce +jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents +et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une +réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir +fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs +l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance: +s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que +Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne +tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage +devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait +quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais +fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou, +chacun s'abstenait de toucher même une feuille. + +D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite +des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu, +rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus +grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits, +c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et +à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du +grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le +mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de +raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils +abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et +sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix +flexible et harmonieuse. + +Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule +d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A +l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie +des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions +de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les +prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son +revenu de chaque année. + +Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses +cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au +contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples, +usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le +contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir +au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le +voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait _Monsieur_ +Tsieou[7], et lui-même se désignait par le nom du _Vieillard qui arrose +son jardin_ (Kouan-Youen-Seou). + +Les vers disent: + + Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore, + A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses; + Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses + regards, + Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler + à loisir que d'aller prendre du repos. + +Ici l'histoire se divise.--Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village +de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de +mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux, +cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de +sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les +épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers +prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui +suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de +le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une +troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait +ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la +dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie, +formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de +nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes +avaient eu à souffrir de leur despotisme! + +Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore, +qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant +homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son +adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et +porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte +et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa +maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la +campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait +précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du +vieux Tsieou-Sien. + +Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à +moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade +dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de +Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes +qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un +épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce +jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces +plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même +que l'on appelle le _Fou des fleurs_. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai +entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une +personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de +plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que +n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un +peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout +autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense +peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte. + +A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à +peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et +deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il +n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait +à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs +gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte, +regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du +vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des +curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la +porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne +savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu +dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur +du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle +Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une +multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer. +J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien +de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous +voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout +que cela. + +Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria: +Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des +fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous +les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois +n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini. + +Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc, +ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le +vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche, +est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre +jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force, +et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de +l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et +se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade. + +Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient +épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est +la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la +richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand +lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première +de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey +(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres. + +Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège? +Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien, +princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit +d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais, +et elle écrivit les quatre vers suivants: + + Demain matin, je me promènerai dans le parc: + Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps, + Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit, + Sans attendre que la brise du matin ait soufflé. + +C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et +les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons +parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char +pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de +toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule, +par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la +jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille, +n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur +rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent +un front radieux parmi toutes celles de l'empire. + +Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face +de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait +l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois, +recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre +l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de +hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs +ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des +couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards. + +Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes, +et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus +la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria +aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas +cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait +des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même +l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il +prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche +voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que +Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout +exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je +suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que +j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs, +il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire +entendre vos discours. Et là -dessus, déterminé à pousser la chose +jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour +aller en respirer l'odeur de plus près. + +Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère, +mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente +donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner +les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute +sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il +faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue +de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller +chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit +augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en +s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas +un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré +ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour +y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit: +Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard, +la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle +songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le +jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos +vêtements. + +Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé; +le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant +à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la +joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en +silence. + +La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en +abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise +pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le +jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois +bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de +planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun +mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il +bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois, +dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie +daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement +le jeune seigneur?--Ces paroles retentirent bien douloureusement aux +oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du +vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre? +Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne +sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de +campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour +mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout +d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous, +vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur +de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre +reconnaissance! + +Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit +quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses +jambes, et il ne put remuer. + +Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non, +pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le +jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire +cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu +répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un +billet, et l'envoyer au préfet du département.» + +Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater +en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui +de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut +recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa +Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que +l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter +en une minute, au galop. + +Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain +donc. + +Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les +domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et +Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance +de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui +prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de +l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta: +Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité; +cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le +long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs, +ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande +pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes +fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey +reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain +vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout, +qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main. + +Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt +que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois, +tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs. + +Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de +Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si +grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui +ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont +en désordre cueillir les pivoines. + +Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il +avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le +pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir +l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées. +Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe +désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de +ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin +qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey, +il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop +bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la +première. + +Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est +renversée!--Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le +vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge +plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé, +craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en +battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis +sur pied. + +Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le +cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est +jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des +pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs! + + Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et + méchante; + Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister: + Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle, + Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre, + sans que personne les recueille. + +Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout +le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les +gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils +voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris +de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur +surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser +leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire. +Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey, +qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis; +leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils +accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez +entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé +son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou +je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là -dessus il partit en +manifestant la haine qu'il avait dans le cœur. + +Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que +le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention! +Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur +les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui +s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de +lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos. + +Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce +vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent +à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une +bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires. +L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second. +Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi: +Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice; +les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année, +et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »--Le curieux, frappé +de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!--et voilà tout. Mais +comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises +en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne +vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin +couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la +compassion. + +Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs +mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit +à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries, +maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé +de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et +si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos +feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous! + +Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix +humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi? +Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de +seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité. +Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il +suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui +êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici? + +Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que +vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et +je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont +pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter +de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda +la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier +lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là , +reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il +agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle, +répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la +branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune +inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer +ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai. + +A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria; +Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et +pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses +pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez +employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois +de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira +il ira vous inviter à la venir voir. + +A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu +d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit +ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non---Voyant +mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi: +pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près +de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa +cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;--cependant, la jeune +fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les +tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre. + +Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et +maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une +nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque +pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes, +plus étincelantes qu'auparavant. + +Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire: + + On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la + boue, + Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de + les ressusciter; + Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi + il a su concilier l'affection des objets inanimés. + Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs! + +Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie: +Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile +magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant +là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait +le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là .--Aucune trace +de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à +lui-même?--Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au +passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il +prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu +il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de +droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village +qui faisaient sécher leurs filets au soleil. + +Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le +saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a +commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous +n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire. + +Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les +mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est +venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout +rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole +de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est +passée. + +Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais +existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand +dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?--A l'instant même, +répondit Tsieou.--Nous étions très bien placés pour la voir sortir, +et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue? +Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier. +Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel +qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs +sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta +ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il +y avait là -dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller +s'assurer du prodige par leur propres yeux. + +Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est +bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands +miracles par le secours de la magie. + +Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour +remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux +amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée +aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous. +Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie +de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en +mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont +comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit; +à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent +qu'il avait grandement raison. + +Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin +qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après +avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent +au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut +promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de +venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission +d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens +profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son +vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à +côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir +l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé, +il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je +les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui +a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels +les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y +a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il +l'ouvrit à deux battants. + +Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent +le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par +lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais +gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître +partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village, +hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos. + +Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey, +qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux +brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut +retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je +laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en +feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant +votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire +des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs, +il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous +n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le +jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons +donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la +troupe se mit en marche. + +Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige +opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la +résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment, +disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les +esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons +détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il +a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une +seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit +que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le +tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur +toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin. + +En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux +gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme +on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis +de Tchang.--Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont +apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que +plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en +face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été +dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes, +extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore +leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient +sourire aux passants. + +Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey +n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre +maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une +mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa +troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh +quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus +de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon +plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit +être à moi.--Mais quel est donc ce fameux plan?--Le voici, reprit +Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine +révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de +la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement +les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et +d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district +a même promis 3,000 tsien[8] de récompense, pour encourager les +délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me +servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer +cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé +avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est +vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc +dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense. + +Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il +était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les +mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur +accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter +au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le +plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé +dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette +affaire. + +Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers. +En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin, +il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des +satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés +du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le +coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey, +grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et +laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à +l'arrière-garde avec ses amis. + +Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que +c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas +garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on +le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa +force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère +que vous le lui ferez au moins savoir!--Mais les sbires le chargeaient +d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication, +ils l'entraînèrent hors du jardin. + +A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour +connaître la cause de cette conduite.--Qu'est-ce que vous demandez? +leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et +peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez +votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots, +n'eurent plus dans le cœur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se +dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis. +Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre +jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout +cela devait aboutir. + +Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le +propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse +qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et +se rendit en hâte au tribunal. + +Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux +au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles, +regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage +connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi, +s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments +de supplice et attendirent. + +Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:---Quel +audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce +pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous +avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de +l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue, +n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces +mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le +village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il +peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices +magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous +avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et +vous avez le front de nier! + +Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait +avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière +dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du +jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas +que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien +de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels +et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des +esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un +être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût +dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est +allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles +aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se +dire. + +Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous +ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils +entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et +les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque +le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du +tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne +peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de +l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le +patient, chargé de la cangue. + +Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous +l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards. +Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour, +donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi +donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie? +Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au +reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla. + +Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur +ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent +informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes +victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants +du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous +porterons caution; rassurez-vous! + +Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en +gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons, +canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!--Et le vieillard +arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent +chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison; +mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire +passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent. + +A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de +lit aux prisonniers; là , plus mort que vif, garrotté de manière à ne +pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur +il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la +vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi +l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié +de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis +résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse. + +Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui +s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante +immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc +que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de +sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même. + +Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice, +et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante +immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui +préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a +eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce +qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée +de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te +calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de +ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit +aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside +aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché +la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui +secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi, +pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les +immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre +condition d'existence. + +Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il, +demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend +immortel?--Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il +faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse +envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par +les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie, +c'est-à -dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de +fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.--Et +elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir. + +Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier +l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille. +Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et +lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous +sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la +puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il +reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous +de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui +crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!--Tsieou est +saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses +jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il +s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans +le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se +voit tiré d'affaire, son cœur se dilate; car on dit: + + «Celui qui ne nourrit en son cœur aucun sentiment + d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les + arbitres des événements. » + +Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait +reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard, +dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de +passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour +nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés, +ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier, +nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui +il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y +livrer à l'ivresse du plaisir. + +Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et +après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils +s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on +entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent +silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef, +arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa +tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues +à terre en désordre et jonchent le sol. + +Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la +parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des +secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il +pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les +immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces +jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les +fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour. +Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé +bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.--Aussitôt on +étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis, +on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le +repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest. +Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à -coup il +s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon + + Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées + devant le vestibule, + Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des + eaux, + La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés, + Et siffle à travers les pins de la forêt. + +Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se +relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles +hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang +singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites +apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent +subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir, +portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent +réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge +dans une muette stupeur. + +Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit +la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus +de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous +a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a +été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement +tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un +péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de +s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux. +Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et +en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de +l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs? +Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:--Oui, il +faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se +bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent +à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches, +longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe +impétueuse et glacée qui pénétrait la chair. + +Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à +boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de +l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les +pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé +par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et +retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un +peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et +son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe +souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la +maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et +tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine, +découragés et honteux. + +Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques +vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des +lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet +de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la +lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il +a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui +permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison. + +On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme +parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines +sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule +n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les +plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans +la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un +miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de +faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin +n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais +hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon +l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans +quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle +perquisition: mais enfin, que faire?--Aller passer la nuit chez soi.... + +Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à +la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux: +c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du +jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des +jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey, +arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la +chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les +engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous +joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec +une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était +à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les +deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de +vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la +responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins. +Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de +marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien, +nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent. + +A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté +de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se +précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de +la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le +bonnet de notre maître?--C'était bien lui.--On éclaire le long du mur, +et à quelques pas de là , à l'angle oriental, dans un détour formé par +l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de +laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête +en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune +seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on +s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards +adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent +aux autres voisins et se retirèrent. + +Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et +allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette +nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la +douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre; +nous l'y laisserons. + +Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves: +il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions +ont leur récompense. + + Deux scélérats qui ont quitté le monde, + Ce sont deux démons méchants qui descendent dans les enfers. + +Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit +au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé +du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le +dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il +raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne +peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après, +il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants +de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles, +dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent +en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les +fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins +que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du +jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation +calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent. +Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le +plus grand détail et la plus grande précision. + +Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au +juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette +accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut +grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer +de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où +il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son +propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux +promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres. + +Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien +adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards +ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux +jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que +jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever +de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses +amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne +parlerons pas. + +Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs. +Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu. +Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes. +Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie +reprit la fraîcheur de la jeunesse. + +Un jour, c'était le 15e de la 8e lune, le temps était magnifique, le +ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue +de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de +ses fleurs. Tout-à -coup une brise de bon augure souffle doucement, il +s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend, +dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel +embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches +s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la +jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent +des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre +d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main +des instruments de musique. + +Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui +préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des +mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport +au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour +que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en +avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures +célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité; +celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire +sur soi de grandes calamités. + +Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance +à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des +immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres, +tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud. + +Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants +du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore +Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes +d'adieux.--Puis tout disparut. + +Cet endroit a changé son nom en celui de _Ching-Sien-Ly, le village de +l'Immortel qui monte aux cieux._ On l'appelle aussi _le village des +Cent Fleurs._ + + Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs, + Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter; + Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel + avec lui: + Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par + le feu. + + +[1] Il s'agit de la pivoine en arbre (_Pæonia arborea_) + +[2] Il monta sur le trône en 1023. + +[3] Dix lys font une lieue. + +[4] Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées +par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus à +établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue. + +[5] Le père Athanase Kirchère, dans sa _Chine illustrée_, dit, en +parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer +dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les +arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de +canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien +avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des +temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est +situé dans le Tche Kiang. + +[6] En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est: +_Lo-Hoa_, les six fleurs. + +[7] Tsieou-Kong. + +[8] Environ 22,500 francs. + + + + +LE BONZE KAY-TSANG + +SAUVÉ DES EAUX. + +HISTOIRE BOUDDHIQUE + + +La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu où les +Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les +Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles +étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent +ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité. + +Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du +gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan[2]. Or, la 13e +année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit +provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la +souveraineté de la Chine. + +Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et +militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour, +lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et +s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus +parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont +pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux +lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés +recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir +parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple +à la vertu.--La proposition de mon digne ministre est pleine de raison, +répondit Taï-Tsong. » + +Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes, +dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les +camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres +classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec +clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat, +eussent à se rendre au concours général de la capitale. + +L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme +nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (_le Bouton +brillant_), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez +lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un +concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat +de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents. +Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature +ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et +élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre +fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de +partir. + +--«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance +des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge +mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres +à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez, +et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre +mère. » + +Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le +départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route +et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de +s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen +prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la +liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau +impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté +sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours. + +Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier +ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et +aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de +festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée +encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait +lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné. + +Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon: +la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme +au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des +vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant +donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle +allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il +entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de +hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes, +descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et +l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union. + +Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse, +accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer, +puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à +terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les +civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement +ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère. + +Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en +réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans +l'appartement parfumé. + +Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son +trône dans le palais des _clochettes d'or;_ les officiers civils et +militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel +emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le +ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la +préfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il +ose la demander pour Kwang-Jouy. » + +Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat +l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y +arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa +reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre, +afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis +il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour +le Kiang-Tcheou. + +Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le +printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie +balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte +arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion +offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et +lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son +fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta +avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes, +de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant +le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame, +qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut +rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos. + +Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils: +«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me +soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy +accéda aux volontés de sa mère. + +Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la +main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il +voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il +se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que +l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu +dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les +autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne +faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris +ce poisson. «A dix lys[4] d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve +Hong-Kiang.» + +A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau; +puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer +cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une +œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me +remplit de satisfaction»--Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois +jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt +expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment +est la santé de ma mère?--Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy; +cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains, +aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y +vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux +premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.» + +Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils +firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route. + +La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir +marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent +à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils +rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient +en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés. + +Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir +la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son +ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et +lui s'embarquèrent avec leurs domestiques. + +Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune +femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux +brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et fraîche +ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du +saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de +la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait +la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de +mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son +compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé +sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au +milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les +domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au +milieu des eaux. + +A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le +fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il, +tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire +vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne +savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux +circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint +la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les +mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le +diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le +Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime. + +Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient +flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à +fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à +l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui +file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis +sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a +qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu +au fond des eaux.» + +Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir +considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a +sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta: +«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le +rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces +jours passés.» + +Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le +porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans +cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame +du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu +tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de +Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons. + +Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux +dans le palais de son maître.--«Lettré, quel est ton nom? quelle est +ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause +as-tu été victime d'un assassinat?»--A ces questions, Kwang-Jouy salua +respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et +le supplia de le faire revivre. + +«Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que +tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se +trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?» +A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche +un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution +du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il +lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances +t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma +cour.» + +Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en +exprima sa gratitude au roi des dragons. + +Mais revenons à la veuve du docteur.--Dans son aversion pour l'assassin +de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur +la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait +l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexité, elle +avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou. + +Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les +employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils +prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent +eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang, +le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong, +je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles +talents.--Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre +haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils, +l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées +avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce, +daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent. + +Les instants fuient avec rapidité.--Un jour que Lieou-Hong était +sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel +était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et +elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle +demeure. Tout-à -coup elle se sentit malade, de violentes douleurs +l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un +fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez +l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse +Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera +immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez +de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le +roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens +d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra +votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci. +Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut. + +Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle +venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop +que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut +l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en +débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à +demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous +serez satisfait.» + +Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au +tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude +pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le +retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux +dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort. +«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de +pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin; +et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le +reconnaître....» + +Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec +son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout +le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une +marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses +vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La +porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable; +par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve. + +En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes; +et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua +une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu +grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur +la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie +ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle +rentre à l'hôtel. + +Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent +de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était +un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous +les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo. + +Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout +entier à la pensée du dieu, quand tout-à -coup les cris d'un petit +enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve: +que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est +attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à +terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître +les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze +recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (_Flottant +sur le fleuve Kiang_) et le confie aux soins d'une personne qui +l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux. + +Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont +rapides comme la navette du tisserand.---L'enfant grandit; et quand il +eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses +cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa +le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts +à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la +pratique de la vertu. + +Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous +les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes +sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur +de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile à +saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le +novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités +lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne +connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne +sait d'où!» + +Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter +aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme +qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et +pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les +êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont +là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment +donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux +et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les +auteurs de mes jours.--Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux +arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.» + +Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là , le vieux bonze tira +de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y +prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au +novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses +parents la vengeance que sa mère attendait de lui. + +A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre +terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été +victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge +de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant +il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne +m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je +pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller +à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus +précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité +avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde +reconnaissance. + +--«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux, +munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze +mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou: +là , tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.» + +Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent. +A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était +sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien +avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais. + +Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune, +échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je +n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné +par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a +retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans; +peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui, +qui sait?...» + +Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui +annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et +demandant l'aumône. + +Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où +vient-il? demanda-t-elle.--Le pauvre religieux vient du couvent +de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze +Fa-Ming.--Puisqu'il en est ainsi, entrez.» + +On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements, +et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son +attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image +vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda +si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il +l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa +mère vivaient encore. + +Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué +dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette +carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai +reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde +comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est +emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après +les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.--Et quel est le nom +de votre mère?--Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao, +ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou, +mon nom de religion est Kay-Tsang.--En effet, Ouen-Kiao est mon nom, +répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?» + +A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était +précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria: +«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!» +Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien +son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et +lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.--Quoi! je suis resté +dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment +que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle +séparation!--Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si +Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai +d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à +des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai +pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.» + +Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle. + +Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur, +excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade. +Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la +questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait +dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y +a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait +en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette +vision m'a rendue malade.--C'est peu de chose, en vérité, répliqua +le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au +tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner +une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq +jours.» + +En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage +exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent +auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de +Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui +de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.--D'ailleurs, reprit +la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce +couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya +ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang, +accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché +du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent. + +Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et +lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze +parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit +venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les +religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans +le couvent. Là , elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des +habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les +cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans +la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua +l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les +souliers à ses religieux. + +Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il +se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se +chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son +pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre +en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux +bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux. +Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis, +il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut +donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous +menaceraient.» + +Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant: +«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à +l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule, +celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que +tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite +du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier +ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents +auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre +à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien +envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et +de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère +dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour +l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de +Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles +elle quitta le couvent et regagna le bateau. + +Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il +rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis, +prenant congé du religieux, il se mit en route. + +Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de +Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était +pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait +ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle +est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint +aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle +s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du +sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat, +depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu +parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.» + +Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut +chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh! +c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.--Ce n'est pas lui, répondit le +novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse +Ouen-Kiao.--Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?--Hélas! +mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer +près de lui.--Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y +venir chercher?--C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la +capitale et ce bracelet parfumé.» + +La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas! +je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire +qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la +reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un +assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne +l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour +venir me trouver.--Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda +Kay-Tsang.--Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la +vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes +yeux se sont fermés à la lumière.» + +En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit +cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère +ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé +celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon +aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui +adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon +aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa +l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au +même instant elle recouvra la vue. + +Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous +les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se +sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four +et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû +pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la +vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui +disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je +vous quitte pour aller à la capitale.» + +Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel +de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre, +et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette +demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa +famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe +ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous +apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans +la salle du palais. + +A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata +en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa +robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre +l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y +a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta +tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère +de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un +torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai +déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour +venger notre gendre.» + +Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur +de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression +exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt. +L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000 +hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la +tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats +et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir +ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme +l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se +retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve. + +Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la +proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade +après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du +ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de +l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne +faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné. +Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes +et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se +précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put +leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le +brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son +crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville, +sur la place des exécutions. + +Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa +fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver +sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la +résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut +bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses +genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec +des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait. +Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si +vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?» + +Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa +fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire +qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien +a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point +de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que +je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis +à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils +est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je +besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir +pour acquitter ma dette envers mon époux. + +--»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux +pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait +contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il +était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc +rougirais-tu?» + +L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre +en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur. +Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez +votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son +supplice est une chose arrêtée.» + +Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats +principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats +à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire +en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les +deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par +ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que +jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté +et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy. + +On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par +Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place +du marché; là , son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au +peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à +l'endroit même où il avait commis le crime. + +Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord +du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit +à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla. +Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des +larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie +qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des +Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers +le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver. + +«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre +épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur +le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie +et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce +Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de +soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre +avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre +vieille mère.» + +Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements. +Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté +à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte +accompli, il s'éloigna. + +Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la +veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve; +mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus +vive angoisse, ils aperçurent tout-à -coup à la surface de l'eau un +cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance +pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux! + +A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui +étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui +se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa +sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée. +Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de +lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze. + +«Que faites--vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.--Vous avez +été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans +le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.» +Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité, +ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de +mon époux?--Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le +docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a +sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a +fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur +moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que +je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans +égale.» + +Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le +ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la +part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et +fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva +à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper. + +Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur +mère. Or, cette nuit-là , la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait +refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon +augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit +alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle +exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt, +il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et +tous les deux pleurèrent de tendresse. + +Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous +trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le +ministre. + +Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de +l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si +heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée +Touan-Youen-Hoey: _Réunion des tendres époux._ + +Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse. +Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le +ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son +gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté, +agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à +la cour, pour veiller aux affaires. + +Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla +en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo. + +Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions, +accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se +donna la mort. + +Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour +remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son +enfance. + +[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement _lieu du repos éternel_; il +s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il désigne la +ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang. + +[2] An 627 de J.-C. + +[3] Le mot de _préfecture_ n'est pas plus impropre que celui de +_département,_ les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs +provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes +qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et +de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états, +c'est-à -dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti, +de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales. + +Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune +(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette +dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues. + +[4] Une lieue. + +[5] Le mot Tsieou-Po (_Vagues d'automne_) exprime souvent, par +élégance, deux beaux yeux de femme. + +[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur +d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de l'année. + +[7] L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est celle-ci: +Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dût un jour +venger son père. + +[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice +bouddhiste. Ensuite on lui impose un _nom de religion._ + +[9] Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du +vin, de la viande et de certains légumes. + +[10] La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette +nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des +êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures du matin) du grand +jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe +subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'éleva: +le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la seconde partie de +cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se +meuvent sur la terre et dans l'eau.» + +[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs +grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres +mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les +anglais rendent très bien par le mot de _Boddhood_ l'état de ces +êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces +interminables épreuves. + +[12] Yu-Y signifie _selon le désir_, c'est-à -dire, une pierre +précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable. +Tseou-Pan signifie _qui s'agite sur le plateau;_ ce diamant est ainsi +appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de +l'oscillation de la lumière qu'il reflète. + + + + +LE POÈTE LY-TAI-PE. + +NOUVELLE. + + +I. + + Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur + la terre! + Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là + tour-à -tour les deux phases de sa vie; + Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et + de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de + corruption. + Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies + obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages; + En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il + recula les bornes de son imposante renommée: + Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire, + pareils au croissant radieux. + Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et + s'effacent, + Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des + rives du fleuve Tsay-Chy. + +Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang, +vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut +Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur +Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de +Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu +pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce +fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce +surnom. + +Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute +sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce +noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge +de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens +des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de +sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour +brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un +immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé +l'_Immortel Exilé_. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics +nous en a laissé une preuve dans les vers suivants: + + Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel + exilé sur la terre. + + Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et + la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer + d'émotion les Esprits et les Génies; + Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour + plongé dans une douce ivresse. + L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la + cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la + rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions + vulgaires. + +Or, Ly-Pe s'appelait lui-même _le Lettré retiré du Nénuphar bleu_. +Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les +places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager +d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes +célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne +Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla +cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite +rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il +buvait jour et nuit. On les avait surnommés les _six Solitaires de la +rivière des Bambous._ + +Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de +Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de +mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé +dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre +garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant +de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il +envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute +réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers: + + Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la + terre a déjà vu trente printemps; + Mais il fuit la renommée au fond des tavernes. + Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou? + Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu + qui répand l'or et l'abondance. + +«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être +l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que +sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à +venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents; +puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de +génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires, +arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que +n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement +qui vous attend! + +--«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie +à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place +distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on +gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un +grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse +d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un +Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi, +fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie +entre le vin et la poésie. + +--«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant +Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la +capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.» + +Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A +son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il +rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les +deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien +emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là , il ôte ses pendants d'or et la queue +de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui +boivent sans désemparer jusqu à la nuit. + +Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans +sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères. +Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez +Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à +goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de +l'autre. + +Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut +bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant: +«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud, +sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice, +et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages +aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère +cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son +savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera +fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et +l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à +ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.» + +Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère, +Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez +puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance, +surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il +l'avait promis. + +Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec +dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé, +l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux, +et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme +nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien +le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à +la juger, jetons-la au rebut.» + +Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et +les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs +compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve, +il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et +le dépose le premier sur le bureau. + +Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna +pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau, +à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil +barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!--»Broyer +de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt +qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.» +Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe +fut jetée de côté. + +On a raison de dire: + + Quand vous présentez un travail au concours, ne songez + point à réussir dans l'Empire; + Songez seulement à réussir auprès des examinateurs, + +Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe +fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez +lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances +sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à +Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.» + +L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète. +«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il; +vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un +nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous +êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et +son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers. + +Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année +s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers +arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un +envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre +d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des +postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette +lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les +docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un +qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches +d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait +que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science +très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.» + +A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial +Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note. +Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent +comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non +plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et +militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas +un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de +bonheur ou de malheur. + +L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands +du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres +et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez +érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette +lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont +congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers +se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la +lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire +alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette +lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si +dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges +sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette +explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous +élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent +rendre quelque service à l'Empire!» + +Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain, +les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder +une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère. +Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son +hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta +avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite, +combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an +dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas! +il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui +l'accable. + +--»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que +mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il +pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied +du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité +personnelle.» + +Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double +haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces +termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son +humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est +profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre +des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.» + +Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le +docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter +devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial. +«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a +ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers +civils et militaires, tous également distingués par leur profonde +érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre +et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de +la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les +nobles du palais.»--Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait +une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre +Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly. + +Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à +l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel +qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit +Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de +mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions +littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an +dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et +on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté +l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est +froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami +vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je +suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales. + +--»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre +académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier +rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze. +Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre +académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter +cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire +qu'il ne refusera pas.» + +Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour +lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien +l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours +de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était +celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et +salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la +suite du docteur Ho-Tchy. + +Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience +l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une +danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner +au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné, +il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe, +l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux +ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de +la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie, +l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber +ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre +une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé +chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci. + +--»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances +de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par +les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre +humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain +étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas +chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle +est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors +du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment +pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté? + +--»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous +excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en +question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond +dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire +couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit. + + Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince + de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la + Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de + nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions, + violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez + bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter + patiemment un tel état de choses, nous envoyons des + ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos + mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous + avons des choses précieuses à vous offrir en compensation, + savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12], + les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre + de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin, + la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve + Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction + de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour + vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous + lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le + carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.» + +Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille +attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient +l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu +probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To. +En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait. +Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il +s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés +et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des +Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée. + +Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou +comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le +docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire, +votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre +la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener +à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel, +Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre +les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux +vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après +cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et +soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni +soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance, +il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine: +nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne +sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa +Majesté. + +--»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux +ambassadeurs?--Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera +convenablement.» + +Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit: +«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien +troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs +de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face, +dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les +Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages +au pied de votre trône. + +--»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.--D'après +l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai +donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han; +les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17], +Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.» + +A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain +éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre +de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le +poète dans le palais des _clochettes d'or_[18]. Les musiciens firent +retentir à grand bruit les instruments à corde, le _kin_ et le _se_; +les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues +firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur +célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant +banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette +prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après +avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux +officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le +placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la +cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle +d'audience. + + Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a + retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires + forment le cortège, alignés sur deux rangs. + +Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net. +Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience. +Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages +au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe; +mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore +des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée. +Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un +peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de +poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un +plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant +le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le +bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même à +Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante +illumina son visage. + +Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes +dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se +formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient +en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes. +Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur +visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient. + +Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits +et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de +la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme +un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des +étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe, +donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans +se tromper d'un mot. + +Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit: +«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque, +dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde. +Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.» + +Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône. +Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des +plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays +de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre +resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon +et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les +couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les +donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le +coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers. + +«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas +assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il +espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera +des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter +sur l'estrade.» + +L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller +chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre +sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa +conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande. + +--»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur, +cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.--Eh bien! Sire, +ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par +Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces +personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats, +jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade +daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre +humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et +lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre +serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le +pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en +prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester +au-dessous de la confiance dont il est honoré.» + +Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le +rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya +l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils +songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal +reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles +services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur +le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées +contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que +faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils +ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le +proverbe est bien vrai: + + Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié + ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a + injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a + dites. + +Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme +il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et +s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses +côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave +qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à +l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis +alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur? +C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du +divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait +pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au +rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de +s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes. + +De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la +droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes +et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent +sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares, +bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille, +et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur +reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une +lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler +la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont +surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète, +donnez-nous-en lecture.» + +Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse +aux étrangers; elle était ainsi conçue: + + Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne + a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses + instructions au Ko-To des Po-Hai. + + «Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent + pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre. + Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance, + et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre + mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des + soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives + tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé + l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou + Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal + fondu, ont prêté serment et obéissance. + + Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous + envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie; + la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde, + des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens + qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans + leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du + royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit + vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des + Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a + fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a + pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et + ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent, + + La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la + vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et + un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti + en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics + terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne + montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration? + + Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la + presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée; + comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté; + vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à + la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes + comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force + (pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et + ne veut pas se soumettre. + + Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang + coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes + dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance + et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée. + Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes + comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite + coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de + prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle + le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte + et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant + à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces + instructions. + + Ordre spécial.» + +La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong, +qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la +cacheta de son sceau impérial. + +Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât +les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des +Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions +du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait +d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante; +de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent +pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se +soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive +l'Empereur! + +L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale, +et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était +cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales. + +«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur +du collège des Han-Lin.--Au milieu de tant de dignitaires, le +premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses +bottines?--Ecoutez, ajouta Ho--Tchi: ces deux personnages sont à la +vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très +nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires; +le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux +sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire. +Quel autre pourrait l'égaler!» + +Là -dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour +dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain. +A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il +entra en délibération avec ses conseillers.--Le céleste Empire avait +pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de +l'attaquer? + +Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer +chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne +faire sa cour au souverain de la Chine.--Mais ici l'histoire se divise. + + + +II. + +L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il +aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais +le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de +place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie +errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir +l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori +Tong-Fang-Sou.--Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne +veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade +blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons +disposer: voilà ce qu'il aime.--Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet +n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait, +ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses +jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille +verres: cela lui suffirait.» + +Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne +voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un +banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer +avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne +cessaient de pleuvoir sur le docteur. + +Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan, +lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et +il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance +en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète +arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de +Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et +condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est. +Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne +quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il +répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je +m'appelle Kouo-Tse-Y.» + +Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur. +Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le +poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il, +que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me +rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le +docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait +remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui +désobéir? + +Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à +voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il +revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal, +et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise +et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par +de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance +de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux +libérateur et le sauva du même péril[23]. + +--Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons +seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs, +envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées +Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons +maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre +variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses +couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle +et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter +devant la galerie des _Parfums enivrants,_ et il prenait plaisir à les +admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent +appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la +princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas +célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que +le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche +du poète Ly-Pe. + +Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti, +et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien +ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point +dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il +entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui +chantait: + + Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie; + Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle. + Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être; + Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité. + +«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien, +qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là , +installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table +qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche +de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet +qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était +ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne +quittait pas. + +«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur +Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de +s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les +hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et +se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre +lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du +musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante +gaîté: + +Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener! + +Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci +par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien +prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques +montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres, +ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et +le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci +soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et +fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des +_Cinq Phénix;_ et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour +hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le +palais. + +Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète, +celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir +par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie +retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé +les fossés _qui font naître la joie,_ ils arrivèrent avec leur fardeau +à la galerie des _Parfums enivrants._ + +Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés, +plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens +de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet +(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de +cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le +poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour +de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya +avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on +répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes +endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent +aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine +coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure +du docteur. + +Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit +devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire, +dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était +dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....» +--Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je +suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs +qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour +que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un +ton brillant.» + +Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout +plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que +voici: + + I. + + En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant + les fleurs je songe à voter visage; + La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les + touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée. + Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré + devant moi, + J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans + le séjour des dieux. + + II. + + La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais + parfum; + Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont + Wou-chan attristent mon cœur. + Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais + des Han? + Hélas! _l'hirondelle légère_ se confie dans l'éclat d'une nouvelle + parure. + + III. + + La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des + empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque, + Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux + regard. + Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître, + La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums + enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan. + +«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant +des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous +les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de +noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe +s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong +les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert +fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua +l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui +avait procuré. + +«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il +faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là -dessus la princesse +prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses, +la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du +palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi +lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses +serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put +donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était +établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur, +et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient. + +Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une +rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une +occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute +voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines, +et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré +qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse: +«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit +entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand +la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez +au contraire à redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter à ce +point mon courroux, demanda l'Impératrice?--Ah! reprit Kao-Ly, écoutez +ce vers qui dit: + + Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure + nouvelle. + +--»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur +Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom +était Fey-Yen (l'_Hirondelle légère_). + +--»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à +la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses +manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une +taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était +comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la +touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant, +qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations +avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la +double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le +palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la +main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier +la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle +para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put +reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice. + +»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle +légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens +de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas +aperçue?» + +C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec +le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors +qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette +intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il +venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la +princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de +lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne +connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet. + +L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre +le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour +suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas +sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il +comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports +avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la +permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna +sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec +Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir, +qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._ + +Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait; +toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était +passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe +ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans +son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens +sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la +poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous +permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.» + +Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu +de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner +dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez +besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque +de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour +acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.» + +Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle +il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout +l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant +son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les +tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux +frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il +devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires, +cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le +peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré +rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille _leangs_ d'or, +un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un +cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite. + +Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa +reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux +bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis +il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi +du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de +congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis +la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et +les coupes se succédèrent sans relâche. + +Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient +trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant +à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils +allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était +écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se +dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui +ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les +montagnes_. En voici l'abrégé: + + Reconnaissant et fier de l'édit impérial, + Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de + fumée. + Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis, + Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans + racines au gré des flots. + Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou; + Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent + jamais; + C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime, + Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur. + +Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route +à cheval, et partout où il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits +de soie_. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit +aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans +le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu, +instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter +leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans +banquet. + +Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la +moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme +qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les +montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un +lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il +emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour +monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de +premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient +tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets. + +Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il +entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait +des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui +donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son +domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la +cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois. + +Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires +publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises +et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose +insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère +du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet +inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et +il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit +immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En +attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui +faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.» + +Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa +moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme +est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!--Non, répondit Ly-Pe, je +ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.--Alors, reprit l'intendant, +si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous? +Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver +arrogamment son Excellence? + +--»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un +pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets +qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il +le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait, +«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il +barbouiller?» Or, voici la requête du poète. + + Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou, + son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents + littéraires étaient immenses; quand il agitait son + pinceau les esprits et les démons versaient des larmes; + les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière + des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant + une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a + répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes + de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il + l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu + qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud + est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté + essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly + lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son + encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au + palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de + pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur + un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte + impériale, où vous lirez ses titres. + +Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y +jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il +frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect. +«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un +officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait +donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste +comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas à vous +que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez +dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de +sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.» + +L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter +la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre. +A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend +gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se +rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et +là , prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu +de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est +par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce +crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.» + +Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires +du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur; +ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle +d'audience. Là , les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte +impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur +dit-il:--«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires, +le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme +rebelle.»--D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et +les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau +prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en +répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!» + +Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à +sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et +des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le +peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous +éviterez une humiliante punition. + +Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun +d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa +se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la +salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara +qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia +son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un +excellent magistrat. + +Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la +province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait +une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la +conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses +habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui, +de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux. + +Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de +Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et +les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de +vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur +s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori +Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une +pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au +mont Lou-Tchan. + +Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est, +profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se +souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de +descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne +pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut +retenu au camp du général. + +Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à +Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y, +celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales +étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte +méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong +envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre +poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant +jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le +passage l'arrêta. + +On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit +devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son +libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même +il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis, +s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui +dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un +inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?» +Là -dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après +quelques nuits de repos, le poète fut tout-à -fait remis. + +Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de +l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à +Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai, +et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti. +C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire: + + Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans + l'Océan, + Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de + se rencontrer? + +Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté, +envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la +capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si +grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut +le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que +les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui +permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle +il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au +commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac +Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et +vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy. + +Or, cette nuit-là , la lune brillait, il faisait clair comme en plein +jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à -coup, au sein +des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu +s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui +ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un +grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se +dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels, +portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en +face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de +retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue, +les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine +avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le +dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège.... +Bientôt tout disparut à la fois dans les nues! + +Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans +le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent +respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur +les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des +sacrifices au printemps et à l'automne. + +Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie +des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une +belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de +l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur +lequel étaient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la poésie.) +Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants: + + Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de + Prince des poètes? + Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux + talent. + +Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton: + + Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer + une pièce de vers décousue; + Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans + les ondes fraîches du fleuve. + +Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour +éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots. +L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze, +sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit +dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par +un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue +au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont +il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était +l'immortel Ly-Pe lui-même. + +De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait +à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier +rang, et dit de lui: + + En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères, + il déploya un talent divin; + Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le + bouillon dans la coupe qu'il lui présenta. + Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine: + Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang, + en a gardé un pieux souvenir. + + +[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C. + +[2] Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de +cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède +les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné leurs portraits +dans sa _Description historique de la Chine._ + +[3] Autre nom de Ly-Taï-Pe. + +[4] Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de +Kia-Ting, arrondissement de Mei. + +[5] Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues +de circonférence. + +[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du +royaume de Tsin. + +[7] Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois. + +[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son +lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et +fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour +un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se +nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette +suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand +celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son +ami. + +[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et +l'appliquent ensuite avec le pinceau. + +[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la +Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e +siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. Leur chef avait +le titre de Ko-To. + +[11] La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong. + +[12] Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux. + +[13] De l'Empereur. + +[14] Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642. + +[15] Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e +siècle, sont connus sous le nom de Ouigours. + +[16] Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de +la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours +la province de Yun-Nan. + +[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de +Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme +aujourd'hui la province dont Canton est la capitale. + +[18] Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens +(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était +contigu à celui des empereurs, nommé _Palais des clochettes d'or._ + +[19] On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de +cuillers pour manger. + +[20] Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page +252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les +envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus un serpent (lézard) vivant, +... qui pénétrait dans les trous pour y prendre les rats.» + +[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un +pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait +des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce présent est +attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin). + +[22] Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac +Baikal. + +[23] Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._ +Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le +fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette chronique. + +Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne +lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette +femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis, +sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son +héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps +après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance +avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières +recommandations qu'il m'a laissées.» + +Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi +de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il +aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber +l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le +pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette +même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée; +vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières +recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille: +j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner +ma reconnaissance d'un si grand service.» + +[24] L'amour est désigné ici par l'expression poétique de _vent du +printemps._ + +[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même +chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa +tous les malheurs de la fin de ce beau règne. + +[26] Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont +il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et +qu'il éleva au rang d'Impératrice. + +[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7 +fr. 50 cent. + +[28] Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de +Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées, +entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit +déclarer Empereur. + +[29] Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en +abdiquant entre les mains de son fils. + +[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan. + +[31] Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des +sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent +à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui +représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre +chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe. + +[32] Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C. + + + + +LE LION DE PIERRE. + +LÉGENDE. + + +Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de +Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très +rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet +endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui +pratiquent la vertu. + +C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy, +homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se +querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait +reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle +dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à +un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare +sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le +livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère +l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa +main. + +Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de +Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut +au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching +se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été +plus prompt à accueillir sa visite. + +Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze +ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il +attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là -dessus, Tching fit +préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et +quand on fut à table, il lui demanda où il allait. + +«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de +Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une +vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a +quelque chose à vous communiquer. + +--»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec +respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits +par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux +Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser? + +--»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il +ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône; +mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation +terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir +au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je +n'ai rien de plus à vous dire.» + +Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le +fléau devait se déclarer. + +«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au +pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de +sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir. + +--»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait +bien d'en avertir tous les gens du village. + +--»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en +souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous, +Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre.... +Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands +chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires. + +--»Et ces périls, me coûteront-ils la vie? + +--»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et +du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin +que vous gardiez ces choses en votre mémoire.» + + C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations; + S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et + pleins d'une généreuse reconnaissance, + Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas + garde!... + Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance + s'acquitte par les douleurs de la prison. + +Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui +dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir +achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching +lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une +vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et +il partit sans rien accepter. + +Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il +venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune +trois domestiques pour louer dix grandes barques. + +«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.» +Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il +rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de +tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment +leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue +de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang. + +Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant +le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du +monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit +naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes +grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des +êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est +sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des +larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?» + +Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille +dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de +son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite +accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt +Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les +ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des +bateaux. + +En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur +du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong +réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils +s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des +nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et, +dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées +se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et +habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt +mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi +cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le +ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis +que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à +pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par +un homme inspiré. + +Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à +l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du +fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au +fond des vagues. + +D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé, +qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à +l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs +bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen +parvint sain et sauf sur le rivage. + +Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent +portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau. +Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête +Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute +la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée. + +Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent +un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être +submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching, +courons;--Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les +paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas +garde!» + +--»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un +moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se +montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de +bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le +bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui +étaient mouillés. + +Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa +demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable +par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que +fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par +le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong; +et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts, +débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands +et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits, +étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix. + +Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était +dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions +l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du +boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre; +son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou +sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient +a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching, +serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous +témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est +redevable. + +--»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez +traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les +marques du plus respectueux dévouement. + +Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois +passent comme la navette du tisserand.--Depuis la moitié d'une année +Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur +résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet +de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt +l'Empereur Jin-Tsong[1] fit afficher dans toutes les provinces un édit +portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet +perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature. + +Or, cette nuit-là , Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit: +«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet +précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du +palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le +maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites +partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il +obtienne la récompense promise. + +A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait +d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte +du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement +conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être +surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son +fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa +femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous +le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des +choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux, +n'espérez rien de cette affaire.» + +Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le +fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté +envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste +est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la +capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté +me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains +de votre cher fils.» + +Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent +nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain +Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa +famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises +ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas +ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna. + +Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux +portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial. +Là , il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent +prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce +magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu. + +Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel +des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller +communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda +l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint +qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat +de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du +bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau, +elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa +suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du +fait, le cachet s'y trouva. + +Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda +comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin +de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté +qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je +vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites +secrets.» Là -dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de +l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice. + +Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance +dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur +comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais +du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à +Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et +du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs. + +Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois, +Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience, +quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu +de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité +de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après +cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un +domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de +ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas +à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie +où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais +du Fou-Ma, pour avoir des informations. + +Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs +arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!» + +Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au +passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait +rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son +frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître, +il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose +insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!--Frère, +frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?» +Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre: +«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen, +entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade: +il reçut trente coups. + +Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la +peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son +corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais +traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était +resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir: +elle lui fut refusée. + +Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et +ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque +soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il +résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie +aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à +sa bouche un mets savoureux, quand tout-à -coup un singe franchit la +porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il +présenta au captif. + +A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père +à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup +à celui qu'il avait sauvé ce jour-là ; il prit donc et mangea cette +viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut +avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de +Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le +faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles +de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!» + +Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour, +de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux +qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris +douloureux. «Ce doivent être là , songea Tsouy-Youen, les oiseaux +auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous +avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de +ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et +ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au +pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen +écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et +l'oiseau prit immédiatement son vol. + +Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux +Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de +ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt +un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne +sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y +est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son +fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et +les maux que Tsouy souffre dans sa prison. + +A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la +pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à +celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement, +s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les +bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé +dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en +tirer! + +--»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui, +qui a un cœur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et +d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale, +afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.--Allez, lui répondit +Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!» + +Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa +femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un +logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville +pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné +son fils s'offrit subitement à ses regards. + +Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il +n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses +bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le +questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de +cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait +courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle +serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il +redoutait pour son maître la violence du nouveau prince. + +Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer; +et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça +debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu +fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils, +aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié +votre père?» + +Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa +sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas +de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du +palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le +vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore; +mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond +d'un cachot?» + +Là -dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y déposer +une requête d'accusation. + +Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple: +Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa +pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des +questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non +sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait. + +«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier +du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient +sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces +derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture +lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.» + +Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à +l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de +Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel, +invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après +avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux +gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir +qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur +poste. + +Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda +avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de +vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong +en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à +cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une +grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la +présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme, +conformez--vous aux circonstances et buvez!» + +Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère: +«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli +et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc +m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?--Noble Fou-Ma, répondit +Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du +respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous +mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux +coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe? + +Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et +tout-à -coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et +s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après +avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses +des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me +rendre justice.» + +A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et +de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les +degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le +forcer à avouer son crime. + +Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc +sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au +cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison. +Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur. +Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais, +l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure. +«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges +au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils +recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui +donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une +manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa +reconnaissance à l'Empereur. + +Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des +mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré +ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut +le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et +il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa +charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la +pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever +en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses +vertus. + +Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de +prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le +diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le +lieu de sa résidence. + +Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut +décapité. + + +[1] L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur le trône +en 1023. + +[2] Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est célèbre en +Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des drames, des +nouvelles et des histoires fantastiques. + + + + +LA LÉGENDE[1] + +DU ROI DES DRAGONS + +HISTOIRE BOUDDHIQUE. + + +La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le +Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur +cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux +Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des +étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant; +elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et +soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique +de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées +barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de +toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable. + +Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang, +Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône; +il changea le nom de l'année _Long-Sy_ en celui de _Tching-Kwan_, qui +fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince +régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année _Y-Sse._ + +Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié +les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient +fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons +seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du +fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait +Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne +fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des +grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes. + +Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois +apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était +rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret, +burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en +retournèrent en suivant les rives du fleuve. + +«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se +disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain +nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de +l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre +entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent +dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la +fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est +doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni +envie, à la pente de sa destinée. + +--»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté +de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.--Ah! +interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut +se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies, +intitulé _le Papillon amoureux des fleurs_, qui le prouve par les vers +suivants:» + + Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue, + l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il + vogue tranquille comme la belle Si-Che[2] au sein de la + musique qui la berce. Le cœur est calme et pur, quand la + gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir, + on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et + les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur + les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi + les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la + femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire: + ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le + vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans + honte secrète, sans haine importune. + +Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le +vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en +donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes? + + Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes + s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le + calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa + langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La + teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui + s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce + influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et + il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait + éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne + qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à -coup l'hiver austère + et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux + et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la + montagne dans une complète indépendance des hommes. + +--»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se +comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de +précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé _la Perdrix +regarde les cieux_. Ecoutez.» + + Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels, + fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque + qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on + ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la + tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des + flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige + encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît + en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des + choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus + vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des + fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation + brillante. + +Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne +vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs +avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici: + + Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue + touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches, + un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison + salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et + la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien + supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille + embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum + se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première + pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt + vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri + par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont + la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de + notre végétation. + +--»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle +vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de +l'_Immortel des cieux_ l'ont dit: + + Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la + demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes + amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni + crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets + pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés + d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la + barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie + après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est + abondante, ils la portent au marché de la capitale et + l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands + verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de + couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et + dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble, + sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la + gloire et à la noblesse. + +--»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne +peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:» + + La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se + cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous, + les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant + ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines + pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le + bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et + suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent + à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les + coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux + festins; après avoir bu largement, on s'endort dans + une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute + inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans + dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du + succès ou de la ruine. + +Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes +n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a +aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la _Lune aux +bords du fleuve de l'Ouest_. Ecoutez:» + + Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent + l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux + se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand + le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté + diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec + l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à + jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le + piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche + abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les + tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux + et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le + fleuve Kiang en s élargissant. + +Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur +les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous +attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes: + + Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand + les tiges des blés sont coupées et que les bambous + sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le + chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux + troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie + en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son + épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cœur l'orme et + le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin + et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on + l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour + du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie. + +»--Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes, +ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude +des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'_Immortel +s'approche du fleuve Kiang,_ qui expriment ainsi ma pensée: + + Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et + se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse + de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses + habits de paille; et quand la lune s'efface derrière + les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette + effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon + les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le + soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi + les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la + troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le + vœu de son cœur, on accomplit ses projets, on dispose à + son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans, + l'œil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience: + est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de + leur ame? + +--«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas +la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans +le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:» + + Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la + hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte + sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert + hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore! + Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on + attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à + la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des + montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes + paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller: + comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On + fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à + son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout + dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la + santé, une existence obscure mais indépendante. + +Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous +pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais +vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui +nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez: + + Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la + cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est + arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis + qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes + herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un + fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en + compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature + l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable + aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent + s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le + pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver), + ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du + soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le + bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le + sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux + murs du palais, au temps de la disgrâce! + +--»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se +comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en +rendent témoignage, et les voici: + + Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue + blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire + devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de + bambous; et là , sans que rien l'inquiète, il apprend à ses + enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait + avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime, + il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers + jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il + fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers + de paille, des habits de toile, de grossières couvertures + donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des + vêtements de soie brodés. + +--»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter +long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut +pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la +louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi +dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à +deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le +bûcheron et le pêcheur. + +--»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le +prie de commencer.» + +Le pêcheur Tchang prit donc la parole: + + La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les + flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de + la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime + à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents + submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle + aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent + les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est + l'époque où la carpe brillante prête à se changer en + dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois + sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon + et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du + pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter + sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron + pendant toute sa vie. + + Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de + l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la + montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui + fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le + blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers. + Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend + et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la + hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier + du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur + les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les + flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne + trouble le bruit des pas. + + Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin + que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois + coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la + ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice; + on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie! + On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche; + on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous + les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les + rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa + devise le mot _raison_, et les verres bien remplis passent + de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont + chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la + poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table + du bûcheron. + + L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du + thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt + et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes + fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse. + Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement + sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une + ample provision de bois, on chemine par la grande route; + lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau + d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant + que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre + les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit + le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce + à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans + les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre + parler des autres. + +Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il +me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:» + + Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du + désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa + liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un + pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos + fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix + d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le + bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité; + quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son + manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle + inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le + prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a + bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au + cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent + point de leurs vains projets la tête et le cœur de + celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles + les voix querelleuses de la contradiction. Selon la + saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux + trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les + herbes du jardin. + + Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur + vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie, + un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux + heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache; + aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les + vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers + est charmante à voir! quand souille une brise attiédie, + quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent! + Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes + bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du + soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre. + Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque + repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la + neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de + la saison. + + L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore + son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est + banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année, + on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre + saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de + ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons + s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne + dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la + porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum + abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots + verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos, + ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le + sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée. + Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense, + tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix + de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de + l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant + des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues + au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en + soient rendues aux Esprits! + +Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages +de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse +marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route +se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur +Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers +qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si +vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il +se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!--Homme stupide +et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles +du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un +pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de +mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé +d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous +serez renversé dans les eaux du fleuve.--De toute ma vie, répondit le +pêcheur, je ne puis tomber dans les flots. + +--»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et +des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides +alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des +assurances contre ce péril? + +--»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en +faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous +contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui +vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion. + +--»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots, +vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles +à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc? + +--»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous +ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest, +demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe +couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa +table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il +réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a +dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko, +du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale, +je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un +chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et +acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.» + +Là -dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi +chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était +précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se +trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait +les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le +sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le +petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant +vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur! + +--»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur, +répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est +allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un +pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par +eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et +terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure, +devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui, +pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les +choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent. +Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand +intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi +servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de +galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la +conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.» + +A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive +à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour +anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les +princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le +crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître +des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse +et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi, +modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse +votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans +cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les +pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple +de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce +sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous +en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer +si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de +l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors +il ne faudrait faire de mal à personne.» + +Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement +son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta +sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne +portaient les insignes d'aucun grade littéraire. + + Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent; + il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le + zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier + et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines + de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine + de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa + personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur + verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie + et bonheur!_ + +D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue, +et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là , +le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et +bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait +de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel +une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle; +bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se +suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd' +hui une révolte contre le dieu qui préside aux années[3].» + +A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du +sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses +yeux s'offrent: + + Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies + de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses + cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là + sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure, + et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des + deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de + son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier + du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son + bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands + pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules + de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un + exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé + par les astrologues; le sorcier sait à fond les six + figures employées dans les divinations, et possède aussi + parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les + lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son + savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau + magique est exposé au midi, il y peut lire clairement + l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers + les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux + aussi nettement que le disque de la lune; les familles + qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les + voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du + malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix + les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et + les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son + nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y + lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting. + +Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour, +Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué +d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de +majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire; +on le regardait comme le chef des devins de la capitale. + +Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment; +après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir, +fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire +l'amène prés de lui. + +»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de +votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.» + +Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec +assurance: + + Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume + enveloppe lentement les bois comme un réseau: la + divination déclare que demain matin il doit tomber une + pluie bienfaisante. + +«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant +long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle? + +Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de +9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à +3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8 +lignes[8]. + +--»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez +sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez +avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour +prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la +pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous +jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui +est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale, +afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.» + +Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue, +décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!» + +Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale +et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des +eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui +demandèrent ce qu'il en était du devin. + +«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est +un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences[9]!» Puis il +raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé +entre l'astronome et lui. + +«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le +divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur +absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce +n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu, +il est battu complètement.» + +Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands +dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette +aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix +qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.» +Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un +guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux +et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé +ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et +reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à +travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec +une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des +Dragons y lut ce qui suit: + + Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec + lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser + demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante + qui répand partout l'abondance et la fertilité. + +Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument +d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé +d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir, +mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour +assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes +doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a +le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et +la partie n'est pas gagnée contre lui! + +--»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées, +il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre +sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la +manière d'anéantir cet effronte bavard. + +--»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux. + +--»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire +tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans +le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut. +Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son +enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y +a-t-il à cela?» + +Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé. +Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître +de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la +reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville +de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage +du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages +s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie +tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva +qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été +changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne. + +Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et +lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne +forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la +porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de +l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met +l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme +et digne dans une complète immobilité. + +Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et +éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il, +qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers, +qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations +n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et +fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure +à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes +effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi, +si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!» + +Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de +frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid +sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de +crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu +ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût +été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je +te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as +désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé +des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc, +seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au +glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en +morceaux): et tu viens m'insulter ici!» + +A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son +courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus +vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline +respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant: +«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient +qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la +vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous +daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous +quitte pas! + +--»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer +ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.» + +--»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des +eaux!» + +Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver +près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels, +afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller +ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la +dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit +les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux +émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.» + +A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se +retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre +se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les +étoiles, et alors: + + Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs, + prennent une teinte violette, les corneilles reviennent + au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une + retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages + nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La + voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent + rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent + plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur + parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de + bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme + et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des + fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles + brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte + d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit + silencieuse et calme s'est écoulée. + +Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux, +mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il +s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva +aux portes du palais de Taï-Tsong. + +Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait, +et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais, +à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit +précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à +genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce +pour moi!--Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et +la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous +sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les +eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre +majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels, +doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la +miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!--Puisque c'est +mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te +faire grâce, reprends courage et va en paix.» + +Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit. + +Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son +rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils +et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors: + + Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix, + les parfums abondants brûlent dans les appartements du + Dragon[10], les lumières scintillent, le paravent[11] + couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont + chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants; + le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les + rites et la musique sont sévères et graves comme au temps + des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui + portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui + tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent + d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des + paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de + toutes parts resplendissants comme une nuée flottante. + Tout le peuple s'écrie d'une seule voix[13]: «Longue vie + au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille + automnes. + + Tout à coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit + à trois reprises, les courtisans en habit de fête se + découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais + est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum + enivrant; on entend retentir une musique douce et suave + comme la brise dans les saules de la digue; les stores + enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins + fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des + agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent + le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des + fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête, + les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir, + les magistrats militaires, héros à la fière démarche, + se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit + l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le + parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts + d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les + cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la + Majesté vivre dix mille automnes.» + +Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son +rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil +de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après +l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et +debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul, +manquait à l'appel. + +Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais +Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole +au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne +paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela? + +--»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était +spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut +le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de +tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est +apparu en songe.» + +Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du +palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter +immédiatement devant le trône de sa Majesté. + +Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit, +Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de +précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages +de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême, +monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots: +«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale +au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et +reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un +repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé +à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été +changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses +hommages à l'Empereur. + +Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait +trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux +volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses +vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque +de sa dignité, et se rendre au palais; là , il frappe la terre de son +front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont +il s'est rendu coupable. + +«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit +gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés +hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent: +la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec +l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des _Clochettes d'Or_, et le +fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos. + +D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans +les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire, +s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés. +Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du +palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son +sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par +les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu +destinée aux loisirs de sa Majesté. + +Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel +honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre +jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient, +les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un +livre qui dit: + + «La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir + sur ses gardes avec attention. Les pièces principales + sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les + moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi + invariable qui préside à la disposition des forces. Cette + loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre + une pièce importante[15]. Tout en attaquant à gauche, + veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde + de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car + si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le + serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même + corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être + séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites + pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas + votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi + vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un + pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le + et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien + risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et + réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous + trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au + contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous + bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance. + + Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur; + le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune + crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est + pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne + se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces + disposées en bon ordre, se termine par une éclatante + victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous + attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque + furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher + à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute + portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans + réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses + coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer + s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers + disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez + dans la vallée obscure!...» + +Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table +de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était +point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur +le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur +se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant +il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses +forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil +l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans +l'appeler, ni l'éveiller. + +Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de +son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la +mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su +ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner à +son sujet ce manque de respect. + +--»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect, +relevez-vous!» + +Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait +inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait à +haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant +comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le +placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du +palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête +de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en +disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher, +mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu +parler! + +--»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le +prince et son ministre, en se levant de leurs sièges? + +--»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux +chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue +tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des +explications à ce sujet.» + +-» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé? + +A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de +son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en +rêve.» + +Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des +Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il +n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive +près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?» + +Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet, + + Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui + dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur + devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés + et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un + nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol + librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du + Dragon coupé par morceaux; là , les guerriers célestes le + tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a + dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime + mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre + d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et + se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le + Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses + griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la + mort. + + Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir + retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son + glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut + exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en + roulant à travers l'espace.» + + +[1] Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité plus haut, +remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de l'Arsenal celle +du _Bonze sauvé des eaux,_ insérée dans l'in-18. Au reste, le premier +alinéa est le seul point de ressemblance qui existe entre ces deux +histoires. + +[2] Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu, souvent +citée par les poètes et les romanciers. + +[3] Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en chinois +qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui va suivre. + +[4] Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la dynastie des +Tang. + +[5] Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin; il vivait +retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan cueillir +des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint immortel. + +[6] Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les Chinois +délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate. + +[7] Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt vus par +lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant J.-C.); +ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu, +les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une ligne +horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont la +multiplication donne 64. + +[8] Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures +chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues. + +[9] De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un seul devin +qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences? + +[10] Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui appartiennent à +l'Empereur. + +[11] Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise pendant +l'audience. + +[12] L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant J.-C., +associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à cet +honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du trône +que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces deux +personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté cher +aux Chinois. + +[13] Le texte dit: _crier comme la montagne_. Le Sse-Ki rapporte que le +grand maître des cérémonies étant, dans une circonstance solennelle, +monté sur la montagne sacrée du milieu (il y en eut cinq sous les +Tcheou), les officiers subalternes restés en bas entendirent un bruit +qui semblait sortir de la montagne et imiter le son de _Wan-Souy,_ dix +mille années à l'Empereur! + +[14] Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le cortège. + +[15] L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier, les hommes +en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés. + + + + +LES RENARDS-FÉES. + +CONTE TAO-SSE. + + +I. + +Sous le règne de Hiouan-Tsong[1] de la dynastie des Tang, vivait un +jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était +Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres +classiques et historiques, et très superficiellement instruit en +littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée +avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval +armé de son arbalète. + +Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus +que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une +force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les +exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes +particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux +jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de +serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une +position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur. + +Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan[2]; le +défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune, +s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans +l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna +l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus +moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir +des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets +susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse +et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre à +l'abri des troubles. Là , Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement +de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite +rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait +achetées autour de sa nouvelle demeure. + +Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise +par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles; +il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour +apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en +état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son +projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir +fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec +lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit +par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le +Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait +Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux +fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du +sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les +brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons +très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et +d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement. + +Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour +continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter +son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant +ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les +montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin; +ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui +sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu. +Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et +la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville +et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se +trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un +rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient: + + Les sommets élancés des collines que les forêts + enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques + dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des + rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la + rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son + vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées; + des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme + et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de + toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts + perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour + l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant; + les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les + villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu + de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les + fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les + oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls + cette solitude de leurs cris. + +Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes +et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son +cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu +à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui +ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde.... +Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui, +appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre +écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient +deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux. + +«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment +prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe +leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»--Et +là -dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève +tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la +meule, dispose la corde de l'arbalète[3], plonge sa main dans son sac +et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec +la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son +plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante. +Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour +eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la +lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la +tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle +était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu +de l'œil gauche du Renard qui tenait le livre. + +L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et +s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour +ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle +de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des +jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort. +Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de +ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages +étaient couvertes de caractères faits comme des têtards[4], et tous +parfaitement indéchiffrables pour lui. + +«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce +qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour +consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance +des écritures anciennes.»--Aussitôt il cache le manuscrit dans sa +manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui +conduit à la capitale. + +Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai; +mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi +terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être +soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires +étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se +manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait +que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du +gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux +qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès +le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au +pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les +verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit. + +Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et +entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le +sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir +froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il +pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.--Les domestiques +eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce +temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait +dans la maison. + +«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une +chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?--J'en +ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre +Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là -dessus, +allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses +appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite +chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets, +tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien +soignées. + +A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de +l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe +de vin.--«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en +deux mesures, avec un plat de viande de bœuf hachée, et veillez tous +ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en +assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin, +après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa +chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat +demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque +dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans +l'appartement.--«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt +les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son +domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin. + +Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste +s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait +de la frontière.--«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de +Kiang-Nan.--Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie +n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.--Eh bien! ajouta +Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale; +depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se +retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les +troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont +rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais +réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés; +ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre +première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque +mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier +de l'armée.--Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi, +nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis +venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient +compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre, +ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement +de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de +dire: + + Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à + l'œil le même spectacle; + Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié + disparu! + +Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du +dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour +cette nuit?--Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas +combien vous êtes de voyageurs.--Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je +suis seul.» + +L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de +bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis +me hasarder à vous recevoir.--Auriez-vous peur, par hasard, que je ne +vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui +vous empêche de m'ouvrir?--Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif +n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant +de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par +laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur +inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé +clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et +puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus +expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage +de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger. + +--Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je +suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait +appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard +pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour +cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous +reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi +jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en +aura pas un qui ne me reconnaisse.» + +Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste +ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois +ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous +formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.--Ne +vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si +vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là -dessus il +entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je +fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres +et du vin.»--Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle +mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets +commandés. + +Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu, +s'aperçut qu'il cachait son œil droit sous les plis de sa manche, avec +des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant +lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien +du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont +cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'œil. + +--Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste. + +--Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen, +j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre, +en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre, +mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards +galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de +mon œil gauche est gravement attaquée. + +--Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre +Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.--Eh bien! +interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route +aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards. + +--Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec +vivacité. + +--Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un +manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'œil gauche +de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course. +L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de +mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu +avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé. + +--Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge, +des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.--Et sur ce +livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je +obtenir d'y jeter un coup-d'œil?--Oh! c'est un livre bien étrange, +ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.» +Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre +mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt +à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le +petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans, +arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger +était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança +droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il +s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir +ici! et vous ne le chassez pas?» + +A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait +être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée, +et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit +menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa +forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.--Wang-Tchin +le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons, +mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur. +C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas +de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir; +le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de +Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant +de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus +s'en occuper. + +«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils, +qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son +livre.--Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier, +je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce +que vous leur avez pris!--Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure +du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de +railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette +maudite bête, et tout sera dit.» + +Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient +les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la +tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails: +ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la +langue sèche. + +Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement +pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce +Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait +être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec +tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on +entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi +vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma +reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous +arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets +pour l'avenir.» + +Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il +se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et +pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre +tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte, +il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef. +«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa +Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la +traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et +le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour +l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai +prendre mes mesures.» + +Là -dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme +auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs +reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous, +jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le +lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous +ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à +quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini! +Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera +bien temps alors de vous repentir!» + +Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût +suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout +eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux, +il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard +surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le +ruiner de fond en comble. On dit avec raison: + + Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien, + Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous + verserez des larmes! + +Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent +chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la +capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il +voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants; les +places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était +plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence! +Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue +plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta +dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit, +ni abri.--Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une +hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher +des nouvelles de sa famille. + +Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée, +chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son +souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le cœur est +blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le +visage.--«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer +dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne +fût plus qu'un amas de décombres!--Hélas! il ne me reste plus de +demeure.--Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les +parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le +père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont +été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si, +nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe +nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants +jusqu'à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune +affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison +et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens +que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous +retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de +vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par +le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante +maison.» + +Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il +acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce +qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et +vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi, +lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme +qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil +de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet +homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près +de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet +individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison. + +«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de +deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de +répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher +jusqu'à extinction.--Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce +costume.--Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au +fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre +et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la +décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet +contenait ce qui suit: + + Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la + seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée + d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée + gravement malade. La médecine et les prières restent + sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le + livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres, + et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je + m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année + fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un + pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère, + puissiez me rendre les derniers devoirs!--J'en ressens une + profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie + dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi + que les rebellions sont flagrantes, je crains que la + capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de + tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi, + à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux + laisser tout-à -fait les biens ruinés et à moitié perdus + que vous avez là -bas, et revenir ici vous occuper du soin + des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps + pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le + Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs + des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs, + combien il serait difficile de fonder à la capitale une + maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi + n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos + intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en + repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau + dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres, + vous attireriez sur vous une série de malheurs dans + lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les + sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez + au bord des neuf fontaines[5], je vous jure que nous ne + serions pas réunis. + + Lisez et retenez ceci. + +A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais, +en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne +splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la +douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère +au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis +arriver à temps! Tout est fini!--Mes regrets sont impuissants!» Après +s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère +ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure +dernière.--«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté +ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez +ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues +pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale +éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette +tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut +abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des +funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par +vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé, +une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon +maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre +dame ne pourrait fermer les yeux en paix.--Oserais-je ne pas accomplir +les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays +de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la +capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a +de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»--Et aussitôt il s'empressa +de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le +cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du +sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses +terres. + +Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou +objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre +et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois +entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait +mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient +restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il +écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent +dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen. +Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit +encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne +doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir +près des siens!--Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à +présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont +superflues!»--Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut. + +Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de +Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance, +et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur +ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les +dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point +égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il +se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur; +à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et +creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut +achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de +Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles, +au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong, +impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies +funèbres. Hélas! + + Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main + lui cause bien des regrets! + Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve + en retournant à l'est. + C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a + des rêves brillants, + Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage + comme aux nues argentées qui se déroulent. + + +II. + +Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons +à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de +Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée +aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits +dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur +époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux +ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint +annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait +de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux +dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci, +frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur. +On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'œil droit entièrement perdu; mais +sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent +la lettre et y lurent ce qui suit: + + Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la + protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui + d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait + une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur, + rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le + passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de + bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge, + qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois + bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention, + car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai + déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à + laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée, + je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre + cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez + reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons + achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale + avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de + frivoles détails; le temps où je dois partir pour le + Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis, + cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement + utile de vous annoncer. + + Tchin vous salue mille fois. + +Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles +ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce +qui lui avait mis l'œil dans un si triste état. «Ce n'est guère la +peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi +de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà +ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la +capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les +parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions, +l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il +s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi +vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers, +d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient +restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets +précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens +de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les +seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.» + +Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction +des deux dames. + +«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore +Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la +protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons +assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu, +il faudra la lui prouver en faisant de bonnes œuvres, et renouveler +nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir, +les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et +les appointements aillent toujours croissant.»--Puis elles ajoutèrent +en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question +dans la lettre, qu'est-ce?--C'est un ami de mon maître, répondit le +domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais +jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon +fils.--C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon +mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.» + +Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que +l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de +son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse. +La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi +fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos, +au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les +dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien +quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne +pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur, +afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se +mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque +voulue au lieu de sa charge?» + +Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle +écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont +il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après +le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce +qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et +ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte +de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en +fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers +articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea +un bonze d'employer cet argent en bonnes œuvres. Enfin, elle loua un +bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche. +Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du +matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des +visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et +l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent. + +S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le +Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang, +le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale. +Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur +maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et +cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi! + + Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il + a lieu de s'affliger! + Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent + au-devant de nous? + Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur + joie par des chants et des danses: + Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel + de la capitale. + +Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à +la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins +d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là , +il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de +somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du +fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte +de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il +voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.--Il regarde ... +c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont +quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris +et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!--Le bateau marche +toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point +des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le +laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi +se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma +mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il +était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui +ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors +du balcon et regarde.--Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et +scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme! + +«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il +s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant +tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une +seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment +cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est +revêtu?»--Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers +le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière, +avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent +de leurs propres yeux. + +Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa +mère vivante devant lui!--A cette vue, il arrache en toute hâte ses +vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres +habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa +maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre. +Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à +bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du +pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans +plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.--La mère de +Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis +aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?» + +Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son +serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce +pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale +une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort +prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en +me présentant devant vous en habit de deuil?--Quoi! reprit la vieille +dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous +porter une lettre à la capitale?--Mais enfin, il y a un mois, ce +Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait +telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté +deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller +rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu +mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis +accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!» + +Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une +merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement +semblable à celui-ci? + +Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il, +ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est +un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!--Et bien! +interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que +je voie si l'écriture est de moi,--Eh! si ce n'eût été l'écriture de +ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?» +Là -dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde.... +C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace +de caractère?--Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux +ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à +parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où +donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»--Hélas! +répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant +de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille +toute blanche?--Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours +incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une +seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé +votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive +qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un +faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe, +et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le +papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles +diaboliques? + +Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était +allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi +furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté +à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand +est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?» +Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité, +voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois +dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient +restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé +Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier +ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous +avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan, +et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant +vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après +nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour +faire notre entrée dans Tchang-Ngan.--Et vous dites encore que votre +domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!» + +Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire, +s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit +chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce +que je vous ai jamais envoyé une lettre?--Mais enfin, reprit sa mère, +est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je +veux l'interroger!--Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin, +mais il ne tardera pas à rentrer.» + +Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs +regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant, +vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs +gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses +compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve +en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du +bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent +qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours +précédents; et c'est que l'œil droit du prétendu envoyé était dans +le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire +d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre. +«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours +derniers tu avais l'œil droit bien malade, comment se fait-il que tu +sois si bien rétabli aujourd'hui?--C'est-à -dire, répondit Ouang-Fo, +avec un air et un ton ironique, c'est-à -dire que vous-même vous avez +perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous +donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un +œil?--Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques, +il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est +là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et +cours te présenter devant elle.» + +A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre +maître vit encore! elle est ici!--Mais, répondirent les domestiques, où +serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»--Ouang-Fo, n'en croyait +rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va +se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître +l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est +ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour +paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment +pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus +convenable, se prosterner devant la mère de son maître. + +Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde +attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est +venu ces jours derniers avait à l'œil droit une blessure grave, et +celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre +fois, ce n'était pas lui!--Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la +lettre, l'ouvre, jette un regard, ...--ce n'était ni plus ni moins +qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture! + +Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait +s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours. +Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des +deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait +craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on +était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin +lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de +sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu +Ouang-Fo blessé à l'œil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce +mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit +être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer +de moi!--Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là ? demanda sa mère.» +Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé +dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la +cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que +cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre +son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses +intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.» + +A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se +mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens +de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans +l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille +séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu +deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini! + +--Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences +de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près +de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent +encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant +d'infortunes!--Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel +point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti +sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et +encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?--Nos biens de la +capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire! +et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore +d'aller au Kiang-Tong. + +--Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de +Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter +maintenant?--Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang, +nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de +nouveau.» Là -dessus, ils orientent en sens contraire la proue du +bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis +naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient +dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont +brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement; +aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans +l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la +défaite. + +Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les +gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il +loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler +cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme, +il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces +interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin, +dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse +dans son intérieur. + +Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils +avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce +retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure +fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en +bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen. + +Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à +surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu +qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et +majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce +qu'il aperçut c'était: + + Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel + qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre + tout son corps est une robe de soie verte comme celles des + Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux + de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de + soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture + au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie + semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle + en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect + est imposant; toute sa personne respire une élégance qui + n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement + sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume + glacée.--Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux, + c'est au moins un monarque parmi les hommes! + +L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis +qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère +Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il +s'est porté depuis leur séparation.--«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en +répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu +me chercher ici.--Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay, +pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés +s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été +enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je +pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et +ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un +abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y +avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir +nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère +vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant +précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici, +j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais +les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté +votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé, +aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais +enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi +donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas +encore habitable? + +--Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin; +en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures +en causant avec elle.» Là -dessus il introduisit son frère dans +l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques +avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut +que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble +de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se +jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et +lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais +à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»--Et +Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis +en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la +bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées. + +Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de +Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa +maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la +jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande +salle. Là , le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils +avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en +lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient +résultés. + +«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps +anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont +assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres +animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et +vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient +en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur +livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner +leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus +pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé? +et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.--Bien ... mais +pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les +égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec +des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment +leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur +demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce +livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon +le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos +affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser +que vous seul.--C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit +l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et +voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!» + +Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne +répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et +ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères +est-il écrit?--Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais +qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un +caractère que je connaisse!--Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda +Wang-Tsay.--En effet, interrompit la belle-sœur, en insistant sur cette +idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être +il sera plus habile, qui sait!...--Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que +ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je +serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange; +voilà tout.» + +Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de +son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du +haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères +comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint +dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers, +c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains +ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu.... +Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant. + +Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de +l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où +vas-tu!»--Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard +se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main +vigoureuse.--Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées. +Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué +vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa +première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut +comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison +courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de +tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace. + +Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin +était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième +rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de +l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un +vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit; +et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû +voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté +de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie +de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la +longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria: +«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre +jeune frère est ici.» + +En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur +ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient +devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux +domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux +Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des +ailes. + +Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse, +mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine +de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc +tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne +vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la +colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et +il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa +poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par +le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se +métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici: + + C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris + l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de + nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de + jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de + bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante + rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie, + représentait les longs fils de soie violette suspendus à + la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du + papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales, + deux vieilles écorces de sapin. + +Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient +présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un +esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore, +qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré +n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»--Ainsi disaient les +domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées +et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de +fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un +médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains. + +Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant +dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un +voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard, +Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa +tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du +Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être +le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le +Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à +deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour +l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me +vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer +à ma mère!»--Mais les gens de la maison continuaient leur aimable +réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay +ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et +colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets, +et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa +plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la +porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay +et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as +repris ton livre, que viens-tu faire ici?» + +Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la +colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de +sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant +ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille +dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit +précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande +la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les +domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître, +il entre, il avance malgré tout!--Quoi! serait-il vrai?» s'écria à +son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son +fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette +précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses +pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques, +me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des +bâtons?--Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?--Oui, je suis l'enfant +que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il +donc un faux Wang-Tsay?» + +Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent +apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors +que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les +serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et +lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda +encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des +Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se +rétablissait pas du tout. + +«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand +il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant +que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est +venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard +métamorphosé!--Et que disait cette lettre?--Vous savez, continua +Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur, +en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan; +là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà +pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils +ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a +deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère +aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort +de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter +avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou +voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même +l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès +le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant +là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant +que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre +précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante, +et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà ; +mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui +s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles; +car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!» + +Là -dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était +plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de +rire que de se fâcher à tout le monde. + +Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir +Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors +sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du +mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays +de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis, +et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en +vouloir trop. + +Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en +convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du +Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le +surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait +dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards. + + Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce + à laquelle il appartient, + Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent + un grand prix: + La maison a été détruite, les biens ont laissé une place + vide, le livre même a disparu; + Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en + rira dans mille ans. + + +[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C. + +[2] Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la Nouvelle +de Ly-Taï-Pe. + +[3] Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles. + +[4] Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont les +caractères ressemblent à ces animaux. + +[5] Les régions inférieures. + +[6] Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper: celui qui +vole des êtres humains. + + + + +LE LUTH BRISÉ. + +NOUVELLE HISTORIQUE. + + + On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié + de Pao et de Cho; + Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya! + Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que + des sentiments de haine, + On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer + un cœur sincère. + +Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire +a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus +célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya. +Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie +des Tcheou[1], s'étaient associés pour faire du commerce, et ils +gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le +bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le +traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que +son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les +révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier, +son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge +au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux +individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment +ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés, +des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux +personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les +désigne par l'expression _tchy-ki_, c'est-à -dire, _qui vous connaît à +fond_. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie, +sont appelés _tchy-sin, intimes de cœur_. Si c'est simplement le son +de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter +de l'affection, cela s'appelle _tchy-yn, se connaître par l'effet des +sons_. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque, +rentrent sous la dénomination générale d'amis, _siang-tchy._ + +Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons +raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez +vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre +cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car: + + Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle, + l'autre l'écoute; + Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons, + alors il ne pourra se faire entendre. + +Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de +Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire, +vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était +Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire +de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de +King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures +le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de +Ta-Fou. Là , il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade +près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette +mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il +était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que +lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le +pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de +faire route par terre, aller dans sa ville natale. + +Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître +les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita +magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards. + +Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille[2]; +Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux +tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses +parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle +son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose +s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie, +Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or, +des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre +chevaux. + +Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal; +et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si +beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un +violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut +de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un +grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou: +«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité +que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui +convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous +prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager +serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit +favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de +mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement +destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de +provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux +embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes, +des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi +préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en +foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs +adieux. + + Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles, + Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les + rivières éloignées! + +Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya +jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts +et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues +transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser +toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre, +et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux +arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était +alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division +de l'automne[3]. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un +vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à +torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des +bateaux fit porter une ancre sur le rivage. + +Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent, +la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis +alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie, +son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya +était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des +parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth +pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit. + +Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth +dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit +la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de +jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les +notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth +se brisa. + +Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau +quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent +et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter +l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte +d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.» + +L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est +déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne +bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en +musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait +la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde; +or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être +qui connaisse et comprenne cet instrument? non.--Voici ce que c'est. +Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un +bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure +avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me +dévaliser.--Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille +avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous +l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura +quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.» + +Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes +des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt +du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O +vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes, +car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le +rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers +sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait +avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri, +et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là , il +a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à +juger les sons du luth. + +--Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la +montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!--Mais enfin, +que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se +retirer.» + +--Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une +voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne +sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il +y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à +la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui +excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier +vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de +ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner +votre luth.» + +Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit, +Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont +jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut +d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il +revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie, +et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la +rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez +long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à +l'heure en m'accompagnant. + +--Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu +prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de +répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de +Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin, +et les voici: + + Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge! + A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir. + Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des + rues pauvres et obscures.... + +»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée, +et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le +rappelle, et le voici: + + Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant + des siècles infinis. + +Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il, +assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a +trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser +ainsi.» Là -dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et +d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus +longuement dans la cabine. + +Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau. +C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce +de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans +sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de +bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds +se cachaient dans des souliers de paille. + +Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs +paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent +en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois, +lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous +présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le +parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme +il convient à un honorable magistrat.» + +Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez +un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller +voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui +resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers +étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique +de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la +ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance. +Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les +habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela +à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille, +en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions +il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un +magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour +du siège où l'envoyé de Tsou était assis. + +Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut, +et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente +mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays +de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre +bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui +rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le +corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron +dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer. + +Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main +à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de +tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique +dressa un petit banc à l'extrémité de la table. + +Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à -vis d'un étranger, +Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps +de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4]». + +Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il +s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu +choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et +prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis +quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque +Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à +l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon +luth?» + +Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur, +reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel +lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont +les ressources et les beautés de cet instrument?» + +Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer +que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il, +jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.» + +Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la +parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre +habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de +son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher +votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.--Oh! reprit Pe-Ya +en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à +ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner +l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice +de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait +fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage! + +--Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme +va sans se gêner donner son explication en détail.--Cet instrument, +c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des +cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre _Ou-Tong_; le phénix +aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le +roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche +que sur l'arbre _Ou-Tong_, ne boit qu'aux sources pures d'une eau +douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités +sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces +éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir +des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre; +dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères +célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel, +la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand +il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop +clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure +ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta +comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire, +qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux +qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors +il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper +pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux _soixante-douze +heou_ (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre +pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et +un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile, +Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit +dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma +Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361 +degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait +les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées +par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces +seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont +ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la +ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le +nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit _bassin du Dragon_; le +plus court, _étang du Phénix:_ tous les deux ont des chevilles de jade +et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze +lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune +intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les +cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au +fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme +(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de +Yao et de Chun[6], on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les +vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne +des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou +ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince +Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants +et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de +Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier +Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux +dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait +un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang. +L'instrument en compta alors sept. + +Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans +lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes +qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand +froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui +suit de près l'éclair, et la neige trop abondante. + +Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de +jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue +de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui +préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses +vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des +parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la +musique. + +Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet +instrument?--Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques, +harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et +l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus +beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à +l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents +frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables +vertus de l'harmonie! + +Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots, +Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au +hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se +dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu +sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son +érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce +moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied. +«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors +à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius +jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra, +et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille, +il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre +traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna +Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu +un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît, +et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient +les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or, +d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les +cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître +les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais +il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand +je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique, +connaître les sentiments de mon cœur?» + +Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont +dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.--Si sa Seigneurie veut +bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques +conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le +grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.» + +Là -dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi +profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur +vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth +que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle +immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes +élevées.»--Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un +immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il +laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de +nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos +pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases +il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya[8]. + +Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant +le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il +lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de +respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux! +En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à +méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les +nobles noms de votre Seigneurie? + +--Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant, +et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin +joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms +de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes +cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place +d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux +domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on +remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention +en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous, +daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier +accueil.» + +Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient +enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table, +se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui +rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui +des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble +demeure.--Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la +montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre +maison.--Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous +habitez est en vérité un village _abondant en sages_ (Tsy-Hien)! mais, +dites-moi, quelle est votre profession?--Je coupe du bois dans la +forêt pour gagner ma vie.--Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya, +avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses +qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances +que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une +renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne +cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le +palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent +passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts +et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et +des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose +désapprouver votre conduite, docteur.--Seigneur, répondit le bûcheron, +je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui +n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il +faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins +quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être +élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais +pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété +filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous +distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques +verres. + +Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était +choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci +avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui +demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?--Déjà j'en ai +laissé passer vingt-sept.--Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya; +si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le +titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui +a conquis mon amitié en appréciant la musique!--Grand homme, objecta +le bûcheron, vous vous laissez égarer.--N'avez-vous pas à la cour un +nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un +pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de +l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser +si bas!--Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il +y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné; +d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par +le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en +féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes +pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune +et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?» + +Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette, +et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la +cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les +lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de _frère aîné,_ celui +de _frère cadet_ appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux. +Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité, +pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se +démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en +burent encore une coupe. + +Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses +instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets. +Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à +cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence +d'âge. Car, on dit avec raison: + + Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les + sentiments de l'affection s'expriment sans réserve, + Et l'ami qui vous a _connu par l'effet des sons_ écoute vos + paroles long-temps et avec une oreille favorable. + +Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la +lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est +parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les +cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la +voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le +grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant +sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi +notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si +tôt!» + +A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent +goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait +le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec +respect. + +Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et +indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu +vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir +près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans +sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?--Hélas! répondit +Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre +volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont +vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!--Eh bien! ajouta +Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure, +allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre +frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez +exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des +rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez. + +--Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer +à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un +engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout +demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne +m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre +en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre +jeune frère un plus grand crime encore!--Vos paroles pleines de sens, +répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année +prochaine je reviendrai vous voir.--A quelle époque de cette prochaine +année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?--Ecoutez, +répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a +commencé la 2.e division de l'automne; ce jour va être le +seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous +rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain +jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes +promesses, ne me tenez plus pour un sage.» + +Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu +où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous, +et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure +ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord +du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y +manque. Mais l'aurore paraît déjà , et il faut que je prenne congé de +mon frère.» + +Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son +domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans +prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à +son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils, +faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos +honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme +la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas +dédaigner de faibles présents!» + +Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit +un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il +parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte, +jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau +la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la +rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se +séparèrent les yeux humides. + +Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons +de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son +voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et +les montagnes, la tristesse était dans son cœur, et son esprit restait +occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après +quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de +voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le +seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait +bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char +sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là , l'envoyé +rendit compte de sa mission au souverain. + +Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient +succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein +d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans +songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher, +il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces. +Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya, +disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit +route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée +qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait +arrivé au lieu où l'on jette l'ancre. + +Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de +l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on +était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il +sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait +eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le +bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de +l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage. + +La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers +la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé +devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store +de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer +sur la proue du bateau. Là , il se mit à contempler la constellation +de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute +cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors +lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie +soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit +se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois, +époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait +de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il +donc manqué à sa promesse? + +Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je +comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il +passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est +pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère +m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui +a été émouvoir le cœur de l'ami _qui m'a connu par les sons_, cette +nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il +ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda +qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums +furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant +l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il +rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec +un accent de douleur. + +Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son +si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon +jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé +de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce +sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de +piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer +de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux +que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute +les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas +venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même +sur le rivage m'informer de mon frère.» + +Là -dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit +dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la +nuit il ne put fermer l'œil; il appelait l'aurore de tous ses vœux et +l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se +dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre +du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne. +Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête +dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite +que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après +s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon +frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les +frais des cérémonies funèbres.» + +Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la +direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix +lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.--«Seigneur, +demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?--Ici la montagne +se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers +le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du +couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui +présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit +au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un +qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous +pourrons continuer notre marche.» + +Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit +domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande +route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe +pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à +un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses +vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un +bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il +s'avance à pas lents. + +A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec +respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose +à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton +de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur, +que daignez-vous ordonner?--Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya, +et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de +Tsy-Hien.--Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de +droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du +village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de +la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez +à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la +route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du +village, votre Seigneurie veut aller?» + +Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec +étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence, +lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour +où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y +avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce +celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être +mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision. + +«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des +réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous +adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux +villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis +vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez +long-temps. + +--Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces +deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de +paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite, +fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années +dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y +a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit +habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes +amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous +informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me +dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.--Je désirerais +aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.--Quoi! +interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous +voir dans cette maison?--Tse-Ky, répondit Pe-Ya.» + +A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes +commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et +d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était +mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du +bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya, +haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant, +ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe +donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des +livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de +connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper +le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par +un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint +languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques +mois, il mourut....» + +Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes +s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme +si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés +avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le +vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit +domestique quel personnage était son maître!--L'enfant se pencha et dit +à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même! + +--Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est +l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir +recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la +douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il +s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je +t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus +qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si +supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!» + +Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya +eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec +la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable +Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui +munissait à son fils?»--Puis interpellant alors le vieux paysan du nom +de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore +dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la +ville, dans le cimetière. + +--Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit +le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa +pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant +d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir +jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir +envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le +dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du +Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse +qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.--Et moi, je n'ai pas voulu +mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par +lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement +élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui, +voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris +quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe, +quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie. + +--Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller +me prosterner devant le tombeau.--Puis il dit à son petit serviteur +de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina +en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui +marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège. + +Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs +regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin +(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux, +et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent +par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un +esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges. +Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il +vous dit un éternel adieu.»--A ces mots la voix lui manqua, et il +éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les +montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs +ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches +voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous +accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand +ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait +des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour +du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle. + +Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru +n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter +l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui +couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant +le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient +sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu +les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se +dispersèrent avec des éclats de rire. + +«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais +par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus +profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en +riant?--Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les +sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la +joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!--Puisqu'il en est ainsi, +reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans +la connaissance de cet art?--Dans ma jeunesse, répondit le vieillard, +je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai +passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus +capable de discerner clairement ce qui le toucherait. + +--A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes +destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les +réciter, prêtez l'oreille.» + +Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya +répéta les lignes suivantes: + + Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9] + J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage; + Aujourd'hui je revenais pour le voir: + Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la + musique, + Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre. + Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré! + Oh! chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel! + Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes + joues; + J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est + douloureux! + Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse, + Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les + liens d'une amitié pure et précieuse! + Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer. + Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner + mon luth, + Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy: + Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous! + +Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son +vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant +l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on +déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet +de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces. + +Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son +luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya: + + J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide. + Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument? + Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des + compagnons et des amis; + Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait + trop difficile. + +«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!--Dans quelle +partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda +Pe-Ya.--Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est +la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette +question?--Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya, +je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi +quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part +servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on +puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu +où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions, +je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays +natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa +respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où +ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et +moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer +comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!» + +Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina +devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky +répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour +s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent. + +Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à +son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants; + + Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux + efforts. + Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse + qui connut Pe-Ya par la voix de son luth? + Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté + dans l'oubli; + Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore + du luth brisé. + + +[1] Vers 690 avant J.-C. + +[2] Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier. + +[3] Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy) +en deux parties, qui forment les huit _Tsie_. + +[4] L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de prendre +un siège. + +[5] Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des temps +fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs +chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et +l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés +dans les cérémonies. + +[6] Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrés des +Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant J.-C. + +[7] 1134 avant J.-C. + +[8] Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute plus +d'attrait pour l'habitant du _céleste Empire_ que pour le lecteur +français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance +les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient +les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours +écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur +une difficulté de plus. + +[9] La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en +automne; le mot _printemps_ est sans doute appelé par la rime du vers +suivant: _Tchun_ printemps, et _Kun_ sage. + + +FIN. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits +du chinois, by Various + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 *** diff --git a/45374/45374-h/45374-h.htm b/45374-h/45374-h.htm index ef0df0c..87dea57 100644 --- a/45374/45374-h/45374-h.htm +++ b/45374-h/45374-h.htm @@ -1,7586 +1,7586 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
- <head>
- <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
- <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
- <title>
- The Project Gutenberg eBook of Choix de contes et nouvelles traduits du Chinois, by Théodore Pavie.
- </title>
- <style type="text/css">
-
-body {
- margin-left: 10%;
- margin-right: 10%;
-}
-
- h1,h2,h3,h4,h5,h6 {
- text-align: center; /* all headings centered */
- clear: both;
-}
-
-p {
- margin-top: .51em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: .49em;
-}
-
-.p2 {margin-top: 2em;}
-.p4 {margin-top: 4em;}
-.p6 {margin-top: 6em;}
-
-hr {
- width: 33%;
- margin-top: 2em;
- margin-bottom: 2em;
- margin-left: auto;
- margin-right: auto;
- clear: both;
-}
-
-hr.tb {width: 45%;}
-hr.chap {width: 65%}
-hr.full {width: 95%;}
-
-hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;}
-hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;}
-
-.blockquot {
- margin-left: 5%;
- margin-right: 10%;
-}
-
-a:link {color: #800000; text-decoration: none; }
-
-v:link {color: #800000; text-decoration: none; }
-
-.center {text-align: center;}
-
-.right {text-align: right;}
-
-.caption {font-weight: bold;}
-
-.poet {margin-left: 20%;}
-
-
-
-/* Footnotes */
-.footnotes {border: dashed 1px;}
-
-.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
-
-.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
-
-.fnanchor {
- vertical-align: super;
- font-size: .8em;
- text-decoration:
- none;
-}
-
- </style>
- </head>
-<body>
-
-
-<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 ***</div>
-
-
-<h1>CHOIX</h1>
-
-<h1>DE</h1>
-
-<h1>CONTES ET NOUVELLES</h1>
-
-
-<h1>TRADUITS DU CHINOIS</h1>
-
-<h2>PAR THÉODORE PAVIE</h2>
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,</h5>
-
-<h5>RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7</h5>
-
-<h5>1839</h5>
-
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#TABLE">Table</a></p>
-<h5>A</h5>
-
-<h5>MONSIEUR STANISLAS JULIEN,</h5>
-
-<h5>MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE</h5>
-
-<h5>LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL</h5>
-
-<h5>DE FRANCE.</h5>
-
-<h5>TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE</h5>
-
-<h5><i>De son respectueux Elève,</i></h5>
-
-<h5>THÉODORE PAVIE.</h5>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4>AVERTISSEMENT.</h4>
-
-<hr class="r5" />
-<p>Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
-attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
-volume de <i>nouvelles</i> et de <i>contes</i>.—Les Chinois d'ailleurs ne font
-pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
-mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
-de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
-tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
-capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
-un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
-récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
-désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
-dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
-étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
-dans l'original.</p>
-
-<p>D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
-abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
-d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
-et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
-à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
-pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
-du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
-d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mœurs et
-des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.</p>
-
-<p>Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
-yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
-témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
-avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
-connaître ici:</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LES PIVOINES</span>, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
-intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (<i>Faits remarquables, anciens et modernes</i>).
-Le même conte se trouve aussi dans les <i>Histoires à réveiller le
-monde</i>, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
-incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
-collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
-<span style="font-size: 0.8em;">RENARDS-FÉES</span>.</p>
-
-<p>La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, <span style="font-size: 0.8em;">LY-TAI-PE</span>,
-laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
-toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
-du <span style="font-size: 0.8em;">LUTH BRISÉ</span> qui termine le volume.</p>
-
-<p>C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, <i>Voyage dans l'Ouest,</i>
-(c'est-Ã -dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
-parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: <span style="font-size: 0.8em;">LE BONZE SAUVÉ DES EAUX</span> et
-<span style="font-size: 0.8em;">LE ROI DES DRAGONS</span>.</p>
-
-<p>Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
-le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
-traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
-en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
-bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.</p>
-
-<p>Enfin, <span style="font-size: 0.8em;">LE LION DE PIERRE</span> est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
-Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
-jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
-plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé Ã
-Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
-rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
-nous le communiquer.</p>
-
-<p>Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
-croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
-la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
-se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
-et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
-toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
-les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
-les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
-Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
-qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
-les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
-grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
-laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
-toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
-et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
-ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.</p>
-
-<p>Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
-toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
-ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
-résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
-années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
-l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
-cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
-à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
-parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
-prendre haleine.</p>
-
-<p>Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
-départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
-ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
-que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
-bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="TABLE" id="TABLE">TABLE</a></h4>
-
-<p style="margin-left: 40%;">
-<a href="#LES_PIVOINES">Les Pivoines, conte</a><br />
-<a href="#LE_BONZE_KAY-TSANG">Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique</a><br />
-<a href="#LE_POETE_LY-TAI-PE">Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle</a><br />
-<a href="#LE_LION_DE_PIERRE">Le Lion de Pierre, légende</a><br />
-<a href="#LA_LEGENDE1">La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique</a><br />
-<a href="#LES_RENARDS-FEES">Les Renards-Fées, conte Tao-Sse</a><br />
-<a href="#LE_LUTH_BRISE">Le Luth brisé, nouvelle historique</a><br />
-</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a id="LES_PIVOINES"></a>LES PIVOINES<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a>
-<a href="#Note_1_1" class="fnanchor" style="font-size: 0.7em;">[1]</a>,</h3>
-<hr class="r5" />
-<h4>CONTE.</h4>
-<hr class="tb" />
-
-<p>Sous le règne de Jin-Tsong<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, de la dynastie des Song Méridionaux,
-au village de Tchang-Yo, situé à deux <i>lys</i><a name="NoteRef_3_3" id="NoteRef_3_3"></a><a href="#Note_3_3" class="fnanchor">[3]</a> de la porte orientale
-de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
-dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
-d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
-couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
-sans lui laisser d'enfant.</p>
-
-<p>Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
-et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
-terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
-bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
-plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
-Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
-chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
-s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
-Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
-et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
-c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
-dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
-se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
-extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
-chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
-occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
-quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
-l'avait-on surnommé <i>Hoa-Tchy</i> (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
-marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
-avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
-lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
-laissait en gage.</p>
-
-<p>Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
-Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
-ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
-valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
-profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
-parts de belles fleurs, les coupaient, puis, Ã l'aide d'un peu de boue,
-dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
-n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
-remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.</p>
-
-<p>Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
-à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
-sur cette haie factice, l'églantier, le <i>putchuk</i>, l'hibiscus,
-le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
-s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
-l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
-le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
-le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui
-qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
-arbre<a name="NoteRef_4_4" id="NoteRef_4_4"></a><a href="#Note_4_4" class="fnanchor">[4]</a> et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
-elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
-pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
-voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
-commençait à s'ouvrir.</p>
-
-<p>En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
-après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
-aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
-rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
-couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
-élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
-lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
-tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
-tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
-propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
-de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
-appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.</p>
-
-<p>Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
-ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
-elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
-n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
-le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
-belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
-riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
-doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
-des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
-corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
-l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
-sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
-au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
-parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
-n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
-la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
-grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
-poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
-milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
-comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
-boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
-le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
-carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
-souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
-beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
-pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
-prune <i>Yo-Ly</i>, surnommée le ballon de soie brodée.</p>
-
-<p>On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
-mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
-répandent en foule leur éclat et leur parfum. »</p></blockquote>
-
-<p>En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
-appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
-la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
-ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
-tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
-de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
-dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
-retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
-des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac
-Sy-Hou<a name="NoteRef_5_5" id="NoteRef_5_5"></a><a href="#Note_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
-milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
-venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
-lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
-promeneurs.</p>
-
-<p>On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
-et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
-flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
-volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
-Ã l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
-pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
-ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
-de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
-nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
-et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
-milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
-de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
-obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
-leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
-confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.</p>
-
-<p>Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
-commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
-nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
-aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
-lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
-troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
-faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
-roses se pressent sur le ciel, la neige<a name="NoteRef_6_6" id="NoteRef_6_6"></a><a href="#Note_6_6" class="fnanchor">[6]</a> sautillait et dansait, le
-ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
-toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.</p>
-
-<p>Il y a des vers qui en font foi:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">voûte des cieux;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">chantent en cueillant les lotus;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">s'y sont multipliées à l'infini;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">son jardin et de son lac.</span><br />
-</p>
-
-<p>Mais rentrons dans les limites de notre récit. »—Tsieou-Sien, levé
-chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
-tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
-rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
-tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
-une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
-s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
-devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
-heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
-pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
-vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
-sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
-son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
-le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
-ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
-vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
-millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
-passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
-vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
-son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
-tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
-avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
-reprises pour faire son inspection.</p>
-
-<p>Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
-des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
-l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
-essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
-bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'Ã
-ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
-cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
-de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
-jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
-allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
-les fleurs ».</p>
-
-<p>Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
-fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
-dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».</p>
-
-<p>Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
-à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
-singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
-ce raisonnement:—Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois Ã
-s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
-et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
-avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
-elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
-qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
-venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
-l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
-violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
-qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
-les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
-douleur!</p>
-
-<p>Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
-a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
-fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
-long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
-les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
-le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
-donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
-prendre pitié.</p>
-
-<p>Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
-mutile, comment supporteront-elles ce traitement?—Voyez: c'est du
-germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
-tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
-les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
-il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
-patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
-à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
-donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
-être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
-son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
-supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
-parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!</p>
-
-<p>D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
-simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
-garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
-soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
-exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
-jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
-plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
-jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
-l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
-et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
-même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
-réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
-se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
-d'une mort prématurée.</p>
-
-<p>On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
-envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
-jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
-passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
-sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
-injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
-fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
-ressentiment!</p>
-
-<p>Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
-cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
-par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
-amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
-tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
-prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
-la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
-façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
-dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
-pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
-ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
-avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
-grandes politesses, intercédait du fond de son cœur pour ses pauvres
-plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
-vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
-tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
-en remerciements.</p>
-
-<p>Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
-deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
-de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
-quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
-tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
-appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
-«traiter les fleurs ».</p>
-
-<p>A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
-jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
-et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
-réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
-fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
-l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
-s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
-Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
-tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
-devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
-quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
-fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
-chacun s'abstenait de toucher même une feuille.</p>
-
-<p>D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
-des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
-rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
-grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
-c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
-Ã endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
-grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
-mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
-raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
-abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
-sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
-flexible et harmonieuse.</p>
-
-<p>Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
-d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
-l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
-des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
-de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
-prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
-revenu de chaque année.</p>
-
-<p>Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
-cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
-contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
-usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
-contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
-au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
-voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait <i>Monsieur</i>
-Tsieou<a name="NoteRef_7_7" id="NoteRef_7_7"></a><a href="#Note_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, et lui-même se désignait par le nom du <i>Vieillard qui arrose
-son jardin</i> (Kouan-Youen-Seou).</p>
-
-<p>Les vers disent:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">regards,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Ã loisir que d'aller prendre du repos.</span><br />
-</p>
-
-<p>Ici l'histoire se divise.—Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
-de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
-mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
-cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
-sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
-épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
-prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
-suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
-le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
-troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
-ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
-dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
-formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
-nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
-avaient eu à souffrir de leur despotisme!</p>
-
-<p>Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
-qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
-homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
-adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
-porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
-et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
-maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
-campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
-précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
-vieux Tsieou-Sien.</p>
-
-<p>Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être Ã
-moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
-dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
-Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
-qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
-épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
-jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
-plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
-que l'on appelle le <i>Fou des fleurs</i>. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
-entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
-personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
-plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
-n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
-peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
-autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
-peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.</p>
-
-<p>A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait Ã
-peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
-deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
-n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
-Ã cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
-gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
-regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
-vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
-curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
-porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
-savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
-dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
-du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
-Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
-multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
-J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
-de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
-voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
-que cela.</p>
-
-<p>Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
-Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
-fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
-les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
-n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.</p>
-
-<p>Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
-ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
-vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
-est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
-jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
-et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
-l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
-se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.</p>
-
-<p>Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
-épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
-la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
-richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
-lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
-de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
-(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.</p>
-
-<p>Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
-Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
-princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
-d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
-et elle écrivit les quatre vers suivants:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Demain matin, je me promènerai dans le parc:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.</span><br />
-</p>
-
-<p>C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
-les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
-parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
-pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
-toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
-par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
-jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
-n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
-rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
-un front radieux parmi toutes celles de l'empire.</p>
-
-<p>Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
-de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
-l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
-recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
-l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
-hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
-ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
-couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.</p>
-
-<p>Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
-et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
-la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
-aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
-cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
-des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
-l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
-prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
-voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
-Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
-exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
-suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
-j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
-il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
-entendre vos discours. Et là -dessus, déterminé à pousser la chose
-jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
-aller en respirer l'odeur de plus près.</p>
-
-<p>Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
-mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
-donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
-les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
-sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
-faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
-de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
-chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
-augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
-s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
-un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
-ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
-y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
-Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
-la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
-songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
-jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
-vêtements.</p>
-
-<p>Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
-le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
-à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
-joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
-silence.</p>
-
-<p>La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
-abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
-pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
-jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
-bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
-planter votre jardin: eh bien! Ã cause de cela, car je n'y trouve aucun
-mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
-bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
-dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
-daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
-le jeune seigneur?—Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
-oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
-vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
-Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
-sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
-campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
-mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
-d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
-vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
-de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
-reconnaissance!</p>
-
-<p>Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
-quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
-jambes, et il ne put remuer.</p>
-
-<p>Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
-pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
-jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
-cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
-répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
-billet, et l'envoyer au préfet du département.»</p>
-
-<p>Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
-en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
-de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
-recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
-Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
-l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
-en une minute, au galop.</p>
-
-<p>Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
-donc.</p>
-
-<p>Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
-domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
-Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
-de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
-prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
-l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
-Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
-cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
-long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
-ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
-pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
-fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
-reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
-vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
-qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.</p>
-
-<p>Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
-que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
-tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.</p>
-
-<p>Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de
-Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
-grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
-ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
-en désordre cueillir les pivoines.</p>
-
-<p>Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
-avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
-pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
-l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
-Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
-désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
-ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
-qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
-il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
-bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
-première.</p>
-
-<p>Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
-renversée!—Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
-vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
-plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
-craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
-battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
-sur pied.</p>
-
-<p>Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
-cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
-jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
-pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">méchante;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">sans que personne les recueille.</span><br />
-</p>
-
-<p>Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
-le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
-gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
-voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
-de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
-surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
-leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
-Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
-qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
-leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
-accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
-entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
-son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
-je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là -dessus il partit en
-manifestant la haine qu'il avait dans le cœur.</p>
-
-<p>Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
-le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
-Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
-les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
-s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
-lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.</p>
-
-<p>Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
-vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
-à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
-bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
-L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
-Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
-Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
-les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
-et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »—Le curieux, frappé
-de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!—et voilà tout. Mais
-comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
-en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
-vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
-couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
-compassion.</p>
-
-<p>Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
-mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
-à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
-maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
-de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
-si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
-feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!</p>
-
-<p>Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
-humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
-Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
-seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
-Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
-suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
-êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?</p>
-
-<p>Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
-vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
-je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
-pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
-de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
-la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
-lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là ,
-reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
-agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
-répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
-branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
-inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
-ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.</p>
-
-<p>A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
-Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
-pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
-pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
-employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
-de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
-il ira vous inviter à la venir voir.</p>
-
-<p>A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
-d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
-ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non—-Voyant
-mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
-pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
-de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
-cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;—cependant, la jeune
-fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
-tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.</p>
-
-<p>Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
-maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
-nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
-pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
-plus étincelantes qu'auparavant.</p>
-
-<p>Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">boue,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">les ressusciter;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">il a su concilier l'affection des objets inanimés.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!</span><br />
-</p>
-
-<p>Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
-Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
-magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
-là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
-le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là .—Aucune trace
-de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il Ã
-lui-même?—Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
-passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
-prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
-il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
-droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
-qui faisaient sécher leurs filets au soleil.</p>
-
-<p>Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
-saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
-commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
-n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.</p>
-
-<p>Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
-mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
-venu une jeune demoiselle qui, Ã l'aide d'un secret magique, a su tout
-rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
-de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
-passée.</p>
-
-<p>Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
-existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
-dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?—A l'instant même,
-répondit Tsieou.—Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
-et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
-Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
-Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
-qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
-sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
-ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
-y avait là -dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
-s'assurer du prodige par leur propres yeux.</p>
-
-<p>Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
-bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
-miracles par le secours de la magie.</p>
-
-<p>Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
-remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
-amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
-aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
-Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
-de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
-mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
-comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
-à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
-qu'il avait grandement raison.</p>
-
-<p>Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
-qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
-avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
-au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
-promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
-venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
-d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
-profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
-vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit Ã
-côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
-l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
-il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
-les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
-a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
-les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
-a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
-l'ouvrit à deux battants.</p>
-
-<p>Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
-le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
-lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
-gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
-partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
-hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.</p>
-
-<p>Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
-qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
-brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
-retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
-laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
-feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
-votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
-des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
-il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
-n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
-jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
-donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
-troupe se mit en marche.</p>
-
-<p>Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
-opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
-résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
-disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
-esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
-détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
-a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
-seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
-que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
-tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur
-toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.</p>
-
-<p>En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
-gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
-on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
-de Tchang.—Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
-apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
-plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
-face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
-dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
-extraordinaires: Ã la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
-leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
-sourire aux passants.</p>
-
-<p>Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
-n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
-maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
-mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
-troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
-quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
-de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
-plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
-être à moi.—Mais quel est donc ce fameux plan?—Le voici, reprit
-Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
-révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
-la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
-les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
-d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
-a même promis 3,000 tsien<a name="NoteRef_8_8" id="NoteRef_8_8"></a><a href="#Note_8_8" class="fnanchor">[8]</a> de récompense, pour encourager les
-délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
-servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
-cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
-avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
-vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
-dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.</p>
-
-<p>Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
-était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
-mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
-accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
-au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
-plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
-dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
-affaire.</p>
-
-<p>Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
-En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
-il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
-satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
-du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
-coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
-grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
-laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint Ã
-l'arrière-garde avec ses amis.</p>
-
-<p>Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
-c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
-garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
-le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
-force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
-que vous le lui ferez au moins savoir!—Mais les sbires le chargeaient
-d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
-ils l'entraînèrent hors du jardin.</p>
-
-<p>A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
-connaître la cause de cette conduite.—Qu'est-ce que vous demandez?
-leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
-peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
-votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
-n'eurent plus dans le cœur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
-dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
-Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
-jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
-cela devait aboutir.</p>
-
-<p>Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
-propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
-qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
-se rendit en hâte au tribunal.</p>
-
-<p>Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
-au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
-regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
-connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
-s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
-de supplice et attendirent.</p>
-
-<p>Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:—-Quel
-audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
-pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
-avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
-l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
-n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
-mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
-village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
-peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
-magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
-avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
-vous avez le front de nier!</p>
-
-<p>Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
-avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
-dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
-jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
-que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
-de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
-et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
-esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
-être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
-dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
-allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
-aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
-dire.</p>
-
-<p>Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
-ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
-entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
-les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
-le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
-tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
-peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
-l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
-patient, chargé de la cangue.</p>
-
-<p>Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
-l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
-Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
-donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
-donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
-Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
-reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.</p>
-
-<p>Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
-ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
-informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
-victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
-du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
-porterons caution; rassurez-vous!</p>
-
-<p>Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
-gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
-canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!—Et le vieillard
-arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
-chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
-mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
-passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.</p>
-
-<p>A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
-lit aux prisonniers; là , plus mort que vif, garrotté de manière à ne
-pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
-il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
-vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
-l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
-de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
-résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.</p>
-
-<p>Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
-s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
-immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
-que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
-sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.</p>
-
-<p>Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
-et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
-immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
-préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
-eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
-qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
-de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
-calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
-ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
-aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
-aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
-la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
-secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
-pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
-immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
-condition d'existence.</p>
-
-<p>Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
-demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
-immortel?—Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
-faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
-envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
-les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
-c'est-Ã -dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
-fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.—Et
-elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.</p>
-
-<p>Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
-l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
-Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
-lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
-sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
-puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
-reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
-de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
-crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!—Tsieou est
-saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
-jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
-s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
-le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
-voit tiré d'affaire, son cœur se dilate; car on dit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Celui qui ne nourrit en son cœur aucun sentiment
-d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
-arbitres des événements. »</p></blockquote>
-
-<p>Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
-reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
-dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
-passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
-nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
-ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
-nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
-il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
-livrer à l'ivresse du plaisir.</p>
-
-<p>Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
-après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
-s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
-entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
-silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
-arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
-tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
-à terre en désordre et jonchent le sol.</p>
-
-<p>Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
-parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
-secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
-pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
-immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
-jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
-fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
-Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
-bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.—Aussitôt on
-étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
-on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
-repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
-Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à -coup il
-s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">devant le vestibule,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">eaux,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et siffle à travers les pins de la forêt.</span><br />
-</p>
-
-<p>Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
-relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
-hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
-singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
-apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
-subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
-portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
-réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
-dans une muette stupeur.</p>
-
-<p>Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
-la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus
-de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
-a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
-été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
-tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
-péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
-s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
-Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
-en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
-l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs?
-Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:—Oui, il
-faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
-bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
-Ã la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
-longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
-impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.</p>
-
-<p>Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés Ã
-boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
-l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
-pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
-par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
-retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
-peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
-son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
-souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
-maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
-tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
-découragés et honteux.</p>
-
-<p>Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
-vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
-lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
-de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
-lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
-a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
-permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.</p>
-
-<p>On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
-parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
-sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
-n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
-plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
-la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
-miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
-faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
-n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
-hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
-l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
-quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
-perquisition: mais enfin, que faire?—Aller passer la nuit chez soi....</p>
-
-<p>Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque Ã
-la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
-c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
-jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
-jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
-arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
-chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
-engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
-joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
-une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
-à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
-deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
-vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
-responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
-Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
-marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
-nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.</p>
-
-<p>A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
-de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
-précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
-la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
-bonnet de notre maître?—C'était bien lui.—On éclaire le long du mur,
-et à quelques pas de là , à l'angle oriental, dans un détour formé par
-l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
-laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
-en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
-seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
-s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
-adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
-aux autres voisins et se retirèrent.</p>
-
-<p>Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
-allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
-nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
-douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
-nous l'y laisserons.</p>
-
-<p>Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
-il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
-ont leur récompense.</p>
-
-<p class="poet">Deux scélérats qui ont quitté le monde,<br /> Ce sont deux
-démons méchants qui descendent dans les enfers.</p>
-
-<p>Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
-au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
-du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
-dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
-raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
-peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
-il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
-de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
-dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
-en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
-fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
-que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
-jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
-calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
-Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
-plus grand détail et la plus grande précision.</p>
-
-<p>Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
-juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
-accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
-grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
-de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
-il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
-propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
-promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.</p>
-
-<p>Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
-adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
-ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
-jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
-jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
-de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
-amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
-parlerons pas.</p>
-
-<p>Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
-Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
-Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
-Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
-reprit la fraîcheur de la jeunesse.</p>
-
-<p>Un jour, c'était le 15<sup>e</sup> de la 8<sup>e</sup> lune, le temps
-était magnifique, le ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage
-dans toute l'étendue de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes
-croisées, auprès de ses fleurs. Tout-à -coup une brise de bon augure
-souffle doucement, il s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des
-flambeaux: on entend, dans l'espace, des chants et de la musique, un
-parfum surnaturel embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes
-blanches s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison,
-apparaît la jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés
-flottent des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand
-nombre d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant
-en main des instruments de musique.</p>
-
-<p>Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
-préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
-mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
-au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
-que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
-avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
-célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
-celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
-sur soi de grandes calamités.</p>
-
-<p>Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
-à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
-immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
-tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.</p>
-
-<p>Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
-du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
-Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
-d'adieux.—Puis tout disparut.</p>
-
-<p>Cet endroit a changé son nom en celui de <i>Ching-Sien-Ly, le village de
-l'Immortel qui monte aux cieux.</i> On l'appelle aussi <i>le village des
-Cent Fleurs.</i></p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">avec lui:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">le feu.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Il s'agit de la pivoine en arbre (<i>Pæonia arborea</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Il monta sur le trône en 1023.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_3" id="Note_3_3"></a><a href="#NoteRef_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Dix lys font une lieue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_4" id="Note_4_4"></a><a href="#NoteRef_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont
-désignées par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté
-de plus à établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement
-connue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_5" id="Note_5_5"></a><a href="#NoteRef_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le père Athanase Kirchère, dans sa <i>Chine illustrée</i>,
-dit, en parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans
-entrer dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
-arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
-canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
-avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
-temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
-situé dans le Tche Kiang.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_6" id="Note_6_6"></a><a href="#NoteRef_6_6"><span class="label">[6]</span></a> En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige
-est: <i>Lo-Hoa</i>, les six fleurs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_7" id="Note_7_7"></a><a href="#NoteRef_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Tsieou-Kong.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_8" id="Note_8_8"></a><a href="#NoteRef_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Environ 22,500 francs.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_BONZE_KAY-TSANG" id="LE_BONZE_KAY-TSANG">LE BONZE KAY-TSANG</a></h3>
-
-<h3>SAUVÉ DES EAUX.</h3>
-
-<h4>HISTOIRE BOUDDHIQUE</h4>
-<hr class="r5" />
-<p>La ville de Tchang-Ngan<a name="NoteRef_1_9" id="NoteRef_1_9"></a><a href="#Note_1_9" class="fnanchor">[1]</a>, dans le Chen-Si, est le lieu où les
-Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
-Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
-étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
-ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.</p>
-
-<p>Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
-gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan<a name="NoteRef_2_10" id="NoteRef_2_10"></a><a href="#Note_2_10" class="fnanchor">[2]</a>. Or, la 13<sup>e</sup>
-année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
-provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
-souveraineté de la Chine.</p>
-
-<p>Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
-militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
-lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
-s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
-parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
-pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
-lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
-recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
-parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
-Ã la vertu.—La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
-répondit Taï-Tsong. »</p>
-
-<p>Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
-dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
-camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
-classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
-clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
-eussent à se rendre au concours général de la capitale.</p>
-
-<p>L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
-nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (<i>le Bouton
-brillant</i>), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
-lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
-concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
-de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
-Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
-ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
-élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
-fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
-partir.</p>
-
-<p>—«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
-des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
-mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
-à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
-et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
-mère. »</p>
-
-<p>Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
-départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
-et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
-s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
-prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
-liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
-impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
-sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.</p>
-
-<p>Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
-ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
-aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
-festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
-encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
-lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.</p>
-
-<p>Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
-la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme
-au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
-vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant
-donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
-allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
-entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
-hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
-descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
-l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.</p>
-
-<p>Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
-accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
-puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'Ã
-terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
-civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
-ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.</p>
-
-<p>Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
-réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
-l'appartement parfumé.</p>
-
-<p>Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
-trône dans le palais des <i>clochettes d'or;</i> les officiers civils et
-militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
-emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
-ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
-préfecture<a name="NoteRef_3_11" id="NoteRef_3_11"></a><a href="#Note_3_11" class="fnanchor">[3]</a> de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
-ose la demander pour Kwang-Jouy. »</p>
-
-<p>Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
-l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
-arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
-reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
-afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
-il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
-le Kiang-Tcheou.</p>
-
-<p>Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
-printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
-balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
-arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
-offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
-lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
-fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
-avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
-de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
-le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
-qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
-rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.</p>
-
-<p>Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
-«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
-soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
-accéda aux volontés de sa mère.</p>
-
-<p>Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
-main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
-voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
-se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
-l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
-dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
-autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
-faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
-ce poisson. «A dix lys<a name="NoteRef_4_12" id="NoteRef_4_12"></a><a href="#Note_4_12" class="fnanchor">[4]</a> d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
-Hong-Kiang.»</p>
-
-<p>A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
-puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
-cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
-œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
-remplit de satisfaction»—Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
-jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
-expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
-est la santé de ma mère?—Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
-cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
-aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
-vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
-premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»</p>
-
-<p>Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
-firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.</p>
-
-<p>La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
-marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
-à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
-rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
-en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.</p>
-
-<p>Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
-la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
-ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
-lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.</p>
-
-<p>Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
-femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
-brillaient comme les flots en automne<a name="NoteRef_5_13" id="NoteRef_5_13"></a><a href="#Note_5_13" class="fnanchor">[5]</a>, sa bouche petite et fraîche
-ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
-saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
-la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
-la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
-mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son
-compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
-sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
-milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
-domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
-milieu des eaux.</p>
-
-<p>A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
-fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
-tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
-vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
-savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
-circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
-la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
-mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
-diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
-Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.</p>
-
-<p>Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
-flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé Ã
-fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait Ã
-l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
-file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
-sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
-qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
-au fond des eaux.»</p>
-
-<p>Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
-considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
-sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
-«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
-rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
-jours passés.»</p>
-
-<p>Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
-porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
-cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
-du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
-tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
-Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.</p>
-
-<p>Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
-dans le palais de son maître.—«Lettré, quel est ton nom? quelle est
-ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
-as-tu été victime d'un assassinat?»—A ces questions, Kwang-Jouy salua
-respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
-le supplia de le faire revivre.</p>
-
-<p>«Eh bien! reprit alors le dieu des mers<a name="NoteRef_6_14" id="NoteRef_6_14"></a><a href="#Note_6_14" class="fnanchor">[6]</a>, ce petit poisson d'or que
-tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
-trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
-A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
-un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
-du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
-lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
-t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
-cour.»</p>
-
-<p>Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
-exprima sa gratitude au roi des dragons.</p>
-
-<p>Mais revenons à la veuve du docteur.—Dans son aversion pour l'assassin
-de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
-la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
-l'enfant qu'elle devait mettre au jour<a name="NoteRef_7_15" id="NoteRef_7_15"></a><a href="#Note_7_15" class="fnanchor">[7]</a>; dans cette perplexité, elle
-avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.</p>
-
-<p>Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
-employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
-prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
-eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
-le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
-je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
-talents.—Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
-haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
-l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
-avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
-daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.</p>
-
-<p>Les instants fuient avec rapidité.—Un jour que Lieou-Hong était
-sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
-était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
-elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
-demeure. Tout-Ã -coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
-l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
-fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
-l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
-Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
-immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
-de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
-roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
-d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
-votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
-Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.</p>
-
-<p>Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
-venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
-que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
-l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
-débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez Ã
-demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
-serez satisfait.»</p>
-
-<p>Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
-tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
-pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
-retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
-dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
-«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
-pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
-et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
-reconnaître....»</p>
-
-<p>Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
-son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
-le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
-marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
-vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
-porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
-par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.</p>
-
-<p>En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
-et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
-une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
-grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
-la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
-ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
-rentre à l'hôtel.</p>
-
-<p>Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
-de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
-un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
-les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.</p>
-
-<p>Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
-entier à la pensée du dieu, quand tout-à -coup les cris d'un petit
-enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve:
-que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
-attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer Ã
-terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
-les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
-recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (<i>Flottant
-sur le fleuve Kiang</i>) et le confie aux soins d'une personne qui
-l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.</p>
-
-<p>Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
-rapides comme la navette du tisserand.—-L'enfant grandit; et quand il
-eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
-cheveux<a name="NoteRef_8_16" id="NoteRef_8_16"></a><a href="#Note_8_16" class="fnanchor">[8]</a> et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
-le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
-à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la
-pratique de la vertu.</p>
-
-<p>Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
-les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
-sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
-de l'abstinence du vin et de la viande<a name="NoteRef_9_17" id="NoteRef_9_17"></a><a href="#Note_9_17" class="fnanchor">[9]</a> était profond, difficile Ã
-saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
-novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
-lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
-connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
-sait d'où!»</p>
-
-<p>Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
-aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
-qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence<a name="NoteRef_10_18" id="NoteRef_10_18"></a><a href="#Note_10_18" class="fnanchor">[10]</a> et
-pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
-êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
-là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
-donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
-et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
-auteurs de mes jours.—Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
-arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»</p>
-
-<p>Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. LÃ , le vieux bonze tira
-de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
-prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
-novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
-parents la vengeance que sa mère attendait de lui.</p>
-
-<p>A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
-terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
-victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
-de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
-il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
-m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
-pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
-à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
-précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
-avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
-reconnaissance.</p>
-
-<p>—«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
-munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
-mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
-là , tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»</p>
-
-<p>Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
-A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
-sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
-avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.</p>
-
-<p>Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
-échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
-n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
-par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
-retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
-peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
-qui sait?...»</p>
-
-<p>Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
-annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
-demandant l'aumône.</p>
-
-<p>Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
-vient-il? demanda-t-elle.—Le pauvre religieux vient du couvent
-de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
-Fa-Ming.—Puisqu'il en est ainsi, entrez.»</p>
-
-<p>On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
-et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
-attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
-vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
-si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
-l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
-mère vivaient encore.</p>
-
-<p>Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
-dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
-carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
-reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
-comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
-emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
-les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.—Et quel est le nom
-de votre mère?—Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
-ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
-mon nom de religion est Kay-Tsang.—En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
-répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»</p>
-
-<p>A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
-précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
-«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
-Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
-son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
-lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.—Quoi! je suis resté
-dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
-que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
-séparation!—Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
-Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
-d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir Ã
-des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
-pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»</p>
-
-<p>Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.</p>
-
-<p>Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
-excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
-Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
-questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait
-dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
-a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
-en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
-vision m'a rendue malade.—C'est peu de chose, en vérité, répliqua
-le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
-tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
-une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
-jours.»</p>
-
-<p>En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
-exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
-auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
-Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
-de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.—D'ailleurs, reprit
-la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
-couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
-ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
-accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
-du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.</p>
-
-<p>Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
-lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
-parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
-venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
-religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
-le couvent. Là , elle salua les images des Pou-Ssa<a name="NoteRef_11_19" id="NoteRef_11_19"></a><a href="#Note_11_19" class="fnanchor">[11]</a>, revêtit des
-habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
-cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
-la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
-l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
-souliers à ses religieux.</p>
-
-<p>Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
-se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
-chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
-pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
-en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
-bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
-Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
-il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
-donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
-menaceraient.»</p>
-
-<p>Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
-«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, Ã
-l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
-celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
-tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
-du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
-ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
-auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
-à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
-envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
-de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
-dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
-l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
-Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
-elle quitta le couvent et regagna le bateau.</p>
-
-<p>Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
-rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
-prenant congé du religieux, il se mit en route.</p>
-
-<p>Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
-Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
-pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
-ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
-est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
-aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
-s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
-sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
-depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
-parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»</p>
-
-<p>Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
-chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
-c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.—Ce n'est pas lui, répondit le
-novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
-Ouen-Kiao.—Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?—Hélas!
-mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
-près de lui.—Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
-venir chercher?—C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
-capitale et ce bracelet parfumé.»</p>
-
-<p>La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
-je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
-qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
-reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
-assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
-l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
-venir me trouver.—Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
-Kay-Tsang.—Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
-vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
-yeux se sont fermés à la lumière.»</p>
-
-<p>En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
-cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
-ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
-celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
-aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui
-adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
-aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
-l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
-même instant elle recouvra la vue.</p>
-
-<p>Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
-les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
-sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
-et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
-pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
-vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'Ã son retour, en lui
-disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
-vous quitte pour aller à la capitale.»</p>
-
-<p>Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
-de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
-et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
-demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
-famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
-ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
-apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
-la salle du palais.</p>
-
-<p>A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
-en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'Ã terre, il tira de sous sa
-robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
-l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
-a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
-tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
-de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
-torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
-déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
-venger notre gendre.»</p>
-
-<p>Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
-de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
-exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
-L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
-hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, Ã la
-tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
-et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
-ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
-l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
-retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.</p>
-
-<p>Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
-proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
-après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
-ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
-l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
-faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
-Or, Ã cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
-et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
-précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
-leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
-brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
-crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
-sur la place des exécutions.</p>
-
-<p>Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
-fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
-sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
-résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
-bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
-genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
-des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
-Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
-vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»</p>
-
-<p>Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
-fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
-qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
-a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
-de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
-je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
-à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
-est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
-besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
-pour acquitter ma dette envers mon époux.</p>
-
-<p>—»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
-pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
-contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
-était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
-rougirais-tu?»</p>
-
-<p>L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
-en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
-Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
-votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
-supplice est une chose arrêtée.»</p>
-
-<p>Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
-principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
-Ã la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
-en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
-deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
-ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
-jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
-et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.</p>
-
-<p>On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
-Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
-du marché; là , son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
-peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, Ã
-l'endroit même où il avait commis le crime.</p>
-
-<p>Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
-du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
-à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
-Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
-larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
-qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
-Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
-le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.</p>
-
-<p>«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
-épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
-le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
-et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
-Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan<a name="NoteRef_12_20" id="NoteRef_12_20"></a><a href="#Note_12_20" class="fnanchor">[12]</a>, dix pièces d'étoffes de
-soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
-avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
-vieille mère.»</p>
-
-<p>Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
-Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
-à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
-accompli, il s'éloigna.</p>
-
-<p>Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
-veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
-mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
-vive angoisse, ils aperçurent tout-à -coup à la surface de l'eau un
-cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
-pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!</p>
-
-<p>A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
-étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
-se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
-sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
-Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
-lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.</p>
-
-<p>«Que faites—vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.—Vous avez
-été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
-le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
-Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
-ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
-mon époux?—Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
-docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
-sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
-fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
-moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
-je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
-égale.»</p>
-
-<p>Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
-ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
-part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
-fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
-à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.</p>
-
-<p>Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
-mère. Or, cette nuit-là , la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
-refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
-augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
-alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
-exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
-il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
-tous les deux pleurèrent de tendresse.</p>
-
-<p>Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
-trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
-ministre.</p>
-
-<p>Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
-l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
-heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
-Touan-Youen-Hoey: <i>Réunion des tendres époux.</i></p>
-
-<p>Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
-Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
-ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
-gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
-agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint Ã
-la cour, pour veiller aux affaires.</p>
-
-<p>Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
-en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.</p>
-
-<p>Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
-accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
-donna la mort.</p>
-
-<p>Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
-remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
-enfance.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_9" id="Note_1_9"></a><a href="#NoteRef_1_9"><span class="label">[1]</span></a> Le mot Tchang-Ngan signifie proprement <i>lieu du repos
-éternel</i>; il s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il
-désigne la ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_10" id="Note_2_10"></a><a href="#NoteRef_2_10"><span class="label">[2]</span></a> An 627 de J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_11" id="Note_3_11"></a><a href="#NoteRef_3_11"><span class="label">[3]</span></a> Le mot de <i>préfecture</i> n'est pas plus impropre que celui
-de <i>département,</i> les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
-provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
-qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
-de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
-c'est-à -dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
-de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
-</p>
-<p>
-Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
-(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
-dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_12" id="Note_4_12"></a><a href="#NoteRef_4_12"><span class="label">[4]</span></a> Une lieue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_13" id="Note_5_13"></a><a href="#NoteRef_5_13"><span class="label">[5]</span></a> Le mot Tsieou-Po (<i>Vagues d'automne</i>) exprime souvent, par
-élégance, deux beaux yeux de femme.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_14" id="Note_6_14"></a><a href="#NoteRef_6_14"><span class="label">[6]</span></a> Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe
-couleur d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de
-l'année.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_15" id="Note_7_15"></a><a href="#NoteRef_7_15"><span class="label">[7]</span></a> L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est
-celle-ci: Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui
-dût un jour venger son père.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_16" id="Note_8_16"></a><a href="#NoteRef_8_16"><span class="label">[8]</span></a> Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour
-le novice bouddhiste. Ensuite on lui impose un <i>nom de religion.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_17" id="Note_9_17"></a><a href="#NoteRef_9_17"><span class="label">[9]</span></a> Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes
-l'usage du vin, de la viande et de certains légumes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_10_18" id="Note_10_18"></a><a href="#NoteRef_10_18"><span class="label">[10]</span></a> La cosmogonie développée dans le 1<sup>er</sup> chapitre
-du roman d'où cette nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance
-de l'homme et des êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures
-du matin) du grand jour de la création (youen), qui embrasse 129,600
-ans, le principe subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus
-grossier s'éleva: le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la
-seconde partie de cette division du jour naquirent le premier homme et
-les animaux qui se meuvent sur la terre et dans l'eau.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_11_19" id="Note_11_19"></a><a href="#NoteRef_11_19"><span class="label">[11]</span></a> Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par
-leurs grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les
-autres mortels, continuer de vivre dans des migrations successives.
-Les anglais rendent très bien par le mot de <i>Boddhood</i> l'état de ces
-êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
-interminables épreuves.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_12_20" id="Note_12_20"></a><a href="#NoteRef_12_20"><span class="label">[12]</span></a> Yu-Y signifie <i>selon le désir</i>, c'est-à -dire, une pierre
-précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
-Tseou-Pan signifie <i>qui s'agite sur le plateau;</i> ce diamant est ainsi
-appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
-l'oscillation de la lumière qu'il reflète.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_POETE_LY-TAI-PE" id="LE_POETE_LY-TAI-PE">LE POÈTE LY-TAI-PE.</a></h3>
-
-<h4>NOUVELLE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">la terre!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là </span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">tour-Ã -tour les deux phases de sa vie;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">corruption.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">recula les bornes de son imposante renommée:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">pareils au croissant radieux.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">s'effacent,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rives du fleuve Tsay-Chy.</span><br />
-</p>
-
-<p>Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong<a name="NoteRef_1_21" id="NoteRef_1_21"></a><a href="#Note_1_21" class="fnanchor">[1]</a>, de la dynastie des Tang,
-vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
-Taï-Pe. Il descendait, à la 9<sup>e</sup> génération, de l'Empereur
-Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
-Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
-pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
-fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
-surnom.</p>
-
-<p>Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
-sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
-noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
-de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
-des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
-sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
-brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
-immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
-l'<i>Immortel Exilé</i>. Le poète Tou-Fou<a name="NoteRef_2_22" id="NoteRef_2_22"></a><a href="#Note_2_22" class="fnanchor">[2]</a>, directeur des travaux publics
-nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Naguère vivait Wang-Ke<a name="NoteRef_3_23" id="NoteRef_3_23"></a><a href="#Note_3_23" class="fnanchor">[3]</a>, surnommé aussi l'Immortel</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">exilé sur la terre.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">d'émotion les Esprits et les Génies;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">plongé dans une douce ivresse.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">vulgaires.</span><br />
-</p>
-
-<p>Or, Ly-Pe s'appelait lui-même <i>le Lettré retiré du Nénuphar bleu</i>.
-Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
-places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
-d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
-célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
-Ngo-Mei<a name="NoteRef_4_24" id="NoteRef_4_24"></a><a href="#Note_4_24" class="fnanchor">[4]</a>, puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong<a name="NoteRef_5_25" id="NoteRef_5_25"></a><a href="#Note_5_25" class="fnanchor">[5]</a> et s'alla
-cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
-rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
-buvait jour et nuit. On les avait surnommés les <i>six Solitaires de la
-rivière des Bambous.</i></p>
-
-<p>Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
-Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
-mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
-dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
-garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
-de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
-envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
-réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">terre a déjà vu trente printemps;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">qui répand l'or et l'abondance.</span><br />
-</p>
-
-<p>«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
-l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
-sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète Ã
-venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
-puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
-génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
-arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
-n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
-qui vous attend!</p>
-
-<p>—«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
-à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
-distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
-gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
-grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
-d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
-Tong<a name="NoteRef_6_26" id="NoteRef_6_26"></a><a href="#Note_6_26" class="fnanchor">[6]</a>, vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
-fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
-entre le vin et la poésie.</p>
-
-<p>—«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
-Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
-capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»</p>
-
-<p>Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
-son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
-rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
-deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
-emmène Ly-Pe à la taverne<a name="NoteRef_7_27" id="NoteRef_7_27"></a><a href="#Note_7_27" class="fnanchor">[7]</a>; là , il ôte ses pendants d'or et la queue
-de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
-boivent sans désemparer jusqu à la nuit.</p>
-
-<p>Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
-sa maison<a name="NoteRef_8_28" id="NoteRef_8_28"></a><a href="#Note_8_28" class="fnanchor">[8]</a>, et il s'établit entre eux une intimité de frères.
-Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
-Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et Ã
-goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
-l'autre.</p>
-
-<p>Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
-bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
-«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
-sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
-et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
-aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
-cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
-savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
-fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
-l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance Ã
-ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»</p>
-
-<p>Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
-Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
-puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
-surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
-l'avait promis.</p>
-
-<p>Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
-dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
-l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
-et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
-nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
-le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter Ã
-la juger, jetons-la au rebut.»</p>
-
-<p>Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
-les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
-compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
-il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
-le dépose le premier sur le bureau.</p>
-
-<p>Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
-pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
-à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
-barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre<a name="NoteRef_9_29" id="NoteRef_9_29"></a><a href="#Note_9_29" class="fnanchor">[9]</a>!—»Broyer
-de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
-qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
-Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
-fut jetée de côté.</p>
-
-<p>On a raison de dire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand vous présentez un travail au concours, ne songez</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">point à réussir dans l'Empire;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,</span><br />
-</p>
-
-<p>Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
-fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
-lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
-sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et Ã
-Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»</p>
-
-<p>L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
-«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
-vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
-nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
-êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
-son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.</p>
-
-<p>Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
-s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
-arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
-envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
-d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
-postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
-lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
-docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
-qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
-d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
-que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
-très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»</p>
-
-<p>A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
-Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
-Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
-comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
-plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
-militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
-un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
-bonheur ou de malheur.</p>
-
-<p>L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
-du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
-et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
-érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
-lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
-congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
-se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
-lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
-alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
-lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
-dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
-sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
-explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
-élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
-rendre quelque service à l'Empire!»</p>
-
-<p>Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
-les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
-une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
-Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
-hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
-avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
-combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
-dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
-il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
-l'accable.</p>
-
-<p>—»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
-mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
-pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
-du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
-personnelle.»</p>
-
-<p>Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
-haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
-termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
-humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
-profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
-des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»</p>
-
-<p>Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
-docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
-devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
-«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
-ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
-civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
-érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
-et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
-la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
-nobles du palais.»—Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
-une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
-Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.</p>
-
-<p>Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda Ã
-l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
-qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
-Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
-mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
-littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
-dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
-on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
-l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
-froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
-vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
-suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.</p>
-
-<p>—»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
-académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
-rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
-Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
-académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
-cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
-qu'il ne refusera pas.»</p>
-
-<p>Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
-lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
-l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
-de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
-celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
-salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
-suite du docteur Ho-Tchy.</p>
-
-<p>Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
-l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
-danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
-au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
-il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
-l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
-ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
-la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
-l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
-ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
-une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
-chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.</p>
-
-<p>—»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
-de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
-les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
-humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
-étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
-chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
-est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
-du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment
-pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?</p>
-
-<p>—»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
-excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
-question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
-dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
-couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai<a name="NoteRef_10_30" id="NoteRef_10_30"></a><a href="#Note_10_30" class="fnanchor">[10]</a> au prince
-de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
-Corée<a name="NoteRef_11_31" id="NoteRef_11_31"></a><a href="#Note_11_31" class="fnanchor">[11]</a>, et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
-nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
-violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
-bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
-patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
-ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
-mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
-avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
-savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan<a name="NoteRef_12_32" id="NoteRef_12_32"></a><a href="#Note_12_32" class="fnanchor">[12]</a>,
-les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
-de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
-la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
-Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
-de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
-vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
-lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
-carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»</p></blockquote>
-
-<p>Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
-attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
-l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
-probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
-En effet, l'esprit du Dragon<a name="NoteRef_13_33" id="NoteRef_13_33"></a><a href="#Note_13_33" class="fnanchor">[13]</a> n'était rien moins que satisfait.
-Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
-s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
-et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
-Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.</p>
-
-<p>Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
-comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
-docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
-votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
-la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
-à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
-Kai-Sou-Wen<a name="NoteRef_14_34" id="NoteRef_14_34"></a><a href="#Note_14_34" class="fnanchor">[14]</a> mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
-les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
-vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
-cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
-soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
-soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
-il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
-nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
-sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
-Majesté.</p>
-
-<p>—»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
-ambassadeurs?—Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
-convenablement.»</p>
-
-<p>Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
-«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
-troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
-de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
-dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
-Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
-au pied de votre trône.</p>
-
-<p>—»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.—D'après
-l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
-donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou<a name="NoteRef_15_35" id="NoteRef_15_35"></a><a href="#Note_15_35" class="fnanchor">[15]</a> appellent leur chef Ko-Han;
-les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao<a name="NoteRef_16_36" id="NoteRef_16_36"></a><a href="#Note_16_36" class="fnanchor">[16]</a>, Tchao; les Ho-Ling<a name="NoteRef_17_37" id="NoteRef_17_37"></a><a href="#Note_17_37" class="fnanchor">[17]</a>,
-Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»</p>
-
-<p>A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain
-éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
-de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
-poète dans le palais des <i>clochettes d'or</i><a name="NoteRef_18_38" id="NoteRef_18_38"></a><a href="#Note_18_38" class="fnanchor">[18]</a>. Les musiciens firent
-retentir à grand bruit les instruments à corde, le <i>kin</i> et le <i>se</i>;
-les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
-firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
-célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
-banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
-prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après
-avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
-officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
-placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
-cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
-d'audience.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
-retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
-forment le cortège, alignés sur deux rangs.</p></blockquote>
-
-<p>Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
-Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
-Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
-au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
-mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
-des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
-Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
-peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
-poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
-plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
-le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
-bouillon avec son bâtonnet d'ivoire<a name="NoteRef_19_39" id="NoteRef_19_39"></a><a href="#Note_19_39" class="fnanchor">[19]</a>; puis il le servit lui-même Ã
-Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
-illumina son visage.</p>
-
-<p>Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
-dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
-formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
-en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
-Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
-visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.</p>
-
-<p>Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
-et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
-la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
-un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
-étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
-donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
-se tromper d'un mot.</p>
-
-<p>Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
-«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
-dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
-Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»</p>
-
-<p>Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
-Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
-plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
-de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
-resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
-et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
-couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
-donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
-coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.</p>
-
-<p>«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
-assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
-espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
-des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
-sur l'estrade.»</p>
-
-<p>L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
-chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
-sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
-conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.</p>
-
-<p>—»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
-cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.—Eh bien! Sire,
-ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
-Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
-personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
-jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
-daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
-humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
-lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
-serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
-pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
-prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
-au-dessous de la confiance dont il est honoré.»</p>
-
-<p>Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
-rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
-l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
-songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal
-reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
-services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
-le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
-contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
-faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
-ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
-proverbe est bien vrai:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
-ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
-injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
-dites.</p></blockquote>
-
-<p>Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme
-il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
-s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
-côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
-qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils Ã
-l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
-alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
-C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
-divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
-pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
-rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
-s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.</p>
-
-<p>De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
-droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
-et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
-sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
-bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
-et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
-reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
-lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
-la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
-surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
-donnez-nous-en lecture.»</p>
-
-<p>Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
-aux étrangers; elle était ainsi conçue:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
-a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
-instructions au Ko-To des Po-Hai.</p>
-
-<p>«Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent
-pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
-Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
-et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
-mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
-soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
-tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
-l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
-Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
-fondu, ont prêté serment et obéissance.</p>
-
-<p>Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
-envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
-la Perse, des serpents qui prennent les rats<a name="NoteRef_20_40" id="NoteRef_20_40"></a><a href="#Note_20_40" class="fnanchor">[20]</a>; l'Inde,
-des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
-qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
-leur gueule<a name="NoteRef_21_41" id="NoteRef_21_41"></a><a href="#Note_21_41" class="fnanchor">[21]</a>; le perroquet blanc est un présent du
-royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
-vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
-Ko-Ly<a name="NoteRef_22_42" id="NoteRef_22_42"></a><a href="#Note_22_42" class="fnanchor">[22]</a> nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
-fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
-pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
-ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,</p>
-
-<p>La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
-vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
-un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
-en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
-terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
-montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?</p>
-
-<p>Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
-presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
-comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
-vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas Ã
-la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
-comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
-(pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
-ne veut pas se soumettre.</p>
-
-<p>Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
-coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
-dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
-et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
-Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
-comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
-coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
-prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
-le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
-et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
-à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
-instructions.</p>
-
-<p>Ordre spécial.»</p></blockquote>
-
-<p>La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
-qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
-cacheta de son sceau impérial.</p>
-
-<p>Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
-les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
-Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
-du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
-d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
-de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
-pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
-soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
-l'Empereur!</p>
-
-<p>L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
-et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
-cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.</p>
-
-<p>«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
-du collège des Han-Lin.—Au milieu de tant de dignitaires, le
-premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
-bottines?—Ecoutez, ajouta Ho—Tchi: ces deux personnages sont à la
-vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
-nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
-le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
-sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
-Quel autre pourrait l'égaler!»</p>
-
-<p>Là -dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
-dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
-A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
-entra en délibération avec ses conseillers.—Le céleste Empire avait
-pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
-l'attaquer?</p>
-
-<p>Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
-chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
-faire sa cour au souverain de la Chine.—Mais ici l'histoire se divise.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
-aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
-le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
-place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
-errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
-l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
-Tong-Fang-Sou.—Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
-veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
-blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
-disposer: voilà ce qu'il aime.—Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
-n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
-ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
-jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
-verres: cela lui suffirait.»</p>
-
-<p>Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
-voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
-banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
-avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
-cessaient de pleuvoir sur le docteur.</p>
-
-<p>Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
-lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
-il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
-en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
-arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
-Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
-condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
-Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
-quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
-répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
-m'appelle Kouo-Tse-Y.»</p>
-
-<p>Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
-Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
-poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
-que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
-rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
-docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
-remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
-désobéir?</p>
-
-<p>Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande Ã
-voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
-revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
-et en lait sortir Kouo-Tse-Y, Ã qui la peine de son crime est remise
-et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
-de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
-de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
-libérateur et le sauva du même péril<a name="NoteRef_23_43" id="NoteRef_23_43"></a><a href="#Note_23_43" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
-
-<p>—Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
-seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
-envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
-Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
-maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
-variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
-couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
-et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
-devant la galerie des <i>Parfums enivrants,</i> et il prenait plaisir à les
-admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
-appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
-princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
-célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
-le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
-du poète Ly-Pe.</p>
-
-<p>Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
-et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
-ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
-dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
-entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
-chantait:</p>
-
-<p class="poet">
-Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;<br />
-Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.<br />
-Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;<br />
-Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.<br />
-</p>
-
-<p>«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
-qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là ,
-installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
-qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
-de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
-qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
-ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
-quittait pas.</p>
-
-<p>«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
-Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
-s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
-hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
-se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
-lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
-musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
-gaîté:</p>
-
-<p>Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!</p>
-
-<p>Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
-par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
-prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
-montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
-ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
-le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
-soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
-fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
-<i>Cinq Phénix;</i> et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
-hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
-palais.</p>
-
-<p>Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
-celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
-par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
-retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
-les fossés <i>qui font naître la joie,</i> ils arrivèrent avec leur fardeau
-Ã la galerie des <i>Parfums enivrants.</i></p>
-
-<p>Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
-plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
-de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
-(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
-cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
-poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
-de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
-avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
-répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
-endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
-aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
-coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
-du docteur.</p>
-
-<p>Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
-devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
-dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
-dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
-—Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
-suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
-qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
-que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
-ton brillant.»</p>
-
-<p>Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
-plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
-voici:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">I.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">les fleurs je songe à voter visage;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">devant moi,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">le séjour des dieux.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">II.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">parfum;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Wou-chan attristent mon cœur.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des Han?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Hélas! <i>l'hirondelle légère</i> se confie dans l'éclat d'une nouvelle</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">parure.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">III.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">regard.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oubliant les jalousies sans fin que l'amour<a name="NoteRef_24_44" id="NoteRef_24_44"></a><a href="#Note_24_44" class="fnanchor">[24]</a> a fait naître,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.</span><br />
-</p>
-
-<p>«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
-des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
-les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
-noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
-s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
-les accompagna lui-même avec sa flûte de jade<a name="NoteRef_25_45" id="NoteRef_25_45"></a><a href="#Note_25_45" class="fnanchor">[25]</a>. Lorsque le concert
-fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
-l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
-avait procuré.</p>
-
-<p>«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
-faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là -dessus la princesse
-prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
-la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
-palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
-lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
-serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
-donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était
-établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
-et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.</p>
-
-<p>Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
-rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
-occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
-voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
-et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
-qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
-«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
-entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
-la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
-au contraire à redire ces vers!—Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
-point mon courroux, demanda l'Impératrice?—Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
-ce vers qui dit:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">nouvelle.</span><br />
-</p>
-
-<p>—»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
-Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux<a name="NoteRef_26_46" id="NoteRef_26_46"></a><a href="#Note_26_46" class="fnanchor">[26]</a>, dont le petit nom
-était Fey-Yen (l'<i>Hirondelle légère</i>).</p>
-
-<p>—»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant Ã
-la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
-manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
-taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
-comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
-touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
-qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
-avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
-double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
-palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
-main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
-la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle
-para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
-reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.</p>
-
-<p>»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
-légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
-de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
-aperçue?»</p>
-
-<p>C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
-le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
-qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
-intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
-venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la
-princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
-lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
-connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.</p>
-
-<p>L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
-le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
-suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
-sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
-comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
-avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
-permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
-sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
-Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
-qu'on nommait alors les <i>huit Immortels du banquet.</i></p>
-
-<p>Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
-toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
-passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
-ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
-son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens
-sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
-poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
-permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»</p>
-
-<p>Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
-de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
-dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
-besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.—Votre sujet ne manque
-de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
-acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»</p>
-
-<p>Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
-il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
-l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
-son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
-tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
-frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
-devait recevoir mille <i>kouans</i><a name="NoteRef_27_47" id="NoteRef_27_47"></a><a href="#Note_27_47" class="fnanchor">[27]</a>, et dans les villes secondaires,
-cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
-peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
-rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille <i>leangs</i> d'or,
-un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
-cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.</p>
-
-<p>Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
-reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
-bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
-il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
-du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
-congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
-la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
-les coupes se succédèrent sans relâche.</p>
-
-<p>Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
-trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
-à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
-allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
-écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
-dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
-ont pour titre: <i>Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
-montagnes</i>. En voici l'abrégé:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Reconnaissant et fier de l'édit impérial,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">fumée.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">racines au gré des flots.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">jamais;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.</span><br />
-</p>
-
-<p>Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
-à cheval, et partout où il passe on l'appelle <i>le Seigneur aux habits
-de soie</i>. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
-aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
-le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
-instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
-leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
-banquet.</p>
-
-<p>Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
-moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
-qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
-montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
-lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
-emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
-monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
-premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
-tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.</p>
-
-<p>Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
-entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
-des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
-donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
-domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
-cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.</p>
-
-<p>Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
-publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
-et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
-insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
-du peuple?—Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
-inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
-il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
-immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
-attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
-faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»</p>
-
-<p>Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
-moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
-est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!—Non, répondit Ly-Pe, je
-ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.—Alors, reprit l'intendant,
-si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
-Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
-arrogamment son Excellence?</p>
-
-<p>—»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
-pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
-qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
-le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
-«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
-barbouiller?» Or, voici la requête du poète.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
-son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
-littéraires étaient immenses; quand il agitait son
-pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
-les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
-des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
-une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
-répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
-de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
-l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
-qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
-est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
-essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
-lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
-encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
-palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
-pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
-un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
-impériale, où vous lirez ses titres.</p></blockquote>
-
-<p>Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
-jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
-frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
-«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
-officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
-donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
-comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?—Ce n'est pas à vous
-que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
-dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
-sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»</p>
-
-<p>L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
-la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
-A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
-gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
-rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
-là , prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
-de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
-par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
-crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»</p>
-
-<p>Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
-du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
-ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
-d'audience. Là , les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
-impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
-dit-il:—«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
-le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
-rebelle.»—D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
-les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
-prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
-répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»</p>
-
-<p>Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit Ã
-sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
-des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
-peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
-éviterez une humiliante punition.</p>
-
-<p>Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
-d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
-se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
-salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
-qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
-son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
-excellent magistrat.</p>
-
-<p>Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
-province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
-une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la
-conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
-habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
-de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.</p>
-
-<p>Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
-Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
-les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
-vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan<a name="NoteRef_28_48" id="NoteRef_28_48"></a><a href="#Note_28_48" class="fnanchor">[28]</a>, l'Empereur
-s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
-Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
-pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
-mont Lou-Tchan.</p>
-
-<p>Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
-profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
-souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
-descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
-pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
-retenu au camp du général.</p>
-
-<p>Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime Ã
-Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
-celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
-étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
-méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
-envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
-poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
-jusqu'Ã l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
-passage l'arrêta.</p>
-
-<p>On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
-devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
-libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
-il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
-s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
-dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
-inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
-Là -dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
-quelques nuits de repos, le poète fut tout-à -fait remis.</p>
-
-<p>Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
-l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur Ã
-Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
-et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
-C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">l'Océan,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">se rencontrer?</span><br />
-</p>
-
-<p>Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
-envoyé en exil. Hiang-Tsong<a name="NoteRef_29_49" id="NoteRef_29_49"></a><a href="#Note_29_49" class="fnanchor">[29]</a> était retourné du pays de Cho dans la
-capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
-grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
-le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
-les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
-permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
-il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
-commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
-Tong-Ting<a name="NoteRef_30_50" id="NoteRef_30_50"></a><a href="#Note_30_50" class="fnanchor">[30]</a>; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
-vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.</p>
-
-<p>Or, cette nuit-là , la lune brillait, il faisait clair comme en plein
-jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-Ã -coup, au sein
-des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
-s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
-ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
-grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
-dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
-portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
-face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
-retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
-les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
-avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
-dos d'une baleine<a name="NoteRef_31_51" id="NoteRef_31_51"></a><a href="#Note_31_51" class="fnanchor">[31]</a>, les voix harmonieuses guidaient le cortège....
-Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!</p>
-
-<p>Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
-le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
-respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
-les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
-sacrifices au printemps et à l'automne.</p>
-
-<p>Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
-des Song<a name="NoteRef_32_52" id="NoteRef_32_52"></a><a href="#Note_32_52" class="fnanchor">[32]</a>, un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
-belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
-l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
-lequel étaient peints ces deux mots: <i>Chy-Pe</i> (le Prince de la poésie.)
-Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Prince des poètes?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">talent.</span><br />
-</p>
-
-<p>Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">une pièce de vers décousue;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">les ondes fraîches du fleuve.</span><br />
-</p>
-
-<p>Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
-éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
-L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
-sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
-dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
-un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
-au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
-il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
-l'immortel Ly-Pe lui-même.</p>
-
-<p>De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
-à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
-rang, et dit de lui:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">il déploya un talent divin;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">en a gardé un pieux souvenir.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_21" id="Note_1_21"></a><a href="#NoteRef_1_21"><span class="label">[1]</span></a> Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_22" id="Note_2_22"></a><a href="#NoteRef_2_22"><span class="label">[2]</span></a> Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités
-en tête de cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque
-royale possède les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné
-leurs portraits dans sa <i>Description historique de la Chine.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_23" id="Note_3_23"></a><a href="#NoteRef_3_23"><span class="label">[3]</span></a> Autre nom de Ly-Taï-Pe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_24" id="Note_4_24"></a><a href="#NoteRef_4_24"><span class="label">[4]</span></a> Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département
-de Kia-Ting, arrondissement de Mei.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_25" id="Note_5_25"></a><a href="#NoteRef_5_25"><span class="label">[5]</span></a> Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90
-lieues de circonférence.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_26" id="Note_6_26"></a><a href="#NoteRef_6_26"><span class="label">[6]</span></a> Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou,
-historien du royaume de Tsin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_27" id="Note_7_27"></a><a href="#NoteRef_7_27"><span class="label">[7]</span></a> Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_28" id="Note_8_28"></a><a href="#NoteRef_8_28"><span class="label">[8]</span></a> Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et <i>abaissa
-son lit</i>. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre
-et fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
-un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
-nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
-suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
-celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
-ami.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_29" id="Note_9_29"></a><a href="#NoteRef_9_29"><span class="label">[9]</span></a> On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre
-plate et l'appliquent ensuite avec le pinceau.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_10_30" id="Note_10_30"></a><a href="#NoteRef_10_30"><span class="label">[10]</span></a> Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de
-la Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du
-8<sup>e</sup> siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925.
-Leur chef avait le titre de Ko-To.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_11_31" id="Note_11_31"></a><a href="#NoteRef_11_31"><span class="label">[11]</span></a> La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous
-Kao-Tsong.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_12_32" id="Note_12_32"></a><a href="#NoteRef_12_32"><span class="label">[12]</span></a> Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_13_33" id="Note_13_33"></a><a href="#NoteRef_13_33"><span class="label">[13]</span></a> De l'Empereur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_14_34" id="Note_14_34"></a><a href="#NoteRef_14_34"><span class="label">[14]</span></a> Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en
-642.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_15_35" id="Note_15_35"></a><a href="#NoteRef_15_35"><span class="label">[15]</span></a> Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui,
-au 13<sup>e</sup> siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_16_36" id="Note_16_36"></a><a href="#NoteRef_16_36"><span class="label">[16]</span></a> Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au
-sud-ouest de la Chine, un pays considérable, que représente à peu près
-de nos jours la province de Yun-Nan.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_17_37" id="Note_17_37"></a><a href="#NoteRef_17_37"><span class="label">[17]</span></a> Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un
-royaume de Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans
-ce qui forme aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_18_38" id="Note_18_38"></a><a href="#NoteRef_18_38"><span class="label">[18]</span></a> Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
-(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
-contigu à celui des empereurs, nommé <i>Palais des clochettes d'or.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_19_39" id="Note_19_39"></a><a href="#NoteRef_19_39"><span class="label">[19]</span></a> On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu
-de cuillers pour manger.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_20_40" id="Note_20_40"></a><a href="#NoteRef_20_40"><span class="label">[20]</span></a> Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol.
-1<sup>er</sup>, page 252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de
-Perse un tribut, et les envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus
-un serpent (lézard) vivant, ... qui pénétrait dans les trous pour y
-prendre les rats.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_21_41" id="Note_21_41"></a><a href="#NoteRef_21_41"><span class="label">[21]</span></a> Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien
-long d'un pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours,
-qui guidait des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce
-présent est attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_22_42" id="Note_22_42"></a><a href="#NoteRef_22_42"><span class="label">[22]</span></a> Peuples de famille Ouigour, établis au 8.<sup>e</sup>
-siècle, au sud du lac Baikal.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_23_43" id="Note_23_43"></a><a href="#NoteRef_23_43"><span class="label">[23]</span></a> Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il <i>noua
-l'herbe.</i> Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen,
-et voici le fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette
-chronique.
-</p>
-<p>
-Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
-lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
-femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
-sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
-héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
-après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
-avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
-recommandations qu'il m'a laissées.»
-</p>
-<p>
-Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
-de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
-aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
-l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
-pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
-même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
-vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
-recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
-j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
-ma reconnaissance d'un si grand service.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_24_44" id="Note_24_44"></a><a href="#NoteRef_24_44"><span class="label">[24]</span></a> L'amour est désigné ici par l'expression poétique de
-<i>vent du printemps.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_25_45" id="Note_25_45"></a><a href="#NoteRef_25_45"><span class="label">[25]</span></a> L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce
-fut même chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques,
-et causa tous les malheurs de la fin de ce beau règne.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_26_46" id="Note_26_46"></a><a href="#NoteRef_26_46"><span class="label">[26]</span></a> Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La
-princesse dont il est ici question était une comédienne dont il fut
-très épris et qu'il éleva au rang d'Impératrice.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_27_47" id="Note_27_47"></a><a href="#NoteRef_27_47"><span class="label">[27]</span></a> Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos
-jours 7 fr. 50 cent.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_28_48" id="Note_28_48"></a><a href="#NoteRef_28_48"><span class="label">[28]</span></a> Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
-Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
-entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
-déclarer Empereur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_29_49" id="Note_29_49"></a><a href="#NoteRef_29_49"><span class="label">[29]</span></a> Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un
-successeur en abdiquant entre les mains de son fils.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_30_50" id="Note_30_50"></a><a href="#NoteRef_30_50"><span class="label">[30]</span></a> Grand lac dans la province de Ho-Nan.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_31_51" id="Note_31_51"></a><a href="#NoteRef_31_51"><span class="label">[31]</span></a> Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est
-un des sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se
-plaisent à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe,
-qui représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont
-autre chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_32_52" id="Note_32_52"></a><a href="#NoteRef_32_52"><span class="label">[32]</span></a> Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_LION_DE_PIERRE" id="LE_LION_DE_PIERRE">LE LION DE PIERRE.</a></h3>
-
-<h4>LÉGENDE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
-Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
-rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
-endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
-pratiquent la vertu.</p>
-
-<p>C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
-homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
-querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
-reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
-dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour Ã
-un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
-sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
-livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
-l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
-main.</p>
-
-<p>Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
-Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
-au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
-se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
-plus prompt à accueillir sa visite.</p>
-
-<p>Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
-ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
-attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là -dessus, Tching fit
-préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
-quand on fut à table, il lui demanda où il allait.</p>
-
-<p>«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
-Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
-vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
-quelque chose à vous communiquer.</p>
-
-<p>—»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
-respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
-par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
-Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?</p>
-
-<p>—»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
-ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
-mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
-terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
-au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je
-n'ai rien de plus à vous dire.»</p>
-
-<p>Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
-fléau devait se déclarer.</p>
-
-<p>«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
-pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
-sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.</p>
-
-<p>—»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
-bien d'en avertir tous les gens du village.</p>
-
-<p>—»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
-souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
-Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
-Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
-chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.</p>
-
-<p>—»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?</p>
-
-<p>—»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
-du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin
-que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">pleins d'une généreuse reconnaissance,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">garde!...</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">s'acquitte par les douleurs de la prison.</span><br />
-</p>
-
-<p>Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui
-dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir
-achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching
-lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une
-vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et
-il partit sans rien accepter.</p>
-
-<p>Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il
-venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune
-trois domestiques pour louer dix grandes barques.</p>
-
-<p>«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»
-Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il
-rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de
-tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment
-leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue
-de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.</p>
-
-<p>Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
-le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
-monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit
-naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes
-grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des
-êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
-sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
-larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»</p>
-
-<p>Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille
-dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de
-son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite
-accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt
-Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les
-ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des
-bateaux.</p>
-
-<p>En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
-du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
-réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
-s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des
-nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
-dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées
-se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et
-habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt
-mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi
-cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le
-ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis
-que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient Ã
-pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par
-un homme inspiré.</p>
-
-<p>Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant Ã
-l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du
-fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au
-fond des vagues.</p>
-
-<p>D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,
-qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts Ã
-l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs
-bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen
-parvint sain et sauf sur le rivage.</p>
-
-<p>Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
-portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.
-Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête
-Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
-la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.</p>
-
-<p>Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent
-un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être
-submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,
-courons;—Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
-paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
-garde!»</p>
-
-<p>—»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un
-moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
-montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de
-bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le
-bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui
-étaient mouillés.</p>
-
-<p>Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
-demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable
-par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que
-fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par
-le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;
-et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,
-débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands
-et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
-étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.</p>
-
-<p>Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était
-dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions
-l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du
-boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
-son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou
-sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
-a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,
-serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous
-témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
-redevable.</p>
-
-<p>—»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez
-traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les
-marques du plus respectueux dévouement.</p>
-
-<p>Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois
-passent comme la navette du tisserand.—Depuis la moitié d'une année
-Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur
-résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet
-de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt
-l'Empereur Jin-Tsong<a name="NoteRef_1_53" id="NoteRef_1_53"></a><a href="#Note_1_53" class="fnanchor">[1]</a> fit afficher dans toutes les provinces un édit
-portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet
-perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.</p>
-
-<p>Or, cette nuit-là , Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:
-«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet
-précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
-palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le
-maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites
-partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il
-obtienne la récompense promise.</p>
-
-<p>A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait
-d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'Ã la porte
-du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement
-conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être
-surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
-fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa
-femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
-le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
-choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,
-n'espérez rien de cette affaire.»</p>
-
-<p>Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le
-fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté
-envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste
-est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la
-capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté
-me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains
-de votre cher fils.»</p>
-
-<p>Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent
-nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain
-Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa
-famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises
-ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas
-ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.</p>
-
-<p>Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux
-portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.
-LÃ , il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
-prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce
-magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.</p>
-
-<p>Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel
-des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller
-communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
-l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint
-qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat
-de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du
-bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
-elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa
-suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
-fait, le cachet s'y trouva.</p>
-
-<p>Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
-comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin
-de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté
-qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je
-vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites
-secrets.» Là -dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de
-l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.</p>
-
-<p>Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance
-dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur
-comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais
-du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence Ã
-Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et
-du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.</p>
-
-<p>Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,
-Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,
-quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
-de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité
-de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après
-cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un
-domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de
-ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas
-à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie
-où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais
-du Fou-Ma, pour avoir des informations.</p>
-
-<p>Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs
-arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»</p>
-
-<p>Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au
-passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait
-rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son
-frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,
-il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose
-insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!—Frère,
-frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»
-Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:
-«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
-entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:
-il reçut trente coups.</p>
-
-<p>Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la
-peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son
-corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais
-traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était
-resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
-elle lui fut refusée.</p>
-
-<p>Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et
-ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque
-soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il
-résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie
-aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter Ã
-sa bouche un mets savoureux, quand tout-Ã -coup un singe franchit la
-porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
-présenta au captif.</p>
-
-<p>A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père
-à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
-à celui qu'il avait sauvé ce jour-là ; il prit donc et mangea cette
-viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut
-avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
-Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le
-faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles
-de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»</p>
-
-<p>Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
-de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux
-qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris
-douloureux. «Ce doivent être là , songea Tsouy-Youen, les oiseaux
-auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous
-avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de
-ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et
-ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au
-pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen
-écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et
-l'oiseau prit immédiatement son vol.</p>
-
-<p>Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux
-Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de
-ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt
-un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne
-sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
-est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son
-fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et
-les maux que Tsouy souffre dans sa prison.</p>
-
-<p>A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la
-pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes Ã
-celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,
-s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
-bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé
-dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en
-tirer!</p>
-
-<p>—»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
-qui a un cœur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et
-d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,
-afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.—Allez, lui répondit
-Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»</p>
-
-<p>Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa
-femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un
-logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville
-pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné
-son fils s'offrit subitement à ses regards.</p>
-
-<p>Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
-n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses
-bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le
-questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de
-cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait
-courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle
-serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il
-redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;
-et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça
-debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu
-fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,
-aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié
-votre père?»</p>
-
-<p>Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
-sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
-de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du
-palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le
-vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
-mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond
-d'un cachot?»</p>
-
-<p>Là -dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong<a name="NoteRef_2_54" id="NoteRef_2_54"></a><a href="#Note_2_54" class="fnanchor">[2]</a>, pour y déposer
-une requête d'accusation.</p>
-
-<p>Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:
-Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa
-pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
-questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
-sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.</p>
-
-<p>«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier
-du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient
-sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces
-derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
-lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»</p>
-
-<p>Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur Ã
-l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de
-Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,
-invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après
-avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
-gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
-qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur
-poste.</p>
-
-<p>Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
-avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de
-vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong
-en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'Ã
-cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une
-grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
-présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,
-conformez—vous aux circonstances et buvez!»</p>
-
-<p>Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère:
-«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
-et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
-m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?—Noble Fou-Ma, répondit
-Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
-respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
-mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
-coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?</p>
-
-<p>Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
-tout-à -coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
-s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
-avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
-des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
-rendre justice.»</p>
-
-<p>A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
-de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
-degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
-forcer à avouer son crime.</p>
-
-<p>Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
-sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
-cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
-Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
-Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
-l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
-«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
-au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
-recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
-donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
-manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
-reconnaissance à l'Empereur.</p>
-
-<p>Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
-mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
-ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
-le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
-il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
-charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
-pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
-en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
-vertus.</p>
-
-<p>Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
-prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
-diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
-lieu de sa résidence.</p>
-
-<p>Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
-décapité.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_53" id="Note_1_53"></a><a href="#NoteRef_1_53"><span class="label">[1]</span></a> L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur
-le trône en 1023.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_54" id="Note_2_54"></a><a href="#NoteRef_2_54"><span class="label">[2]</span></a> Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est
-célèbre en Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des
-drames, des nouvelles et des histoires fantastiques.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_LEGENDE1" id="LA_LEGENDE1">LA LÉGENDE</a>
-<a name="NoteRef_1_55" id="NoteRef_1_55"></a><a href="#Note_1_55" class="fnanchor" style="font-size: 0.7em;">[1]</a></h3>
-
-<h3>DU ROI DES DRAGONS</h3>
-
-<h4>HISTOIRE BOUDDHIQUE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<p>La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
-Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
-cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
-Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
-étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
-elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
-soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
-de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
-barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
-toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.</p>
-
-<p>Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
-Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
-il changea le nom de l'année <i>Long-Sy</i> en celui de <i>Tching-Kwan</i>, qui
-fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
-régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année <i>Y-Sse.</i></p>
-
-<p>Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
-les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
-fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
-seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
-fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
-Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
-fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
-grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.</p>
-
-<p>Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
-apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
-rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
-burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
-retournèrent en suivant les rives du fleuve.</p>
-
-<p>«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
-disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
-nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
-l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
-entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
-dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
-fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
-doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
-envie, à la pente de sa destinée.</p>
-
-<p>—»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
-de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.—Ah!
-interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
-se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
-intitulé <i>le Papillon amoureux des fleurs</i>, qui le prouve par les vers
-suivants:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
-l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
-vogue tranquille comme la belle Si-Che<a name="NoteRef_2_56" id="NoteRef_2_56"></a><a href="#Note_2_56" class="fnanchor">[2]</a> au sein de la
-musique qui la berce. Le cœur est calme et pur, quand la
-gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
-on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
-les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
-les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
-les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
-femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
-ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
-vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
-honte secrète, sans haine importune.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
-vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
-donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
-s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
-calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
-langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
-teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
-s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
-influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
-il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
-éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
-qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à -coup l'hiver austère
-et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
-et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
-montagne dans une complète indépendance des hommes.</p></blockquote>
-
-<p>—»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
-comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
-précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé <i>la Perdrix
-regarde les cieux</i>. Ecoutez.»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
-fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
-qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
-ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
-tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
-flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
-encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
-en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
-choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
-vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
-fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
-brillante.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
-vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
-avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
-touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
-un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
-salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
-la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
-supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
-embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
-se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
-pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
-vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
-par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
-la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
-notre végétation.</p></blockquote>
-
-<p>—»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
-vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
-l'<i>Immortel des cieux</i> l'ont dit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
-demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
-amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
-crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
-pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
-d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
-barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
-après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
-abondante, ils la portent au marché de la capitale et
-l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
-verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
-couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
-dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
-sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, Ã la
-gloire et à la noblesse.</p></blockquote>
-
-<p>—»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
-peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
-cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
-les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
-ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
-pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
-bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
-suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
-à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
-coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
-festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
-une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
-inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
-dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
-succès ou de la ruine.</p></blockquote>
-
-<p>Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
-n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
-aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la <i>Lune aux
-bords du fleuve de l'Ouest</i>. Ecoutez:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
-l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
-se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
-le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
-diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
-l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient Ã
-jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
-piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
-abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
-tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
-et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
-fleuve Kiang en s élargissant.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
-les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
-attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
-les tiges des blés sont coupées et que les bambous
-sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
-chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
-troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
-en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
-épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cœur l'orme et
-le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
-et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
-l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
-du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.</p></blockquote>
-
-<p>»—Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
-ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
-des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'<i>Immortel
-s'approche du fleuve Kiang,</i> qui expriment ainsi ma pensée:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
-se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
-de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
-habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
-les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
-effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
-les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
-soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
-les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
-troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
-vÅ“u de son cÅ“ur, on accomplit ses projets, on dispose Ã
-son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
-l'œil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
-est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
-leur ame?</p></blockquote>
-
-<p>—«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
-la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
-le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
-hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
-sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
-hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
-Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
-attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe Ã
-la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
-montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
-paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
-comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
-fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout Ã
-son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
-dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
-santé, une existence obscure mais indépendante.</p></blockquote>
-
-<p>Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
-pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
-vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
-nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
-cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
-arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
-qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
-herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
-fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
-compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
-l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
-aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
-s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
-pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
-ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
-soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
-bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
-sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
-murs du palais, au temps de la disgrâce!</p></blockquote>
-
-<p>—»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
-comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
-rendent témoignage, et les voici:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
-blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
-devant sa cabane de chaume, Ã l'abri du treillis de
-bambous; et là , sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
-enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
-avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
-il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
-jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
-fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
-de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
-donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des
-vêtements de soie brodés.</p></blockquote>
-
-<p>—»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
-long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
-pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
-louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
-dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux Ã
-deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
-bûcheron et le pêcheur.</p>
-
-<p>—»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
-prie de commencer.»</p>
-
-<p>Le pêcheur Tchang prit donc la parole:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
-flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
-la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
-à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
-submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
-aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
-les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
-l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
-dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
-sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
-et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
-pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
-sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
-pendant toute sa vie.</p>
-
-<p>Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
-l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
-montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
-fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
-blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
-Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
-et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
-hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
-du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
-les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
-flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
-trouble le bruit des pas.</p>
-
-<p>Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
-que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
-coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
-ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
-on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
-On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
-on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
-les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
-rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
-devise le mot <i>raison</i>, et les verres bien remplis passent
-de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
-chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
-poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
-du bûcheron.</p>
-
-<p>L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
-thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
-et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
-fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
-Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
-sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
-ample provision de bois, on chemine par la grande route;
-lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
-d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
-que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
-les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
-le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
-à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
-les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
-parler des autres.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
-me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
-désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
-liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
-pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
-fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
-d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
-bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
-quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
-manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
-inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
-prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
-bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
-cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
-point de leurs vains projets la tête et le cœur de
-celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
-les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
-saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
-trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
-herbes du jardin.</p>
-
-<p>Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
-vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
-un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
-heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
-aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
-vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
-est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
-quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
-Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
-bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
-soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
-Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
-repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
-neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
-la saison.</p>
-
-<p>L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
-son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
-banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
-on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
-saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
-ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
-s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
-dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
-porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
-abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
-verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
-ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
-sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
-Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
-tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
-de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
-l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
-des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
-au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
-soient rendues aux Esprits!</p></blockquote>
-
-<p>Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
-de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
-marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
-se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
-Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
-qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
-vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
-se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!—Homme stupide
-et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
-du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
-pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
-mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
-d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
-serez renversé dans les eaux du fleuve.—De toute ma vie, répondit le
-pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.</p>
-
-<p>—»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et
-des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
-alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
-assurances contre ce péril?</p>
-
-<p>—»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
-faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
-contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
-vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.</p>
-
-<p>—»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
-vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
-à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?</p>
-
-<p>—»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
-ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
-demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
-couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
-table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
-réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
-dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
-du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
-je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
-chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
-acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»</p>
-
-<p>Là -dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
-chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
-précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
-trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
-les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
-sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
-petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
-vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!</p>
-
-<p>—»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?—Seigneur,
-répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
-allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
-pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
-eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
-terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
-devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
-pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
-choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
-Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
-intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
-servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
-galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
-conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»</p>
-
-<p>A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
-à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
-anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
-princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
-crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
-des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
-et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
-modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
-votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
-cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
-pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
-de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
-sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
-en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
-si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
-l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
-il ne faudrait faire de mal à personne.»</p>
-
-<p>Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
-son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
-sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
-portaient les insignes d'aucun grade littéraire.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
-il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
-zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
-et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
-de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
-de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
-personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
-verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: <i>joie
-et bonheur!</i></p></blockquote>
-
-<p>D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
-et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là ,
-le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
-bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
-de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
-une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
-bien que les quatre instants du jour <i>yn, chin, sse</i> et <i>hay</i> se
-suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
-hui une révolte contre le dieu qui préside aux années<a name="NoteRef_3_57" id="NoteRef_3_57"></a><a href="#Note_3_57" class="fnanchor">[3]</a>.»</p>
-
-<p>A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
-sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
-yeux s'offrent:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
-de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
-cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; lÃ
-sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
-et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
-deux côtés, on voit celui de Wang-Oey<a name="NoteRef_4_58" id="NoteRef_4_58"></a><a href="#Note_4_58" class="fnanchor">[4]</a>, au-dessus de
-son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko<a name="NoteRef_5_59" id="NoteRef_5_59"></a><a href="#Note_5_59" class="fnanchor">[5]</a>. L'encrier
-du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky<a name="NoteRef_6_60" id="NoteRef_6_60"></a><a href="#Note_6_60" class="fnanchor">[6]</a>: son
-bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
-pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
-de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
-exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
-par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
-figures employées dans les divinations, et possède aussi
-parfaitement les huit Kwas<a name="NoteRef_7_61" id="NoteRef_7_61"></a><a href="#Note_7_61" class="fnanchor">[7]</a>; il excelle à connaître les
-lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
-savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
-magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
-l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
-les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
-aussi nettement que le disque de la lune; les familles
-qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
-voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
-malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
-les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
-les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
-nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
-lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.</p></blockquote>
-
-<p>Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
-Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
-d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
-majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
-on le regardait comme le chef des devins de la capitale.</p>
-
-<p>Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
-après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
-fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
-l'amène prés de lui.</p>
-
-<p>»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
-votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»</p>
-
-<p>Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
-assurance:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
-enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
-divination déclare que demain matin il doit tomber une
-pluie bienfaisante.</p></blockquote>
-
-<p>«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
-long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?</p>
-
-<p>Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
-9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et Ã
-3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
-lignes<a name="NoteRef_8_62" id="NoteRef_8_62"></a><a href="#Note_8_62" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<p>—»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
-sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
-avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 <i>leangs</i> d'or pour
-prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
-pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
-jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
-est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
-afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»</p>
-
-<p>Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
-décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»</p>
-
-<p>Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
-et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
-eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
-demandèrent ce qu'il en était du devin.</p>
-
-<p>«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
-un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences<a name="NoteRef_9_63" id="NoteRef_9_63"></a><a href="#Note_9_63" class="fnanchor">[9]</a>!» Puis il
-raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
-entre l'astronome et lui.</p>
-
-<p>«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
-divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
-absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
-n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
-il est battu complètement.»</p>
-
-<p>Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
-dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
-aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
-qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
-Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
-guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
-et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
-ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
-reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît Ã
-travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
-une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
-Dragons y lut ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
-lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
-demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
-qui répand partout l'abondance et la fertilité.</p></blockquote>
-
-<p>Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
-d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
-d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
-mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
-assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
-doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
-le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
-la partie n'est pas gagnée contre lui!</p>
-
-<p>—»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
-il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
-sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
-manière d'anéantir cet effronte bavard.</p>
-
-<p>—»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.</p>
-
-<p>—»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
-tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
-le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
-Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
-enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
-a-t-il à cela?»</p>
-
-<p>Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
-Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
-de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
-reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
-de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
-du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
-s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
-tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
-qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
-changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.</p>
-
-<p>Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
-lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
-forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
-porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
-l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
-l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
-et digne dans une complète immobilité.</p>
-
-<p>Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
-éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
-qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
-qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
-n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
-fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
-à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
-effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
-si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»</p>
-
-<p>Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
-frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
-sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
-crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
-ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
-été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
-te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
-désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
-des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
-seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
-glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
-morceaux): et tu viens m'insulter ici!»</p>
-
-<p>A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son
-courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
-vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
-respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
-«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
-qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
-vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
-daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
-quitte pas!</p>
-
-<p>—»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
-ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»</p>
-
-<p>—»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
-eaux!»</p>
-
-<p>Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
-près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
-afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
-ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
-dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
-les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
-émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»</p>
-
-<p>A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
-retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
-se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
-étoiles, et alors:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
-prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
-au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
-retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
-nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
-voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
-rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
-plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
-parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
-bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
-et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
-fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
-brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
-d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
-silencieuse et calme s'est écoulée.</p></blockquote>
-
-<p>Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
-mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
-s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
-aux portes du palais de Taï-Tsong.</p>
-
-<p>Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
-et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
-à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
-précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant Ã
-genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
-pour moi!—Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
-la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
-sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
-eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
-majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
-doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
-miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!—Puisque c'est
-mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
-faire grâce, reprends courage et va en paix.»</p>
-
-<p>Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.</p>
-
-<p>Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
-rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
-et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
-les parfums abondants brûlent dans les appartements du
-Dragon<a name="NoteRef_10_64" id="NoteRef_10_64"></a><a href="#Note_10_64" class="fnanchor">[10]</a>, les lumières scintillent, le paravent<a name="NoteRef_11_65" id="NoteRef_11_65"></a><a href="#Note_11_65" class="fnanchor">[11]</a>
-couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
-chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
-le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun<a name="NoteRef_12_66" id="NoteRef_12_66"></a><a href="#Note_12_66" class="fnanchor">[12]</a>; les
-rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
-des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
-portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
-tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
-d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
-paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
-toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
-Tout le peuple s'écrie d'une seule voix<a name="NoteRef_13_67" id="NoteRef_13_67"></a><a href="#Note_13_67" class="fnanchor">[13]</a>: «Longue vie
-au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
-automnes.</p>
-
-<p>Tout à coup, au milieu du silence, le fouet<a name="NoteRef_14_68" id="NoteRef_14_68"></a><a href="#Note_14_68" class="fnanchor">[14]</a> retentit
-à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
-découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
-est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
-enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
-comme la brise dans les saules de la digue; les stores
-enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
-fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
-agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
-le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
-fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
-les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
-les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
-se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
-l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
-parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
-d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
-cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
-Majesté vivre dix mille automnes.»</p></blockquote>
-
-<p>Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
-rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil
-de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
-l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
-debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
-manquait à l'appel.</p>
-
-<p>Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
-Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
-au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
-paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?</p>
-
-<p>—»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
-spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
-le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
-tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
-apparu en songe.»</p>
-
-<p>Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
-palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
-immédiatement devant le trône de sa Majesté.</p>
-
-<p>Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
-Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
-précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
-de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
-monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
-«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
-au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
-reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
-repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
-à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
-changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
-hommages à l'Empereur.</p>
-
-<p>Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
-trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
-volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
-vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
-de sa dignité, et se rendre au palais; là , il frappe la terre de son
-front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
-il s'est rendu coupable.</p>
-
-<p>«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
-gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
-hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
-la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
-l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des <i>Clochettes d'Or</i>, et le
-fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.</p>
-
-<p>D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
-les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
-s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
-Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
-palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
-sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
-les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
-destinée aux loisirs de sa Majesté.</p>
-
-<p>Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
-honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
-jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
-les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
-livre qui dit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir
-sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
-sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
-moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
-invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
-loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
-une pièce importante<a name="NoteRef_15_69" id="NoteRef_15_69"></a><a href="#Note_15_69" class="fnanchor">[15]</a>. Tout en attaquant à gauche,
-veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
-de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
-si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
-serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
-corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
-séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
-pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
-votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
-vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
-pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
-et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
-risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
-réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
-trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
-contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
-bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.</p>
-
-<p>Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
-le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
-crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
-pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
-se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
-disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
-victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
-attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
-furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
-à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
-portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
-réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
-coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
-s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
-disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
-dans la vallée obscure!...»</p></blockquote>
-
-<p>Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
-de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
-point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
-le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
-se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
-il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
-forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
-l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
-l'appeler, ni l'éveiller.</p>
-
-<p>Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
-son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
-mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
-ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner Ã
-son sujet ce manque de respect.</p>
-
-<p>—»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
-relevez-vous!»</p>
-
-<p>Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
-inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait Ã
-haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
-comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
-placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
-palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
-de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
-disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
-mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
-parler!</p>
-
-<p>—»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
-prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?</p>
-
-<p>—»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
-chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
-tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
-explications à ce sujet.»</p>
-
-<p>-» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?</p>
-
-<p>A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
-son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
-rêve.»</p>
-
-<p>Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
-Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
-n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
-près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»</p>
-
-<p>Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
-dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
-devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
-et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
-nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
-librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
-Dragon coupé par morceaux; là , les guerriers célestes le
-tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
-dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
-mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
-d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
-se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
-Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
-griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
-mort.</p>
-
-<p>Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
-retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
-glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
-exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
-roulant à travers l'espace.»</p></blockquote>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_55" id="Note_1_55"></a><a href="#NoteRef_1_55"><span class="label">[1]</span></a> Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité
-plus haut, remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de
-l'Arsenal celle du <i>Bonze sauvé des eaux,</i> insérée dans l'in-18. Au
-reste, le premier alinéa est le seul point de ressemblance qui existe
-entre ces deux histoires.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_56" id="Note_2_56"></a><a href="#NoteRef_2_56"><span class="label">[2]</span></a> Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu,
-souvent citée par les poètes et les romanciers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_57" id="Note_3_57"></a><a href="#NoteRef_3_57"><span class="label">[3]</span></a> Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en
-chinois qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui
-va suivre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_58" id="Note_4_58"></a><a href="#NoteRef_4_58"><span class="label">[4]</span></a> Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la
-dynastie des Tang.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_59" id="Note_5_59"></a><a href="#NoteRef_5_59"><span class="label">[5]</span></a> Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin;
-il vivait retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan
-cueillir des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint
-immortel.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_60" id="Note_6_60"></a><a href="#NoteRef_6_60"><span class="label">[6]</span></a> Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les
-Chinois délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_61" id="Note_7_61"></a><a href="#NoteRef_7_61"><span class="label">[7]</span></a> Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt
-vus par lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant
-J.-C.); ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes,
-le feu, les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une
-ligne horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont
-la multiplication donne 64.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_62" id="Note_8_62"></a><a href="#NoteRef_8_62"><span class="label">[8]</span></a> Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
-chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_63" id="Note_9_63"></a><a href="#NoteRef_9_63"><span class="label">[9]</span></a> De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un
-seul devin qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_10_64" id="Note_10_64"></a><a href="#NoteRef_10_64"><span class="label">[10]</span></a> Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui
-appartiennent à l'Empereur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_11_65" id="Note_11_65"></a><a href="#NoteRef_11_65"><span class="label">[11]</span></a> Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise
-pendant l'audience.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_12_66" id="Note_12_66"></a><a href="#NoteRef_12_66"><span class="label">[12]</span></a> L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant
-J.-C., associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis Ã
-cet honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du
-trône que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces
-deux personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté
-cher aux Chinois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_13_67" id="Note_13_67"></a><a href="#NoteRef_13_67"><span class="label">[13]</span></a> Le texte dit: <i>crier comme la montagne</i>. Le Sse-Ki
-rapporte que le grand maître des cérémonies étant, dans une
-circonstance solennelle, monté sur la montagne sacrée du milieu (il y
-en eut cinq sous les Tcheou), les officiers subalternes restés en bas
-entendirent un bruit qui semblait sortir de la montagne et imiter le
-son de <i>Wan-Souy,</i> dix mille années à l'Empereur!</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_14_68" id="Note_14_68"></a><a href="#NoteRef_14_68"><span class="label">[14]</span></a> Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le
-cortège.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_15_69" id="Note_15_69"></a><a href="#NoteRef_15_69"><span class="label">[15]</span></a> L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier,
-les hommes en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LES_RENARDS-FEES" id="LES_RENARDS-FEES">LES RENARDS-FÉES.</a></h3>
-
-<h4>CONTE TAO-SSE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Sous le règne de Hiouan-Tsong<a name="NoteRef_1_70" id="NoteRef_1_70"></a><a href="#Note_1_70" class="fnanchor">[1]</a> de la dynastie des Tang, vivait un
-jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
-Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
-classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
-littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
-avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
-armé de son arbalète.</p>
-
-<p>Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
-que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
-force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
-exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
-particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
-jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
-serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
-position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.</p>
-
-<p>Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan<a name="NoteRef_2_71" id="NoteRef_2_71"></a><a href="#Note_2_71" class="fnanchor">[2]</a>; le
-défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
-s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
-l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
-l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
-moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
-des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
-susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
-et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre Ã
-l'abri des troubles. Là , Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
-de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
-rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
-achetées autour de sa nouvelle demeure.</p>
-
-<p>Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
-par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
-il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
-apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
-état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
-projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
-fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
-lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
-par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
-Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
-Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
-fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
-sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
-brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
-très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
-d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.</p>
-
-<p>Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
-continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
-son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
-ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
-montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
-ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
-sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
-Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
-la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
-et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
-trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
-rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les sommets élancés des collines que les forêts
-enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
-dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
-rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
-rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
-vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
-des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
-et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
-toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
-perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
-l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
-les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
-villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
-de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
-fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
-oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
-cette solitude de leurs cris.</p></blockquote>
-
-<p>Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
-et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
-cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
-à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
-ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
-Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
-appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
-écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
-deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.</p>
-
-<p>«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
-prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
-leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»—Et
-là -dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
-tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
-meule, dispose la corde de l'arbalète<a name="NoteRef_3_72" id="NoteRef_3_72"></a><a href="#Note_3_72" class="fnanchor">[3]</a>, plonge sa main dans son sac
-et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
-la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
-plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
-Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
-eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
-lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
-tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
-était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
-de l'œil gauche du Renard qui tenait le livre.</p>
-
-<p>L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
-s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
-ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
-de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
-jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
-Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
-ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
-étaient couvertes de caractères faits comme des têtards<a name="NoteRef_4_73" id="NoteRef_4_73"></a><a href="#Note_4_73" class="fnanchor">[4]</a>, et tous
-parfaitement indéchiffrables pour lui.</p>
-
-<p>«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
-qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
-consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
-des écritures anciennes.»—Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
-manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
-conduit à la capitale.</p>
-
-<p>Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
-mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
-terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
-soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
-étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
-manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
-que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
-gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
-qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
-le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
-pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
-verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.</p>
-
-<p>Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
-entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
-sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
-froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
-pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.—Les domestiques
-eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
-temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
-dans la maison.</p>
-
-<p>«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
-chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?—J'en
-ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
-Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là -dessus,
-allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
-appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
-chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
-tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
-soignées.</p>
-
-<p>A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
-l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
-de vin.—«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
-deux mesures, avec un plat de viande de bœuf hachée, et veillez tous
-ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
-assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
-après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
-chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
-demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
-dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
-l'appartement.—«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
-les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
-domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.</p>
-
-<p>Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
-s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
-de la frontière.—«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
-Kiang-Nan.—Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
-n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.—Eh bien! ajouta
-Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
-depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
-retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
-troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
-rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
-réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
-ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
-première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
-mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
-de l'armée.—Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
-nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
-venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
-compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
-ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
-de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
-dire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à </span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">l'œil le même spectacle;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">disparu!</span><br />
-</p>
-
-<p>Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
-dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
-cette nuit?—Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
-combien vous êtes de voyageurs.—Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
-suis seul.»</p>
-
-<p>L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
-bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
-me hasarder à vous recevoir.—Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
-vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
-vous empêche de m'ouvrir?—Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
-n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
-de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
-laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
-inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
-clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
-puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
-expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
-de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.</p>
-
-<p>—Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
-suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
-appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
-pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
-cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
-reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
-jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
-aura pas un qui ne me reconnaisse.»</p>
-
-<p>Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
-ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
-ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
-formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.—Ne
-vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
-vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là -dessus il
-entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
-fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
-et du vin.»—Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
-mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
-commandés.</p>
-
-<p>Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
-s'aperçut qu'il cachait son œil droit sous les plis de sa manche, avec
-des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
-lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
-du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
-cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'œil.</p>
-
-<p>—Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.</p>
-
-<p>—Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
-j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
-en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
-mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
-galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
-mon œil gauche est gravement attaquée.</p>
-
-<p>—Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
-Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.—Eh bien!
-interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
-aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.</p>
-
-<p>—Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
-vivacité.</p>
-
-<p>—Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
-manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'œil gauche
-de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
-L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
-mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
-avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.</p>
-
-<p>—Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge,
-des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.—Et sur ce
-livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
-obtenir d'y jeter un coup-d'Å“il?—Oh! c'est un livre bien étrange,
-ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
-Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
-mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
-à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
-petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
-arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
-était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
-droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
-s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
-ici! et vous ne le chassez pas?»</p>
-
-<p>A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
-être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
-et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
-menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
-forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.—Wang-Tchin
-le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
-mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
-C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
-de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
-le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
-Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
-de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
-s'en occuper.</p>
-
-<p>«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
-qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
-livre.—Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
-je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
-que vous leur avez pris!—Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
-du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
-railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
-maudite bête, et tout sera dit.»</p>
-
-<p>Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
-les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
-tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
-ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
-langue sèche.</p>
-
-<p>Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
-pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
-Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
-être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
-tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
-entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
-vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
-reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
-arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
-pour l'avenir.»</p>
-
-<p>Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
-se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
-pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
-tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
-il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
-«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
-Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
-traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
-le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
-l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
-prendre mes mesures.»</p>
-
-<p>Là -dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
-auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
-reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
-jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
-lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
-ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, Ã
-quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
-Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
-bien temps alors de vous repentir!»</p>
-
-<p>Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
-suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
-eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
-il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
-surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
-ruiner de fond en comble. On dit avec raison:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
-Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
-verserez des larmes!</p></blockquote>
-
-<p>Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
-chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
-capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
-voyait des maisons en ruines, Ã peine quelques rares habitants; les
-places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
-plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
-Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
-plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
-dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
-ni abri.—Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
-hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
-des nouvelles de sa famille.</p>
-
-<p>Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
-chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
-souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le cœur est
-blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
-visage.—«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
-dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
-fût plus qu'un amas de décombres!—Hélas! il ne me reste plus de
-demeure.—Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
-parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
-père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
-été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
-nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
-nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
-jusqu'Ã ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
-affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
-et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
-que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
-retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
-vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
-le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
-maison.»</p>
-
-<p>Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
-acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
-qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
-vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
-lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
-qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
-de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
-homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
-de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
-individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.</p>
-
-<p>«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
-deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
-répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
-jusqu'Ã extinction.—Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
-costume.—Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
-fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
-et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
-décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
-contenait ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
-seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
-d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
-gravement malade. La médecine et les prières restent
-sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
-livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
-et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
-m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
-fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
-pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
-puissiez me rendre les derniers devoirs!—J'en ressens une
-profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
-dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
-que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
-capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
-tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
-à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
-laisser tout-à -fait les biens ruinés et à moitié perdus
-que vous avez là -bas, et revenir ici vous occuper du soin
-des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
-pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
-Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
-des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
-combien il serait difficile de fonder à la capitale une
-maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
-n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
-intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
-repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
-dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
-vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
-lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
-sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
-au bord des neuf fontaines<a name="NoteRef_5_74" id="NoteRef_5_74"></a><a href="#Note_5_74" class="fnanchor">[5]</a>, je vous jure que nous ne
-serions pas réunis.</p>
-
-<p>Lisez et retenez ceci.</p></blockquote>
-
-<p>A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
-en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
-splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
-douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
-au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
-arriver à temps! Tout est fini!—Mes regrets sont impuissants!» Après
-s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
-ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
-dernière.—«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
-ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
-ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
-pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
-éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
-tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
-abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
-funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
-vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
-une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
-maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
-dame ne pourrait fermer les yeux en paix.—Oserais-je ne pas accomplir
-les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
-de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
-capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
-de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»—Et aussitôt il s'empressa
-de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
-cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
-sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
-terres.</p>
-
-<p>Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
-objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
-et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
-entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
-mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
-restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
-écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
-dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
-Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
-encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
-doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
-près des siens!—Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès Ã
-présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
-superflues!»—Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.</p>
-
-<p>Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
-Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
-et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
-ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
-dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
-égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
-se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
-à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
-creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
-achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
-Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
-au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
-impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
-funèbres. Hélas!</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">lui cause bien des regrets!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">en retournant à l'est.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des rêves brillants,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">comme aux nues argentées qui se déroulent.</span><br />
-</p>
-<hr class="tb" />
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
-à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
-Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
-aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
-dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
-époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
-ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
-annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
-de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
-dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
-frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
-On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'œil droit entièrement perdu; mais
-sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
-la lettre et y lurent ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
-protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
-d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
-une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
-rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
-passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
-bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
-qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
-bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
-car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
-déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque Ã
-laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
-je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
-cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
-reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
-achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
-avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
-frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
-Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
-cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
-utile de vous annoncer.</p>
-
-<p>Tchin vous salue mille fois.</p></blockquote>
-
-<p>Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
-ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
-qui lui avait mis l'œil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
-peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
-de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilÃ
-ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
-capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
-parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
-l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
-s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
-vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
-d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
-restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
-précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
-de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
-seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»</p>
-
-<p>Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
-des deux dames.</p>
-
-<p>«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
-Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
-protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
-assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
-il faudra la lui prouver en faisant de bonnes œuvres, et renouveler
-nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
-les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
-les appointements aillent toujours croissant.»—Puis elles ajoutèrent
-en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
-dans la lettre, qu'est-ce?—C'est un ami de mon maître, répondit le
-domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
-jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
-fils.—C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
-mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»</p>
-
-<p>Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
-l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
-son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
-La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
-fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
-au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
-dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
-quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
-pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
-afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
-mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
-voulue au lieu de sa charge?»</p>
-
-<p>Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
-écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
-il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
-le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
-qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
-ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
-de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
-fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
-articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
-un bonze d'employer cet argent en bonnes œuvres. Enfin, elle loua un
-bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
-Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
-matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
-visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
-l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.</p>
-
-<p>S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
-Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
-le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
-Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
-maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
-cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">a lieu de s'affliger!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">au-devant de nous?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">joie par des chants et des danses:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">de la capitale.</span><br />
-</p>
-
-<p>Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons Ã
-la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
-d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. LÃ ,
-il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
-somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
-fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
-de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
-voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.—Il regarde ...
-c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; Ã la proue sont
-quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
-et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!—Le bateau marche
-toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
-des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
-laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
-se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, Ã la mort de ma
-mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
-était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
-ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
-du balcon et regarde.—Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
-scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!</p>
-
-<p>«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
-s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
-tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
-seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
-cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
-revêtu?»—Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
-le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
-avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
-de leurs propres yeux.</p>
-
-<p>Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
-mère vivante devant lui!—A cette vue, il arrache en toute hâte ses
-vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
-habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
-maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
-Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe Ã
-bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
-pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
-plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.—La mère de
-Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
-aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»</p>
-
-<p>Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son
-serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce
-pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale
-une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort
-prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en
-me présentant devant vous en habit de deuil?—Quoi! reprit la vieille
-dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous
-porter une lettre à la capitale?—Mais enfin, il y a un mois, ce
-Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait
-telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté
-deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller
-rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu
-mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis
-accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»</p>
-
-<p>Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une
-merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
-semblable à celui-ci?</p>
-
-<p>Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,
-ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est
-un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!—Et bien!
-interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
-je voie si l'écriture est de moi,—Eh! si ce n'eût été l'écriture de
-ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»
-Là -dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
-C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
-de caractère?—Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
-ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et Ã
-parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où
-donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»—Hélas!
-répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant
-de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille
-toute blanche?—Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
-incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une
-seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé
-votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive
-qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un
-faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,
-et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le
-papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
-diaboliques?</p>
-
-<p>Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était
-allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi
-furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté
-à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
-est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»
-Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,
-voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois
-dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient
-restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé
-Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier
-ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous
-avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,
-et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant
-vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après
-nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour
-faire notre entrée dans Tchang-Ngan.—Et vous dites encore que votre
-domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»</p>
-
-<p>Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,
-s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
-chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce
-que je vous ai jamais envoyé une lettre?—Mais enfin, reprit sa mère,
-est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
-veux l'interroger!—Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,
-mais il ne tardera pas à rentrer.»</p>
-
-<p>Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs
-regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
-vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
-gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses
-compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve
-en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du
-bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent
-qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
-précédents; et c'est que l'œil droit du prétendu envoyé était dans
-le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
-d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
-«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours
-derniers tu avais l'œil droit bien malade, comment se fait-il que tu
-sois si bien rétabli aujourd'hui?—C'est-à -dire, répondit Ouang-Fo,
-avec un air et un ton ironique, c'est-à -dire que vous-même vous avez
-perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous
-donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un
-Å“il?—Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
-il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est
-là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
-cours te présenter devant elle.»</p>
-
-<p>A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre
-maître vit encore! elle est ici!—Mais, répondirent les domestiques, où
-serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»—Ouang-Fo, n'en croyait
-rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
-se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître
-l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est
-ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour
-paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment
-pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
-convenable, se prosterner devant la mère de son maître.</p>
-
-<p>Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
-attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est
-venu ces jours derniers avait à l'œil droit une blessure grave, et
-celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre
-fois, ce n'était pas lui!—Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la
-lettre, l'ouvre, jette un regard, ...—ce n'était ni plus ni moins
-qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!</p>
-
-<p>Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
-s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
-Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des
-deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait
-craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on
-était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
-lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de
-sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu
-Ouang-Fo blessé à l'œil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce
-mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit
-être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer
-de moi!—Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là ? demanda sa mère.»
-Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé
-dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
-cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que
-cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre
-son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses
-intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»</p>
-
-<p>A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se
-mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
-de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
-l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
-séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu
-deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!</p>
-
-<p>—Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences
-de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près
-de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
-encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant
-d'infortunes!—Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel
-point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
-sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
-encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?—Nos biens de la
-capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
-et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
-d'aller au Kiang-Tong.</p>
-
-<p>—Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de
-Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter
-maintenant?—Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,
-nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de
-nouveau.» Là -dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
-bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
-naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
-dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont
-brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
-aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans
-l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
-défaite.</p>
-
-<p>Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les
-gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
-loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler
-cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,
-il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
-interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,
-dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
-dans son intérieur.</p>
-
-<p>Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
-avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
-retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure
-fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
-bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.</p>
-
-<p>Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé Ã
-surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
-qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et
-majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce
-qu'il aperçut c'était:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel
-qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre
-tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
-Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux
-de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de
-soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
-au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
-semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
-en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect
-est imposant; toute sa personne respire une élégance qui
-n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
-sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume
-glacée.—Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,
-c'est au moins un monarque parmi les hommes!</p></blockquote>
-
-<p>L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
-qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère
-Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
-s'est porté depuis leur séparation.—«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en
-répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu
-me chercher ici.—Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,
-pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés
-s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été
-enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je
-pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et
-ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un
-abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y
-avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir
-nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère
-vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
-précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,
-j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais
-les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté
-votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,
-aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais
-enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
-donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas
-encore habitable?</p>
-
-<p>—Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;
-en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures
-en causant avec elle.» Là -dessus il introduisit son frère dans
-l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques
-avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut
-que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble
-de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se
-jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et
-lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais
-à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»—Et
-Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis
-en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la
-bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.</p>
-
-<p>Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de
-Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa
-maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la
-jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
-salle. Là , le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils
-avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en
-lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient
-résultés.</p>
-
-<p>«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps
-anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont
-assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres
-animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et
-vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient
-en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
-livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner
-leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
-pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?
-et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.—Bien ... mais
-pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les
-égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
-des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment
-leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur
-demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce
-livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; Ã quoi bon
-le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos
-affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser
-que vous seul.—C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit
-l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et
-voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»</p>
-
-<p>Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne
-répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et
-ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères
-est-il écrit?—Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais
-qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
-caractère que je connaisse!—Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
-Wang-Tsay.—En effet, interrompit la belle-sÅ“ur, en insistant sur cette
-idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être
-il sera plus habile, qui sait!...—Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
-ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je
-serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;
-voilà tout.»</p>
-
-<p>Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de
-son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
-haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères
-comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint
-dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
-c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
-ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
-Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.</p>
-
-<p>Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de
-l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où
-vas-tu!»—Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard
-se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
-vigoureuse.—Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.
-Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué
-vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa
-première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut
-comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison
-courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
-tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.</p>
-
-<p>Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
-était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième
-rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de
-l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
-vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;
-et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû
-voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté
-de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie
-de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
-longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:
-«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre
-jeune frère est ici.»</p>
-
-<p>En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur
-ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient
-devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
-domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux
-Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
-ailes.</p>
-
-<p>Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,
-mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine
-de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
-tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
-vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la
-colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et
-il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa
-poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par
-le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se
-métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris
-l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
-nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
-jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de
-bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante
-rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
-représentait les longs fils de soie violette suspendus Ã
-la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du
-papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,
-deux vieilles écorces de sapin.</p></blockquote>
-
-<p>Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
-présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un
-esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,
-qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré
-n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»—Ainsi disaient les
-domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées
-et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de
-fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un
-médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.</p>
-
-<p>Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant
-dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un
-voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,
-Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa
-tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du
-Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être
-le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le
-Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit Ã
-deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour
-l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me
-vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
-à ma mère!»—Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
-réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay
-ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et
-colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,
-et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
-plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la
-porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
-et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as
-repris ton livre, que viens-tu faire ici?»</p>
-
-<p>Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la
-colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de
-sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant
-ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
-dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit
-précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande
-la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les
-domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,
-il entre, il avance malgré tout!—Quoi! serait-il vrai?» s'écria Ã
-son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son
-fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
-précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses
-pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
-me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des
-bâtons?—Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?—Oui, je suis l'enfant
-que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il
-donc un faux Wang-Tsay?»</p>
-
-<p>Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent
-apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors
-que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les
-serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et
-lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda
-encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des
-Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se
-rétablissait pas du tout.</p>
-
-<p>«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand
-il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
-que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
-venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
-métamorphosé!—Et que disait cette lettre?—Vous savez, continua
-Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
-en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
-là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilÃ
-pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
-ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
-deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
-aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
-de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
-avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
-voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
-l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
-le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
-là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
-que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
-précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
-et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà ;
-mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
-s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
-car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»</p>
-
-<p>Là -dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
-plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
-rire que de se fâcher à tout le monde.</p>
-
-<p>Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir
-Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
-sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
-mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
-de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
-et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
-vouloir trop.</p>
-
-<p>Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
-convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
-Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
-surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur<a name="NoteRef_6_75" id="NoteRef_6_75"></a><a href="#Note_6_75" class="fnanchor">[6]</a>, parce qu'il avait
-dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Ã laquelle il appartient,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">un grand prix:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La maison a été détruite, les biens ont laissé une place</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">vide, le livre même a disparu;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rira dans mille ans.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_70" id="Note_1_70"></a><a href="#NoteRef_1_70"><span class="label">[1]</span></a> Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_71" id="Note_2_71"></a><a href="#NoteRef_2_71"><span class="label">[2]</span></a> Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la
-Nouvelle de Ly-Taï-Pe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_72" id="Note_3_72"></a><a href="#NoteRef_3_72"><span class="label">[3]</span></a> Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_73" id="Note_4_73"></a><a href="#NoteRef_4_73"><span class="label">[4]</span></a> Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont
-les caractères ressemblent à ces animaux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_74" id="Note_5_74"></a><a href="#NoteRef_5_74"><span class="label">[5]</span></a> Les régions inférieures.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_75" id="Note_6_75"></a><a href="#NoteRef_6_75"><span class="label">[6]</span></a> Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper:
-celui qui vole des êtres humains.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_LUTH_BRISE" id="LE_LUTH_BRISE">LE LUTH BRISÉ.</a></h3>
-
-<h4>NOUVELLE HISTORIQUE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">de Pao et de Cho;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des sentiments de haine,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">un cœur sincère.</span><br />
-</p>
-
-<p>Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
-a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
-célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
-Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
-des Tcheou<a name="NoteRef_1_76" id="NoteRef_1_76"></a><a href="#Note_1_76" class="fnanchor">[1]</a>, s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
-gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
-bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
-traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
-son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
-révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
-son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
-au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
-individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
-ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
-des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
-personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
-désigne par l'expression <i>tchy-ki</i>, c'est-à -dire, <i>qui vous connaît Ã
-fond</i>. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
-sont appelés <i>tchy-sin, intimes de cœur</i>. Si c'est simplement le son
-de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
-de l'affection, cela s'appelle <i>tchy-yn, se connaître par l'effet des
-sons</i>. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque,
-rentrent sous la dénomination générale d'amis, <i>siang-tchy.</i></p>
-
-<p>Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
-raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
-vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
-cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">l'autre l'écoute;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">alors il ne pourra se faire entendre.</span><br />
-</p>
-
-<p>Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
-Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
-vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
-Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
-de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
-King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
-le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
-Ta-Fou. Là , il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
-près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
-mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
-était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
-lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
-pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
-faire route par terre, aller dans sa ville natale.</p>
-
-<p>Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
-les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
-magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.</p>
-
-<p>Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille<a name="NoteRef_2_77" id="NoteRef_2_77"></a><a href="#Note_2_77" class="fnanchor">[2]</a>;
-Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
-tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
-parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
-son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
-s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
-Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
-des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
-chevaux.</p>
-
-<p>Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
-et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
-beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
-violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
-de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
-grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
-«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
-que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
-convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
-prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
-serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
-favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
-mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
-destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
-provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
-embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
-des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
-préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
-foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
-adieux.</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rivières éloignées!</span><br />
-</p>
-
-<p>Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
-jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
-et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
-transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
-toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
-et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
-arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
-alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
-de l'automne<a name="NoteRef_3_78" id="NoteRef_3_78"></a><a href="#Note_3_78" class="fnanchor">[3]</a>. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
-vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait Ã
-torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
-bateaux fit porter une ancre sur le rivage.</p>
-
-<p>Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
-la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
-alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
-son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
-était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
-parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
-pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.</p>
-
-<p>Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
-dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
-la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
-jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
-notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
-se brisa.</p>
-
-<p>Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
-quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
-et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
-l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
-d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»</p>
-
-<p>L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
-déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
-bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
-musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
-la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
-or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
-qui connaisse et comprenne cet instrument? non.—Voici ce que c'est.
-Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
-bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
-avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
-dévaliser.—Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
-avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
-l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
-quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»</p>
-
-<p>Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
-des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
-du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
-vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
-car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le
-rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
-sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
-avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
-et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là , il
-a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps Ã
-juger les sons du luth.</p>
-
-<p>—Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
-montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!—Mais enfin,
-que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
-retirer.»</p>
-
-<p>—Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
-voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
-sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
-y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer Ã
-la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
-excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
-vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
-ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
-votre luth.»</p>
-
-<p>Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
-Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
-jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
-d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
-revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
-et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
-rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
-long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout Ã
-l'heure en m'accompagnant.</p>
-
-<p>—Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
-prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
-répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
-Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
-et les voici:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rues pauvres et obscures....</span><br />
-</p>
-
-<p>»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
-et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
-rappelle, et le voici:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des siècles infinis.</span><br />
-</p>
-
-<p>Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
-assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
-trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
-ainsi.» Là -dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
-d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
-longuement dans la cabine.</p>
-
-<p>Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
-C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
-de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
-sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
-bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
-se cachaient dans des souliers de paille.</p>
-
-<p>Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
-paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
-en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
-lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
-présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
-parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
-il convient à un honorable magistrat.»</p>
-
-<p>Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
-un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
-voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
-resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
-étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
-de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
-ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
-Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
-habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
-Ã la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
-en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
-il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
-magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
-du siège où l'envoyé de Tsou était assis.</p>
-
-<p>Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
-et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
-mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
-de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
-bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
-rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
-corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
-dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.</p>
-
-<p>Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
-à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
-tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
-dressa un petit banc à l'extrémité de la table.</p>
-
-<p>Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à -vis d'un étranger,
-Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
-de savoir nos noms dans le courant de la conversation<a name="NoteRef_4_79" id="NoteRef_4_79"></a><a href="#Note_4_79" class="fnanchor">[4]</a>».</p>
-
-<p>Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
-s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
-choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
-prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
-quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
-Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout Ã
-l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
-luth?»</p>
-
-<p>Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
-reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
-lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
-les ressources et les beautés de cet instrument?»</p>
-
-<p>Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
-que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
-jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»</p>
-
-<p>Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
-parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
-habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
-son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
-votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.—Oh! reprit Pe-Ya
-en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien Ã
-ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
-l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
-de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
-fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!</p>
-
-<p>—Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
-va sans se gêner donner son explication en détail.—Cet instrument,
-c'est l'Empereur Fo-Hi<a name="NoteRef_5_80" id="NoteRef_5_80"></a><a href="#Note_5_80" class="fnanchor">[5]</a> qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
-cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre <i>Ou-Tong</i>; le phénix
-aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
-roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
-que sur l'arbre <i>Ou-Tong</i>, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
-douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
-sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
-éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
-des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
-dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
-célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
-la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
-il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
-clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
-ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
-comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
-qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
-qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
-il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
-pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux <i>soixante-douze
-heou</i> (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
-pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
-un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
-Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
-dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
-Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
-degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
-les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
-par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
-seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
-ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
-ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
-nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit <i>bassin du Dragon</i>; le
-plus court, <i>étang du Phénix:</i> tous les deux ont des chevilles de jade
-et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
-lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
-intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les
-cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
-fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
-(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
-Yao et de Chun<a name="NoteRef_6_81" id="NoteRef_6_81"></a><a href="#Note_6_81" class="fnanchor">[6]</a>, on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
-vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
-des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
-ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
-Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
-et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
-Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
-Empereur de la dynastie des Chang)<a name="NoteRef_7_82" id="NoteRef_7_82"></a><a href="#Note_7_82" class="fnanchor">[7]</a>, fit refleurir la musique aux
-dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
-un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
-L'instrument en compta alors sept.</p>
-
-<p>Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
-lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
-qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
-froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
-suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.</p>
-
-<p>Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
-jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
-de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
-préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
-vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
-parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
-musique.</p>
-
-<p>Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
-instrument?—Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
-harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
-l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
-beaux, Ã ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient Ã
-l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
-frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
-vertus de l'harmonie!</p>
-
-<p>Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,
-Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au
-hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se
-dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu
-sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
-érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce
-moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.
-«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
-à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius
-jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
-et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
-il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre
-traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
-Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu
-un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,
-et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient
-les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
-d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les
-cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître
-les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais
-il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand
-je vais toucher mon luth, pourrez-vous, Ã l'audition de la musique,
-connaître les sentiments de mon cœur?»</p>
-
-<p>Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
-dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.—Si sa Seigneurie veut
-bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
-conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le
-grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»</p>
-
-<p>Là -dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi
-profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur
-vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth
-que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle
-immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes
-élevées.»—Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un
-immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il
-laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de
-nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos
-pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases
-il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya<a name="NoteRef_8_83" id="NoteRef_8_83"></a><a href="#Note_8_83" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<p>Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant
-le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il
-lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de
-respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!
-En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas Ã
-méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les
-nobles noms de votre Seigneurie?</p>
-
-<p>—Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,
-et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin
-joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms
-de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes
-cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place
-d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux
-domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on
-remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention
-en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
-daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
-accueil.»</p>
-
-<p>Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
-enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,
-se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
-rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui
-des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
-demeure.—Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la
-montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre
-maison.—Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous
-habitez est en vérité un village <i>abondant en sages</i> (Tsy-Hien)! mais,
-dites-moi, quelle est votre profession?—Je coupe du bois dans la
-forêt pour gagner ma vie.—Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,
-avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
-qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances
-que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une
-renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
-cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le
-palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent
-passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts
-et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et
-des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
-désapprouver votre conduite, docteur.—Seigneur, répondit le bûcheron,
-je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui
-n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il
-faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins
-quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être
-élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais
-pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété
-filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous
-distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques
-verres.</p>
-
-<p>Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était
-choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
-avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui
-demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?—Déjà j'en ai
-laissé passer vingt-sept.—Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;
-si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
-titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui
-a conquis mon amitié en appréciant la musique!—Grand homme, objecta
-le bûcheron, vous vous laissez égarer.—N'avez-vous pas à la cour un
-nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
-pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
-l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser
-si bas!—Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il
-y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné;
-d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par
-le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en
-féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes
-pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune
-et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»</p>
-
-<p>Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
-et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la
-cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les
-lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de <i>frère aîné,</i> celui
-de <i>frère cadet</i> appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
-Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,
-pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se
-démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
-burent encore une coupe.</p>
-
-<p>Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses
-instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.
-Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent Ã
-cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence
-d'âge. Car, on dit avec raison:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et l'ami qui vous a <i>connu par l'effet des sons</i> écoute vos</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">paroles long-temps et avec une oreille favorable.</span><br />
-</p>
-
-<p>Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
-lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est
-parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les
-cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la
-voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le
-grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant
-sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi
-notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si
-tôt!»</p>
-
-<p>A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent
-goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait
-le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
-respect.</p>
-
-<p>Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et
-indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu
-vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir
-près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans
-sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?—Hélas! répondit
-Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre
-volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont
-vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!—Eh bien! ajouta
-Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
-allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre
-frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez
-exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
-rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.</p>
-
-<p>—Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer
-à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un
-engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout
-demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne
-m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre
-en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre
-jeune frère un plus grand crime encore!—Vos paroles pleines de sens,
-répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année
-prochaine je reviendrai vous voir.—A quelle époque de cette prochaine
-année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?—Ecoutez,
-répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a
-commencé la 2.<sup>e</sup> division de l'automne; ce jour va être le
-seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous
-rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain
-jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes
-promesses, ne me tenez plus pour un sage.»</p>
-
-<p>Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
-où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,
-et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure
-ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord
-du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
-manque. Mais l'aurore paraît déjà , et il faut que je prenne congé de
-mon frère.»</p>
-
-<p>Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
-domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
-prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main Ã
-son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,
-faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos
-honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme
-la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas
-dédaigner de faibles présents!»</p>
-
-<p>Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
-un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il
-parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,
-jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau
-la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
-rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se
-séparèrent les yeux humides.</p>
-
-<p>Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
-de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son
-voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et
-les montagnes, la tristesse était dans son cœur, et son esprit restait
-occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après
-quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
-voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le
-seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
-bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char
-sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là , l'envoyé
-rendit compte de sa mission au souverain.</p>
-
-<p>Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient
-succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein
-d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans
-songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,
-il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.
-Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,
-disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit
-route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée
-qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
-arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.</p>
-
-<p>Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de
-l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
-était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
-sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait
-eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le
-bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
-l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.</p>
-
-<p>La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers
-la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé
-devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store
-de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer
-sur la proue du bateau. Là , il se mit à contempler la constellation
-de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute
-cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors
-lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie
-soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit
-se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,
-époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait
-de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il
-donc manqué à sa promesse?</p>
-
-<p>Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je
-comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
-passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est
-pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère
-m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
-a été émouvoir le cœur de l'ami <i>qui m'a connu par les sons</i>, cette
-nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il
-ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda
-qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums
-furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant
-l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il
-rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec
-un accent de douleur.</p>
-
-<p>Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son
-si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
-jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé
-de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce
-sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
-piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
-de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
-que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
-les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas
-venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même
-sur le rivage m'informer de mon frère.»</p>
-
-<p>Là -dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit
-dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
-nuit il ne put fermer l'œil; il appelait l'aurore de tous ses vœux et
-l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se
-dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
-du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
-Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête
-dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite
-que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après
-s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon
-frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les
-frais des cérémonies funèbres.»</p>
-
-<p>Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
-direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix
-lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.—«Seigneur,
-demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?—Ici la montagne
-se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
-le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
-couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui
-présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
-au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
-qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous
-pourrons continuer notre marche.»</p>
-
-<p>Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
-domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande
-route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
-pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils Ã
-un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses
-vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
-bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
-s'avance à pas lents.</p>
-
-<p>A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
-respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose
-à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton
-de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,
-que daignez-vous ordonner?—Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,
-et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
-Tsy-Hien.—Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
-droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du
-village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
-la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
-à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
-route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
-village, votre Seigneurie veut aller?»</p>
-
-<p>Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec
-étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,
-lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour
-où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y
-avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
-celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être
-mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.</p>
-
-<p>«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des
-réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
-adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
-villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis
-vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
-long-temps.</p>
-
-<p>—Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces
-deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
-paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
-fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années
-dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
-a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
-habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
-amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
-informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
-dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.—Je désirerais
-aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.—Quoi!
-interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
-voir dans cette maison?—Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»</p>
-
-<p>A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
-commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et
-d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était
-mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du
-bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
-haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
-ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe
-donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
-livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de
-connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper
-le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par
-un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint
-languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques
-mois, il mourut....»</p>
-
-<p>Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes
-s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
-si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés
-avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le
-vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
-domestique quel personnage était son maître!—L'enfant se pencha et dit
-à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!</p>
-
-<p>—Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
-l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir
-recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la
-douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il
-s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je
-t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus
-qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
-supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»</p>
-
-<p>Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
-eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
-la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable
-Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui
-munissait à son fils?»—Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
-de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore
-dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la
-ville, dans le cimetière.</p>
-
-<p>—Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit
-le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa
-pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
-d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
-jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
-envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
-dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
-Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
-qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.—Et moi, je n'ai pas voulu
-mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par
-lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement
-élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
-voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris
-quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,
-quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.</p>
-
-<p>—Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller
-me prosterner devant le tombeau.—Puis il dit à son petit serviteur
-de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
-en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
-marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.</p>
-
-<p>Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
-regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
-(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
-et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
-par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
-esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
-Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
-vous dit un éternel adieu.»—A ces mots la voix lui manqua, et il
-éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
-montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
-ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
-voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
-accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
-ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
-des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
-du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.</p>
-
-<p>Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
-n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter
-l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
-couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
-le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
-sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
-les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
-dispersèrent avec des éclats de rire.</p>
-
-<p>«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
-par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
-profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
-riant?—Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
-sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
-joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!—Puisqu'il en est ainsi,
-reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
-la connaissance de cet art?—Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
-je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
-passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus
-capable de discerner clairement ce qui le toucherait.</p>
-
-<p>—A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
-destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
-réciter, prêtez l'oreille.»</p>
-
-<p>Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
-répéta les lignes suivantes:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je me rappelais que l'an dernier au printemps<a name="NoteRef_9_84" id="NoteRef_9_84"></a><a href="#Note_9_84" class="fnanchor">[9]</a></span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aujourd'hui je revenais pour le voir:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">musique,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oh chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">joues;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">douloureux!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">liens d'une amitié pure et précieuse!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">mon luth,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!</span><br />
-</p>
-
-<p>Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
-vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
-l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
-déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
-de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.</p>
-
-<p>Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
-luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">compagnons et des amis;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">trop difficile.</span><br />
-</p>
-
-<p>«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!—Dans quelle
-partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
-Pe-Ya.—Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
-la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
-question?—Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
-je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
-quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
-servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
-puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
-où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
-je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
-natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
-respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
-ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
-moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
-comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»</p>
-
-<p>Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
-devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
-répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
-s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.</p>
-
-<p>Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu Ã
-son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">efforts.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">dans l'oubli;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">du luth brisé.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_76" id="Note_1_76"></a><a href="#NoteRef_1_76"><span class="label">[1]</span></a> Vers 690 avant J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_77" id="Note_2_77"></a><a href="#NoteRef_2_77"><span class="label">[2]</span></a> Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_78" id="Note_3_78"></a><a href="#NoteRef_3_78"><span class="label">[3]</span></a> Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons
-(Se-Chy) en deux parties, qui forment les huit <i>Tsie</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_79" id="Note_4_79"></a><a href="#NoteRef_4_79"><span class="label">[4]</span></a> L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de
-prendre un siège.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_80" id="Note_5_80"></a><a href="#NoteRef_5_80"><span class="label">[5]</span></a> Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des
-temps fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
-chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
-l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
-dans les cérémonies.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_81" id="Note_6_81"></a><a href="#NoteRef_6_81"><span class="label">[6]</span></a> Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres
-sacrés des Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant
-J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_82" id="Note_7_82"></a><a href="#NoteRef_7_82"><span class="label">[7]</span></a> 1134 avant J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_83" id="Note_8_83"></a><a href="#NoteRef_8_83"><span class="label">[8]</span></a> Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute
-plus d'attrait pour l'habitant du <i>céleste Empire</i> que pour le lecteur
-français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
-les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
-les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
-écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
-une difficulté de plus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_84" id="Note_9_84"></a><a href="#NoteRef_9_84"><span class="label">[9]</span></a> La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on
-l'a vu, en automne; le mot <i>printemps</i> est sans doute appelé par la
-rime du vers suivant: <i>Tchun</i> printemps, et <i>Kun</i> sage.</p></div>
-
-
-<h4>FIN.</h4>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 ***</div>
-
-</body>
-</html>
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Choix de contes et nouvelles traduits du Chinois, by Théodore Pavie. + </title> + <style type="text/css"> + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .51em; + text-align: justify; + margin-bottom: .49em; +} + +.p2 {margin-top: 2em;} +.p4 {margin-top: 4em;} +.p6 {margin-top: 6em;} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; +} + +hr.tb {width: 45%;} +hr.chap {width: 65%} +hr.full {width: 95%;} + +hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} +hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} + +.blockquot { + margin-left: 5%; + margin-right: 10%; +} + +a:link {color: #800000; text-decoration: none; } + +v:link {color: #800000; text-decoration: none; } + +.center {text-align: center;} + +.right {text-align: right;} + +.caption {font-weight: bold;} + +.poet {margin-left: 20%;} + + + +/* Footnotes */ +.footnotes {border: dashed 1px;} + +.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + +.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + +.fnanchor { + vertical-align: super; + font-size: .8em; + text-decoration: + none; +} + + </style> + </head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 ***</div> + + + + +<h1>CHOIX</h1> + +<h1>DE</h1> + +<h1>CONTES ET NOUVELLES</h1> + + +<h1>TRADUITS DU CHINOIS</h1> + +<h2>PAR THÉODORE PAVIE</h2> + + +<h5>PARIS</h5> + +<h5>LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,</h5> + +<h5>RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7</h5> + +<h5>1839</h5> + + + +<hr class="full" /> + +<p><a href="#TABLE">Table</a></p> +<h5>A</h5> + +<h5>MONSIEUR STANISLAS JULIEN,</h5> + +<h5>MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE</h5> + +<h5>LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL</h5> + +<h5>DE FRANCE.</h5> + +<h5>TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE</h5> + +<h5><i>De son respectueux Elève,</i></h5> + +<h5>THÉODORE PAVIE.</h5> + + + +<hr class="chap" /> +<h4>AVERTISSEMENT.</h4> + +<hr class="r5" /> +<p>Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on +attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un +volume de <i>nouvelles</i> et de <i>contes</i>.—Les Chinois d'ailleurs ne font +pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi +mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut +de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons +tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins +capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec +un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces +récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le +désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire, +dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue +étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue +dans l'original.</p> + +<p>D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier +abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique, +d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions; +et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées +à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur, +pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes +du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont +d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mÅ“urs et +des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.</p> + +<p>Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les +yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui +témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous +avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire +connaître ici:</p> + +<p><span style="font-size: 0.8em;">LES PIVOINES</span>, placées en tête du volume, appartiennent au recueil +intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (<i>Faits remarquables, anciens et modernes</i>). +Le même conte se trouve aussi dans les <i>Histoires à réveiller le +monde</i>, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire +incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures +collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des +<span style="font-size: 0.8em;">RENARDS-FÉES</span>.</p> + +<p>La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, <span style="font-size: 0.8em;">LY-TAI-PE</span>, +laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement +toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle +du <span style="font-size: 0.8em;">LUTH BRISÉ</span> qui termine le volume.</p> + +<p>C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, <i>Voyage dans l'Ouest,</i> +(c'est-à -dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui +parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: <span style="font-size: 0.8em;">LE BONZE SAUVÉ DES EAUX</span> et +<span style="font-size: 0.8em;">LE ROI DES DRAGONS</span>.</p> + +<p>Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points, +le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être +traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et +en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la +bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.</p> + +<p>Enfin, <span style="font-size: 0.8em;">LE LION DE PIERRE</span> est aux yeux des Chinois une cause célèbre. +Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux +jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires +plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à +Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la +rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu +nous le communiquer.</p> + +<p>Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de +croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de +la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés +se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples, +et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont +toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner +les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées, +les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit. +Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile +qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours +les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin +grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant +laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance +toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger +et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir +ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.</p> + +<p>Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure: +toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des +ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un +résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques +années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on +l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne +cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit +à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se +parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour +prendre haleine.</p> + +<p>Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de +départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes, +ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs +que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la +bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.</p> + + + +<hr class="chap" /> +<h4><a name="TABLE" id="TABLE">TABLE</a></h4> + +<p style="margin-left: 40%;"> +<a href="#LES_PIVOINES">Les Pivoines, conte</a><br /> +<a href="#LE_BONZE_KAY-TSANG">Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique</a><br /> +<a href="#LE_POETE_LY-TAI-PE">Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle</a><br /> +<a href="#LE_LION_DE_PIERRE">Le Lion de Pierre, légende</a><br /> +<a href="#LA_LEGENDE1">La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique</a><br /> +<a href="#LES_RENARDS-FEES">Les Renards-Fées, conte Tao-Sse</a><br /> +<a href="#LE_LUTH_BRISE">Le Luth brisé, nouvelle historique</a><br /> +</p> + + +<hr class="chap" /> +<h3><a id="LES_PIVOINES"></a>LES PIVOINES<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a> +<a href="#Note_1_1" class="fnanchor" style="font-size: 0.7em;">[1]</a>,</h3> +<hr class="r5" /> +<h4>CONTE.</h4> +<hr class="tb" /> + +<p>Sous le règne de Jin-Tsong<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, de la dynastie des Song Méridionaux, +au village de Tchang-Yo, situé à deux <i>lys</i><a name="NoteRef_3_3" id="NoteRef_3_3"></a><a href="#Note_3_3" class="fnanchor">[3]</a> de la porte orientale +de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme +dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait +d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane +couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte +sans lui laisser d'enfant.</p> + +<p>Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs +et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses +terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après +bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était +plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse. +Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand +chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans +s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison, +Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre +et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand +c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même +dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il +se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur +extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée +chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les +occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la +quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi +l'avait-on surnommé <i>Hoa-Tchy</i> (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un +marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il +avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et +lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les +laissait en gage.</p> + +<p>Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de +Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci +ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur +valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur +profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes +parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue, +dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui +n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine +remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.</p> + +<p>Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu +à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous; +sur cette haie factice, l'églantier, le <i>putchuk</i>, l'hibiscus, +le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or +s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos, +l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes, +le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi +le glaïeul doré, le lis, l'Å“illet qui fleurit au printemps et celui +qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en +arbre<a name="NoteRef_4_4" id="NoteRef_4_4"></a><a href="#Note_4_4" class="fnanchor">[4]</a> et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps +elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat +pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on +voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre +commençait à s'ouvrir.</p> + +<p>En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants; +après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous, +aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très +rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles +couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient +élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une +lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit +tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles, +tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une +propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome +de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits +appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.</p> + +<p>Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient +ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons +elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année +n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:</p> + +<blockquote> + +<p>«Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont +le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de +belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa +riche parure; l'amandier dont les pluies printanières +doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur +des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au +corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont +l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout +sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant +au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le +parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui +n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de +la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la +grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le +poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au +milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant +comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les +boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux; +le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en +carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon, +souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si +beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea +pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite +prune <i>Yo-Ly</i>, surnommée le ballon de soie brodée.</p> + +<p>On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres +mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui +répandent en foule leur éclat et leur parfum. »</p></blockquote> + +<p>En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac +appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement, +la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était +ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie +tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé +de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés, +dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque +retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert +des feuilles, c'était un coup-d'Å“il aussi charmant que celui du lac +Sy-Hou<a name="NoteRef_5_5" id="NoteRef_5_5"></a><a href="#Note_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au +milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils +venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au +lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les +promeneurs.</p> + +<p>On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau, +et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des +flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient +volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive +à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les +pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets; +ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments +de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des +nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris +et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au +milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant +de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu +obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de +leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les +confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.</p> + +<p>Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a +commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une +nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés +aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du +lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en +troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes +faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées +roses se pressent sur le ciel, la neige<a name="NoteRef_6_6" id="NoteRef_6_6"></a><a href="#Note_6_6" class="fnanchor">[6]</a> sautillait et dansait, le +ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant +toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.</p> + +<p>Il y a des vers qui en font foi:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">voûte des cieux;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">chantent en cueillant les lotus;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">s'y sont multipliées à l'infini;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">son jardin et de son lac.</span><br /> +</p> + +<p>Mais rentrons dans les limites de notre récit. »—Tsieou-Sien, levé +chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles +tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les +rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir, +tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer +une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et +s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait +devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez +heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs +pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le +vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de +sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre +son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis +le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien +ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop +vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de +millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il +passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un +vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait +son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour +tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait +avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs +reprises pour faire son inspection.</p> + +<p>Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours, +des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de +l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les +essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des +bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à +ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des +cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation +de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les +jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les +allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer +les fleurs ».</p> + +<p>Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre +fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement +dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».</p> + +<p>Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées +à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours +singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par +ce raisonnement:—Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à +s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles, +et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après +avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand +elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours +qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et +venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont +l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite +violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce +qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si +les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de +douleur!</p> + +<p>Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton +a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les +fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas +long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc, +les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle, +le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est +donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en +prendre pitié.</p> + +<p>Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les +mutile, comment supporteront-elles ce traitement?—Voyez: c'est du +germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la +tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible, +les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années +il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs, +patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront +à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si +donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y +être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher +son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un +supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs +parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!</p> + +<p>D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout +simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux +garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table, +soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les +exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une +jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même +plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des +jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de +l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre; +et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la +même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il +réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il +se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent +d'une mort prématurée.</p> + +<p>On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection +envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs, +jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier +passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant +sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une +injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les +fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur +ressentiment!</p> + +<p>Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne +cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque, +par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec +amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers +tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu, +prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour +la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune +façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui +dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait +pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux +ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses +avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de +grandes politesses, intercédait du fond de son cÅ“ur pour ses pauvres +plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était +vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de +tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et +en remerciements.</p> + +<p>Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques +deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner +de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre +quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la +tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il +appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait +«traiter les fleurs ».</p> + +<p>A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce +jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents +et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une +réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir +fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs +l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance: +s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que +Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne +tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage +devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait +quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais +fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou, +chacun s'abstenait de toucher même une feuille.</p> + +<p>D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite +des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu, +rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus +grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits, +c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et +à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du +grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le +mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de +raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils +abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et +sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix +flexible et harmonieuse.</p> + +<p>Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule +d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A +l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie +des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions +de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les +prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son +revenu de chaque année.</p> + +<p>Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses +cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au +contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples, +usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le +contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir +au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le +voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait <i>Monsieur</i> +Tsieou<a name="NoteRef_7_7" id="NoteRef_7_7"></a><a href="#Note_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, et lui-même se désignait par le nom du <i>Vieillard qui arrose +son jardin</i> (Kouan-Youen-Seou).</p> + +<p>Les vers disent:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">regards,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">à loisir que d'aller prendre du repos.</span><br /> +</p> + +<p>Ici l'histoire se divise.—Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village +de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de +mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux, +cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de +sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les +épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers +prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui +suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de +le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une +troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait +ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la +dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie, +formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de +nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes +avaient eu à souffrir de leur despotisme!</p> + +<p>Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore, +qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant +homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son +adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et +porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte +et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa +maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la +campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait +précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du +vieux Tsieou-Sien.</p> + +<p>Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à +moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade +dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de +Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes +qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un +épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce +jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces +plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même +que l'on appelle le <i>Fou des fleurs</i>. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai +entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une +personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de +plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que +n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un +peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout +autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense +peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.</p> + +<p>A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à +peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et +deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il +n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait +à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs +gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte, +regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du +vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des +curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la +porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne +savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu +dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur +du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle +Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une +multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer. +J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien +de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous +voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout +que cela.</p> + +<p>Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria: +Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des +fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous +les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois +n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.</p> + +<p>Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc, +ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le +vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche, +est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre +jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force, +et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de +l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et +se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.</p> + +<p>Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient +épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est +la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la +richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand +lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première +de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey +(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.</p> + +<p>Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège? +Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien, +princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit +d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais, +et elle écrivit les quatre vers suivants:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Demain matin, je me promènerai dans le parc:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.</span><br /> +</p> + +<p>C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et +les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons +parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char +pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de +toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule, +par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la +jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille, +n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur +rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent +un front radieux parmi toutes celles de l'empire.</p> + +<p>Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face +de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait +l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois, +recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre +l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de +hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs +ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des +couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.</p> + +<p>Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes, +et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus +la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria +aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas +cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait +des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même +l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il +prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche +voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que +Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout +exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je +suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que +j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs, +il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire +entendre vos discours. Et là -dessus, déterminé à pousser la chose +jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour +aller en respirer l'odeur de plus près.</p> + +<p>Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère, +mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente +donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner +les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute +sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il +faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue +de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller +chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit +augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en +s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas +un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré +ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour +y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit: +Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard, +la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle +songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le +jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos +vêtements.</p> + +<p>Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé; +le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant +à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la +joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en +silence.</p> + +<p>La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en +abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise +pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le +jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois +bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de +planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun +mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il +bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois, +dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie +daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement +le jeune seigneur?—Ces paroles retentirent bien douloureusement aux +oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du +vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre? +Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne +sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de +campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour +mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout +d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous, +vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur +de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre +reconnaissance!</p> + +<p>Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit +quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses +jambes, et il ne put remuer.</p> + +<p>Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non, +pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le +jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire +cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu +répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un +billet, et l'envoyer au préfet du département.»</p> + +<p>Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater +en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui +de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut +recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa +Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que +l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter +en une minute, au galop.</p> + +<p>Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain +donc.</p> + +<p>Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les +domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et +Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance +de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui +prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de +l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta: +Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité; +cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le +long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs, +ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande +pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes +fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey +reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain +vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout, +qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.</p> + +<p>Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt +que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois, +tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.</p> + +<p>Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chÅ“ur les amis de +Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si +grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui +ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont +en désordre cueillir les pivoines.</p> + +<p>Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il +avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le +pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir +l'Å“il à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées. +Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe +désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de +ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin +qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey, +il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop +bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la +première.</p> + +<p>Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est +renversée!—Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le +vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge +plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé, +craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en +battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis +sur pied.</p> + +<p>Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le +cÅ“ur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est +jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des +pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">méchante;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">sans que personne les recueille.</span><br /> +</p> + +<p>Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout +le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les +gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils +voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris +de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur +surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser +leur Å“uvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire. +Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey, +qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis; +leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils +accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez +entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé +son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou +je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là -dessus il partit en +manifestant la haine qu'il avait dans le cÅ“ur.</p> + +<p>Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que +le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention! +Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur +les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui +s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de +lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.</p> + +<p>Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce +vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent +à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une +bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires. +L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second. +Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi: +Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice; +les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année, +et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »—Le curieux, frappé +de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!—et voilà tout. Mais +comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises +en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne +vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin +couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la +compassion.</p> + +<p>Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs +mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit +à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries, +maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé +de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et +si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos +feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!</p> + +<p>Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix +humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi? +Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de +seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité. +Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il +suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui +êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?</p> + +<p>Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que +vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et +je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont +pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter +de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda +la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier +lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là , +reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il +agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle, +répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la +branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune +inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer +ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.</p> + +<p>A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria; +Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et +pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses +pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez +employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois +de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira +il ira vous inviter à la venir voir.</p> + +<p>A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu +d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit +ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non—-Voyant +mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi: +pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près +de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa +cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;—cependant, la jeune +fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les +tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.</p> + +<p>Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et +maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une +nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque +pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes, +plus étincelantes qu'auparavant.</p> + +<p>Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">boue,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">les ressusciter;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">il a su concilier l'affection des objets inanimés.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!</span><br /> +</p> + +<p>Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie: +Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile +magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant +là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait +le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là .—Aucune trace +de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à +lui-même?—Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au +passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il +prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu +il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de +droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village +qui faisaient sécher leurs filets au soleil.</p> + +<p>Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le +saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a +commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous +n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.</p> + +<p>Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les +mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est +venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout +rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole +de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est +passée.</p> + +<p>Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais +existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand +dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?—A l'instant même, +répondit Tsieou.—Nous étions très bien placés pour la voir sortir, +et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue? +Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier. +Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel +qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs +sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta +ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il +y avait là -dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller +s'assurer du prodige par leur propres yeux.</p> + +<p>Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est +bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands +miracles par le secours de la magie.</p> + +<p>Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour +remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux +amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée +aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous. +Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie +de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en +mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont +comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit; +à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent +qu'il avait grandement raison.</p> + +<p>Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin +qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après +avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent +au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut +promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de +venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission +d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens +profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son +vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à +côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir +l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé, +il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je +les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui +a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels +les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y +a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il +l'ouvrit à deux battants.</p> + +<p>Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent +le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par +lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais +gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître +partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village, +hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.</p> + +<p>Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey, +qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux +brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut +retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je +laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en +feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant +votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire +des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs, +il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous +n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le +jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons +donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la +troupe se mit en marche.</p> + +<p>Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige +opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la +résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment, +disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les +esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons +détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il +a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une +seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit +que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le +tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chÅ“ur +toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.</p> + +<p>En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux +gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme +on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis +de Tchang.—Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont +apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que +plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en +face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été +dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes, +extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore +leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient +sourire aux passants.</p> + +<p>Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey +n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre +maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une +mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa +troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh +quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus +de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon +plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit +être à moi.—Mais quel est donc ce fameux plan?—Le voici, reprit +Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine +révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de +la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement +les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et +d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district +a même promis 3,000 tsien<a name="NoteRef_8_8" id="NoteRef_8_8"></a><a href="#Note_8_8" class="fnanchor">[8]</a> de récompense, pour encourager les +délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me +servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer +cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé +avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est +vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc +dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.</p> + +<p>Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il +était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les +mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur +accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter +au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le +plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé +dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette +affaire.</p> + +<p>Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers. +En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin, +il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des +satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés +du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le +coup-d'Å“il, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey, +grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et +laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à +l'arrière-garde avec ses amis.</p> + +<p>Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que +c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas +garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on +le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa +force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère +que vous le lui ferez au moins savoir!—Mais les sbires le chargeaient +d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication, +ils l'entraînèrent hors du jardin.</p> + +<p>A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour +connaître la cause de cette conduite.—Qu'est-ce que vous demandez? +leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et +peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez +votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots, +n'eurent plus dans le cÅ“ur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se +dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis. +Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre +jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout +cela devait aboutir.</p> + +<p>Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le +propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse +qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et +se rendit en hâte au tribunal.</p> + +<p>Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux +au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles, +regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage +connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi, +s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments +de supplice et attendirent.</p> + +<p>Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:—-Quel +audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce +pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous +avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de +l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue, +n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces +mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le +village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il +peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices +magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous +avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et +vous avez le front de nier!</p> + +<p>Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait +avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière +dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du +jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas +que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien +de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels +et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des +esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un +être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût +dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est +allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles +aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se +dire.</p> + +<p>Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous +ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils +entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et +les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque +le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du +tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne +peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de +l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le +patient, chargé de la cangue.</p> + +<p>Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous +l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards. +Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour, +donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi +donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie? +Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au +reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.</p> + +<p>Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur +ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent +informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes +victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants +du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous +porterons caution; rassurez-vous!</p> + +<p>Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en +gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons, +canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!—Et le vieillard +arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent +chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison; +mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire +passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.</p> + +<p>A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de +lit aux prisonniers; là , plus mort que vif, garrotté de manière à ne +pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur +il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la +vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi +l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié +de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis +résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.</p> + +<p>Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui +s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante +immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc +que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de +sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.</p> + +<p>Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice, +et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante +immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui +préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a +eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce +qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée +de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te +calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de +ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit +aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside +aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché +la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui +secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi, +pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les +immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre +condition d'existence.</p> + +<p>Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il, +demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend +immortel?—Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il +faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse +envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par +les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie, +c'est-à -dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de +fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.—Et +elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.</p> + +<p>Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier +l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille. +Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et +lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous +sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la +puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il +reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous +de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui +crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!—Tsieou est +saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses +jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il +s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans +le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se +voit tiré d'affaire, son cÅ“ur se dilate; car on dit:</p> + +<blockquote> + +<p>«Celui qui ne nourrit en son cÅ“ur aucun sentiment +d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les +arbitres des événements. »</p></blockquote> + +<p>Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait +reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard, +dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de +passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour +nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés, +ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier, +nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui +il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y +livrer à l'ivresse du plaisir.</p> + +<p>Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et +après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils +s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on +entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent +silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef, +arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa +tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues +à terre en désordre et jonchent le sol.</p> + +<p>Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la +parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des +secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il +pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les +immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces +jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les +fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour. +Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé +bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.—Aussitôt on +étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis, +on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le +repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest. +Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à -coup il +s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">devant le vestibule,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">eaux,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et siffle à travers les pins de la forêt.</span><br /> +</p> + +<p>Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se +relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles +hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang +singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites +apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent +subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir, +portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent +réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge +dans une muette stupeur.</p> + +<p>Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit +la parole: Nous toutes, qui sommes sÅ“urs, habitons ce lieu depuis plus +de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous +a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a +été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement +tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un +péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de +s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux. +Mes sÅ“urs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et +en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de +l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sÅ“urs? +Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:—Oui, il +faut se mettre à l'Å“uvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se +bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent +à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches, +longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe +impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.</p> + +<p>Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à +boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de +l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les +pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé +par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et +retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un +peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et +son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe +souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la +maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et +tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine, +découragés et honteux.</p> + +<p>Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques +vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des +lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet +de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la +lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il +a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui +permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.</p> + +<p>On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme +parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines +sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule +n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les +plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans +la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un +miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de +faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin +n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais +hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon +l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans +quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle +perquisition: mais enfin, que faire?—Aller passer la nuit chez soi....</p> + +<p>Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à +la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux: +c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du +jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des +jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey, +arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la +chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les +engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous +joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec +une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était +à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les +deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de +vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la +responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins. +Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de +marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien, +nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.</p> + +<p>A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté +de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se +précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de +la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le +bonnet de notre maître?—C'était bien lui.—On éclaire le long du mur, +et à quelques pas de là , à l'angle oriental, dans un détour formé par +l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de +laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête +en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune +seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on +s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards +adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent +aux autres voisins et se retirèrent.</p> + +<p>Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et +allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette +nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la +douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre; +nous l'y laisserons.</p> + +<p>Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves: +il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions +ont leur récompense.</p> + +<p class="poet">Deux scélérats qui ont quitté le monde,<br /> Ce sont deux +démons méchants qui descendent dans les enfers.</p> + +<p>Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit +au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé +du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le +dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il +raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne +peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après, +il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants +de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles, +dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent +en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les +fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins +que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du +jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation +calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent. +Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le +plus grand détail et la plus grande précision.</p> + +<p>Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au +juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette +accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut +grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer +de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où +il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son +propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux +promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.</p> + +<p>Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien +adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards +ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux +jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que +jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever +de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses +amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne +parlerons pas.</p> + +<p>Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs. +Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu. +Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes. +Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie +reprit la fraîcheur de la jeunesse.</p> + +<p>Un jour, c'était le 15<sup>e</sup> de la 8<sup>e</sup> lune, le temps +était magnifique, le ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage +dans toute l'étendue de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes +croisées, auprès de ses fleurs. Tout-à -coup une brise de bon augure +souffle doucement, il s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des +flambeaux: on entend, dans l'espace, des chants et de la musique, un +parfum surnaturel embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes +blanches s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, +apparaît la jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés +flottent des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand +nombre d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant +en main des instruments de musique.</p> + +<p>Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui +préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des +mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport +au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour +que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en +avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures +célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité; +celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire +sur soi de grandes calamités.</p> + +<p>Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance +à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des +immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres, +tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.</p> + +<p>Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants +du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore +Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes +d'adieux.—Puis tout disparut.</p> + +<p>Cet endroit a changé son nom en celui de <i>Ching-Sien-Ly, le village de +l'Immortel qui monte aux cieux.</i> On l'appelle aussi <i>le village des +Cent Fleurs.</i></p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">avec lui:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">le feu.</span><br /> +</p> +<hr class="r5" /> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Il s'agit de la pivoine en arbre (<i>Pæonia arborea</i>)</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Il monta sur le trône en 1023.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_3_3" id="Note_3_3"></a><a href="#NoteRef_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Dix lys font une lieue.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_4_4" id="Note_4_4"></a><a href="#NoteRef_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont +désignées par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté +de plus à établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement +connue.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_5_5" id="Note_5_5"></a><a href="#NoteRef_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le père Athanase Kirchère, dans sa <i>Chine illustrée</i>, +dit, en parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans +entrer dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les +arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de +canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien +avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des +temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est +situé dans le Tche Kiang.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_6_6" id="Note_6_6"></a><a href="#NoteRef_6_6"><span class="label">[6]</span></a> En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige +est: <i>Lo-Hoa</i>, les six fleurs.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_7_7" id="Note_7_7"></a><a href="#NoteRef_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Tsieou-Kong.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_8_8" id="Note_8_8"></a><a href="#NoteRef_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Environ 22,500 francs.</p></div> + + + +<hr class="chap" /> +<h3><a name="LE_BONZE_KAY-TSANG" id="LE_BONZE_KAY-TSANG">LE BONZE KAY-TSANG</a></h3> + +<h3>SAUVÉ DES EAUX.</h3> + +<h4>HISTOIRE BOUDDHIQUE</h4> +<hr class="r5" /> +<p>La ville de Tchang-Ngan<a name="NoteRef_1_9" id="NoteRef_1_9"></a><a href="#Note_1_9" class="fnanchor">[1]</a>, dans le Chen-Si, est le lieu où les +Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les +Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles +étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent +ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.</p> + +<p>Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du +gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan<a name="NoteRef_2_10" id="NoteRef_2_10"></a><a href="#Note_2_10" class="fnanchor">[2]</a>. Or, la 13<sup>e</sup> +année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit +provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la +souveraineté de la Chine.</p> + +<p>Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et +militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour, +lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et +s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus +parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont +pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux +lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés +recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir +parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple +à la vertu.—La proposition de mon digne ministre est pleine de raison, +répondit Taï-Tsong. »</p> + +<p>Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes, +dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les +camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres +classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec +clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat, +eussent à se rendre au concours général de la capitale.</p> + +<p>L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme +nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (<i>le Bouton +brillant</i>), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez +lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un +concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat +de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents. +Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature +ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et +élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre +fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de +partir.</p> + +<p>—«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance +des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge +mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres +à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez, +et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre +mère. »</p> + +<p>Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le +départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route +et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de +s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen +prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la +liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau +impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté +sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.</p> + +<p>Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier +ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et +aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de +festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée +encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait +lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.</p> + +<p>Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon: +la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'Å“il, un homme +au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des +vainqueurs du dernier concours, son cÅ“ur fut rempli de joie; saisissant +donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle +allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il +entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de +hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes, +descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et +l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.</p> + +<p>Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse, +accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer, +puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à +terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les +civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement +ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.</p> + +<p>Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en +réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans +l'appartement parfumé.</p> + +<p>Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son +trône dans le palais des <i>clochettes d'or;</i> les officiers civils et +militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel +emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le +ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la +préfecture<a name="NoteRef_3_11" id="NoteRef_3_11"></a><a href="#Note_3_11" class="fnanchor">[3]</a> de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il +ose la demander pour Kwang-Jouy. »</p> + +<p>Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat +l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y +arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa +reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre, +afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis +il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour +le Kiang-Tcheou.</p> + +<p>Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le +printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie +balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte +arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion +offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et +lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son +fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta +avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes, +de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant +le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame, +qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut +rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.</p> + +<p>Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils: +«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me +soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy +accéda aux volontés de sa mère.</p> + +<p>Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la +main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il +voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il +se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que +l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu +dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les +autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne +faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris +ce poisson. «A dix lys<a name="NoteRef_4_12" id="NoteRef_4_12"></a><a href="#Note_4_12" class="fnanchor">[4]</a> d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve +Hong-Kiang.»</p> + +<p>A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau; +puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer +cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une +Å“uvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me +remplit de satisfaction»—Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois +jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt +expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment +est la santé de ma mère?—Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy; +cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains, +aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y +vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux +premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»</p> + +<p>Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils +firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.</p> + +<p>La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir +marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent +à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils +rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient +en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.</p> + +<p>Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir +la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son +ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et +lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.</p> + +<p>Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune +femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux +brillaient comme les flots en automne<a name="NoteRef_5_13" id="NoteRef_5_13"></a><a href="#Note_5_13" class="fnanchor">[5]</a>, sa bouche petite et fraîche +ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du +saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de +la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait +la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de +mauvais desseins dans le cÅ“ur du batelier, qui les communiqua à son +compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé +sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au +milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les +domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au +milieu des eaux.</p> + +<p>A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le +fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il, +tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire +vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne +savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux +circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint +la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les +mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le +diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le +Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.</p> + +<p>Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient +flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à +fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à +l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui +file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis +sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a +qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu +au fond des eaux.»</p> + +<p>Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir +considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a +sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta: +«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le +rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces +jours passés.»</p> + +<p>Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le +porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans +cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame +du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu +tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de +Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.</p> + +<p>Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux +dans le palais de son maître.—«Lettré, quel est ton nom? quelle est +ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause +as-tu été victime d'un assassinat?»—A ces questions, Kwang-Jouy salua +respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et +le supplia de le faire revivre.</p> + +<p>«Eh bien! reprit alors le dieu des mers<a name="NoteRef_6_14" id="NoteRef_6_14"></a><a href="#Note_6_14" class="fnanchor">[6]</a>, ce petit poisson d'or que +tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se +trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?» +A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche +un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution +du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il +lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances +t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma +cour.»</p> + +<p>Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en +exprima sa gratitude au roi des dragons.</p> + +<p>Mais revenons à la veuve du docteur.—Dans son aversion pour l'assassin +de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur +la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait +l'enfant qu'elle devait mettre au jour<a name="NoteRef_7_15" id="NoteRef_7_15"></a><a href="#Note_7_15" class="fnanchor">[7]</a>; dans cette perplexité, elle +avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.</p> + +<p>Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les +employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils +prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent +eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang, +le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong, +je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles +talents.—Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre +haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils, +l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées +avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce, +daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.</p> + +<p>Les instants fuient avec rapidité.—Un jour que Lieou-Hong était +sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel +était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et +elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle +demeure. Tout-à -coup elle se sentit malade, de violentes douleurs +l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un +fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez +l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse +Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera +immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez +de tout votre cÅ“ur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le +roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens +d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra +votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci. +Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.</p> + +<p>Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle +venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop +que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut +l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en +débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à +demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous +serez satisfait.»</p> + +<p>Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au +tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude +pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le +retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux +dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort. +«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de +pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin; +et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le +reconnaître....»</p> + +<p>Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec +son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout +le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une +marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses +vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La +porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable; +par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.</p> + +<p>En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes; +et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua +une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu +grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur +la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie +ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle +rentre à l'hôtel.</p> + +<p>Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent +de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était +un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous +les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.</p> + +<p>Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout +entier à la pensée du dieu, quand tout-à -coup les cris d'un petit +enfant arrivent à lui. Son cÅ“ur est ému; il court au bord du fleuve: +que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est +attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à +terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître +les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze +recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (<i>Flottant +sur le fleuve Kiang</i>) et le confie aux soins d'une personne qui +l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.</p> + +<p>Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont +rapides comme la navette du tisserand.—-L'enfant grandit; et quand il +eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses +cheveux<a name="NoteRef_8_16" id="NoteRef_8_16"></a><a href="#Note_8_16" class="fnanchor">[8]</a> et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa +le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts +à suivre les commandements de la loi et à affermir son cÅ“ur dans la +pratique de la vertu.</p> + +<p>Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous +les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes +sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur +de l'abstinence du vin et de la viande<a name="NoteRef_9_17" id="NoteRef_9_17"></a><a href="#Note_9_17" class="fnanchor">[9]</a> était profond, difficile à +saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le +novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités +lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne +connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne +sait d'où!»</p> + +<p>Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter +aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme +qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence<a name="NoteRef_10_18" id="NoteRef_10_18"></a><a href="#Note_10_18" class="fnanchor">[10]</a> et +pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les +êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont +là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment +donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux +et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les +auteurs de mes jours.—Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux +arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»</p> + +<p>Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là , le vieux bonze tira +de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y +prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au +novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses +parents la vengeance que sa mère attendait de lui.</p> + +<p>A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre +terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été +victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge +de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant +il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne +m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je +pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller +à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus +précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité +avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde +reconnaissance.</p> + +<p>—«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux, +munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze +mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou: +là , tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»</p> + +<p>Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent. +A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était +sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien +avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.</p> + +<p>Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune, +échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je +n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné +par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a +retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans; +peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui, +qui sait?...»</p> + +<p>Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui +annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et +demandant l'aumône.</p> + +<p>Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où +vient-il? demanda-t-elle.—Le pauvre religieux vient du couvent +de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze +Fa-Ming.—Puisqu'il en est ainsi, entrez.»</p> + +<p>On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements, +et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son +attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image +vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda +si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il +l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa +mère vivaient encore.</p> + +<p>Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué +dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette +carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai +reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde +comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est +emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après +les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.—Et quel est le nom +de votre mère?—Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao, +ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou, +mon nom de religion est Kay-Tsang.—En effet, Ouen-Kiao est mon nom, +répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»</p> + +<p>A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était +précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria: +«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!» +Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien +son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et +lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.—Quoi! je suis resté +dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment +que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle +séparation!—Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si +Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai +d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à +des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai +pour y accomplir mon vÅ“u; là du moins nous pourrons nous entretenir.»</p> + +<p>Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.</p> + +<p>Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur, +excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade. +Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la +questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vÅ“u fait +dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y +a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait +en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette +vision m'a rendue malade.—C'est peu de chose, en vérité, répliqua +le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au +tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner +une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq +jours.»</p> + +<p>En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage +exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent +auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de +Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui +de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.—D'ailleurs, reprit +la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce +couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya +ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang, +accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché +du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.</p> + +<p>Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et +lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze +parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit +venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les +religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans +le couvent. Là , elle salua les images des Pou-Ssa<a name="NoteRef_11_19" id="NoteRef_11_19"></a><a href="#Note_11_19" class="fnanchor">[11]</a>, revêtit des +habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les +cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans +la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua +l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les +souliers à ses religieux.</p> + +<p>Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il +se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se +chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son +pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre +en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux +bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux. +Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis, +il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut +donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous +menaceraient.»</p> + +<p>Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant: +«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à +l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule, +celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que +tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite +du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier +ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents +auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre +à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien +envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et +de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère +dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour +l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de +Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles +elle quitta le couvent et regagna le bateau.</p> + +<p>Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il +rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis, +prenant congé du religieux, il se mit en route.</p> + +<p>Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de +Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était +pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait +ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle +est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint +aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle +s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du +sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat, +depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu +parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»</p> + +<p>Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut +chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh! +c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.—Ce n'est pas lui, répondit le +novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse +Ouen-Kiao.—Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?—Hélas! +mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer +près de lui.—Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y +venir chercher?—C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la +capitale et ce bracelet parfumé.»</p> + +<p>La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas! +je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire +qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la +reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un +assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne +l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour +venir me trouver.—Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda +Kay-Tsang.—Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la +vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes +yeux se sont fermés à la lumière.»</p> + +<p>En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit +cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère +ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé +celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon +aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vÅ“ux que je lui +adresse du fond de mon cÅ“ur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon +aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa +l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au +même instant elle recouvra la vue.</p> + +<p>Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous +les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se +sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four +et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû +pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la +vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui +disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je +vous quitte pour aller à la capitale.»</p> + +<p>Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel +de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre, +et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette +demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa +famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe +ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous +apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans +la salle du palais.</p> + +<p>A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata +en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa +robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre +l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y +a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta +tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère +de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un +torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai +déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour +venger notre gendre.»</p> + +<p>Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur +de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression +exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt. +L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000 +hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la +tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats +et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir +ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme +l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se +retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.</p> + +<p>Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la +proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade +après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du +ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de +l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne +faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné. +Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes +et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se +précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put +leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le +brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son +crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville, +sur la place des exécutions.</p> + +<p>Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa +fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver +sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la +résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut +bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses +genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec +des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait. +Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si +vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»</p> + +<p>Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa +fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire +qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien +a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point +de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que +je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis +à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils +est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je +besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir +pour acquitter ma dette envers mon époux.</p> + +<p>—»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux +pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait +contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il +était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc +rougirais-tu?»</p> + +<p>L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre +en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur. +Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez +votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son +supplice est une chose arrêtée.»</p> + +<p>Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats +principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats +à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire +en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les +deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par +ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que +jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté +et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.</p> + +<p>On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par +Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place +du marché; là , son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au +peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à +l'endroit même où il avait commis le crime.</p> + +<p>Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord +du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit +à la victime le cÅ“ur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla. +Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des +larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie +qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des +Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers +le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.</p> + +<p>«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre +épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur +le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie +et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce +Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan<a name="NoteRef_12_20" id="NoteRef_12_20"></a><a href="#Note_12_20" class="fnanchor">[12]</a>, dix pièces d'étoffes de +soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre +avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre +vieille mère.»</p> + +<p>Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements. +Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté +à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte +accompli, il s'éloigna.</p> + +<p>Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la +veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve; +mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus +vive angoisse, ils aperçurent tout-à -coup à la surface de l'eau un +cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance +pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!</p> + +<p>A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui +étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui +se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa +sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée. +Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de +lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.</p> + +<p>«Que faites—vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.—Vous avez +été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans +le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.» +Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité, +ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de +mon époux?—Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le +docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a +sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a +fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur +moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que +je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans +égale.»</p> + +<p>Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le +ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la +part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et +fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva +à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.</p> + +<p>Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur +mère. Or, cette nuit-là , la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait +refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon +augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit +alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle +exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt, +il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et +tous les deux pleurèrent de tendresse.</p> + +<p>Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous +trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le +ministre.</p> + +<p>Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de +l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si +heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée +Touan-Youen-Hoey: <i>Réunion des tendres époux.</i></p> + +<p>Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse. +Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le +ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son +gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté, +agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à +la cour, pour veiller aux affaires.</p> + +<p>Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla +en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.</p> + +<p>Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions, +accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se +donna la mort.</p> + +<p>Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour +remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son +enfance.</p> + +<hr class="r5" /> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_1_9" id="Note_1_9"></a><a href="#NoteRef_1_9"><span class="label">[1]</span></a> Le mot Tchang-Ngan signifie proprement <i>lieu du repos +éternel</i>; il s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il +désigne la ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_2_10" id="Note_2_10"></a><a href="#NoteRef_2_10"><span class="label">[2]</span></a> An 627 de J.-C.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_3_11" id="Note_3_11"></a><a href="#NoteRef_3_11"><span class="label">[3]</span></a> Le mot de <i>préfecture</i> n'est pas plus impropre que celui +de <i>département,</i> les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs +provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes +qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et +de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états, +c'est-à -dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti, +de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales. +</p> +<p> +Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune +(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette +dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_4_12" id="Note_4_12"></a><a href="#NoteRef_4_12"><span class="label">[4]</span></a> Une lieue.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_5_13" id="Note_5_13"></a><a href="#NoteRef_5_13"><span class="label">[5]</span></a> Le mot Tsieou-Po (<i>Vagues d'automne</i>) exprime souvent, par +élégance, deux beaux yeux de femme.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_6_14" id="Note_6_14"></a><a href="#NoteRef_6_14"><span class="label">[6]</span></a> Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe +couleur d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de +l'année.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_7_15" id="Note_7_15"></a><a href="#NoteRef_7_15"><span class="label">[7]</span></a> L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est +celle-ci: Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui +dût un jour venger son père.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_8_16" id="Note_8_16"></a><a href="#NoteRef_8_16"><span class="label">[8]</span></a> Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour +le novice bouddhiste. Ensuite on lui impose un <i>nom de religion.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_9_17" id="Note_9_17"></a><a href="#NoteRef_9_17"><span class="label">[9]</span></a> Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes +l'usage du vin, de la viande et de certains légumes.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_10_18" id="Note_10_18"></a><a href="#NoteRef_10_18"><span class="label">[10]</span></a> La cosmogonie développée dans le 1<sup>er</sup> chapitre +du roman d'où cette nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance +de l'homme et des êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures +du matin) du grand jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 +ans, le principe subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus +grossier s'éleva: le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la +seconde partie de cette division du jour naquirent le premier homme et +les animaux qui se meuvent sur la terre et dans l'eau.»</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_11_19" id="Note_11_19"></a><a href="#NoteRef_11_19"><span class="label">[11]</span></a> Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par +leurs grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les +autres mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. +Les anglais rendent très bien par le mot de <i>Boddhood</i> l'état de ces +êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces +interminables épreuves.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_12_20" id="Note_12_20"></a><a href="#NoteRef_12_20"><span class="label">[12]</span></a> Yu-Y signifie <i>selon le désir</i>, c'est-à -dire, une pierre +précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable. +Tseou-Pan signifie <i>qui s'agite sur le plateau;</i> ce diamant est ainsi +appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de +l'oscillation de la lumière qu'il reflète.</p></div> + + + +<hr class="chap" /> +<h3><a name="LE_POETE_LY-TAI-PE" id="LE_POETE_LY-TAI-PE">LE POÈTE LY-TAI-PE.</a></h3> + +<h4>NOUVELLE.</h4> +<hr class="r5" /> + +<h4>I.</h4> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">la terre!</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là </span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">tour-à -tour les deux phases de sa vie;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Les replis de son cÅ“ur ne renfermant rien que de pur et</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">corruption.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">recula les bornes de son imposante renommée:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">pareils au croissant radieux.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ne dites pas que les Å“uvres du poète de génie passent et</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">s'effacent,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">rives du fleuve Tsay-Chy.</span><br /> +</p> + +<p>Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong<a name="NoteRef_1_21" id="NoteRef_1_21"></a><a href="#Note_1_21" class="fnanchor">[1]</a>, de la dynastie des Tang, +vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut +Taï-Pe. Il descendait, à la 9<sup>e</sup> génération, de l'Empereur +Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de +Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu +pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce +fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce +surnom.</p> + +<p>Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute +sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce +noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge +de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens +des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de +sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour +brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un +immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé +l'<i>Immortel Exilé</i>. Le poète Tou-Fou<a name="NoteRef_2_22" id="NoteRef_2_22"></a><a href="#Note_2_22" class="fnanchor">[2]</a>, directeur des travaux publics +nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Naguère vivait Wang-Ke<a name="NoteRef_3_23" id="NoteRef_3_23"></a><a href="#Note_3_23" class="fnanchor">[3]</a>, surnommé aussi l'Immortel</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">exilé sur la terre.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">d'émotion les Esprits et les Génies;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">plongé dans une douce ivresse.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">vulgaires.</span><br /> +</p> + +<p>Or, Ly-Pe s'appelait lui-même <i>le Lettré retiré du Nénuphar bleu</i>. +Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les +places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager +d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes +célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne +Ngo-Mei<a name="NoteRef_4_24" id="NoteRef_4_24"></a><a href="#Note_4_24" class="fnanchor">[4]</a>, puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong<a name="NoteRef_5_25" id="NoteRef_5_25"></a><a href="#Note_5_25" class="fnanchor">[5]</a> et s'alla +cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite +rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il +buvait jour et nuit. On les avait surnommés les <i>six Solitaires de la +rivière des Bambous.</i></p> + +<p>Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de +Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de +mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé +dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre +garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant +de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il +envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute +réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">terre a déjà vu trente printemps;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">qui répand l'or et l'abondance.</span><br /> +</p> + +<p>«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être +l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que +sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à +venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents; +puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de +génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires, +arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que +n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement +qui vous attend!</p> + +<p>—«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie +à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place +distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on +gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un +grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse +d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un +Tong<a name="NoteRef_6_26" id="NoteRef_6_26"></a><a href="#Note_6_26" class="fnanchor">[6]</a>, vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi, +fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie +entre le vin et la poésie.</p> + +<p>—«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant +Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la +capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»</p> + +<p>Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A +son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il +rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les +deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien +emmène Ly-Pe à la taverne<a name="NoteRef_7_27" id="NoteRef_7_27"></a><a href="#Note_7_27" class="fnanchor">[7]</a>; là , il ôte ses pendants d'or et la queue +de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui +boivent sans désemparer jusqu à la nuit.</p> + +<p>Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans +sa maison<a name="NoteRef_8_28" id="NoteRef_8_28"></a><a href="#Note_8_28" class="fnanchor">[8]</a>, et il s'établit entre eux une intimité de frères. +Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez +Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à +goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de +l'autre.</p> + +<p>Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut +bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant: +«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud, +sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice, +et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages +aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère +cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son +savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera +fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et +l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à +ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»</p> + +<p>Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère, +Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez +puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance, +surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il +l'avait promis.</p> + +<p>Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec +dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé, +l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux, +et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme +nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien +le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à +la juger, jetons-la au rebut.»</p> + +<p>Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et +les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs +compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve, +il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et +le dépose le premier sur le bureau.</p> + +<p>Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna +pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau, +à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil +barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre<a name="NoteRef_9_29" id="NoteRef_9_29"></a><a href="#Note_9_29" class="fnanchor">[9]</a>!—»Broyer +de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt +qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.» +Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe +fut jetée de côté.</p> + +<p>On a raison de dire:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand vous présentez un travail au concours, ne songez</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">point à réussir dans l'Empire;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,</span><br /> +</p> + +<p>Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe +fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez +lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances +sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à +Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vÅ“ux seront comblés.»</p> + +<p>L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète. +«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il; +vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un +nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous +êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et +son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.</p> + +<p>Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année +s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers +arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un +envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre +d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des +postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette +lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les +docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un +qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches +d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait +que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science +très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»</p> + +<p>A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial +Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note. +Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent +comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non +plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et +militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas +un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de +bonheur ou de malheur.</p> + +<p>L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands +du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres +et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez +érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette +lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont +congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers +se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la +lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire +alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette +lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si +dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges +sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette +explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous +élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent +rendre quelque service à l'Empire!»</p> + +<p>Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain, +les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder +une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère. +Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son +hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta +avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite, +combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an +dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas! +il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui +l'accable.</p> + +<p>—»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que +mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il +pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied +du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité +personnelle.»</p> + +<p>Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double +haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces +termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son +humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est +profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre +des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»</p> + +<p>Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le +docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter +devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial. +«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a +ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers +civils et militaires, tous également distingués par leur profonde +érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre +et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de +la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les +nobles du palais.»—Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait +une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre +Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.</p> + +<p>Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à +l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel +qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit +Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de +mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions +littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an +dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et +on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté +l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est +froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami +vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je +suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.</p> + +<p>—»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre +académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier +rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze. +Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre +académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter +cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire +qu'il ne refusera pas.»</p> + +<p>Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour +lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien +l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours +de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était +celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et +salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la +suite du docteur Ho-Tchy.</p> + +<p>Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience +l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une +danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner +au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné, +il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe, +l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux +ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de +la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie, +l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber +ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre +une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé +chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.</p> + +<p>—»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances +de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par +les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre +humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain +étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas +chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle +est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors +du concours, n'a pu satisfaire aux vÅ“ux des examinateurs: comment +pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?</p> + +<p>—»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous +excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en +question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond +dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire +couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.</p> + +<blockquote> + +<p>Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai<a name="NoteRef_10_30" id="NoteRef_10_30"></a><a href="#Note_10_30" class="fnanchor">[10]</a> au prince +de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la +Corée<a name="NoteRef_11_31" id="NoteRef_11_31"></a><a href="#Note_11_31" class="fnanchor">[11]</a>, et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de +nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions, +violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez +bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter +patiemment un tel état de choses, nous envoyons des +ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos +mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous +avons des choses précieuses à vous offrir en compensation, +savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan<a name="NoteRef_12_32" id="NoteRef_12_32"></a><a href="#Note_12_32" class="fnanchor">[12]</a>, +les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre +de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin, +la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve +Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction +de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour +vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous +lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le +carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»</p></blockquote> + +<p>Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille +attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient +l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu +probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To. +En effet, l'esprit du Dragon<a name="NoteRef_13_33" id="NoteRef_13_33"></a><a href="#Note_13_33" class="fnanchor">[13]</a> n'était rien moins que satisfait. +Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il +s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés +et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des +Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.</p> + +<p>Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou +comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le +docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire, +votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre +la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener +à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel, +Kai-Sou-Wen<a name="NoteRef_14_34" id="NoteRef_14_34"></a><a href="#Note_14_34" class="fnanchor">[14]</a> mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre +les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux +vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après +cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et +soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni +soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance, +il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine: +nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne +sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa +Majesté.</p> + +<p>—»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux +ambassadeurs?—Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera +convenablement.»</p> + +<p>Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit: +«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien +troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs +de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face, +dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les +Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages +au pied de votre trône.</p> + +<p>—»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.—D'après +l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai +donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou<a name="NoteRef_15_35" id="NoteRef_15_35"></a><a href="#Note_15_35" class="fnanchor">[15]</a> appellent leur chef Ko-Han; +les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao<a name="NoteRef_16_36" id="NoteRef_16_36"></a><a href="#Note_16_36" class="fnanchor">[16]</a>, Tchao; les Ho-Ling<a name="NoteRef_17_37" id="NoteRef_17_37"></a><a href="#Note_17_37" class="fnanchor">[17]</a>, +Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»</p> + +<p>A ce flux intarissable d'explications, le cÅ“ur du sage souverain +éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre +de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le +poète dans le palais des <i>clochettes d'or</i><a name="NoteRef_18_38" id="NoteRef_18_38"></a><a href="#Note_18_38" class="fnanchor">[18]</a>. Les musiciens firent +retentir à grand bruit les instruments à corde, le <i>kin</i> et le <i>se</i>; +les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues +firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur +célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant +banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette +prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cÅ“ur, puis, après +avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux +officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le +placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la +cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle +d'audience.</p> + +<blockquote> + +<p>Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a +retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires +forment le cortège, alignés sur deux rangs.</p></blockquote> + +<p>Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net. +Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience. +Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages +au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe; +mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore +des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée. +Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un +peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de +poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un +plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant +le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le +bouillon avec son bâtonnet d'ivoire<a name="NoteRef_19_39" id="NoteRef_19_39"></a><a href="#Note_19_39" class="fnanchor">[19]</a>; puis il le servit lui-même à +Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante +illumina son visage.</p> + +<p>Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes +dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se +formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient +en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes. +Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur +visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.</p> + +<p>Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits +et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de +la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme +un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des +étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe, +donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans +se tromper d'un mot.</p> + +<p>Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit: +«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque, +dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde. +Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»</p> + +<p>Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône. +Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des +plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays +de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre +resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon +et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les +couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les +donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le +coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.</p> + +<p>«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas +assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il +espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera +des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter +sur l'estrade.»</p> + +<p>L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller +chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre +sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa +conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.</p> + +<p>—»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur, +cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.—Eh bien! Sire, +ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par +Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces +personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats, +jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade +daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre +humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et +lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre +serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le +pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en +prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester +au-dessous de la confiance dont il est honoré.»</p> + +<p>Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le +rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya +l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils +songeaient tous les deux, au fond de leur cÅ“ur, que cet étudiant si mal +reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles +services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur +le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées +contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que +faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils +ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le +proverbe est bien vrai:</p> + +<blockquote> + +<p>Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié +ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a +injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a +dites.</p></blockquote> + +<p>Le poète triomphait, il était au comble de ses vÅ“ux. Chaussé comme +il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et +s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses +côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave +qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à +l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis +alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur? +C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du +divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait +pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au +rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de +s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.</p> + +<p>De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la +droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes +et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent +sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares, +bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille, +et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur +reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une +lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler +la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont +surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète, +donnez-nous-en lecture.»</p> + +<p>Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse +aux étrangers; elle était ainsi conçue:</p> + +<blockquote> + +<p>Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne +a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses +instructions au Ko-To des Po-Hai.</p> + +<p>«Depuis les temps anciens le roc et l'Å“uf ne se heurtent +pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre. +Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance, +et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre +mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des +soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives +tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé +l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou +Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal +fondu, ont prêté serment et obéissance.</p> + +<p>Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous +envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie; +la Perse, des serpents qui prennent les rats<a name="NoteRef_20_40" id="NoteRef_20_40"></a><a href="#Note_20_40" class="fnanchor">[20]</a>; l'Inde, +des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens +qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans +leur gueule<a name="NoteRef_21_41" id="NoteRef_21_41"></a><a href="#Note_21_41" class="fnanchor">[21]</a>; le perroquet blanc est un présent du +royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit +vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des +Ko-Ly<a name="NoteRef_22_42" id="NoteRef_22_42"></a><a href="#Note_22_42" class="fnanchor">[22]</a> nous a donné des chevaux renommés; le Népal a +fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a +pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et +ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,</p> + +<p>La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la +vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et +un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti +en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics +terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne +montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?</p> + +<p>Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la +presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée; +comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté; +vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à +la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes +comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force +(pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et +ne veut pas se soumettre.</p> + +<p>Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang +coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes +dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance +et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée. +Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes +comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite +coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de +prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle +le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte +et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant +à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces +instructions.</p> + +<p>Ordre spécial.»</p></blockquote> + +<p>La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong, +qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la +cacheta de son sceau impérial.</p> + +<p>Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât +les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des +Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions +du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait +d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante; +de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent +pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se +soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive +l'Empereur!</p> + +<p>L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale, +et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était +cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.</p> + +<p>«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur +du collège des Han-Lin.—Au milieu de tant de dignitaires, le +premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses +bottines?—Ecoutez, ajouta Ho—Tchi: ces deux personnages sont à la +vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très +nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires; +le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux +sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire. +Quel autre pourrait l'égaler!»</p> + +<p>Là -dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour +dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain. +A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il +entra en délibération avec ses conseillers.—Le céleste Empire avait +pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de +l'attaquer?</p> + +<p>Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer +chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne +faire sa cour au souverain de la Chine.—Mais ici l'histoire se divise.</p> + +<hr class="tb" /> + +<h4>II.</h4> + +<p>L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il +aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais +le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de +place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie +errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir +l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori +Tong-Fang-Sou.—Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne +veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade +blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons +disposer: voilà ce qu'il aime.—Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet +n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait, +ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses +jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille +verres: cela lui suffirait.»</p> + +<p>Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne +voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un +banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer +avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne +cessaient de pleuvoir sur le docteur.</p> + +<p>Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan, +lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et +il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance +en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète +arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de +Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et +condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est. +Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne +quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il +répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je +m'appelle Kouo-Tse-Y.»</p> + +<p>Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur. +Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le +poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il, +que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me +rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le +docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait +remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui +désobéir?</p> + +<p>Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à +voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il +revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal, +et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise +et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par +de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance +de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux +libérateur et le sauva du même péril<a name="NoteRef_23_43" id="NoteRef_23_43"></a><a href="#Note_23_43" class="fnanchor">[23]</a>.</p> + +<p>—Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons +seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs, +envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées +Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons +maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre +variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses +couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle +et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter +devant la galerie des <i>Parfums enivrants,</i> et il prenait plaisir à les +admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent +appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la +princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas +célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que +le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche +du poète Ly-Pe.</p> + +<p>Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti, +et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien +ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point +dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il +entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui +chantait:</p> + +<p class="poet"> +Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;<br /> +Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.<br /> +Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;<br /> +Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.<br /> +</p> + +<p>«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien, +qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là , +installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table +qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche +de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet +qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était +ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne +quittait pas.</p> + +<p>«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur +Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de +s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les +hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et +se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre +lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du +musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante +gaîté:</p> + +<p>Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!</p> + +<p>Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci +par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien +prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques +montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres, +ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et +le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci +soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et +fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des +<i>Cinq Phénix;</i> et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour +hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le +palais.</p> + +<p>Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète, +celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir +par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie +retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé +les fossés <i>qui font naître la joie,</i> ils arrivèrent avec leur fardeau +à la galerie des <i>Parfums enivrants.</i></p> + +<p>Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés, +plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens +de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet +(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de +cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le +poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour +de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya +avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on +répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes +endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent +aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine +coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure +du docteur.</p> + +<p>Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit +devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire, +dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était +dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....» +—Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je +suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs +qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour +que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un +ton brillant.»</p> + +<p>Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout +plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que +voici:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">I.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">les fleurs je songe à voter visage;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">devant moi,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">le séjour des dieux.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">II.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">parfum;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">Wou-chan attristent mon cÅ“ur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">des Han?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Hélas! <i>l'hirondelle légère</i> se confie dans l'éclat d'une nouvelle</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">parure.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">III.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">regard.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Oubliant les jalousies sans fin que l'amour<a name="NoteRef_24_44" id="NoteRef_24_44"></a><a href="#Note_24_44" class="fnanchor">[24]</a> a fait naître,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.</span><br /> +</p> + +<p>«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant +des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous +les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de +noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe +s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong +les accompagna lui-même avec sa flûte de jade<a name="NoteRef_25_45" id="NoteRef_25_45"></a><a href="#Note_25_45" class="fnanchor">[25]</a>. Lorsque le concert +fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua +l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui +avait procuré.</p> + +<p>«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il +faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là -dessus la princesse +prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses, +la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du +palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi +lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses +serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put +donc se livrer de tout cÅ“ur à son goût favori. Depuis qu'il était +établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur, +et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.</p> + +<p>Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une +rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une +occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute +voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines, +et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré +qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse: +«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit +entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand +la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez +au contraire à redire ces vers!—Et qu'est-ce qui doit exciter à ce +point mon courroux, demanda l'Impératrice?—Ah! reprit Kao-Ly, écoutez +ce vers qui dit:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">nouvelle.</span><br /> +</p> + +<p>—»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur +Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux<a name="NoteRef_26_46" id="NoteRef_26_46"></a><a href="#Note_26_46" class="fnanchor">[26]</a>, dont le petit nom +était Fey-Yen (l'<i>Hirondelle légère</i>).</p> + +<p>—»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à +la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses +manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une +taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était +comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la +touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant, +qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations +avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la +double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le +palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la +main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier +la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sÅ“ur, elle +para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put +reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.</p> + +<p>»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle +légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens +de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas +aperçue?»</p> + +<p>C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec +le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors +qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette +intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il +venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cÅ“ur de la +princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de +lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne +connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.</p> + +<p>L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre +le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour +suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas +sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il +comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports +avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la +permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna +sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec +Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir, +qu'on nommait alors les <i>huit Immortels du banquet.</i></p> + +<p>Au fond de son cÅ“ur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait; +toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était +passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe +ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans +son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cÅ“ur ses anciens +sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la +poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous +permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vÅ“ux.»</p> + +<p>Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu +de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner +dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez +besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.—Votre sujet ne manque +de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour +acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»</p> + +<p>Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle +il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout +l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant +son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les +tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux +frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il +devait recevoir mille <i>kouans</i><a name="NoteRef_27_47" id="NoteRef_27_47"></a><a href="#Note_27_47" class="fnanchor">[27]</a>, et dans les villes secondaires, +cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le +peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré +rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille <i>leangs</i> d'or, +un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un +cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.</p> + +<p>Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa +reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux +bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis +il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi +du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de +congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis +la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et +les coupes se succédèrent sans relâche.</p> + +<p>Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient +trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant +à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils +allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était +écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se +dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui +ont pour titre: <i>Adieux aux amis du palais, en retournant dans les +montagnes</i>. En voici l'abrégé:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Reconnaissant et fier de l'édit impérial,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">fumée.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">racines au gré des flots.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">jamais;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.</span><br /> +</p> + +<p>Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route +à cheval, et partout où il passe on l'appelle <i>le Seigneur aux habits +de soie</i>. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit +aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans +le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu, +instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter +leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans +banquet.</p> + +<p>Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la +moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme +qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les +montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un +lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il +emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour +monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de +premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient +tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.</p> + +<p>Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il +entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait +des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui +donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son +domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la +cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.</p> + +<p>Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires +publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises +et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose +insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère +du peuple?—Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet +inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et +il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit +immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En +attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui +faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»</p> + +<p>Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa +moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme +est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!—Non, répondit Ly-Pe, je +ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.—Alors, reprit l'intendant, +si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous? +Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver +arrogamment son Excellence?</p> + +<p>—»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un +pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets +qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il +le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait, +«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il +barbouiller?» Or, voici la requête du poète.</p> + +<blockquote> + +<p>Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou, +son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents +littéraires étaient immenses; quand il agitait son +pinceau les esprits et les démons versaient des larmes; +les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière +des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant +une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a +répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes +de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il +l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu +qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud +est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté +essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly +lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son +encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au +palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de +pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur +un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte +impériale, où vous lirez ses titres.</p></blockquote> + +<p>Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y +jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il +frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect. +«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un +officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait +donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste +comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?—Ce n'est pas à vous +que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez +dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de +sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»</p> + +<p>L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter +la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre. +A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend +gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se +rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et +là , prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu +de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est +par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce +crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»</p> + +<p>Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires +du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur; +ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle +d'audience. Là , les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte +impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur +dit-il:—«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires, +le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme +rebelle.»—D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et +les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau +prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en +répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»</p> + +<p>Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à +sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et +des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le +peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous +éviterez une humiliante punition.</p> + +<p>Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun +d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa +se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la +salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara +qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia +son cÅ“ur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un +excellent magistrat.</p> + +<p>Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la +province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait +une tournée incognito, pour examiner les mÅ“urs du pays et surveiller la +conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses +habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui, +de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.</p> + +<p>Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de +Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et +les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de +vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan<a name="NoteRef_28_48" id="NoteRef_28_48"></a><a href="#Note_28_48" class="fnanchor">[28]</a>, l'Empereur +s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori +Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une +pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au +mont Lou-Tchan.</p> + +<p>Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est, +profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se +souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de +descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne +pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut +retenu au camp du général.</p> + +<p>Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à +Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y, +celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales +étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte +méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong +envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre +poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant +jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le +passage l'arrêta.</p> + +<p>On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit +devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son +libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même +il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis, +s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui +dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un +inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?» +Là -dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après +quelques nuits de repos, le poète fut tout-à -fait remis.</p> + +<p>Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de +l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à +Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai, +et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti. +C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">l'Océan,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">se rencontrer?</span><br /> +</p> + +<p>Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté, +envoyé en exil. Hiang-Tsong<a name="NoteRef_29_49" id="NoteRef_29_49"></a><a href="#Note_29_49" class="fnanchor">[29]</a> était retourné du pays de Cho dans la +capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si +grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut +le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que +les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui +permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle +il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au +commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac +Tong-Ting<a name="NoteRef_30_50" id="NoteRef_30_50"></a><a href="#Note_30_50" class="fnanchor">[30]</a>; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et +vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.</p> + +<p>Or, cette nuit-là , la lune brillait, il faisait clair comme en plein +jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à -coup, au sein +des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu +s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui +ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un +grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se +dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels, +portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en +face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de +retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue, +les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine +avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le +dos d'une baleine<a name="NoteRef_31_51" id="NoteRef_31_51"></a><a href="#Note_31_51" class="fnanchor">[31]</a>, les voix harmonieuses guidaient le cortège.... +Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!</p> + +<p>Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans +le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent +respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur +les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des +sacrifices au printemps et à l'automne.</p> + +<p>Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie +des Song<a name="NoteRef_32_52" id="NoteRef_32_52"></a><a href="#Note_32_52" class="fnanchor">[32]</a>, un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une +belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de +l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur +lequel étaient peints ces deux mots: <i>Chy-Pe</i> (le Prince de la poésie.) +Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">Prince des poètes?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">talent.</span><br /> +</p> + +<p>Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">une pièce de vers décousue;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">les ondes fraîches du fleuve.</span><br /> +</p> + +<p>Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour +éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots. +L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze, +sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit +dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par +un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue +au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont +il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était +l'immortel Ly-Pe lui-même.</p> + +<p>De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait +à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier +rang, et dit de lui:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">il déploya un talent divin;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">en a gardé un pieux souvenir.</span><br /> +</p> +<hr class="r5" /> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_1_21" id="Note_1_21"></a><a href="#NoteRef_1_21"><span class="label">[1]</span></a> Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_2_22" id="Note_2_22"></a><a href="#NoteRef_2_22"><span class="label">[2]</span></a> Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités +en tête de cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque +royale possède les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné +leurs portraits dans sa <i>Description historique de la Chine.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_3_23" id="Note_3_23"></a><a href="#NoteRef_3_23"><span class="label">[3]</span></a> Autre nom de Ly-Taï-Pe.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_4_24" id="Note_4_24"></a><a href="#NoteRef_4_24"><span class="label">[4]</span></a> Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département +de Kia-Ting, arrondissement de Mei.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_5_25" id="Note_5_25"></a><a href="#NoteRef_5_25"><span class="label">[5]</span></a> Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 +lieues de circonférence.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_6_26" id="Note_6_26"></a><a href="#NoteRef_6_26"><span class="label">[6]</span></a> Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, +historien du royaume de Tsin.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_7_27" id="Note_7_27"></a><a href="#NoteRef_7_27"><span class="label">[7]</span></a> Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_8_28" id="Note_8_28"></a><a href="#NoteRef_8_28"><span class="label">[8]</span></a> Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et <i>abaissa +son lit</i>. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre +et fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour +un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se +nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette +suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand +celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son +ami.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_9_29" id="Note_9_29"></a><a href="#NoteRef_9_29"><span class="label">[9]</span></a> On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre +plate et l'appliquent ensuite avec le pinceau.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_10_30" id="Note_10_30"></a><a href="#NoteRef_10_30"><span class="label">[10]</span></a> Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de +la Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du +8<sup>e</sup> siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. +Leur chef avait le titre de Ko-To.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_11_31" id="Note_11_31"></a><a href="#NoteRef_11_31"><span class="label">[11]</span></a> La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous +Kao-Tsong.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_12_32" id="Note_12_32"></a><a href="#NoteRef_12_32"><span class="label">[12]</span></a> Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_13_33" id="Note_13_33"></a><a href="#NoteRef_13_33"><span class="label">[13]</span></a> De l'Empereur.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_14_34" id="Note_14_34"></a><a href="#NoteRef_14_34"><span class="label">[14]</span></a> Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en +642.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_15_35" id="Note_15_35"></a><a href="#NoteRef_15_35"><span class="label">[15]</span></a> Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, +au 13<sup>e</sup> siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_16_36" id="Note_16_36"></a><a href="#NoteRef_16_36"><span class="label">[16]</span></a> Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au +sud-ouest de la Chine, un pays considérable, que représente à peu près +de nos jours la province de Yun-Nan.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_17_37" id="Note_17_37"></a><a href="#NoteRef_17_37"><span class="label">[17]</span></a> Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un +royaume de Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans +ce qui forme aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_18_38" id="Note_18_38"></a><a href="#NoteRef_18_38"><span class="label">[18]</span></a> Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens +(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était +contigu à celui des empereurs, nommé <i>Palais des clochettes d'or.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_19_39" id="Note_19_39"></a><a href="#NoteRef_19_39"><span class="label">[19]</span></a> On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu +de cuillers pour manger.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_20_40" id="Note_20_40"></a><a href="#NoteRef_20_40"><span class="label">[20]</span></a> Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. +1<sup>er</sup>, page 252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de +Perse un tribut, et les envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus +un serpent (lézard) vivant, ... qui pénétrait dans les trous pour y +prendre les rats.»</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_21_41" id="Note_21_41"></a><a href="#NoteRef_21_41"><span class="label">[21]</span></a> Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien +long d'un pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, +qui guidait des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce +présent est attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_22_42" id="Note_22_42"></a><a href="#NoteRef_22_42"><span class="label">[22]</span></a> Peuples de famille Ouigour, établis au 8.<sup>e</sup> +siècle, au sud du lac Baikal.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_23_43" id="Note_23_43"></a><a href="#NoteRef_23_43"><span class="label">[23]</span></a> Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il <i>noua +l'herbe.</i> Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, +et voici le fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette +chronique. +</p> +<p> +Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne +lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette +femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis, +sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son +héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps +après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance +avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières +recommandations qu'il m'a laissées.» +</p> +<p> +Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi +de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il +aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber +l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le +pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette +même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée; +vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières +recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille: +j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner +ma reconnaissance d'un si grand service.»</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_24_44" id="Note_24_44"></a><a href="#NoteRef_24_44"><span class="label">[24]</span></a> L'amour est désigné ici par l'expression poétique de +<i>vent du printemps.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_25_45" id="Note_25_45"></a><a href="#NoteRef_25_45"><span class="label">[25]</span></a> L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce +fut même chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, +et causa tous les malheurs de la fin de ce beau règne.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_26_46" id="Note_26_46"></a><a href="#NoteRef_26_46"><span class="label">[26]</span></a> Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La +princesse dont il est ici question était une comédienne dont il fut +très épris et qu'il éleva au rang d'Impératrice.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_27_47" id="Note_27_47"></a><a href="#NoteRef_27_47"><span class="label">[27]</span></a> Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos +jours 7 fr. 50 cent.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_28_48" id="Note_28_48"></a><a href="#NoteRef_28_48"><span class="label">[28]</span></a> Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de +Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées, +entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit +déclarer Empereur.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_29_49" id="Note_29_49"></a><a href="#NoteRef_29_49"><span class="label">[29]</span></a> Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un +successeur en abdiquant entre les mains de son fils.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_30_50" id="Note_30_50"></a><a href="#NoteRef_30_50"><span class="label">[30]</span></a> Grand lac dans la province de Ho-Nan.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_31_51" id="Note_31_51"></a><a href="#NoteRef_31_51"><span class="label">[31]</span></a> Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est +un des sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se +plaisent à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, +qui représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont +autre chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_32_52" id="Note_32_52"></a><a href="#NoteRef_32_52"><span class="label">[32]</span></a> Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.</p></div> + + + +<hr class="chap" /> +<h3><a name="LE_LION_DE_PIERRE" id="LE_LION_DE_PIERRE">LE LION DE PIERRE.</a></h3> + +<h4>LÉGENDE.</h4> +<hr class="r5" /> + +<p>Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de +Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très +rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet +endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui +pratiquent la vertu.</p> + +<p>C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy, +homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se +querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait +reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle +dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à +un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare +sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le +livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère +l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa +main.</p> + +<p>Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de +Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut +au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching +se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été +plus prompt à accueillir sa visite.</p> + +<p>Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze +ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il +attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là -dessus, Tching fit +préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et +quand on fut à table, il lui demanda où il allait.</p> + +<p>«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de +Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une +vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a +quelque chose à vous communiquer.</p> + +<p>—»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec +respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits +par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux +Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?</p> + +<p>—»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il +ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône; +mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation +terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir +au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cÅ“ur de vous annoncer; je +n'ai rien de plus à vous dire.»</p> + +<p>Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le +fléau devait se déclarer.</p> + +<p>«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au +pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de +sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.</p> + +<p>—»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait +bien d'en avertir tous les gens du village.</p> + +<p>—»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en +souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous, +Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre.... +Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands +chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.</p> + +<p>—»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?</p> + +<p>—»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et +du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin +que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">pleins d'une généreuse reconnaissance,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">garde!...</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">s'acquitte par les douleurs de la prison.</span><br /> +</p> + +<p>Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui +dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir +achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching +lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une +vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et +il partit sans rien accepter.</p> + +<p>Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il +venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune +trois domestiques pour louer dix grandes barques.</p> + +<p>«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.» +Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il +rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de +tout leur cÅ“ur à cette explication; et Tching supportait patiemment +leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue +de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.</p> + +<p>Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant +le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du +monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit +naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes +grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des +êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est +sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des +larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»</p> + +<p>Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille +dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de +son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite +accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt +Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les +ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des +bateaux.</p> + +<p>En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur +du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong +réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils +s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des +nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et, +dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées +se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et +habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt +mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi +cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le +ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis +que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à +pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par +un homme inspiré.</p> + +<p>Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à +l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du +fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au +fond des vagues.</p> + +<p>D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé, +qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à +l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs +bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen +parvint sain et sauf sur le rivage.</p> + +<p>Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent +portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau. +Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête +Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute +la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.</p> + +<p>Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent +un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être +submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching, +courons;—Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les +paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas +garde!»</p> + +<p>—»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un +moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se +montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de +bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le +bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui +étaient mouillés.</p> + +<p>Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa +demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable +par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que +fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par +le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong; +et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts, +débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands +et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits, +étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.</p> + +<p>Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était +dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions +l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du +boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre; +son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou +sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient +a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching, +serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous +témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est +redevable.</p> + +<p>—»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez +traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les +marques du plus respectueux dévouement.</p> + +<p>Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois +passent comme la navette du tisserand.—Depuis la moitié d'une année +Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur +résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet +de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt +l'Empereur Jin-Tsong<a name="NoteRef_1_53" id="NoteRef_1_53"></a><a href="#Note_1_53" class="fnanchor">[1]</a> fit afficher dans toutes les provinces un édit +portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet +perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.</p> + +<p>Or, cette nuit-là , Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit: +«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet +précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du +palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le +maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites +partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il +obtienne la récompense promise.</p> + +<p>A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait +d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte +du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement +conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être +surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son +fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa +femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous +le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des +choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux, +n'espérez rien de cette affaire.»</p> + +<p>Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le +fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté +envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste +est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la +capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté +me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains +de votre cher fils.»</p> + +<p>Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent +nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain +Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa +famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises +ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas +ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.</p> + +<p>Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux +portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial. +Là , il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent +prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce +magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.</p> + +<p>Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel +des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller +communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda +l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint +qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat +de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du +bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau, +elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa +suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du +fait, le cachet s'y trouva.</p> + +<p>Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda +comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin +de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté +qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je +vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites +secrets.» Là -dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de +l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.</p> + +<p>Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance +dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur +comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais +du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à +Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et +du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.</p> + +<p>Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois, +Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience, +quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu +de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité +de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après +cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un +domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de +ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas +à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie +où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais +du Fou-Ma, pour avoir des informations.</p> + +<p>Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs +arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»</p> + +<p>Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au +passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait +rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son +frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître, +il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose +insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!—Frère, +frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?» +Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre: +«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen, +entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade: +il reçut trente coups.</p> + +<p>Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la +peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son +corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais +traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était +resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir: +elle lui fut refusée.</p> + +<p>Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et +ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque +soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il +résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie +aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à +sa bouche un mets savoureux, quand tout-à -coup un singe franchit la +porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il +présenta au captif.</p> + +<p>A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père +à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup +à celui qu'il avait sauvé ce jour-là ; il prit donc et mangea cette +viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut +avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de +Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le +faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles +de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»</p> + +<p>Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour, +de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux +qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris +douloureux. «Ce doivent être là , songea Tsouy-Youen, les oiseaux +auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous +avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de +ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et +ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au +pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen +écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et +l'oiseau prit immédiatement son vol.</p> + +<p>Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux +Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de +ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt +un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne +sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y +est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son +fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et +les maux que Tsouy souffre dans sa prison.</p> + +<p>A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la +pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à +celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement, +s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les +bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé +dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en +tirer!</p> + +<p>—»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui, +qui a un cÅ“ur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et +d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale, +afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.—Allez, lui répondit +Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»</p> + +<p>Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa +femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un +logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville +pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné +son fils s'offrit subitement à ses regards.</p> + +<p>Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il +n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses +bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le +questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de +cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait +courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle +serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il +redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.</p> + +<p>Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer; +et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça +debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu +fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils, +aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié +votre père?»</p> + +<p>Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa +sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas +de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du +palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le +vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore; +mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond +d'un cachot?»</p> + +<p>Là -dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong<a name="NoteRef_2_54" id="NoteRef_2_54"></a><a href="#Note_2_54" class="fnanchor">[2]</a>, pour y déposer +une requête d'accusation.</p> + +<p>Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple: +Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa +pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des +questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non +sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.</p> + +<p>«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier +du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient +sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces +derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture +lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»</p> + +<p>Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à +l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de +Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel, +invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après +avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux +gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir +qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur +poste.</p> + +<p>Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda +avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de +vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong +en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à +cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une +grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la +présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme, +conformez—vous aux circonstances et buvez!»</p> + +<p>Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère: +«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli +et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc +m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?—Noble Fou-Ma, répondit +Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du +respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous +mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux +coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?</p> + +<p>Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et +tout-à -coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et +s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après +avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses +des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me +rendre justice.»</p> + +<p>A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et +de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les +degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le +forcer à avouer son crime.</p> + +<p>Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc +sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au +cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison. +Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur. +Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais, +l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure. +«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges +au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils +recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui +donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une +manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa +reconnaissance à l'Empereur.</p> + +<p>Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des +mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré +ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut +le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et +il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa +charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la +pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever +en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses +vertus.</p> + +<p>Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de +prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le +diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le +lieu de sa résidence.</p> + +<p>Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut +décapité.</p> +<hr class="r5" /> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_1_53" id="Note_1_53"></a><a href="#NoteRef_1_53"><span class="label">[1]</span></a> L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur +le trône en 1023.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_2_54" id="Note_2_54"></a><a href="#NoteRef_2_54"><span class="label">[2]</span></a> Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est +célèbre en Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des +drames, des nouvelles et des histoires fantastiques.</p></div> + + + +<hr class="chap" /> +<h3><a name="LA_LEGENDE1" id="LA_LEGENDE1">LA LÉGENDE</a> +<a name="NoteRef_1_55" id="NoteRef_1_55"></a><a href="#Note_1_55" class="fnanchor" style="font-size: 0.7em;">[1]</a></h3> + +<h3>DU ROI DES DRAGONS</h3> + +<h4>HISTOIRE BOUDDHIQUE.</h4> +<hr class="r5" /> + +<p>La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le +Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur +cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux +Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des +étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant; +elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et +soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique +de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées +barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de +toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.</p> + +<p>Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang, +Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône; +il changea le nom de l'année <i>Long-Sy</i> en celui de <i>Tching-Kwan</i>, qui +fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince +régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année <i>Y-Sse.</i></p> + +<p>Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié +les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient +fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons +seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du +fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait +Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne +fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des +grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.</p> + +<p>Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois +apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était +rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret, +burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en +retournèrent en suivant les rives du fleuve.</p> + +<p>«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se +disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain +nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de +l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre +entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent +dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la +fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est +doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni +envie, à la pente de sa destinée.</p> + +<p>—»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté +de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.—Ah! +interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut +se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies, +intitulé <i>le Papillon amoureux des fleurs</i>, qui le prouve par les vers +suivants:»</p> + +<blockquote> + +<p>Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue, +l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il +vogue tranquille comme la belle Si-Che<a name="NoteRef_2_56" id="NoteRef_2_56"></a><a href="#Note_2_56" class="fnanchor">[2]</a> au sein de la +musique qui la berce. Le cÅ“ur est calme et pur, quand la +gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir, +on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et +les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur +les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi +les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la +femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire: +ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le +vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans +honte secrète, sans haine importune.</p></blockquote> + +<p>Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le +vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en +donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?</p> + +<blockquote> + +<p>Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes +s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le +calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa +langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La +teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui +s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce +influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et +il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait +éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne +qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à -coup l'hiver austère +et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux +et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la +montagne dans une complète indépendance des hommes.</p></blockquote> + +<p>—»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se +comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de +précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé <i>la Perdrix +regarde les cieux</i>. Ecoutez.»</p> + +<blockquote> + +<p>Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels, +fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque +qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on +ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la +tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des +flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige +encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît +en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des +choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus +vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des +fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation +brillante.</p></blockquote> + +<p>Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne +vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs +avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:</p> + +<blockquote> + +<p>Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue +touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches, +un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison +salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et +la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien +supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille +embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum +se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première +pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt +vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri +par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont +la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de +notre végétation.</p></blockquote> + +<p>—»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle +vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de +l'<i>Immortel des cieux</i> l'ont dit:</p> + +<blockquote> + +<p>Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la +demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes +amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni +crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets +pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés +d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la +barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie +après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est +abondante, ils la portent au marché de la capitale et +l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands +verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de +couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et +dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble, +sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la +gloire et à la noblesse.</p></blockquote> + +<p>—»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne +peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»</p> + +<blockquote> + +<p>La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se +cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous, +les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant +ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines +pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le +bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et +suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent +à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les +coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux +festins; après avoir bu largement, on s'endort dans +une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute +inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans +dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du +succès ou de la ruine.</p></blockquote> + +<p>Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes +n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a +aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la <i>Lune aux +bords du fleuve de l'Ouest</i>. Ecoutez:»</p> + +<blockquote> + +<p>Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent +l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux +se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand +le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté +diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec +l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à +jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le +piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche +abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les +tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux +et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le +fleuve Kiang en s élargissant.</p></blockquote> + +<p>Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur +les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous +attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:</p> + +<blockquote> + +<p>Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand +les tiges des blés sont coupées et que les bambous +sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le +chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux +troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie +en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son +épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cÅ“ur l'orme et +le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin +et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on +l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour +du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.</p></blockquote> + +<p>»—Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes, +ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude +des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'<i>Immortel +s'approche du fleuve Kiang,</i> qui expriment ainsi ma pensée:</p> + +<blockquote> + +<p>Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et +se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse +de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses +habits de paille; et quand la lune s'efface derrière +les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette +effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon +les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le +soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi +les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la +troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le +vÅ“u de son cÅ“ur, on accomplit ses projets, on dispose à +son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans, +l'Å“il sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience: +est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de +leur ame?</p></blockquote> + +<p>—«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas +la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans +le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»</p> + +<blockquote> + +<p>Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la +hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte +sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert +hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore! +Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on +attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à +la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des +montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes +paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller: +comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On +fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à +son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout +dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la +santé, une existence obscure mais indépendante.</p></blockquote> + +<p>Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous +pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais +vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui +nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:</p> + +<blockquote> + +<p>Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la +cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est +arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis +qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes +herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un +fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en +compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature +l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable +aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent +s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le +pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver), +ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du +soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le +bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le +sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux +murs du palais, au temps de la disgrâce!</p></blockquote> + +<p>—»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se +comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en +rendent témoignage, et les voici:</p> + +<blockquote> + +<p>Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue +blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire +devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de +bambous; et là , sans que rien l'inquiète, il apprend à ses +enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait +avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime, +il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers +jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il +fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers +de paille, des habits de toile, de grossières couvertures +donnent au cÅ“ur plus d'indépendance et d'énergie que des +vêtements de soie brodés.</p></blockquote> + +<p>—»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter +long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut +pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la +louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi +dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à +deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le +bûcheron et le pêcheur.</p> + +<p>—»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le +prie de commencer.»</p> + +<p>Le pêcheur Tchang prit donc la parole:</p> + +<blockquote> + +<p>La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les +flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de +la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime +à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents +submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle +aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent +les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est +l'époque où la carpe brillante prête à se changer en +dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois +sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon +et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du +pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter +sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron +pendant toute sa vie.</p> + +<p>Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de +l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la +montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui +fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le +blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers. +Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend +et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la +hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier +du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur +les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les +flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne +trouble le bruit des pas.</p> + +<p>Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin +que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois +coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la +ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice; +on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie! +On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche; +on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous +les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les +rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa +devise le mot <i>raison</i>, et les verres bien remplis passent +de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont +chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la +poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table +du bûcheron.</p> + +<p>L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du +thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt +et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes +fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse. +Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement +sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une +ample provision de bois, on chemine par la grande route; +lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau +d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant +que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre +les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit +le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce +à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans +les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre +parler des autres.</p></blockquote> + +<p>Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il +me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»</p> + +<blockquote> + +<p>Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du +désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa +liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un +pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos +fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix +d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le +bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité; +quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son +manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle +inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le +prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a +bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au +cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent +point de leurs vains projets la tête et le cÅ“ur de +celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles +les voix querelleuses de la contradiction. Selon la +saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux +trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les +herbes du jardin.</p> + +<p>Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur +vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie, +un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux +heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache; +aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les +vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers +est charmante à voir! quand souille une brise attiédie, +quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent! +Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes +bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du +soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre. +Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque +repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la +neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de +la saison.</p> + +<p>L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore +son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est +banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année, +on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre +saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de +ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons +s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne +dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la +porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum +abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots +verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos, +ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le +sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée. +Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense, +tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix +de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de +l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant +des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues +au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en +soient rendues aux Esprits!</p></blockquote> + +<p>Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages +de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse +marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route +se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur +Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers +qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si +vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il +se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!—Homme stupide +et sans cÅ“ur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles +du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un +pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de +mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé +d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous +serez renversé dans les eaux du fleuve.—De toute ma vie, répondit le +pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.</p> + +<p>—»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et +des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides +alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des +assurances contre ce péril?</p> + +<p>—»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en +faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous +contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui +vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.</p> + +<p>—»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots, +vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles +à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?</p> + +<p>—»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous +ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest, +demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe +couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa +table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il +réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a +dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko, +du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale, +je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un +chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et +acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»</p> + +<p>Là -dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi +chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était +précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se +trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait +les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le +sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le +petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant +vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!</p> + +<p>—»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?—Seigneur, +répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est +allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un +pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par +eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et +terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure, +devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui, +pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les +choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent. +Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand +intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi +servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de +galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la +conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»</p> + +<p>A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive +à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour +anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les +princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le +crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître +des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse +et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi, +modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse +votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans +cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les +pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple +de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce +sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous +en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer +si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de +l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors +il ne faudrait faire de mal à personne.»</p> + +<p>Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement +son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta +sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne +portaient les insignes d'aucun grade littéraire.</p> + +<blockquote> + +<p>Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent; +il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le +zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier +et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines +de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine +de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa +personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur +verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: <i>joie +et bonheur!</i></p></blockquote> + +<p>D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue, +et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là , +le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et +bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait +de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel +une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle; +bien que les quatre instants du jour <i>yn, chin, sse</i> et <i>hay</i> se +suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd' +hui une révolte contre le dieu qui préside aux années<a name="NoteRef_3_57" id="NoteRef_3_57"></a><a href="#Note_3_57" class="fnanchor">[3]</a>.»</p> + +<p>A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du +sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses +yeux s'offrent:</p> + +<blockquote> + +<p>Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies +de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses +cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là +sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure, +et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des +deux côtés, on voit celui de Wang-Oey<a name="NoteRef_4_58" id="NoteRef_4_58"></a><a href="#Note_4_58" class="fnanchor">[4]</a>, au-dessus de +son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko<a name="NoteRef_5_59" id="NoteRef_5_59"></a><a href="#Note_5_59" class="fnanchor">[5]</a>. L'encrier +du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky<a name="NoteRef_6_60" id="NoteRef_6_60"></a><a href="#Note_6_60" class="fnanchor">[6]</a>: son +bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands +pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules +de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un +exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé +par les astrologues; le sorcier sait à fond les six +figures employées dans les divinations, et possède aussi +parfaitement les huit Kwas<a name="NoteRef_7_61" id="NoteRef_7_61"></a><a href="#Note_7_61" class="fnanchor">[7]</a>; il excelle à connaître les +lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son +savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau +magique est exposé au midi, il y peut lire clairement +l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers +les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux +aussi nettement que le disque de la lune; les familles +qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les +voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du +malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix +les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et +les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son +nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y +lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.</p></blockquote> + +<p>Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour, +Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué +d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de +majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire; +on le regardait comme le chef des devins de la capitale.</p> + +<p>Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment; +après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir, +fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire +l'amène prés de lui.</p> + +<p>»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de +votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»</p> + +<p>Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec +assurance:</p> + +<blockquote> + +<p>Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume +enveloppe lentement les bois comme un réseau: la +divination déclare que demain matin il doit tomber une +pluie bienfaisante.</p></blockquote> + +<p>«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant +long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?</p> + +<p>Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de +9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à +3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8 +lignes<a name="NoteRef_8_62" id="NoteRef_8_62"></a><a href="#Note_8_62" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<p>—»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez +sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez +avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 <i>leangs</i> d'or pour +prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la +pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous +jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui +est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale, +afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»</p> + +<p>Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue, +décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»</p> + +<p>Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale +et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des +eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui +demandèrent ce qu'il en était du devin.</p> + +<p>«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est +un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences<a name="NoteRef_9_63" id="NoteRef_9_63"></a><a href="#Note_9_63" class="fnanchor">[9]</a>!» Puis il +raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé +entre l'astronome et lui.</p> + +<p>«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le +divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur +absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce +n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu, +il est battu complètement.»</p> + +<p>Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands +dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette +aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix +qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.» +Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un +guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux +et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé +ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et +reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à +travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec +une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des +Dragons y lut ce qui suit:</p> + +<blockquote> + +<p>Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec +lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser +demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante +qui répand partout l'abondance et la fertilité.</p></blockquote> + +<p>Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument +d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé +d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir, +mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour +assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes +doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a +le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et +la partie n'est pas gagnée contre lui!</p> + +<p>—»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées, +il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre +sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la +manière d'anéantir cet effronte bavard.</p> + +<p>—»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.</p> + +<p>—»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire +tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans +le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut. +Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son +enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y +a-t-il à cela?»</p> + +<p>Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé. +Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître +de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la +reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville +de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage +du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages +s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie +tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva +qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été +changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.</p> + +<p>Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et +lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne +forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la +porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de +l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met +l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme +et digne dans une complète immobilité.</p> + +<p>Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et +éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il, +qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers, +qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations +n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et +fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure +à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes +effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi, +si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»</p> + +<p>Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de +frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid +sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de +crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu +ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût +été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je +te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as +désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé +des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc, +seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au +glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en +morceaux): et tu viens m'insulter ici!»</p> + +<p>A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cÅ“ur défaillir, et son +courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus +vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline +respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant: +«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient +qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la +vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous +daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous +quitte pas!</p> + +<p>—»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer +ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»</p> + +<p>—»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des +eaux!»</p> + +<p>Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver +près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels, +afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller +ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la +dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit +les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux +émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»</p> + +<p>A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se +retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre +se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les +étoiles, et alors:</p> + +<blockquote> + +<p>Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs, +prennent une teinte violette, les corneilles reviennent +au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une +retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages +nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La +voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent +rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent +plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur +parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de +bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme +et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des +fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles +brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte +d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit +silencieuse et calme s'est écoulée.</p></blockquote> + +<p>Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux, +mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il +s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva +aux portes du palais de Taï-Tsong.</p> + +<p>Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait, +et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais, +à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit +précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à +genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce +pour moi!—Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et +la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous +sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les +eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre +majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels, +doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la +miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!—Puisque c'est +mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te +faire grâce, reprends courage et va en paix.»</p> + +<p>Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.</p> + +<p>Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son +rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils +et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:</p> + +<blockquote> + +<p>Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix, +les parfums abondants brûlent dans les appartements du +Dragon<a name="NoteRef_10_64" id="NoteRef_10_64"></a><a href="#Note_10_64" class="fnanchor">[10]</a>, les lumières scintillent, le paravent<a name="NoteRef_11_65" id="NoteRef_11_65"></a><a href="#Note_11_65" class="fnanchor">[11]</a> +couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont +chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants; +le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun<a name="NoteRef_12_66" id="NoteRef_12_66"></a><a href="#Note_12_66" class="fnanchor">[12]</a>; les +rites et la musique sont sévères et graves comme au temps +des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui +portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui +tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent +d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des +paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de +toutes parts resplendissants comme une nuée flottante. +Tout le peuple s'écrie d'une seule voix<a name="NoteRef_13_67" id="NoteRef_13_67"></a><a href="#Note_13_67" class="fnanchor">[13]</a>: «Longue vie +au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille +automnes.</p> + +<p>Tout à coup, au milieu du silence, le fouet<a name="NoteRef_14_68" id="NoteRef_14_68"></a><a href="#Note_14_68" class="fnanchor">[14]</a> retentit +à trois reprises, les courtisans en habit de fête se +découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais +est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum +enivrant; on entend retentir une musique douce et suave +comme la brise dans les saules de la digue; les stores +enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins +fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des +agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent +le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des +fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête, +les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir, +les magistrats militaires, héros à la fière démarche, +se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit +l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le +parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts +d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les +cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la +Majesté vivre dix mille automnes.»</p></blockquote> + +<p>Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son +rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son Å“il +de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après +l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et +debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul, +manquait à l'appel.</p> + +<p>Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais +Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole +au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne +paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?</p> + +<p>—»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était +spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut +le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de +tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est +apparu en songe.»</p> + +<p>Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du +palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter +immédiatement devant le trône de sa Majesté.</p> + +<p>Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit, +Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de +précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages +de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême, +monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots: +«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale +au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et +reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un +repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé +à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été +changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses +hommages à l'Empereur.</p> + +<p>Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait +trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux +volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses +vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque +de sa dignité, et se rendre au palais; là , il frappe la terre de son +front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont +il s'est rendu coupable.</p> + +<p>«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit +gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés +hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent: +la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec +l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des <i>Clochettes d'Or</i>, et le +fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.</p> + +<p>D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans +les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire, +s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés. +Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du +palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son +sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par +les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu +destinée aux loisirs de sa Majesté.</p> + +<p>Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel +honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre +jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient, +les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un +livre qui dit:</p> + +<blockquote> + +<p>«La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir +sur ses gardes avec attention. Les pièces principales +sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les +moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi +invariable qui préside à la disposition des forces. Cette +loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre +une pièce importante<a name="NoteRef_15_69" id="NoteRef_15_69"></a><a href="#Note_15_69" class="fnanchor">[15]</a>. Tout en attaquant à gauche, +veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde +de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car +si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le +serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même +corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être +séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites +pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas +votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi +vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un +pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le +et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien +risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et +réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous +trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au +contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous +bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.</p> + +<p>Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur; +le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune +crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est +pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne +se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces +disposées en bon ordre, se termine par une éclatante +victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous +attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque +furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher +à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute +portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans +réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses +coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer +s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers +disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez +dans la vallée obscure!...»</p></blockquote> + +<p>Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table +de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était +point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur +le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur +se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant +il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses +forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil +l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans +l'appeler, ni l'éveiller.</p> + +<p>Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de +son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la +mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su +ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner à +son sujet ce manque de respect.</p> + +<p>—»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect, +relevez-vous!»</p> + +<p>Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait +inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait à +haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant +comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le +placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du +palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête +de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en +disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher, +mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu +parler!</p> + +<p>—»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le +prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?</p> + +<p>—»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux +chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue +tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des +explications à ce sujet.»</p> + +<p>-» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?</p> + +<p>A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de +son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en +rêve.»</p> + +<p>Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des +Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il +n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive +près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»</p> + +<p>Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,</p> + +<blockquote> + +<p>Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui +dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur +devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés +et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un +nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol +librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du +Dragon coupé par morceaux; là , les guerriers célestes le +tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a +dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime +mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre +d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et +se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le +Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses +griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la +mort.</p> + +<p>Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir +retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son +glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut +exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en +roulant à travers l'espace.»</p></blockquote> + +<hr class="r5" /> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_1_55" id="Note_1_55"></a><a href="#NoteRef_1_55"><span class="label">[1]</span></a> Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité +plus haut, remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de +l'Arsenal celle du <i>Bonze sauvé des eaux,</i> insérée dans l'in-18. Au +reste, le premier alinéa est le seul point de ressemblance qui existe +entre ces deux histoires.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_2_56" id="Note_2_56"></a><a href="#NoteRef_2_56"><span class="label">[2]</span></a> Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu, +souvent citée par les poètes et les romanciers.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_3_57" id="Note_3_57"></a><a href="#NoteRef_3_57"><span class="label">[3]</span></a> Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en +chinois qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui +va suivre.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_4_58" id="Note_4_58"></a><a href="#NoteRef_4_58"><span class="label">[4]</span></a> Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la +dynastie des Tang.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_5_59" id="Note_5_59"></a><a href="#NoteRef_5_59"><span class="label">[5]</span></a> Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin; +il vivait retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan +cueillir des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint +immortel.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_6_60" id="Note_6_60"></a><a href="#NoteRef_6_60"><span class="label">[6]</span></a> Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les +Chinois délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_7_61" id="Note_7_61"></a><a href="#NoteRef_7_61"><span class="label">[7]</span></a> Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt +vus par lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant +J.-C.); ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, +le feu, les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une +ligne horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont +la multiplication donne 64.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_8_62" id="Note_8_62"></a><a href="#NoteRef_8_62"><span class="label">[8]</span></a> Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures +chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_9_63" id="Note_9_63"></a><a href="#NoteRef_9_63"><span class="label">[9]</span></a> De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un +seul devin qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_10_64" id="Note_10_64"></a><a href="#NoteRef_10_64"><span class="label">[10]</span></a> Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui +appartiennent à l'Empereur.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_11_65" id="Note_11_65"></a><a href="#NoteRef_11_65"><span class="label">[11]</span></a> Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise +pendant l'audience.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_12_66" id="Note_12_66"></a><a href="#NoteRef_12_66"><span class="label">[12]</span></a> L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant +J.-C., associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à +cet honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du +trône que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces +deux personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté +cher aux Chinois.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_13_67" id="Note_13_67"></a><a href="#NoteRef_13_67"><span class="label">[13]</span></a> Le texte dit: <i>crier comme la montagne</i>. Le Sse-Ki +rapporte que le grand maître des cérémonies étant, dans une +circonstance solennelle, monté sur la montagne sacrée du milieu (il y +en eut cinq sous les Tcheou), les officiers subalternes restés en bas +entendirent un bruit qui semblait sortir de la montagne et imiter le +son de <i>Wan-Souy,</i> dix mille années à l'Empereur!</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_14_68" id="Note_14_68"></a><a href="#NoteRef_14_68"><span class="label">[14]</span></a> Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le +cortège.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_15_69" id="Note_15_69"></a><a href="#NoteRef_15_69"><span class="label">[15]</span></a> L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier, +les hommes en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.</p></div> + + + +<hr class="chap" /> +<h3><a name="LES_RENARDS-FEES" id="LES_RENARDS-FEES">LES RENARDS-FÉES.</a></h3> + +<h4>CONTE TAO-SSE.</h4> +<hr class="r5" /> + +<h4>I.</h4> + +<p>Sous le règne de Hiouan-Tsong<a name="NoteRef_1_70" id="NoteRef_1_70"></a><a href="#Note_1_70" class="fnanchor">[1]</a> de la dynastie des Tang, vivait un +jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était +Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres +classiques et historiques, et très superficiellement instruit en +littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée +avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval +armé de son arbalète.</p> + +<p>Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus +que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une +force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les +exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes +particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux +jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de +serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une +position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.</p> + +<p>Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan<a name="NoteRef_2_71" id="NoteRef_2_71"></a><a href="#Note_2_71" class="fnanchor">[2]</a>; le +défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune, +s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans +l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna +l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus +moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir +des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets +susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse +et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre à +l'abri des troubles. Là , Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement +de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite +rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait +achetées autour de sa nouvelle demeure.</p> + +<p>Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise +par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles; +il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour +apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en +état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son +projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir +fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec +lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit +par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le +Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait +Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux +fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du +sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les +brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons +très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et +d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.</p> + +<p>Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour +continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter +son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant +ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les +montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin; +ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui +sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu. +Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et +la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville +et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se +trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un +rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:</p> + +<blockquote> + +<p>Les sommets élancés des collines que les forêts +enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques +dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des +rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la +rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son +vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées; +des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme +et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de +toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts +perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour +l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant; +les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les +villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu +de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les +fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les +oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls +cette solitude de leurs cris.</p></blockquote> + +<p>Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes +et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son +cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu +à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui +ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde.... +Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui, +appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre +écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient +deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.</p> + +<p>«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment +prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe +leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»—Et +là -dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève +tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la +meule, dispose la corde de l'arbalète<a name="NoteRef_3_72" id="NoteRef_3_72"></a><a href="#Note_3_72" class="fnanchor">[3]</a>, plonge sa main dans son sac +et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec +la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son +plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante. +Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour +eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la +lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la +tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle +était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu +de l'Å“il gauche du Renard qui tenait le livre.</p> + +<p>L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et +s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour +ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle +de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des +jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort. +Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de +ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages +étaient couvertes de caractères faits comme des têtards<a name="NoteRef_4_73" id="NoteRef_4_73"></a><a href="#Note_4_73" class="fnanchor">[4]</a>, et tous +parfaitement indéchiffrables pour lui.</p> + +<p>«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce +qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour +consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance +des écritures anciennes.»—Aussitôt il cache le manuscrit dans sa +manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui +conduit à la capitale.</p> + +<p>Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai; +mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi +terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être +soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires +étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se +manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait +que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du +gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux +qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès +le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au +pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les +verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.</p> + +<p>Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et +entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le +sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir +froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il +pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.—Les domestiques +eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce +temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait +dans la maison.</p> + +<p>«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une +chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?—J'en +ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre +Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là -dessus, +allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses +appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite +chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets, +tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien +soignées.</p> + +<p>A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de +l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe +de vin.—«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en +deux mesures, avec un plat de viande de bÅ“uf hachée, et veillez tous +ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en +assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin, +après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa +chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat +demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque +dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans +l'appartement.—«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt +les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son +domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.</p> + +<p>Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste +s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait +de la frontière.—«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de +Kiang-Nan.—Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie +n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.—Eh bien! ajouta +Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale; +depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se +retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les +troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont +rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais +réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés; +ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre +première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque +mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier +de l'armée.—Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi, +nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis +venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient +compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre, +ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement +de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de +dire:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à </span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">l'Å“il le même spectacle;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">disparu!</span><br /> +</p> + +<p>Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du +dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour +cette nuit?—Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas +combien vous êtes de voyageurs.—Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je +suis seul.»</p> + +<p>L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de +bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis +me hasarder à vous recevoir.—Auriez-vous peur, par hasard, que je ne +vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui +vous empêche de m'ouvrir?—Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif +n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant +de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par +laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur +inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé +clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et +puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus +expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage +de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.</p> + +<p>—Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je +suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait +appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard +pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour +cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous +reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi +jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en +aura pas un qui ne me reconnaisse.»</p> + +<p>Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste +ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois +ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous +formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.—Ne +vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si +vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là -dessus il +entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je +fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres +et du vin.»—Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle +mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets +commandés.</p> + +<p>Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu, +s'aperçut qu'il cachait son Å“il droit sous les plis de sa manche, avec +des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant +lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien +du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont +cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'Å“il.</p> + +<p>—Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.</p> + +<p>—Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen, +j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre, +en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre, +mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards +galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de +mon Å“il gauche est gravement attaquée.</p> + +<p>—Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre +Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.—Eh bien! +interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route +aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.</p> + +<p>—Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec +vivacité.</p> + +<p>—Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un +manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'Å“il gauche +de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course. +L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de +mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu +avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.</p> + +<p>—Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge, +des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.—Et sur ce +livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je +obtenir d'y jeter un coup-d'Å“il?—Oh! c'est un livre bien étrange, +ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.» +Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre +mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt +à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le +petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans, +arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger +était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança +droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il +s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir +ici! et vous ne le chassez pas?»</p> + +<p>A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait +être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée, +et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit +menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa +forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.—Wang-Tchin +le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons, +mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur. +C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas +de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir; +le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de +Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant +de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus +s'en occuper.</p> + +<p>«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils, +qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son +livre.—Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier, +je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce +que vous leur avez pris!—Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure +du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de +railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette +maudite bête, et tout sera dit.»</p> + +<p>Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient +les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la +tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails: +ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la +langue sèche.</p> + +<p>Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement +pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce +Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait +être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec +tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on +entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi +vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma +reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous +arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets +pour l'avenir.»</p> + +<p>Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il +se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et +pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre +tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte, +il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef. +«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa +Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la +traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et +le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour +l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai +prendre mes mesures.»</p> + +<p>Là -dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme +auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs +reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous, +jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le +lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous +ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à +quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini! +Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera +bien temps alors de vous repentir!»</p> + +<p>Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût +suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout +eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux, +il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard +surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le +ruiner de fond en comble. On dit avec raison:</p> + +<blockquote> + +<p>Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien, +Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous +verserez des larmes!</p></blockquote> + +<p>Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent +chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la +capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il +voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants; les +places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était +plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence! +Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue +plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta +dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit, +ni abri.—Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une +hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher +des nouvelles de sa famille.</p> + +<p>Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée, +chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son +souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le cÅ“ur est +blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le +visage.—«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer +dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne +fût plus qu'un amas de décombres!—Hélas! il ne me reste plus de +demeure.—Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les +parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le +père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont +été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si, +nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe +nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants +jusqu'à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune +affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison +et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens +que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous +retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de +vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par +le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante +maison.»</p> + +<p>Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il +acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce +qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et +vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi, +lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme +qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil +de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet +homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près +de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet +individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.</p> + +<p>«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de +deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de +répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher +jusqu'à extinction.—Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce +costume.—Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au +fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre +et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la +décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet +contenait ce qui suit:</p> + +<blockquote> + +<p>Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la +seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée +d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée +gravement malade. La médecine et les prières restent +sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le +livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres, +et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je +m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année +fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un +pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère, +puissiez me rendre les derniers devoirs!—J'en ressens une +profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie +dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi +que les rebellions sont flagrantes, je crains que la +capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de +tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi, +à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux +laisser tout-à -fait les biens ruinés et à moitié perdus +que vous avez là -bas, et revenir ici vous occuper du soin +des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps +pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le +Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs +des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs, +combien il serait difficile de fonder à la capitale une +maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi +n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos +intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en +repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau +dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres, +vous attireriez sur vous une série de malheurs dans +lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les +sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez +au bord des neuf fontaines<a name="NoteRef_5_74" id="NoteRef_5_74"></a><a href="#Note_5_74" class="fnanchor">[5]</a>, je vous jure que nous ne +serions pas réunis.</p> + +<p>Lisez et retenez ceci.</p></blockquote> + +<p>A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais, +en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne +splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la +douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère +au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis +arriver à temps! Tout est fini!—Mes regrets sont impuissants!» Après +s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère +ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure +dernière.—«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté +ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez +ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues +pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale +éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette +tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut +abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des +funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par +vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé, +une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon +maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre +dame ne pourrait fermer les yeux en paix.—Oserais-je ne pas accomplir +les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays +de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la +capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a +de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»—Et aussitôt il s'empressa +de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le +cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du +sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses +terres.</p> + +<p>Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou +objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre +et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois +entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait +mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient +restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il +écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent +dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen. +Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit +encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne +doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir +près des siens!—Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à +présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont +superflues!»—Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.</p> + +<p>Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de +Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance, +et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur +ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les +dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point +égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il +se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur; +à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et +creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut +achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de +Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles, +au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong, +impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies +funèbres. Hélas!</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">lui cause bien des regrets!</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">en retournant à l'est.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">des rêves brillants,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">comme aux nues argentées qui se déroulent.</span><br /> +</p> +<hr class="tb" /> + +<h4>II.</h4> + +<p>Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons +à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de +Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée +aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits +dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur +époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux +ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint +annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait +de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux +dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci, +frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur. +On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'Å“il droit entièrement perdu; mais +sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent +la lettre et y lurent ce qui suit:</p> + +<blockquote> + +<p>Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la +protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui +d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait +une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur, +rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le +passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de +bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge, +qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois +bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention, +car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai +déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à +laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée, +je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre +cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez +reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons +achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale +avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de +frivoles détails; le temps où je dois partir pour le +Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis, +cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement +utile de vous annoncer.</p> + +<p>Tchin vous salue mille fois.</p></blockquote> + +<p>Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles +ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce +qui lui avait mis l'Å“il dans un si triste état. «Ce n'est guère la +peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi +de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà +ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la +capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les +parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions, +l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il +s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi +vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers, +d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient +restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets +précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens +de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les +seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»</p> + +<p>Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction +des deux dames.</p> + +<p>«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore +Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la +protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons +assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu, +il faudra la lui prouver en faisant de bonnes Å“uvres, et renouveler +nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir, +les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et +les appointements aillent toujours croissant.»—Puis elles ajoutèrent +en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question +dans la lettre, qu'est-ce?—C'est un ami de mon maître, répondit le +domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais +jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon +fils.—C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon +mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»</p> + +<p>Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que +l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de +son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse. +La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi +fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos, +au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les +dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien +quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne +pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur, +afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se +mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque +voulue au lieu de sa charge?»</p> + +<p>Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle +écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont +il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après +le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce +qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et +ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte +de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en +fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers +articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea +un bonze d'employer cet argent en bonnes Å“uvres. Enfin, elle loua un +bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche. +Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du +matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des +visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et +l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.</p> + +<p>S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le +Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang, +le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale. +Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur +maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et +cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">a lieu de s'affliger!</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">au-devant de nous?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">joie par des chants et des danses:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">de la capitale.</span><br /> +</p> + +<p>Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à +la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins +d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là , +il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de +somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du +fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte +de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il +voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.—Il regarde ... +c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont +quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris +et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!—Le bateau marche +toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point +des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le +laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi +se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma +mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il +était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui +ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors +du balcon et regarde.—Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et +scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!</p> + +<p>«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il +s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant +tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une +seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment +cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est +revêtu?»—Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers +le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière, +avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent +de leurs propres yeux.</p> + +<p>Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa +mère vivante devant lui!—A cette vue, il arrache en toute hâte ses +vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres +habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa +maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre. +Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à +bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du +pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans +plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.—La mère de +Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis +aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»</p> + +<p>Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son +serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce +pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale +une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort +prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en +me présentant devant vous en habit de deuil?—Quoi! reprit la vieille +dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous +porter une lettre à la capitale?—Mais enfin, il y a un mois, ce +Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait +telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté +deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller +rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu +mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis +accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»</p> + +<p>Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une +merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement +semblable à celui-ci?</p> + +<p>Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il, +ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est +un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!—Et bien! +interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que +je voie si l'écriture est de moi,—Eh! si ce n'eût été l'écriture de +ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?» +Là -dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde.... +C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace +de caractère?—Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux +ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à +parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où +donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»—Hélas! +répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant +de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille +toute blanche?—Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours +incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une +seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé +votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive +qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un +faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe, +et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le +papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles +diaboliques?</p> + +<p>Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était +allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi +furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté +à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand +est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?» +Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité, +voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois +dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient +restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé +Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier +ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous +avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan, +et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant +vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après +nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour +faire notre entrée dans Tchang-Ngan.—Et vous dites encore que votre +domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»</p> + +<p>Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire, +s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit +chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce +que je vous ai jamais envoyé une lettre?—Mais enfin, reprit sa mère, +est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je +veux l'interroger!—Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin, +mais il ne tardera pas à rentrer.»</p> + +<p>Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs +regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant, +vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs +gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses +compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve +en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du +bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent +qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours +précédents; et c'est que l'Å“il droit du prétendu envoyé était dans +le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire +d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre. +«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours +derniers tu avais l'Å“il droit bien malade, comment se fait-il que tu +sois si bien rétabli aujourd'hui?—C'est-à -dire, répondit Ouang-Fo, +avec un air et un ton ironique, c'est-à -dire que vous-même vous avez +perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous +donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un +Å“il?—Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques, +il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est +là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et +cours te présenter devant elle.»</p> + +<p>A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre +maître vit encore! elle est ici!—Mais, répondirent les domestiques, où +serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»—Ouang-Fo, n'en croyait +rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va +se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître +l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est +ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour +paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment +pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus +convenable, se prosterner devant la mère de son maître.</p> + +<p>Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde +attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est +venu ces jours derniers avait à l'Å“il droit une blessure grave, et +celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre +fois, ce n'était pas lui!—Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la +lettre, l'ouvre, jette un regard, ...—ce n'était ni plus ni moins +qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!</p> + +<p>Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait +s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours. +Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des +deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait +craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on +était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin +lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de +sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu +Ouang-Fo blessé à l'Å“il gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce +mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit +être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer +de moi!—Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là ? demanda sa mère.» +Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé +dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la +cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que +cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre +son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses +intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»</p> + +<p>A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se +mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens +de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans +l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille +séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu +deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!</p> + +<p>—Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences +de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près +de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent +encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant +d'infortunes!—Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel +point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti +sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et +encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?—Nos biens de la +capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire! +et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore +d'aller au Kiang-Tong.</p> + +<p>—Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de +Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter +maintenant?—Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang, +nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de +nouveau.» Là -dessus, ils orientent en sens contraire la proue du +bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis +naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient +dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont +brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement; +aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans +l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la +défaite.</p> + +<p>Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les +gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il +loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler +cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme, +il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces +interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin, +dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse +dans son intérieur.</p> + +<p>Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils +avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce +retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure +fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en +bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.</p> + +<p>Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à +surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu +qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et +majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce +qu'il aperçut c'était:</p> + +<blockquote> + +<p>Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel +qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre +tout son corps est une robe de soie verte comme celles des +Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux +de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de +soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture +au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie +semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle +en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect +est imposant; toute sa personne respire une élégance qui +n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement +sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume +glacée.—Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux, +c'est au moins un monarque parmi les hommes!</p></blockquote> + +<p>L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis +qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère +Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il +s'est porté depuis leur séparation.—«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en +répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu +me chercher ici.—Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay, +pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés +s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été +enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je +pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et +ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un +abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y +avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir +nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère +vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant +précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici, +j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais +les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté +votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé, +aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais +enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi +donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas +encore habitable?</p> + +<p>—Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin; +en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures +en causant avec elle.» Là -dessus il introduisit son frère dans +l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques +avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut +que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble +de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se +jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et +lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais +à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»—Et +Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis +en attendant qu'il pût voir sa belle-sÅ“ur, il désira apprendre de la +bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.</p> + +<p>Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de +Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa +maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la +jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande +salle. Là , le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils +avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en +lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient +résultés.</p> + +<p>«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps +anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont +assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres +animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et +vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient +en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur +livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner +leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus +pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé? +et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.—Bien ... mais +pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les +égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec +des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment +leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur +demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce +livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon +le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos +affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser +que vous seul.—C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit +l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et +voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»</p> + +<p>Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne +répondit rien du tout, mais au fond de son cÅ“ur, il était froissé. «Et +ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères +est-il écrit?—Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais +qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un +caractère que je connaisse!—Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda +Wang-Tsay.—En effet, interrompit la belle-sÅ“ur, en insistant sur cette +idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être +il sera plus habile, qui sait!...—Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que +ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je +serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange; +voilà tout.»</p> + +<p>Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de +son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du +haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères +comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint +dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers, +c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains +ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu.... +Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.</p> + +<p>Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de +l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où +vas-tu!»—Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard +se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main +vigoureuse.—Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées. +Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué +vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa +première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut +comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison +courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de +tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.</p> + +<p>Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin +était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième +rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de +l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un +vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit; +et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû +voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté +de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie +de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la +longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria: +«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre +jeune frère est ici.»</p> + +<p>En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur +ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient +devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux +domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux +Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des +ailes.</p> + +<p>Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse, +mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine +de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc +tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne +vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la +colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et +il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa +poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par +le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se +métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:</p> + +<blockquote> + +<p>C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris +l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de +nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de +jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de +bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante +rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie, +représentait les longs fils de soie violette suspendus à +la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du +papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales, +deux vieilles écorces de sapin.</p></blockquote> + +<p>Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient +présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un +esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore, +qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré +n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»—Ainsi disaient les +domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cÅ“ur retournait ses pensées +et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de +fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un +médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.</p> + +<p>Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant +dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un +voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard, +Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa +tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du +Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être +le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le +Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à +deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour +l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me +vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer +à ma mère!»—Mais les gens de la maison continuaient leur aimable +réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay +ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et +colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets, +et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa +plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la +porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay +et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as +repris ton livre, que viens-tu faire ici?»</p> + +<p>Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la +colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de +sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant +ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille +dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit +précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande +la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les +domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître, +il entre, il avance malgré tout!—Quoi! serait-il vrai?» s'écria à +son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son +fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette +précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses +pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques, +me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des +bâtons?—Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?—Oui, je suis l'enfant +que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il +donc un faux Wang-Tsay?»</p> + +<p>Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent +apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors +que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les +serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et +lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda +encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des +Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se +rétablissait pas du tout.</p> + +<p>«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand +il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant +que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est +venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard +métamorphosé!—Et que disait cette lettre?—Vous savez, continua +Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur, +en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan; +là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà +pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils +ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a +deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère +aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort +de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter +avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou +voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même +l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès +le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant +là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant +que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre +précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante, +et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà ; +mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui +s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles; +car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»</p> + +<p>Là -dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était +plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de +rire que de se fâcher à tout le monde.</p> + +<p>Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sÅ“ur, et demanda à voir +Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors +sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du +mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays +de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis, +et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en +vouloir trop.</p> + +<p>Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en +convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du +Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le +surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur<a name="NoteRef_6_75" id="NoteRef_6_75"></a><a href="#Note_6_75" class="fnanchor">[6]</a>, parce qu'il avait +dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">à laquelle il appartient,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">un grand prix:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La maison a été détruite, les biens ont laissé une place</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">vide, le livre même a disparu;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">rira dans mille ans.</span><br /> +</p> +<hr class="r5" /> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_1_70" id="Note_1_70"></a><a href="#NoteRef_1_70"><span class="label">[1]</span></a> Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_2_71" id="Note_2_71"></a><a href="#NoteRef_2_71"><span class="label">[2]</span></a> Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la +Nouvelle de Ly-Taï-Pe.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_3_72" id="Note_3_72"></a><a href="#NoteRef_3_72"><span class="label">[3]</span></a> Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_4_73" id="Note_4_73"></a><a href="#NoteRef_4_73"><span class="label">[4]</span></a> Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont +les caractères ressemblent à ces animaux.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_5_74" id="Note_5_74"></a><a href="#NoteRef_5_74"><span class="label">[5]</span></a> Les régions inférieures.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_6_75" id="Note_6_75"></a><a href="#NoteRef_6_75"><span class="label">[6]</span></a> Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper: +celui qui vole des êtres humains.</p></div> + + + +<hr class="chap" /> +<h3><a name="LE_LUTH_BRISE" id="LE_LUTH_BRISE">LE LUTH BRISÉ.</a></h3> + +<h4>NOUVELLE HISTORIQUE.</h4> +<hr class="r5" /> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">de Pao et de Cho;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">des sentiments de haine,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">un cÅ“ur sincère.</span><br /> +</p> + +<p>Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire +a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus +célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya. +Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie +des Tcheou<a name="NoteRef_1_76" id="NoteRef_1_76"></a><a href="#Note_1_76" class="fnanchor">[1]</a>, s'étaient associés pour faire du commerce, et ils +gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le +bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le +traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que +son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les +révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier, +son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge +au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux +individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment +ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés, +des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux +personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les +désigne par l'expression <i>tchy-ki</i>, c'est-à -dire, <i>qui vous connaît à +fond</i>. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie, +sont appelés <i>tchy-sin, intimes de cÅ“ur</i>. Si c'est simplement le son +de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter +de l'affection, cela s'appelle <i>tchy-yn, se connaître par l'effet des +sons</i>. Cependant ceux qui sont liés de cÅ“ur, d'une façon quelconque, +rentrent sous la dénomination générale d'amis, <i>siang-tchy.</i></p> + +<p>Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons +raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez +vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre +cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">l'autre l'écoute;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">alors il ne pourra se faire entendre.</span><br /> +</p> + +<p>Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de +Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire, +vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était +Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire +de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de +King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures +le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de +Ta-Fou. Là , il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade +près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette +mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il +était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que +lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le +pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de +faire route par terre, aller dans sa ville natale.</p> + +<p>Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître +les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita +magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.</p> + +<p>Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille<a name="NoteRef_2_77" id="NoteRef_2_77"></a><a href="#Note_2_77" class="fnanchor">[2]</a>; +Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux +tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses +parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle +son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose +s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie, +Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or, +des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre +chevaux.</p> + +<p>Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal; +et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si +beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un +violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut +de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un +grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou: +«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité +que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui +convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous +prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager +serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit +favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de +mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement +destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de +provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux +embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes, +des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi +préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en +foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs +adieux.</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">rivières éloignées!</span><br /> +</p> + +<p>Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya +jouissait à cÅ“ur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts +et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues +transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser +toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre, +et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux +arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était +alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division +de l'automne<a name="NoteRef_3_78" id="NoteRef_3_78"></a><a href="#Note_3_78" class="fnanchor">[3]</a>. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un +vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à +torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des +bateaux fit porter une ancre sur le rivage.</p> + +<p>Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent, +la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis +alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie, +son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya +était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des +parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth +pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.</p> + +<p>Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth +dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit +la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de +jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les +notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth +se brisa.</p> + +<p>Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau +quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent +et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter +l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte +d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»</p> + +<p>L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est +déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne +bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en +musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait +la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde; +or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être +qui connaisse et comprenne cet instrument? non.—Voici ce que c'est. +Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un +bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure +avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me +dévaliser.—Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille +avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous +l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura +quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»</p> + +<p>Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes +des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt +du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O +vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes, +car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mÅ“urs qui le +rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers +sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait +avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri, +et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là , il +a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à +juger les sons du luth.</p> + +<p>—Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la +montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!—Mais enfin, +que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se +retirer.»</p> + +<p>—Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une +voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne +sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il +y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à +la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui +excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier +vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de +ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner +votre luth.»</p> + +<p>Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit, +Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont +jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut +d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il +revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie, +et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la +rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez +long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à +l'heure en m'accompagnant.</p> + +<p>—Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu +prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de +répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de +Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin, +et les voici:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">rues pauvres et obscures....</span><br /> +</p> + +<p>»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée, +et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le +rappelle, et le voici:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">des siècles infinis.</span><br /> +</p> + +<p>Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il, +assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a +trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser +ainsi.» Là -dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et +d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus +longuement dans la cabine.</p> + +<p>Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau. +C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce +de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans +sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de +bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds +se cachaient dans des souliers de paille.</p> + +<p>Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs +paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent +en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois, +lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous +présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le +parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme +il convient à un honorable magistrat.»</p> + +<p>Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez +un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller +voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui +resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers +étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique +de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la +ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance. +Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les +habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela +à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille, +en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions +il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un +magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour +du siège où l'envoyé de Tsou était assis.</p> + +<p>Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut, +et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente +mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays +de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre +bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui +rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le +corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron +dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.</p> + +<p>Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main +à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de +tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique +dressa un petit banc à l'extrémité de la table.</p> + +<p>Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à -vis d'un étranger, +Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps +de savoir nos noms dans le courant de la conversation<a name="NoteRef_4_79" id="NoteRef_4_79"></a><a href="#Note_4_79" class="fnanchor">[4]</a>».</p> + +<p>Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il +s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu +choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et +prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis +quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque +Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à +l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon +luth?»</p> + +<p>Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur, +reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel +lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont +les ressources et les beautés de cet instrument?»</p> + +<p>Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer +que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il, +jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»</p> + +<p>Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la +parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre +habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de +son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher +votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.—Oh! reprit Pe-Ya +en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à +ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner +l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice +de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait +fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!</p> + +<p>—Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme +va sans se gêner donner son explication en détail.—Cet instrument, +c'est l'Empereur Fo-Hi<a name="NoteRef_5_80" id="NoteRef_5_80"></a><a href="#Note_5_80" class="fnanchor">[5]</a> qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des +cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre <i>Ou-Tong</i>; le phénix +aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le +roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche +que sur l'arbre <i>Ou-Tong</i>, ne boit qu'aux sources pures d'une eau +douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités +sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces +éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir +des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre; +dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères +célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel, +la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand +il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop +clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure +ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta +comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire, +qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux +qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors +il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper +pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux <i>soixante-douze +heou</i> (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre +pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et +un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile, +Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit +dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma +Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361 +degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait +les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées +par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces +seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont +ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la +ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le +nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit <i>bassin du Dragon</i>; le +plus court, <i>étang du Phénix:</i> tous les deux ont des chevilles de jade +et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze +lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune +intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'Å“il les +cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au +fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme +(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de +Yao et de Chun<a name="NoteRef_6_81" id="NoteRef_6_81"></a><a href="#Note_6_81" class="fnanchor">[6]</a>, on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les +vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne +des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou +ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince +Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants +et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de +Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier +Empereur de la dynastie des Chang)<a name="NoteRef_7_82" id="NoteRef_7_82"></a><a href="#Note_7_82" class="fnanchor">[7]</a>, fit refleurir la musique aux +dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait +un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang. +L'instrument en compta alors sept.</p> + +<p>Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans +lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes +qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand +froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui +suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.</p> + +<p>Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de +jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue +de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui +préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses +vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des +parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la +musique.</p> + +<p>Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet +instrument?—Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques, +harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et +l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus +beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à +l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents +frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables +vertus de l'harmonie!</p> + +<p>Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots, +Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au +hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se +dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu +sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son +érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce +moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied. +«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors +à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius +jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra, +et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille, +il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre +traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna +Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu +un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît, +et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient +les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or, +d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les +cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître +les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais +il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand +je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique, +connaître les sentiments de mon cÅ“ur?»</p> + +<p>Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont +dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.—Si sa Seigneurie veut +bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques +conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le +grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»</p> + +<p>Là -dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi +profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur +vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth +que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle +immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes +élevées.»—Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un +immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il +laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de +nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos +pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases +il avait deviné ce qui occupait le cÅ“ur de Pe-Ya<a name="NoteRef_8_83" id="NoteRef_8_83"></a><a href="#Note_8_83" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<p>Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant +le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il +lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de +respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux! +En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à +méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les +nobles noms de votre Seigneurie?</p> + +<p>—Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant, +et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin +joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms +de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes +cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place +d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux +domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on +remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention +en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous, +daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier +accueil.»</p> + +<p>Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient +enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table, +se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui +rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui +des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble +demeure.—Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la +montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre +maison.—Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous +habitez est en vérité un village <i>abondant en sages</i> (Tsy-Hien)! mais, +dites-moi, quelle est votre profession?—Je coupe du bois dans la +forêt pour gagner ma vie.—Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya, +avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses +qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances +que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une +renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne +cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le +palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent +passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts +et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et +des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose +désapprouver votre conduite, docteur.—Seigneur, répondit le bûcheron, +je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui +n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il +faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins +quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être +élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais +pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété +filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous +distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques +verres.</p> + +<p>Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était +choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci +avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui +demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?—Déjà j'en ai +laissé passer vingt-sept.—Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya; +si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le +titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui +a conquis mon amitié en appréciant la musique!—Grand homme, objecta +le bûcheron, vous vous laissez égarer.—N'avez-vous pas à la cour un +nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un +pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de +l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser +si bas!—Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il +y en a plein l'Empire, mais des amis de cÅ“ur, le nombre en est borné; +d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par +le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en +féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes +pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune +et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»</p> + +<p>Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette, +et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la +cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les +lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de <i>frère aîné,</i> celui +de <i>frère cadet</i> appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux. +Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité, +pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se +démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en +burent encore une coupe.</p> + +<p>Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses +instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets. +Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à +cÅ“ur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence +d'âge. Car, on dit avec raison:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et l'ami qui vous a <i>connu par l'effet des sons</i> écoute vos</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">paroles long-temps et avec une oreille favorable.</span><br /> +</p> + +<p>Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la +lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est +parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les +cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la +voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le +grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant +sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi +notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si +tôt!»</p> + +<p>A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent +goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait +le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec +respect.</p> + +<p>Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et +indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu +vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir +près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans +sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?—Hélas! répondit +Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre +volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont +vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!—Eh bien! ajouta +Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure, +allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre +frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez +exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des +rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.</p> + +<p>—Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer +à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un +engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout +demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne +m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre +en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre +jeune frère un plus grand crime encore!—Vos paroles pleines de sens, +répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année +prochaine je reviendrai vous voir.—A quelle époque de cette prochaine +année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?—Ecoutez, +répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a +commencé la 2.<sup>e</sup> division de l'automne; ce jour va être le +seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous +rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain +jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes +promesses, ne me tenez plus pour un sage.»</p> + +<p>Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu +où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous, +et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure +ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord +du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y +manque. Mais l'aurore paraît déjà , et il faut que je prenne congé de +mon frère.»</p> + +<p>Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son +domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans +prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à +son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils, +faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos +honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme +la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas +dédaigner de faibles présents!»</p> + +<p>Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit +un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il +parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte, +jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau +la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la +rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se +séparèrent les yeux humides.</p> + +<p>Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons +de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son +voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et +les montagnes, la tristesse était dans son cÅ“ur, et son esprit restait +occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après +quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de +voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le +seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait +bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char +sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là , l'envoyé +rendit compte de sa mission au souverain.</p> + +<p>Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient +succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein +d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans +songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher, +il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces. +Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya, +disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit +route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée +qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait +arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.</p> + +<p>Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de +l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on +était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il +sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait +eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le +bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de +l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.</p> + +<p>La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers +la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé +devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store +de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer +sur la proue du bateau. Là , il se mit à contempler la constellation +de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute +cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors +lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie +soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit +se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois, +époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait +de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il +donc manqué à sa promesse?</p> + +<p>Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je +comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il +passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est +pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère +m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui +a été émouvoir le cÅ“ur de l'ami <i>qui m'a connu par les sons</i>, cette +nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il +ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda +qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums +furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant +l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il +rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec +un accent de douleur.</p> + +<p>Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son +si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon +jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé +de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce +sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de +piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer +de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux +que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute +les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas +venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même +sur le rivage m'informer de mon frère.»</p> + +<p>Là -dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit +dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la +nuit il ne put fermer l'Å“il; il appelait l'aurore de tous ses vÅ“ux et +l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se +dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre +du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne. +Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête +dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite +que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après +s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon +frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les +frais des cérémonies funèbres.»</p> + +<p>Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la +direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix +lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.—«Seigneur, +demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?—Ici la montagne +se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers +le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du +couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui +présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit +au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un +qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous +pourrons continuer notre marche.»</p> + +<p>Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit +domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande +route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe +pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à +un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses +vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un +bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il +s'avance à pas lents.</p> + +<p>A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec +respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose +à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton +de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur, +que daignez-vous ordonner?—Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya, +et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de +Tsy-Hien.—Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de +droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du +village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de +la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez +à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la +route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du +village, votre Seigneurie veut aller?»</p> + +<p>Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec +étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence, +lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour +où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y +avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce +celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être +mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.</p> + +<p>«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des +réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous +adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux +villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis +vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez +long-temps.</p> + +<p>—Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces +deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de +paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite, +fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années +dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y +a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit +habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes +amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous +informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me +dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.—Je désirerais +aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.—Quoi! +interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous +voir dans cette maison?—Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»</p> + +<p>A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes +commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et +d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était +mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du +bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya, +haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant, +ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe +donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des +livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de +connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper +le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par +un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint +languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques +mois, il mourut....»</p> + +<p>Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes +s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme +si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés +avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le +vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit +domestique quel personnage était son maître!—L'enfant se pencha et dit +à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!</p> + +<p>—Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est +l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir +recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la +douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il +s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je +t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus +qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si +supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»</p> + +<p>Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya +eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec +la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable +Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui +munissait à son fils?»—Puis interpellant alors le vieux paysan du nom +de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore +dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la +ville, dans le cimetière.</p> + +<p>—Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit +le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa +pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant +d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir +jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir +envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le +dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du +Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse +qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.—Et moi, je n'ai pas voulu +mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par +lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement +élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui, +voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris +quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe, +quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.</p> + +<p>—Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller +me prosterner devant le tombeau.—Puis il dit à son petit serviteur +de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina +en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui +marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.</p> + +<p>Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs +regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin +(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux, +et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent +par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un +esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges. +Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il +vous dit un éternel adieu.»—A ces mots la voix lui manqua, et il +éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les +montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs +ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches +voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous +accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand +ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait +des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour +du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.</p> + +<p>Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru +n'avoir pas obéi aux impulsions de son cÅ“ur: il se fit donc apporter +l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui +couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant +le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient +sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu +les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se +dispersèrent avec des éclats de rire.</p> + +<p>«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais +par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus +profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en +riant?—Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les +sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la +joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!—Puisqu'il en est ainsi, +reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans +la connaissance de cet art?—Dans ma jeunesse, répondit le vieillard, +je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai +passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cÅ“ur obscurci n'est plus +capable de discerner clairement ce qui le toucherait.</p> + +<p>—A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes +destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les +réciter, prêtez l'oreille.»</p> + +<p>Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya +répéta les lignes suivantes:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je me rappelais que l'an dernier au printemps<a name="NoteRef_9_84" id="NoteRef_9_84"></a><a href="#Note_9_84" class="fnanchor">[9]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Aujourd'hui je revenais pour le voir:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">musique,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Oh! douleur!... combien mon cÅ“ur fut navré!</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Oh chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">joues;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">douloureux!</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">liens d'une amitié pure et précieuse!</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">mon luth,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!</span><br /> +</p> + +<p>Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son +vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant +l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on +déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet +de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.</p> + +<p>Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son +luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">compagnons et des amis;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">trop difficile.</span><br /> +</p> + +<p>«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!—Dans quelle +partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda +Pe-Ya.—Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est +la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette +question?—Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya, +je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi +quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part +servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on +puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu +où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions, +je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays +natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa +respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où +ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et +moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer +comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»</p> + +<p>Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina +devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky +répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour +s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.</p> + +<p>Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à +son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;</p> + +<p class="poet"> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">efforts.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">dans l'oubli;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">du luth brisé.</span><br /> +</p> +<hr class="r5" /> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_1_76" id="Note_1_76"></a><a href="#NoteRef_1_76"><span class="label">[1]</span></a> Vers 690 avant J.-C.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_2_77" id="Note_2_77"></a><a href="#NoteRef_2_77"><span class="label">[2]</span></a> Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_3_78" id="Note_3_78"></a><a href="#NoteRef_3_78"><span class="label">[3]</span></a> Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons +(Se-Chy) en deux parties, qui forment les huit <i>Tsie</i>.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_4_79" id="Note_4_79"></a><a href="#NoteRef_4_79"><span class="label">[4]</span></a> L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de +prendre un siège.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_5_80" id="Note_5_80"></a><a href="#NoteRef_5_80"><span class="label">[5]</span></a> Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des +temps fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs +chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et +l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés +dans les cérémonies.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_6_81" id="Note_6_81"></a><a href="#NoteRef_6_81"><span class="label">[6]</span></a> Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres +sacrés des Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant +J.-C.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_7_82" id="Note_7_82"></a><a href="#NoteRef_7_82"><span class="label">[7]</span></a> 1134 avant J.-C.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_8_83" id="Note_8_83"></a><a href="#NoteRef_8_83"><span class="label">[8]</span></a> Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute +plus d'attrait pour l'habitant du <i>céleste Empire</i> que pour le lecteur +français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance +les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient +les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours +écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur +une difficulté de plus.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Note_9_84" id="Note_9_84"></a><a href="#NoteRef_9_84"><span class="label">[9]</span></a> La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on +l'a vu, en automne; le mot <i>printemps</i> est sans doute appelé par la +rime du vers suivant: <i>Tchun</i> printemps, et <i>Kun</i> sage.</p></div> + + +<h4>FIN.</h4> + + + + + + + + + + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45374 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/45374/45374-0.zip b/45374/45374-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 7774f42..0000000 --- a/45374/45374-0.zip +++ /dev/null diff --git a/45374/45374-8.txt b/45374/45374-8.txt deleted file mode 100644 index 88230b3..0000000 --- a/45374/45374-8.txt +++ /dev/null @@ -1,7563 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits du
-chinois, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
-
-Author: Various
-
-Translator: Théodore Pavie
-
-Release Date: April 14, 2014 [EBook #45374]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES ***
-
-
-
-
-Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-CHOIX
-
-DE
-
-CONTES ET NOUVELLES
-
-
-TRADUITS DU CHINOIS
-
-PAR THÉODORE PAVIE
-
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,
-
-RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7
-
-1839
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR STANISLAS JULIEN,
-
-MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE
-
-LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL
-
-DE FRANCE.
-
-TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
-
-_De son respectueux Elève,_
-
-THÉODORE PAVIE.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
-attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
-volume de _nouvelles_ et de _contes_.--Les Chinois d'ailleurs ne font
-pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
-mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
-de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
-tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
-capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
-un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
-récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
-désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
-dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
-étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
-dans l'original.
-
-D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
-abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
-d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
-et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
-à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
-pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
-du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
-d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des moeurs et
-des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.
-
-Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
-yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
-témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
-avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
-connaître ici:
-
-LES PIVOINES, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
-intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables, anciens et modernes_).
-Le même conte se trouve aussi dans les _Histoires à réveiller le
-monde_, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
-incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
-collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
-RENARDS-FÉES.
-
-La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, LY-TAI-PE,
-laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
-toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
-du LUTH BRISÉ qui termine le volume.
-
-C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, _Voyage dans l'Ouest,_
-(c'est-à-dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
-parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: LE BONZE SAUVÉ DES EAUX et
-LE ROI DES DRAGONS.
-
-Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
-le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
-traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
-en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
-bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.
-
-Enfin, LE LION DE PIERRE est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
-Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
-jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
-plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à
-Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
-rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
-nous le communiquer.
-
-Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
-croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
-la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
-se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
-et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
-toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
-les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
-les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
-Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
-qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
-les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
-grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
-laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
-toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
-et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
-ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.
-
-Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
-toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
-ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
-résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
-années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
-l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
-cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
-à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
-parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
-prendre haleine.
-
-Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
-départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
-ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
-que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
-bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.
-
-
-
-
-TABLE
-
- Les Pivoines, conte
- Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique
- Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle
- Le Lion de Pierre, légende
- La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique
- Les Renards-Fées, conte Tao-Sse
- Le Luth brisé, nouvelle historique
-
-
-
-LES PIVOINES[1],
-
-CONTE.
-
-
-Sous le règne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Méridionaux,
-au village de Tchang-Yo, situé à deux _lys_[3] de la porte orientale
-de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
-dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
-d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
-couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
-sans lui laisser d'enfant.
-
-Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
-et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
-terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
-bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
-plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
-Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
-chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
-s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
-Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
-et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
-c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
-dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
-se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
-extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
-chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
-occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
-quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
-l'avait-on surnommé _Hoa-Tchy_ (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
-marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
-avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
-lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
-laissait en gage.
-
-Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
-Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
-ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
-valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
-profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
-parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue,
-dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
-n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
-remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.
-
-Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
-à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
-sur cette haie factice, l'églantier, le _putchuk_, l'hibiscus,
-le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
-s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
-l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
-le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
-le glaïeul doré, le lis, l'oeillet qui fleurit au printemps et celui
-qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
-arbre[4] et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
-elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
-pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
-voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
-commençait à s'ouvrir.
-
-En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
-après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
-aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
-rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
-couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
-élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
-lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
-tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
-tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
-propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
-de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
-appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.
-
-Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
-ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
-elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
-n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:
-
- «Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
- le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
- belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
- riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
- doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
- des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
- corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
- l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
- sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
- au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
- parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
- n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
- la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
- grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
- poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
- milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
- comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
- boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
- le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
- carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
- souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
- beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
- pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
- prune _Yo-Ly_, surnommée le ballon de soie brodée.
-
- On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
- mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
- répandent en foule leur éclat et leur parfum. »
-
-En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
-appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
-la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
-ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
-tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
-de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
-dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
-retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
-des feuilles, c'était un coup-d'oeil aussi charmant que celui du lac
-Sy-Hou[5]. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
-milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
-venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
-lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
-promeneurs.
-
-On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
-et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
-flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
-volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
-à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
-pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
-ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
-de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
-nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
-et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
-milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
-de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
-obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
-leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
-confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.
-
-Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
-commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
-nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
-aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
-lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
-troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
-faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
-roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le
-ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
-toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.
-
-Il y a des vers qui en font foi:
-
- Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la
- voûte des cieux;
- Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs
- chantent en cueillant les lotus;
- Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques
- s'y sont multipliées à l'infini;
- Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de
- son jardin et de son lac.
-
-Mais rentrons dans les limites de notre récit. »--Tsieou-Sien, levé
-chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
-tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
-rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
-tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
-une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
-s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
-devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
-heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
-pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
-vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
-sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
-son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
-le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
-ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
-vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
-millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
-passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
-vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
-son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
-tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
-avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
-reprises pour faire son inspection.
-
-Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
-des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
-l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
-essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
-bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à
-ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
-cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
-de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
-jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
-allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
-les fleurs ».
-
-Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
-fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
-dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».
-
-Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
-à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
-singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
-ce raisonnement:--Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à
-s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
-et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
-avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
-elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
-qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
-venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
-l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
-violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
-qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
-les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
-douleur!
-
-Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
-a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
-fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
-long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
-les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
-le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
-donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
-prendre pitié.
-
-Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
-mutile, comment supporteront-elles ce traitement?--Voyez: c'est du
-germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
-tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
-les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
-il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
-patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
-à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
-donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
-être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
-son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
-supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
-parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!
-
-D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
-simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
-garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
-soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
-exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
-jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
-plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
-jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
-l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
-et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
-même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
-réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
-se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
-d'une mort prématurée.
-
-On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
-envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
-jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
-passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
-sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
-injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
-fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
-ressentiment!
-
-Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
-cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
-par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
-amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
-tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
-prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
-la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
-façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
-dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
-pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
-ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
-avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
-grandes politesses, intercédait du fond de son coeur pour ses pauvres
-plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
-vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
-tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
-en remerciements.
-
-Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
-deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
-de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
-quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
-tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
-appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
-«traiter les fleurs ».
-
-A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
-jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
-et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
-réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
-fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
-l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
-s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
-Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
-tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
-devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
-quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
-fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
-chacun s'abstenait de toucher même une feuille.
-
-D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
-des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
-rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
-grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
-c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
-à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
-grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
-mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
-raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
-abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
-sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
-flexible et harmonieuse.
-
-Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
-d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
-l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
-des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
-de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
-prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
-revenu de chaque année.
-
-Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
-cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
-contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
-usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
-contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
-au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
-voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait _Monsieur_
-Tsieou[7], et lui-même se désignait par le nom du _Vieillard qui arrose
-son jardin_ (Kouan-Youen-Seou).
-
-Les vers disent:
-
- Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,
- A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;
- Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses
- regards,
- Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler
- à loisir que d'aller prendre du repos.
-
-Ici l'histoire se divise.--Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
-de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
-mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
-cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
-sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
-épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
-prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
-suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
-le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
-troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
-ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
-dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
-formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
-nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
-avaient eu à souffrir de leur despotisme!
-
-Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
-qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
-homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
-adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
-porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
-et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
-maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
-campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
-précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
-vieux Tsieou-Sien.
-
-Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à
-moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
-dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
-Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
-qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
-épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
-jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
-plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
-que l'on appelle le _Fou des fleurs_. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
-entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
-personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
-plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
-n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
-peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
-autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
-peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.
-
-A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à
-peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
-deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
-n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
-à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
-gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
-regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
-vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
-curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
-porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
-savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
-dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
-du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
-Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
-multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
-J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
-de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
-voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
-que cela.
-
-Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
-Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
-fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
-les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
-n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.
-
-Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
-ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
-vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
-est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
-jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
-et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
-l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
-se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.
-
-Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
-épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
-la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
-richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
-lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
-de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
-(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.
-
-Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
-Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
-princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
-d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
-et elle écrivit les quatre vers suivants:
-
- Demain matin, je me promènerai dans le parc:
- Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,
- Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,
- Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.
-
-C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
-les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
-parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
-pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
-toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
-par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
-jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
-n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
-rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
-un front radieux parmi toutes celles de l'empire.
-
-Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
-de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
-l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
-recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
-l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
-hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
-ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
-couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.
-
-Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
-et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
-la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
-aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
-cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
-des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
-l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
-prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
-voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
-Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
-exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
-suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
-j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
-il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
-entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose
-jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
-aller en respirer l'odeur de plus près.
-
-Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
-mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
-donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
-les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
-sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
-faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
-de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
-chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
-augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
-s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
-un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
-ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
-y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
-Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
-la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
-songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
-jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
-vêtements.
-
-Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
-le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
-à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
-joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
-silence.
-
-La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
-abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
-pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
-jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
-bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
-planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun
-mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
-bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
-dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
-daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
-le jeune seigneur?--Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
-oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
-vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
-Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
-sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
-campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
-mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
-d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
-vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
-de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
-reconnaissance!
-
-Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
-quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
-jambes, et il ne put remuer.
-
-Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
-pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
-jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
-cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
-répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
-billet, et l'envoyer au préfet du département.»
-
-Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
-en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
-de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
-recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
-Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
-l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
-en une minute, au galop.
-
-Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
-donc.
-
-Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
-domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
-Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
-de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
-prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
-l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
-Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
-cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
-long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
-ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
-pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
-fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
-reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
-vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
-qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.
-
-Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
-que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
-tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.
-
-Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en choeur les amis de
-Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
-grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
-ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
-en désordre cueillir les pivoines.
-
-Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
-avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
-pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
-l'oeil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
-Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
-désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
-ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
-qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
-il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
-bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
-première.
-
-Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
-renversée!--Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
-vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
-plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
-craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
-battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
-sur pied.
-
-Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
-coeur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
-jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
-pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!
-
- Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et
- méchante;
- Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:
- Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,
- Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,
- sans que personne les recueille.
-
-Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
-le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
-gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
-voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
-de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
-surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
-leur oeuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
-Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
-qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
-leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
-accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
-entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
-son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
-je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là-dessus il partit en
-manifestant la haine qu'il avait dans le coeur.
-
-Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
-le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
-Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
-les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
-s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
-lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.
-
-Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
-vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
-à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
-bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
-L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
-Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
-Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
-les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
-et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »--Le curieux, frappé
-de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!--et voilà tout. Mais
-comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
-en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
-vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
-couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
-compassion.
-
-Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
-mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
-à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
-maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
-de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
-si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
-feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!
-
-Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
-humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
-Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
-seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
-Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
-suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
-êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?
-
-Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
-vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
-je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
-pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
-de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
-la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
-lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là,
-reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
-agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
-répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
-branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
-inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
-ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.
-
-A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
-Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
-pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
-pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
-employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
-de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
-il ira vous inviter à la venir voir.
-
-A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
-d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
-ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non---Voyant
-mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
-pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
-de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
-cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;--cependant, la jeune
-fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
-tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.
-
-Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
-maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
-nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
-pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
-plus étincelantes qu'auparavant.
-
-Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:
-
- On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la
- boue,
- Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de
- les ressusciter;
- Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi
- il a su concilier l'affection des objets inanimés.
- Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!
-
-Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
-Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
-magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
-là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
-le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là.--Aucune trace
-de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à
-lui-même?--Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
-passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
-prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
-il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
-droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
-qui faisaient sécher leurs filets au soleil.
-
-Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
-saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
-commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
-n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.
-
-Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
-mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
-venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout
-rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
-de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
-passée.
-
-Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
-existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
-dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?--A l'instant même,
-répondit Tsieou.--Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
-et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
-Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
-Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
-qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
-sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
-ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
-y avait là-dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
-s'assurer du prodige par leur propres yeux.
-
-Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
-bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
-miracles par le secours de la magie.
-
-Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
-remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
-amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
-aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
-Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
-de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
-mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
-comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
-à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
-qu'il avait grandement raison.
-
-Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
-qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
-avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
-au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
-promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
-venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
-d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
-profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
-vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à
-côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
-l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
-il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
-les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
-a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
-les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
-a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
-l'ouvrit à deux battants.
-
-Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
-le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
-lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
-gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
-partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
-hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.
-
-Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
-qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
-brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
-retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
-laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
-feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
-votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
-des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
-il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
-n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
-jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
-donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
-troupe se mit en marche.
-
-Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
-opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
-résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
-disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
-esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
-détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
-a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
-seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
-que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
-tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en choeur
-toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.
-
-En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
-gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
-on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
-de Tchang.--Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
-apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
-plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
-face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
-dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
-extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
-leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
-sourire aux passants.
-
-Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
-n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
-maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
-mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
-troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
-quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
-de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
-plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
-être à moi.--Mais quel est donc ce fameux plan?--Le voici, reprit
-Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
-révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
-la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
-les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
-d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
-a même promis 3,000 tsien[8] de récompense, pour encourager les
-délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
-servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
-cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
-avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
-vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
-dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.
-
-Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
-était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
-mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
-accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
-au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
-plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
-dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
-affaire.
-
-Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
-En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
-il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
-satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
-du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
-coup-d'oeil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
-grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
-laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à
-l'arrière-garde avec ses amis.
-
-Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
-c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
-garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
-le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
-force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
-que vous le lui ferez au moins savoir!--Mais les sbires le chargeaient
-d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
-ils l'entraînèrent hors du jardin.
-
-A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
-connaître la cause de cette conduite.--Qu'est-ce que vous demandez?
-leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
-peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
-votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
-n'eurent plus dans le coeur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
-dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
-Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
-jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
-cela devait aboutir.
-
-Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
-propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
-qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
-se rendit en hâte au tribunal.
-
-Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
-au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
-regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
-connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
-s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
-de supplice et attendirent.
-
-Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:---Quel
-audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
-pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
-avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
-l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
-n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
-mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
-village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
-peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
-magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
-avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
-vous avez le front de nier!
-
-Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
-avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
-dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
-jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
-que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
-de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
-et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
-esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
-être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
-dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
-allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
-aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
-dire.
-
-Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
-ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
-entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
-les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
-le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
-tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
-peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
-l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
-patient, chargé de la cangue.
-
-Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
-l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
-Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
-donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
-donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
-Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
-reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.
-
-Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
-ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
-informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
-victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
-du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
-porterons caution; rassurez-vous!
-
-Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
-gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
-canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!--Et le vieillard
-arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
-chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
-mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
-passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.
-
-A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
-lit aux prisonniers; là, plus mort que vif, garrotté de manière à ne
-pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
-il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
-vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
-l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
-de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
-résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.
-
-Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
-s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
-immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
-que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
-sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.
-
-Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
-et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
-immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
-préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
-eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
-qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
-de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
-calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
-ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
-aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
-aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
-la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
-secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
-pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
-immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
-condition d'existence.
-
-Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
-demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
-immortel?--Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
-faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
-envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
-les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
-c'est-à-dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
-fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.--Et
-elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.
-
-Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
-l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
-Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
-lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
-sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
-puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
-reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
-de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
-crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!--Tsieou est
-saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
-jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
-s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
-le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
-voit tiré d'affaire, son coeur se dilate; car on dit:
-
- «Celui qui ne nourrit en son coeur aucun sentiment
- d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
- arbitres des événements. »
-
-Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
-reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
-dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
-passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
-nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
-ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
-nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
-il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
-livrer à l'ivresse du plaisir.
-
-Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
-après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
-s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
-entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
-silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
-arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
-tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
-à terre en désordre et jonchent le sol.
-
-Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
-parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
-secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
-pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
-immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
-jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
-fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
-Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
-bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.--Aussitôt on
-étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
-on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
-repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
-Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à-coup il
-s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon
-
- Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées
- devant le vestibule,
- Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des
- eaux,
- La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,
- Et siffle à travers les pins de la forêt.
-
-Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
-relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
-hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
-singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
-apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
-subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
-portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
-réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
-dans une muette stupeur.
-
-Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
-la parole: Nous toutes, qui sommes soeurs, habitons ce lieu depuis plus
-de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
-a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
-été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
-tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
-péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
-s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
-Mes soeurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
-en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
-l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes soeurs?
-Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:--Oui, il
-faut se mettre à l'oeuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
-bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
-à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
-longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
-impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.
-
-Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à
-boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
-l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
-pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
-par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
-retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
-peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
-son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
-souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
-maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
-tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
-découragés et honteux.
-
-Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
-vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
-lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
-de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
-lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
-a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
-permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.
-
-On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
-parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
-sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
-n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
-plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
-la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
-miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
-faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
-n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
-hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
-l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
-quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
-perquisition: mais enfin, que faire?--Aller passer la nuit chez soi....
-
-Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à
-la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
-c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
-jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
-jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
-arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
-chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
-engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
-joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
-une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
-à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
-deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
-vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
-responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
-Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
-marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
-nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.
-
-A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
-de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
-précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
-la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
-bonnet de notre maître?--C'était bien lui.--On éclaire le long du mur,
-et à quelques pas de là, à l'angle oriental, dans un détour formé par
-l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
-laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
-en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
-seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
-s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
-adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
-aux autres voisins et se retirèrent.
-
-Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
-allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
-nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
-douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
-nous l'y laisserons.
-
-Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
-il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
-ont leur récompense.
-
- Deux scélérats qui ont quitté le monde,
- Ce sont deux démons méchants qui descendent dans les enfers.
-
-Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
-au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
-du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
-dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
-raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
-peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
-il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
-de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
-dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
-en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
-fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
-que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
-jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
-calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
-Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
-plus grand détail et la plus grande précision.
-
-Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
-juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
-accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
-grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
-de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
-il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
-propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
-promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.
-
-Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
-adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
-ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
-jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
-jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
-de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
-amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
-parlerons pas.
-
-Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
-Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
-Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
-Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
-reprit la fraîcheur de la jeunesse.
-
-Un jour, c'était le 15e de la 8e lune, le temps était magnifique, le
-ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue
-de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de
-ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure souffle doucement, il
-s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend,
-dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel
-embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches
-s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la
-jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent
-des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre
-d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main
-des instruments de musique.
-
-Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
-préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
-mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
-au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
-que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
-avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
-célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
-celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
-sur soi de grandes calamités.
-
-Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
-à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
-immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
-tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.
-
-Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
-du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
-Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
-d'adieux.--Puis tout disparut.
-
-Cet endroit a changé son nom en celui de _Ching-Sien-Ly, le village de
-l'Immortel qui monte aux cieux._ On l'appelle aussi _le village des
-Cent Fleurs._
-
- Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,
- Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;
- Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel
- avec lui:
- Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par
- le feu.
-
-
-[1] Il s'agit de la pivoine en arbre (_Pæonia arborea_)
-
-[2] Il monta sur le trône en 1023.
-
-[3] Dix lys font une lieue.
-
-[4] Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées
-par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus à
-établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue.
-
-[5] Le père Athanase Kirchère, dans sa _Chine illustrée_, dit, en
-parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer
-dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
-arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
-canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
-avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
-temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
-situé dans le Tche Kiang.
-
-[6] En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est:
-_Lo-Hoa_, les six fleurs.
-
-[7] Tsieou-Kong.
-
-[8] Environ 22,500 francs.
-
-
-
-
-LE BONZE KAY-TSANG
-
-SAUVÉ DES EAUX.
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE
-
-
-La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu où les
-Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
-Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
-étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
-ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.
-
-Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
-gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan[2]. Or, la 13e
-année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
-provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
-souveraineté de la Chine.
-
-Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
-militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
-lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
-s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
-parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
-pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
-lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
-recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
-parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
-à la vertu.--La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
-répondit Taï-Tsong. »
-
-Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
-dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
-camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
-classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
-clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
-eussent à se rendre au concours général de la capitale.
-
-L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
-nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (_le Bouton
-brillant_), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
-lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
-concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
-de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
-Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
-ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
-élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
-fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
-partir.
-
---«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
-des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
-mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
-à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
-et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
-mère. »
-
-Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
-départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
-et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
-s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
-prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
-liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
-impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
-sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.
-
-Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
-ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
-aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
-festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
-encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
-lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.
-
-Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
-la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'oeil, un homme
-au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
-vainqueurs du dernier concours, son coeur fut rempli de joie; saisissant
-donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
-allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
-entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
-hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
-descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
-l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.
-
-Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
-accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
-puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à
-terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
-civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
-ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.
-
-Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
-réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
-l'appartement parfumé.
-
-Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
-trône dans le palais des _clochettes d'or;_ les officiers civils et
-militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
-emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
-ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
-préfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
-ose la demander pour Kwang-Jouy. »
-
-Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
-l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
-arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
-reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
-afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
-il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
-le Kiang-Tcheou.
-
-Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
-printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
-balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
-arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
-offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
-lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
-fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
-avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
-de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
-le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
-qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
-rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.
-
-Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
-«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
-soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
-accéda aux volontés de sa mère.
-
-Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
-main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
-voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
-se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
-l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
-dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
-autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
-faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
-ce poisson. «A dix lys[4] d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
-Hong-Kiang.»
-
-A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
-puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
-cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
-oeuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
-remplit de satisfaction»--Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
-jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
-expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
-est la santé de ma mère?--Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
-cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
-aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
-vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
-premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»
-
-Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
-firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.
-
-La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
-marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
-à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
-rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
-en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.
-
-Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
-la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
-ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
-lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.
-
-Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
-femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
-brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et fraîche
-ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
-saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
-la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
-la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
-mauvais desseins dans le coeur du batelier, qui les communiqua à son
-compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
-sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
-milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
-domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
-milieu des eaux.
-
-A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
-fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
-tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
-vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
-savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
-circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
-la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
-mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
-diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
-Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.
-
-Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
-flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à
-fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à
-l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
-file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
-sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
-qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
-au fond des eaux.»
-
-Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
-considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
-sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
-«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
-rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
-jours passés.»
-
-Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
-porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
-cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
-du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
-tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
-Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.
-
-Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
-dans le palais de son maître.--«Lettré, quel est ton nom? quelle est
-ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
-as-tu été victime d'un assassinat?»--A ces questions, Kwang-Jouy salua
-respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
-le supplia de le faire revivre.
-
-«Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que
-tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
-trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
-A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
-un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
-du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
-lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
-t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
-cour.»
-
-Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
-exprima sa gratitude au roi des dragons.
-
-Mais revenons à la veuve du docteur.--Dans son aversion pour l'assassin
-de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
-la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
-l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexité, elle
-avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.
-
-Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
-employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
-prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
-eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
-le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
-je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
-talents.--Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
-haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
-l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
-avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
-daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.
-
-Les instants fuient avec rapidité.--Un jour que Lieou-Hong était
-sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
-était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
-elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
-demeure. Tout-à-coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
-l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
-fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
-l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
-Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
-immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
-de tout votre coeur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
-roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
-d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
-votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
-Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.
-
-Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
-venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
-que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
-l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
-débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à
-demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
-serez satisfait.»
-
-Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
-tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
-pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
-retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
-dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
-«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
-pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
-et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
-reconnaître....»
-
-Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
-son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
-le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
-marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
-vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
-porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
-par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.
-
-En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
-et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
-une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
-grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
-la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
-ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
-rentre à l'hôtel.
-
-Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
-de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
-un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
-les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.
-
-Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
-entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit
-enfant arrivent à lui. Son coeur est ému; il court au bord du fleuve:
-que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
-attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à
-terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
-les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
-recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (_Flottant
-sur le fleuve Kiang_) et le confie aux soins d'une personne qui
-l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.
-
-Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
-rapides comme la navette du tisserand.---L'enfant grandit; et quand il
-eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
-cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
-le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
-à suivre les commandements de la loi et à affermir son coeur dans la
-pratique de la vertu.
-
-Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
-les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
-sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
-de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile à
-saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
-novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
-lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
-connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
-sait d'où!»
-
-Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
-aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
-qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et
-pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
-êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
-là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
-donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
-et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
-auteurs de mes jours.--Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
-arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»
-
-Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira
-de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
-prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
-novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
-parents la vengeance que sa mère attendait de lui.
-
-A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
-terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
-victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
-de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
-il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
-m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
-pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
-à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
-précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
-avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
-reconnaissance.
-
---«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
-munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
-mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
-là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»
-
-Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
-A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
-sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
-avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.
-
-Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
-échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
-n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
-par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
-retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
-peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
-qui sait?...»
-
-Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
-annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
-demandant l'aumône.
-
-Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
-vient-il? demanda-t-elle.--Le pauvre religieux vient du couvent
-de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
-Fa-Ming.--Puisqu'il en est ainsi, entrez.»
-
-On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
-et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
-attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
-vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
-si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
-l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
-mère vivaient encore.
-
-Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
-dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
-carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
-reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
-comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
-emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
-les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.--Et quel est le nom
-de votre mère?--Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
-ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
-mon nom de religion est Kay-Tsang.--En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
-répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»
-
-A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
-précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
-«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
-Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
-son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
-lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.--Quoi! je suis resté
-dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
-que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
-séparation!--Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
-Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
-d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à
-des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
-pour y accomplir mon voeu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»
-
-Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.
-
-Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
-excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
-Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
-questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du voeu fait
-dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
-a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
-en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
-vision m'a rendue malade.--C'est peu de chose, en vérité, répliqua
-le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
-tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
-une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
-jours.»
-
-En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
-exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
-auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
-Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
-de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.--D'ailleurs, reprit
-la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
-couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
-ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
-accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
-du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.
-
-Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
-lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
-parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
-venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
-religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
-le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des
-habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
-cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
-la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
-l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
-souliers à ses religieux.
-
-Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
-se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
-chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
-pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
-en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
-bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
-Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
-il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
-donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
-menaceraient.»
-
-Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
-«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à
-l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
-celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
-tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
-du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
-ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
-auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
-à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
-envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
-de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
-dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
-l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
-Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
-elle quitta le couvent et regagna le bateau.
-
-Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
-rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
-prenant congé du religieux, il se mit en route.
-
-Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
-Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
-pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
-ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
-est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
-aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
-s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
-sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
-depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
-parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»
-
-Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
-chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
-c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.--Ce n'est pas lui, répondit le
-novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
-Ouen-Kiao.--Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?--Hélas!
-mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
-près de lui.--Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
-venir chercher?--C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
-capitale et ce bracelet parfumé.»
-
-La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
-je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
-qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
-reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
-assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
-l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
-venir me trouver.--Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
-Kay-Tsang.--Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
-vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
-yeux se sont fermés à la lumière.»
-
-En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
-cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
-ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
-celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
-aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux voeux que je lui
-adresse du fond de mon coeur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
-aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
-l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
-même instant elle recouvra la vue.
-
-Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
-les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
-sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
-et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
-pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
-vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui
-disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
-vous quitte pour aller à la capitale.»
-
-Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
-de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
-et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
-demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
-famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
-ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
-apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
-la salle du palais.
-
-A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
-en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa
-robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
-l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
-a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
-tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
-de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
-torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
-déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
-venger notre gendre.»
-
-Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
-de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
-exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
-L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
-hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la
-tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
-et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
-ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
-l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
-retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.
-
-Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
-proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
-après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
-ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
-l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
-faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
-Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
-et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
-précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
-leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
-brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
-crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
-sur la place des exécutions.
-
-Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
-fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
-sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
-résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
-bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
-genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
-des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
-Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
-vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»
-
-Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
-fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
-qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
-a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
-de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
-je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
-à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
-est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
-besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
-pour acquitter ma dette envers mon époux.
-
---»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
-pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
-contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
-était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
-rougirais-tu?»
-
-L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
-en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
-Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
-votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
-supplice est une chose arrêtée.»
-
-Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
-principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
-à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
-en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
-deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
-ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
-jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
-et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.
-
-On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
-Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
-du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
-peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à
-l'endroit même où il avait commis le crime.
-
-Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
-du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
-à la victime le coeur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
-Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
-larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
-qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
-Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
-le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.
-
-«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
-épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
-le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
-et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
-Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de
-soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
-avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
-vieille mère.»
-
-Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
-Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
-à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
-accompli, il s'éloigna.
-
-Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
-veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
-mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
-vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un
-cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
-pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!
-
-A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
-étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
-se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
-sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
-Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
-lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.
-
-«Que faites--vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.--Vous avez
-été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
-le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
-Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
-ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
-mon époux?--Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
-docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
-sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
-fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
-moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
-je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
-égale.»
-
-Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
-ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
-part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
-fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
-à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.
-
-Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
-mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
-refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
-augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
-alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
-exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
-il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
-tous les deux pleurèrent de tendresse.
-
-Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
-trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
-ministre.
-
-Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
-l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
-heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
-Touan-Youen-Hoey: _Réunion des tendres époux._
-
-Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
-Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
-ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
-gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
-agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à
-la cour, pour veiller aux affaires.
-
-Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
-en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
-
-Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
-accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
-donna la mort.
-
-Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
-remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
-enfance.
-
-[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement _lieu du repos éternel_; il
-s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il désigne la
-ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.
-
-[2] An 627 de J.-C.
-
-[3] Le mot de _préfecture_ n'est pas plus impropre que celui de
-_département,_ les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
-provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
-qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
-de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
-c'est-à-dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
-de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
-
-Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
-(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
-dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.
-
-[4] Une lieue.
-
-[5] Le mot Tsieou-Po (_Vagues d'automne_) exprime souvent, par
-élégance, deux beaux yeux de femme.
-
-[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur
-d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de l'année.
-
-[7] L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est celle-ci:
-Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dût un jour
-venger son père.
-
-[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice
-bouddhiste. Ensuite on lui impose un _nom de religion._
-
-[9] Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du
-vin, de la viande et de certains légumes.
-
-[10] La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette
-nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des
-êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures du matin) du grand
-jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe
-subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'éleva:
-le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la seconde partie de
-cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se
-meuvent sur la terre et dans l'eau.»
-
-[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs
-grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres
-mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les
-anglais rendent très bien par le mot de _Boddhood_ l'état de ces
-êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
-interminables épreuves.
-
-[12] Yu-Y signifie _selon le désir_, c'est-à-dire, une pierre
-précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
-Tseou-Pan signifie _qui s'agite sur le plateau;_ ce diamant est ainsi
-appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
-l'oscillation de la lumière qu'il reflète.
-
-
-
-
-LE POÈTE LY-TAI-PE.
-
-NOUVELLE.
-
-
-I.
-
- Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur
- la terre!
- Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là
- tour-à-tour les deux phases de sa vie;
- Les replis de son coeur ne renfermant rien que de pur et
- de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de
- corruption.
- Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies
- obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;
- En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il
- recula les bornes de son imposante renommée:
- Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,
- pareils au croissant radieux.
- Ne dites pas que les oeuvres du poète de génie passent et
- s'effacent,
- Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des
- rives du fleuve Tsay-Chy.
-
-Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang,
-vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
-Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur
-Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
-Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
-pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
-fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
-surnom.
-
-Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
-sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
-noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
-de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
-des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
-sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
-brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
-immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
-l'_Immortel Exilé_. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics
-nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:
-
- Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel
- exilé sur la terre.
-
- Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et
- la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer
- d'émotion les Esprits et les Génies;
- Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour
- plongé dans une douce ivresse.
- L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la
- cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la
- rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions
- vulgaires.
-
-Or, Ly-Pe s'appelait lui-même _le Lettré retiré du Nénuphar bleu_.
-Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
-places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
-d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
-célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
-Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla
-cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
-rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
-buvait jour et nuit. On les avait surnommés les _six Solitaires de la
-rivière des Bambous._
-
-Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
-Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
-mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
-dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
-garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
-de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
-envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
-réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:
-
- Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la
- terre a déjà vu trente printemps;
- Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.
- Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?
- Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu
- qui répand l'or et l'abondance.
-
-«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
-l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
-sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à
-venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
-puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
-génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
-arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
-n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
-qui vous attend!
-
---«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
-à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
-distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
-gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
-grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
-d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
-Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
-fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
-entre le vin et la poésie.
-
---«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
-Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
-capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»
-
-Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
-son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
-rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
-deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
-emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là, il ôte ses pendants d'or et la queue
-de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
-boivent sans désemparer jusqu à la nuit.
-
-Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
-sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères.
-Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
-Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à
-goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
-l'autre.
-
-Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
-bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
-«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
-sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
-et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
-aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
-cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
-savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
-fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
-l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à
-ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»
-
-Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
-Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
-puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
-surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
-l'avait promis.
-
-Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
-dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
-l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
-et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
-nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
-le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à
-la juger, jetons-la au rebut.»
-
-Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
-les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
-compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
-il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
-le dépose le premier sur le bureau.
-
-Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
-pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
-à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
-barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!--»Broyer
-de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
-qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
-Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
-fut jetée de côté.
-
-On a raison de dire:
-
- Quand vous présentez un travail au concours, ne songez
- point à réussir dans l'Empire;
- Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,
-
-Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
-fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
-lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
-sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à
-Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes voeux seront comblés.»
-
-L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
-«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
-vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
-nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
-êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
-son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.
-
-Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
-s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
-arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
-envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
-d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
-postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
-lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
-docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
-qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
-d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
-que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
-très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»
-
-A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
-Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
-Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
-comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
-plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
-militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
-un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
-bonheur ou de malheur.
-
-L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
-du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
-et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
-érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
-lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
-congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
-se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
-lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
-alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
-lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
-dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
-sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
-explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
-élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
-rendre quelque service à l'Empire!»
-
-Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
-les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
-une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
-Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
-hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
-avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
-combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
-dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
-il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
-l'accable.
-
---»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
-mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
-pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
-du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
-personnelle.»
-
-Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
-haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
-termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
-humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
-profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
-des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»
-
-Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
-docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
-devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
-«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
-ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
-civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
-érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
-et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
-la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
-nobles du palais.»--Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
-une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
-Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.
-
-Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à
-l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
-qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
-Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
-mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
-littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
-dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
-on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
-l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
-froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
-vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
-suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.
-
---»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
-académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
-rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
-Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
-académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
-cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
-qu'il ne refusera pas.»
-
-Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
-lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
-l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
-de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
-celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
-salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
-suite du docteur Ho-Tchy.
-
-Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
-l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
-danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
-au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
-il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
-l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
-ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
-la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
-l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
-ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
-une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
-chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.
-
---»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
-de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
-les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
-humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
-étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
-chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
-est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
-du concours, n'a pu satisfaire aux voeux des examinateurs: comment
-pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?
-
---»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
-excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
-question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
-dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
-couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.
-
- Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince
- de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
- Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
- nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
- violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
- bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
- patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
- ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
- mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
- avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
- savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12],
- les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
- de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
- la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
- Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
- de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
- vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
- lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
- carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»
-
-Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
-attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
-l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
-probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
-En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait.
-Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
-s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
-et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
-Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.
-
-Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
-comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
-docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
-votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
-la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
-à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
-Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
-les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
-vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
-cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
-soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
-soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
-il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
-nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
-sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
-Majesté.
-
---»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
-ambassadeurs?--Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
-convenablement.»
-
-Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
-«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
-troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
-de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
-dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
-Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
-au pied de votre trône.
-
---»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.--D'après
-l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
-donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han;
-les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17],
-Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»
-
-A ce flux intarissable d'explications, le coeur du sage souverain
-éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
-de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
-poète dans le palais des _clochettes d'or_[18]. Les musiciens firent
-retentir à grand bruit les instruments à corde, le _kin_ et le _se_;
-les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
-firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
-célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
-banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
-prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son coeur, puis, après
-avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
-officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
-placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
-cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
-d'audience.
-
- Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
- retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
- forment le cortège, alignés sur deux rangs.
-
-Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
-Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
-Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
-au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
-mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
-des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
-Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
-peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
-poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
-plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
-le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
-bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même à
-Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
-illumina son visage.
-
-Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
-dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
-formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
-en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
-Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
-visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.
-
-Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
-et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
-la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
-un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
-étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
-donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
-se tromper d'un mot.
-
-Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
-«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
-dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
-Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»
-
-Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
-Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
-plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
-de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
-resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
-et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
-couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
-donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
-coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.
-
-«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
-assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
-espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
-des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
-sur l'estrade.»
-
-L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
-chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
-sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
-conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.
-
---»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
-cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.--Eh bien! Sire,
-ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
-Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
-personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
-jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
-daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
-humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
-lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
-serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
-pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
-prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
-au-dessous de la confiance dont il est honoré.»
-
-Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
-rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
-l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
-songeaient tous les deux, au fond de leur coeur, que cet étudiant si mal
-reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
-services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
-le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
-contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
-faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
-ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
-proverbe est bien vrai:
-
- Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
- ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
- injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
- dites.
-
-Le poète triomphait, il était au comble de ses voeux. Chaussé comme
-il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
-s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
-côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
-qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à
-l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
-alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
-C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
-divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
-pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
-rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
-s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.
-
-De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
-droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
-et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
-sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
-bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
-et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
-reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
-lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
-la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
-surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
-donnez-nous-en lecture.»
-
-Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
-aux étrangers; elle était ainsi conçue:
-
- Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
- a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
- instructions au Ko-To des Po-Hai.
-
- «Depuis les temps anciens le roc et l'oeuf ne se heurtent
- pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
- Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
- et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
- mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
- soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
- tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
- l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
- Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
- fondu, ont prêté serment et obéissance.
-
- Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
- envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
- la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde,
- des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
- qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
- leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du
- royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
- vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
- Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
- fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
- pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
- ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,
-
- La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
- vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
- un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
- en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
- terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
- montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?
-
- Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
- presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
- comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
- vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à
- la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
- comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
- (pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
- ne veut pas se soumettre.
-
- Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
- coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
- dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
- et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
- Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
- comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
- coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
- prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
- le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
- et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
- à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
- instructions.
-
- Ordre spécial.»
-
-La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
-qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
-cacheta de son sceau impérial.
-
-Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
-les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
-Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
-du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
-d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
-de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
-pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
-soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
-l'Empereur!
-
-L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
-et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
-cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.
-
-«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
-du collège des Han-Lin.--Au milieu de tant de dignitaires, le
-premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
-bottines?--Ecoutez, ajouta Ho--Tchi: ces deux personnages sont à la
-vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
-nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
-le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
-sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
-Quel autre pourrait l'égaler!»
-
-Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
-dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
-A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
-entra en délibération avec ses conseillers.--Le céleste Empire avait
-pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
-l'attaquer?
-
-Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
-chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
-faire sa cour au souverain de la Chine.--Mais ici l'histoire se divise.
-
-
-
-II.
-
-L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
-aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
-le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
-place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
-errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
-l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
-Tong-Fang-Sou.--Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
-veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
-blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
-disposer: voilà ce qu'il aime.--Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
-n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
-ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
-jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
-verres: cela lui suffirait.»
-
-Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
-voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
-banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
-avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
-cessaient de pleuvoir sur le docteur.
-
-Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
-lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
-il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
-en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
-arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
-Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
-condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
-Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
-quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
-répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
-m'appelle Kouo-Tse-Y.»
-
-Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
-Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
-poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
-que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
-rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
-docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
-remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
-désobéir?
-
-Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à
-voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
-revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
-et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise
-et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
-de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
-de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
-libérateur et le sauva du même péril[23].
-
---Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
-seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
-envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
-Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
-maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
-variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
-couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
-et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
-devant la galerie des _Parfums enivrants,_ et il prenait plaisir à les
-admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
-appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
-princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
-célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
-le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
-du poète Ly-Pe.
-
-Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
-et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
-ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
-dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
-entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
-chantait:
-
- Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;
- Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.
- Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;
- Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.
-
-«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
-qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là,
-installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
-qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
-de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
-qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
-ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
-quittait pas.
-
-«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
-Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
-s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
-hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
-se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
-lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
-musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
-gaîté:
-
-Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!
-
-Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
-par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
-prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
-montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
-ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
-le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
-soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
-fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
-_Cinq Phénix;_ et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
-hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
-palais.
-
-Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
-celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
-par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
-retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
-les fossés _qui font naître la joie,_ ils arrivèrent avec leur fardeau
-à la galerie des _Parfums enivrants._
-
-Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
-plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
-de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
-(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
-cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
-poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
-de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
-avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
-répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
-endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
-aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
-coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
-du docteur.
-
-Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
-devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
-dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
-dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
---Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
-suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
-qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
-que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
-ton brillant.»
-
-Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
-plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
-voici:
-
- I.
-
- En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant
- les fleurs je songe à voter visage;
- La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les
- touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.
- Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré
- devant moi,
- J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans
- le séjour des dieux.
-
- II.
-
- La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais
- parfum;
- Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont
- Wou-chan attristent mon coeur.
- Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais
- des Han?
- Hélas! _l'hirondelle légère_ se confie dans l'éclat d'une nouvelle
- parure.
-
- III.
-
- La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des
- empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,
- Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux
- regard.
- Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître,
- La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums
- enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.
-
-«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
-des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
-les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
-noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
-s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
-les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert
-fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
-l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
-avait procuré.
-
-«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
-faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse
-prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
-la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
-palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
-lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
-serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
-donc se livrer de tout coeur à son goût favori. Depuis qu'il était
-établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
-et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.
-
-Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
-rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
-occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
-voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
-et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
-qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
-«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
-entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
-la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
-au contraire à redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
-point mon courroux, demanda l'Impératrice?--Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
-ce vers qui dit:
-
- Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure
- nouvelle.
-
---»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
-Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom
-était Fey-Yen (l'_Hirondelle légère_).
-
---»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à
-la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
-manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
-taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
-comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
-touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
-qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
-avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
-double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
-palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
-main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
-la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa soeur, elle
-para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
-reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.
-
-»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
-légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
-de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
-aperçue?»
-
-C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
-le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
-qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
-intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
-venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le coeur de la
-princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
-lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
-connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.
-
-L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
-le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
-suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
-sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
-comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
-avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
-permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
-sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
-Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
-qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._
-
-Au fond de son coeur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
-toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
-passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
-ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
-son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son coeur ses anciens
-sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
-poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
-permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos voeux.»
-
-Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
-de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
-dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
-besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque
-de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
-acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»
-
-Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
-il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
-l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
-son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
-tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
-frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
-devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires,
-cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
-peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
-rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille _leangs_ d'or,
-un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
-cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.
-
-Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
-reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
-bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
-il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
-du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
-congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
-la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
-les coupes se succédèrent sans relâche.
-
-Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
-trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
-à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
-allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
-écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
-dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
-ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
-montagnes_. En voici l'abrégé:
-
- Reconnaissant et fier de l'édit impérial,
- Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de
- fumée.
- Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,
- Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans
- racines au gré des flots.
- Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;
- Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent
- jamais;
- C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,
- Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.
-
-Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
-à cheval, et partout où il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits
-de soie_. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
-aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
-le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
-instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
-leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
-banquet.
-
-Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
-moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
-qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
-montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
-lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
-emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
-monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
-premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
-tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.
-
-Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
-entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
-des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
-donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
-domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
-cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.
-
-Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
-publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
-et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
-insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
-du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
-inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
-il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
-immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
-attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
-faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»
-
-Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
-moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
-est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!--Non, répondit Ly-Pe, je
-ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.--Alors, reprit l'intendant,
-si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
-Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
-arrogamment son Excellence?
-
---»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
-pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
-qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
-le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
-«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
-barbouiller?» Or, voici la requête du poète.
-
- Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
- son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
- littéraires étaient immenses; quand il agitait son
- pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
- les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
- des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
- une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
- répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
- de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
- l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
- qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
- est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
- essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
- lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
- encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
- palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
- pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
- un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
- impériale, où vous lirez ses titres.
-
-Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
-jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
-frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
-«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
-officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
-donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
-comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas à vous
-que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
-dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
-sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»
-
-L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
-la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
-A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
-gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
-rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
-là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
-de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
-par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
-crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»
-
-Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
-du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
-ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
-d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
-impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
-dit-il:--«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
-le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
-rebelle.»--D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
-les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
-prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
-répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»
-
-Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à
-sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
-des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
-peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
-éviterez une humiliante punition.
-
-Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
-d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
-se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
-salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
-qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
-son coeur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
-excellent magistrat.
-
-Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
-province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
-une tournée incognito, pour examiner les moeurs du pays et surveiller la
-conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
-habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
-de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.
-
-Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
-Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
-les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
-vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur
-s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
-Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
-pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
-mont Lou-Tchan.
-
-Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
-profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
-souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
-descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
-pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
-retenu au camp du général.
-
-Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à
-Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
-celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
-étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
-méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
-envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
-poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
-jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
-passage l'arrêta.
-
-On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
-devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
-libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
-il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
-s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
-dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
-inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
-Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
-quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.
-
-Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
-l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à
-Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
-et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
-C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:
-
- Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans
- l'Océan,
- Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de
- se rencontrer?
-
-Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
-envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la
-capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
-grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
-le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
-les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
-permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
-il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
-commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
-Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
-vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.
-
-Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein
-jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein
-des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
-s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
-ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
-grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
-dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
-portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
-face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
-retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
-les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
-avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
-dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège....
-Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!
-
-Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
-le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
-respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
-les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
-sacrifices au printemps et à l'automne.
-
-Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
-des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
-belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
-l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
-lequel étaient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la poésie.)
-Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:
-
- Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de
- Prince des poètes?
- Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux
- talent.
-
-Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:
-
- Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer
- une pièce de vers décousue;
- Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans
- les ondes fraîches du fleuve.
-
-Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
-éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
-L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
-sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
-dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
-un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
-au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
-il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
-l'immortel Ly-Pe lui-même.
-
-De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
-à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
-rang, et dit de lui:
-
- En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,
- il déploya un talent divin;
- Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le
- bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.
- Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:
- Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,
- en a gardé un pieux souvenir.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de
-cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède
-les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné leurs portraits
-dans sa _Description historique de la Chine._
-
-[3] Autre nom de Ly-Taï-Pe.
-
-[4] Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de
-Kia-Ting, arrondissement de Mei.
-
-[5] Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues
-de circonférence.
-
-[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du
-royaume de Tsin.
-
-[7] Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.
-
-[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son
-lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et
-fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
-un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
-nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
-suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
-celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
-ami.
-
-[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et
-l'appliquent ensuite avec le pinceau.
-
-[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la
-Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e
-siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. Leur chef avait
-le titre de Ko-To.
-
-[11] La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.
-
-[12] Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.
-
-[13] De l'Empereur.
-
-[14] Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642.
-
-[15] Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e
-siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.
-
-[16] Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de
-la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours
-la province de Yun-Nan.
-
-[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de
-Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme
-aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.
-
-[18] Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
-(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
-contigu à celui des empereurs, nommé _Palais des clochettes d'or._
-
-[19] On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de
-cuillers pour manger.
-
-[20] Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page
-252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les
-envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus un serpent (lézard) vivant,
-... qui pénétrait dans les trous pour y prendre les rats.»
-
-[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un
-pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait
-des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce présent est
-attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).
-
-[22] Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac
-Baikal.
-
-[23] Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._
-Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le
-fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette chronique.
-
-Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
-lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
-femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
-sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
-héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
-après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
-avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
-recommandations qu'il m'a laissées.»
-
-Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
-de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
-aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
-l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
-pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
-même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
-vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
-recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
-j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
-ma reconnaissance d'un si grand service.»
-
-[24] L'amour est désigné ici par l'expression poétique de _vent du
-printemps._
-
-[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même
-chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa
-tous les malheurs de la fin de ce beau règne.
-
-[26] Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont
-il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et
-qu'il éleva au rang d'Impératrice.
-
-[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7
-fr. 50 cent.
-
-[28] Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
-Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
-entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
-déclarer Empereur.
-
-[29] Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en
-abdiquant entre les mains de son fils.
-
-[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan.
-
-[31] Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des
-sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent
-à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui
-représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre
-chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.
-
-[32] Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.
-
-
-
-
-LE LION DE PIERRE.
-
-LÉGENDE.
-
-
-Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
-Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
-rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
-endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
-pratiquent la vertu.
-
-C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
-homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
-querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
-reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
-dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à
-un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
-sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
-livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
-l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
-main.
-
-Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
-Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
-au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
-se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
-plus prompt à accueillir sa visite.
-
-Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
-ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
-attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit
-préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
-quand on fut à table, il lui demanda où il allait.
-
-«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
-Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
-vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
-quelque chose à vous communiquer.
-
---»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
-respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
-par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
-Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?
-
---»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
-ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
-mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
-terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
-au jour du danger. Voilà ce que j'avais à coeur de vous annoncer; je
-n'ai rien de plus à vous dire.»
-
-Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
-fléau devait se déclarer.
-
-«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
-pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
-sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.
-
---»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
-bien d'en avertir tous les gens du village.
-
---»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
-souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
-Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
-Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
-chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.
-
---»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?
-
---»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
-du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin
-que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»
-
- C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;
- S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et
- pleins d'une généreuse reconnaissance,
- Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas
- garde!...
- Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance
- s'acquitte par les douleurs de la prison.
-
-Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui
-dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir
-achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching
-lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une
-vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et
-il partit sans rien accepter.
-
-Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il
-venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune
-trois domestiques pour louer dix grandes barques.
-
-«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»
-Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il
-rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de
-tout leur coeur à cette explication; et Tching supportait patiemment
-leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue
-de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.
-
-Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
-le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
-monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit
-naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes
-grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des
-êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
-sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
-larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»
-
-Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille
-dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de
-son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite
-accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt
-Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les
-ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des
-bateaux.
-
-En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
-du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
-réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
-s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des
-nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
-dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées
-se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et
-habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt
-mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi
-cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le
-ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis
-que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à
-pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par
-un homme inspiré.
-
-Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à
-l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du
-fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au
-fond des vagues.
-
-D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,
-qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à
-l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs
-bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen
-parvint sain et sauf sur le rivage.
-
-Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
-portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.
-Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête
-Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
-la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.
-
-Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent
-un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être
-submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,
-courons;--Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
-paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
-garde!»
-
---»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un
-moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
-montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de
-bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le
-bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui
-étaient mouillés.
-
-Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
-demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable
-par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que
-fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par
-le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;
-et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,
-débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands
-et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
-étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.
-
-Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était
-dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions
-l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du
-boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
-son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou
-sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
-a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,
-serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous
-témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
-redevable.
-
---»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez
-traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les
-marques du plus respectueux dévouement.
-
-Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois
-passent comme la navette du tisserand.--Depuis la moitié d'une année
-Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur
-résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet
-de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt
-l'Empereur Jin-Tsong[1] fit afficher dans toutes les provinces un édit
-portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet
-perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.
-
-Or, cette nuit-là, Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:
-«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet
-précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
-palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le
-maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites
-partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il
-obtienne la récompense promise.
-
-A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait
-d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte
-du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement
-conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être
-surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
-fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa
-femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
-le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
-choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,
-n'espérez rien de cette affaire.»
-
-Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le
-fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté
-envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste
-est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la
-capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté
-me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains
-de votre cher fils.»
-
-Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent
-nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain
-Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa
-famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises
-ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas
-ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.
-
-Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux
-portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.
-Là, il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
-prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce
-magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.
-
-Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel
-des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller
-communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
-l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint
-qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat
-de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du
-bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
-elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa
-suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
-fait, le cachet s'y trouva.
-
-Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
-comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin
-de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté
-qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je
-vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites
-secrets.» Là-dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de
-l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.
-
-Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance
-dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur
-comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais
-du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à
-Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et
-du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.
-
-Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,
-Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,
-quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
-de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité
-de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après
-cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un
-domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de
-ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas
-à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie
-où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais
-du Fou-Ma, pour avoir des informations.
-
-Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs
-arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»
-
-Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au
-passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait
-rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son
-frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,
-il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose
-insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!--Frère,
-frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»
-Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:
-«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
-entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:
-il reçut trente coups.
-
-Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la
-peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son
-corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais
-traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était
-resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
-elle lui fut refusée.
-
-Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et
-ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque
-soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il
-résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie
-aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à
-sa bouche un mets savoureux, quand tout-à-coup un singe franchit la
-porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
-présenta au captif.
-
-A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père
-à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
-à celui qu'il avait sauvé ce jour-là; il prit donc et mangea cette
-viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut
-avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
-Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le
-faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles
-de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»
-
-Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
-de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux
-qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris
-douloureux. «Ce doivent être là, songea Tsouy-Youen, les oiseaux
-auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous
-avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de
-ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et
-ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au
-pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen
-écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et
-l'oiseau prit immédiatement son vol.
-
-Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux
-Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de
-ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt
-un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne
-sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
-est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son
-fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et
-les maux que Tsouy souffre dans sa prison.
-
-A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la
-pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à
-celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,
-s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
-bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé
-dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en
-tirer!
-
---»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
-qui a un coeur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et
-d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,
-afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.--Allez, lui répondit
-Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»
-
-Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa
-femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un
-logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville
-pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné
-son fils s'offrit subitement à ses regards.
-
-Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
-n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses
-bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le
-questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de
-cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait
-courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle
-serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il
-redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.
-
-Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;
-et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça
-debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu
-fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,
-aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié
-votre père?»
-
-Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
-sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
-de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du
-palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le
-vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
-mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond
-d'un cachot?»
-
-Là-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y déposer
-une requête d'accusation.
-
-Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:
-Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa
-pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
-questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
-sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.
-
-«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier
-du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient
-sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces
-derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
-lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»
-
-Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à
-l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de
-Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,
-invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après
-avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
-gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
-qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur
-poste.
-
-Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
-avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de
-vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong
-en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à
-cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une
-grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
-présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,
-conformez--vous aux circonstances et buvez!»
-
-Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère:
-«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
-et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
-m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?--Noble Fou-Ma, répondit
-Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
-respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
-mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
-coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?
-
-Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
-tout-à-coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
-s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
-avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
-des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
-rendre justice.»
-
-A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
-de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
-degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
-forcer à avouer son crime.
-
-Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
-sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
-cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
-Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
-Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
-l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
-«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
-au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
-recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
-donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
-manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
-reconnaissance à l'Empereur.
-
-Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
-mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
-ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
-le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
-il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
-charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
-pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
-en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
-vertus.
-
-Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
-prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
-diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
-lieu de sa résidence.
-
-Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
-décapité.
-
-
-[1] L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur le trône
-en 1023.
-
-[2] Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est célèbre en
-Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des drames, des
-nouvelles et des histoires fantastiques.
-
-
-
-
-LA LÉGENDE[1]
-
-DU ROI DES DRAGONS
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE.
-
-
-La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
-Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
-cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
-Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
-étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
-elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
-soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
-de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
-barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
-toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.
-
-Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
-Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
-il changea le nom de l'année _Long-Sy_ en celui de _Tching-Kwan_, qui
-fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
-régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année _Y-Sse._
-
-Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
-les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
-fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
-seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
-fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
-Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
-fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
-grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.
-
-Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
-apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
-rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
-burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
-retournèrent en suivant les rives du fleuve.
-
-«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
-disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
-nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
-l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
-entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
-dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
-fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
-doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
-envie, à la pente de sa destinée.
-
---»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
-de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.--Ah!
-interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
-se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
-intitulé _le Papillon amoureux des fleurs_, qui le prouve par les vers
-suivants:»
-
- Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
- l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
- vogue tranquille comme la belle Si-Che[2] au sein de la
- musique qui la berce. Le coeur est calme et pur, quand la
- gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
- on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
- les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
- les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
- les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
- femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
- ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
- vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
- honte secrète, sans haine importune.
-
-Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
-vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
-donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?
-
- Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
- s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
- calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
- langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
- teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
- s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
- influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
- il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
- éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
- qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à-coup l'hiver austère
- et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
- et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
- montagne dans une complète indépendance des hommes.
-
---»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
-comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
-précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé _la Perdrix
-regarde les cieux_. Ecoutez.»
-
- Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
- fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
- qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
- ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
- tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
- flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
- encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
- en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
- choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
- vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
- fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
- brillante.
-
-Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
-vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
-avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:
-
- Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
- touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
- un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
- salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
- la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
- supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
- embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
- se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
- pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
- vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
- par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
- la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
- notre végétation.
-
---»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
-vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
-l'_Immortel des cieux_ l'ont dit:
-
- Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
- demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
- amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
- crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
- pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
- d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
- barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
- après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
- abondante, ils la portent au marché de la capitale et
- l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
- verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
- couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
- dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
- sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la
- gloire et à la noblesse.
-
---»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
-peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»
-
- La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
- cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
- les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
- ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
- pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
- bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
- suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
- à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
- coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
- festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
- une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
- inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
- dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
- succès ou de la ruine.
-
-Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
-n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
-aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la _Lune aux
-bords du fleuve de l'Ouest_. Ecoutez:»
-
- Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
- l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
- se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
- le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
- diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
- l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à
- jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
- piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
- abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
- tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
- et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
- fleuve Kiang en s élargissant.
-
-Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
-les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
-attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:
-
- Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
- les tiges des blés sont coupées et que les bambous
- sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
- chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
- troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
- en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
- épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au coeur l'orme et
- le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
- et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
- l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
- du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.
-
-»--Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
-ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
-des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'_Immortel
-s'approche du fleuve Kiang,_ qui expriment ainsi ma pensée:
-
- Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
- se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
- de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
- habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
- les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
- effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
- les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
- soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
- les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
- troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
- voeu de son coeur, on accomplit ses projets, on dispose à
- son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
- l'oeil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
- est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
- leur ame?
-
---«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
-la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
-le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»
-
- Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
- hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
- sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
- hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
- Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
- attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à
- la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
- montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
- paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
- comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
- fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à
- son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
- dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
- santé, une existence obscure mais indépendante.
-
-Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
-pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
-vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
-nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:
-
- Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
- cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
- arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
- qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
- herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
- fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
- compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
- l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
- aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
- s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
- pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
- ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
- soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
- bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
- sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
- murs du palais, au temps de la disgrâce!
-
---»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
-comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
-rendent témoignage, et les voici:
-
- Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
- blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
- devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de
- bambous; et là, sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
- enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
- avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
- il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
- jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
- fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
- de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
- donnent au coeur plus d'indépendance et d'énergie que des
- vêtements de soie brodés.
-
---»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
-long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
-pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
-louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
-dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à
-deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
-bûcheron et le pêcheur.
-
---»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
-prie de commencer.»
-
-Le pêcheur Tchang prit donc la parole:
-
- La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
- flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
- la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
- à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
- submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
- aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
- les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
- l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
- dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
- sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
- et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
- pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
- sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
- pendant toute sa vie.
-
- Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
- l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
- montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
- fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
- blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
- Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
- et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
- hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
- du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
- les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
- flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
- trouble le bruit des pas.
-
- Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
- que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
- coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
- ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
- on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
- On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
- on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
- les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
- rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
- devise le mot _raison_, et les verres bien remplis passent
- de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
- chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
- poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
- du bûcheron.
-
- L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
- thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
- et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
- fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
- Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
- sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
- ample provision de bois, on chemine par la grande route;
- lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
- d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
- que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
- les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
- le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
- à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
- les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
- parler des autres.
-
-Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
-me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»
-
- Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
- désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
- liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
- pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
- fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
- d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
- bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
- quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
- manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
- inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
- prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
- bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
- cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
- point de leurs vains projets la tête et le coeur de
- celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
- les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
- saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
- trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
- herbes du jardin.
-
- Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
- vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
- un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
- heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
- aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
- vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
- est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
- quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
- Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
- bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
- soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
- Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
- repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
- neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
- la saison.
-
- L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
- son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
- banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
- on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
- saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
- ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
- s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
- dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
- porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
- abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
- verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
- ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
- sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
- Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
- tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
- de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
- l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
- des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
- au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
- soient rendues aux Esprits!
-
-Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
-de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
-marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
-se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
-Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
-qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
-vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
-se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!--Homme stupide
-et sans coeur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
-du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
-pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
-mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
-d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
-serez renversé dans les eaux du fleuve.--De toute ma vie, répondit le
-pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.
-
---»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et
-des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
-alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
-assurances contre ce péril?
-
---»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
-faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
-contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
-vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.
-
---»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
-vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
-à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?
-
---»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
-ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
-demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
-couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
-table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
-réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
-dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
-du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
-je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
-chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
-acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»
-
-Là-dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
-chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
-précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
-trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
-les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
-sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
-petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
-vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!
-
---»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur,
-répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
-allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
-pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
-eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
-terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
-devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
-pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
-choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
-Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
-intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
-servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
-galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
-conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»
-
-A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
-à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
-anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
-princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
-crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
-des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
-et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
-modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
-votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
-cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
-pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
-de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
-sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
-en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
-si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
-l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
-il ne faudrait faire de mal à personne.»
-
-Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
-son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
-sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
-portaient les insignes d'aucun grade littéraire.
-
- Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
- il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
- zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
- et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
- de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
- de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
- personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
- verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie
- et bonheur!_
-
-D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
-et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là,
-le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
-bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
-de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
-une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
-bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se
-suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
-hui une révolte contre le dieu qui préside aux années[3].»
-
-A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
-sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
-yeux s'offrent:
-
- Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
- de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
- cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là
- sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
- et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
- deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de
- son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier
- du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son
- bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
- pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
- de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
- exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
- par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
- figures employées dans les divinations, et possède aussi
- parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les
- lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
- savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
- magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
- l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
- les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
- aussi nettement que le disque de la lune; les familles
- qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
- voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
- malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
- les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
- les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
- nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
- lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.
-
-Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
-Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
-d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
-majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
-on le regardait comme le chef des devins de la capitale.
-
-Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
-après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
-fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
-l'amène prés de lui.
-
-»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
-votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»
-
-Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
-assurance:
-
- Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
- enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
- divination déclare que demain matin il doit tomber une
- pluie bienfaisante.
-
-«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
-long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?
-
-Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
-9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à
-3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
-lignes[8].
-
---»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
-sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
-avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour
-prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
-pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
-jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
-est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
-afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»
-
-Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
-décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»
-
-Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
-et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
-eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
-demandèrent ce qu'il en était du devin.
-
-«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
-un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences[9]!» Puis il
-raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
-entre l'astronome et lui.
-
-«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
-divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
-absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
-n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
-il est battu complètement.»
-
-Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
-dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
-aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
-qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
-Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
-guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
-et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
-ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
-reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à
-travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
-une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
-Dragons y lut ce qui suit:
-
- Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
- lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
- demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
- qui répand partout l'abondance et la fertilité.
-
-Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
-d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
-d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
-mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
-assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
-doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
-le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
-la partie n'est pas gagnée contre lui!
-
---»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
-il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
-sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
-manière d'anéantir cet effronte bavard.
-
---»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.
-
---»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
-tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
-le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
-Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
-enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
-a-t-il à cela?»
-
-Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
-Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
-de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
-reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
-de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
-du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
-s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
-tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
-qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
-changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.
-
-Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
-lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
-forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
-porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
-l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
-l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
-et digne dans une complète immobilité.
-
-Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
-éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
-qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
-qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
-n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
-fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
-à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
-effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
-si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»
-
-Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
-frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
-sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
-crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
-ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
-été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
-te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
-désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
-des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
-seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
-glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
-morceaux): et tu viens m'insulter ici!»
-
-A ces paroles, le roi des Dragons sentit son coeur défaillir, et son
-courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
-vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
-respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
-«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
-qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
-vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
-daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
-quitte pas!
-
---»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
-ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»
-
---»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
-eaux!»
-
-Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
-près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
-afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
-ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
-dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
-les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
-émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»
-
-A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
-retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
-se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
-étoiles, et alors:
-
- Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
- prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
- au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
- retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
- nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
- voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
- rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
- plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
- parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
- bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
- et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
- fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
- brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
- d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
- silencieuse et calme s'est écoulée.
-
-Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
-mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
-s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
-aux portes du palais de Taï-Tsong.
-
-Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
-et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
-à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
-précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à
-genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
-pour moi!--Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
-la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
-sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
-eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
-majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
-doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
-miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!--Puisque c'est
-mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
-faire grâce, reprends courage et va en paix.»
-
-Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.
-
-Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
-rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
-et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:
-
- Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
- les parfums abondants brûlent dans les appartements du
- Dragon[10], les lumières scintillent, le paravent[11]
- couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
- chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
- le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les
- rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
- des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
- portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
- tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
- d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
- paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
- toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
- Tout le peuple s'écrie d'une seule voix[13]: «Longue vie
- au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
- automnes.
-
- Tout à coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit
- à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
- découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
- est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
- enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
- comme la brise dans les saules de la digue; les stores
- enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
- fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
- agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
- le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
- fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
- les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
- les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
- se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
- l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
- parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
- d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
- cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
- Majesté vivre dix mille automnes.»
-
-Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
-rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son oeil
-de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
-l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
-debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
-manquait à l'appel.
-
-Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
-Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
-au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
-paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?
-
---»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
-spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
-le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
-tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
-apparu en songe.»
-
-Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
-palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
-immédiatement devant le trône de sa Majesté.
-
-Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
-Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
-précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
-de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
-monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
-«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
-au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
-reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
-repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
-à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
-changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
-hommages à l'Empereur.
-
-Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
-trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
-volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
-vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
-de sa dignité, et se rendre au palais; là, il frappe la terre de son
-front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
-il s'est rendu coupable.
-
-«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
-gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
-hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
-la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
-l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des _Clochettes d'Or_, et le
-fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.
-
-D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
-les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
-s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
-Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
-palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
-sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
-les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
-destinée aux loisirs de sa Majesté.
-
-Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
-honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
-jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
-les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
-livre qui dit:
-
- «La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir
- sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
- sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
- moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
- invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
- loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
- une pièce importante[15]. Tout en attaquant à gauche,
- veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
- de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
- si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
- serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
- corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
- séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
- pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
- votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
- vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
- pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
- et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
- risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
- réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
- trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
- contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
- bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.
-
- Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
- le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
- crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
- pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
- se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
- disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
- victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
- attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
- furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
- à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
- portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
- réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
- coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
- s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
- disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
- dans la vallée obscure!...»
-
-Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
-de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
-point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
-le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
-se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
-il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
-forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
-l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
-l'appeler, ni l'éveiller.
-
-Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
-son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
-mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
-ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner à
-son sujet ce manque de respect.
-
---»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
-relevez-vous!»
-
-Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
-inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait à
-haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
-comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
-placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
-palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
-de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
-disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
-mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
-parler!
-
---»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
-prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?
-
---»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
-chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
-tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
-explications à ce sujet.»
-
--» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?
-
-A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
-son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
-rêve.»
-
-Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
-Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
-n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
-près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»
-
-Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,
-
- Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
- dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
- devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
- et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
- nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
- librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
- Dragon coupé par morceaux; là, les guerriers célestes le
- tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
- dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
- mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
- d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
- se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
- Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
- griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
- mort.
-
- Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
- retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
- glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
- exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
- roulant à travers l'espace.»
-
-
-[1] Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité plus haut,
-remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de l'Arsenal celle
-du _Bonze sauvé des eaux,_ insérée dans l'in-18. Au reste, le premier
-alinéa est le seul point de ressemblance qui existe entre ces deux
-histoires.
-
-[2] Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu, souvent
-citée par les poètes et les romanciers.
-
-[3] Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en chinois
-qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui va suivre.
-
-[4] Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la dynastie des
-Tang.
-
-[5] Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin; il vivait
-retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan cueillir
-des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint immortel.
-
-[6] Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les Chinois
-délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.
-
-[7] Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt vus par
-lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant J.-C.);
-ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu,
-les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une ligne
-horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont la
-multiplication donne 64.
-
-[8] Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
-chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.
-
-[9] De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un seul devin
-qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?
-
-[10] Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui appartiennent à
-l'Empereur.
-
-[11] Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise pendant
-l'audience.
-
-[12] L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant J.-C.,
-associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à cet
-honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du trône
-que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces deux
-personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté cher
-aux Chinois.
-
-[13] Le texte dit: _crier comme la montagne_. Le Sse-Ki rapporte que le
-grand maître des cérémonies étant, dans une circonstance solennelle,
-monté sur la montagne sacrée du milieu (il y en eut cinq sous les
-Tcheou), les officiers subalternes restés en bas entendirent un bruit
-qui semblait sortir de la montagne et imiter le son de _Wan-Souy,_ dix
-mille années à l'Empereur!
-
-[14] Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le cortège.
-
-[15] L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier, les hommes
-en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.
-
-
-
-
-LES RENARDS-FÉES.
-
-CONTE TAO-SSE.
-
-
-I.
-
-Sous le règne de Hiouan-Tsong[1] de la dynastie des Tang, vivait un
-jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
-Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
-classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
-littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
-avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
-armé de son arbalète.
-
-Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
-que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
-force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
-exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
-particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
-jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
-serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
-position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.
-
-Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan[2]; le
-défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
-s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
-l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
-l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
-moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
-des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
-susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
-et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre à
-l'abri des troubles. Là, Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
-de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
-rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
-achetées autour de sa nouvelle demeure.
-
-Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
-par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
-il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
-apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
-état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
-projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
-fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
-lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
-par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
-Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
-Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
-fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
-sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
-brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
-très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
-d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.
-
-Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
-continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
-son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
-ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
-montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
-ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
-sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
-Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
-la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
-et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
-trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
-rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:
-
- Les sommets élancés des collines que les forêts
- enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
- dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
- rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
- rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
- vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
- des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
- et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
- toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
- perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
- l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
- les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
- villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
- de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
- fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
- oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
- cette solitude de leurs cris.
-
-Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
-et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
-cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
-à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
-ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
-Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
-appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
-écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
-deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.
-
-«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
-prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
-leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»--Et
-là-dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
-tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
-meule, dispose la corde de l'arbalète[3], plonge sa main dans son sac
-et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
-la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
-plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
-Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
-eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
-lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
-tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
-était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
-de l'oeil gauche du Renard qui tenait le livre.
-
-L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
-s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
-ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
-de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
-jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
-Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
-ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
-étaient couvertes de caractères faits comme des têtards[4], et tous
-parfaitement indéchiffrables pour lui.
-
-«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
-qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
-consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
-des écritures anciennes.»--Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
-manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
-conduit à la capitale.
-
-Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
-mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
-terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
-soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
-étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
-manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
-que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
-gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
-qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
-le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
-pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
-verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.
-
-Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
-entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
-sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
-froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
-pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.--Les domestiques
-eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
-temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
-dans la maison.
-
-«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
-chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?--J'en
-ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
-Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là-dessus,
-allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
-appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
-chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
-tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
-soignées.
-
-A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
-l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
-de vin.--«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
-deux mesures, avec un plat de viande de boeuf hachée, et veillez tous
-ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
-assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
-après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
-chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
-demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
-dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
-l'appartement.--«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
-les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
-domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.
-
-Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
-s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
-de la frontière.--«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
-Kiang-Nan.--Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
-n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.--Eh bien! ajouta
-Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
-depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
-retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
-troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
-rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
-réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
-ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
-première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
-mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
-de l'armée.--Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
-nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
-venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
-compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
-ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
-de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
-dire:
-
- Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à
- l'oeil le même spectacle;
- Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié
- disparu!
-
-Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
-dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
-cette nuit?--Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
-combien vous êtes de voyageurs.--Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
-suis seul.»
-
-L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
-bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
-me hasarder à vous recevoir.--Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
-vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
-vous empêche de m'ouvrir?--Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
-n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
-de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
-laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
-inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
-clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
-puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
-expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
-de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.
-
---Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
-suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
-appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
-pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
-cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
-reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
-jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
-aura pas un qui ne me reconnaisse.»
-
-Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
-ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
-ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
-formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.--Ne
-vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
-vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là-dessus il
-entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
-fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
-et du vin.»--Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
-mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
-commandés.
-
-Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
-s'aperçut qu'il cachait son oeil droit sous les plis de sa manche, avec
-des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
-lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
-du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
-cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'oeil.
-
---Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.
-
---Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
-j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
-en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
-mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
-galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
-mon oeil gauche est gravement attaquée.
-
---Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
-Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.--Eh bien!
-interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
-aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.
-
---Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
-vivacité.
-
---Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
-manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'oeil gauche
-de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
-L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
-mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
-avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.
-
---Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge,
-des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.--Et sur ce
-livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
-obtenir d'y jeter un coup-d'oeil?--Oh! c'est un livre bien étrange,
-ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
-Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
-mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
-à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
-petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
-arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
-était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
-droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
-s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
-ici! et vous ne le chassez pas?»
-
-A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
-être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
-et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
-menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
-forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.--Wang-Tchin
-le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
-mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
-C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
-de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
-le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
-Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
-de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
-s'en occuper.
-
-«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
-qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
-livre.--Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
-je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
-que vous leur avez pris!--Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
-du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
-railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
-maudite bête, et tout sera dit.»
-
-Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
-les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
-tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
-ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
-langue sèche.
-
-Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
-pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
-Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
-être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
-tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
-entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
-vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
-reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
-arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
-pour l'avenir.»
-
-Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
-se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
-pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
-tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
-il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
-«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
-Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
-traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
-le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
-l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
-prendre mes mesures.»
-
-Là-dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
-auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
-reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
-jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
-lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
-ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à
-quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
-Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
-bien temps alors de vous repentir!»
-
-Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
-suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
-eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
-il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
-surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
-ruiner de fond en comble. On dit avec raison:
-
- Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
- Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
- verserez des larmes!
-
-Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
-chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
-capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
-voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants; les
-places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
-plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
-Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
-plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
-dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
-ni abri.--Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
-hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
-des nouvelles de sa famille.
-
-Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
-chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
-souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le coeur est
-blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
-visage.--«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
-dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
-fût plus qu'un amas de décombres!--Hélas! il ne me reste plus de
-demeure.--Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
-parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
-père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
-été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
-nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
-nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
-jusqu'à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
-affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
-et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
-que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
-retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
-vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
-le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
-maison.»
-
-Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
-acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
-qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
-vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
-lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
-qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
-de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
-homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
-de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
-individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.
-
-«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
-deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
-répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
-jusqu'à extinction.--Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
-costume.--Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
-fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
-et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
-décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
-contenait ce qui suit:
-
- Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
- seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
- d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
- gravement malade. La médecine et les prières restent
- sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
- livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
- et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
- m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
- fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
- pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
- puissiez me rendre les derniers devoirs!--J'en ressens une
- profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
- dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
- que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
- capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
- tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
- à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
- laisser tout-à-fait les biens ruinés et à moitié perdus
- que vous avez là-bas, et revenir ici vous occuper du soin
- des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
- pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
- Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
- des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
- combien il serait difficile de fonder à la capitale une
- maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
- n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
- intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
- repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
- dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
- vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
- lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
- sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
- au bord des neuf fontaines[5], je vous jure que nous ne
- serions pas réunis.
-
- Lisez et retenez ceci.
-
-A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
-en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
-splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
-douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
-au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
-arriver à temps! Tout est fini!--Mes regrets sont impuissants!» Après
-s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
-ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
-dernière.--«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
-ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
-ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
-pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
-éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
-tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
-abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
-funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
-vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
-une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
-maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
-dame ne pourrait fermer les yeux en paix.--Oserais-je ne pas accomplir
-les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
-de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
-capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
-de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»--Et aussitôt il s'empressa
-de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
-cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
-sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
-terres.
-
-Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
-objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
-et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
-entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
-mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
-restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
-écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
-dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
-Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
-encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
-doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
-près des siens!--Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à
-présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
-superflues!»--Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.
-
-Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
-Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
-et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
-ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
-dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
-égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
-se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
-à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
-creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
-achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
-Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
-au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
-impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
-funèbres. Hélas!
-
- Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main
- lui cause bien des regrets!
- Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve
- en retournant à l'est.
- C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a
- des rêves brillants,
- Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage
- comme aux nues argentées qui se déroulent.
-
-
-II.
-
-Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
-à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
-Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
-aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
-dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
-époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
-ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
-annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
-de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
-dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
-frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
-On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'oeil droit entièrement perdu; mais
-sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
-la lettre et y lurent ce qui suit:
-
- Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
- protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
- d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
- une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
- rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
- passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
- bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
- qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
- bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
- car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
- déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à
- laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
- je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
- cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
- reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
- achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
- avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
- frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
- Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
- cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
- utile de vous annoncer.
-
- Tchin vous salue mille fois.
-
-Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
-ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
-qui lui avait mis l'oeil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
-peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
-de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà
-ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
-capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
-parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
-l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
-s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
-vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
-d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
-restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
-précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
-de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
-seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»
-
-Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
-des deux dames.
-
-«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
-Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
-protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
-assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
-il faudra la lui prouver en faisant de bonnes oeuvres, et renouveler
-nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
-les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
-les appointements aillent toujours croissant.»--Puis elles ajoutèrent
-en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
-dans la lettre, qu'est-ce?--C'est un ami de mon maître, répondit le
-domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
-jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
-fils.--C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
-mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»
-
-Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
-l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
-son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
-La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
-fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
-au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
-dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
-quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
-pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
-afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
-mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
-voulue au lieu de sa charge?»
-
-Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
-écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
-il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
-le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
-qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
-ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
-de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
-fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
-articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
-un bonze d'employer cet argent en bonnes oeuvres. Enfin, elle loua un
-bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
-Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
-matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
-visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
-l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.
-
-S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
-Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
-le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
-Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
-maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
-cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!
-
- Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il
- a lieu de s'affliger!
- Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent
- au-devant de nous?
- Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur
- joie par des chants et des danses:
- Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel
- de la capitale.
-
-Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à
-la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
-d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là,
-il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
-somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
-fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
-de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
-voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.--Il regarde ...
-c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont
-quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
-et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!--Le bateau marche
-toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
-des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
-laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
-se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma
-mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
-était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
-ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
-du balcon et regarde.--Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
-scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!
-
-«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
-s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
-tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
-seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
-cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
-revêtu?»--Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
-le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
-avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
-de leurs propres yeux.
-
-Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
-mère vivante devant lui!--A cette vue, il arrache en toute hâte ses
-vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
-habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
-maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
-Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à
-bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
-pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
-plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.--La mère de
-Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
-aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»
-
-Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son
-serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce
-pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale
-une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort
-prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en
-me présentant devant vous en habit de deuil?--Quoi! reprit la vieille
-dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous
-porter une lettre à la capitale?--Mais enfin, il y a un mois, ce
-Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait
-telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté
-deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller
-rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu
-mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis
-accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»
-
-Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une
-merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
-semblable à celui-ci?
-
-Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,
-ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est
-un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!--Et bien!
-interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
-je voie si l'écriture est de moi,--Eh! si ce n'eût été l'écriture de
-ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»
-Là-dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
-C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
-de caractère?--Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
-ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à
-parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où
-donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»--Hélas!
-répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant
-de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille
-toute blanche?--Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
-incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une
-seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé
-votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive
-qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un
-faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,
-et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le
-papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
-diaboliques?
-
-Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était
-allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi
-furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté
-à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
-est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»
-Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,
-voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois
-dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient
-restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé
-Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier
-ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous
-avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,
-et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant
-vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après
-nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour
-faire notre entrée dans Tchang-Ngan.--Et vous dites encore que votre
-domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»
-
-Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,
-s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
-chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce
-que je vous ai jamais envoyé une lettre?--Mais enfin, reprit sa mère,
-est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
-veux l'interroger!--Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,
-mais il ne tardera pas à rentrer.»
-
-Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs
-regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
-vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
-gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses
-compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve
-en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du
-bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent
-qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
-précédents; et c'est que l'oeil droit du prétendu envoyé était dans
-le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
-d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
-«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours
-derniers tu avais l'oeil droit bien malade, comment se fait-il que tu
-sois si bien rétabli aujourd'hui?--C'est-à-dire, répondit Ouang-Fo,
-avec un air et un ton ironique, c'est-à-dire que vous-même vous avez
-perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous
-donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un
-oeil?--Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
-il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est
-là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
-cours te présenter devant elle.»
-
-A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre
-maître vit encore! elle est ici!--Mais, répondirent les domestiques, où
-serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»--Ouang-Fo, n'en croyait
-rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
-se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître
-l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est
-ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour
-paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment
-pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
-convenable, se prosterner devant la mère de son maître.
-
-Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
-attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est
-venu ces jours derniers avait à l'oeil droit une blessure grave, et
-celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre
-fois, ce n'était pas lui!--Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la
-lettre, l'ouvre, jette un regard, ...--ce n'était ni plus ni moins
-qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!
-
-Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
-s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
-Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des
-deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait
-craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on
-était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
-lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de
-sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu
-Ouang-Fo blessé à l'oeil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce
-mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit
-être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer
-de moi!--Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là? demanda sa mère.»
-Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé
-dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
-cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que
-cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre
-son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses
-intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»
-
-A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se
-mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
-de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
-l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
-séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu
-deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!
-
---Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences
-de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près
-de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
-encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant
-d'infortunes!--Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel
-point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
-sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
-encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?--Nos biens de la
-capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
-et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
-d'aller au Kiang-Tong.
-
---Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de
-Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter
-maintenant?--Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,
-nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de
-nouveau.» Là-dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
-bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
-naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
-dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont
-brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
-aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans
-l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
-défaite.
-
-Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les
-gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
-loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler
-cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,
-il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
-interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,
-dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
-dans son intérieur.
-
-Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
-avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
-retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure
-fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
-bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.
-
-Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à
-surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
-qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et
-majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce
-qu'il aperçut c'était:
-
- Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel
- qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre
- tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
- Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux
- de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de
- soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
- au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
- semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
- en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect
- est imposant; toute sa personne respire une élégance qui
- n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
- sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume
- glacée.--Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,
- c'est au moins un monarque parmi les hommes!
-
-L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
-qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère
-Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
-s'est porté depuis leur séparation.--«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en
-répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu
-me chercher ici.--Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,
-pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés
-s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été
-enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je
-pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et
-ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un
-abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y
-avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir
-nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère
-vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
-précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,
-j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais
-les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté
-votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,
-aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais
-enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
-donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas
-encore habitable?
-
---Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;
-en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures
-en causant avec elle.» Là-dessus il introduisit son frère dans
-l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques
-avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut
-que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble
-de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se
-jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et
-lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais
-à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»--Et
-Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis
-en attendant qu'il pût voir sa belle-soeur, il désira apprendre de la
-bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.
-
-Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de
-Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa
-maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la
-jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
-salle. Là, le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils
-avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en
-lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient
-résultés.
-
-«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps
-anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont
-assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres
-animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et
-vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient
-en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
-livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner
-leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
-pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?
-et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.--Bien ... mais
-pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les
-égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
-des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment
-leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur
-demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce
-livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon
-le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos
-affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser
-que vous seul.--C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit
-l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et
-voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»
-
-Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne
-répondit rien du tout, mais au fond de son coeur, il était froissé. «Et
-ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères
-est-il écrit?--Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais
-qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
-caractère que je connaisse!--Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
-Wang-Tsay.--En effet, interrompit la belle-soeur, en insistant sur cette
-idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être
-il sera plus habile, qui sait!...--Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
-ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je
-serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;
-voilà tout.»
-
-Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de
-son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
-haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères
-comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint
-dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
-c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
-ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
-Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.
-
-Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de
-l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où
-vas-tu!»--Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard
-se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
-vigoureuse.--Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.
-Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué
-vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa
-première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut
-comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison
-courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
-tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.
-
-Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
-était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième
-rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de
-l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
-vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;
-et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû
-voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté
-de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie
-de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
-longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:
-«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre
-jeune frère est ici.»
-
-En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur
-ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient
-devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
-domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux
-Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
-ailes.
-
-Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,
-mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine
-de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
-tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
-vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la
-colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et
-il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa
-poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par
-le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se
-métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:
-
- C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris
- l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
- nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
- jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de
- bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante
- rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
- représentait les longs fils de soie violette suspendus à
- la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du
- papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,
- deux vieilles écorces de sapin.
-
-Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
-présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un
-esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,
-qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré
-n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»--Ainsi disaient les
-domestiques; et Wang-Tchin au fond de son coeur retournait ses pensées
-et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de
-fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un
-médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.
-
-Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant
-dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un
-voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,
-Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa
-tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du
-Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être
-le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le
-Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à
-deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour
-l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me
-vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
-à ma mère!»--Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
-réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay
-ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et
-colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,
-et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
-plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la
-porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
-et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as
-repris ton livre, que viens-tu faire ici?»
-
-Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la
-colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de
-sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant
-ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
-dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit
-précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande
-la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les
-domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,
-il entre, il avance malgré tout!--Quoi! serait-il vrai?» s'écria à
-son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son
-fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
-précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses
-pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
-me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des
-bâtons?--Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?--Oui, je suis l'enfant
-que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il
-donc un faux Wang-Tsay?»
-
-Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent
-apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors
-que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les
-serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et
-lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda
-encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des
-Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se
-rétablissait pas du tout.
-
-«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand
-il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
-que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
-venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
-métamorphosé!--Et que disait cette lettre?--Vous savez, continua
-Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
-en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
-là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà
-pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
-ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
-deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
-aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
-de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
-avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
-voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
-l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
-le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
-là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
-que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
-précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
-et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà;
-mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
-s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
-car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»
-
-Là-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
-plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
-rire que de se fâcher à tout le monde.
-
-Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-soeur, et demanda à voir
-Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
-sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
-mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
-de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
-et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
-vouloir trop.
-
-Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
-convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
-Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
-surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait
-dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.
-
- Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce
- à laquelle il appartient,
- Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent
- un grand prix:
- La maison a été détruite, les biens ont laissé une place
- vide, le livre même a disparu;
- Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en
- rira dans mille ans.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la Nouvelle
-de Ly-Taï-Pe.
-
-[3] Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.
-
-[4] Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont les
-caractères ressemblent à ces animaux.
-
-[5] Les régions inférieures.
-
-[6] Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper: celui qui
-vole des êtres humains.
-
-
-
-
-LE LUTH BRISÉ.
-
-NOUVELLE HISTORIQUE.
-
-
- On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié
- de Pao et de Cho;
- Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!
- Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que
- des sentiments de haine,
- On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer
- un coeur sincère.
-
-Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
-a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
-célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
-Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
-des Tcheou[1], s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
-gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
-bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
-traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
-son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
-révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
-son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
-au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
-individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
-ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
-des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
-personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
-désigne par l'expression _tchy-ki_, c'est-à-dire, _qui vous connaît à
-fond_. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
-sont appelés _tchy-sin, intimes de coeur_. Si c'est simplement le son
-de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
-de l'affection, cela s'appelle _tchy-yn, se connaître par l'effet des
-sons_. Cependant ceux qui sont liés de coeur, d'une façon quelconque,
-rentrent sous la dénomination générale d'amis, _siang-tchy._
-
-Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
-raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
-vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
-cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:
-
- Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,
- l'autre l'écoute;
- Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,
- alors il ne pourra se faire entendre.
-
-Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
-Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
-vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
-Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
-de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
-King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
-le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
-Ta-Fou. Là, il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
-près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
-mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
-était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
-lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
-pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
-faire route par terre, aller dans sa ville natale.
-
-Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
-les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
-magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.
-
-Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille[2];
-Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
-tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
-parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
-son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
-s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
-Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
-des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
-chevaux.
-
-Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
-et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
-beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
-violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
-de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
-grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
-«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
-que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
-convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
-prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
-serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
-favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
-mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
-destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
-provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
-embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
-des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
-préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
-foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
-adieux.
-
- Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,
- Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les
- rivières éloignées!
-
-Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
-jouissait à coeur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
-et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
-transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
-toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
-et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
-arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
-alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
-de l'automne[3]. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
-vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à
-torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
-bateaux fit porter une ancre sur le rivage.
-
-Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
-la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
-alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
-son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
-était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
-parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
-pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.
-
-Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
-dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
-la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
-jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
-notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
-se brisa.
-
-Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
-quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
-et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
-l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
-d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»
-
-L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
-déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
-bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
-musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
-la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
-or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
-qui connaisse et comprenne cet instrument? non.--Voici ce que c'est.
-Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
-bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
-avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
-dévaliser.--Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
-avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
-l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
-quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»
-
-Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
-des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
-du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
-vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
-car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses moeurs qui le
-rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
-sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
-avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
-et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là, il
-a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à
-juger les sons du luth.
-
---Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
-montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!--Mais enfin,
-que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
-retirer.»
-
---Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
-voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
-sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
-y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à
-la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
-excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
-vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
-ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
-votre luth.»
-
-Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
-Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
-jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
-d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
-revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
-et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
-rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
-long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à
-l'heure en m'accompagnant.
-
---Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
-prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
-répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
-Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
-et les voici:
-
- Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!
- A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.
- Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des
- rues pauvres et obscures....
-
-»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
-et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
-rappelle, et le voici:
-
- Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant
- des siècles infinis.
-
-Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
-assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
-trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
-ainsi.» Là-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
-d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
-longuement dans la cabine.
-
-Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
-C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
-de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
-sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
-bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
-se cachaient dans des souliers de paille.
-
-Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
-paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
-en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
-lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
-présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
-parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
-il convient à un honorable magistrat.»
-
-Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
-un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
-voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
-resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
-étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
-de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
-ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
-Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
-habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
-à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
-en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
-il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
-magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
-du siège où l'envoyé de Tsou était assis.
-
-Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
-et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
-mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
-de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
-bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
-rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
-corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
-dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.
-
-Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
-à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
-tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
-dressa un petit banc à l'extrémité de la table.
-
-Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à-vis d'un étranger,
-Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
-de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4]».
-
-Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
-s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
-choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
-prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
-quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
-Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à
-l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
-luth?»
-
-Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
-reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
-lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
-les ressources et les beautés de cet instrument?»
-
-Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
-que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
-jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»
-
-Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
-parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
-habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
-son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
-votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.--Oh! reprit Pe-Ya
-en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à
-ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
-l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
-de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
-fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!
-
---Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
-va sans se gêner donner son explication en détail.--Cet instrument,
-c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
-cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre _Ou-Tong_; le phénix
-aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
-roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
-que sur l'arbre _Ou-Tong_, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
-douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
-sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
-éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
-des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
-dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
-célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
-la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
-il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
-clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
-ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
-comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
-qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
-qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
-il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
-pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux _soixante-douze
-heou_ (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
-pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
-un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
-Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
-dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
-Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
-degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
-les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
-par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
-seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
-ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
-ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
-nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit _bassin du Dragon_; le
-plus court, _étang du Phénix:_ tous les deux ont des chevilles de jade
-et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
-lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
-intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'oeil les
-cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
-fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
-(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
-Yao et de Chun[6], on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
-vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
-des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
-ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
-Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
-et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
-Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
-Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux
-dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
-un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
-L'instrument en compta alors sept.
-
-Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
-lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
-qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
-froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
-suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.
-
-Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
-jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
-de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
-préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
-vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
-parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
-musique.
-
-Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
-instrument?--Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
-harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
-l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
-beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à
-l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
-frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
-vertus de l'harmonie!
-
-Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,
-Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au
-hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se
-dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu
-sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
-érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce
-moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.
-«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
-à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius
-jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
-et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
-il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre
-traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
-Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu
-un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,
-et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient
-les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
-d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les
-cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître
-les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais
-il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand
-je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique,
-connaître les sentiments de mon coeur?»
-
-Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
-dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.--Si sa Seigneurie veut
-bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
-conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le
-grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»
-
-Là-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi
-profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur
-vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth
-que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle
-immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes
-élevées.»--Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un
-immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il
-laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de
-nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos
-pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases
-il avait deviné ce qui occupait le coeur de Pe-Ya[8].
-
-Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant
-le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il
-lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de
-respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!
-En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à
-méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les
-nobles noms de votre Seigneurie?
-
---Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,
-et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin
-joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms
-de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes
-cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place
-d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux
-domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on
-remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention
-en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
-daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
-accueil.»
-
-Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
-enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,
-se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
-rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui
-des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
-demeure.--Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la
-montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre
-maison.--Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous
-habitez est en vérité un village _abondant en sages_ (Tsy-Hien)! mais,
-dites-moi, quelle est votre profession?--Je coupe du bois dans la
-forêt pour gagner ma vie.--Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,
-avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
-qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances
-que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une
-renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
-cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le
-palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent
-passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts
-et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et
-des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
-désapprouver votre conduite, docteur.--Seigneur, répondit le bûcheron,
-je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui
-n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il
-faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins
-quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être
-élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais
-pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété
-filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous
-distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques
-verres.
-
-Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était
-choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
-avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui
-demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?--Déjà j'en ai
-laissé passer vingt-sept.--Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;
-si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
-titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui
-a conquis mon amitié en appréciant la musique!--Grand homme, objecta
-le bûcheron, vous vous laissez égarer.--N'avez-vous pas à la cour un
-nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
-pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
-l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser
-si bas!--Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il
-y en a plein l'Empire, mais des amis de coeur, le nombre en est borné;
-d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par
-le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en
-féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes
-pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune
-et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»
-
-Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
-et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la
-cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les
-lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de _frère aîné,_ celui
-de _frère cadet_ appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
-Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,
-pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se
-démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
-burent encore une coupe.
-
-Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses
-instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.
-Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à
-coeur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence
-d'âge. Car, on dit avec raison:
-
- Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les
- sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,
- Et l'ami qui vous a _connu par l'effet des sons_ écoute vos
- paroles long-temps et avec une oreille favorable.
-
-Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
-lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est
-parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les
-cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la
-voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le
-grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant
-sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi
-notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si
-tôt!»
-
-A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent
-goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait
-le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
-respect.
-
-Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et
-indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu
-vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir
-près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans
-sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?--Hélas! répondit
-Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre
-volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont
-vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!--Eh bien! ajouta
-Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
-allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre
-frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez
-exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
-rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.
-
---Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer
-à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un
-engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout
-demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne
-m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre
-en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre
-jeune frère un plus grand crime encore!--Vos paroles pleines de sens,
-répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année
-prochaine je reviendrai vous voir.--A quelle époque de cette prochaine
-année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?--Ecoutez,
-répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a
-commencé la 2.e division de l'automne; ce jour va être le
-seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous
-rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain
-jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes
-promesses, ne me tenez plus pour un sage.»
-
-Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
-où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,
-et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure
-ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord
-du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
-manque. Mais l'aurore paraît déjà, et il faut que je prenne congé de
-mon frère.»
-
-Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
-domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
-prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à
-son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,
-faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos
-honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme
-la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas
-dédaigner de faibles présents!»
-
-Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
-un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il
-parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,
-jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau
-la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
-rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se
-séparèrent les yeux humides.
-
-Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
-de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son
-voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et
-les montagnes, la tristesse était dans son coeur, et son esprit restait
-occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après
-quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
-voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le
-seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
-bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char
-sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là, l'envoyé
-rendit compte de sa mission au souverain.
-
-Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient
-succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein
-d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans
-songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,
-il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.
-Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,
-disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit
-route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée
-qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
-arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.
-
-Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de
-l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
-était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
-sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait
-eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le
-bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
-l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.
-
-La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers
-la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé
-devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store
-de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer
-sur la proue du bateau. Là, il se mit à contempler la constellation
-de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute
-cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors
-lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie
-soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit
-se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,
-époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait
-de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il
-donc manqué à sa promesse?
-
-Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je
-comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
-passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est
-pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère
-m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
-a été émouvoir le coeur de l'ami _qui m'a connu par les sons_, cette
-nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il
-ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda
-qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums
-furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant
-l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il
-rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec
-un accent de douleur.
-
-Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son
-si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
-jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé
-de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce
-sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
-piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
-de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
-que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
-les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas
-venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même
-sur le rivage m'informer de mon frère.»
-
-Là-dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit
-dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
-nuit il ne put fermer l'oeil; il appelait l'aurore de tous ses voeux et
-l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se
-dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
-du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
-Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête
-dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite
-que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après
-s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon
-frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les
-frais des cérémonies funèbres.»
-
-Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
-direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix
-lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.--«Seigneur,
-demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?--Ici la montagne
-se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
-le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
-couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui
-présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
-au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
-qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous
-pourrons continuer notre marche.»
-
-Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
-domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande
-route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
-pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à
-un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses
-vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
-bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
-s'avance à pas lents.
-
-A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
-respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose
-à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton
-de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,
-que daignez-vous ordonner?--Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,
-et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
-Tsy-Hien.--Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
-droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du
-village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
-la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
-à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
-route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
-village, votre Seigneurie veut aller?»
-
-Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec
-étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,
-lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour
-où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y
-avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
-celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être
-mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.
-
-«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des
-réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
-adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
-villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis
-vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
-long-temps.
-
---Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces
-deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
-paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
-fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années
-dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
-a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
-habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
-amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
-informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
-dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.--Je désirerais
-aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.--Quoi!
-interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
-voir dans cette maison?--Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»
-
-A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
-commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et
-d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était
-mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du
-bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
-haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
-ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe
-donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
-livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de
-connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper
-le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par
-un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint
-languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques
-mois, il mourut....»
-
-Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes
-s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
-si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés
-avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le
-vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
-domestique quel personnage était son maître!--L'enfant se pencha et dit
-à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!
-
---Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
-l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir
-recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la
-douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il
-s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je
-t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus
-qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
-supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»
-
-Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
-eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
-la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable
-Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui
-munissait à son fils?»--Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
-de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore
-dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la
-ville, dans le cimetière.
-
---Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit
-le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa
-pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
-d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
-jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
-envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
-dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
-Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
-qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.--Et moi, je n'ai pas voulu
-mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par
-lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement
-élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
-voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris
-quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,
-quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.
-
---Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller
-me prosterner devant le tombeau.--Puis il dit à son petit serviteur
-de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
-en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
-marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.
-
-Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
-regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
-(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
-et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
-par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
-esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
-Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
-vous dit un éternel adieu.»--A ces mots la voix lui manqua, et il
-éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
-montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
-ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
-voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
-accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
-ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
-des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
-du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.
-
-Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
-n'avoir pas obéi aux impulsions de son coeur: il se fit donc apporter
-l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
-couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
-le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
-sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
-les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
-dispersèrent avec des éclats de rire.
-
-«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
-par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
-profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
-riant?--Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
-sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
-joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!--Puisqu'il en est ainsi,
-reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
-la connaissance de cet art?--Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
-je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
-passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon coeur obscurci n'est plus
-capable de discerner clairement ce qui le toucherait.
-
---A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
-destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
-réciter, prêtez l'oreille.»
-
-Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
-répéta les lignes suivantes:
-
- Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9]
- J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;
- Aujourd'hui je revenais pour le voir:
- Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la
- musique,
- Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.
- Oh! douleur!... combien mon coeur fut navré!
- Oh! chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!
- Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes
- joues;
- J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est
- douloureux!
- Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,
- Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les
- liens d'une amitié pure et précieuse!
- Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.
- Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner
- mon luth,
- Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:
- Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!
-
-Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
-vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
-l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
-déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
-de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.
-
-Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
-luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:
-
- J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.
- Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?
- Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des
- compagnons et des amis;
- Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait
- trop difficile.
-
-«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!--Dans quelle
-partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
-Pe-Ya.--Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
-la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
-question?--Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
-je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
-quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
-servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
-puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
-où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
-je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
-natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
-respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
-ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
-moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
-comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»
-
-Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
-devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
-répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
-s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.
-
-Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à
-son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;
-
- Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux
- efforts.
- Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse
- qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?
- Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté
- dans l'oubli;
- Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore
- du luth brisé.
-
-
-[1] Vers 690 avant J.-C.
-
-[2] Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.
-
-[3] Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy)
-en deux parties, qui forment les huit _Tsie_.
-
-[4] L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de prendre
-un siège.
-
-[5] Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des temps
-fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
-chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
-l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
-dans les cérémonies.
-
-[6] Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrés des
-Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant J.-C.
-
-[7] 1134 avant J.-C.
-
-[8] Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute plus
-d'attrait pour l'habitant du _céleste Empire_ que pour le lecteur
-français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
-les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
-les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
-écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
-une difficulté de plus.
-
-[9] La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en
-automne; le mot _printemps_ est sans doute appelé par la rime du vers
-suivant: _Tchun_ printemps, et _Kun_ sage.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits
-du chinois, by Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES ***
-
-***** This file should be named 45374-8.txt or 45374-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/5/3/7/45374/
-
-Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License available with this file or online at
- www.gutenberg.org/license.
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/45374/45374-8.zip b/45374/45374-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 283b67b..0000000 --- a/45374/45374-8.zip +++ /dev/null diff --git a/45374/45374-h.zip b/45374/45374-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index c6fc0d3..0000000 --- a/45374/45374-h.zip +++ /dev/null diff --git a/45374/45374.json b/45374/45374.json deleted file mode 100644 index dedcf50..0000000 --- a/45374/45374.json +++ /dev/null @@ -1,5 +0,0 @@ -{
- "DATA": {
- "CREDIT": "Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)"
- }
-}
diff --git a/45374/old/45374-0.txt b/45374/old/45374-0.txt deleted file mode 100644 index 1da3782..0000000 --- a/45374/old/45374-0.txt +++ /dev/null @@ -1,7563 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits du
-chinois, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
-
-Author: Various
-
-Translator: Théodore Pavie
-
-Release Date: April 14, 2014 [EBook #45374]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES ***
-
-
-
-
-Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-CHOIX
-
-DE
-
-CONTES ET NOUVELLES
-
-
-TRADUITS DU CHINOIS
-
-PAR THÉODORE PAVIE
-
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,
-
-RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7
-
-1839
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR STANISLAS JULIEN,
-
-MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE
-
-LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL
-
-DE FRANCE.
-
-TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
-
-_De son respectueux Elève,_
-
-THÉODORE PAVIE.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
-attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
-volume de _nouvelles_ et de _contes_.--Les Chinois d'ailleurs ne font
-pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
-mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
-de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
-tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
-capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
-un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
-récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
-désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
-dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
-étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
-dans l'original.
-
-D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
-abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
-d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
-et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
-à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
-pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
-du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
-d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mœurs et
-des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.
-
-Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
-yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
-témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
-avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
-connaître ici:
-
-LES PIVOINES, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
-intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables, anciens et modernes_).
-Le même conte se trouve aussi dans les _Histoires à réveiller le
-monde_, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
-incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
-collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
-RENARDS-FÉES.
-
-La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, LY-TAI-PE,
-laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
-toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
-du LUTH BRISÉ qui termine le volume.
-
-C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, _Voyage dans l'Ouest,_
-(c'est-Ã -dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
-parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: LE BONZE SAUVÉ DES EAUX et
-LE ROI DES DRAGONS.
-
-Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
-le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
-traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
-en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
-bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.
-
-Enfin, LE LION DE PIERRE est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
-Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
-jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
-plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé Ã
-Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
-rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
-nous le communiquer.
-
-Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
-croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
-la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
-se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
-et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
-toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
-les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
-les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
-Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
-qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
-les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
-grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
-laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
-toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
-et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
-ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.
-
-Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
-toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
-ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
-résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
-années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
-l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
-cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
-à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
-parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
-prendre haleine.
-
-Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
-départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
-ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
-que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
-bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.
-
-
-
-
-TABLE
-
- Les Pivoines, conte
- Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique
- Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle
- Le Lion de Pierre, légende
- La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique
- Les Renards-Fées, conte Tao-Sse
- Le Luth brisé, nouvelle historique
-
-
-
-LES PIVOINES[1],
-
-CONTE.
-
-
-Sous le règne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Méridionaux,
-au village de Tchang-Yo, situé à deux _lys_[3] de la porte orientale
-de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
-dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
-d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
-couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
-sans lui laisser d'enfant.
-
-Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
-et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
-terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
-bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
-plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
-Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
-chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
-s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
-Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
-et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
-c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
-dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
-se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
-extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
-chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
-occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
-quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
-l'avait-on surnommé _Hoa-Tchy_ (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
-marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
-avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
-lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
-laissait en gage.
-
-Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
-Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
-ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
-valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
-profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
-parts de belles fleurs, les coupaient, puis, Ã l'aide d'un peu de boue,
-dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
-n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
-remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.
-
-Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
-à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
-sur cette haie factice, l'églantier, le _putchuk_, l'hibiscus,
-le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
-s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
-l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
-le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
-le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui
-qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
-arbre[4] et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
-elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
-pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
-voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
-commençait à s'ouvrir.
-
-En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
-après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
-aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
-rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
-couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
-élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
-lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
-tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
-tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
-propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
-de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
-appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.
-
-Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
-ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
-elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
-n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:
-
- «Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
- le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
- belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
- riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
- doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
- des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
- corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
- l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
- sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
- au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
- parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
- n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
- la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
- grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
- poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
- milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
- comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
- boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
- le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
- carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
- souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
- beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
- pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
- prune _Yo-Ly_, surnommée le ballon de soie brodée.
-
- On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
- mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
- répandent en foule leur éclat et leur parfum. »
-
-En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
-appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
-la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
-ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
-tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
-de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
-dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
-retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
-des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac
-Sy-Hou[5]. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
-milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
-venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
-lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
-promeneurs.
-
-On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
-et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
-flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
-volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
-Ã l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
-pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
-ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
-de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
-nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
-et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
-milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
-de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
-obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
-leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
-confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.
-
-Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
-commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
-nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
-aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
-lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
-troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
-faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
-roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le
-ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
-toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.
-
-Il y a des vers qui en font foi:
-
- Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la
- voûte des cieux;
- Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs
- chantent en cueillant les lotus;
- Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques
- s'y sont multipliées à l'infini;
- Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de
- son jardin et de son lac.
-
-Mais rentrons dans les limites de notre récit. »--Tsieou-Sien, levé
-chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
-tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
-rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
-tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
-une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
-s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
-devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
-heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
-pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
-vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
-sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
-son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
-le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
-ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
-vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
-millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
-passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
-vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
-son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
-tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
-avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
-reprises pour faire son inspection.
-
-Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
-des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
-l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
-essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
-bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'Ã
-ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
-cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
-de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
-jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
-allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
-les fleurs ».
-
-Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
-fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
-dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».
-
-Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
-à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
-singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
-ce raisonnement:--Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois Ã
-s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
-et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
-avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
-elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
-qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
-venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
-l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
-violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
-qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
-les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
-douleur!
-
-Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
-a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
-fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
-long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
-les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
-le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
-donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
-prendre pitié.
-
-Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
-mutile, comment supporteront-elles ce traitement?--Voyez: c'est du
-germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
-tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
-les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
-il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
-patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
-à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
-donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
-être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
-son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
-supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
-parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!
-
-D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
-simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
-garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
-soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
-exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
-jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
-plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
-jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
-l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
-et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
-même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
-réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
-se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
-d'une mort prématurée.
-
-On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
-envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
-jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
-passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
-sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
-injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
-fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
-ressentiment!
-
-Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
-cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
-par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
-amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
-tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
-prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
-la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
-façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
-dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
-pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
-ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
-avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
-grandes politesses, intercédait du fond de son cœur pour ses pauvres
-plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
-vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
-tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
-en remerciements.
-
-Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
-deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
-de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
-quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
-tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
-appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
-«traiter les fleurs ».
-
-A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
-jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
-et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
-réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
-fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
-l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
-s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
-Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
-tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
-devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
-quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
-fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
-chacun s'abstenait de toucher même une feuille.
-
-D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
-des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
-rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
-grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
-c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
-Ã endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
-grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
-mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
-raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
-abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
-sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
-flexible et harmonieuse.
-
-Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
-d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
-l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
-des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
-de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
-prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
-revenu de chaque année.
-
-Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
-cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
-contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
-usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
-contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
-au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
-voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait _Monsieur_
-Tsieou[7], et lui-même se désignait par le nom du _Vieillard qui arrose
-son jardin_ (Kouan-Youen-Seou).
-
-Les vers disent:
-
- Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,
- A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;
- Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses
- regards,
- Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler
- Ã loisir que d'aller prendre du repos.
-
-Ici l'histoire se divise.--Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
-de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
-mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
-cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
-sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
-épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
-prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
-suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
-le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
-troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
-ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
-dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
-formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
-nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
-avaient eu à souffrir de leur despotisme!
-
-Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
-qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
-homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
-adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
-porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
-et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
-maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
-campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
-précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
-vieux Tsieou-Sien.
-
-Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être Ã
-moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
-dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
-Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
-qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
-épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
-jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
-plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
-que l'on appelle le _Fou des fleurs_. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
-entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
-personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
-plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
-n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
-peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
-autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
-peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.
-
-A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait Ã
-peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
-deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
-n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
-Ã cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
-gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
-regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
-vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
-curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
-porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
-savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
-dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
-du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
-Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
-multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
-J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
-de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
-voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
-que cela.
-
-Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
-Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
-fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
-les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
-n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.
-
-Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
-ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
-vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
-est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
-jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
-et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
-l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
-se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.
-
-Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
-épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
-la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
-richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
-lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
-de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
-(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.
-
-Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
-Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
-princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
-d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
-et elle écrivit les quatre vers suivants:
-
- Demain matin, je me promènerai dans le parc:
- Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,
- Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,
- Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.
-
-C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
-les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
-parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
-pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
-toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
-par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
-jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
-n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
-rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
-un front radieux parmi toutes celles de l'empire.
-
-Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
-de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
-l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
-recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
-l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
-hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
-ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
-couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.
-
-Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
-et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
-la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
-aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
-cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
-des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
-l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
-prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
-voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
-Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
-exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
-suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
-j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
-il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
-entendre vos discours. Et là -dessus, déterminé à pousser la chose
-jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
-aller en respirer l'odeur de plus près.
-
-Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
-mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
-donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
-les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
-sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
-faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
-de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
-chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
-augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
-s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
-un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
-ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
-y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
-Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
-la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
-songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
-jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
-vêtements.
-
-Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
-le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
-à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
-joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
-silence.
-
-La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
-abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
-pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
-jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
-bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
-planter votre jardin: eh bien! Ã cause de cela, car je n'y trouve aucun
-mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
-bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
-dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
-daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
-le jeune seigneur?--Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
-oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
-vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
-Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
-sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
-campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
-mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
-d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
-vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
-de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
-reconnaissance!
-
-Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
-quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
-jambes, et il ne put remuer.
-
-Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
-pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
-jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
-cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
-répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
-billet, et l'envoyer au préfet du département.»
-
-Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
-en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
-de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
-recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
-Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
-l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
-en une minute, au galop.
-
-Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
-donc.
-
-Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
-domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
-Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
-de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
-prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
-l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
-Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
-cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
-long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
-ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
-pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
-fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
-reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
-vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
-qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.
-
-Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
-que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
-tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.
-
-Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de
-Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
-grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
-ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
-en désordre cueillir les pivoines.
-
-Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
-avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
-pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
-l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
-Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
-désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
-ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
-qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
-il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
-bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
-première.
-
-Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
-renversée!--Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
-vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
-plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
-craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
-battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
-sur pied.
-
-Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
-cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
-jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
-pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!
-
- Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et
- méchante;
- Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:
- Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,
- Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,
- sans que personne les recueille.
-
-Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
-le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
-gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
-voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
-de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
-surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
-leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
-Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
-qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
-leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
-accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
-entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
-son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
-je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là -dessus il partit en
-manifestant la haine qu'il avait dans le cœur.
-
-Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
-le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
-Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
-les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
-s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
-lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.
-
-Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
-vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
-à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
-bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
-L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
-Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
-Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
-les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
-et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »--Le curieux, frappé
-de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!--et voilà tout. Mais
-comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
-en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
-vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
-couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
-compassion.
-
-Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
-mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
-à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
-maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
-de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
-si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
-feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!
-
-Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
-humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
-Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
-seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
-Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
-suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
-êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?
-
-Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
-vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
-je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
-pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
-de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
-la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
-lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là ,
-reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
-agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
-répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
-branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
-inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
-ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.
-
-A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
-Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
-pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
-pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
-employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
-de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
-il ira vous inviter à la venir voir.
-
-A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
-d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
-ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non---Voyant
-mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
-pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
-de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
-cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;--cependant, la jeune
-fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
-tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.
-
-Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
-maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
-nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
-pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
-plus étincelantes qu'auparavant.
-
-Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:
-
- On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la
- boue,
- Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de
- les ressusciter;
- Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi
- il a su concilier l'affection des objets inanimés.
- Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!
-
-Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
-Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
-magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
-là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
-le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là .--Aucune trace
-de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il Ã
-lui-même?--Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
-passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
-prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
-il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
-droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
-qui faisaient sécher leurs filets au soleil.
-
-Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
-saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
-commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
-n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.
-
-Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
-mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
-venu une jeune demoiselle qui, Ã l'aide d'un secret magique, a su tout
-rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
-de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
-passée.
-
-Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
-existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
-dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?--A l'instant même,
-répondit Tsieou.--Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
-et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
-Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
-Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
-qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
-sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
-ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
-y avait là -dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
-s'assurer du prodige par leur propres yeux.
-
-Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
-bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
-miracles par le secours de la magie.
-
-Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
-remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
-amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
-aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
-Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
-de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
-mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
-comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
-à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
-qu'il avait grandement raison.
-
-Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
-qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
-avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
-au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
-promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
-venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
-d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
-profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
-vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit Ã
-côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
-l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
-il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
-les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
-a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
-les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
-a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
-l'ouvrit à deux battants.
-
-Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
-le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
-lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
-gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
-partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
-hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.
-
-Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
-qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
-brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
-retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
-laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
-feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
-votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
-des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
-il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
-n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
-jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
-donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
-troupe se mit en marche.
-
-Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
-opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
-résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
-disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
-esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
-détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
-a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
-seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
-que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
-tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur
-toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.
-
-En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
-gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
-on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
-de Tchang.--Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
-apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
-plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
-face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
-dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
-extraordinaires: Ã la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
-leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
-sourire aux passants.
-
-Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
-n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
-maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
-mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
-troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
-quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
-de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
-plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
-être à moi.--Mais quel est donc ce fameux plan?--Le voici, reprit
-Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
-révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
-la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
-les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
-d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
-a même promis 3,000 tsien[8] de récompense, pour encourager les
-délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
-servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
-cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
-avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
-vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
-dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.
-
-Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
-était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
-mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
-accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
-au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
-plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
-dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
-affaire.
-
-Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
-En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
-il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
-satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
-du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
-coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
-grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
-laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint Ã
-l'arrière-garde avec ses amis.
-
-Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
-c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
-garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
-le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
-force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
-que vous le lui ferez au moins savoir!--Mais les sbires le chargeaient
-d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
-ils l'entraînèrent hors du jardin.
-
-A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
-connaître la cause de cette conduite.--Qu'est-ce que vous demandez?
-leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
-peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
-votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
-n'eurent plus dans le cœur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
-dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
-Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
-jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
-cela devait aboutir.
-
-Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
-propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
-qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
-se rendit en hâte au tribunal.
-
-Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
-au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
-regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
-connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
-s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
-de supplice et attendirent.
-
-Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:---Quel
-audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
-pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
-avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
-l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
-n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
-mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
-village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
-peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
-magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
-avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
-vous avez le front de nier!
-
-Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
-avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
-dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
-jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
-que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
-de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
-et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
-esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
-être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
-dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
-allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
-aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
-dire.
-
-Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
-ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
-entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
-les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
-le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
-tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
-peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
-l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
-patient, chargé de la cangue.
-
-Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
-l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
-Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
-donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
-donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
-Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
-reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.
-
-Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
-ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
-informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
-victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
-du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
-porterons caution; rassurez-vous!
-
-Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
-gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
-canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!--Et le vieillard
-arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
-chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
-mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
-passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.
-
-A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
-lit aux prisonniers; là , plus mort que vif, garrotté de manière à ne
-pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
-il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
-vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
-l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
-de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
-résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.
-
-Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
-s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
-immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
-que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
-sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.
-
-Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
-et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
-immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
-préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
-eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
-qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
-de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
-calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
-ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
-aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
-aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
-la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
-secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
-pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
-immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
-condition d'existence.
-
-Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
-demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
-immortel?--Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
-faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
-envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
-les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
-c'est-Ã -dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
-fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.--Et
-elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.
-
-Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
-l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
-Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
-lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
-sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
-puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
-reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
-de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
-crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!--Tsieou est
-saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
-jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
-s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
-le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
-voit tiré d'affaire, son cœur se dilate; car on dit:
-
- «Celui qui ne nourrit en son cœur aucun sentiment
- d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
- arbitres des événements. »
-
-Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
-reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
-dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
-passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
-nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
-ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
-nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
-il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
-livrer à l'ivresse du plaisir.
-
-Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
-après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
-s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
-entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
-silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
-arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
-tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
-à terre en désordre et jonchent le sol.
-
-Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
-parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
-secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
-pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
-immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
-jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
-fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
-Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
-bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.--Aussitôt on
-étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
-on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
-repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
-Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à -coup il
-s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon
-
- Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées
- devant le vestibule,
- Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des
- eaux,
- La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,
- Et siffle à travers les pins de la forêt.
-
-Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
-relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
-hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
-singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
-apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
-subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
-portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
-réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
-dans une muette stupeur.
-
-Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
-la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus
-de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
-a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
-été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
-tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
-péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
-s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
-Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
-en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
-l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs?
-Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:--Oui, il
-faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
-bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
-Ã la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
-longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
-impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.
-
-Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés Ã
-boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
-l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
-pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
-par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
-retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
-peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
-son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
-souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
-maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
-tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
-découragés et honteux.
-
-Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
-vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
-lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
-de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
-lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
-a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
-permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.
-
-On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
-parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
-sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
-n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
-plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
-la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
-miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
-faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
-n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
-hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
-l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
-quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
-perquisition: mais enfin, que faire?--Aller passer la nuit chez soi....
-
-Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque Ã
-la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
-c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
-jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
-jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
-arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
-chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
-engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
-joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
-une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
-à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
-deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
-vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
-responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
-Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
-marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
-nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.
-
-A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
-de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
-précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
-la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
-bonnet de notre maître?--C'était bien lui.--On éclaire le long du mur,
-et à quelques pas de là , à l'angle oriental, dans un détour formé par
-l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
-laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
-en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
-seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
-s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
-adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
-aux autres voisins et se retirèrent.
-
-Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
-allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
-nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
-douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
-nous l'y laisserons.
-
-Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
-il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
-ont leur récompense.
-
- Deux scélérats qui ont quitté le monde,
- Ce sont deux démons méchants qui descendent dans les enfers.
-
-Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
-au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
-du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
-dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
-raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
-peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
-il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
-de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
-dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
-en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
-fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
-que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
-jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
-calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
-Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
-plus grand détail et la plus grande précision.
-
-Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
-juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
-accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
-grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
-de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
-il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
-propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
-promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.
-
-Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
-adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
-ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
-jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
-jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
-de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
-amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
-parlerons pas.
-
-Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
-Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
-Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
-Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
-reprit la fraîcheur de la jeunesse.
-
-Un jour, c'était le 15e de la 8e lune, le temps était magnifique, le
-ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue
-de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de
-ses fleurs. Tout-Ã -coup une brise de bon augure souffle doucement, il
-s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend,
-dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel
-embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches
-s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la
-jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent
-des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre
-d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main
-des instruments de musique.
-
-Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
-préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
-mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
-au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
-que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
-avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
-célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
-celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
-sur soi de grandes calamités.
-
-Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
-à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
-immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
-tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.
-
-Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
-du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
-Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
-d'adieux.--Puis tout disparut.
-
-Cet endroit a changé son nom en celui de _Ching-Sien-Ly, le village de
-l'Immortel qui monte aux cieux._ On l'appelle aussi _le village des
-Cent Fleurs._
-
- Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,
- Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;
- Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel
- avec lui:
- Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par
- le feu.
-
-
-[1] Il s'agit de la pivoine en arbre (_Pæonia arborea_)
-
-[2] Il monta sur le trône en 1023.
-
-[3] Dix lys font une lieue.
-
-[4] Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées
-par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus Ã
-établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue.
-
-[5] Le père Athanase Kirchère, dans sa _Chine illustrée_, dit, en
-parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer
-dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
-arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
-canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
-avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
-temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
-situé dans le Tche Kiang.
-
-[6] En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est:
-_Lo-Hoa_, les six fleurs.
-
-[7] Tsieou-Kong.
-
-[8] Environ 22,500 francs.
-
-
-
-
-LE BONZE KAY-TSANG
-
-SAUVÉ DES EAUX.
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE
-
-
-La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu où les
-Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
-Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
-étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
-ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.
-
-Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
-gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan[2]. Or, la 13e
-année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
-provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
-souveraineté de la Chine.
-
-Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
-militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
-lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
-s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
-parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
-pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
-lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
-recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
-parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
-Ã la vertu.--La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
-répondit Taï-Tsong. »
-
-Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
-dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
-camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
-classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
-clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
-eussent à se rendre au concours général de la capitale.
-
-L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
-nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (_le Bouton
-brillant_), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
-lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
-concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
-de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
-Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
-ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
-élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
-fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
-partir.
-
---«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
-des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
-mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
-à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
-et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
-mère. »
-
-Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
-départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
-et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
-s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
-prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
-liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
-impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
-sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.
-
-Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
-ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
-aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
-festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
-encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
-lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.
-
-Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
-la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme
-au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
-vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant
-donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
-allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
-entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
-hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
-descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
-l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.
-
-Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
-accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
-puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'Ã
-terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
-civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
-ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.
-
-Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
-réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
-l'appartement parfumé.
-
-Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
-trône dans le palais des _clochettes d'or;_ les officiers civils et
-militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
-emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
-ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
-préfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
-ose la demander pour Kwang-Jouy. »
-
-Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
-l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
-arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
-reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
-afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
-il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
-le Kiang-Tcheou.
-
-Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
-printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
-balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
-arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
-offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
-lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
-fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
-avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
-de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
-le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
-qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
-rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.
-
-Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
-«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
-soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
-accéda aux volontés de sa mère.
-
-Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
-main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
-voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
-se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
-l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
-dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
-autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
-faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
-ce poisson. «A dix lys[4] d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
-Hong-Kiang.»
-
-A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
-puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
-cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
-œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
-remplit de satisfaction»--Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
-jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
-expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
-est la santé de ma mère?--Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
-cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
-aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
-vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
-premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»
-
-Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
-firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.
-
-La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
-marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
-à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
-rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
-en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.
-
-Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
-la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
-ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
-lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.
-
-Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
-femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
-brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et fraîche
-ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
-saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
-la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
-la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
-mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son
-compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
-sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
-milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
-domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
-milieu des eaux.
-
-A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
-fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
-tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
-vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
-savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
-circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
-la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
-mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
-diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
-Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.
-
-Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
-flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé Ã
-fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait Ã
-l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
-file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
-sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
-qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
-au fond des eaux.»
-
-Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
-considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
-sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
-«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
-rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
-jours passés.»
-
-Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
-porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
-cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
-du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
-tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
-Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.
-
-Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
-dans le palais de son maître.--«Lettré, quel est ton nom? quelle est
-ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
-as-tu été victime d'un assassinat?»--A ces questions, Kwang-Jouy salua
-respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
-le supplia de le faire revivre.
-
-«Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que
-tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
-trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
-A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
-un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
-du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
-lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
-t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
-cour.»
-
-Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
-exprima sa gratitude au roi des dragons.
-
-Mais revenons à la veuve du docteur.--Dans son aversion pour l'assassin
-de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
-la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
-l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexité, elle
-avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.
-
-Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
-employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
-prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
-eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
-le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
-je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
-talents.--Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
-haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
-l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
-avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
-daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.
-
-Les instants fuient avec rapidité.--Un jour que Lieou-Hong était
-sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
-était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
-elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
-demeure. Tout-Ã -coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
-l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
-fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
-l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
-Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
-immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
-de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
-roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
-d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
-votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
-Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.
-
-Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
-venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
-que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
-l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
-débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez Ã
-demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
-serez satisfait.»
-
-Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
-tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
-pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
-retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
-dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
-«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
-pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
-et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
-reconnaître....»
-
-Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
-son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
-le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
-marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
-vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
-porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
-par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.
-
-En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
-et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
-une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
-grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
-la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
-ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
-rentre à l'hôtel.
-
-Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
-de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
-un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
-les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.
-
-Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
-entier à la pensée du dieu, quand tout-à -coup les cris d'un petit
-enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve:
-que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
-attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer Ã
-terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
-les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
-recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (_Flottant
-sur le fleuve Kiang_) et le confie aux soins d'une personne qui
-l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.
-
-Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
-rapides comme la navette du tisserand.---L'enfant grandit; et quand il
-eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
-cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
-le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
-à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la
-pratique de la vertu.
-
-Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
-les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
-sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
-de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile Ã
-saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
-novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
-lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
-connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
-sait d'où!»
-
-Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
-aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
-qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et
-pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
-êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
-là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
-donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
-et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
-auteurs de mes jours.--Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
-arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»
-
-Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. LÃ , le vieux bonze tira
-de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
-prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
-novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
-parents la vengeance que sa mère attendait de lui.
-
-A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
-terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
-victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
-de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
-il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
-m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
-pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
-à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
-précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
-avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
-reconnaissance.
-
---«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
-munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
-mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
-là , tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»
-
-Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
-A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
-sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
-avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.
-
-Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
-échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
-n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
-par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
-retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
-peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
-qui sait?...»
-
-Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
-annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
-demandant l'aumône.
-
-Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
-vient-il? demanda-t-elle.--Le pauvre religieux vient du couvent
-de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
-Fa-Ming.--Puisqu'il en est ainsi, entrez.»
-
-On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
-et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
-attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
-vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
-si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
-l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
-mère vivaient encore.
-
-Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
-dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
-carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
-reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
-comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
-emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
-les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.--Et quel est le nom
-de votre mère?--Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
-ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
-mon nom de religion est Kay-Tsang.--En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
-répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»
-
-A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
-précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
-«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
-Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
-son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
-lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.--Quoi! je suis resté
-dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
-que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
-séparation!--Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
-Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
-d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir Ã
-des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
-pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»
-
-Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.
-
-Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
-excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
-Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
-questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait
-dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
-a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
-en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
-vision m'a rendue malade.--C'est peu de chose, en vérité, répliqua
-le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
-tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
-une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
-jours.»
-
-En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
-exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
-auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
-Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
-de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.--D'ailleurs, reprit
-la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
-couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
-ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
-accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
-du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.
-
-Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
-lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
-parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
-venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
-religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
-le couvent. Là , elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des
-habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
-cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
-la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
-l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
-souliers à ses religieux.
-
-Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
-se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
-chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
-pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
-en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
-bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
-Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
-il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
-donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
-menaceraient.»
-
-Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
-«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, Ã
-l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
-celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
-tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
-du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
-ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
-auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
-à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
-envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
-de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
-dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
-l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
-Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
-elle quitta le couvent et regagna le bateau.
-
-Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
-rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
-prenant congé du religieux, il se mit en route.
-
-Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
-Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
-pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
-ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
-est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
-aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
-s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
-sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
-depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
-parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»
-
-Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
-chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
-c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.--Ce n'est pas lui, répondit le
-novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
-Ouen-Kiao.--Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?--Hélas!
-mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
-près de lui.--Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
-venir chercher?--C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
-capitale et ce bracelet parfumé.»
-
-La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
-je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
-qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
-reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
-assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
-l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
-venir me trouver.--Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
-Kay-Tsang.--Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
-vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
-yeux se sont fermés à la lumière.»
-
-En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
-cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
-ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
-celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
-aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui
-adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
-aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
-l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
-même instant elle recouvra la vue.
-
-Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
-les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
-sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
-et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
-pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
-vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'Ã son retour, en lui
-disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
-vous quitte pour aller à la capitale.»
-
-Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
-de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
-et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
-demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
-famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
-ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
-apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
-la salle du palais.
-
-A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
-en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'Ã terre, il tira de sous sa
-robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
-l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
-a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
-tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
-de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
-torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
-déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
-venger notre gendre.»
-
-Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
-de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
-exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
-L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
-hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, Ã la
-tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
-et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
-ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
-l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
-retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.
-
-Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
-proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
-après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
-ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
-l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
-faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
-Or, Ã cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
-et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
-précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
-leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
-brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
-crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
-sur la place des exécutions.
-
-Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
-fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
-sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
-résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
-bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
-genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
-des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
-Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
-vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»
-
-Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
-fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
-qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
-a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
-de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
-je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
-à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
-est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
-besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
-pour acquitter ma dette envers mon époux.
-
---»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
-pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
-contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
-était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
-rougirais-tu?»
-
-L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
-en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
-Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
-votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
-supplice est une chose arrêtée.»
-
-Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
-principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
-Ã la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
-en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
-deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
-ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
-jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
-et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.
-
-On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
-Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
-du marché; là , son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
-peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, Ã
-l'endroit même où il avait commis le crime.
-
-Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
-du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
-à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
-Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
-larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
-qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
-Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
-le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.
-
-«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
-épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
-le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
-et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
-Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de
-soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
-avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
-vieille mère.»
-
-Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
-Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
-à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
-accompli, il s'éloigna.
-
-Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
-veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
-mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
-vive angoisse, ils aperçurent tout-à -coup à la surface de l'eau un
-cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
-pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!
-
-A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
-étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
-se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
-sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
-Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
-lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.
-
-«Que faites--vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.--Vous avez
-été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
-le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
-Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
-ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
-mon époux?--Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
-docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
-sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
-fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
-moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
-je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
-égale.»
-
-Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
-ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
-part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
-fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
-à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.
-
-Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
-mère. Or, cette nuit-là , la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
-refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
-augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
-alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
-exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
-il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
-tous les deux pleurèrent de tendresse.
-
-Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
-trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
-ministre.
-
-Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
-l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
-heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
-Touan-Youen-Hoey: _Réunion des tendres époux._
-
-Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
-Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
-ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
-gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
-agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint Ã
-la cour, pour veiller aux affaires.
-
-Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
-en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
-
-Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
-accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
-donna la mort.
-
-Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
-remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
-enfance.
-
-[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement _lieu du repos éternel_; il
-s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il désigne la
-ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.
-
-[2] An 627 de J.-C.
-
-[3] Le mot de _préfecture_ n'est pas plus impropre que celui de
-_département,_ les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
-provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
-qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
-de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
-c'est-à -dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
-de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
-
-Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
-(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
-dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.
-
-[4] Une lieue.
-
-[5] Le mot Tsieou-Po (_Vagues d'automne_) exprime souvent, par
-élégance, deux beaux yeux de femme.
-
-[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur
-d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de l'année.
-
-[7] L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est celle-ci:
-Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dût un jour
-venger son père.
-
-[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice
-bouddhiste. Ensuite on lui impose un _nom de religion._
-
-[9] Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du
-vin, de la viande et de certains légumes.
-
-[10] La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette
-nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des
-êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures du matin) du grand
-jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe
-subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'éleva:
-le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la seconde partie de
-cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se
-meuvent sur la terre et dans l'eau.»
-
-[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs
-grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres
-mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les
-anglais rendent très bien par le mot de _Boddhood_ l'état de ces
-êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
-interminables épreuves.
-
-[12] Yu-Y signifie _selon le désir_, c'est-à -dire, une pierre
-précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
-Tseou-Pan signifie _qui s'agite sur le plateau;_ ce diamant est ainsi
-appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
-l'oscillation de la lumière qu'il reflète.
-
-
-
-
-LE POÈTE LY-TAI-PE.
-
-NOUVELLE.
-
-
-I.
-
- Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur
- la terre!
- Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent lÃ
- tour-Ã -tour les deux phases de sa vie;
- Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et
- de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de
- corruption.
- Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies
- obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;
- En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il
- recula les bornes de son imposante renommée:
- Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,
- pareils au croissant radieux.
- Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et
- s'effacent,
- Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des
- rives du fleuve Tsay-Chy.
-
-Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang,
-vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
-Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur
-Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
-Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
-pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
-fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
-surnom.
-
-Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
-sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
-noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
-de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
-des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
-sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
-brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
-immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
-l'_Immortel Exilé_. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics
-nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:
-
- Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel
- exilé sur la terre.
-
- Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et
- la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer
- d'émotion les Esprits et les Génies;
- Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour
- plongé dans une douce ivresse.
- L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la
- cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la
- rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions
- vulgaires.
-
-Or, Ly-Pe s'appelait lui-même _le Lettré retiré du Nénuphar bleu_.
-Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
-places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
-d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
-célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
-Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla
-cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
-rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
-buvait jour et nuit. On les avait surnommés les _six Solitaires de la
-rivière des Bambous._
-
-Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
-Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
-mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
-dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
-garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
-de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
-envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
-réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:
-
- Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la
- terre a déjà vu trente printemps;
- Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.
- Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?
- Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu
- qui répand l'or et l'abondance.
-
-«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
-l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
-sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète Ã
-venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
-puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
-génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
-arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
-n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
-qui vous attend!
-
---«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
-à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
-distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
-gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
-grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
-d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
-Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
-fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
-entre le vin et la poésie.
-
---«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
-Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
-capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»
-
-Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
-son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
-rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
-deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
-emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là , il ôte ses pendants d'or et la queue
-de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
-boivent sans désemparer jusqu à la nuit.
-
-Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
-sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères.
-Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
-Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et Ã
-goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
-l'autre.
-
-Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
-bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
-«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
-sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
-et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
-aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
-cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
-savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
-fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
-l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance Ã
-ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»
-
-Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
-Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
-puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
-surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
-l'avait promis.
-
-Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
-dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
-l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
-et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
-nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
-le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter Ã
-la juger, jetons-la au rebut.»
-
-Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
-les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
-compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
-il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
-le dépose le premier sur le bureau.
-
-Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
-pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
-à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
-barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!--»Broyer
-de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
-qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
-Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
-fut jetée de côté.
-
-On a raison de dire:
-
- Quand vous présentez un travail au concours, ne songez
- point à réussir dans l'Empire;
- Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,
-
-Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
-fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
-lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
-sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et Ã
-Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»
-
-L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
-«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
-vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
-nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
-êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
-son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.
-
-Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
-s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
-arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
-envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
-d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
-postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
-lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
-docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
-qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
-d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
-que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
-très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»
-
-A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
-Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
-Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
-comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
-plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
-militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
-un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
-bonheur ou de malheur.
-
-L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
-du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
-et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
-érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
-lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
-congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
-se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
-lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
-alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
-lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
-dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
-sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
-explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
-élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
-rendre quelque service à l'Empire!»
-
-Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
-les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
-une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
-Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
-hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
-avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
-combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
-dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
-il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
-l'accable.
-
---»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
-mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
-pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
-du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
-personnelle.»
-
-Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
-haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
-termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
-humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
-profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
-des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»
-
-Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
-docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
-devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
-«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
-ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
-civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
-érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
-et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
-la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
-nobles du palais.»--Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
-une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
-Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.
-
-Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda Ã
-l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
-qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
-Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
-mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
-littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
-dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
-on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
-l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
-froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
-vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
-suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.
-
---»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
-académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
-rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
-Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
-académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
-cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
-qu'il ne refusera pas.»
-
-Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
-lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
-l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
-de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
-celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
-salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
-suite du docteur Ho-Tchy.
-
-Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
-l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
-danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
-au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
-il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
-l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
-ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
-la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
-l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
-ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
-une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
-chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.
-
---»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
-de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
-les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
-humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
-étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
-chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
-est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
-du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment
-pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?
-
---»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
-excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
-question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
-dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
-couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.
-
- Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince
- de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
- Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
- nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
- violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
- bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
- patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
- ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
- mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
- avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
- savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12],
- les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
- de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
- la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
- Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
- de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
- vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
- lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
- carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»
-
-Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
-attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
-l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
-probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
-En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait.
-Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
-s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
-et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
-Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.
-
-Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
-comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
-docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
-votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
-la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
-à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
-Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
-les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
-vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
-cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
-soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
-soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
-il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
-nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
-sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
-Majesté.
-
---»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
-ambassadeurs?--Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
-convenablement.»
-
-Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
-«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
-troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
-de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
-dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
-Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
-au pied de votre trône.
-
---»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.--D'après
-l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
-donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han;
-les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17],
-Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»
-
-A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain
-éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
-de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
-poète dans le palais des _clochettes d'or_[18]. Les musiciens firent
-retentir à grand bruit les instruments à corde, le _kin_ et le _se_;
-les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
-firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
-célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
-banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
-prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après
-avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
-officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
-placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
-cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
-d'audience.
-
- Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
- retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
- forment le cortège, alignés sur deux rangs.
-
-Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
-Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
-Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
-au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
-mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
-des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
-Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
-peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
-poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
-plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
-le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
-bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même Ã
-Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
-illumina son visage.
-
-Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
-dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
-formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
-en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
-Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
-visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.
-
-Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
-et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
-la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
-un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
-étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
-donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
-se tromper d'un mot.
-
-Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
-«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
-dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
-Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»
-
-Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
-Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
-plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
-de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
-resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
-et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
-couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
-donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
-coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.
-
-«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
-assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
-espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
-des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
-sur l'estrade.»
-
-L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
-chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
-sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
-conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.
-
---»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
-cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.--Eh bien! Sire,
-ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
-Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
-personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
-jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
-daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
-humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
-lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
-serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
-pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
-prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
-au-dessous de la confiance dont il est honoré.»
-
-Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
-rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
-l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
-songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal
-reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
-services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
-le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
-contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
-faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
-ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
-proverbe est bien vrai:
-
- Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
- ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
- injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
- dites.
-
-Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme
-il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
-s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
-côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
-qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils Ã
-l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
-alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
-C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
-divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
-pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
-rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
-s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.
-
-De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
-droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
-et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
-sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
-bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
-et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
-reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
-lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
-la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
-surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
-donnez-nous-en lecture.»
-
-Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
-aux étrangers; elle était ainsi conçue:
-
- Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
- a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
- instructions au Ko-To des Po-Hai.
-
- «Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent
- pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
- Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
- et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
- mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
- soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
- tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
- l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
- Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
- fondu, ont prêté serment et obéissance.
-
- Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
- envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
- la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde,
- des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
- qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
- leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du
- royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
- vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
- Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
- fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
- pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
- ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,
-
- La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
- vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
- un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
- en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
- terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
- montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?
-
- Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
- presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
- comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
- vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas Ã
- la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
- comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
- (pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
- ne veut pas se soumettre.
-
- Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
- coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
- dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
- et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
- Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
- comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
- coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
- prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
- le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
- et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
- à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
- instructions.
-
- Ordre spécial.»
-
-La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
-qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
-cacheta de son sceau impérial.
-
-Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
-les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
-Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
-du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
-d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
-de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
-pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
-soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
-l'Empereur!
-
-L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
-et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
-cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.
-
-«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
-du collège des Han-Lin.--Au milieu de tant de dignitaires, le
-premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
-bottines?--Ecoutez, ajouta Ho--Tchi: ces deux personnages sont à la
-vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
-nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
-le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
-sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
-Quel autre pourrait l'égaler!»
-
-Là -dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
-dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
-A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
-entra en délibération avec ses conseillers.--Le céleste Empire avait
-pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
-l'attaquer?
-
-Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
-chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
-faire sa cour au souverain de la Chine.--Mais ici l'histoire se divise.
-
-
-
-II.
-
-L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
-aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
-le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
-place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
-errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
-l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
-Tong-Fang-Sou.--Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
-veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
-blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
-disposer: voilà ce qu'il aime.--Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
-n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
-ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
-jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
-verres: cela lui suffirait.»
-
-Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
-voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
-banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
-avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
-cessaient de pleuvoir sur le docteur.
-
-Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
-lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
-il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
-en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
-arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
-Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
-condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
-Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
-quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
-répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
-m'appelle Kouo-Tse-Y.»
-
-Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
-Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
-poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
-que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
-rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
-docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
-remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
-désobéir?
-
-Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande Ã
-voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
-revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
-et en lait sortir Kouo-Tse-Y, Ã qui la peine de son crime est remise
-et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
-de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
-de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
-libérateur et le sauva du même péril[23].
-
---Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
-seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
-envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
-Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
-maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
-variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
-couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
-et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
-devant la galerie des _Parfums enivrants,_ et il prenait plaisir à les
-admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
-appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
-princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
-célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
-le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
-du poète Ly-Pe.
-
-Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
-et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
-ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
-dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
-entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
-chantait:
-
- Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;
- Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.
- Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;
- Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.
-
-«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
-qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là ,
-installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
-qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
-de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
-qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
-ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
-quittait pas.
-
-«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
-Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
-s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
-hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
-se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
-lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
-musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
-gaîté:
-
-Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!
-
-Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
-par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
-prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
-montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
-ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
-le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
-soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
-fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
-_Cinq Phénix;_ et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
-hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
-palais.
-
-Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
-celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
-par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
-retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
-les fossés _qui font naître la joie,_ ils arrivèrent avec leur fardeau
-Ã la galerie des _Parfums enivrants._
-
-Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
-plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
-de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
-(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
-cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
-poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
-de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
-avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
-répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
-endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
-aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
-coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
-du docteur.
-
-Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
-devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
-dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
-dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
---Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
-suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
-qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
-que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
-ton brillant.»
-
-Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
-plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
-voici:
-
- I.
-
- En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant
- les fleurs je songe à voter visage;
- La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les
- touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.
- Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré
- devant moi,
- J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans
- le séjour des dieux.
-
- II.
-
- La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais
- parfum;
- Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont
- Wou-chan attristent mon cœur.
- Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais
- des Han?
- Hélas! _l'hirondelle légère_ se confie dans l'éclat d'une nouvelle
- parure.
-
- III.
-
- La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des
- empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,
- Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux
- regard.
- Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître,
- La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums
- enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.
-
-«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
-des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
-les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
-noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
-s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
-les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert
-fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
-l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
-avait procuré.
-
-«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
-faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là -dessus la princesse
-prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
-la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
-palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
-lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
-serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
-donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était
-établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
-et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.
-
-Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
-rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
-occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
-voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
-et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
-qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
-«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
-entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
-la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
-au contraire à redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
-point mon courroux, demanda l'Impératrice?--Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
-ce vers qui dit:
-
- Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure
- nouvelle.
-
---»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
-Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom
-était Fey-Yen (l'_Hirondelle légère_).
-
---»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant Ã
-la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
-manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
-taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
-comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
-touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
-qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
-avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
-double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
-palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
-main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
-la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle
-para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
-reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.
-
-»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
-légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
-de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
-aperçue?»
-
-C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
-le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
-qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
-intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
-venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la
-princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
-lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
-connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.
-
-L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
-le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
-suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
-sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
-comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
-avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
-permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
-sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
-Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
-qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._
-
-Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
-toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
-passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
-ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
-son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens
-sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
-poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
-permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»
-
-Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
-de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
-dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
-besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque
-de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
-acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»
-
-Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
-il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
-l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
-son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
-tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
-frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
-devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires,
-cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
-peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
-rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille _leangs_ d'or,
-un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
-cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.
-
-Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
-reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
-bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
-il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
-du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
-congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
-la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
-les coupes se succédèrent sans relâche.
-
-Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
-trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
-à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
-allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
-écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
-dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
-ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
-montagnes_. En voici l'abrégé:
-
- Reconnaissant et fier de l'édit impérial,
- Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de
- fumée.
- Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,
- Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans
- racines au gré des flots.
- Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;
- Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent
- jamais;
- C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,
- Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.
-
-Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
-à cheval, et partout où il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits
-de soie_. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
-aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
-le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
-instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
-leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
-banquet.
-
-Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
-moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
-qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
-montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
-lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
-emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
-monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
-premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
-tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.
-
-Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
-entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
-des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
-donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
-domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
-cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.
-
-Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
-publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
-et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
-insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
-du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
-inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
-il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
-immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
-attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
-faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»
-
-Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
-moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
-est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!--Non, répondit Ly-Pe, je
-ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.--Alors, reprit l'intendant,
-si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
-Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
-arrogamment son Excellence?
-
---»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
-pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
-qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
-le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
-«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
-barbouiller?» Or, voici la requête du poète.
-
- Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
- son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
- littéraires étaient immenses; quand il agitait son
- pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
- les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
- des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
- une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
- répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
- de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
- l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
- qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
- est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
- essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
- lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
- encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
- palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
- pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
- un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
- impériale, où vous lirez ses titres.
-
-Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
-jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
-frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
-«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
-officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
-donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
-comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas à vous
-que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
-dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
-sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»
-
-L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
-la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
-A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
-gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
-rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
-là , prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
-de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
-par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
-crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»
-
-Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
-du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
-ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
-d'audience. Là , les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
-impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
-dit-il:--«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
-le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
-rebelle.»--D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
-les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
-prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
-répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»
-
-Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit Ã
-sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
-des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
-peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
-éviterez une humiliante punition.
-
-Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
-d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
-se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
-salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
-qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
-son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
-excellent magistrat.
-
-Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
-province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
-une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la
-conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
-habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
-de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.
-
-Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
-Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
-les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
-vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur
-s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
-Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
-pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
-mont Lou-Tchan.
-
-Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
-profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
-souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
-descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
-pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
-retenu au camp du général.
-
-Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime Ã
-Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
-celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
-étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
-méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
-envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
-poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
-jusqu'Ã l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
-passage l'arrêta.
-
-On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
-devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
-libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
-il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
-s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
-dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
-inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
-Là -dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
-quelques nuits de repos, le poète fut tout-à -fait remis.
-
-Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
-l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur Ã
-Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
-et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
-C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:
-
- Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans
- l'Océan,
- Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de
- se rencontrer?
-
-Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
-envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la
-capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
-grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
-le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
-les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
-permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
-il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
-commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
-Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
-vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.
-
-Or, cette nuit-là , la lune brillait, il faisait clair comme en plein
-jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-Ã -coup, au sein
-des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
-s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
-ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
-grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
-dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
-portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
-face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
-retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
-les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
-avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
-dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège....
-Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!
-
-Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
-le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
-respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
-les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
-sacrifices au printemps et à l'automne.
-
-Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
-des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
-belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
-l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
-lequel étaient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la poésie.)
-Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:
-
- Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de
- Prince des poètes?
- Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux
- talent.
-
-Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:
-
- Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer
- une pièce de vers décousue;
- Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans
- les ondes fraîches du fleuve.
-
-Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
-éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
-L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
-sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
-dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
-un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
-au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
-il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
-l'immortel Ly-Pe lui-même.
-
-De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
-à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
-rang, et dit de lui:
-
- En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,
- il déploya un talent divin;
- Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le
- bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.
- Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:
- Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,
- en a gardé un pieux souvenir.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de
-cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède
-les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné leurs portraits
-dans sa _Description historique de la Chine._
-
-[3] Autre nom de Ly-Taï-Pe.
-
-[4] Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de
-Kia-Ting, arrondissement de Mei.
-
-[5] Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues
-de circonférence.
-
-[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du
-royaume de Tsin.
-
-[7] Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.
-
-[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son
-lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et
-fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
-un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
-nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
-suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
-celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
-ami.
-
-[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et
-l'appliquent ensuite avec le pinceau.
-
-[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la
-Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e
-siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. Leur chef avait
-le titre de Ko-To.
-
-[11] La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.
-
-[12] Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.
-
-[13] De l'Empereur.
-
-[14] Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642.
-
-[15] Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e
-siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.
-
-[16] Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de
-la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours
-la province de Yun-Nan.
-
-[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de
-Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme
-aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.
-
-[18] Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
-(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
-contigu à celui des empereurs, nommé _Palais des clochettes d'or._
-
-[19] On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de
-cuillers pour manger.
-
-[20] Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page
-252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les
-envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus un serpent (lézard) vivant,
-... qui pénétrait dans les trous pour y prendre les rats.»
-
-[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un
-pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait
-des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce présent est
-attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).
-
-[22] Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac
-Baikal.
-
-[23] Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._
-Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le
-fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette chronique.
-
-Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
-lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
-femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
-sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
-héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
-après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
-avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
-recommandations qu'il m'a laissées.»
-
-Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
-de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
-aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
-l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
-pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
-même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
-vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
-recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
-j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
-ma reconnaissance d'un si grand service.»
-
-[24] L'amour est désigné ici par l'expression poétique de _vent du
-printemps._
-
-[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même
-chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa
-tous les malheurs de la fin de ce beau règne.
-
-[26] Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont
-il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et
-qu'il éleva au rang d'Impératrice.
-
-[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7
-fr. 50 cent.
-
-[28] Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
-Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
-entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
-déclarer Empereur.
-
-[29] Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en
-abdiquant entre les mains de son fils.
-
-[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan.
-
-[31] Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des
-sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent
-Ã reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui
-représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre
-chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.
-
-[32] Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.
-
-
-
-
-LE LION DE PIERRE.
-
-LÉGENDE.
-
-
-Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
-Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
-rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
-endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
-pratiquent la vertu.
-
-C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
-homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
-querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
-reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
-dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour Ã
-un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
-sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
-livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
-l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
-main.
-
-Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
-Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
-au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
-se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
-plus prompt à accueillir sa visite.
-
-Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
-ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
-attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là -dessus, Tching fit
-préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
-quand on fut à table, il lui demanda où il allait.
-
-«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
-Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
-vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
-quelque chose à vous communiquer.
-
---»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
-respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
-par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
-Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?
-
---»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
-ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
-mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
-terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
-au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je
-n'ai rien de plus à vous dire.»
-
-Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
-fléau devait se déclarer.
-
-«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
-pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
-sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.
-
---»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
-bien d'en avertir tous les gens du village.
-
---»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
-souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
-Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
-Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
-chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.
-
---»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?
-
---»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
-du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin
-que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»
-
- C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;
- S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et
- pleins d'une généreuse reconnaissance,
- Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas
- garde!...
- Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance
- s'acquitte par les douleurs de la prison.
-
-Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui
-dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir
-achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching
-lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une
-vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et
-il partit sans rien accepter.
-
-Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il
-venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune
-trois domestiques pour louer dix grandes barques.
-
-«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»
-Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il
-rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de
-tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment
-leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue
-de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.
-
-Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
-le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
-monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit
-naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes
-grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des
-êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
-sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
-larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»
-
-Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille
-dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de
-son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite
-accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt
-Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les
-ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des
-bateaux.
-
-En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
-du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
-réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
-s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des
-nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
-dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées
-se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et
-habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt
-mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi
-cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le
-ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis
-que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient Ã
-pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par
-un homme inspiré.
-
-Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant Ã
-l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du
-fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au
-fond des vagues.
-
-D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,
-qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts Ã
-l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs
-bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen
-parvint sain et sauf sur le rivage.
-
-Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
-portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.
-Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête
-Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
-la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.
-
-Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent
-un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être
-submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,
-courons;--Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
-paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
-garde!»
-
---»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un
-moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
-montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de
-bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le
-bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui
-étaient mouillés.
-
-Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
-demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable
-par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que
-fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par
-le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;
-et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,
-débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands
-et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
-étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.
-
-Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était
-dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions
-l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du
-boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
-son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou
-sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
-a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,
-serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous
-témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
-redevable.
-
---»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez
-traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les
-marques du plus respectueux dévouement.
-
-Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois
-passent comme la navette du tisserand.--Depuis la moitié d'une année
-Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur
-résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet
-de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt
-l'Empereur Jin-Tsong[1] fit afficher dans toutes les provinces un édit
-portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet
-perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.
-
-Or, cette nuit-là , Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:
-«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet
-précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
-palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le
-maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites
-partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il
-obtienne la récompense promise.
-
-A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait
-d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'Ã la porte
-du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement
-conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être
-surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
-fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa
-femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
-le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
-choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,
-n'espérez rien de cette affaire.»
-
-Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le
-fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté
-envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste
-est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la
-capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté
-me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains
-de votre cher fils.»
-
-Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent
-nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain
-Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa
-famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises
-ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas
-ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.
-
-Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux
-portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.
-LÃ , il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
-prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce
-magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.
-
-Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel
-des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller
-communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
-l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint
-qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat
-de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du
-bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
-elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa
-suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
-fait, le cachet s'y trouva.
-
-Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
-comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin
-de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté
-qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je
-vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites
-secrets.» Là -dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de
-l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.
-
-Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance
-dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur
-comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais
-du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence Ã
-Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et
-du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.
-
-Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,
-Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,
-quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
-de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité
-de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après
-cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un
-domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de
-ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas
-à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie
-où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais
-du Fou-Ma, pour avoir des informations.
-
-Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs
-arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»
-
-Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au
-passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait
-rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son
-frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,
-il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose
-insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!--Frère,
-frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»
-Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:
-«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
-entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:
-il reçut trente coups.
-
-Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la
-peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son
-corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais
-traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était
-resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
-elle lui fut refusée.
-
-Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et
-ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque
-soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il
-résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie
-aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter Ã
-sa bouche un mets savoureux, quand tout-Ã -coup un singe franchit la
-porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
-présenta au captif.
-
-A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père
-à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
-à celui qu'il avait sauvé ce jour-là ; il prit donc et mangea cette
-viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut
-avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
-Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le
-faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles
-de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»
-
-Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
-de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux
-qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris
-douloureux. «Ce doivent être là , songea Tsouy-Youen, les oiseaux
-auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous
-avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de
-ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et
-ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au
-pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen
-écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et
-l'oiseau prit immédiatement son vol.
-
-Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux
-Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de
-ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt
-un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne
-sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
-est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son
-fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et
-les maux que Tsouy souffre dans sa prison.
-
-A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la
-pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes Ã
-celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,
-s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
-bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé
-dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en
-tirer!
-
---»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
-qui a un cœur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et
-d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,
-afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.--Allez, lui répondit
-Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»
-
-Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa
-femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un
-logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville
-pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné
-son fils s'offrit subitement à ses regards.
-
-Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
-n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses
-bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le
-questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de
-cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait
-courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle
-serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il
-redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.
-
-Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;
-et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça
-debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu
-fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,
-aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié
-votre père?»
-
-Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
-sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
-de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du
-palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le
-vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
-mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond
-d'un cachot?»
-
-Là -dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y déposer
-une requête d'accusation.
-
-Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:
-Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa
-pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
-questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
-sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.
-
-«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier
-du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient
-sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces
-derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
-lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»
-
-Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur Ã
-l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de
-Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,
-invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après
-avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
-gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
-qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur
-poste.
-
-Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
-avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de
-vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong
-en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'Ã
-cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une
-grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
-présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,
-conformez--vous aux circonstances et buvez!»
-
-Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère:
-«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
-et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
-m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?--Noble Fou-Ma, répondit
-Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
-respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
-mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
-coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?
-
-Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
-tout-à -coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
-s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
-avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
-des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
-rendre justice.»
-
-A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
-de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
-degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
-forcer à avouer son crime.
-
-Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
-sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
-cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
-Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
-Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
-l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
-«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
-au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
-recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
-donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
-manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
-reconnaissance à l'Empereur.
-
-Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
-mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
-ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
-le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
-il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
-charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
-pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
-en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
-vertus.
-
-Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
-prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
-diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
-lieu de sa résidence.
-
-Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
-décapité.
-
-
-[1] L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur le trône
-en 1023.
-
-[2] Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est célèbre en
-Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des drames, des
-nouvelles et des histoires fantastiques.
-
-
-
-
-LA LÉGENDE[1]
-
-DU ROI DES DRAGONS
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE.
-
-
-La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
-Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
-cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
-Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
-étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
-elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
-soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
-de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
-barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
-toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.
-
-Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
-Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
-il changea le nom de l'année _Long-Sy_ en celui de _Tching-Kwan_, qui
-fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
-régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année _Y-Sse._
-
-Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
-les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
-fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
-seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
-fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
-Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
-fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
-grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.
-
-Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
-apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
-rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
-burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
-retournèrent en suivant les rives du fleuve.
-
-«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
-disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
-nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
-l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
-entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
-dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
-fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
-doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
-envie, à la pente de sa destinée.
-
---»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
-de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.--Ah!
-interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
-se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
-intitulé _le Papillon amoureux des fleurs_, qui le prouve par les vers
-suivants:»
-
- Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
- l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
- vogue tranquille comme la belle Si-Che[2] au sein de la
- musique qui la berce. Le cœur est calme et pur, quand la
- gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
- on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
- les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
- les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
- les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
- femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
- ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
- vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
- honte secrète, sans haine importune.
-
-Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
-vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
-donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?
-
- Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
- s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
- calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
- langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
- teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
- s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
- influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
- il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
- éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
- qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à -coup l'hiver austère
- et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
- et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
- montagne dans une complète indépendance des hommes.
-
---»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
-comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
-précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé _la Perdrix
-regarde les cieux_. Ecoutez.»
-
- Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
- fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
- qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
- ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
- tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
- flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
- encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
- en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
- choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
- vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
- fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
- brillante.
-
-Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
-vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
-avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:
-
- Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
- touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
- un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
- salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
- la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
- supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
- embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
- se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
- pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
- vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
- par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
- la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
- notre végétation.
-
---»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
-vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
-l'_Immortel des cieux_ l'ont dit:
-
- Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
- demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
- amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
- crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
- pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
- d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
- barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
- après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
- abondante, ils la portent au marché de la capitale et
- l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
- verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
- couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
- dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
- sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, Ã la
- gloire et à la noblesse.
-
---»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
-peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»
-
- La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
- cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
- les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
- ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
- pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
- bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
- suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
- à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
- coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
- festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
- une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
- inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
- dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
- succès ou de la ruine.
-
-Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
-n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
-aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la _Lune aux
-bords du fleuve de l'Ouest_. Ecoutez:»
-
- Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
- l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
- se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
- le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
- diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
- l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient Ã
- jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
- piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
- abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
- tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
- et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
- fleuve Kiang en s élargissant.
-
-Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
-les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
-attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:
-
- Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
- les tiges des blés sont coupées et que les bambous
- sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
- chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
- troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
- en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
- épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cœur l'orme et
- le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
- et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
- l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
- du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.
-
-»--Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
-ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
-des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'_Immortel
-s'approche du fleuve Kiang,_ qui expriment ainsi ma pensée:
-
- Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
- se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
- de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
- habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
- les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
- effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
- les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
- soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
- les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
- troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
- vÅ“u de son cÅ“ur, on accomplit ses projets, on dispose Ã
- son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
- l'œil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
- est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
- leur ame?
-
---«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
-la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
-le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»
-
- Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
- hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
- sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
- hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
- Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
- attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe Ã
- la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
- montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
- paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
- comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
- fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout Ã
- son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
- dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
- santé, une existence obscure mais indépendante.
-
-Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
-pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
-vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
-nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:
-
- Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
- cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
- arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
- qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
- herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
- fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
- compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
- l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
- aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
- s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
- pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
- ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
- soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
- bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
- sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
- murs du palais, au temps de la disgrâce!
-
---»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
-comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
-rendent témoignage, et les voici:
-
- Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
- blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
- devant sa cabane de chaume, Ã l'abri du treillis de
- bambous; et là , sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
- enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
- avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
- il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
- jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
- fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
- de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
- donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des
- vêtements de soie brodés.
-
---»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
-long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
-pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
-louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
-dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux Ã
-deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
-bûcheron et le pêcheur.
-
---»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
-prie de commencer.»
-
-Le pêcheur Tchang prit donc la parole:
-
- La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
- flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
- la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
- à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
- submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
- aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
- les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
- l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
- dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
- sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
- et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
- pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
- sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
- pendant toute sa vie.
-
- Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
- l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
- montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
- fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
- blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
- Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
- et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
- hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
- du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
- les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
- flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
- trouble le bruit des pas.
-
- Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
- que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
- coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
- ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
- on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
- On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
- on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
- les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
- rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
- devise le mot _raison_, et les verres bien remplis passent
- de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
- chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
- poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
- du bûcheron.
-
- L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
- thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
- et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
- fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
- Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
- sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
- ample provision de bois, on chemine par la grande route;
- lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
- d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
- que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
- les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
- le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
- à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
- les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
- parler des autres.
-
-Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
-me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»
-
- Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
- désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
- liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
- pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
- fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
- d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
- bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
- quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
- manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
- inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
- prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
- bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
- cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
- point de leurs vains projets la tête et le cœur de
- celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
- les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
- saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
- trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
- herbes du jardin.
-
- Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
- vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
- un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
- heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
- aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
- vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
- est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
- quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
- Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
- bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
- soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
- Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
- repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
- neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
- la saison.
-
- L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
- son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
- banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
- on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
- saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
- ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
- s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
- dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
- porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
- abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
- verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
- ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
- sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
- Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
- tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
- de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
- l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
- des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
- au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
- soient rendues aux Esprits!
-
-Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
-de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
-marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
-se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
-Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
-qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
-vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
-se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!--Homme stupide
-et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
-du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
-pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
-mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
-d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
-serez renversé dans les eaux du fleuve.--De toute ma vie, répondit le
-pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.
-
---»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et
-des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
-alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
-assurances contre ce péril?
-
---»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
-faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
-contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
-vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.
-
---»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
-vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
-à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?
-
---»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
-ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
-demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
-couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
-table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
-réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
-dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
-du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
-je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
-chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
-acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»
-
-Là -dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
-chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
-précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
-trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
-les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
-sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
-petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
-vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!
-
---»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur,
-répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
-allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
-pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
-eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
-terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
-devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
-pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
-choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
-Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
-intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
-servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
-galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
-conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»
-
-A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
-à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
-anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
-princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
-crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
-des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
-et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
-modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
-votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
-cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
-pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
-de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
-sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
-en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
-si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
-l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
-il ne faudrait faire de mal à personne.»
-
-Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
-son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
-sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
-portaient les insignes d'aucun grade littéraire.
-
- Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
- il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
- zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
- et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
- de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
- de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
- personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
- verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie
- et bonheur!_
-
-D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
-et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là ,
-le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
-bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
-de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
-une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
-bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se
-suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
-hui une révolte contre le dieu qui préside aux années[3].»
-
-A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
-sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
-yeux s'offrent:
-
- Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
- de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
- cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; lÃ
- sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
- et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
- deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de
- son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier
- du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son
- bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
- pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
- de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
- exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
- par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
- figures employées dans les divinations, et possède aussi
- parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les
- lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
- savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
- magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
- l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
- les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
- aussi nettement que le disque de la lune; les familles
- qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
- voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
- malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
- les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
- les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
- nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
- lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.
-
-Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
-Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
-d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
-majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
-on le regardait comme le chef des devins de la capitale.
-
-Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
-après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
-fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
-l'amène prés de lui.
-
-»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
-votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»
-
-Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
-assurance:
-
- Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
- enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
- divination déclare que demain matin il doit tomber une
- pluie bienfaisante.
-
-«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
-long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?
-
-Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
-9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et Ã
-3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
-lignes[8].
-
---»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
-sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
-avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour
-prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
-pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
-jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
-est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
-afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»
-
-Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
-décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»
-
-Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
-et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
-eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
-demandèrent ce qu'il en était du devin.
-
-«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
-un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences[9]!» Puis il
-raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
-entre l'astronome et lui.
-
-«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
-divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
-absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
-n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
-il est battu complètement.»
-
-Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
-dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
-aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
-qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
-Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
-guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
-et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
-ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
-reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît Ã
-travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
-une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
-Dragons y lut ce qui suit:
-
- Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
- lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
- demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
- qui répand partout l'abondance et la fertilité.
-
-Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
-d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
-d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
-mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
-assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
-doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
-le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
-la partie n'est pas gagnée contre lui!
-
---»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
-il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
-sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
-manière d'anéantir cet effronte bavard.
-
---»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.
-
---»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
-tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
-le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
-Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
-enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
-a-t-il à cela?»
-
-Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
-Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
-de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
-reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
-de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
-du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
-s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
-tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
-qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
-changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.
-
-Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
-lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
-forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
-porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
-l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
-l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
-et digne dans une complète immobilité.
-
-Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
-éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
-qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
-qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
-n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
-fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
-à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
-effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
-si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»
-
-Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
-frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
-sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
-crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
-ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
-été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
-te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
-désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
-des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
-seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
-glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
-morceaux): et tu viens m'insulter ici!»
-
-A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son
-courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
-vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
-respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
-«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
-qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
-vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
-daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
-quitte pas!
-
---»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
-ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»
-
---»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
-eaux!»
-
-Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
-près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
-afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
-ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
-dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
-les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
-émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»
-
-A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
-retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
-se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
-étoiles, et alors:
-
- Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
- prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
- au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
- retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
- nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
- voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
- rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
- plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
- parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
- bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
- et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
- fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
- brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
- d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
- silencieuse et calme s'est écoulée.
-
-Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
-mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
-s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
-aux portes du palais de Taï-Tsong.
-
-Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
-et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
-à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
-précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant Ã
-genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
-pour moi!--Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
-la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
-sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
-eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
-majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
-doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
-miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!--Puisque c'est
-mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
-faire grâce, reprends courage et va en paix.»
-
-Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.
-
-Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
-rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
-et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:
-
- Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
- les parfums abondants brûlent dans les appartements du
- Dragon[10], les lumières scintillent, le paravent[11]
- couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
- chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
- le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les
- rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
- des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
- portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
- tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
- d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
- paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
- toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
- Tout le peuple s'écrie d'une seule voix[13]: «Longue vie
- au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
- automnes.
-
- Tout à coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit
- à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
- découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
- est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
- enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
- comme la brise dans les saules de la digue; les stores
- enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
- fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
- agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
- le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
- fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
- les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
- les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
- se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
- l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
- parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
- d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
- cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
- Majesté vivre dix mille automnes.»
-
-Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
-rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil
-de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
-l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
-debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
-manquait à l'appel.
-
-Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
-Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
-au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
-paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?
-
---»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
-spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
-le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
-tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
-apparu en songe.»
-
-Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
-palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
-immédiatement devant le trône de sa Majesté.
-
-Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
-Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
-précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
-de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
-monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
-«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
-au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
-reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
-repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
-à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
-changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
-hommages à l'Empereur.
-
-Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
-trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
-volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
-vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
-de sa dignité, et se rendre au palais; là , il frappe la terre de son
-front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
-il s'est rendu coupable.
-
-«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
-gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
-hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
-la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
-l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des _Clochettes d'Or_, et le
-fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.
-
-D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
-les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
-s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
-Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
-palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
-sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
-les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
-destinée aux loisirs de sa Majesté.
-
-Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
-honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
-jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
-les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
-livre qui dit:
-
- «La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir
- sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
- sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
- moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
- invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
- loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
- une pièce importante[15]. Tout en attaquant à gauche,
- veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
- de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
- si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
- serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
- corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
- séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
- pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
- votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
- vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
- pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
- et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
- risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
- réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
- trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
- contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
- bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.
-
- Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
- le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
- crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
- pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
- se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
- disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
- victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
- attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
- furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
- à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
- portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
- réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
- coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
- s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
- disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
- dans la vallée obscure!...»
-
-Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
-de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
-point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
-le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
-se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
-il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
-forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
-l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
-l'appeler, ni l'éveiller.
-
-Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
-son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
-mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
-ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner Ã
-son sujet ce manque de respect.
-
---»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
-relevez-vous!»
-
-Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
-inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait Ã
-haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
-comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
-placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
-palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
-de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
-disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
-mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
-parler!
-
---»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
-prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?
-
---»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
-chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
-tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
-explications à ce sujet.»
-
--» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?
-
-A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
-son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
-rêve.»
-
-Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
-Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
-n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
-près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»
-
-Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,
-
- Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
- dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
- devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
- et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
- nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
- librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
- Dragon coupé par morceaux; là , les guerriers célestes le
- tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
- dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
- mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
- d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
- se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
- Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
- griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
- mort.
-
- Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
- retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
- glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
- exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
- roulant à travers l'espace.»
-
-
-[1] Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité plus haut,
-remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de l'Arsenal celle
-du _Bonze sauvé des eaux,_ insérée dans l'in-18. Au reste, le premier
-alinéa est le seul point de ressemblance qui existe entre ces deux
-histoires.
-
-[2] Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu, souvent
-citée par les poètes et les romanciers.
-
-[3] Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en chinois
-qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui va suivre.
-
-[4] Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la dynastie des
-Tang.
-
-[5] Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin; il vivait
-retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan cueillir
-des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint immortel.
-
-[6] Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les Chinois
-délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.
-
-[7] Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt vus par
-lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant J.-C.);
-ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu,
-les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une ligne
-horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont la
-multiplication donne 64.
-
-[8] Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
-chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.
-
-[9] De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un seul devin
-qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?
-
-[10] Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui appartiennent Ã
-l'Empereur.
-
-[11] Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise pendant
-l'audience.
-
-[12] L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant J.-C.,
-associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à cet
-honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du trône
-que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces deux
-personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté cher
-aux Chinois.
-
-[13] Le texte dit: _crier comme la montagne_. Le Sse-Ki rapporte que le
-grand maître des cérémonies étant, dans une circonstance solennelle,
-monté sur la montagne sacrée du milieu (il y en eut cinq sous les
-Tcheou), les officiers subalternes restés en bas entendirent un bruit
-qui semblait sortir de la montagne et imiter le son de _Wan-Souy,_ dix
-mille années à l'Empereur!
-
-[14] Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le cortège.
-
-[15] L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier, les hommes
-en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.
-
-
-
-
-LES RENARDS-FÉES.
-
-CONTE TAO-SSE.
-
-
-I.
-
-Sous le règne de Hiouan-Tsong[1] de la dynastie des Tang, vivait un
-jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
-Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
-classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
-littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
-avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
-armé de son arbalète.
-
-Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
-que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
-force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
-exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
-particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
-jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
-serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
-position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.
-
-Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan[2]; le
-défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
-s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
-l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
-l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
-moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
-des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
-susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
-et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre Ã
-l'abri des troubles. Là , Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
-de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
-rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
-achetées autour de sa nouvelle demeure.
-
-Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
-par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
-il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
-apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
-état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
-projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
-fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
-lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
-par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
-Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
-Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
-fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
-sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
-brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
-très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
-d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.
-
-Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
-continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
-son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
-ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
-montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
-ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
-sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
-Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
-la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
-et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
-trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
-rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:
-
- Les sommets élancés des collines que les forêts
- enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
- dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
- rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
- rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
- vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
- des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
- et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
- toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
- perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
- l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
- les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
- villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
- de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
- fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
- oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
- cette solitude de leurs cris.
-
-Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
-et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
-cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
-à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
-ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
-Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
-appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
-écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
-deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.
-
-«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
-prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
-leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»--Et
-là -dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
-tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
-meule, dispose la corde de l'arbalète[3], plonge sa main dans son sac
-et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
-la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
-plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
-Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
-eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
-lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
-tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
-était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
-de l'œil gauche du Renard qui tenait le livre.
-
-L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
-s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
-ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
-de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
-jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
-Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
-ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
-étaient couvertes de caractères faits comme des têtards[4], et tous
-parfaitement indéchiffrables pour lui.
-
-«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
-qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
-consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
-des écritures anciennes.»--Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
-manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
-conduit à la capitale.
-
-Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
-mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
-terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
-soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
-étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
-manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
-que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
-gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
-qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
-le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
-pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
-verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.
-
-Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
-entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
-sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
-froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
-pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.--Les domestiques
-eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
-temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
-dans la maison.
-
-«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
-chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?--J'en
-ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
-Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là -dessus,
-allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
-appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
-chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
-tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
-soignées.
-
-A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
-l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
-de vin.--«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
-deux mesures, avec un plat de viande de bœuf hachée, et veillez tous
-ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
-assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
-après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
-chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
-demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
-dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
-l'appartement.--«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
-les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
-domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.
-
-Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
-s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
-de la frontière.--«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
-Kiang-Nan.--Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
-n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.--Eh bien! ajouta
-Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
-depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
-retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
-troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
-rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
-réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
-ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
-première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
-mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
-de l'armée.--Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
-nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
-venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
-compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
-ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
-de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
-dire:
-
- Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours Ã
- l'œil le même spectacle;
- Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié
- disparu!
-
-Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
-dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
-cette nuit?--Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
-combien vous êtes de voyageurs.--Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
-suis seul.»
-
-L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
-bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
-me hasarder à vous recevoir.--Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
-vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
-vous empêche de m'ouvrir?--Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
-n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
-de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
-laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
-inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
-clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
-puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
-expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
-de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.
-
---Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
-suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
-appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
-pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
-cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
-reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
-jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
-aura pas un qui ne me reconnaisse.»
-
-Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
-ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
-ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
-formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.--Ne
-vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
-vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là -dessus il
-entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
-fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
-et du vin.»--Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
-mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
-commandés.
-
-Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
-s'aperçut qu'il cachait son œil droit sous les plis de sa manche, avec
-des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
-lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
-du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
-cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'œil.
-
---Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.
-
---Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
-j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
-en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
-mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
-galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
-mon œil gauche est gravement attaquée.
-
---Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
-Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.--Eh bien!
-interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
-aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.
-
---Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
-vivacité.
-
---Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
-manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'œil gauche
-de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
-L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
-mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
-avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.
-
---Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge,
-des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.--Et sur ce
-livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
-obtenir d'y jeter un coup-d'œil?--Oh! c'est un livre bien étrange,
-ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
-Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
-mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
-à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
-petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
-arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
-était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
-droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
-s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
-ici! et vous ne le chassez pas?»
-
-A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
-être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
-et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
-menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
-forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.--Wang-Tchin
-le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
-mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
-C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
-de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
-le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
-Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
-de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
-s'en occuper.
-
-«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
-qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
-livre.--Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
-je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
-que vous leur avez pris!--Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
-du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
-railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
-maudite bête, et tout sera dit.»
-
-Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
-les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
-tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
-ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
-langue sèche.
-
-Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
-pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
-Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
-être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
-tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
-entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
-vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
-reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
-arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
-pour l'avenir.»
-
-Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
-se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
-pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
-tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
-il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
-«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
-Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
-traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
-le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
-l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
-prendre mes mesures.»
-
-Là -dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
-auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
-reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
-jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
-lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
-ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, Ã
-quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
-Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
-bien temps alors de vous repentir!»
-
-Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
-suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
-eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
-il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
-surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
-ruiner de fond en comble. On dit avec raison:
-
- Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
- Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
- verserez des larmes!
-
-Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
-chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
-capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
-voyait des maisons en ruines, Ã peine quelques rares habitants; les
-places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
-plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
-Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
-plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
-dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
-ni abri.--Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
-hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
-des nouvelles de sa famille.
-
-Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
-chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
-souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le cœur est
-blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
-visage.--«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
-dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
-fût plus qu'un amas de décombres!--Hélas! il ne me reste plus de
-demeure.--Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
-parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
-père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
-été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
-nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
-nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
-jusqu'Ã ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
-affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
-et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
-que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
-retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
-vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
-le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
-maison.»
-
-Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
-acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
-qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
-vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
-lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
-qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
-de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
-homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
-de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
-individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.
-
-«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
-deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
-répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
-jusqu'Ã extinction.--Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
-costume.--Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
-fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
-et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
-décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
-contenait ce qui suit:
-
- Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
- seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
- d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
- gravement malade. La médecine et les prières restent
- sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
- livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
- et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
- m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
- fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
- pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
- puissiez me rendre les derniers devoirs!--J'en ressens une
- profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
- dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
- que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
- capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
- tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
- à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
- laisser tout-à -fait les biens ruinés et à moitié perdus
- que vous avez là -bas, et revenir ici vous occuper du soin
- des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
- pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
- Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
- des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
- combien il serait difficile de fonder à la capitale une
- maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
- n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
- intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
- repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
- dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
- vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
- lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
- sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
- au bord des neuf fontaines[5], je vous jure que nous ne
- serions pas réunis.
-
- Lisez et retenez ceci.
-
-A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
-en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
-splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
-douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
-au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
-arriver à temps! Tout est fini!--Mes regrets sont impuissants!» Après
-s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
-ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
-dernière.--«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
-ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
-ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
-pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
-éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
-tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
-abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
-funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
-vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
-une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
-maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
-dame ne pourrait fermer les yeux en paix.--Oserais-je ne pas accomplir
-les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
-de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
-capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
-de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»--Et aussitôt il s'empressa
-de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
-cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
-sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
-terres.
-
-Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
-objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
-et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
-entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
-mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
-restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
-écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
-dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
-Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
-encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
-doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
-près des siens!--Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès Ã
-présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
-superflues!»--Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.
-
-Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
-Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
-et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
-ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
-dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
-égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
-se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
-à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
-creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
-achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
-Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
-au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
-impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
-funèbres. Hélas!
-
- Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main
- lui cause bien des regrets!
- Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve
- en retournant à l'est.
- C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a
- des rêves brillants,
- Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage
- comme aux nues argentées qui se déroulent.
-
-
-II.
-
-Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
-à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
-Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
-aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
-dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
-époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
-ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
-annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
-de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
-dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
-frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
-On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'œil droit entièrement perdu; mais
-sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
-la lettre et y lurent ce qui suit:
-
- Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
- protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
- d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
- une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
- rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
- passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
- bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
- qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
- bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
- car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
- déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque Ã
- laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
- je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
- cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
- reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
- achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
- avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
- frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
- Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
- cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
- utile de vous annoncer.
-
- Tchin vous salue mille fois.
-
-Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
-ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
-qui lui avait mis l'œil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
-peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
-de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilÃ
-ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
-capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
-parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
-l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
-s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
-vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
-d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
-restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
-précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
-de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
-seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»
-
-Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
-des deux dames.
-
-«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
-Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
-protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
-assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
-il faudra la lui prouver en faisant de bonnes œuvres, et renouveler
-nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
-les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
-les appointements aillent toujours croissant.»--Puis elles ajoutèrent
-en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
-dans la lettre, qu'est-ce?--C'est un ami de mon maître, répondit le
-domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
-jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
-fils.--C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
-mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»
-
-Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
-l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
-son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
-La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
-fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
-au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
-dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
-quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
-pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
-afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
-mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
-voulue au lieu de sa charge?»
-
-Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
-écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
-il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
-le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
-qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
-ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
-de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
-fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
-articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
-un bonze d'employer cet argent en bonnes œuvres. Enfin, elle loua un
-bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
-Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
-matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
-visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
-l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.
-
-S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
-Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
-le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
-Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
-maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
-cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!
-
- Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il
- a lieu de s'affliger!
- Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent
- au-devant de nous?
- Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur
- joie par des chants et des danses:
- Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel
- de la capitale.
-
-Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons Ã
-la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
-d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. LÃ ,
-il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
-somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
-fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
-de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
-voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.--Il regarde ...
-c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; Ã la proue sont
-quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
-et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!--Le bateau marche
-toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
-des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
-laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
-se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, Ã la mort de ma
-mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
-était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
-ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
-du balcon et regarde.--Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
-scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!
-
-«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
-s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
-tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
-seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
-cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
-revêtu?»--Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
-le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
-avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
-de leurs propres yeux.
-
-Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
-mère vivante devant lui!--A cette vue, il arrache en toute hâte ses
-vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
-habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
-maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
-Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe Ã
-bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
-pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
-plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.--La mère de
-Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
-aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»
-
-Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son
-serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce
-pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale
-une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort
-prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en
-me présentant devant vous en habit de deuil?--Quoi! reprit la vieille
-dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous
-porter une lettre à la capitale?--Mais enfin, il y a un mois, ce
-Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait
-telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté
-deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller
-rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu
-mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis
-accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»
-
-Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une
-merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
-semblable à celui-ci?
-
-Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,
-ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est
-un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!--Et bien!
-interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
-je voie si l'écriture est de moi,--Eh! si ce n'eût été l'écriture de
-ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»
-Là -dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
-C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
-de caractère?--Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
-ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et Ã
-parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où
-donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»--Hélas!
-répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant
-de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille
-toute blanche?--Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
-incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une
-seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé
-votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive
-qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un
-faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,
-et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le
-papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
-diaboliques?
-
-Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était
-allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi
-furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté
-à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
-est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»
-Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,
-voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois
-dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient
-restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé
-Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier
-ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous
-avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,
-et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant
-vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après
-nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour
-faire notre entrée dans Tchang-Ngan.--Et vous dites encore que votre
-domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»
-
-Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,
-s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
-chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce
-que je vous ai jamais envoyé une lettre?--Mais enfin, reprit sa mère,
-est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
-veux l'interroger!--Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,
-mais il ne tardera pas à rentrer.»
-
-Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs
-regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
-vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
-gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses
-compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve
-en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du
-bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent
-qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
-précédents; et c'est que l'œil droit du prétendu envoyé était dans
-le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
-d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
-«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours
-derniers tu avais l'œil droit bien malade, comment se fait-il que tu
-sois si bien rétabli aujourd'hui?--C'est-à -dire, répondit Ouang-Fo,
-avec un air et un ton ironique, c'est-à -dire que vous-même vous avez
-perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous
-donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un
-œil?--Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
-il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est
-là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
-cours te présenter devant elle.»
-
-A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre
-maître vit encore! elle est ici!--Mais, répondirent les domestiques, où
-serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»--Ouang-Fo, n'en croyait
-rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
-se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître
-l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est
-ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour
-paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment
-pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
-convenable, se prosterner devant la mère de son maître.
-
-Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
-attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est
-venu ces jours derniers avait à l'œil droit une blessure grave, et
-celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre
-fois, ce n'était pas lui!--Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la
-lettre, l'ouvre, jette un regard, ...--ce n'était ni plus ni moins
-qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!
-
-Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
-s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
-Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des
-deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait
-craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on
-était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
-lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de
-sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu
-Ouang-Fo blessé à l'œil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce
-mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit
-être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer
-de moi!--Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là ? demanda sa mère.»
-Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé
-dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
-cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que
-cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre
-son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses
-intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»
-
-A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se
-mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
-de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
-l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
-séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu
-deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!
-
---Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences
-de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près
-de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
-encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant
-d'infortunes!--Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel
-point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
-sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
-encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?--Nos biens de la
-capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
-et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
-d'aller au Kiang-Tong.
-
---Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de
-Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter
-maintenant?--Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,
-nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de
-nouveau.» Là -dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
-bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
-naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
-dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont
-brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
-aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans
-l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
-défaite.
-
-Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les
-gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
-loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler
-cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,
-il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
-interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,
-dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
-dans son intérieur.
-
-Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
-avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
-retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure
-fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
-bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.
-
-Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé Ã
-surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
-qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et
-majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce
-qu'il aperçut c'était:
-
- Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel
- qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre
- tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
- Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux
- de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de
- soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
- au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
- semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
- en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect
- est imposant; toute sa personne respire une élégance qui
- n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
- sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume
- glacée.--Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,
- c'est au moins un monarque parmi les hommes!
-
-L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
-qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère
-Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
-s'est porté depuis leur séparation.--«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en
-répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu
-me chercher ici.--Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,
-pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés
-s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été
-enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je
-pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et
-ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un
-abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y
-avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir
-nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère
-vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
-précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,
-j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais
-les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté
-votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,
-aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais
-enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
-donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas
-encore habitable?
-
---Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;
-en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures
-en causant avec elle.» Là -dessus il introduisit son frère dans
-l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques
-avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut
-que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble
-de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se
-jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et
-lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais
-à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»--Et
-Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis
-en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la
-bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.
-
-Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de
-Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa
-maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la
-jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
-salle. Là , le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils
-avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en
-lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient
-résultés.
-
-«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps
-anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont
-assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres
-animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et
-vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient
-en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
-livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner
-leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
-pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?
-et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.--Bien ... mais
-pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les
-égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
-des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment
-leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur
-demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce
-livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; Ã quoi bon
-le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos
-affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser
-que vous seul.--C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit
-l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et
-voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»
-
-Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne
-répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et
-ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères
-est-il écrit?--Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais
-qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
-caractère que je connaisse!--Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
-Wang-Tsay.--En effet, interrompit la belle-sœur, en insistant sur cette
-idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être
-il sera plus habile, qui sait!...--Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
-ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je
-serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;
-voilà tout.»
-
-Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de
-son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
-haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères
-comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint
-dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
-c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
-ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
-Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.
-
-Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de
-l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où
-vas-tu!»--Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard
-se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
-vigoureuse.--Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.
-Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué
-vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa
-première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut
-comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison
-courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
-tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.
-
-Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
-était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième
-rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de
-l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
-vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;
-et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû
-voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté
-de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie
-de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
-longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:
-«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre
-jeune frère est ici.»
-
-En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur
-ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient
-devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
-domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux
-Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
-ailes.
-
-Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,
-mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine
-de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
-tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
-vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la
-colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et
-il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa
-poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par
-le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se
-métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:
-
- C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris
- l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
- nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
- jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de
- bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante
- rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
- représentait les longs fils de soie violette suspendus Ã
- la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du
- papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,
- deux vieilles écorces de sapin.
-
-Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
-présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un
-esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,
-qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré
-n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»--Ainsi disaient les
-domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées
-et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de
-fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un
-médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.
-
-Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant
-dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un
-voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,
-Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa
-tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du
-Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être
-le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le
-Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit Ã
-deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour
-l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me
-vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
-à ma mère!»--Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
-réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay
-ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et
-colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,
-et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
-plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la
-porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
-et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as
-repris ton livre, que viens-tu faire ici?»
-
-Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la
-colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de
-sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant
-ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
-dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit
-précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande
-la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les
-domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,
-il entre, il avance malgré tout!--Quoi! serait-il vrai?» s'écria Ã
-son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son
-fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
-précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses
-pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
-me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des
-bâtons?--Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?--Oui, je suis l'enfant
-que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il
-donc un faux Wang-Tsay?»
-
-Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent
-apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors
-que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les
-serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et
-lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda
-encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des
-Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se
-rétablissait pas du tout.
-
-«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand
-il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
-que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
-venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
-métamorphosé!--Et que disait cette lettre?--Vous savez, continua
-Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
-en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
-là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilÃ
-pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
-ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
-deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
-aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
-de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
-avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
-voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
-l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
-le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
-là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
-que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
-précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
-et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà ;
-mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
-s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
-car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»
-
-Là -dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
-plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
-rire que de se fâcher à tout le monde.
-
-Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir
-Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
-sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
-mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
-de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
-et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
-vouloir trop.
-
-Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
-convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
-Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
-surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait
-dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.
-
- Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce
- Ã laquelle il appartient,
- Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent
- un grand prix:
- La maison a été détruite, les biens ont laissé une place
- vide, le livre même a disparu;
- Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en
- rira dans mille ans.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la Nouvelle
-de Ly-Taï-Pe.
-
-[3] Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.
-
-[4] Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont les
-caractères ressemblent à ces animaux.
-
-[5] Les régions inférieures.
-
-[6] Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper: celui qui
-vole des êtres humains.
-
-
-
-
-LE LUTH BRISÉ.
-
-NOUVELLE HISTORIQUE.
-
-
- On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié
- de Pao et de Cho;
- Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!
- Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que
- des sentiments de haine,
- On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer
- un cœur sincère.
-
-Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
-a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
-célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
-Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
-des Tcheou[1], s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
-gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
-bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
-traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
-son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
-révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
-son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
-au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
-individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
-ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
-des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
-personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
-désigne par l'expression _tchy-ki_, c'est-à -dire, _qui vous connaît Ã
-fond_. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
-sont appelés _tchy-sin, intimes de cœur_. Si c'est simplement le son
-de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
-de l'affection, cela s'appelle _tchy-yn, se connaître par l'effet des
-sons_. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque,
-rentrent sous la dénomination générale d'amis, _siang-tchy._
-
-Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
-raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
-vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
-cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:
-
- Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,
- l'autre l'écoute;
- Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,
- alors il ne pourra se faire entendre.
-
-Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
-Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
-vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
-Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
-de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
-King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
-le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
-Ta-Fou. Là , il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
-près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
-mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
-était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
-lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
-pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
-faire route par terre, aller dans sa ville natale.
-
-Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
-les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
-magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.
-
-Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille[2];
-Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
-tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
-parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
-son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
-s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
-Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
-des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
-chevaux.
-
-Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
-et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
-beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
-violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
-de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
-grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
-«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
-que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
-convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
-prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
-serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
-favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
-mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
-destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
-provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
-embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
-des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
-préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
-foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
-adieux.
-
- Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,
- Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les
- rivières éloignées!
-
-Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
-jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
-et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
-transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
-toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
-et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
-arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
-alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
-de l'automne[3]. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
-vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait Ã
-torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
-bateaux fit porter une ancre sur le rivage.
-
-Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
-la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
-alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
-son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
-était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
-parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
-pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.
-
-Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
-dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
-la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
-jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
-notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
-se brisa.
-
-Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
-quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
-et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
-l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
-d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»
-
-L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
-déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
-bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
-musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
-la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
-or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
-qui connaisse et comprenne cet instrument? non.--Voici ce que c'est.
-Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
-bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
-avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
-dévaliser.--Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
-avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
-l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
-quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»
-
-Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
-des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
-du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
-vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
-car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le
-rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
-sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
-avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
-et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là , il
-a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps Ã
-juger les sons du luth.
-
---Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
-montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!--Mais enfin,
-que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
-retirer.»
-
---Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
-voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
-sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
-y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer Ã
-la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
-excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
-vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
-ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
-votre luth.»
-
-Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
-Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
-jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
-d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
-revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
-et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
-rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
-long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout Ã
-l'heure en m'accompagnant.
-
---Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
-prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
-répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
-Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
-et les voici:
-
- Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!
- A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.
- Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des
- rues pauvres et obscures....
-
-»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
-et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
-rappelle, et le voici:
-
- Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant
- des siècles infinis.
-
-Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
-assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
-trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
-ainsi.» Là -dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
-d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
-longuement dans la cabine.
-
-Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
-C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
-de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
-sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
-bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
-se cachaient dans des souliers de paille.
-
-Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
-paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
-en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
-lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
-présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
-parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
-il convient à un honorable magistrat.»
-
-Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
-un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
-voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
-resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
-étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
-de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
-ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
-Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
-habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
-Ã la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
-en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
-il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
-magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
-du siège où l'envoyé de Tsou était assis.
-
-Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
-et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
-mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
-de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
-bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
-rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
-corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
-dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.
-
-Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
-à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
-tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
-dressa un petit banc à l'extrémité de la table.
-
-Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à -vis d'un étranger,
-Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
-de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4]».
-
-Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
-s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
-choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
-prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
-quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
-Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout Ã
-l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
-luth?»
-
-Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
-reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
-lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
-les ressources et les beautés de cet instrument?»
-
-Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
-que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
-jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»
-
-Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
-parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
-habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
-son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
-votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.--Oh! reprit Pe-Ya
-en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien Ã
-ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
-l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
-de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
-fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!
-
---Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
-va sans se gêner donner son explication en détail.--Cet instrument,
-c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
-cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre _Ou-Tong_; le phénix
-aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
-roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
-que sur l'arbre _Ou-Tong_, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
-douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
-sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
-éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
-des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
-dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
-célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
-la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
-il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
-clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
-ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
-comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
-qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
-qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
-il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
-pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux _soixante-douze
-heou_ (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
-pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
-un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
-Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
-dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
-Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
-degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
-les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
-par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
-seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
-ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
-ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
-nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit _bassin du Dragon_; le
-plus court, _étang du Phénix:_ tous les deux ont des chevilles de jade
-et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
-lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
-intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les
-cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
-fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
-(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
-Yao et de Chun[6], on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
-vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
-des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
-ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
-Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
-et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
-Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
-Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux
-dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
-un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
-L'instrument en compta alors sept.
-
-Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
-lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
-qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
-froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
-suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.
-
-Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
-jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
-de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
-préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
-vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
-parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
-musique.
-
-Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
-instrument?--Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
-harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
-l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
-beaux, Ã ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient Ã
-l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
-frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
-vertus de l'harmonie!
-
-Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,
-Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au
-hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se
-dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu
-sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
-érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce
-moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.
-«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
-à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius
-jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
-et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
-il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre
-traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
-Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu
-un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,
-et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient
-les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
-d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les
-cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître
-les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais
-il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand
-je vais toucher mon luth, pourrez-vous, Ã l'audition de la musique,
-connaître les sentiments de mon cœur?»
-
-Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
-dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.--Si sa Seigneurie veut
-bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
-conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le
-grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»
-
-Là -dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi
-profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur
-vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth
-que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle
-immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes
-élevées.»--Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un
-immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il
-laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de
-nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos
-pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases
-il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya[8].
-
-Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant
-le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il
-lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de
-respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!
-En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas Ã
-méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les
-nobles noms de votre Seigneurie?
-
---Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,
-et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin
-joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms
-de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes
-cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place
-d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux
-domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on
-remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention
-en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
-daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
-accueil.»
-
-Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
-enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,
-se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
-rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui
-des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
-demeure.--Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la
-montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre
-maison.--Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous
-habitez est en vérité un village _abondant en sages_ (Tsy-Hien)! mais,
-dites-moi, quelle est votre profession?--Je coupe du bois dans la
-forêt pour gagner ma vie.--Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,
-avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
-qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances
-que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une
-renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
-cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le
-palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent
-passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts
-et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et
-des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
-désapprouver votre conduite, docteur.--Seigneur, répondit le bûcheron,
-je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui
-n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il
-faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins
-quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être
-élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais
-pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété
-filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous
-distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques
-verres.
-
-Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était
-choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
-avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui
-demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?--Déjà j'en ai
-laissé passer vingt-sept.--Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;
-si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
-titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui
-a conquis mon amitié en appréciant la musique!--Grand homme, objecta
-le bûcheron, vous vous laissez égarer.--N'avez-vous pas à la cour un
-nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
-pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
-l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser
-si bas!--Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il
-y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné;
-d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par
-le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en
-féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes
-pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune
-et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»
-
-Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
-et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la
-cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les
-lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de _frère aîné,_ celui
-de _frère cadet_ appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
-Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,
-pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se
-démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
-burent encore une coupe.
-
-Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses
-instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.
-Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent Ã
-cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence
-d'âge. Car, on dit avec raison:
-
- Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les
- sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,
- Et l'ami qui vous a _connu par l'effet des sons_ écoute vos
- paroles long-temps et avec une oreille favorable.
-
-Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
-lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est
-parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les
-cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la
-voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le
-grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant
-sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi
-notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si
-tôt!»
-
-A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent
-goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait
-le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
-respect.
-
-Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et
-indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu
-vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir
-près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans
-sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?--Hélas! répondit
-Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre
-volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont
-vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!--Eh bien! ajouta
-Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
-allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre
-frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez
-exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
-rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.
-
---Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer
-à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un
-engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout
-demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne
-m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre
-en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre
-jeune frère un plus grand crime encore!--Vos paroles pleines de sens,
-répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année
-prochaine je reviendrai vous voir.--A quelle époque de cette prochaine
-année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?--Ecoutez,
-répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a
-commencé la 2.e division de l'automne; ce jour va être le
-seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous
-rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain
-jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes
-promesses, ne me tenez plus pour un sage.»
-
-Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
-où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,
-et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure
-ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord
-du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
-manque. Mais l'aurore paraît déjà , et il faut que je prenne congé de
-mon frère.»
-
-Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
-domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
-prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main Ã
-son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,
-faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos
-honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme
-la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas
-dédaigner de faibles présents!»
-
-Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
-un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il
-parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,
-jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau
-la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
-rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se
-séparèrent les yeux humides.
-
-Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
-de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son
-voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et
-les montagnes, la tristesse était dans son cœur, et son esprit restait
-occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après
-quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
-voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le
-seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
-bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char
-sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là , l'envoyé
-rendit compte de sa mission au souverain.
-
-Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient
-succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein
-d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans
-songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,
-il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.
-Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,
-disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit
-route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée
-qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
-arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.
-
-Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de
-l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
-était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
-sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait
-eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le
-bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
-l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.
-
-La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers
-la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé
-devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store
-de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer
-sur la proue du bateau. Là , il se mit à contempler la constellation
-de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute
-cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors
-lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie
-soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit
-se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,
-époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait
-de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il
-donc manqué à sa promesse?
-
-Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je
-comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
-passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est
-pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère
-m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
-a été émouvoir le cœur de l'ami _qui m'a connu par les sons_, cette
-nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il
-ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda
-qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums
-furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant
-l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il
-rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec
-un accent de douleur.
-
-Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son
-si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
-jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé
-de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce
-sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
-piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
-de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
-que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
-les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas
-venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même
-sur le rivage m'informer de mon frère.»
-
-Là -dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit
-dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
-nuit il ne put fermer l'œil; il appelait l'aurore de tous ses vœux et
-l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se
-dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
-du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
-Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête
-dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite
-que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après
-s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon
-frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les
-frais des cérémonies funèbres.»
-
-Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
-direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix
-lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.--«Seigneur,
-demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?--Ici la montagne
-se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
-le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
-couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui
-présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
-au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
-qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous
-pourrons continuer notre marche.»
-
-Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
-domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande
-route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
-pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils Ã
-un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses
-vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
-bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
-s'avance à pas lents.
-
-A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
-respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose
-à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton
-de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,
-que daignez-vous ordonner?--Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,
-et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
-Tsy-Hien.--Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
-droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du
-village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
-la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
-à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
-route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
-village, votre Seigneurie veut aller?»
-
-Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec
-étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,
-lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour
-où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y
-avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
-celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être
-mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.
-
-«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des
-réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
-adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
-villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis
-vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
-long-temps.
-
---Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces
-deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
-paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
-fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années
-dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
-a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
-habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
-amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
-informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
-dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.--Je désirerais
-aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.--Quoi!
-interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
-voir dans cette maison?--Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»
-
-A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
-commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et
-d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était
-mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du
-bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
-haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
-ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe
-donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
-livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de
-connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper
-le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par
-un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint
-languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques
-mois, il mourut....»
-
-Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes
-s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
-si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés
-avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le
-vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
-domestique quel personnage était son maître!--L'enfant se pencha et dit
-à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!
-
---Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
-l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir
-recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la
-douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il
-s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je
-t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus
-qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
-supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»
-
-Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
-eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
-la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable
-Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui
-munissait à son fils?»--Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
-de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore
-dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la
-ville, dans le cimetière.
-
---Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit
-le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa
-pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
-d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
-jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
-envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
-dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
-Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
-qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.--Et moi, je n'ai pas voulu
-mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par
-lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement
-élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
-voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris
-quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,
-quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.
-
---Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller
-me prosterner devant le tombeau.--Puis il dit à son petit serviteur
-de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
-en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
-marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.
-
-Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
-regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
-(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
-et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
-par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
-esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
-Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
-vous dit un éternel adieu.»--A ces mots la voix lui manqua, et il
-éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
-montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
-ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
-voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
-accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
-ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
-des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
-du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.
-
-Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
-n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter
-l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
-couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
-le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
-sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
-les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
-dispersèrent avec des éclats de rire.
-
-«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
-par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
-profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
-riant?--Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
-sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
-joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!--Puisqu'il en est ainsi,
-reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
-la connaissance de cet art?--Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
-je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
-passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus
-capable de discerner clairement ce qui le toucherait.
-
---A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
-destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
-réciter, prêtez l'oreille.»
-
-Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
-répéta les lignes suivantes:
-
- Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9]
- J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;
- Aujourd'hui je revenais pour le voir:
- Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la
- musique,
- Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.
- Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré!
- Oh! chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!
- Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes
- joues;
- J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est
- douloureux!
- Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,
- Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les
- liens d'une amitié pure et précieuse!
- Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.
- Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner
- mon luth,
- Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:
- Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!
-
-Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
-vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
-l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
-déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
-de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.
-
-Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
-luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:
-
- J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.
- Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?
- Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des
- compagnons et des amis;
- Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait
- trop difficile.
-
-«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!--Dans quelle
-partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
-Pe-Ya.--Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
-la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
-question?--Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
-je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
-quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
-servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
-puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
-où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
-je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
-natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
-respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
-ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
-moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
-comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»
-
-Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
-devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
-répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
-s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.
-
-Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu Ã
-son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;
-
- Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux
- efforts.
- Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse
- qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?
- Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté
- dans l'oubli;
- Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore
- du luth brisé.
-
-
-[1] Vers 690 avant J.-C.
-
-[2] Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.
-
-[3] Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy)
-en deux parties, qui forment les huit _Tsie_.
-
-[4] L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de prendre
-un siège.
-
-[5] Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des temps
-fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
-chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
-l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
-dans les cérémonies.
-
-[6] Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrés des
-Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant J.-C.
-
-[7] 1134 avant J.-C.
-
-[8] Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute plus
-d'attrait pour l'habitant du _céleste Empire_ que pour le lecteur
-français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
-les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
-les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
-écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
-une difficulté de plus.
-
-[9] La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en
-automne; le mot _printemps_ est sans doute appelé par la rime du vers
-suivant: _Tchun_ printemps, et _Kun_ sage.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits
-du chinois, by Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES ***
-
-***** This file should be named 45374-0.txt or 45374-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/5/3/7/45374/
-
-Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License available with this file or online at
- www.gutenberg.org/license.
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/45374/old/45374-0.zip b/45374/old/45374-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 7774f42..0000000 --- a/45374/old/45374-0.zip +++ /dev/null diff --git a/45374/old/45374-8.txt b/45374/old/45374-8.txt deleted file mode 100644 index 88230b3..0000000 --- a/45374/old/45374-8.txt +++ /dev/null @@ -1,7563 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits du
-chinois, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
-
-Author: Various
-
-Translator: Théodore Pavie
-
-Release Date: April 14, 2014 [EBook #45374]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES ***
-
-
-
-
-Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-CHOIX
-
-DE
-
-CONTES ET NOUVELLES
-
-
-TRADUITS DU CHINOIS
-
-PAR THÉODORE PAVIE
-
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,
-
-RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7
-
-1839
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR STANISLAS JULIEN,
-
-MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE
-
-LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL
-
-DE FRANCE.
-
-TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
-
-_De son respectueux Elève,_
-
-THÉODORE PAVIE.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
-attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
-volume de _nouvelles_ et de _contes_.--Les Chinois d'ailleurs ne font
-pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
-mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
-de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
-tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
-capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
-un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
-récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
-désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
-dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
-étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
-dans l'original.
-
-D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
-abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
-d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
-et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
-à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
-pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
-du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
-d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des moeurs et
-des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.
-
-Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
-yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
-témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
-avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
-connaître ici:
-
-LES PIVOINES, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
-intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables, anciens et modernes_).
-Le même conte se trouve aussi dans les _Histoires à réveiller le
-monde_, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
-incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
-collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
-RENARDS-FÉES.
-
-La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, LY-TAI-PE,
-laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
-toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
-du LUTH BRISÉ qui termine le volume.
-
-C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, _Voyage dans l'Ouest,_
-(c'est-à-dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
-parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: LE BONZE SAUVÉ DES EAUX et
-LE ROI DES DRAGONS.
-
-Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
-le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
-traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
-en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
-bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.
-
-Enfin, LE LION DE PIERRE est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
-Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
-jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
-plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à
-Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
-rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
-nous le communiquer.
-
-Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
-croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
-la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
-se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
-et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
-toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
-les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
-les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
-Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
-qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
-les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
-grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
-laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
-toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
-et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
-ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.
-
-Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
-toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
-ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
-résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
-années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
-l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
-cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
-à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
-parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
-prendre haleine.
-
-Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
-départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
-ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
-que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
-bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.
-
-
-
-
-TABLE
-
- Les Pivoines, conte
- Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique
- Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle
- Le Lion de Pierre, légende
- La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique
- Les Renards-Fées, conte Tao-Sse
- Le Luth brisé, nouvelle historique
-
-
-
-LES PIVOINES[1],
-
-CONTE.
-
-
-Sous le règne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Méridionaux,
-au village de Tchang-Yo, situé à deux _lys_[3] de la porte orientale
-de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
-dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
-d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
-couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
-sans lui laisser d'enfant.
-
-Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
-et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
-terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
-bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
-plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
-Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
-chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
-s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
-Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
-et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
-c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
-dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
-se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
-extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
-chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
-occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
-quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
-l'avait-on surnommé _Hoa-Tchy_ (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
-marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
-avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
-lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
-laissait en gage.
-
-Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
-Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
-ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
-valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
-profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
-parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue,
-dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
-n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
-remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.
-
-Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
-à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
-sur cette haie factice, l'églantier, le _putchuk_, l'hibiscus,
-le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
-s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
-l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
-le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
-le glaïeul doré, le lis, l'oeillet qui fleurit au printemps et celui
-qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
-arbre[4] et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
-elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
-pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
-voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
-commençait à s'ouvrir.
-
-En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
-après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
-aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
-rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
-couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
-élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
-lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
-tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
-tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
-propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
-de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
-appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.
-
-Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
-ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
-elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
-n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:
-
- «Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
- le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
- belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
- riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
- doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
- des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
- corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
- l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
- sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
- au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
- parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
- n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
- la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
- grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
- poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
- milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
- comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
- boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
- le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
- carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
- souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
- beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
- pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
- prune _Yo-Ly_, surnommée le ballon de soie brodée.
-
- On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
- mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
- répandent en foule leur éclat et leur parfum. »
-
-En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
-appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
-la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
-ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
-tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
-de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
-dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
-retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
-des feuilles, c'était un coup-d'oeil aussi charmant que celui du lac
-Sy-Hou[5]. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
-milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
-venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
-lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
-promeneurs.
-
-On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
-et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
-flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
-volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
-à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
-pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
-ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
-de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
-nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
-et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
-milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
-de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
-obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
-leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
-confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.
-
-Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
-commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
-nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
-aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
-lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
-troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
-faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
-roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le
-ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
-toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.
-
-Il y a des vers qui en font foi:
-
- Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la
- voûte des cieux;
- Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs
- chantent en cueillant les lotus;
- Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques
- s'y sont multipliées à l'infini;
- Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de
- son jardin et de son lac.
-
-Mais rentrons dans les limites de notre récit. »--Tsieou-Sien, levé
-chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
-tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
-rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
-tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
-une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
-s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
-devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
-heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
-pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
-vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
-sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
-son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
-le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
-ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
-vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
-millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
-passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
-vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
-son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
-tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
-avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
-reprises pour faire son inspection.
-
-Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
-des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
-l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
-essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
-bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à
-ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
-cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
-de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
-jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
-allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
-les fleurs ».
-
-Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
-fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
-dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».
-
-Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
-à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
-singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
-ce raisonnement:--Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à
-s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
-et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
-avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
-elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
-qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
-venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
-l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
-violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
-qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
-les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
-douleur!
-
-Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
-a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
-fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
-long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
-les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
-le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
-donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
-prendre pitié.
-
-Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
-mutile, comment supporteront-elles ce traitement?--Voyez: c'est du
-germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
-tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
-les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
-il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
-patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
-à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
-donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
-être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
-son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
-supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
-parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!
-
-D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
-simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
-garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
-soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
-exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
-jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
-plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
-jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
-l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
-et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
-même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
-réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
-se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
-d'une mort prématurée.
-
-On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
-envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
-jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
-passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
-sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
-injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
-fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
-ressentiment!
-
-Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
-cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
-par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
-amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
-tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
-prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
-la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
-façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
-dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
-pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
-ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
-avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
-grandes politesses, intercédait du fond de son coeur pour ses pauvres
-plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
-vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
-tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
-en remerciements.
-
-Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
-deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
-de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
-quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
-tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
-appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
-«traiter les fleurs ».
-
-A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
-jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
-et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
-réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
-fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
-l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
-s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
-Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
-tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
-devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
-quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
-fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
-chacun s'abstenait de toucher même une feuille.
-
-D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
-des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
-rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
-grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
-c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
-à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
-grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
-mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
-raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
-abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
-sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
-flexible et harmonieuse.
-
-Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
-d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
-l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
-des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
-de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
-prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
-revenu de chaque année.
-
-Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
-cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
-contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
-usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
-contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
-au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
-voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait _Monsieur_
-Tsieou[7], et lui-même se désignait par le nom du _Vieillard qui arrose
-son jardin_ (Kouan-Youen-Seou).
-
-Les vers disent:
-
- Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,
- A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;
- Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses
- regards,
- Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler
- à loisir que d'aller prendre du repos.
-
-Ici l'histoire se divise.--Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
-de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
-mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
-cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
-sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
-épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
-prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
-suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
-le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
-troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
-ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
-dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
-formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
-nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
-avaient eu à souffrir de leur despotisme!
-
-Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
-qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
-homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
-adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
-porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
-et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
-maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
-campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
-précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
-vieux Tsieou-Sien.
-
-Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à
-moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
-dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
-Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
-qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
-épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
-jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
-plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
-que l'on appelle le _Fou des fleurs_. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
-entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
-personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
-plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
-n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
-peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
-autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
-peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.
-
-A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à
-peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
-deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
-n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
-à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
-gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
-regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
-vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
-curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
-porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
-savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
-dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
-du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
-Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
-multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
-J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
-de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
-voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
-que cela.
-
-Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
-Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
-fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
-les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
-n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.
-
-Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
-ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
-vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
-est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
-jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
-et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
-l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
-se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.
-
-Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
-épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
-la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
-richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
-lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
-de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
-(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.
-
-Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
-Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
-princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
-d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
-et elle écrivit les quatre vers suivants:
-
- Demain matin, je me promènerai dans le parc:
- Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,
- Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,
- Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.
-
-C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
-les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
-parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
-pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
-toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
-par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
-jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
-n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
-rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
-un front radieux parmi toutes celles de l'empire.
-
-Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
-de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
-l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
-recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
-l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
-hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
-ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
-couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.
-
-Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
-et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
-la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
-aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
-cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
-des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
-l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
-prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
-voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
-Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
-exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
-suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
-j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
-il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
-entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose
-jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
-aller en respirer l'odeur de plus près.
-
-Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
-mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
-donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
-les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
-sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
-faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
-de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
-chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
-augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
-s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
-un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
-ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
-y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
-Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
-la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
-songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
-jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
-vêtements.
-
-Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
-le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
-à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
-joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
-silence.
-
-La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
-abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
-pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
-jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
-bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
-planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun
-mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
-bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
-dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
-daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
-le jeune seigneur?--Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
-oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
-vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
-Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
-sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
-campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
-mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
-d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
-vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
-de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
-reconnaissance!
-
-Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
-quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
-jambes, et il ne put remuer.
-
-Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
-pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
-jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
-cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
-répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
-billet, et l'envoyer au préfet du département.»
-
-Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
-en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
-de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
-recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
-Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
-l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
-en une minute, au galop.
-
-Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
-donc.
-
-Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
-domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
-Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
-de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
-prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
-l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
-Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
-cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
-long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
-ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
-pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
-fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
-reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
-vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
-qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.
-
-Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
-que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
-tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.
-
-Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en choeur les amis de
-Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
-grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
-ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
-en désordre cueillir les pivoines.
-
-Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
-avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
-pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
-l'oeil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
-Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
-désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
-ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
-qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
-il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
-bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
-première.
-
-Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
-renversée!--Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
-vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
-plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
-craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
-battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
-sur pied.
-
-Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
-coeur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
-jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
-pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!
-
- Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et
- méchante;
- Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:
- Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,
- Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,
- sans que personne les recueille.
-
-Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
-le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
-gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
-voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
-de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
-surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
-leur oeuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
-Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
-qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
-leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
-accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
-entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
-son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
-je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là-dessus il partit en
-manifestant la haine qu'il avait dans le coeur.
-
-Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
-le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
-Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
-les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
-s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
-lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.
-
-Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
-vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
-à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
-bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
-L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
-Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
-Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
-les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
-et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »--Le curieux, frappé
-de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!--et voilà tout. Mais
-comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
-en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
-vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
-couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
-compassion.
-
-Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
-mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
-à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
-maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
-de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
-si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
-feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!
-
-Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
-humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
-Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
-seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
-Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
-suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
-êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?
-
-Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
-vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
-je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
-pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
-de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
-la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
-lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là,
-reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
-agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
-répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
-branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
-inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
-ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.
-
-A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
-Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
-pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
-pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
-employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
-de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
-il ira vous inviter à la venir voir.
-
-A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
-d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
-ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non---Voyant
-mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
-pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
-de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
-cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;--cependant, la jeune
-fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
-tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.
-
-Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
-maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
-nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
-pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
-plus étincelantes qu'auparavant.
-
-Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:
-
- On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la
- boue,
- Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de
- les ressusciter;
- Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi
- il a su concilier l'affection des objets inanimés.
- Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!
-
-Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
-Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
-magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
-là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
-le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là.--Aucune trace
-de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à
-lui-même?--Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
-passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
-prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
-il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
-droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
-qui faisaient sécher leurs filets au soleil.
-
-Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
-saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
-commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
-n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.
-
-Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
-mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
-venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout
-rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
-de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
-passée.
-
-Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
-existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
-dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?--A l'instant même,
-répondit Tsieou.--Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
-et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
-Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
-Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
-qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
-sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
-ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
-y avait là-dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
-s'assurer du prodige par leur propres yeux.
-
-Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
-bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
-miracles par le secours de la magie.
-
-Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
-remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
-amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
-aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
-Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
-de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
-mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
-comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
-à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
-qu'il avait grandement raison.
-
-Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
-qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
-avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
-au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
-promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
-venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
-d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
-profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
-vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à
-côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
-l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
-il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
-les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
-a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
-les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
-a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
-l'ouvrit à deux battants.
-
-Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
-le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
-lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
-gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
-partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
-hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.
-
-Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
-qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
-brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
-retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
-laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
-feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
-votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
-des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
-il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
-n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
-jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
-donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
-troupe se mit en marche.
-
-Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
-opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
-résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
-disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
-esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
-détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
-a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
-seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
-que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
-tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en choeur
-toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.
-
-En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
-gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
-on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
-de Tchang.--Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
-apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
-plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
-face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
-dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
-extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
-leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
-sourire aux passants.
-
-Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
-n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
-maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
-mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
-troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
-quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
-de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
-plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
-être à moi.--Mais quel est donc ce fameux plan?--Le voici, reprit
-Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
-révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
-la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
-les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
-d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
-a même promis 3,000 tsien[8] de récompense, pour encourager les
-délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
-servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
-cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
-avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
-vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
-dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.
-
-Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
-était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
-mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
-accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
-au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
-plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
-dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
-affaire.
-
-Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
-En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
-il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
-satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
-du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
-coup-d'oeil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
-grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
-laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à
-l'arrière-garde avec ses amis.
-
-Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
-c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
-garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
-le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
-force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
-que vous le lui ferez au moins savoir!--Mais les sbires le chargeaient
-d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
-ils l'entraînèrent hors du jardin.
-
-A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
-connaître la cause de cette conduite.--Qu'est-ce que vous demandez?
-leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
-peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
-votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
-n'eurent plus dans le coeur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
-dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
-Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
-jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
-cela devait aboutir.
-
-Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
-propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
-qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
-se rendit en hâte au tribunal.
-
-Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
-au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
-regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
-connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
-s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
-de supplice et attendirent.
-
-Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:---Quel
-audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
-pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
-avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
-l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
-n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
-mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
-village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
-peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
-magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
-avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
-vous avez le front de nier!
-
-Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
-avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
-dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
-jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
-que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
-de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
-et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
-esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
-être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
-dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
-allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
-aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
-dire.
-
-Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
-ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
-entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
-les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
-le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
-tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
-peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
-l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
-patient, chargé de la cangue.
-
-Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
-l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
-Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
-donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
-donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
-Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
-reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.
-
-Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
-ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
-informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
-victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
-du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
-porterons caution; rassurez-vous!
-
-Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
-gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
-canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!--Et le vieillard
-arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
-chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
-mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
-passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.
-
-A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
-lit aux prisonniers; là, plus mort que vif, garrotté de manière à ne
-pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
-il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
-vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
-l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
-de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
-résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.
-
-Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
-s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
-immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
-que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
-sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.
-
-Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
-et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
-immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
-préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
-eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
-qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
-de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
-calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
-ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
-aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
-aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
-la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
-secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
-pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
-immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
-condition d'existence.
-
-Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
-demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
-immortel?--Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
-faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
-envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
-les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
-c'est-à-dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
-fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.--Et
-elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.
-
-Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
-l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
-Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
-lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
-sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
-puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
-reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
-de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
-crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!--Tsieou est
-saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
-jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
-s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
-le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
-voit tiré d'affaire, son coeur se dilate; car on dit:
-
- «Celui qui ne nourrit en son coeur aucun sentiment
- d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
- arbitres des événements. »
-
-Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
-reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
-dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
-passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
-nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
-ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
-nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
-il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
-livrer à l'ivresse du plaisir.
-
-Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
-après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
-s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
-entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
-silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
-arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
-tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
-à terre en désordre et jonchent le sol.
-
-Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
-parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
-secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
-pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
-immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
-jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
-fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
-Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
-bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.--Aussitôt on
-étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
-on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
-repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
-Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à-coup il
-s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon
-
- Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées
- devant le vestibule,
- Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des
- eaux,
- La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,
- Et siffle à travers les pins de la forêt.
-
-Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
-relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
-hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
-singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
-apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
-subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
-portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
-réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
-dans une muette stupeur.
-
-Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
-la parole: Nous toutes, qui sommes soeurs, habitons ce lieu depuis plus
-de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
-a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
-été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
-tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
-péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
-s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
-Mes soeurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
-en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
-l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes soeurs?
-Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:--Oui, il
-faut se mettre à l'oeuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
-bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
-à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
-longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
-impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.
-
-Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à
-boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
-l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
-pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
-par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
-retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
-peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
-son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
-souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
-maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
-tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
-découragés et honteux.
-
-Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
-vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
-lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
-de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
-lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
-a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
-permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.
-
-On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
-parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
-sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
-n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
-plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
-la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
-miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
-faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
-n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
-hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
-l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
-quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
-perquisition: mais enfin, que faire?--Aller passer la nuit chez soi....
-
-Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à
-la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
-c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
-jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
-jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
-arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
-chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
-engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
-joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
-une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
-à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
-deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
-vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
-responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
-Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
-marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
-nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.
-
-A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
-de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
-précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
-la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
-bonnet de notre maître?--C'était bien lui.--On éclaire le long du mur,
-et à quelques pas de là, à l'angle oriental, dans un détour formé par
-l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
-laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
-en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
-seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
-s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
-adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
-aux autres voisins et se retirèrent.
-
-Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
-allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
-nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
-douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
-nous l'y laisserons.
-
-Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
-il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
-ont leur récompense.
-
- Deux scélérats qui ont quitté le monde,
- Ce sont deux démons méchants qui descendent dans les enfers.
-
-Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
-au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
-du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
-dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
-raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
-peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
-il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
-de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
-dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
-en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
-fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
-que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
-jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
-calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
-Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
-plus grand détail et la plus grande précision.
-
-Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
-juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
-accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
-grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
-de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
-il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
-propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
-promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.
-
-Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
-adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
-ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
-jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
-jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
-de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
-amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
-parlerons pas.
-
-Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
-Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
-Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
-Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
-reprit la fraîcheur de la jeunesse.
-
-Un jour, c'était le 15e de la 8e lune, le temps était magnifique, le
-ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue
-de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de
-ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure souffle doucement, il
-s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend,
-dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel
-embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches
-s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la
-jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent
-des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre
-d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main
-des instruments de musique.
-
-Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
-préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
-mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
-au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
-que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
-avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
-célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
-celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
-sur soi de grandes calamités.
-
-Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
-à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
-immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
-tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.
-
-Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
-du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
-Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
-d'adieux.--Puis tout disparut.
-
-Cet endroit a changé son nom en celui de _Ching-Sien-Ly, le village de
-l'Immortel qui monte aux cieux._ On l'appelle aussi _le village des
-Cent Fleurs._
-
- Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,
- Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;
- Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel
- avec lui:
- Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par
- le feu.
-
-
-[1] Il s'agit de la pivoine en arbre (_Pæonia arborea_)
-
-[2] Il monta sur le trône en 1023.
-
-[3] Dix lys font une lieue.
-
-[4] Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées
-par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus à
-établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue.
-
-[5] Le père Athanase Kirchère, dans sa _Chine illustrée_, dit, en
-parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer
-dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
-arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
-canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
-avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
-temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
-situé dans le Tche Kiang.
-
-[6] En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est:
-_Lo-Hoa_, les six fleurs.
-
-[7] Tsieou-Kong.
-
-[8] Environ 22,500 francs.
-
-
-
-
-LE BONZE KAY-TSANG
-
-SAUVÉ DES EAUX.
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE
-
-
-La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu où les
-Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
-Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
-étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
-ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.
-
-Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
-gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan[2]. Or, la 13e
-année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
-provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
-souveraineté de la Chine.
-
-Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
-militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
-lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
-s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
-parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
-pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
-lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
-recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
-parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
-à la vertu.--La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
-répondit Taï-Tsong. »
-
-Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
-dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
-camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
-classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
-clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
-eussent à se rendre au concours général de la capitale.
-
-L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
-nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (_le Bouton
-brillant_), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
-lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
-concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
-de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
-Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
-ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
-élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
-fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
-partir.
-
---«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
-des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
-mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
-à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
-et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
-mère. »
-
-Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
-départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
-et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
-s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
-prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
-liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
-impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
-sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.
-
-Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
-ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
-aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
-festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
-encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
-lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.
-
-Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
-la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'oeil, un homme
-au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
-vainqueurs du dernier concours, son coeur fut rempli de joie; saisissant
-donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
-allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
-entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
-hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
-descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
-l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.
-
-Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
-accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
-puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à
-terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
-civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
-ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.
-
-Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
-réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
-l'appartement parfumé.
-
-Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
-trône dans le palais des _clochettes d'or;_ les officiers civils et
-militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
-emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
-ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
-préfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
-ose la demander pour Kwang-Jouy. »
-
-Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
-l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
-arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
-reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
-afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
-il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
-le Kiang-Tcheou.
-
-Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
-printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
-balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
-arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
-offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
-lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
-fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
-avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
-de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
-le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
-qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
-rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.
-
-Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
-«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
-soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
-accéda aux volontés de sa mère.
-
-Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
-main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
-voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
-se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
-l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
-dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
-autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
-faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
-ce poisson. «A dix lys[4] d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
-Hong-Kiang.»
-
-A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
-puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
-cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
-oeuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
-remplit de satisfaction»--Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
-jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
-expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
-est la santé de ma mère?--Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
-cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
-aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
-vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
-premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»
-
-Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
-firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.
-
-La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
-marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
-à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
-rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
-en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.
-
-Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
-la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
-ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
-lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.
-
-Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
-femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
-brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et fraîche
-ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
-saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
-la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
-la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
-mauvais desseins dans le coeur du batelier, qui les communiqua à son
-compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
-sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
-milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
-domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
-milieu des eaux.
-
-A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
-fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
-tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
-vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
-savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
-circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
-la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
-mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
-diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
-Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.
-
-Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
-flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à
-fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à
-l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
-file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
-sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
-qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
-au fond des eaux.»
-
-Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
-considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
-sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
-«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
-rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
-jours passés.»
-
-Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
-porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
-cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
-du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
-tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
-Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.
-
-Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
-dans le palais de son maître.--«Lettré, quel est ton nom? quelle est
-ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
-as-tu été victime d'un assassinat?»--A ces questions, Kwang-Jouy salua
-respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
-le supplia de le faire revivre.
-
-«Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que
-tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
-trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
-A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
-un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
-du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
-lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
-t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
-cour.»
-
-Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
-exprima sa gratitude au roi des dragons.
-
-Mais revenons à la veuve du docteur.--Dans son aversion pour l'assassin
-de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
-la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
-l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexité, elle
-avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.
-
-Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
-employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
-prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
-eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
-le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
-je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
-talents.--Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
-haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
-l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
-avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
-daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.
-
-Les instants fuient avec rapidité.--Un jour que Lieou-Hong était
-sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
-était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
-elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
-demeure. Tout-à-coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
-l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
-fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
-l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
-Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
-immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
-de tout votre coeur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
-roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
-d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
-votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
-Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.
-
-Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
-venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
-que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
-l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
-débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à
-demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
-serez satisfait.»
-
-Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
-tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
-pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
-retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
-dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
-«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
-pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
-et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
-reconnaître....»
-
-Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
-son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
-le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
-marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
-vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
-porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
-par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.
-
-En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
-et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
-une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
-grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
-la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
-ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
-rentre à l'hôtel.
-
-Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
-de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
-un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
-les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.
-
-Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
-entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit
-enfant arrivent à lui. Son coeur est ému; il court au bord du fleuve:
-que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
-attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à
-terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
-les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
-recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (_Flottant
-sur le fleuve Kiang_) et le confie aux soins d'une personne qui
-l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.
-
-Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
-rapides comme la navette du tisserand.---L'enfant grandit; et quand il
-eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
-cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
-le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
-à suivre les commandements de la loi et à affermir son coeur dans la
-pratique de la vertu.
-
-Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
-les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
-sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
-de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile à
-saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
-novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
-lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
-connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
-sait d'où!»
-
-Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
-aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
-qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et
-pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
-êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
-là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
-donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
-et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
-auteurs de mes jours.--Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
-arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»
-
-Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira
-de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
-prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
-novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
-parents la vengeance que sa mère attendait de lui.
-
-A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
-terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
-victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
-de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
-il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
-m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
-pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
-à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
-précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
-avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
-reconnaissance.
-
---«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
-munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
-mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
-là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»
-
-Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
-A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
-sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
-avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.
-
-Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
-échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
-n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
-par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
-retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
-peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
-qui sait?...»
-
-Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
-annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
-demandant l'aumône.
-
-Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
-vient-il? demanda-t-elle.--Le pauvre religieux vient du couvent
-de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
-Fa-Ming.--Puisqu'il en est ainsi, entrez.»
-
-On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
-et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
-attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
-vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
-si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
-l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
-mère vivaient encore.
-
-Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
-dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
-carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
-reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
-comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
-emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
-les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.--Et quel est le nom
-de votre mère?--Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
-ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
-mon nom de religion est Kay-Tsang.--En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
-répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»
-
-A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
-précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
-«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
-Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
-son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
-lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.--Quoi! je suis resté
-dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
-que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
-séparation!--Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
-Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
-d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à
-des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
-pour y accomplir mon voeu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»
-
-Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.
-
-Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
-excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
-Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
-questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du voeu fait
-dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
-a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
-en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
-vision m'a rendue malade.--C'est peu de chose, en vérité, répliqua
-le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
-tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
-une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
-jours.»
-
-En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
-exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
-auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
-Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
-de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.--D'ailleurs, reprit
-la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
-couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
-ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
-accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
-du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.
-
-Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
-lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
-parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
-venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
-religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
-le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des
-habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
-cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
-la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
-l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
-souliers à ses religieux.
-
-Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
-se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
-chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
-pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
-en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
-bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
-Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
-il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
-donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
-menaceraient.»
-
-Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
-«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à
-l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
-celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
-tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
-du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
-ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
-auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
-à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
-envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
-de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
-dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
-l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
-Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
-elle quitta le couvent et regagna le bateau.
-
-Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
-rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
-prenant congé du religieux, il se mit en route.
-
-Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
-Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
-pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
-ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
-est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
-aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
-s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
-sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
-depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
-parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»
-
-Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
-chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
-c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.--Ce n'est pas lui, répondit le
-novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
-Ouen-Kiao.--Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?--Hélas!
-mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
-près de lui.--Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
-venir chercher?--C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
-capitale et ce bracelet parfumé.»
-
-La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
-je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
-qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
-reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
-assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
-l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
-venir me trouver.--Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
-Kay-Tsang.--Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
-vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
-yeux se sont fermés à la lumière.»
-
-En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
-cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
-ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
-celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
-aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux voeux que je lui
-adresse du fond de mon coeur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
-aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
-l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
-même instant elle recouvra la vue.
-
-Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
-les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
-sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
-et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
-pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
-vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui
-disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
-vous quitte pour aller à la capitale.»
-
-Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
-de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
-et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
-demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
-famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
-ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
-apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
-la salle du palais.
-
-A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
-en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa
-robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
-l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
-a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
-tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
-de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
-torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
-déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
-venger notre gendre.»
-
-Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
-de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
-exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
-L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
-hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la
-tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
-et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
-ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
-l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
-retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.
-
-Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
-proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
-après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
-ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
-l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
-faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
-Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
-et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
-précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
-leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
-brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
-crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
-sur la place des exécutions.
-
-Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
-fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
-sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
-résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
-bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
-genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
-des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
-Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
-vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»
-
-Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
-fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
-qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
-a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
-de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
-je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
-à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
-est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
-besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
-pour acquitter ma dette envers mon époux.
-
---»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
-pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
-contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
-était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
-rougirais-tu?»
-
-L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
-en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
-Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
-votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
-supplice est une chose arrêtée.»
-
-Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
-principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
-à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
-en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
-deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
-ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
-jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
-et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.
-
-On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
-Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
-du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
-peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à
-l'endroit même où il avait commis le crime.
-
-Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
-du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
-à la victime le coeur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
-Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
-larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
-qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
-Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
-le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.
-
-«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
-épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
-le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
-et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
-Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de
-soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
-avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
-vieille mère.»
-
-Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
-Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
-à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
-accompli, il s'éloigna.
-
-Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
-veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
-mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
-vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un
-cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
-pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!
-
-A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
-étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
-se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
-sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
-Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
-lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.
-
-«Que faites--vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.--Vous avez
-été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
-le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
-Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
-ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
-mon époux?--Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
-docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
-sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
-fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
-moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
-je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
-égale.»
-
-Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
-ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
-part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
-fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
-à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.
-
-Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
-mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
-refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
-augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
-alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
-exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
-il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
-tous les deux pleurèrent de tendresse.
-
-Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
-trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
-ministre.
-
-Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
-l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
-heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
-Touan-Youen-Hoey: _Réunion des tendres époux._
-
-Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
-Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
-ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
-gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
-agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à
-la cour, pour veiller aux affaires.
-
-Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
-en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
-
-Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
-accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
-donna la mort.
-
-Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
-remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
-enfance.
-
-[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement _lieu du repos éternel_; il
-s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il désigne la
-ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.
-
-[2] An 627 de J.-C.
-
-[3] Le mot de _préfecture_ n'est pas plus impropre que celui de
-_département,_ les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
-provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
-qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
-de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
-c'est-à-dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
-de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
-
-Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
-(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
-dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.
-
-[4] Une lieue.
-
-[5] Le mot Tsieou-Po (_Vagues d'automne_) exprime souvent, par
-élégance, deux beaux yeux de femme.
-
-[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur
-d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de l'année.
-
-[7] L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est celle-ci:
-Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dût un jour
-venger son père.
-
-[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice
-bouddhiste. Ensuite on lui impose un _nom de religion._
-
-[9] Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du
-vin, de la viande et de certains légumes.
-
-[10] La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette
-nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des
-êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures du matin) du grand
-jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe
-subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'éleva:
-le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la seconde partie de
-cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se
-meuvent sur la terre et dans l'eau.»
-
-[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs
-grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres
-mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les
-anglais rendent très bien par le mot de _Boddhood_ l'état de ces
-êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
-interminables épreuves.
-
-[12] Yu-Y signifie _selon le désir_, c'est-à-dire, une pierre
-précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
-Tseou-Pan signifie _qui s'agite sur le plateau;_ ce diamant est ainsi
-appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
-l'oscillation de la lumière qu'il reflète.
-
-
-
-
-LE POÈTE LY-TAI-PE.
-
-NOUVELLE.
-
-
-I.
-
- Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur
- la terre!
- Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là
- tour-à-tour les deux phases de sa vie;
- Les replis de son coeur ne renfermant rien que de pur et
- de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de
- corruption.
- Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies
- obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;
- En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il
- recula les bornes de son imposante renommée:
- Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,
- pareils au croissant radieux.
- Ne dites pas que les oeuvres du poète de génie passent et
- s'effacent,
- Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des
- rives du fleuve Tsay-Chy.
-
-Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang,
-vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
-Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur
-Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
-Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
-pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
-fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
-surnom.
-
-Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
-sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
-noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
-de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
-des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
-sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
-brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
-immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
-l'_Immortel Exilé_. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics
-nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:
-
- Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel
- exilé sur la terre.
-
- Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et
- la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer
- d'émotion les Esprits et les Génies;
- Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour
- plongé dans une douce ivresse.
- L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la
- cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la
- rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions
- vulgaires.
-
-Or, Ly-Pe s'appelait lui-même _le Lettré retiré du Nénuphar bleu_.
-Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
-places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
-d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
-célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
-Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla
-cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
-rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
-buvait jour et nuit. On les avait surnommés les _six Solitaires de la
-rivière des Bambous._
-
-Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
-Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
-mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
-dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
-garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
-de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
-envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
-réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:
-
- Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la
- terre a déjà vu trente printemps;
- Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.
- Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?
- Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu
- qui répand l'or et l'abondance.
-
-«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
-l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
-sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à
-venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
-puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
-génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
-arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
-n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
-qui vous attend!
-
---«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
-à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
-distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
-gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
-grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
-d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
-Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
-fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
-entre le vin et la poésie.
-
---«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
-Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
-capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»
-
-Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
-son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
-rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
-deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
-emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là, il ôte ses pendants d'or et la queue
-de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
-boivent sans désemparer jusqu à la nuit.
-
-Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
-sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères.
-Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
-Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à
-goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
-l'autre.
-
-Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
-bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
-«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
-sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
-et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
-aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
-cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
-savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
-fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
-l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à
-ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»
-
-Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
-Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
-puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
-surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
-l'avait promis.
-
-Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
-dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
-l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
-et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
-nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
-le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à
-la juger, jetons-la au rebut.»
-
-Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
-les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
-compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
-il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
-le dépose le premier sur le bureau.
-
-Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
-pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
-à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
-barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!--»Broyer
-de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
-qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
-Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
-fut jetée de côté.
-
-On a raison de dire:
-
- Quand vous présentez un travail au concours, ne songez
- point à réussir dans l'Empire;
- Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,
-
-Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
-fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
-lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
-sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à
-Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes voeux seront comblés.»
-
-L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
-«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
-vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
-nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
-êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
-son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.
-
-Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
-s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
-arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
-envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
-d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
-postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
-lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
-docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
-qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
-d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
-que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
-très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»
-
-A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
-Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
-Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
-comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
-plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
-militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
-un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
-bonheur ou de malheur.
-
-L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
-du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
-et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
-érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
-lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
-congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
-se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
-lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
-alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
-lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
-dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
-sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
-explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
-élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
-rendre quelque service à l'Empire!»
-
-Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
-les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
-une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
-Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
-hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
-avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
-combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
-dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
-il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
-l'accable.
-
---»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
-mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
-pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
-du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
-personnelle.»
-
-Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
-haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
-termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
-humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
-profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
-des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»
-
-Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
-docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
-devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
-«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
-ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
-civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
-érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
-et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
-la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
-nobles du palais.»--Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
-une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
-Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.
-
-Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à
-l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
-qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
-Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
-mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
-littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
-dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
-on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
-l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
-froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
-vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
-suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.
-
---»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
-académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
-rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
-Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
-académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
-cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
-qu'il ne refusera pas.»
-
-Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
-lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
-l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
-de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
-celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
-salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
-suite du docteur Ho-Tchy.
-
-Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
-l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
-danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
-au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
-il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
-l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
-ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
-la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
-l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
-ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
-une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
-chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.
-
---»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
-de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
-les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
-humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
-étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
-chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
-est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
-du concours, n'a pu satisfaire aux voeux des examinateurs: comment
-pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?
-
---»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
-excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
-question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
-dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
-couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.
-
- Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince
- de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
- Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
- nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
- violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
- bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
- patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
- ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
- mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
- avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
- savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12],
- les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
- de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
- la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
- Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
- de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
- vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
- lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
- carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»
-
-Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
-attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
-l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
-probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
-En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait.
-Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
-s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
-et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
-Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.
-
-Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
-comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
-docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
-votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
-la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
-à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
-Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
-les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
-vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
-cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
-soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
-soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
-il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
-nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
-sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
-Majesté.
-
---»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
-ambassadeurs?--Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
-convenablement.»
-
-Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
-«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
-troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
-de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
-dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
-Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
-au pied de votre trône.
-
---»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.--D'après
-l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
-donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han;
-les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17],
-Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»
-
-A ce flux intarissable d'explications, le coeur du sage souverain
-éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
-de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
-poète dans le palais des _clochettes d'or_[18]. Les musiciens firent
-retentir à grand bruit les instruments à corde, le _kin_ et le _se_;
-les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
-firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
-célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
-banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
-prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son coeur, puis, après
-avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
-officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
-placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
-cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
-d'audience.
-
- Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
- retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
- forment le cortège, alignés sur deux rangs.
-
-Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
-Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
-Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
-au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
-mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
-des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
-Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
-peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
-poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
-plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
-le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
-bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même à
-Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
-illumina son visage.
-
-Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
-dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
-formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
-en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
-Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
-visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.
-
-Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
-et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
-la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
-un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
-étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
-donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
-se tromper d'un mot.
-
-Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
-«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
-dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
-Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»
-
-Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
-Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
-plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
-de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
-resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
-et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
-couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
-donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
-coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.
-
-«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
-assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
-espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
-des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
-sur l'estrade.»
-
-L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
-chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
-sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
-conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.
-
---»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
-cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.--Eh bien! Sire,
-ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
-Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
-personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
-jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
-daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
-humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
-lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
-serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
-pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
-prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
-au-dessous de la confiance dont il est honoré.»
-
-Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
-rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
-l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
-songeaient tous les deux, au fond de leur coeur, que cet étudiant si mal
-reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
-services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
-le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
-contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
-faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
-ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
-proverbe est bien vrai:
-
- Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
- ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
- injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
- dites.
-
-Le poète triomphait, il était au comble de ses voeux. Chaussé comme
-il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
-s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
-côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
-qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à
-l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
-alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
-C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
-divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
-pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
-rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
-s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.
-
-De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
-droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
-et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
-sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
-bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
-et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
-reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
-lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
-la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
-surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
-donnez-nous-en lecture.»
-
-Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
-aux étrangers; elle était ainsi conçue:
-
- Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
- a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
- instructions au Ko-To des Po-Hai.
-
- «Depuis les temps anciens le roc et l'oeuf ne se heurtent
- pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
- Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
- et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
- mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
- soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
- tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
- l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
- Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
- fondu, ont prêté serment et obéissance.
-
- Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
- envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
- la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde,
- des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
- qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
- leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du
- royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
- vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
- Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
- fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
- pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
- ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,
-
- La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
- vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
- un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
- en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
- terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
- montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?
-
- Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
- presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
- comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
- vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à
- la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
- comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
- (pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
- ne veut pas se soumettre.
-
- Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
- coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
- dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
- et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
- Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
- comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
- coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
- prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
- le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
- et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
- à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
- instructions.
-
- Ordre spécial.»
-
-La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
-qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
-cacheta de son sceau impérial.
-
-Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
-les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
-Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
-du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
-d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
-de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
-pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
-soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
-l'Empereur!
-
-L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
-et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
-cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.
-
-«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
-du collège des Han-Lin.--Au milieu de tant de dignitaires, le
-premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
-bottines?--Ecoutez, ajouta Ho--Tchi: ces deux personnages sont à la
-vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
-nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
-le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
-sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
-Quel autre pourrait l'égaler!»
-
-Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
-dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
-A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
-entra en délibération avec ses conseillers.--Le céleste Empire avait
-pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
-l'attaquer?
-
-Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
-chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
-faire sa cour au souverain de la Chine.--Mais ici l'histoire se divise.
-
-
-
-II.
-
-L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
-aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
-le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
-place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
-errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
-l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
-Tong-Fang-Sou.--Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
-veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
-blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
-disposer: voilà ce qu'il aime.--Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
-n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
-ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
-jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
-verres: cela lui suffirait.»
-
-Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
-voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
-banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
-avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
-cessaient de pleuvoir sur le docteur.
-
-Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
-lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
-il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
-en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
-arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
-Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
-condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
-Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
-quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
-répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
-m'appelle Kouo-Tse-Y.»
-
-Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
-Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
-poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
-que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
-rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
-docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
-remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
-désobéir?
-
-Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à
-voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
-revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
-et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise
-et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
-de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
-de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
-libérateur et le sauva du même péril[23].
-
---Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
-seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
-envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
-Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
-maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
-variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
-couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
-et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
-devant la galerie des _Parfums enivrants,_ et il prenait plaisir à les
-admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
-appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
-princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
-célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
-le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
-du poète Ly-Pe.
-
-Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
-et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
-ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
-dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
-entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
-chantait:
-
- Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;
- Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.
- Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;
- Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.
-
-«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
-qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là,
-installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
-qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
-de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
-qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
-ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
-quittait pas.
-
-«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
-Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
-s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
-hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
-se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
-lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
-musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
-gaîté:
-
-Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!
-
-Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
-par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
-prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
-montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
-ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
-le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
-soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
-fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
-_Cinq Phénix;_ et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
-hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
-palais.
-
-Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
-celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
-par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
-retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
-les fossés _qui font naître la joie,_ ils arrivèrent avec leur fardeau
-à la galerie des _Parfums enivrants._
-
-Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
-plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
-de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
-(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
-cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
-poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
-de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
-avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
-répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
-endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
-aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
-coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
-du docteur.
-
-Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
-devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
-dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
-dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
---Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
-suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
-qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
-que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
-ton brillant.»
-
-Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
-plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
-voici:
-
- I.
-
- En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant
- les fleurs je songe à voter visage;
- La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les
- touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.
- Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré
- devant moi,
- J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans
- le séjour des dieux.
-
- II.
-
- La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais
- parfum;
- Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont
- Wou-chan attristent mon coeur.
- Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais
- des Han?
- Hélas! _l'hirondelle légère_ se confie dans l'éclat d'une nouvelle
- parure.
-
- III.
-
- La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des
- empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,
- Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux
- regard.
- Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître,
- La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums
- enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.
-
-«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
-des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
-les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
-noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
-s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
-les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert
-fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
-l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
-avait procuré.
-
-«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
-faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse
-prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
-la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
-palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
-lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
-serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
-donc se livrer de tout coeur à son goût favori. Depuis qu'il était
-établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
-et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.
-
-Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
-rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
-occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
-voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
-et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
-qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
-«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
-entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
-la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
-au contraire à redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
-point mon courroux, demanda l'Impératrice?--Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
-ce vers qui dit:
-
- Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure
- nouvelle.
-
---»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
-Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom
-était Fey-Yen (l'_Hirondelle légère_).
-
---»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à
-la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
-manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
-taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
-comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
-touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
-qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
-avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
-double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
-palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
-main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
-la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa soeur, elle
-para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
-reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.
-
-»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
-légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
-de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
-aperçue?»
-
-C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
-le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
-qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
-intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
-venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le coeur de la
-princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
-lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
-connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.
-
-L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
-le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
-suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
-sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
-comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
-avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
-permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
-sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
-Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
-qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._
-
-Au fond de son coeur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
-toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
-passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
-ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
-son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son coeur ses anciens
-sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
-poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
-permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos voeux.»
-
-Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
-de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
-dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
-besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque
-de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
-acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»
-
-Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
-il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
-l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
-son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
-tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
-frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
-devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires,
-cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
-peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
-rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille _leangs_ d'or,
-un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
-cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.
-
-Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
-reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
-bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
-il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
-du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
-congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
-la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
-les coupes se succédèrent sans relâche.
-
-Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
-trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
-à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
-allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
-écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
-dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
-ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
-montagnes_. En voici l'abrégé:
-
- Reconnaissant et fier de l'édit impérial,
- Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de
- fumée.
- Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,
- Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans
- racines au gré des flots.
- Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;
- Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent
- jamais;
- C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,
- Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.
-
-Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
-à cheval, et partout où il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits
-de soie_. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
-aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
-le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
-instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
-leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
-banquet.
-
-Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
-moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
-qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
-montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
-lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
-emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
-monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
-premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
-tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.
-
-Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
-entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
-des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
-donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
-domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
-cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.
-
-Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
-publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
-et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
-insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
-du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
-inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
-il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
-immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
-attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
-faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»
-
-Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
-moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
-est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!--Non, répondit Ly-Pe, je
-ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.--Alors, reprit l'intendant,
-si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
-Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
-arrogamment son Excellence?
-
---»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
-pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
-qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
-le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
-«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
-barbouiller?» Or, voici la requête du poète.
-
- Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
- son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
- littéraires étaient immenses; quand il agitait son
- pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
- les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
- des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
- une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
- répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
- de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
- l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
- qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
- est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
- essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
- lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
- encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
- palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
- pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
- un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
- impériale, où vous lirez ses titres.
-
-Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
-jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
-frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
-«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
-officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
-donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
-comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas à vous
-que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
-dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
-sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»
-
-L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
-la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
-A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
-gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
-rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
-là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
-de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
-par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
-crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»
-
-Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
-du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
-ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
-d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
-impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
-dit-il:--«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
-le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
-rebelle.»--D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
-les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
-prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
-répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»
-
-Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à
-sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
-des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
-peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
-éviterez une humiliante punition.
-
-Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
-d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
-se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
-salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
-qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
-son coeur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
-excellent magistrat.
-
-Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
-province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
-une tournée incognito, pour examiner les moeurs du pays et surveiller la
-conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
-habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
-de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.
-
-Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
-Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
-les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
-vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur
-s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
-Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
-pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
-mont Lou-Tchan.
-
-Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
-profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
-souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
-descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
-pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
-retenu au camp du général.
-
-Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à
-Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
-celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
-étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
-méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
-envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
-poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
-jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
-passage l'arrêta.
-
-On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
-devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
-libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
-il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
-s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
-dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
-inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
-Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
-quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.
-
-Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
-l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à
-Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
-et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
-C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:
-
- Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans
- l'Océan,
- Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de
- se rencontrer?
-
-Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
-envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la
-capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
-grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
-le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
-les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
-permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
-il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
-commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
-Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
-vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.
-
-Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein
-jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein
-des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
-s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
-ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
-grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
-dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
-portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
-face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
-retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
-les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
-avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
-dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège....
-Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!
-
-Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
-le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
-respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
-les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
-sacrifices au printemps et à l'automne.
-
-Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
-des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
-belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
-l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
-lequel étaient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la poésie.)
-Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:
-
- Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de
- Prince des poètes?
- Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux
- talent.
-
-Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:
-
- Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer
- une pièce de vers décousue;
- Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans
- les ondes fraîches du fleuve.
-
-Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
-éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
-L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
-sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
-dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
-un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
-au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
-il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
-l'immortel Ly-Pe lui-même.
-
-De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
-à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
-rang, et dit de lui:
-
- En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,
- il déploya un talent divin;
- Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le
- bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.
- Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:
- Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,
- en a gardé un pieux souvenir.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de
-cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède
-les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné leurs portraits
-dans sa _Description historique de la Chine._
-
-[3] Autre nom de Ly-Taï-Pe.
-
-[4] Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de
-Kia-Ting, arrondissement de Mei.
-
-[5] Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues
-de circonférence.
-
-[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du
-royaume de Tsin.
-
-[7] Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.
-
-[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son
-lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et
-fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
-un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
-nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
-suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
-celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
-ami.
-
-[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et
-l'appliquent ensuite avec le pinceau.
-
-[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la
-Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e
-siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. Leur chef avait
-le titre de Ko-To.
-
-[11] La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.
-
-[12] Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.
-
-[13] De l'Empereur.
-
-[14] Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642.
-
-[15] Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e
-siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.
-
-[16] Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de
-la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours
-la province de Yun-Nan.
-
-[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de
-Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme
-aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.
-
-[18] Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
-(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
-contigu à celui des empereurs, nommé _Palais des clochettes d'or._
-
-[19] On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de
-cuillers pour manger.
-
-[20] Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page
-252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les
-envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus un serpent (lézard) vivant,
-... qui pénétrait dans les trous pour y prendre les rats.»
-
-[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un
-pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait
-des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce présent est
-attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).
-
-[22] Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac
-Baikal.
-
-[23] Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._
-Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le
-fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette chronique.
-
-Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
-lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
-femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
-sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
-héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
-après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
-avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
-recommandations qu'il m'a laissées.»
-
-Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
-de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
-aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
-l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
-pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
-même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
-vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
-recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
-j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
-ma reconnaissance d'un si grand service.»
-
-[24] L'amour est désigné ici par l'expression poétique de _vent du
-printemps._
-
-[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même
-chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa
-tous les malheurs de la fin de ce beau règne.
-
-[26] Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont
-il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et
-qu'il éleva au rang d'Impératrice.
-
-[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7
-fr. 50 cent.
-
-[28] Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
-Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
-entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
-déclarer Empereur.
-
-[29] Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en
-abdiquant entre les mains de son fils.
-
-[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan.
-
-[31] Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des
-sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent
-à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui
-représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre
-chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.
-
-[32] Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.
-
-
-
-
-LE LION DE PIERRE.
-
-LÉGENDE.
-
-
-Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
-Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
-rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
-endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
-pratiquent la vertu.
-
-C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
-homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
-querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
-reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
-dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à
-un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
-sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
-livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
-l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
-main.
-
-Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
-Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
-au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
-se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
-plus prompt à accueillir sa visite.
-
-Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
-ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
-attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit
-préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
-quand on fut à table, il lui demanda où il allait.
-
-«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
-Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
-vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
-quelque chose à vous communiquer.
-
---»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
-respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
-par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
-Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?
-
---»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
-ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
-mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
-terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
-au jour du danger. Voilà ce que j'avais à coeur de vous annoncer; je
-n'ai rien de plus à vous dire.»
-
-Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
-fléau devait se déclarer.
-
-«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
-pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
-sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.
-
---»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
-bien d'en avertir tous les gens du village.
-
---»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
-souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
-Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
-Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
-chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.
-
---»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?
-
---»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
-du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin
-que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»
-
- C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;
- S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et
- pleins d'une généreuse reconnaissance,
- Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas
- garde!...
- Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance
- s'acquitte par les douleurs de la prison.
-
-Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui
-dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir
-achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching
-lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une
-vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et
-il partit sans rien accepter.
-
-Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il
-venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune
-trois domestiques pour louer dix grandes barques.
-
-«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»
-Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il
-rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de
-tout leur coeur à cette explication; et Tching supportait patiemment
-leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue
-de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.
-
-Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
-le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
-monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit
-naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes
-grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des
-êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
-sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
-larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»
-
-Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille
-dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de
-son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite
-accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt
-Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les
-ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des
-bateaux.
-
-En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
-du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
-réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
-s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des
-nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
-dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées
-se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et
-habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt
-mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi
-cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le
-ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis
-que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à
-pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par
-un homme inspiré.
-
-Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à
-l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du
-fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au
-fond des vagues.
-
-D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,
-qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à
-l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs
-bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen
-parvint sain et sauf sur le rivage.
-
-Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
-portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.
-Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête
-Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
-la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.
-
-Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent
-un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être
-submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,
-courons;--Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
-paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
-garde!»
-
---»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un
-moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
-montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de
-bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le
-bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui
-étaient mouillés.
-
-Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
-demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable
-par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que
-fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par
-le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;
-et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,
-débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands
-et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
-étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.
-
-Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était
-dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions
-l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du
-boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
-son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou
-sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
-a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,
-serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous
-témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
-redevable.
-
---»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez
-traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les
-marques du plus respectueux dévouement.
-
-Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois
-passent comme la navette du tisserand.--Depuis la moitié d'une année
-Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur
-résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet
-de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt
-l'Empereur Jin-Tsong[1] fit afficher dans toutes les provinces un édit
-portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet
-perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.
-
-Or, cette nuit-là, Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:
-«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet
-précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
-palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le
-maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites
-partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il
-obtienne la récompense promise.
-
-A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait
-d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte
-du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement
-conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être
-surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
-fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa
-femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
-le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
-choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,
-n'espérez rien de cette affaire.»
-
-Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le
-fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté
-envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste
-est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la
-capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté
-me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains
-de votre cher fils.»
-
-Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent
-nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain
-Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa
-famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises
-ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas
-ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.
-
-Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux
-portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.
-Là, il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
-prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce
-magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.
-
-Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel
-des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller
-communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
-l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint
-qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat
-de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du
-bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
-elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa
-suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
-fait, le cachet s'y trouva.
-
-Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
-comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin
-de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté
-qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je
-vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites
-secrets.» Là-dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de
-l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.
-
-Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance
-dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur
-comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais
-du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à
-Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et
-du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.
-
-Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,
-Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,
-quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
-de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité
-de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après
-cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un
-domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de
-ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas
-à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie
-où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais
-du Fou-Ma, pour avoir des informations.
-
-Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs
-arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»
-
-Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au
-passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait
-rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son
-frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,
-il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose
-insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!--Frère,
-frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»
-Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:
-«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
-entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:
-il reçut trente coups.
-
-Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la
-peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son
-corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais
-traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était
-resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
-elle lui fut refusée.
-
-Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et
-ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque
-soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il
-résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie
-aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à
-sa bouche un mets savoureux, quand tout-à-coup un singe franchit la
-porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
-présenta au captif.
-
-A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père
-à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
-à celui qu'il avait sauvé ce jour-là; il prit donc et mangea cette
-viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut
-avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
-Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le
-faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles
-de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»
-
-Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
-de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux
-qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris
-douloureux. «Ce doivent être là, songea Tsouy-Youen, les oiseaux
-auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous
-avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de
-ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et
-ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au
-pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen
-écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et
-l'oiseau prit immédiatement son vol.
-
-Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux
-Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de
-ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt
-un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne
-sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
-est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son
-fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et
-les maux que Tsouy souffre dans sa prison.
-
-A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la
-pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à
-celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,
-s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
-bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé
-dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en
-tirer!
-
---»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
-qui a un coeur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et
-d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,
-afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.--Allez, lui répondit
-Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»
-
-Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa
-femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un
-logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville
-pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné
-son fils s'offrit subitement à ses regards.
-
-Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
-n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses
-bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le
-questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de
-cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait
-courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle
-serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il
-redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.
-
-Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;
-et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça
-debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu
-fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,
-aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié
-votre père?»
-
-Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
-sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
-de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du
-palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le
-vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
-mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond
-d'un cachot?»
-
-Là-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y déposer
-une requête d'accusation.
-
-Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:
-Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa
-pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
-questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
-sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.
-
-«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier
-du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient
-sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces
-derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
-lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»
-
-Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à
-l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de
-Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,
-invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après
-avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
-gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
-qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur
-poste.
-
-Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
-avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de
-vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong
-en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à
-cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une
-grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
-présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,
-conformez--vous aux circonstances et buvez!»
-
-Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère:
-«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
-et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
-m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?--Noble Fou-Ma, répondit
-Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
-respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
-mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
-coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?
-
-Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
-tout-à-coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
-s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
-avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
-des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
-rendre justice.»
-
-A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
-de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
-degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
-forcer à avouer son crime.
-
-Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
-sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
-cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
-Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
-Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
-l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
-«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
-au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
-recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
-donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
-manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
-reconnaissance à l'Empereur.
-
-Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
-mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
-ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
-le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
-il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
-charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
-pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
-en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
-vertus.
-
-Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
-prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
-diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
-lieu de sa résidence.
-
-Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
-décapité.
-
-
-[1] L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur le trône
-en 1023.
-
-[2] Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est célèbre en
-Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des drames, des
-nouvelles et des histoires fantastiques.
-
-
-
-
-LA LÉGENDE[1]
-
-DU ROI DES DRAGONS
-
-HISTOIRE BOUDDHIQUE.
-
-
-La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
-Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
-cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
-Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
-étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
-elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
-soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
-de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
-barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
-toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.
-
-Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
-Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
-il changea le nom de l'année _Long-Sy_ en celui de _Tching-Kwan_, qui
-fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
-régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année _Y-Sse._
-
-Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
-les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
-fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
-seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
-fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
-Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
-fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
-grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.
-
-Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
-apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
-rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
-burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
-retournèrent en suivant les rives du fleuve.
-
-«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
-disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
-nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
-l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
-entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
-dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
-fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
-doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
-envie, à la pente de sa destinée.
-
---»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
-de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.--Ah!
-interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
-se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
-intitulé _le Papillon amoureux des fleurs_, qui le prouve par les vers
-suivants:»
-
- Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
- l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
- vogue tranquille comme la belle Si-Che[2] au sein de la
- musique qui la berce. Le coeur est calme et pur, quand la
- gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
- on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
- les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
- les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
- les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
- femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
- ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
- vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
- honte secrète, sans haine importune.
-
-Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
-vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
-donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?
-
- Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
- s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
- calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
- langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
- teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
- s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
- influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
- il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
- éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
- qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à-coup l'hiver austère
- et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
- et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
- montagne dans une complète indépendance des hommes.
-
---»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
-comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
-précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé _la Perdrix
-regarde les cieux_. Ecoutez.»
-
- Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
- fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
- qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
- ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
- tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
- flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
- encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
- en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
- choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
- vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
- fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
- brillante.
-
-Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
-vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
-avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:
-
- Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
- touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
- un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
- salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
- la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
- supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
- embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
- se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
- pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
- vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
- par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
- la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
- notre végétation.
-
---»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
-vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
-l'_Immortel des cieux_ l'ont dit:
-
- Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
- demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
- amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
- crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
- pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
- d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
- barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
- après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
- abondante, ils la portent au marché de la capitale et
- l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
- verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
- couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
- dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
- sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la
- gloire et à la noblesse.
-
---»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
-peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»
-
- La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
- cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
- les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
- ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
- pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
- bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
- suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
- à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
- coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
- festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
- une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
- inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
- dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
- succès ou de la ruine.
-
-Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
-n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
-aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la _Lune aux
-bords du fleuve de l'Ouest_. Ecoutez:»
-
- Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
- l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
- se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
- le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
- diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
- l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à
- jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
- piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
- abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
- tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
- et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
- fleuve Kiang en s élargissant.
-
-Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
-les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
-attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:
-
- Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
- les tiges des blés sont coupées et que les bambous
- sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
- chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
- troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
- en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
- épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au coeur l'orme et
- le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
- et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
- l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
- du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.
-
-»--Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
-ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
-des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'_Immortel
-s'approche du fleuve Kiang,_ qui expriment ainsi ma pensée:
-
- Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
- se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
- de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
- habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
- les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
- effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
- les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
- soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
- les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
- troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
- voeu de son coeur, on accomplit ses projets, on dispose à
- son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
- l'oeil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
- est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
- leur ame?
-
---«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
-la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
-le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»
-
- Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
- hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
- sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
- hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
- Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
- attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à
- la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
- montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
- paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
- comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
- fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à
- son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
- dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
- santé, une existence obscure mais indépendante.
-
-Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
-pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
-vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
-nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:
-
- Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
- cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
- arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
- qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
- herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
- fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
- compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
- l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
- aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
- s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
- pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
- ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
- soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
- bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
- sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
- murs du palais, au temps de la disgrâce!
-
---»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
-comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
-rendent témoignage, et les voici:
-
- Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
- blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
- devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de
- bambous; et là, sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
- enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
- avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
- il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
- jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
- fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
- de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
- donnent au coeur plus d'indépendance et d'énergie que des
- vêtements de soie brodés.
-
---»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
-long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
-pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
-louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
-dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à
-deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
-bûcheron et le pêcheur.
-
---»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
-prie de commencer.»
-
-Le pêcheur Tchang prit donc la parole:
-
- La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
- flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
- la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
- à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
- submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
- aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
- les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
- l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
- dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
- sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
- et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
- pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
- sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
- pendant toute sa vie.
-
- Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
- l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
- montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
- fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
- blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
- Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
- et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
- hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
- du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
- les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
- flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
- trouble le bruit des pas.
-
- Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
- que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
- coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
- ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
- on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
- On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
- on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
- les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
- rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
- devise le mot _raison_, et les verres bien remplis passent
- de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
- chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
- poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
- du bûcheron.
-
- L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
- thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
- et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
- fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
- Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
- sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
- ample provision de bois, on chemine par la grande route;
- lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
- d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
- que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
- les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
- le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
- à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
- les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
- parler des autres.
-
-Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
-me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»
-
- Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
- désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
- liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
- pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
- fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
- d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
- bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
- quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
- manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
- inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
- prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
- bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
- cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
- point de leurs vains projets la tête et le coeur de
- celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
- les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
- saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
- trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
- herbes du jardin.
-
- Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
- vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
- un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
- heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
- aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
- vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
- est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
- quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
- Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
- bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
- soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
- Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
- repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
- neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
- la saison.
-
- L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
- son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
- banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
- on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
- saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
- ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
- s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
- dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
- porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
- abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
- verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
- ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
- sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
- Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
- tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
- de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
- l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
- des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
- au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
- soient rendues aux Esprits!
-
-Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
-de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
-marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
-se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
-Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
-qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
-vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
-se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!--Homme stupide
-et sans coeur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
-du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
-pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
-mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
-d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
-serez renversé dans les eaux du fleuve.--De toute ma vie, répondit le
-pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.
-
---»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et
-des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
-alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
-assurances contre ce péril?
-
---»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
-faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
-contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
-vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.
-
---»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
-vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
-à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?
-
---»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
-ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
-demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
-couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
-table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
-réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
-dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
-du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
-je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
-chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
-acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»
-
-Là-dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
-chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
-précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
-trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
-les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
-sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
-petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
-vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!
-
---»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur,
-répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
-allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
-pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
-eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
-terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
-devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
-pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
-choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
-Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
-intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
-servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
-galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
-conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»
-
-A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
-à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
-anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
-princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
-crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
-des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
-et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
-modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
-votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
-cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
-pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
-de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
-sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
-en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
-si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
-l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
-il ne faudrait faire de mal à personne.»
-
-Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
-son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
-sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
-portaient les insignes d'aucun grade littéraire.
-
- Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
- il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
- zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
- et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
- de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
- de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
- personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
- verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie
- et bonheur!_
-
-D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
-et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là,
-le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
-bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
-de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
-une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
-bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se
-suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
-hui une révolte contre le dieu qui préside aux années[3].»
-
-A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
-sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
-yeux s'offrent:
-
- Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
- de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
- cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là
- sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
- et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
- deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de
- son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier
- du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son
- bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
- pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
- de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
- exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
- par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
- figures employées dans les divinations, et possède aussi
- parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les
- lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
- savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
- magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
- l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
- les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
- aussi nettement que le disque de la lune; les familles
- qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
- voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
- malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
- les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
- les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
- nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
- lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.
-
-Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
-Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
-d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
-majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
-on le regardait comme le chef des devins de la capitale.
-
-Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
-après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
-fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
-l'amène prés de lui.
-
-»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
-votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»
-
-Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
-assurance:
-
- Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
- enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
- divination déclare que demain matin il doit tomber une
- pluie bienfaisante.
-
-«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
-long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?
-
-Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
-9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à
-3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
-lignes[8].
-
---»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
-sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
-avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour
-prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
-pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
-jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
-est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
-afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»
-
-Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
-décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»
-
-Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
-et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
-eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
-demandèrent ce qu'il en était du devin.
-
-«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
-un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences[9]!» Puis il
-raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
-entre l'astronome et lui.
-
-«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
-divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
-absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
-n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
-il est battu complètement.»
-
-Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
-dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
-aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
-qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
-Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
-guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
-et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
-ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
-reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à
-travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
-une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
-Dragons y lut ce qui suit:
-
- Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
- lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
- demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
- qui répand partout l'abondance et la fertilité.
-
-Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
-d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
-d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
-mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
-assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
-doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
-le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
-la partie n'est pas gagnée contre lui!
-
---»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
-il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
-sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
-manière d'anéantir cet effronte bavard.
-
---»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.
-
---»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
-tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
-le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
-Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
-enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
-a-t-il à cela?»
-
-Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
-Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
-de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
-reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
-de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
-du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
-s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
-tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
-qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
-changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.
-
-Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
-lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
-forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
-porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
-l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
-l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
-et digne dans une complète immobilité.
-
-Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
-éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
-qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
-qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
-n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
-fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
-à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
-effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
-si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»
-
-Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
-frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
-sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
-crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
-ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
-été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
-te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
-désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
-des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
-seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
-glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
-morceaux): et tu viens m'insulter ici!»
-
-A ces paroles, le roi des Dragons sentit son coeur défaillir, et son
-courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
-vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
-respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
-«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
-qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
-vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
-daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
-quitte pas!
-
---»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
-ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»
-
---»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
-eaux!»
-
-Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
-près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
-afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
-ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
-dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
-les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
-émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»
-
-A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
-retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
-se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
-étoiles, et alors:
-
- Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
- prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
- au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
- retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
- nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
- voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
- rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
- plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
- parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
- bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
- et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
- fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
- brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
- d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
- silencieuse et calme s'est écoulée.
-
-Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
-mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
-s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
-aux portes du palais de Taï-Tsong.
-
-Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
-et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
-à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
-précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à
-genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
-pour moi!--Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
-la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
-sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
-eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
-majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
-doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
-miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!--Puisque c'est
-mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
-faire grâce, reprends courage et va en paix.»
-
-Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.
-
-Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
-rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
-et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:
-
- Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
- les parfums abondants brûlent dans les appartements du
- Dragon[10], les lumières scintillent, le paravent[11]
- couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
- chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
- le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les
- rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
- des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
- portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
- tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
- d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
- paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
- toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
- Tout le peuple s'écrie d'une seule voix[13]: «Longue vie
- au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
- automnes.
-
- Tout à coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit
- à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
- découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
- est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
- enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
- comme la brise dans les saules de la digue; les stores
- enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
- fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
- agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
- le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
- fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
- les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
- les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
- se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
- l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
- parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
- d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
- cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
- Majesté vivre dix mille automnes.»
-
-Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
-rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son oeil
-de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
-l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
-debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
-manquait à l'appel.
-
-Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
-Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
-au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
-paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?
-
---»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
-spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
-le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
-tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
-apparu en songe.»
-
-Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
-palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
-immédiatement devant le trône de sa Majesté.
-
-Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
-Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
-précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
-de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
-monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
-«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
-au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
-reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
-repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
-à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
-changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
-hommages à l'Empereur.
-
-Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
-trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
-volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
-vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
-de sa dignité, et se rendre au palais; là, il frappe la terre de son
-front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
-il s'est rendu coupable.
-
-«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
-gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
-hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
-la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
-l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des _Clochettes d'Or_, et le
-fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.
-
-D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
-les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
-s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
-Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
-palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
-sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
-les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
-destinée aux loisirs de sa Majesté.
-
-Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
-honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
-jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
-les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
-livre qui dit:
-
- «La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir
- sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
- sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
- moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
- invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
- loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
- une pièce importante[15]. Tout en attaquant à gauche,
- veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
- de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
- si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
- serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
- corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
- séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
- pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
- votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
- vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
- pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
- et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
- risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
- réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
- trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
- contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
- bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.
-
- Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
- le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
- crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
- pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
- se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
- disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
- victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
- attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
- furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
- à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
- portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
- réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
- coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
- s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
- disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
- dans la vallée obscure!...»
-
-Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
-de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
-point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
-le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
-se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
-il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
-forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
-l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
-l'appeler, ni l'éveiller.
-
-Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
-son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
-mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
-ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner à
-son sujet ce manque de respect.
-
---»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
-relevez-vous!»
-
-Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
-inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait à
-haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
-comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
-placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
-palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
-de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
-disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
-mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
-parler!
-
---»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
-prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?
-
---»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
-chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
-tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
-explications à ce sujet.»
-
--» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?
-
-A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
-son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
-rêve.»
-
-Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
-Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
-n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
-près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»
-
-Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,
-
- Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
- dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
- devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
- et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
- nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
- librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
- Dragon coupé par morceaux; là, les guerriers célestes le
- tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
- dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
- mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
- d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
- se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
- Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
- griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
- mort.
-
- Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
- retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
- glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
- exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
- roulant à travers l'espace.»
-
-
-[1] Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité plus haut,
-remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de l'Arsenal celle
-du _Bonze sauvé des eaux,_ insérée dans l'in-18. Au reste, le premier
-alinéa est le seul point de ressemblance qui existe entre ces deux
-histoires.
-
-[2] Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu, souvent
-citée par les poètes et les romanciers.
-
-[3] Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en chinois
-qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui va suivre.
-
-[4] Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la dynastie des
-Tang.
-
-[5] Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin; il vivait
-retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan cueillir
-des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint immortel.
-
-[6] Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les Chinois
-délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.
-
-[7] Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt vus par
-lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant J.-C.);
-ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu,
-les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une ligne
-horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont la
-multiplication donne 64.
-
-[8] Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
-chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.
-
-[9] De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un seul devin
-qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?
-
-[10] Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui appartiennent à
-l'Empereur.
-
-[11] Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise pendant
-l'audience.
-
-[12] L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant J.-C.,
-associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à cet
-honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du trône
-que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces deux
-personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté cher
-aux Chinois.
-
-[13] Le texte dit: _crier comme la montagne_. Le Sse-Ki rapporte que le
-grand maître des cérémonies étant, dans une circonstance solennelle,
-monté sur la montagne sacrée du milieu (il y en eut cinq sous les
-Tcheou), les officiers subalternes restés en bas entendirent un bruit
-qui semblait sortir de la montagne et imiter le son de _Wan-Souy,_ dix
-mille années à l'Empereur!
-
-[14] Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le cortège.
-
-[15] L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier, les hommes
-en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.
-
-
-
-
-LES RENARDS-FÉES.
-
-CONTE TAO-SSE.
-
-
-I.
-
-Sous le règne de Hiouan-Tsong[1] de la dynastie des Tang, vivait un
-jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
-Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
-classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
-littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
-avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
-armé de son arbalète.
-
-Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
-que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
-force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
-exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
-particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
-jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
-serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
-position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.
-
-Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan[2]; le
-défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
-s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
-l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
-l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
-moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
-des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
-susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
-et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre à
-l'abri des troubles. Là, Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
-de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
-rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
-achetées autour de sa nouvelle demeure.
-
-Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
-par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
-il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
-apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
-état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
-projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
-fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
-lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
-par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
-Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
-Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
-fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
-sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
-brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
-très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
-d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.
-
-Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
-continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
-son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
-ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
-montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
-ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
-sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
-Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
-la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
-et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
-trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
-rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:
-
- Les sommets élancés des collines que les forêts
- enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
- dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
- rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
- rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
- vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
- des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
- et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
- toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
- perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
- l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
- les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
- villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
- de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
- fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
- oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
- cette solitude de leurs cris.
-
-Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
-et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
-cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
-à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
-ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
-Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
-appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
-écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
-deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.
-
-«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
-prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
-leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»--Et
-là-dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
-tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
-meule, dispose la corde de l'arbalète[3], plonge sa main dans son sac
-et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
-la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
-plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
-Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
-eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
-lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
-tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
-était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
-de l'oeil gauche du Renard qui tenait le livre.
-
-L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
-s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
-ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
-de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
-jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
-Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
-ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
-étaient couvertes de caractères faits comme des têtards[4], et tous
-parfaitement indéchiffrables pour lui.
-
-«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
-qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
-consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
-des écritures anciennes.»--Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
-manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
-conduit à la capitale.
-
-Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
-mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
-terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
-soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
-étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
-manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
-que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
-gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
-qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
-le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
-pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
-verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.
-
-Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
-entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
-sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
-froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
-pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.--Les domestiques
-eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
-temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
-dans la maison.
-
-«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
-chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?--J'en
-ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
-Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là-dessus,
-allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
-appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
-chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
-tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
-soignées.
-
-A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
-l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
-de vin.--«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
-deux mesures, avec un plat de viande de boeuf hachée, et veillez tous
-ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
-assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
-après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
-chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
-demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
-dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
-l'appartement.--«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
-les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
-domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.
-
-Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
-s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
-de la frontière.--«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
-Kiang-Nan.--Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
-n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.--Eh bien! ajouta
-Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
-depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
-retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
-troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
-rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
-réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
-ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
-première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
-mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
-de l'armée.--Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
-nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
-venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
-compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
-ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
-de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
-dire:
-
- Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à
- l'oeil le même spectacle;
- Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié
- disparu!
-
-Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
-dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
-cette nuit?--Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
-combien vous êtes de voyageurs.--Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
-suis seul.»
-
-L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
-bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
-me hasarder à vous recevoir.--Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
-vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
-vous empêche de m'ouvrir?--Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
-n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
-de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
-laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
-inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
-clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
-puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
-expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
-de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.
-
---Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
-suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
-appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
-pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
-cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
-reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
-jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
-aura pas un qui ne me reconnaisse.»
-
-Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
-ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
-ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
-formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.--Ne
-vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
-vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là-dessus il
-entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
-fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
-et du vin.»--Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
-mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
-commandés.
-
-Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
-s'aperçut qu'il cachait son oeil droit sous les plis de sa manche, avec
-des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
-lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
-du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
-cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'oeil.
-
---Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.
-
---Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
-j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
-en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
-mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
-galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
-mon oeil gauche est gravement attaquée.
-
---Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
-Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.--Eh bien!
-interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
-aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.
-
---Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
-vivacité.
-
---Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
-manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'oeil gauche
-de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
-L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
-mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
-avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.
-
---Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge,
-des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.--Et sur ce
-livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
-obtenir d'y jeter un coup-d'oeil?--Oh! c'est un livre bien étrange,
-ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
-Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
-mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
-à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
-petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
-arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
-était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
-droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
-s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
-ici! et vous ne le chassez pas?»
-
-A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
-être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
-et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
-menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
-forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.--Wang-Tchin
-le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
-mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
-C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
-de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
-le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
-Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
-de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
-s'en occuper.
-
-«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
-qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
-livre.--Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
-je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
-que vous leur avez pris!--Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
-du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
-railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
-maudite bête, et tout sera dit.»
-
-Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
-les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
-tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
-ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
-langue sèche.
-
-Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
-pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
-Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
-être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
-tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
-entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
-vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
-reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
-arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
-pour l'avenir.»
-
-Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
-se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
-pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
-tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
-il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
-«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
-Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
-traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
-le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
-l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
-prendre mes mesures.»
-
-Là-dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
-auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
-reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
-jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
-lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
-ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à
-quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
-Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
-bien temps alors de vous repentir!»
-
-Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
-suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
-eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
-il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
-surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
-ruiner de fond en comble. On dit avec raison:
-
- Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
- Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
- verserez des larmes!
-
-Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
-chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
-capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
-voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants; les
-places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
-plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
-Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
-plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
-dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
-ni abri.--Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
-hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
-des nouvelles de sa famille.
-
-Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
-chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
-souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le coeur est
-blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
-visage.--«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
-dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
-fût plus qu'un amas de décombres!--Hélas! il ne me reste plus de
-demeure.--Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
-parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
-père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
-été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
-nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
-nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
-jusqu'à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
-affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
-et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
-que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
-retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
-vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
-le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
-maison.»
-
-Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
-acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
-qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
-vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
-lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
-qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
-de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
-homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
-de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
-individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.
-
-«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
-deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
-répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
-jusqu'à extinction.--Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
-costume.--Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
-fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
-et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
-décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
-contenait ce qui suit:
-
- Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
- seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
- d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
- gravement malade. La médecine et les prières restent
- sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
- livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
- et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
- m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
- fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
- pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
- puissiez me rendre les derniers devoirs!--J'en ressens une
- profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
- dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
- que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
- capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
- tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
- à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
- laisser tout-à-fait les biens ruinés et à moitié perdus
- que vous avez là-bas, et revenir ici vous occuper du soin
- des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
- pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
- Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
- des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
- combien il serait difficile de fonder à la capitale une
- maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
- n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
- intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
- repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
- dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
- vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
- lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
- sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
- au bord des neuf fontaines[5], je vous jure que nous ne
- serions pas réunis.
-
- Lisez et retenez ceci.
-
-A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
-en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
-splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
-douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
-au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
-arriver à temps! Tout est fini!--Mes regrets sont impuissants!» Après
-s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
-ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
-dernière.--«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
-ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
-ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
-pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
-éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
-tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
-abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
-funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
-vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
-une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
-maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
-dame ne pourrait fermer les yeux en paix.--Oserais-je ne pas accomplir
-les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
-de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
-capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
-de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»--Et aussitôt il s'empressa
-de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
-cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
-sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
-terres.
-
-Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
-objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
-et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
-entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
-mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
-restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
-écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
-dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
-Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
-encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
-doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
-près des siens!--Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à
-présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
-superflues!»--Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.
-
-Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
-Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
-et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
-ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
-dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
-égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
-se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
-à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
-creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
-achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
-Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
-au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
-impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
-funèbres. Hélas!
-
- Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main
- lui cause bien des regrets!
- Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve
- en retournant à l'est.
- C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a
- des rêves brillants,
- Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage
- comme aux nues argentées qui se déroulent.
-
-
-II.
-
-Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
-à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
-Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
-aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
-dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
-époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
-ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
-annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
-de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
-dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
-frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
-On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'oeil droit entièrement perdu; mais
-sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
-la lettre et y lurent ce qui suit:
-
- Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
- protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
- d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
- une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
- rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
- passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
- bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
- qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
- bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
- car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
- déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à
- laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
- je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
- cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
- reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
- achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
- avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
- frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
- Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
- cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
- utile de vous annoncer.
-
- Tchin vous salue mille fois.
-
-Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
-ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
-qui lui avait mis l'oeil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
-peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
-de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà
-ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
-capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
-parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
-l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
-s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
-vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
-d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
-restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
-précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
-de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
-seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»
-
-Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
-des deux dames.
-
-«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
-Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
-protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
-assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
-il faudra la lui prouver en faisant de bonnes oeuvres, et renouveler
-nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
-les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
-les appointements aillent toujours croissant.»--Puis elles ajoutèrent
-en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
-dans la lettre, qu'est-ce?--C'est un ami de mon maître, répondit le
-domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
-jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
-fils.--C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
-mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»
-
-Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
-l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
-son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
-La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
-fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
-au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
-dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
-quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
-pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
-afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
-mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
-voulue au lieu de sa charge?»
-
-Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
-écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
-il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
-le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
-qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
-ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
-de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
-fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
-articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
-un bonze d'employer cet argent en bonnes oeuvres. Enfin, elle loua un
-bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
-Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
-matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
-visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
-l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.
-
-S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
-Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
-le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
-Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
-maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
-cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!
-
- Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il
- a lieu de s'affliger!
- Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent
- au-devant de nous?
- Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur
- joie par des chants et des danses:
- Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel
- de la capitale.
-
-Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à
-la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
-d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là,
-il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
-somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
-fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
-de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
-voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.--Il regarde ...
-c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont
-quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
-et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!--Le bateau marche
-toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
-des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
-laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
-se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma
-mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
-était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
-ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
-du balcon et regarde.--Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
-scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!
-
-«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
-s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
-tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
-seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
-cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
-revêtu?»--Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
-le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
-avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
-de leurs propres yeux.
-
-Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
-mère vivante devant lui!--A cette vue, il arrache en toute hâte ses
-vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
-habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
-maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
-Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à
-bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
-pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
-plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.--La mère de
-Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
-aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»
-
-Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son
-serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce
-pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale
-une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort
-prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en
-me présentant devant vous en habit de deuil?--Quoi! reprit la vieille
-dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous
-porter une lettre à la capitale?--Mais enfin, il y a un mois, ce
-Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait
-telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté
-deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller
-rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu
-mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis
-accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»
-
-Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une
-merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
-semblable à celui-ci?
-
-Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,
-ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est
-un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!--Et bien!
-interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
-je voie si l'écriture est de moi,--Eh! si ce n'eût été l'écriture de
-ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»
-Là-dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
-C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
-de caractère?--Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
-ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à
-parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où
-donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»--Hélas!
-répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant
-de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille
-toute blanche?--Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
-incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une
-seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé
-votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive
-qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un
-faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,
-et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le
-papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
-diaboliques?
-
-Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était
-allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi
-furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté
-à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
-est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»
-Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,
-voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois
-dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient
-restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé
-Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier
-ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous
-avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,
-et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant
-vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après
-nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour
-faire notre entrée dans Tchang-Ngan.--Et vous dites encore que votre
-domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»
-
-Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,
-s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
-chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce
-que je vous ai jamais envoyé une lettre?--Mais enfin, reprit sa mère,
-est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
-veux l'interroger!--Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,
-mais il ne tardera pas à rentrer.»
-
-Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs
-regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
-vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
-gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses
-compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve
-en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du
-bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent
-qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
-précédents; et c'est que l'oeil droit du prétendu envoyé était dans
-le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
-d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
-«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours
-derniers tu avais l'oeil droit bien malade, comment se fait-il que tu
-sois si bien rétabli aujourd'hui?--C'est-à-dire, répondit Ouang-Fo,
-avec un air et un ton ironique, c'est-à-dire que vous-même vous avez
-perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous
-donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un
-oeil?--Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
-il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est
-là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
-cours te présenter devant elle.»
-
-A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre
-maître vit encore! elle est ici!--Mais, répondirent les domestiques, où
-serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»--Ouang-Fo, n'en croyait
-rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
-se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître
-l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est
-ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour
-paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment
-pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
-convenable, se prosterner devant la mère de son maître.
-
-Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
-attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est
-venu ces jours derniers avait à l'oeil droit une blessure grave, et
-celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre
-fois, ce n'était pas lui!--Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la
-lettre, l'ouvre, jette un regard, ...--ce n'était ni plus ni moins
-qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!
-
-Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
-s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
-Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des
-deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait
-craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on
-était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
-lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de
-sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu
-Ouang-Fo blessé à l'oeil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce
-mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit
-être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer
-de moi!--Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là? demanda sa mère.»
-Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé
-dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
-cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que
-cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre
-son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses
-intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»
-
-A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se
-mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
-de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
-l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
-séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu
-deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!
-
---Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences
-de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près
-de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
-encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant
-d'infortunes!--Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel
-point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
-sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
-encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?--Nos biens de la
-capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
-et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
-d'aller au Kiang-Tong.
-
---Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de
-Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter
-maintenant?--Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,
-nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de
-nouveau.» Là-dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
-bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
-naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
-dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont
-brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
-aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans
-l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
-défaite.
-
-Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les
-gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
-loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler
-cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,
-il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
-interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,
-dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
-dans son intérieur.
-
-Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
-avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
-retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure
-fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
-bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.
-
-Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à
-surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
-qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et
-majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce
-qu'il aperçut c'était:
-
- Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel
- qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre
- tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
- Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux
- de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de
- soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
- au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
- semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
- en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect
- est imposant; toute sa personne respire une élégance qui
- n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
- sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume
- glacée.--Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,
- c'est au moins un monarque parmi les hommes!
-
-L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
-qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère
-Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
-s'est porté depuis leur séparation.--«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en
-répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu
-me chercher ici.--Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,
-pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés
-s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été
-enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je
-pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et
-ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un
-abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y
-avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir
-nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère
-vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
-précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,
-j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais
-les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté
-votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,
-aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais
-enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
-donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas
-encore habitable?
-
---Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;
-en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures
-en causant avec elle.» Là-dessus il introduisit son frère dans
-l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques
-avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut
-que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble
-de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se
-jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et
-lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais
-à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»--Et
-Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis
-en attendant qu'il pût voir sa belle-soeur, il désira apprendre de la
-bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.
-
-Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de
-Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa
-maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la
-jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
-salle. Là, le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils
-avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en
-lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient
-résultés.
-
-«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps
-anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont
-assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres
-animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et
-vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient
-en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
-livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner
-leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
-pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?
-et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.--Bien ... mais
-pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les
-égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
-des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment
-leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur
-demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce
-livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon
-le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos
-affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser
-que vous seul.--C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit
-l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et
-voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»
-
-Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne
-répondit rien du tout, mais au fond de son coeur, il était froissé. «Et
-ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères
-est-il écrit?--Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais
-qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
-caractère que je connaisse!--Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
-Wang-Tsay.--En effet, interrompit la belle-soeur, en insistant sur cette
-idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être
-il sera plus habile, qui sait!...--Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
-ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je
-serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;
-voilà tout.»
-
-Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de
-son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
-haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères
-comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint
-dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
-c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
-ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
-Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.
-
-Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de
-l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où
-vas-tu!»--Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard
-se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
-vigoureuse.--Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.
-Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué
-vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa
-première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut
-comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison
-courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
-tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.
-
-Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
-était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième
-rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de
-l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
-vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;
-et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû
-voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté
-de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie
-de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
-longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:
-«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre
-jeune frère est ici.»
-
-En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur
-ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient
-devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
-domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux
-Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
-ailes.
-
-Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,
-mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine
-de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
-tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
-vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la
-colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et
-il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa
-poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par
-le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se
-métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:
-
- C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris
- l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
- nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
- jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de
- bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante
- rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
- représentait les longs fils de soie violette suspendus à
- la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du
- papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,
- deux vieilles écorces de sapin.
-
-Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
-présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un
-esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,
-qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré
-n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»--Ainsi disaient les
-domestiques; et Wang-Tchin au fond de son coeur retournait ses pensées
-et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de
-fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un
-médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.
-
-Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant
-dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un
-voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,
-Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa
-tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du
-Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être
-le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le
-Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à
-deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour
-l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me
-vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
-à ma mère!»--Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
-réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay
-ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et
-colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,
-et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
-plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la
-porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
-et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as
-repris ton livre, que viens-tu faire ici?»
-
-Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la
-colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de
-sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant
-ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
-dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit
-précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande
-la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les
-domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,
-il entre, il avance malgré tout!--Quoi! serait-il vrai?» s'écria à
-son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son
-fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
-précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses
-pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
-me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des
-bâtons?--Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?--Oui, je suis l'enfant
-que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il
-donc un faux Wang-Tsay?»
-
-Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent
-apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors
-que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les
-serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et
-lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda
-encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des
-Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se
-rétablissait pas du tout.
-
-«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand
-il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
-que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
-venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
-métamorphosé!--Et que disait cette lettre?--Vous savez, continua
-Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
-en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
-là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà
-pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
-ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
-deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
-aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
-de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
-avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
-voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
-l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
-le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
-là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
-que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
-précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
-et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà;
-mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
-s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
-car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»
-
-Là-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
-plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
-rire que de se fâcher à tout le monde.
-
-Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-soeur, et demanda à voir
-Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
-sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
-mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
-de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
-et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
-vouloir trop.
-
-Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
-convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
-Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
-surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait
-dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.
-
- Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce
- à laquelle il appartient,
- Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent
- un grand prix:
- La maison a été détruite, les biens ont laissé une place
- vide, le livre même a disparu;
- Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en
- rira dans mille ans.
-
-
-[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
-
-[2] Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la Nouvelle
-de Ly-Taï-Pe.
-
-[3] Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.
-
-[4] Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont les
-caractères ressemblent à ces animaux.
-
-[5] Les régions inférieures.
-
-[6] Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper: celui qui
-vole des êtres humains.
-
-
-
-
-LE LUTH BRISÉ.
-
-NOUVELLE HISTORIQUE.
-
-
- On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié
- de Pao et de Cho;
- Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!
- Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que
- des sentiments de haine,
- On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer
- un coeur sincère.
-
-Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
-a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
-célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
-Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
-des Tcheou[1], s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
-gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
-bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
-traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
-son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
-révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
-son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
-au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
-individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
-ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
-des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
-personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
-désigne par l'expression _tchy-ki_, c'est-à-dire, _qui vous connaît à
-fond_. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
-sont appelés _tchy-sin, intimes de coeur_. Si c'est simplement le son
-de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
-de l'affection, cela s'appelle _tchy-yn, se connaître par l'effet des
-sons_. Cependant ceux qui sont liés de coeur, d'une façon quelconque,
-rentrent sous la dénomination générale d'amis, _siang-tchy._
-
-Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
-raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
-vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
-cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:
-
- Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,
- l'autre l'écoute;
- Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,
- alors il ne pourra se faire entendre.
-
-Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
-Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
-vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
-Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
-de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
-King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
-le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
-Ta-Fou. Là, il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
-près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
-mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
-était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
-lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
-pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
-faire route par terre, aller dans sa ville natale.
-
-Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
-les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
-magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.
-
-Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille[2];
-Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
-tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
-parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
-son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
-s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
-Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
-des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
-chevaux.
-
-Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
-et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
-beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
-violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
-de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
-grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
-«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
-que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
-convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
-prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
-serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
-favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
-mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
-destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
-provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
-embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
-des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
-préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
-foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
-adieux.
-
- Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,
- Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les
- rivières éloignées!
-
-Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
-jouissait à coeur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
-et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
-transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
-toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
-et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
-arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
-alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
-de l'automne[3]. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
-vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à
-torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
-bateaux fit porter une ancre sur le rivage.
-
-Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
-la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
-alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
-son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
-était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
-parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
-pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.
-
-Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
-dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
-la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
-jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
-notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
-se brisa.
-
-Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
-quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
-et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
-l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
-d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»
-
-L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
-déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
-bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
-musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
-la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
-or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
-qui connaisse et comprenne cet instrument? non.--Voici ce que c'est.
-Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
-bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
-avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
-dévaliser.--Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
-avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
-l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
-quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»
-
-Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
-des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
-du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
-vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
-car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses moeurs qui le
-rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
-sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
-avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
-et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là, il
-a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à
-juger les sons du luth.
-
---Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
-montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!--Mais enfin,
-que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
-retirer.»
-
---Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
-voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
-sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
-y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à
-la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
-excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
-vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
-ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
-votre luth.»
-
-Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
-Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
-jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
-d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
-revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
-et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
-rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
-long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à
-l'heure en m'accompagnant.
-
---Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
-prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
-répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
-Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
-et les voici:
-
- Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!
- A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.
- Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des
- rues pauvres et obscures....
-
-»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
-et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
-rappelle, et le voici:
-
- Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant
- des siècles infinis.
-
-Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
-assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
-trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
-ainsi.» Là-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
-d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
-longuement dans la cabine.
-
-Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
-C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
-de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
-sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
-bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
-se cachaient dans des souliers de paille.
-
-Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
-paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
-en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
-lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
-présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
-parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
-il convient à un honorable magistrat.»
-
-Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
-un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
-voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
-resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
-étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
-de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
-ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
-Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
-habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
-à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
-en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
-il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
-magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
-du siège où l'envoyé de Tsou était assis.
-
-Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
-et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
-mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
-de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
-bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
-rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
-corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
-dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.
-
-Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
-à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
-tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
-dressa un petit banc à l'extrémité de la table.
-
-Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à-vis d'un étranger,
-Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
-de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4]».
-
-Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
-s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
-choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
-prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
-quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
-Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à
-l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
-luth?»
-
-Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
-reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
-lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
-les ressources et les beautés de cet instrument?»
-
-Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
-que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
-jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»
-
-Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
-parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
-habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
-son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
-votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.--Oh! reprit Pe-Ya
-en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à
-ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
-l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
-de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
-fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!
-
---Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
-va sans se gêner donner son explication en détail.--Cet instrument,
-c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
-cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre _Ou-Tong_; le phénix
-aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
-roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
-que sur l'arbre _Ou-Tong_, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
-douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
-sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
-éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
-des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
-dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
-célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
-la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
-il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
-clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
-ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
-comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
-qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
-qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
-il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
-pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux _soixante-douze
-heou_ (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
-pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
-un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
-Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
-dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
-Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
-degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
-les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
-par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
-seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
-ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
-ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
-nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit _bassin du Dragon_; le
-plus court, _étang du Phénix:_ tous les deux ont des chevilles de jade
-et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
-lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
-intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'oeil les
-cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
-fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
-(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
-Yao et de Chun[6], on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
-vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
-des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
-ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
-Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
-et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
-Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
-Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux
-dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
-un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
-L'instrument en compta alors sept.
-
-Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
-lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
-qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
-froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
-suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.
-
-Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
-jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
-de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
-préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
-vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
-parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
-musique.
-
-Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
-instrument?--Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
-harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
-l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
-beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à
-l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
-frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
-vertus de l'harmonie!
-
-Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,
-Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au
-hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se
-dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu
-sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
-érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce
-moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.
-«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
-à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius
-jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
-et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
-il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre
-traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
-Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu
-un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,
-et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient
-les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
-d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les
-cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître
-les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais
-il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand
-je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique,
-connaître les sentiments de mon coeur?»
-
-Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
-dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.--Si sa Seigneurie veut
-bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
-conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le
-grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»
-
-Là-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi
-profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur
-vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth
-que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle
-immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes
-élevées.»--Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un
-immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il
-laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de
-nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos
-pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases
-il avait deviné ce qui occupait le coeur de Pe-Ya[8].
-
-Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant
-le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il
-lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de
-respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!
-En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à
-méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les
-nobles noms de votre Seigneurie?
-
---Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,
-et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin
-joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms
-de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes
-cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place
-d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux
-domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on
-remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention
-en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
-daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
-accueil.»
-
-Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
-enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,
-se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
-rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui
-des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
-demeure.--Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la
-montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre
-maison.--Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous
-habitez est en vérité un village _abondant en sages_ (Tsy-Hien)! mais,
-dites-moi, quelle est votre profession?--Je coupe du bois dans la
-forêt pour gagner ma vie.--Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,
-avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
-qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances
-que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une
-renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
-cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le
-palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent
-passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts
-et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et
-des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
-désapprouver votre conduite, docteur.--Seigneur, répondit le bûcheron,
-je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui
-n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il
-faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins
-quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être
-élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais
-pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété
-filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous
-distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques
-verres.
-
-Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était
-choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
-avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui
-demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?--Déjà j'en ai
-laissé passer vingt-sept.--Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;
-si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
-titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui
-a conquis mon amitié en appréciant la musique!--Grand homme, objecta
-le bûcheron, vous vous laissez égarer.--N'avez-vous pas à la cour un
-nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
-pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
-l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser
-si bas!--Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il
-y en a plein l'Empire, mais des amis de coeur, le nombre en est borné;
-d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par
-le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en
-féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes
-pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune
-et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»
-
-Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
-et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la
-cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les
-lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de _frère aîné,_ celui
-de _frère cadet_ appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
-Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,
-pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se
-démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
-burent encore une coupe.
-
-Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses
-instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.
-Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à
-coeur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence
-d'âge. Car, on dit avec raison:
-
- Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les
- sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,
- Et l'ami qui vous a _connu par l'effet des sons_ écoute vos
- paroles long-temps et avec une oreille favorable.
-
-Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
-lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est
-parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les
-cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la
-voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le
-grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant
-sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi
-notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si
-tôt!»
-
-A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent
-goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait
-le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
-respect.
-
-Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et
-indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu
-vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir
-près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans
-sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?--Hélas! répondit
-Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre
-volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont
-vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!--Eh bien! ajouta
-Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
-allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre
-frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez
-exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
-rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.
-
---Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer
-à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un
-engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout
-demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne
-m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre
-en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre
-jeune frère un plus grand crime encore!--Vos paroles pleines de sens,
-répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année
-prochaine je reviendrai vous voir.--A quelle époque de cette prochaine
-année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?--Ecoutez,
-répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a
-commencé la 2.e division de l'automne; ce jour va être le
-seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous
-rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain
-jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes
-promesses, ne me tenez plus pour un sage.»
-
-Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
-où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,
-et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure
-ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord
-du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
-manque. Mais l'aurore paraît déjà, et il faut que je prenne congé de
-mon frère.»
-
-Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
-domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
-prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à
-son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,
-faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos
-honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme
-la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas
-dédaigner de faibles présents!»
-
-Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
-un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il
-parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,
-jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau
-la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
-rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se
-séparèrent les yeux humides.
-
-Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
-de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son
-voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et
-les montagnes, la tristesse était dans son coeur, et son esprit restait
-occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après
-quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
-voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le
-seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
-bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char
-sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là, l'envoyé
-rendit compte de sa mission au souverain.
-
-Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient
-succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein
-d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans
-songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,
-il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.
-Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,
-disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit
-route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée
-qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
-arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.
-
-Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de
-l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
-était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
-sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait
-eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le
-bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
-l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.
-
-La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers
-la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé
-devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store
-de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer
-sur la proue du bateau. Là, il se mit à contempler la constellation
-de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute
-cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors
-lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie
-soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit
-se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,
-époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait
-de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il
-donc manqué à sa promesse?
-
-Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je
-comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
-passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est
-pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère
-m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
-a été émouvoir le coeur de l'ami _qui m'a connu par les sons_, cette
-nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il
-ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda
-qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums
-furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant
-l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il
-rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec
-un accent de douleur.
-
-Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son
-si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
-jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé
-de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce
-sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
-piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
-de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
-que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
-les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas
-venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même
-sur le rivage m'informer de mon frère.»
-
-Là-dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit
-dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
-nuit il ne put fermer l'oeil; il appelait l'aurore de tous ses voeux et
-l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se
-dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
-du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
-Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête
-dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite
-que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après
-s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon
-frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les
-frais des cérémonies funèbres.»
-
-Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
-direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix
-lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.--«Seigneur,
-demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?--Ici la montagne
-se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
-le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
-couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui
-présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
-au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
-qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous
-pourrons continuer notre marche.»
-
-Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
-domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande
-route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
-pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à
-un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses
-vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
-bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
-s'avance à pas lents.
-
-A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
-respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose
-à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton
-de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,
-que daignez-vous ordonner?--Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,
-et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
-Tsy-Hien.--Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
-droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du
-village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
-la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
-à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
-route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
-village, votre Seigneurie veut aller?»
-
-Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec
-étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,
-lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour
-où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y
-avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
-celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être
-mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.
-
-«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des
-réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
-adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
-villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis
-vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
-long-temps.
-
---Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces
-deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
-paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
-fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années
-dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
-a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
-habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
-amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
-informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
-dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.--Je désirerais
-aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.--Quoi!
-interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
-voir dans cette maison?--Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»
-
-A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
-commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et
-d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était
-mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du
-bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
-haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
-ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe
-donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
-livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de
-connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper
-le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par
-un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint
-languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques
-mois, il mourut....»
-
-Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes
-s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
-si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés
-avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le
-vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
-domestique quel personnage était son maître!--L'enfant se pencha et dit
-à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!
-
---Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
-l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir
-recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la
-douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il
-s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je
-t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus
-qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
-supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»
-
-Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
-eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
-la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable
-Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui
-munissait à son fils?»--Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
-de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore
-dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la
-ville, dans le cimetière.
-
---Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit
-le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa
-pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
-d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
-jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
-envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
-dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
-Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
-qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.--Et moi, je n'ai pas voulu
-mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par
-lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement
-élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
-voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris
-quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,
-quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.
-
---Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller
-me prosterner devant le tombeau.--Puis il dit à son petit serviteur
-de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
-en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
-marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.
-
-Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
-regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
-(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
-et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
-par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
-esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
-Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
-vous dit un éternel adieu.»--A ces mots la voix lui manqua, et il
-éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
-montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
-ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
-voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
-accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
-ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
-des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
-du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.
-
-Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
-n'avoir pas obéi aux impulsions de son coeur: il se fit donc apporter
-l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
-couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
-le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
-sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
-les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
-dispersèrent avec des éclats de rire.
-
-«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
-par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
-profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
-riant?--Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
-sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
-joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!--Puisqu'il en est ainsi,
-reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
-la connaissance de cet art?--Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
-je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
-passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon coeur obscurci n'est plus
-capable de discerner clairement ce qui le toucherait.
-
---A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
-destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
-réciter, prêtez l'oreille.»
-
-Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
-répéta les lignes suivantes:
-
- Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9]
- J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;
- Aujourd'hui je revenais pour le voir:
- Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la
- musique,
- Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.
- Oh! douleur!... combien mon coeur fut navré!
- Oh! chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!
- Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes
- joues;
- J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est
- douloureux!
- Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,
- Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les
- liens d'une amitié pure et précieuse!
- Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.
- Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner
- mon luth,
- Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:
- Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!
-
-Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
-vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
-l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
-déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
-de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.
-
-Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
-luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:
-
- J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.
- Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?
- Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des
- compagnons et des amis;
- Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait
- trop difficile.
-
-«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!--Dans quelle
-partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
-Pe-Ya.--Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
-la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
-question?--Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
-je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
-quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
-servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
-puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
-où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
-je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
-natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
-respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
-ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
-moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
-comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»
-
-Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
-devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
-répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
-s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.
-
-Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à
-son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;
-
- Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux
- efforts.
- Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse
- qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?
- Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté
- dans l'oubli;
- Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore
- du luth brisé.
-
-
-[1] Vers 690 avant J.-C.
-
-[2] Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.
-
-[3] Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy)
-en deux parties, qui forment les huit _Tsie_.
-
-[4] L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de prendre
-un siège.
-
-[5] Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des temps
-fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
-chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
-l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
-dans les cérémonies.
-
-[6] Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrés des
-Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant J.-C.
-
-[7] 1134 avant J.-C.
-
-[8] Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute plus
-d'attrait pour l'habitant du _céleste Empire_ que pour le lecteur
-français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
-les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
-les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
-écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
-une difficulté de plus.
-
-[9] La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en
-automne; le mot _printemps_ est sans doute appelé par la rime du vers
-suivant: _Tchun_ printemps, et _Kun_ sage.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits
-du chinois, by Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES ***
-
-***** This file should be named 45374-8.txt or 45374-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/5/3/7/45374/
-
-Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License available with this file or online at
- www.gutenberg.org/license.
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/45374/old/45374-8.zip b/45374/old/45374-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 283b67b..0000000 --- a/45374/old/45374-8.zip +++ /dev/null diff --git a/45374/old/45374-h.zip b/45374/old/45374-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index c6fc0d3..0000000 --- a/45374/old/45374-h.zip +++ /dev/null diff --git a/45374/old/45374-h/45374-h.htm b/45374/old/45374-h/45374-h.htm deleted file mode 100644 index 7b5bbe4..0000000 --- a/45374/old/45374-h/45374-h.htm +++ /dev/null @@ -1,7991 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
- <head>
- <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
- <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
- <title>
- The Project Gutenberg eBook of Choix de contes et nouvelles traduits du Chinois, by Théodore Pavie.
- </title>
- <style type="text/css">
-
-body {
- margin-left: 10%;
- margin-right: 10%;
-}
-
- h1,h2,h3,h4,h5,h6 {
- text-align: center; /* all headings centered */
- clear: both;
-}
-
-p {
- margin-top: .51em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: .49em;
-}
-
-.p2 {margin-top: 2em;}
-.p4 {margin-top: 4em;}
-.p6 {margin-top: 6em;}
-
-hr {
- width: 33%;
- margin-top: 2em;
- margin-bottom: 2em;
- margin-left: auto;
- margin-right: auto;
- clear: both;
-}
-
-hr.tb {width: 45%;}
-hr.chap {width: 65%}
-hr.full {width: 95%;}
-
-hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;}
-hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;}
-
-.blockquot {
- margin-left: 5%;
- margin-right: 10%;
-}
-
-a:link {color: #800000; text-decoration: none; }
-
-v:link {color: #800000; text-decoration: none; }
-
-.center {text-align: center;}
-
-.right {text-align: right;}
-
-.caption {font-weight: bold;}
-
-.poet {margin-left: 20%;}
-
-
-
-/* Footnotes */
-.footnotes {border: dashed 1px;}
-
-.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
-
-.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
-
-.fnanchor {
- vertical-align: super;
- font-size: .8em;
- text-decoration:
- none;
-}
-
- </style>
- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits du
-chinois, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Choix de contes et nouvelles traduits du chinois
-
-Author: Various
-
-Translator: Théodore Pavie
-
-Release Date: April 14, 2014 [EBook #45374]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES ***
-
-
-
-
-Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<h1>CHOIX</h1>
-
-<h1>DE</h1>
-
-<h1>CONTES ET NOUVELLES</h1>
-
-
-<h1>TRADUITS DU CHINOIS</h1>
-
-<h2>PAR THÉODORE PAVIE</h2>
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,</h5>
-
-<h5>RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7</h5>
-
-<h5>1839</h5>
-
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#TABLE">Table</a></p>
-<h5>A</h5>
-
-<h5>MONSIEUR STANISLAS JULIEN,</h5>
-
-<h5>MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE</h5>
-
-<h5>LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL</h5>
-
-<h5>DE FRANCE.</h5>
-
-<h5>TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE</h5>
-
-<h5><i>De son respectueux Elève,</i></h5>
-
-<h5>THÉODORE PAVIE.</h5>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4>AVERTISSEMENT.</h4>
-
-<hr class="r5" />
-<p>Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
-attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
-volume de <i>nouvelles</i> et de <i>contes</i>.—Les Chinois d'ailleurs ne font
-pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
-mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
-de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
-tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
-capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
-un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
-récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
-désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
-dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
-étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
-dans l'original.</p>
-
-<p>D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
-abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
-d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
-et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
-à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
-pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
-du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
-d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mœurs et
-des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.</p>
-
-<p>Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
-yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
-témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
-avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
-connaître ici:</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LES PIVOINES</span>, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
-intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (<i>Faits remarquables, anciens et modernes</i>).
-Le même conte se trouve aussi dans les <i>Histoires à réveiller le
-monde</i>, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
-incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
-collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
-<span style="font-size: 0.8em;">RENARDS-FÉES</span>.</p>
-
-<p>La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, <span style="font-size: 0.8em;">LY-TAI-PE</span>,
-laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
-toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
-du <span style="font-size: 0.8em;">LUTH BRISÉ</span> qui termine le volume.</p>
-
-<p>C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, <i>Voyage dans l'Ouest,</i>
-(c'est-Ã -dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
-parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: <span style="font-size: 0.8em;">LE BONZE SAUVÉ DES EAUX</span> et
-<span style="font-size: 0.8em;">LE ROI DES DRAGONS</span>.</p>
-
-<p>Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
-le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
-traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
-en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
-bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.</p>
-
-<p>Enfin, <span style="font-size: 0.8em;">LE LION DE PIERRE</span> est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
-Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
-jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
-plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé Ã
-Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
-rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
-nous le communiquer.</p>
-
-<p>Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
-croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
-la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
-se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
-et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
-toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
-les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
-les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
-Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
-qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
-les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
-grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
-laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
-toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
-et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
-ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.</p>
-
-<p>Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
-toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
-ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
-résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
-années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
-l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
-cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
-à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
-parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
-prendre haleine.</p>
-
-<p>Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
-départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
-ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
-que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
-bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="TABLE" id="TABLE">TABLE</a></h4>
-
-<p style="margin-left: 40%;">
-<a href="#LES_PIVOINES">Les Pivoines, conte</a><br />
-<a href="#LE_BONZE_KAY-TSANG">Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique</a><br />
-<a href="#LE_POETE_LY-TAI-PE">Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle</a><br />
-<a href="#LE_LION_DE_PIERRE">Le Lion de Pierre, légende</a><br />
-<a href="#LA_LEGENDE1">La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique</a><br />
-<a href="#LES_RENARDS-FEES">Les Renards-Fées, conte Tao-Sse</a><br />
-<a href="#LE_LUTH_BRISE">Le Luth brisé, nouvelle historique</a><br />
-</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a id="LES_PIVOINES"></a>LES PIVOINES<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a>
-<a href="#Note_1_1" class="fnanchor" style="font-size: 0.7em;">[1]</a>,</h3>
-<hr class="r5" />
-<h4>CONTE.</h4>
-<hr class="tb" />
-
-<p>Sous le règne de Jin-Tsong<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, de la dynastie des Song Méridionaux,
-au village de Tchang-Yo, situé à deux <i>lys</i><a name="NoteRef_3_3" id="NoteRef_3_3"></a><a href="#Note_3_3" class="fnanchor">[3]</a> de la porte orientale
-de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
-dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
-d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
-couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
-sans lui laisser d'enfant.</p>
-
-<p>Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
-et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
-terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
-bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
-plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
-Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
-chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
-s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
-Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
-et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
-c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
-dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
-se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
-extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
-chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
-occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
-quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
-l'avait-on surnommé <i>Hoa-Tchy</i> (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
-marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
-avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
-lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
-laissait en gage.</p>
-
-<p>Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
-Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
-ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
-valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
-profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
-parts de belles fleurs, les coupaient, puis, Ã l'aide d'un peu de boue,
-dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
-n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
-remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.</p>
-
-<p>Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
-à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
-sur cette haie factice, l'églantier, le <i>putchuk</i>, l'hibiscus,
-le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
-s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
-l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
-le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
-le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui
-qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
-arbre<a name="NoteRef_4_4" id="NoteRef_4_4"></a><a href="#Note_4_4" class="fnanchor">[4]</a> et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
-elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
-pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
-voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
-commençait à s'ouvrir.</p>
-
-<p>En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
-après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
-aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
-rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
-couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
-élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
-lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
-tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
-tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
-propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
-de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
-appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.</p>
-
-<p>Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
-ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
-elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
-n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
-le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
-belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
-riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
-doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
-des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
-corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
-l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
-sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
-au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
-parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
-n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
-la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
-grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
-poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
-milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
-comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
-boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
-le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
-carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
-souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
-beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
-pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
-prune <i>Yo-Ly</i>, surnommée le ballon de soie brodée.</p>
-
-<p>On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
-mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
-répandent en foule leur éclat et leur parfum. »</p></blockquote>
-
-<p>En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
-appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
-la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
-ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
-tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
-de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
-dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
-retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
-des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac
-Sy-Hou<a name="NoteRef_5_5" id="NoteRef_5_5"></a><a href="#Note_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
-milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
-venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
-lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
-promeneurs.</p>
-
-<p>On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
-et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
-flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
-volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
-Ã l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
-pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
-ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
-de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
-nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
-et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
-milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
-de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
-obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
-leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
-confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.</p>
-
-<p>Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
-commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
-nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
-aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
-lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
-troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
-faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
-roses se pressent sur le ciel, la neige<a name="NoteRef_6_6" id="NoteRef_6_6"></a><a href="#Note_6_6" class="fnanchor">[6]</a> sautillait et dansait, le
-ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
-toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.</p>
-
-<p>Il y a des vers qui en font foi:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">voûte des cieux;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">chantent en cueillant les lotus;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">s'y sont multipliées à l'infini;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">son jardin et de son lac.</span><br />
-</p>
-
-<p>Mais rentrons dans les limites de notre récit. »—Tsieou-Sien, levé
-chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
-tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
-rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
-tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
-une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
-s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
-devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
-heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
-pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
-vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
-sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
-son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
-le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
-ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
-vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
-millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
-passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
-vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
-son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
-tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
-avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
-reprises pour faire son inspection.</p>
-
-<p>Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
-des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
-l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
-essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
-bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'Ã
-ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
-cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
-de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
-jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
-allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
-les fleurs ».</p>
-
-<p>Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
-fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
-dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».</p>
-
-<p>Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
-à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
-singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
-ce raisonnement:—Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois Ã
-s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
-et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
-avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
-elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
-qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
-venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
-l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
-violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
-qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
-les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
-douleur!</p>
-
-<p>Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
-a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
-fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
-long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
-les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
-le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
-donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
-prendre pitié.</p>
-
-<p>Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
-mutile, comment supporteront-elles ce traitement?—Voyez: c'est du
-germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
-tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
-les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
-il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
-patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
-à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
-donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
-être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
-son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
-supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
-parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!</p>
-
-<p>D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
-simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
-garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
-soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
-exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
-jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
-plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
-jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
-l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
-et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
-même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
-réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
-se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
-d'une mort prématurée.</p>
-
-<p>On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
-envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
-jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
-passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
-sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
-injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
-fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
-ressentiment!</p>
-
-<p>Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
-cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
-par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
-amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
-tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
-prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
-la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
-façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
-dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
-pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
-ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
-avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
-grandes politesses, intercédait du fond de son cœur pour ses pauvres
-plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
-vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
-tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
-en remerciements.</p>
-
-<p>Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
-deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
-de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
-quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
-tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
-appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
-«traiter les fleurs ».</p>
-
-<p>A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
-jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
-et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
-réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
-fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
-l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
-s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
-Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
-tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
-devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
-quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
-fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
-chacun s'abstenait de toucher même une feuille.</p>
-
-<p>D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
-des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
-rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
-grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
-c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
-Ã endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
-grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
-mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
-raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
-abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
-sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
-flexible et harmonieuse.</p>
-
-<p>Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
-d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
-l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
-des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
-de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
-prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
-revenu de chaque année.</p>
-
-<p>Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
-cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
-contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
-usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
-contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
-au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
-voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait <i>Monsieur</i>
-Tsieou<a name="NoteRef_7_7" id="NoteRef_7_7"></a><a href="#Note_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, et lui-même se désignait par le nom du <i>Vieillard qui arrose
-son jardin</i> (Kouan-Youen-Seou).</p>
-
-<p>Les vers disent:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">regards,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Ã loisir que d'aller prendre du repos.</span><br />
-</p>
-
-<p>Ici l'histoire se divise.—Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
-de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
-mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
-cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
-sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
-épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
-prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
-suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
-le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
-troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
-ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
-dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
-formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
-nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
-avaient eu à souffrir de leur despotisme!</p>
-
-<p>Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
-qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
-homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
-adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
-porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
-et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
-maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
-campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
-précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
-vieux Tsieou-Sien.</p>
-
-<p>Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être Ã
-moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
-dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
-Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
-qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
-épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
-jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
-plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
-que l'on appelle le <i>Fou des fleurs</i>. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
-entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
-personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
-plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
-n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
-peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
-autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
-peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.</p>
-
-<p>A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait Ã
-peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
-deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
-n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
-Ã cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
-gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
-regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
-vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
-curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
-porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
-savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
-dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
-du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
-Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
-multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
-J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
-de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
-voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
-que cela.</p>
-
-<p>Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
-Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
-fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
-les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
-n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.</p>
-
-<p>Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
-ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
-vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
-est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
-jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
-et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
-l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
-se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.</p>
-
-<p>Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
-épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
-la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
-richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
-lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
-de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
-(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.</p>
-
-<p>Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
-Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
-princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
-d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
-et elle écrivit les quatre vers suivants:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Demain matin, je me promènerai dans le parc:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.</span><br />
-</p>
-
-<p>C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
-les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
-parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
-pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
-toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
-par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
-jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
-n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
-rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
-un front radieux parmi toutes celles de l'empire.</p>
-
-<p>Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
-de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
-l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
-recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
-l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
-hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
-ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
-couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.</p>
-
-<p>Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
-et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
-la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
-aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
-cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
-des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
-l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
-prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
-voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
-Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
-exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
-suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
-j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
-il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
-entendre vos discours. Et là -dessus, déterminé à pousser la chose
-jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
-aller en respirer l'odeur de plus près.</p>
-
-<p>Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
-mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
-donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
-les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
-sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
-faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
-de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
-chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
-augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
-s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
-un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
-ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
-y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
-Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
-la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
-songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
-jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
-vêtements.</p>
-
-<p>Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
-le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
-à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
-joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
-silence.</p>
-
-<p>La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
-abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
-pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
-jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
-bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
-planter votre jardin: eh bien! Ã cause de cela, car je n'y trouve aucun
-mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
-bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
-dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
-daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
-le jeune seigneur?—Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
-oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
-vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
-Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
-sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
-campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
-mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
-d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
-vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
-de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
-reconnaissance!</p>
-
-<p>Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
-quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
-jambes, et il ne put remuer.</p>
-
-<p>Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
-pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
-jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
-cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
-répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
-billet, et l'envoyer au préfet du département.»</p>
-
-<p>Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
-en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
-de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
-recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
-Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
-l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
-en une minute, au galop.</p>
-
-<p>Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
-donc.</p>
-
-<p>Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
-domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
-Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
-de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
-prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
-l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
-Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
-cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
-long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
-ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
-pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
-fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
-reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
-vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
-qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.</p>
-
-<p>Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
-que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
-tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.</p>
-
-<p>Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de
-Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
-grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
-ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
-en désordre cueillir les pivoines.</p>
-
-<p>Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
-avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
-pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
-l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
-Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
-désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
-ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
-qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
-il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
-bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
-première.</p>
-
-<p>Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
-renversée!—Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
-vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
-plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
-craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
-battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
-sur pied.</p>
-
-<p>Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
-cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
-jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
-pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">méchante;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">sans que personne les recueille.</span><br />
-</p>
-
-<p>Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
-le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
-gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
-voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
-de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
-surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
-leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
-Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
-qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
-leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
-accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
-entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
-son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
-je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là -dessus il partit en
-manifestant la haine qu'il avait dans le cœur.</p>
-
-<p>Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
-le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
-Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
-les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
-s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
-lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.</p>
-
-<p>Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
-vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
-à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
-bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
-L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
-Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
-Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
-les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
-et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »—Le curieux, frappé
-de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!—et voilà tout. Mais
-comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
-en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
-vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
-couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
-compassion.</p>
-
-<p>Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
-mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
-à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
-maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
-de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
-si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
-feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!</p>
-
-<p>Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
-humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
-Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
-seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
-Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
-suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
-êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?</p>
-
-<p>Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
-vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
-je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
-pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
-de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
-la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
-lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là ,
-reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
-agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
-répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
-branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
-inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
-ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.</p>
-
-<p>A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
-Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
-pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
-pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
-employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
-de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
-il ira vous inviter à la venir voir.</p>
-
-<p>A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
-d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
-ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non—-Voyant
-mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
-pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
-de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
-cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;—cependant, la jeune
-fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
-tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.</p>
-
-<p>Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
-maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
-nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
-pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
-plus étincelantes qu'auparavant.</p>
-
-<p>Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">boue,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">les ressusciter;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">il a su concilier l'affection des objets inanimés.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!</span><br />
-</p>
-
-<p>Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
-Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
-magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
-là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
-le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là .—Aucune trace
-de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il Ã
-lui-même?—Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
-passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
-prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
-il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
-droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
-qui faisaient sécher leurs filets au soleil.</p>
-
-<p>Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le
-saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
-commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
-n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.</p>
-
-<p>Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
-mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
-venu une jeune demoiselle qui, Ã l'aide d'un secret magique, a su tout
-rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
-de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
-passée.</p>
-
-<p>Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
-existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
-dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?—A l'instant même,
-répondit Tsieou.—Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
-et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
-Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
-Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
-qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
-sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
-ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
-y avait là -dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
-s'assurer du prodige par leur propres yeux.</p>
-
-<p>Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
-bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
-miracles par le secours de la magie.</p>
-
-<p>Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
-remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
-amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
-aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
-Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
-de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
-mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
-comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
-à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
-qu'il avait grandement raison.</p>
-
-<p>Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
-qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
-avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
-au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
-promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
-venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
-d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
-profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
-vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit Ã
-côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
-l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
-il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
-les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
-a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
-les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
-a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
-l'ouvrit à deux battants.</p>
-
-<p>Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
-le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
-lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
-gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
-partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
-hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.</p>
-
-<p>Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
-qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
-brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
-retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
-laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
-feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
-votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
-des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
-il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
-n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
-jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
-donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
-troupe se mit en marche.</p>
-
-<p>Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
-opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
-résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
-disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
-esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
-détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
-a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
-seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
-que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
-tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur
-toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.</p>
-
-<p>En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
-gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
-on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
-de Tchang.—Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
-apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
-plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
-face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
-dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
-extraordinaires: Ã la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
-leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
-sourire aux passants.</p>
-
-<p>Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
-n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
-maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
-mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
-troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
-quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
-de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
-plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
-être à moi.—Mais quel est donc ce fameux plan?—Le voici, reprit
-Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
-révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
-la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
-les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
-d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
-a même promis 3,000 tsien<a name="NoteRef_8_8" id="NoteRef_8_8"></a><a href="#Note_8_8" class="fnanchor">[8]</a> de récompense, pour encourager les
-délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
-servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
-cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
-avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
-vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
-dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.</p>
-
-<p>Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
-était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
-mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
-accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
-au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
-plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
-dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
-affaire.</p>
-
-<p>Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
-En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
-il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
-satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
-du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
-coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
-grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
-laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint Ã
-l'arrière-garde avec ses amis.</p>
-
-<p>Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
-c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
-garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
-le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
-force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
-que vous le lui ferez au moins savoir!—Mais les sbires le chargeaient
-d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
-ils l'entraînèrent hors du jardin.</p>
-
-<p>A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
-connaître la cause de cette conduite.—Qu'est-ce que vous demandez?
-leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
-peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
-votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
-n'eurent plus dans le cœur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
-dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
-Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
-jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
-cela devait aboutir.</p>
-
-<p>Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
-propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
-qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
-se rendit en hâte au tribunal.</p>
-
-<p>Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
-au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
-regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
-connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
-s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
-de supplice et attendirent.</p>
-
-<p>Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:—-Quel
-audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
-pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
-avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
-l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
-n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
-mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
-village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
-peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
-magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
-avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
-vous avez le front de nier!</p>
-
-<p>Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
-avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
-dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
-jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
-que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
-de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
-et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
-esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
-être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
-dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
-allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
-aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
-dire.</p>
-
-<p>Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
-ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
-entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
-les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
-le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
-tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
-peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
-l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
-patient, chargé de la cangue.</p>
-
-<p>Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
-l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
-Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
-donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
-donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
-Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
-reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.</p>
-
-<p>Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
-ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
-informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
-victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
-du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
-porterons caution; rassurez-vous!</p>
-
-<p>Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
-gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
-canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!—Et le vieillard
-arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
-chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
-mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
-passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.</p>
-
-<p>A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
-lit aux prisonniers; là , plus mort que vif, garrotté de manière à ne
-pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
-il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
-vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
-l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
-de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
-résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.</p>
-
-<p>Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
-s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
-immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
-que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
-sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.</p>
-
-<p>Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
-et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
-immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
-préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
-eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
-qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
-de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
-calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
-ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
-aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
-aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
-la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
-secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
-pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
-immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
-condition d'existence.</p>
-
-<p>Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
-demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
-immortel?—Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
-faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
-envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
-les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
-c'est-Ã -dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
-fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.—Et
-elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.</p>
-
-<p>Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
-l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
-Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
-lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
-sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
-puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
-reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
-de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
-crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!—Tsieou est
-saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
-jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
-s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
-le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
-voit tiré d'affaire, son cœur se dilate; car on dit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Celui qui ne nourrit en son cœur aucun sentiment
-d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
-arbitres des événements. »</p></blockquote>
-
-<p>Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
-reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
-dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
-passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
-nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
-ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
-nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
-il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
-livrer à l'ivresse du plaisir.</p>
-
-<p>Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
-après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
-s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
-entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
-silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
-arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
-tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
-à terre en désordre et jonchent le sol.</p>
-
-<p>Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
-parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
-secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
-pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
-immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
-jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
-fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
-Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
-bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.—Aussitôt on
-étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
-on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
-repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
-Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à -coup il
-s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">devant le vestibule,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">eaux,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et siffle à travers les pins de la forêt.</span><br />
-</p>
-
-<p>Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
-relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
-hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
-singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
-apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
-subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
-portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
-réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
-dans une muette stupeur.</p>
-
-<p>Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
-la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus
-de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
-a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
-été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
-tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
-péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
-s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
-Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
-en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
-l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs?
-Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:—Oui, il
-faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
-bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
-Ã la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
-longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
-impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.</p>
-
-<p>Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés Ã
-boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
-l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
-pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
-par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
-retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
-peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
-son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
-souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
-maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
-tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
-découragés et honteux.</p>
-
-<p>Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
-vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
-lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
-de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
-lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
-a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
-permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.</p>
-
-<p>On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
-parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
-sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
-n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
-plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
-la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
-miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
-faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
-n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
-hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
-l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
-quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
-perquisition: mais enfin, que faire?—Aller passer la nuit chez soi....</p>
-
-<p>Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque Ã
-la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
-c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
-jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
-jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
-arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
-chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
-engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
-joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
-une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
-à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
-deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
-vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
-responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
-Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
-marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
-nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.</p>
-
-<p>A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
-de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
-précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
-la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
-bonnet de notre maître?—C'était bien lui.—On éclaire le long du mur,
-et à quelques pas de là , à l'angle oriental, dans un détour formé par
-l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
-laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
-en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
-seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
-s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
-adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
-aux autres voisins et se retirèrent.</p>
-
-<p>Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
-allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
-nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
-douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
-nous l'y laisserons.</p>
-
-<p>Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
-il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
-ont leur récompense.</p>
-
-<p class="poet">Deux scélérats qui ont quitté le monde,<br /> Ce sont deux
-démons méchants qui descendent dans les enfers.</p>
-
-<p>Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
-au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
-du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
-dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
-raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
-peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
-il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
-de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
-dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
-en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
-fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
-que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
-jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
-calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
-Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
-plus grand détail et la plus grande précision.</p>
-
-<p>Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
-juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
-accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
-grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
-de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
-il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
-propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
-promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.</p>
-
-<p>Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
-adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
-ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
-jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
-jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
-de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
-amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
-parlerons pas.</p>
-
-<p>Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
-Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
-Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
-Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
-reprit la fraîcheur de la jeunesse.</p>
-
-<p>Un jour, c'était le 15<sup>e</sup> de la 8<sup>e</sup> lune, le temps
-était magnifique, le ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage
-dans toute l'étendue de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes
-croisées, auprès de ses fleurs. Tout-à -coup une brise de bon augure
-souffle doucement, il s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des
-flambeaux: on entend, dans l'espace, des chants et de la musique, un
-parfum surnaturel embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes
-blanches s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison,
-apparaît la jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés
-flottent des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand
-nombre d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant
-en main des instruments de musique.</p>
-
-<p>Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
-préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
-mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
-au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
-que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
-avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
-célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
-celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
-sur soi de grandes calamités.</p>
-
-<p>Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
-à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
-immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
-tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.</p>
-
-<p>Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
-du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
-Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
-d'adieux.—Puis tout disparut.</p>
-
-<p>Cet endroit a changé son nom en celui de <i>Ching-Sien-Ly, le village de
-l'Immortel qui monte aux cieux.</i> On l'appelle aussi <i>le village des
-Cent Fleurs.</i></p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">avec lui:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">le feu.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Il s'agit de la pivoine en arbre (<i>Pæonia arborea</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Il monta sur le trône en 1023.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_3" id="Note_3_3"></a><a href="#NoteRef_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Dix lys font une lieue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_4" id="Note_4_4"></a><a href="#NoteRef_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont
-désignées par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté
-de plus à établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement
-connue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_5" id="Note_5_5"></a><a href="#NoteRef_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le père Athanase Kirchère, dans sa <i>Chine illustrée</i>,
-dit, en parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans
-entrer dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
-arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
-canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
-avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
-temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
-situé dans le Tche Kiang.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_6" id="Note_6_6"></a><a href="#NoteRef_6_6"><span class="label">[6]</span></a> En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige
-est: <i>Lo-Hoa</i>, les six fleurs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_7" id="Note_7_7"></a><a href="#NoteRef_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Tsieou-Kong.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_8" id="Note_8_8"></a><a href="#NoteRef_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Environ 22,500 francs.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_BONZE_KAY-TSANG" id="LE_BONZE_KAY-TSANG">LE BONZE KAY-TSANG</a></h3>
-
-<h3>SAUVÉ DES EAUX.</h3>
-
-<h4>HISTOIRE BOUDDHIQUE</h4>
-<hr class="r5" />
-<p>La ville de Tchang-Ngan<a name="NoteRef_1_9" id="NoteRef_1_9"></a><a href="#Note_1_9" class="fnanchor">[1]</a>, dans le Chen-Si, est le lieu où les
-Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
-Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
-étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
-ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.</p>
-
-<p>Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
-gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan<a name="NoteRef_2_10" id="NoteRef_2_10"></a><a href="#Note_2_10" class="fnanchor">[2]</a>. Or, la 13<sup>e</sup>
-année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
-provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
-souveraineté de la Chine.</p>
-
-<p>Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
-militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
-lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
-s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
-parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
-pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
-lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
-recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
-parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
-Ã la vertu.—La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
-répondit Taï-Tsong. »</p>
-
-<p>Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
-dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
-camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
-classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
-clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
-eussent à se rendre au concours général de la capitale.</p>
-
-<p>L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
-nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (<i>le Bouton
-brillant</i>), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
-lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
-concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
-de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
-Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
-ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
-élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
-fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
-partir.</p>
-
-<p>—«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
-des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
-mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
-à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
-et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
-mère. »</p>
-
-<p>Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
-départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
-et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
-s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
-prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
-liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
-impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
-sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.</p>
-
-<p>Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
-ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
-aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
-festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
-encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
-lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.</p>
-
-<p>Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
-la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme
-au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
-vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant
-donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
-allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
-entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
-hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
-descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
-l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.</p>
-
-<p>Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
-accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
-puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'Ã
-terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
-civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
-ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.</p>
-
-<p>Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
-réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
-l'appartement parfumé.</p>
-
-<p>Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
-trône dans le palais des <i>clochettes d'or;</i> les officiers civils et
-militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
-emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
-ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
-préfecture<a name="NoteRef_3_11" id="NoteRef_3_11"></a><a href="#Note_3_11" class="fnanchor">[3]</a> de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
-ose la demander pour Kwang-Jouy. »</p>
-
-<p>Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
-l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
-arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
-reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
-afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
-il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
-le Kiang-Tcheou.</p>
-
-<p>Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
-printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
-balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
-arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
-offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
-lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
-fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
-avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
-de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
-le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
-qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
-rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.</p>
-
-<p>Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
-«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
-soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
-accéda aux volontés de sa mère.</p>
-
-<p>Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
-main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
-voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
-se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
-l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
-dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
-autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
-faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
-ce poisson. «A dix lys<a name="NoteRef_4_12" id="NoteRef_4_12"></a><a href="#Note_4_12" class="fnanchor">[4]</a> d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
-Hong-Kiang.»</p>
-
-<p>A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
-puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
-cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
-œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
-remplit de satisfaction»—Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
-jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
-expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
-est la santé de ma mère?—Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
-cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
-aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
-vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
-premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»</p>
-
-<p>Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
-firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.</p>
-
-<p>La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
-marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
-à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
-rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
-en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.</p>
-
-<p>Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
-la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
-ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
-lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.</p>
-
-<p>Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
-femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
-brillaient comme les flots en automne<a name="NoteRef_5_13" id="NoteRef_5_13"></a><a href="#Note_5_13" class="fnanchor">[5]</a>, sa bouche petite et fraîche
-ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
-saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
-la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
-la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
-mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son
-compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
-sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
-milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
-domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
-milieu des eaux.</p>
-
-<p>A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
-fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
-tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
-vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
-savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
-circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
-la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
-mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
-diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
-Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.</p>
-
-<p>Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
-flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé Ã
-fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait Ã
-l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
-file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
-sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
-qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
-au fond des eaux.»</p>
-
-<p>Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
-considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
-sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
-«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
-rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
-jours passés.»</p>
-
-<p>Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
-porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
-cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
-du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
-tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
-Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.</p>
-
-<p>Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
-dans le palais de son maître.—«Lettré, quel est ton nom? quelle est
-ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
-as-tu été victime d'un assassinat?»—A ces questions, Kwang-Jouy salua
-respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
-le supplia de le faire revivre.</p>
-
-<p>«Eh bien! reprit alors le dieu des mers<a name="NoteRef_6_14" id="NoteRef_6_14"></a><a href="#Note_6_14" class="fnanchor">[6]</a>, ce petit poisson d'or que
-tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
-trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
-A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
-un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
-du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
-lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
-t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
-cour.»</p>
-
-<p>Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
-exprima sa gratitude au roi des dragons.</p>
-
-<p>Mais revenons à la veuve du docteur.—Dans son aversion pour l'assassin
-de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
-la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
-l'enfant qu'elle devait mettre au jour<a name="NoteRef_7_15" id="NoteRef_7_15"></a><a href="#Note_7_15" class="fnanchor">[7]</a>; dans cette perplexité, elle
-avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.</p>
-
-<p>Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
-employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
-prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
-eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
-le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
-je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
-talents.—Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
-haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
-l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
-avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
-daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.</p>
-
-<p>Les instants fuient avec rapidité.—Un jour que Lieou-Hong était
-sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
-était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
-elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
-demeure. Tout-Ã -coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
-l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
-fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
-l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
-Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
-immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
-de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
-roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
-d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
-votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
-Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.</p>
-
-<p>Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
-venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
-que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
-l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
-débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez Ã
-demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
-serez satisfait.»</p>
-
-<p>Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
-tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
-pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
-retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
-dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
-«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
-pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
-et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
-reconnaître....»</p>
-
-<p>Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec
-son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout
-le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une
-marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses
-vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La
-porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;
-par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.</p>
-
-<p>En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;
-et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua
-une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu
-grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur
-la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie
-ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle
-rentre à l'hôtel.</p>
-
-<p>Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent
-de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était
-un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous
-les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.</p>
-
-<p>Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout
-entier à la pensée du dieu, quand tout-à -coup les cris d'un petit
-enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve:
-que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est
-attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer Ã
-terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître
-les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze
-recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (<i>Flottant
-sur le fleuve Kiang</i>) et le confie aux soins d'une personne qui
-l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.</p>
-
-<p>Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont
-rapides comme la navette du tisserand.—-L'enfant grandit; et quand il
-eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses
-cheveux<a name="NoteRef_8_16" id="NoteRef_8_16"></a><a href="#Note_8_16" class="fnanchor">[8]</a> et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa
-le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts
-à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la
-pratique de la vertu.</p>
-
-<p>Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous
-les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes
-sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur
-de l'abstinence du vin et de la viande<a name="NoteRef_9_17" id="NoteRef_9_17"></a><a href="#Note_9_17" class="fnanchor">[9]</a> était profond, difficile Ã
-saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le
-novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités
-lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne
-connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne
-sait d'où!»</p>
-
-<p>Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter
-aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme
-qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence<a name="NoteRef_10_18" id="NoteRef_10_18"></a><a href="#Note_10_18" class="fnanchor">[10]</a> et
-pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les
-êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont
-là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment
-donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux
-et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les
-auteurs de mes jours.—Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux
-arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»</p>
-
-<p>Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. LÃ , le vieux bonze tira
-de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y
-prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au
-novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses
-parents la vengeance que sa mère attendait de lui.</p>
-
-<p>A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre
-terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été
-victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge
-de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant
-il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne
-m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je
-pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller
-à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus
-précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité
-avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde
-reconnaissance.</p>
-
-<p>—«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,
-munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze
-mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:
-là , tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»</p>
-
-<p>Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.
-A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était
-sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien
-avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.</p>
-
-<p>Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,
-échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je
-n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné
-par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a
-retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;
-peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,
-qui sait?...»</p>
-
-<p>Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui
-annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et
-demandant l'aumône.</p>
-
-<p>Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où
-vient-il? demanda-t-elle.—Le pauvre religieux vient du couvent
-de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze
-Fa-Ming.—Puisqu'il en est ainsi, entrez.»</p>
-
-<p>On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,
-et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son
-attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image
-vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda
-si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il
-l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa
-mère vivaient encore.</p>
-
-<p>Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué
-dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette
-carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai
-reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde
-comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est
-emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après
-les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.—Et quel est le nom
-de votre mère?—Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,
-ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,
-mon nom de religion est Kay-Tsang.—En effet, Ouen-Kiao est mon nom,
-répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»</p>
-
-<p>A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était
-précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:
-«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»
-Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien
-son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et
-lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.—Quoi! je suis resté
-dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment
-que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle
-séparation!—Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si
-Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai
-d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir Ã
-des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai
-pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»</p>
-
-<p>Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.</p>
-
-<p>Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,
-excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.
-Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la
-questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait
-dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y
-a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait
-en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette
-vision m'a rendue malade.—C'est peu de chose, en vérité, répliqua
-le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au
-tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner
-une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq
-jours.»</p>
-
-<p>En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage
-exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent
-auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de
-Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui
-de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.—D'ailleurs, reprit
-la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce
-couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya
-ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,
-accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché
-du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.</p>
-
-<p>Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et
-lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze
-parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit
-venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les
-religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans
-le couvent. Là , elle salua les images des Pou-Ssa<a name="NoteRef_11_19" id="NoteRef_11_19"></a><a href="#Note_11_19" class="fnanchor">[11]</a>, revêtit des
-habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les
-cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans
-la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua
-l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les
-souliers à ses religieux.</p>
-
-<p>Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il
-se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se
-chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son
-pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre
-en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux
-bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.
-Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,
-il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut
-donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous
-menaceraient.»</p>
-
-<p>Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:
-«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, Ã
-l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,
-celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que
-tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite
-du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier
-ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents
-auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre
-à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien
-envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et
-de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère
-dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour
-l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de
-Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles
-elle quitta le couvent et regagna le bateau.</p>
-
-<p>Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il
-rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,
-prenant congé du religieux, il se mit en route.</p>
-
-<p>Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de
-Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était
-pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait
-ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle
-est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint
-aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle
-s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du
-sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,
-depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu
-parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»</p>
-
-<p>Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut
-chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!
-c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.—Ce n'est pas lui, répondit le
-novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse
-Ouen-Kiao.—Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?—Hélas!
-mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer
-près de lui.—Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y
-venir chercher?—C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la
-capitale et ce bracelet parfumé.»</p>
-
-<p>La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!
-je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire
-qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la
-reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un
-assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne
-l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour
-venir me trouver.—Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda
-Kay-Tsang.—Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la
-vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes
-yeux se sont fermés à la lumière.»</p>
-
-<p>En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit
-cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère
-ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé
-celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon
-aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui
-adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon
-aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa
-l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au
-même instant elle recouvra la vue.</p>
-
-<p>Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous
-les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se
-sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four
-et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû
-pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la
-vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'Ã son retour, en lui
-disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je
-vous quitte pour aller à la capitale.»</p>
-
-<p>Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel
-de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,
-et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette
-demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa
-famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe
-ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous
-apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans
-la salle du palais.</p>
-
-<p>A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata
-en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'Ã terre, il tira de sous sa
-robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre
-l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y
-a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta
-tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère
-de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un
-torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai
-déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour
-venger notre gendre.»</p>
-
-<p>Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur
-de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression
-exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.
-L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000
-hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, Ã la
-tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats
-et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir
-ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme
-l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se
-retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.</p>
-
-<p>Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la
-proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade
-après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du
-ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de
-l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne
-faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.
-Or, Ã cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes
-et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se
-précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put
-leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le
-brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son
-crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,
-sur la place des exécutions.</p>
-
-<p>Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa
-fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver
-sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la
-résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut
-bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses
-genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec
-des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.
-Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si
-vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»</p>
-
-<p>Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa
-fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire
-qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien
-a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point
-de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que
-je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis
-à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils
-est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je
-besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir
-pour acquitter ma dette envers mon époux.</p>
-
-<p>—»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux
-pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait
-contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il
-était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc
-rougirais-tu?»</p>
-
-<p>L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre
-en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.
-Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez
-votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son
-supplice est une chose arrêtée.»</p>
-
-<p>Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats
-principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats
-Ã la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire
-en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les
-deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par
-ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que
-jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté
-et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.</p>
-
-<p>On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par
-Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place
-du marché; là , son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au
-peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, Ã
-l'endroit même où il avait commis le crime.</p>
-
-<p>Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord
-du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit
-à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.
-Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des
-larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie
-qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des
-Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers
-le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.</p>
-
-<p>«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre
-épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur
-le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie
-et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce
-Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan<a name="NoteRef_12_20" id="NoteRef_12_20"></a><a href="#Note_12_20" class="fnanchor">[12]</a>, dix pièces d'étoffes de
-soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre
-avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre
-vieille mère.»</p>
-
-<p>Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.
-Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté
-à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte
-accompli, il s'éloigna.</p>
-
-<p>Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la
-veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;
-mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus
-vive angoisse, ils aperçurent tout-à -coup à la surface de l'eau un
-cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance
-pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!</p>
-
-<p>A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui
-étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui
-se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa
-sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.
-Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de
-lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.</p>
-
-<p>«Que faites—vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.—Vous avez
-été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans
-le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»
-Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,
-ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de
-mon époux?—Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le
-docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a
-sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a
-fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur
-moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que
-je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans
-égale.»</p>
-
-<p>Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le
-ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la
-part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et
-fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva
-à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.</p>
-
-<p>Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur
-mère. Or, cette nuit-là , la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait
-refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon
-augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit
-alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle
-exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,
-il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et
-tous les deux pleurèrent de tendresse.</p>
-
-<p>Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous
-trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le
-ministre.</p>
-
-<p>Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de
-l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
-heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
-Touan-Youen-Hoey: <i>Réunion des tendres époux.</i></p>
-
-<p>Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
-Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
-ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
-gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
-agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint Ã
-la cour, pour veiller aux affaires.</p>
-
-<p>Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
-en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.</p>
-
-<p>Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
-accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
-donna la mort.</p>
-
-<p>Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
-remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
-enfance.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_9" id="Note_1_9"></a><a href="#NoteRef_1_9"><span class="label">[1]</span></a> Le mot Tchang-Ngan signifie proprement <i>lieu du repos
-éternel</i>; il s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il
-désigne la ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_10" id="Note_2_10"></a><a href="#NoteRef_2_10"><span class="label">[2]</span></a> An 627 de J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_11" id="Note_3_11"></a><a href="#NoteRef_3_11"><span class="label">[3]</span></a> Le mot de <i>préfecture</i> n'est pas plus impropre que celui
-de <i>département,</i> les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
-provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
-qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
-de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
-c'est-à -dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
-de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
-</p>
-<p>
-Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
-(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
-dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_12" id="Note_4_12"></a><a href="#NoteRef_4_12"><span class="label">[4]</span></a> Une lieue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_13" id="Note_5_13"></a><a href="#NoteRef_5_13"><span class="label">[5]</span></a> Le mot Tsieou-Po (<i>Vagues d'automne</i>) exprime souvent, par
-élégance, deux beaux yeux de femme.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_14" id="Note_6_14"></a><a href="#NoteRef_6_14"><span class="label">[6]</span></a> Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe
-couleur d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de
-l'année.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_15" id="Note_7_15"></a><a href="#NoteRef_7_15"><span class="label">[7]</span></a> L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est
-celle-ci: Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui
-dût un jour venger son père.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_16" id="Note_8_16"></a><a href="#NoteRef_8_16"><span class="label">[8]</span></a> Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour
-le novice bouddhiste. Ensuite on lui impose un <i>nom de religion.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_17" id="Note_9_17"></a><a href="#NoteRef_9_17"><span class="label">[9]</span></a> Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes
-l'usage du vin, de la viande et de certains légumes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_10_18" id="Note_10_18"></a><a href="#NoteRef_10_18"><span class="label">[10]</span></a> La cosmogonie développée dans le 1<sup>er</sup> chapitre
-du roman d'où cette nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance
-de l'homme et des êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures
-du matin) du grand jour de la création (youen), qui embrasse 129,600
-ans, le principe subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus
-grossier s'éleva: le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la
-seconde partie de cette division du jour naquirent le premier homme et
-les animaux qui se meuvent sur la terre et dans l'eau.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_11_19" id="Note_11_19"></a><a href="#NoteRef_11_19"><span class="label">[11]</span></a> Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par
-leurs grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les
-autres mortels, continuer de vivre dans des migrations successives.
-Les anglais rendent très bien par le mot de <i>Boddhood</i> l'état de ces
-êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
-interminables épreuves.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_12_20" id="Note_12_20"></a><a href="#NoteRef_12_20"><span class="label">[12]</span></a> Yu-Y signifie <i>selon le désir</i>, c'est-à -dire, une pierre
-précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
-Tseou-Pan signifie <i>qui s'agite sur le plateau;</i> ce diamant est ainsi
-appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
-l'oscillation de la lumière qu'il reflète.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_POETE_LY-TAI-PE" id="LE_POETE_LY-TAI-PE">LE POÈTE LY-TAI-PE.</a></h3>
-
-<h4>NOUVELLE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">la terre!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là </span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">tour-Ã -tour les deux phases de sa vie;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">corruption.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">recula les bornes de son imposante renommée:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">pareils au croissant radieux.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">s'effacent,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rives du fleuve Tsay-Chy.</span><br />
-</p>
-
-<p>Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong<a name="NoteRef_1_21" id="NoteRef_1_21"></a><a href="#Note_1_21" class="fnanchor">[1]</a>, de la dynastie des Tang,
-vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
-Taï-Pe. Il descendait, à la 9<sup>e</sup> génération, de l'Empereur
-Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
-Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
-pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
-fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
-surnom.</p>
-
-<p>Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
-sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
-noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
-de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
-des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
-sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
-brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
-immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
-l'<i>Immortel Exilé</i>. Le poète Tou-Fou<a name="NoteRef_2_22" id="NoteRef_2_22"></a><a href="#Note_2_22" class="fnanchor">[2]</a>, directeur des travaux publics
-nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Naguère vivait Wang-Ke<a name="NoteRef_3_23" id="NoteRef_3_23"></a><a href="#Note_3_23" class="fnanchor">[3]</a>, surnommé aussi l'Immortel</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">exilé sur la terre.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">d'émotion les Esprits et les Génies;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">plongé dans une douce ivresse.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">vulgaires.</span><br />
-</p>
-
-<p>Or, Ly-Pe s'appelait lui-même <i>le Lettré retiré du Nénuphar bleu</i>.
-Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
-places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
-d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
-célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
-Ngo-Mei<a name="NoteRef_4_24" id="NoteRef_4_24"></a><a href="#Note_4_24" class="fnanchor">[4]</a>, puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong<a name="NoteRef_5_25" id="NoteRef_5_25"></a><a href="#Note_5_25" class="fnanchor">[5]</a> et s'alla
-cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
-rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
-buvait jour et nuit. On les avait surnommés les <i>six Solitaires de la
-rivière des Bambous.</i></p>
-
-<p>Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
-Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
-mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
-dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
-garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
-de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
-envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
-réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">terre a déjà vu trente printemps;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">qui répand l'or et l'abondance.</span><br />
-</p>
-
-<p>«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
-l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
-sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète Ã
-venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
-puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
-génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
-arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
-n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
-qui vous attend!</p>
-
-<p>—«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
-à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
-distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
-gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
-grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
-d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
-Tong<a name="NoteRef_6_26" id="NoteRef_6_26"></a><a href="#Note_6_26" class="fnanchor">[6]</a>, vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
-fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
-entre le vin et la poésie.</p>
-
-<p>—«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
-Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
-capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»</p>
-
-<p>Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
-son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
-rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
-deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
-emmène Ly-Pe à la taverne<a name="NoteRef_7_27" id="NoteRef_7_27"></a><a href="#Note_7_27" class="fnanchor">[7]</a>; là , il ôte ses pendants d'or et la queue
-de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
-boivent sans désemparer jusqu à la nuit.</p>
-
-<p>Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
-sa maison<a name="NoteRef_8_28" id="NoteRef_8_28"></a><a href="#Note_8_28" class="fnanchor">[8]</a>, et il s'établit entre eux une intimité de frères.
-Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
-Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et Ã
-goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
-l'autre.</p>
-
-<p>Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
-bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
-«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
-sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
-et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
-aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
-cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
-savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
-fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
-l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance Ã
-ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»</p>
-
-<p>Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
-Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
-puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
-surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
-l'avait promis.</p>
-
-<p>Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
-dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
-l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
-et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
-nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
-le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter Ã
-la juger, jetons-la au rebut.»</p>
-
-<p>Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
-les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
-compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
-il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
-le dépose le premier sur le bureau.</p>
-
-<p>Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
-pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
-à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
-barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre<a name="NoteRef_9_29" id="NoteRef_9_29"></a><a href="#Note_9_29" class="fnanchor">[9]</a>!—»Broyer
-de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
-qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
-Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
-fut jetée de côté.</p>
-
-<p>On a raison de dire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand vous présentez un travail au concours, ne songez</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">point à réussir dans l'Empire;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,</span><br />
-</p>
-
-<p>Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
-fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
-lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
-sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et Ã
-Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»</p>
-
-<p>L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
-«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
-vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
-nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
-êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
-son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.</p>
-
-<p>Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
-s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
-arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
-envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
-d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
-postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
-lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
-docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
-qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
-d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
-que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
-très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»</p>
-
-<p>A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
-Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
-Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
-comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
-plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
-militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
-un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
-bonheur ou de malheur.</p>
-
-<p>L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
-du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
-et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
-érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
-lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
-congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
-se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
-lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
-alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
-lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
-dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
-sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
-explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
-élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
-rendre quelque service à l'Empire!»</p>
-
-<p>Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
-les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
-une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
-Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
-hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
-avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
-combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
-dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
-il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
-l'accable.</p>
-
-<p>—»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
-mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
-pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
-du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
-personnelle.»</p>
-
-<p>Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
-haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
-termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
-humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
-profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
-des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»</p>
-
-<p>Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
-docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
-devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
-«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
-ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
-civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
-érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
-et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
-la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
-nobles du palais.»—Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
-une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
-Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.</p>
-
-<p>Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda Ã
-l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
-qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
-Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
-mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
-littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
-dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
-on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
-l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
-froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
-vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
-suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.</p>
-
-<p>—»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
-académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
-rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
-Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
-académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
-cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
-qu'il ne refusera pas.»</p>
-
-<p>Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
-lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
-l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
-de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
-celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
-salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
-suite du docteur Ho-Tchy.</p>
-
-<p>Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
-l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
-danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
-au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
-il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
-l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
-ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
-la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
-l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
-ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
-une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
-chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.</p>
-
-<p>—»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
-de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
-les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
-humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
-étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
-chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
-est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
-du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment
-pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?</p>
-
-<p>—»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
-excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
-question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
-dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
-couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai<a name="NoteRef_10_30" id="NoteRef_10_30"></a><a href="#Note_10_30" class="fnanchor">[10]</a> au prince
-de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
-Corée<a name="NoteRef_11_31" id="NoteRef_11_31"></a><a href="#Note_11_31" class="fnanchor">[11]</a>, et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
-nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
-violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
-bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
-patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
-ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
-mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
-avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
-savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan<a name="NoteRef_12_32" id="NoteRef_12_32"></a><a href="#Note_12_32" class="fnanchor">[12]</a>,
-les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
-de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
-la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
-Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
-de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
-vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
-lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
-carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»</p></blockquote>
-
-<p>Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
-attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
-l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
-probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
-En effet, l'esprit du Dragon<a name="NoteRef_13_33" id="NoteRef_13_33"></a><a href="#Note_13_33" class="fnanchor">[13]</a> n'était rien moins que satisfait.
-Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
-s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
-et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
-Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.</p>
-
-<p>Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
-comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
-docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
-votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
-la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
-à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
-Kai-Sou-Wen<a name="NoteRef_14_34" id="NoteRef_14_34"></a><a href="#Note_14_34" class="fnanchor">[14]</a> mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
-les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
-vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
-cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
-soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
-soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
-il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
-nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
-sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
-Majesté.</p>
-
-<p>—»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
-ambassadeurs?—Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
-convenablement.»</p>
-
-<p>Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:
-«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien
-troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs
-de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,
-dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les
-Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages
-au pied de votre trône.</p>
-
-<p>—»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.—D'après
-l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai
-donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou<a name="NoteRef_15_35" id="NoteRef_15_35"></a><a href="#Note_15_35" class="fnanchor">[15]</a> appellent leur chef Ko-Han;
-les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao<a name="NoteRef_16_36" id="NoteRef_16_36"></a><a href="#Note_16_36" class="fnanchor">[16]</a>, Tchao; les Ho-Ling<a name="NoteRef_17_37" id="NoteRef_17_37"></a><a href="#Note_17_37" class="fnanchor">[17]</a>,
-Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»</p>
-
-<p>A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain
-éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre
-de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le
-poète dans le palais des <i>clochettes d'or</i><a name="NoteRef_18_38" id="NoteRef_18_38"></a><a href="#Note_18_38" class="fnanchor">[18]</a>. Les musiciens firent
-retentir à grand bruit les instruments à corde, le <i>kin</i> et le <i>se</i>;
-les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues
-firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur
-célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant
-banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette
-prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après
-avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux
-officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le
-placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la
-cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle
-d'audience.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a
-retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires
-forment le cortège, alignés sur deux rangs.</p></blockquote>
-
-<p>Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.
-Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.
-Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages
-au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;
-mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore
-des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.
-Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un
-peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de
-poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un
-plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant
-le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le
-bouillon avec son bâtonnet d'ivoire<a name="NoteRef_19_39" id="NoteRef_19_39"></a><a href="#Note_19_39" class="fnanchor">[19]</a>; puis il le servit lui-même Ã
-Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante
-illumina son visage.</p>
-
-<p>Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes
-dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se
-formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient
-en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.
-Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur
-visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.</p>
-
-<p>Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits
-et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de
-la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme
-un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des
-étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,
-donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans
-se tromper d'un mot.</p>
-
-<p>Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:
-«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,
-dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.
-Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»</p>
-
-<p>Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.
-Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des
-plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays
-de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre
-resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon
-et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les
-couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les
-donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le
-coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.</p>
-
-<p>«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas
-assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il
-espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera
-des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter
-sur l'estrade.»</p>
-
-<p>L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller
-chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre
-sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa
-conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.</p>
-
-<p>—»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,
-cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.—Eh bien! Sire,
-ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par
-Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces
-personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,
-jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade
-daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre
-humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et
-lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre
-serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le
-pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en
-prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester
-au-dessous de la confiance dont il est honoré.»</p>
-
-<p>Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le
-rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya
-l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils
-songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal
-reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles
-services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur
-le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées
-contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que
-faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils
-ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le
-proverbe est bien vrai:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié
-ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a
-injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a
-dites.</p></blockquote>
-
-<p>Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme
-il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et
-s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses
-côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave
-qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils Ã
-l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis
-alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?
-C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du
-divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait
-pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au
-rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de
-s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.</p>
-
-<p>De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la
-droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes
-et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent
-sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,
-bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,
-et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur
-reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une
-lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler
-la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont
-surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,
-donnez-nous-en lecture.»</p>
-
-<p>Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse
-aux étrangers; elle était ainsi conçue:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne
-a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses
-instructions au Ko-To des Po-Hai.</p>
-
-<p>«Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent
-pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.
-Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,
-et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre
-mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des
-soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives
-tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé
-l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou
-Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal
-fondu, ont prêté serment et obéissance.</p>
-
-<p>Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous
-envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;
-la Perse, des serpents qui prennent les rats<a name="NoteRef_20_40" id="NoteRef_20_40"></a><a href="#Note_20_40" class="fnanchor">[20]</a>; l'Inde,
-des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens
-qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans
-leur gueule<a name="NoteRef_21_41" id="NoteRef_21_41"></a><a href="#Note_21_41" class="fnanchor">[21]</a>; le perroquet blanc est un présent du
-royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit
-vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des
-Ko-Ly<a name="NoteRef_22_42" id="NoteRef_22_42"></a><a href="#Note_22_42" class="fnanchor">[22]</a> nous a donné des chevaux renommés; le Népal a
-fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a
-pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et
-ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,</p>
-
-<p>La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la
-vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et
-un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti
-en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics
-terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne
-montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?</p>
-
-<p>Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la
-presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;
-comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;
-vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas Ã
-la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes
-comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force
-(pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et
-ne veut pas se soumettre.</p>
-
-<p>Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang
-coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes
-dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance
-et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.
-Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes
-comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite
-coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de
-prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle
-le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte
-et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant
-à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces
-instructions.</p>
-
-<p>Ordre spécial.»</p></blockquote>
-
-<p>La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,
-qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la
-cacheta de son sceau impérial.</p>
-
-<p>Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât
-les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des
-Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions
-du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait
-d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;
-de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent
-pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se
-soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive
-l'Empereur!</p>
-
-<p>L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,
-et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était
-cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.</p>
-
-<p>«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur
-du collège des Han-Lin.—Au milieu de tant de dignitaires, le
-premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses
-bottines?—Ecoutez, ajouta Ho—Tchi: ces deux personnages sont à la
-vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très
-nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;
-le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux
-sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.
-Quel autre pourrait l'égaler!»</p>
-
-<p>Là -dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour
-dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.
-A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il
-entra en délibération avec ses conseillers.—Le céleste Empire avait
-pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de
-l'attaquer?</p>
-
-<p>Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer
-chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne
-faire sa cour au souverain de la Chine.—Mais ici l'histoire se divise.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il
-aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais
-le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de
-place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie
-errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir
-l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori
-Tong-Fang-Sou.—Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne
-veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade
-blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons
-disposer: voilà ce qu'il aime.—Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet
-n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,
-ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses
-jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille
-verres: cela lui suffirait.»</p>
-
-<p>Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne
-voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un
-banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer
-avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne
-cessaient de pleuvoir sur le docteur.</p>
-
-<p>Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,
-lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et
-il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance
-en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète
-arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de
-Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et
-condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.
-Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne
-quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il
-répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je
-m'appelle Kouo-Tse-Y.»</p>
-
-<p>Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.
-Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le
-poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,
-que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me
-rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le
-docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait
-remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui
-désobéir?</p>
-
-<p>Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande Ã
-voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il
-revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,
-et en lait sortir Kouo-Tse-Y, Ã qui la peine de son crime est remise
-et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par
-de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance
-de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux
-libérateur et le sauva du même péril<a name="NoteRef_23_43" id="NoteRef_23_43"></a><a href="#Note_23_43" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
-
-<p>—Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons
-seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,
-envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées
-Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons
-maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre
-variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses
-couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle
-et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter
-devant la galerie des <i>Parfums enivrants,</i> et il prenait plaisir à les
-admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent
-appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la
-princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas
-célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que
-le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche
-du poète Ly-Pe.</p>
-
-<p>Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,
-et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien
-ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point
-dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il
-entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui
-chantait:</p>
-
-<p class="poet">
-Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;<br />
-Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.<br />
-Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;<br />
-Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.<br />
-</p>
-
-<p>«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,
-qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là ,
-installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table
-qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche
-de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet
-qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était
-ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne
-quittait pas.</p>
-
-<p>«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur
-Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de
-s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les
-hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et
-se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre
-lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du
-musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante
-gaîté:</p>
-
-<p>Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!</p>
-
-<p>Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci
-par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien
-prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques
-montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,
-ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et
-le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci
-soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et
-fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des
-<i>Cinq Phénix;</i> et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour
-hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le
-palais.</p>
-
-<p>Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,
-celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir
-par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie
-retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé
-les fossés <i>qui font naître la joie,</i> ils arrivèrent avec leur fardeau
-Ã la galerie des <i>Parfums enivrants.</i></p>
-
-<p>Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,
-plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens
-de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet
-(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de
-cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le
-poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour
-de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya
-avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on
-répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes
-endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent
-aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine
-coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure
-du docteur.</p>
-
-<p>Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit
-devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,
-dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était
-dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»
-—Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je
-suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs
-qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour
-que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un
-ton brillant.»</p>
-
-<p>Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout
-plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que
-voici:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">I.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">les fleurs je songe à voter visage;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">devant moi,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">le séjour des dieux.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">II.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">parfum;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Wou-chan attristent mon cœur.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des Han?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Hélas! <i>l'hirondelle légère</i> se confie dans l'éclat d'une nouvelle</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">parure.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em; font-size: 0.8em;">III.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">regard.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oubliant les jalousies sans fin que l'amour<a name="NoteRef_24_44" id="NoteRef_24_44"></a><a href="#Note_24_44" class="fnanchor">[24]</a> a fait naître,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.</span><br />
-</p>
-
-<p>«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant
-des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous
-les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de
-noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe
-s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong
-les accompagna lui-même avec sa flûte de jade<a name="NoteRef_25_45" id="NoteRef_25_45"></a><a href="#Note_25_45" class="fnanchor">[25]</a>. Lorsque le concert
-fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua
-l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui
-avait procuré.</p>
-
-<p>«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il
-faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là -dessus la princesse
-prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,
-la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du
-palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi
-lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses
-serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put
-donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était
-établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,
-et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.</p>
-
-<p>Cependant Kao-Ly, le chef des gardes, conservait contre Taï-Pe une
-rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
-occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
-voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
-et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
-qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
-«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
-entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
-la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
-au contraire à redire ces vers!—Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
-point mon courroux, demanda l'Impératrice?—Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
-ce vers qui dit:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">nouvelle.</span><br />
-</p>
-
-<p>—»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
-Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux<a name="NoteRef_26_46" id="NoteRef_26_46"></a><a href="#Note_26_46" class="fnanchor">[26]</a>, dont le petit nom
-était Fey-Yen (l'<i>Hirondelle légère</i>).</p>
-
-<p>—»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant Ã
-la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
-manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
-taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
-comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
-touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
-qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
-avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
-double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
-palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
-main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
-la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle
-para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
-reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.</p>
-
-<p>»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
-légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
-de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
-aperçue?»</p>
-
-<p>C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
-le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
-qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
-intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
-venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la
-princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
-lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
-connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.</p>
-
-<p>L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
-le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
-suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
-sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
-comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
-avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
-permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
-sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
-Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
-qu'on nommait alors les <i>huit Immortels du banquet.</i></p>
-
-<p>Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
-toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
-passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
-ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
-son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens
-sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
-poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
-permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»</p>
-
-<p>Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
-de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
-dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
-besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.—Votre sujet ne manque
-de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
-acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»</p>
-
-<p>Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
-il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
-l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
-son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
-tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
-frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
-devait recevoir mille <i>kouans</i><a name="NoteRef_27_47" id="NoteRef_27_47"></a><a href="#Note_27_47" class="fnanchor">[27]</a>, et dans les villes secondaires,
-cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
-peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
-rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille <i>leangs</i> d'or,
-un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
-cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.</p>
-
-<p>Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
-reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
-bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
-il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
-du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
-congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
-la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
-les coupes se succédèrent sans relâche.</p>
-
-<p>Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
-trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
-à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
-allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
-écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
-dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
-ont pour titre: <i>Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
-montagnes</i>. En voici l'abrégé:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Reconnaissant et fier de l'édit impérial,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">fumée.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">racines au gré des flots.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">jamais;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.</span><br />
-</p>
-
-<p>Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
-à cheval, et partout où il passe on l'appelle <i>le Seigneur aux habits
-de soie</i>. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
-aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
-le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
-instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
-leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
-banquet.</p>
-
-<p>Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
-moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
-qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
-montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
-lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
-emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
-monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
-premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
-tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.</p>
-
-<p>Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
-entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
-des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
-donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
-domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
-cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.</p>
-
-<p>Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
-publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
-et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
-insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
-du peuple?—Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
-inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
-il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
-immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
-attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
-faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»</p>
-
-<p>Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
-moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
-est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!—Non, répondit Ly-Pe, je
-ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.—Alors, reprit l'intendant,
-si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
-Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
-arrogamment son Excellence?</p>
-
-<p>—»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
-pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
-qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
-le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
-«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
-barbouiller?» Or, voici la requête du poète.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
-son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
-littéraires étaient immenses; quand il agitait son
-pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
-les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
-des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
-une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
-répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
-de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
-l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
-qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
-est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
-essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
-lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
-encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
-palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
-pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
-un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
-impériale, où vous lirez ses titres.</p></blockquote>
-
-<p>Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
-jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
-frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
-«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
-officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
-donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
-comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?—Ce n'est pas à vous
-que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
-dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
-sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»</p>
-
-<p>L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
-la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
-A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
-gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
-rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
-là , prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
-de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
-par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
-crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»</p>
-
-<p>Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
-du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
-ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
-d'audience. Là , les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
-impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
-dit-il:—«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
-le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
-rebelle.»—D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
-les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
-prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
-répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»</p>
-
-<p>Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit Ã
-sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
-des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
-peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
-éviterez une humiliante punition.</p>
-
-<p>Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
-d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
-se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
-salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
-qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
-son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
-excellent magistrat.</p>
-
-<p>Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
-province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
-une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la
-conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
-habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
-de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.</p>
-
-<p>Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
-Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
-les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
-vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan<a name="NoteRef_28_48" id="NoteRef_28_48"></a><a href="#Note_28_48" class="fnanchor">[28]</a>, l'Empereur
-s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
-Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
-pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
-mont Lou-Tchan.</p>
-
-<p>Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
-profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
-souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
-descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
-pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
-retenu au camp du général.</p>
-
-<p>Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime Ã
-Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
-celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
-étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
-méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
-envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
-poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
-jusqu'Ã l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
-passage l'arrêta.</p>
-
-<p>On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
-devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
-libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
-il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
-s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
-dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
-inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
-Là -dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
-quelques nuits de repos, le poète fut tout-à -fait remis.</p>
-
-<p>Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
-l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur Ã
-Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
-et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
-C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">l'Océan,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">se rencontrer?</span><br />
-</p>
-
-<p>Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
-envoyé en exil. Hiang-Tsong<a name="NoteRef_29_49" id="NoteRef_29_49"></a><a href="#Note_29_49" class="fnanchor">[29]</a> était retourné du pays de Cho dans la
-capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
-grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
-le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
-les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
-permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
-il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
-commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
-Tong-Ting<a name="NoteRef_30_50" id="NoteRef_30_50"></a><a href="#Note_30_50" class="fnanchor">[30]</a>; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
-vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.</p>
-
-<p>Or, cette nuit-là , la lune brillait, il faisait clair comme en plein
-jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-Ã -coup, au sein
-des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
-s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
-ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
-grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
-dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
-portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
-face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
-retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
-les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
-avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
-dos d'une baleine<a name="NoteRef_31_51" id="NoteRef_31_51"></a><a href="#Note_31_51" class="fnanchor">[31]</a>, les voix harmonieuses guidaient le cortège....
-Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!</p>
-
-<p>Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
-le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
-respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
-les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
-sacrifices au printemps et à l'automne.</p>
-
-<p>Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
-des Song<a name="NoteRef_32_52" id="NoteRef_32_52"></a><a href="#Note_32_52" class="fnanchor">[32]</a>, un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
-belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
-l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
-lequel étaient peints ces deux mots: <i>Chy-Pe</i> (le Prince de la poésie.)
-Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Prince des poètes?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">talent.</span><br />
-</p>
-
-<p>Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">une pièce de vers décousue;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">les ondes fraîches du fleuve.</span><br />
-</p>
-
-<p>Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
-éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
-L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
-sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
-dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
-un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
-au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
-il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
-l'immortel Ly-Pe lui-même.</p>
-
-<p>De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
-à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
-rang, et dit de lui:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">il déploya un talent divin;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">en a gardé un pieux souvenir.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_21" id="Note_1_21"></a><a href="#NoteRef_1_21"><span class="label">[1]</span></a> Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_22" id="Note_2_22"></a><a href="#NoteRef_2_22"><span class="label">[2]</span></a> Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités
-en tête de cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque
-royale possède les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné
-leurs portraits dans sa <i>Description historique de la Chine.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_23" id="Note_3_23"></a><a href="#NoteRef_3_23"><span class="label">[3]</span></a> Autre nom de Ly-Taï-Pe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_24" id="Note_4_24"></a><a href="#NoteRef_4_24"><span class="label">[4]</span></a> Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département
-de Kia-Ting, arrondissement de Mei.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_25" id="Note_5_25"></a><a href="#NoteRef_5_25"><span class="label">[5]</span></a> Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90
-lieues de circonférence.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_26" id="Note_6_26"></a><a href="#NoteRef_6_26"><span class="label">[6]</span></a> Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou,
-historien du royaume de Tsin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_27" id="Note_7_27"></a><a href="#NoteRef_7_27"><span class="label">[7]</span></a> Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_28" id="Note_8_28"></a><a href="#NoteRef_8_28"><span class="label">[8]</span></a> Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et <i>abaissa
-son lit</i>. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre
-et fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
-un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
-nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
-suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
-celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
-ami.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_29" id="Note_9_29"></a><a href="#NoteRef_9_29"><span class="label">[9]</span></a> On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre
-plate et l'appliquent ensuite avec le pinceau.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_10_30" id="Note_10_30"></a><a href="#NoteRef_10_30"><span class="label">[10]</span></a> Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de
-la Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du
-8<sup>e</sup> siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925.
-Leur chef avait le titre de Ko-To.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_11_31" id="Note_11_31"></a><a href="#NoteRef_11_31"><span class="label">[11]</span></a> La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous
-Kao-Tsong.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_12_32" id="Note_12_32"></a><a href="#NoteRef_12_32"><span class="label">[12]</span></a> Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_13_33" id="Note_13_33"></a><a href="#NoteRef_13_33"><span class="label">[13]</span></a> De l'Empereur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_14_34" id="Note_14_34"></a><a href="#NoteRef_14_34"><span class="label">[14]</span></a> Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en
-642.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_15_35" id="Note_15_35"></a><a href="#NoteRef_15_35"><span class="label">[15]</span></a> Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui,
-au 13<sup>e</sup> siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_16_36" id="Note_16_36"></a><a href="#NoteRef_16_36"><span class="label">[16]</span></a> Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au
-sud-ouest de la Chine, un pays considérable, que représente à peu près
-de nos jours la province de Yun-Nan.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_17_37" id="Note_17_37"></a><a href="#NoteRef_17_37"><span class="label">[17]</span></a> Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un
-royaume de Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans
-ce qui forme aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_18_38" id="Note_18_38"></a><a href="#NoteRef_18_38"><span class="label">[18]</span></a> Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
-(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
-contigu à celui des empereurs, nommé <i>Palais des clochettes d'or.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_19_39" id="Note_19_39"></a><a href="#NoteRef_19_39"><span class="label">[19]</span></a> On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu
-de cuillers pour manger.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_20_40" id="Note_20_40"></a><a href="#NoteRef_20_40"><span class="label">[20]</span></a> Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol.
-1<sup>er</sup>, page 252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de
-Perse un tribut, et les envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus
-un serpent (lézard) vivant, ... qui pénétrait dans les trous pour y
-prendre les rats.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_21_41" id="Note_21_41"></a><a href="#NoteRef_21_41"><span class="label">[21]</span></a> Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien
-long d'un pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours,
-qui guidait des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce
-présent est attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_22_42" id="Note_22_42"></a><a href="#NoteRef_22_42"><span class="label">[22]</span></a> Peuples de famille Ouigour, établis au 8.<sup>e</sup>
-siècle, au sud du lac Baikal.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_23_43" id="Note_23_43"></a><a href="#NoteRef_23_43"><span class="label">[23]</span></a> Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il <i>noua
-l'herbe.</i> Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen,
-et voici le fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette
-chronique.
-</p>
-<p>
-Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
-lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
-femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
-sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
-héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
-après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
-avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
-recommandations qu'il m'a laissées.»
-</p>
-<p>
-Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi
-de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il
-aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber
-l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le
-pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette
-même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;
-vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières
-recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:
-j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner
-ma reconnaissance d'un si grand service.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_24_44" id="Note_24_44"></a><a href="#NoteRef_24_44"><span class="label">[24]</span></a> L'amour est désigné ici par l'expression poétique de
-<i>vent du printemps.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_25_45" id="Note_25_45"></a><a href="#NoteRef_25_45"><span class="label">[25]</span></a> L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce
-fut même chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques,
-et causa tous les malheurs de la fin de ce beau règne.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_26_46" id="Note_26_46"></a><a href="#NoteRef_26_46"><span class="label">[26]</span></a> Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La
-princesse dont il est ici question était une comédienne dont il fut
-très épris et qu'il éleva au rang d'Impératrice.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_27_47" id="Note_27_47"></a><a href="#NoteRef_27_47"><span class="label">[27]</span></a> Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos
-jours 7 fr. 50 cent.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_28_48" id="Note_28_48"></a><a href="#NoteRef_28_48"><span class="label">[28]</span></a> Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de
-Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,
-entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit
-déclarer Empereur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_29_49" id="Note_29_49"></a><a href="#NoteRef_29_49"><span class="label">[29]</span></a> Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un
-successeur en abdiquant entre les mains de son fils.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_30_50" id="Note_30_50"></a><a href="#NoteRef_30_50"><span class="label">[30]</span></a> Grand lac dans la province de Ho-Nan.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_31_51" id="Note_31_51"></a><a href="#NoteRef_31_51"><span class="label">[31]</span></a> Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est
-un des sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se
-plaisent à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe,
-qui représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont
-autre chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_32_52" id="Note_32_52"></a><a href="#NoteRef_32_52"><span class="label">[32]</span></a> Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_LION_DE_PIERRE" id="LE_LION_DE_PIERRE">LE LION DE PIERRE.</a></h3>
-
-<h4>LÉGENDE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de
-Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très
-rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet
-endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui
-pratiquent la vertu.</p>
-
-<p>C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,
-homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se
-querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait
-reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle
-dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour Ã
-un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare
-sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le
-livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère
-l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa
-main.</p>
-
-<p>Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de
-Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut
-au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching
-se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été
-plus prompt à accueillir sa visite.</p>
-
-<p>Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze
-ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il
-attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là -dessus, Tching fit
-préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et
-quand on fut à table, il lui demanda où il allait.</p>
-
-<p>«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de
-Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une
-vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a
-quelque chose à vous communiquer.</p>
-
-<p>—»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec
-respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits
-par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux
-Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?</p>
-
-<p>—»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il
-ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;
-mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation
-terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir
-au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je
-n'ai rien de plus à vous dire.»</p>
-
-<p>Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le
-fléau devait se déclarer.</p>
-
-<p>«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au
-pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de
-sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.</p>
-
-<p>—»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait
-bien d'en avertir tous les gens du village.</p>
-
-<p>—»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en
-souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,
-Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....
-Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands
-chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.</p>
-
-<p>—»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?</p>
-
-<p>—»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et
-du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin
-que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">pleins d'une généreuse reconnaissance,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">garde!...</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">s'acquitte par les douleurs de la prison.</span><br />
-</p>
-
-<p>Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui
-dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir
-achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching
-lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une
-vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et
-il partit sans rien accepter.</p>
-
-<p>Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il
-venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune
-trois domestiques pour louer dix grandes barques.</p>
-
-<p>«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»
-Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il
-rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de
-tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment
-leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue
-de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.</p>
-
-<p>Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant
-le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du
-monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit
-naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes
-grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des
-êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est
-sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des
-larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»</p>
-
-<p>Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille
-dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de
-son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite
-accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt
-Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les
-ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des
-bateaux.</p>
-
-<p>En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur
-du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong
-réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils
-s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des
-nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,
-dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées
-se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et
-habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt
-mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi
-cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le
-ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis
-que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient Ã
-pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par
-un homme inspiré.</p>
-
-<p>Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant Ã
-l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du
-fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au
-fond des vagues.</p>
-
-<p>D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,
-qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts Ã
-l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs
-bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen
-parvint sain et sauf sur le rivage.</p>
-
-<p>Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent
-portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.
-Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête
-Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute
-la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.</p>
-
-<p>Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent
-un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être
-submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,
-courons;—Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les
-paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas
-garde!»</p>
-
-<p>—»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un
-moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se
-montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de
-bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le
-bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui
-étaient mouillés.</p>
-
-<p>Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa
-demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable
-par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que
-fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par
-le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;
-et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,
-débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands
-et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,
-étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.</p>
-
-<p>Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était
-dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions
-l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du
-boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;
-son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou
-sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient
-a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,
-serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous
-témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est
-redevable.</p>
-
-<p>—»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez
-traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les
-marques du plus respectueux dévouement.</p>
-
-<p>Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois
-passent comme la navette du tisserand.—Depuis la moitié d'une année
-Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur
-résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet
-de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt
-l'Empereur Jin-Tsong<a name="NoteRef_1_53" id="NoteRef_1_53"></a><a href="#Note_1_53" class="fnanchor">[1]</a> fit afficher dans toutes les provinces un édit
-portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet
-perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.</p>
-
-<p>Or, cette nuit-là , Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:
-«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet
-précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du
-palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le
-maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites
-partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il
-obtienne la récompense promise.</p>
-
-<p>A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait
-d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'Ã la porte
-du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement
-conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être
-surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son
-fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa
-femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous
-le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des
-choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,
-n'espérez rien de cette affaire.»</p>
-
-<p>Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le
-fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté
-envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste
-est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la
-capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté
-me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains
-de votre cher fils.»</p>
-
-<p>Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent
-nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain
-Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa
-famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises
-ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas
-ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.</p>
-
-<p>Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux
-portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.
-LÃ , il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent
-prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce
-magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.</p>
-
-<p>Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel
-des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller
-communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda
-l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint
-qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat
-de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du
-bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,
-elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa
-suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du
-fait, le cachet s'y trouva.</p>
-
-<p>Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda
-comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin
-de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté
-qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je
-vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites
-secrets.» Là -dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de
-l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.</p>
-
-<p>Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance
-dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur
-comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais
-du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence Ã
-Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et
-du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.</p>
-
-<p>Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,
-Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,
-quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu
-de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité
-de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après
-cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un
-domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de
-ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas
-à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie
-où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais
-du Fou-Ma, pour avoir des informations.</p>
-
-<p>Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs
-arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»</p>
-
-<p>Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au
-passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait
-rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son
-frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,
-il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose
-insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!—Frère,
-frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»
-Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:
-«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,
-entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:
-il reçut trente coups.</p>
-
-<p>Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la
-peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son
-corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais
-traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était
-resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:
-elle lui fut refusée.</p>
-
-<p>Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et
-ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque
-soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il
-résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie
-aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter Ã
-sa bouche un mets savoureux, quand tout-Ã -coup un singe franchit la
-porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il
-présenta au captif.</p>
-
-<p>A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père
-à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup
-à celui qu'il avait sauvé ce jour-là ; il prit donc et mangea cette
-viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut
-avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de
-Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le
-faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles
-de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»</p>
-
-<p>Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,
-de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux
-qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris
-douloureux. «Ce doivent être là , songea Tsouy-Youen, les oiseaux
-auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous
-avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de
-ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et
-ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au
-pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen
-écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et
-l'oiseau prit immédiatement son vol.</p>
-
-<p>Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux
-Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de
-ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt
-un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne
-sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y
-est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son
-fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et
-les maux que Tsouy souffre dans sa prison.</p>
-
-<p>A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la
-pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes Ã
-celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,
-s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les
-bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé
-dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en
-tirer!</p>
-
-<p>—»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,
-qui a un cœur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et
-d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,
-afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.—Allez, lui répondit
-Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»</p>
-
-<p>Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa
-femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un
-logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville
-pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné
-son fils s'offrit subitement à ses regards.</p>
-
-<p>Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il
-n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses
-bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le
-questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de
-cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait
-courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle
-serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il
-redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;
-et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça
-debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu
-fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,
-aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié
-votre père?»</p>
-
-<p>Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa
-sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas
-de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du
-palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le
-vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;
-mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond
-d'un cachot?»</p>
-
-<p>Là -dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong<a name="NoteRef_2_54" id="NoteRef_2_54"></a><a href="#Note_2_54" class="fnanchor">[2]</a>, pour y déposer
-une requête d'accusation.</p>
-
-<p>Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:
-Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa
-pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des
-questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non
-sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.</p>
-
-<p>«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier
-du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient
-sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces
-derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture
-lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»</p>
-
-<p>Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur Ã
-l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de
-Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,
-invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après
-avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux
-gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir
-qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur
-poste.</p>
-
-<p>Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda
-avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de
-vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong
-en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'Ã
-cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une
-grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la
-présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,
-conformez—vous aux circonstances et buvez!»</p>
-
-<p>Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère:
-«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
-et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
-m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?—Noble Fou-Ma, répondit
-Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
-respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
-mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
-coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?</p>
-
-<p>Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
-tout-à -coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
-s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
-avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
-des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
-rendre justice.»</p>
-
-<p>A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
-de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
-degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
-forcer à avouer son crime.</p>
-
-<p>Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
-sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
-cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
-Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
-Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
-l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
-«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
-au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
-recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
-donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
-manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
-reconnaissance à l'Empereur.</p>
-
-<p>Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
-mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
-ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
-le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
-il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
-charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
-pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
-en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
-vertus.</p>
-
-<p>Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
-prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
-diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
-lieu de sa résidence.</p>
-
-<p>Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
-décapité.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_53" id="Note_1_53"></a><a href="#NoteRef_1_53"><span class="label">[1]</span></a> L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur
-le trône en 1023.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_54" id="Note_2_54"></a><a href="#NoteRef_2_54"><span class="label">[2]</span></a> Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est
-célèbre en Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des
-drames, des nouvelles et des histoires fantastiques.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_LEGENDE1" id="LA_LEGENDE1">LA LÉGENDE</a>
-<a name="NoteRef_1_55" id="NoteRef_1_55"></a><a href="#Note_1_55" class="fnanchor" style="font-size: 0.7em;">[1]</a></h3>
-
-<h3>DU ROI DES DRAGONS</h3>
-
-<h4>HISTOIRE BOUDDHIQUE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<p>La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
-Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
-cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
-Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
-étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
-elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
-soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
-de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
-barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
-toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.</p>
-
-<p>Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
-Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
-il changea le nom de l'année <i>Long-Sy</i> en celui de <i>Tching-Kwan</i>, qui
-fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
-régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année <i>Y-Sse.</i></p>
-
-<p>Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
-les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
-fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
-seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
-fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
-Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
-fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
-grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.</p>
-
-<p>Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
-apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
-rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
-burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
-retournèrent en suivant les rives du fleuve.</p>
-
-<p>«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
-disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
-nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
-l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
-entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
-dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
-fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
-doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
-envie, à la pente de sa destinée.</p>
-
-<p>—»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
-de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.—Ah!
-interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
-se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
-intitulé <i>le Papillon amoureux des fleurs</i>, qui le prouve par les vers
-suivants:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
-l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
-vogue tranquille comme la belle Si-Che<a name="NoteRef_2_56" id="NoteRef_2_56"></a><a href="#Note_2_56" class="fnanchor">[2]</a> au sein de la
-musique qui la berce. Le cœur est calme et pur, quand la
-gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
-on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
-les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
-les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
-les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
-femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
-ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
-vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
-honte secrète, sans haine importune.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
-vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
-donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
-s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
-calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
-langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
-teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
-s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
-influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
-il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
-éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
-qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à -coup l'hiver austère
-et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
-et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
-montagne dans une complète indépendance des hommes.</p></blockquote>
-
-<p>—»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
-comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
-précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé <i>la Perdrix
-regarde les cieux</i>. Ecoutez.»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
-fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
-qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
-ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
-tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
-flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
-encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
-en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
-choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
-vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
-fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
-brillante.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
-vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
-avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
-touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
-un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
-salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
-la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
-supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
-embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
-se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
-pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
-vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
-par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
-la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
-notre végétation.</p></blockquote>
-
-<p>—»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
-vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
-l'<i>Immortel des cieux</i> l'ont dit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
-demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
-amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
-crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
-pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
-d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
-barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
-après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
-abondante, ils la portent au marché de la capitale et
-l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
-verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
-couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
-dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
-sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, Ã la
-gloire et à la noblesse.</p></blockquote>
-
-<p>—»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
-peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
-cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
-les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
-ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
-pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
-bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
-suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
-à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
-coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
-festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
-une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
-inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
-dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
-succès ou de la ruine.</p></blockquote>
-
-<p>Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
-n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
-aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la <i>Lune aux
-bords du fleuve de l'Ouest</i>. Ecoutez:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
-l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
-se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
-le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
-diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
-l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient Ã
-jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
-piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
-abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
-tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
-et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
-fleuve Kiang en s élargissant.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
-les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
-attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
-les tiges des blés sont coupées et que les bambous
-sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
-chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
-troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
-en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
-épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cœur l'orme et
-le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
-et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
-l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
-du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.</p></blockquote>
-
-<p>»—Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
-ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
-des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'<i>Immortel
-s'approche du fleuve Kiang,</i> qui expriment ainsi ma pensée:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
-se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
-de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
-habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
-les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
-effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
-les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
-soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
-les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
-troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
-vÅ“u de son cÅ“ur, on accomplit ses projets, on dispose Ã
-son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
-l'œil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
-est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
-leur ame?</p></blockquote>
-
-<p>—«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
-la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
-le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
-hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
-sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
-hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
-Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
-attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe Ã
-la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
-montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
-paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
-comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
-fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout Ã
-son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
-dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
-santé, une existence obscure mais indépendante.</p></blockquote>
-
-<p>Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
-pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
-vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
-nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
-cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
-arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
-qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
-herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
-fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
-compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
-l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
-aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
-s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
-pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
-ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
-soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
-bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
-sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
-murs du palais, au temps de la disgrâce!</p></blockquote>
-
-<p>—»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
-comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
-rendent témoignage, et les voici:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
-blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
-devant sa cabane de chaume, Ã l'abri du treillis de
-bambous; et là , sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
-enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
-avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
-il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
-jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
-fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
-de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
-donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des
-vêtements de soie brodés.</p></blockquote>
-
-<p>—»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
-long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
-pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
-louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
-dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux Ã
-deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
-bûcheron et le pêcheur.</p>
-
-<p>—»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
-prie de commencer.»</p>
-
-<p>Le pêcheur Tchang prit donc la parole:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
-flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
-la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
-à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
-submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
-aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
-les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
-l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
-dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
-sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
-et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
-pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
-sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
-pendant toute sa vie.</p>
-
-<p>Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
-l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
-montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
-fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
-blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
-Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
-et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
-hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
-du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
-les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
-flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
-trouble le bruit des pas.</p>
-
-<p>Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
-que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
-coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
-ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
-on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
-On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
-on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
-les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
-rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
-devise le mot <i>raison</i>, et les verres bien remplis passent
-de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
-chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
-poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
-du bûcheron.</p>
-
-<p>L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
-thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
-et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
-fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
-Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
-sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
-ample provision de bois, on chemine par la grande route;
-lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
-d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
-que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
-les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
-le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
-à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
-les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
-parler des autres.</p></blockquote>
-
-<p>Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
-me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
-désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
-liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
-pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
-fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
-d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
-bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
-quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
-manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
-inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
-prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
-bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
-cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
-point de leurs vains projets la tête et le cœur de
-celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
-les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
-saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
-trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
-herbes du jardin.</p>
-
-<p>Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
-vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
-un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
-heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
-aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
-vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
-est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
-quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
-Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
-bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
-soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
-Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
-repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
-neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
-la saison.</p>
-
-<p>L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
-son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
-banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
-on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
-saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
-ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
-s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
-dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
-porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
-abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
-verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
-ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
-sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
-Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
-tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
-de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
-l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
-des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
-au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
-soient rendues aux Esprits!</p></blockquote>
-
-<p>Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
-de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
-marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
-se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
-Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
-qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
-vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
-se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!—Homme stupide
-et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
-du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
-pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
-mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
-d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
-serez renversé dans les eaux du fleuve.—De toute ma vie, répondit le
-pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.</p>
-
-<p>—»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et
-des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
-alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
-assurances contre ce péril?</p>
-
-<p>—»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
-faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
-contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
-vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.</p>
-
-<p>—»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
-vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
-à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?</p>
-
-<p>—»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
-ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
-demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
-couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
-table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
-réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
-dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
-du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
-je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
-chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
-acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»</p>
-
-<p>Là -dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
-chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
-précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
-trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
-les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
-sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
-petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
-vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!</p>
-
-<p>—»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?—Seigneur,
-répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
-allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
-pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
-eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
-terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
-devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
-pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
-choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
-Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
-intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
-servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
-galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
-conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»</p>
-
-<p>A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
-à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
-anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
-princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
-crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
-des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
-et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
-modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
-votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
-cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
-pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
-de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
-sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
-en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
-si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
-l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
-il ne faudrait faire de mal à personne.»</p>
-
-<p>Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
-son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
-sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
-portaient les insignes d'aucun grade littéraire.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
-il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
-zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
-et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
-de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
-de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
-personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
-verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: <i>joie
-et bonheur!</i></p></blockquote>
-
-<p>D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
-et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là ,
-le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
-bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
-de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
-une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
-bien que les quatre instants du jour <i>yn, chin, sse</i> et <i>hay</i> se
-suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
-hui une révolte contre le dieu qui préside aux années<a name="NoteRef_3_57" id="NoteRef_3_57"></a><a href="#Note_3_57" class="fnanchor">[3]</a>.»</p>
-
-<p>A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
-sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
-yeux s'offrent:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
-de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
-cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; lÃ
-sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
-et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
-deux côtés, on voit celui de Wang-Oey<a name="NoteRef_4_58" id="NoteRef_4_58"></a><a href="#Note_4_58" class="fnanchor">[4]</a>, au-dessus de
-son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko<a name="NoteRef_5_59" id="NoteRef_5_59"></a><a href="#Note_5_59" class="fnanchor">[5]</a>. L'encrier
-du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky<a name="NoteRef_6_60" id="NoteRef_6_60"></a><a href="#Note_6_60" class="fnanchor">[6]</a>: son
-bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
-pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
-de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
-exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
-par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
-figures employées dans les divinations, et possède aussi
-parfaitement les huit Kwas<a name="NoteRef_7_61" id="NoteRef_7_61"></a><a href="#Note_7_61" class="fnanchor">[7]</a>; il excelle à connaître les
-lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
-savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
-magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
-l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
-les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
-aussi nettement que le disque de la lune; les familles
-qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
-voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
-malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
-les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
-les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
-nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
-lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.</p></blockquote>
-
-<p>Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
-Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
-d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
-majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
-on le regardait comme le chef des devins de la capitale.</p>
-
-<p>Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
-après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
-fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
-l'amène prés de lui.</p>
-
-<p>»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
-votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»</p>
-
-<p>Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
-assurance:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
-enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
-divination déclare que demain matin il doit tomber une
-pluie bienfaisante.</p></blockquote>
-
-<p>«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
-long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?</p>
-
-<p>Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
-9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et Ã
-3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
-lignes<a name="NoteRef_8_62" id="NoteRef_8_62"></a><a href="#Note_8_62" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<p>—»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
-sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
-avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 <i>leangs</i> d'or pour
-prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
-pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
-jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
-est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
-afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»</p>
-
-<p>Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
-décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»</p>
-
-<p>Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
-et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
-eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
-demandèrent ce qu'il en était du devin.</p>
-
-<p>«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
-un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences<a name="NoteRef_9_63" id="NoteRef_9_63"></a><a href="#Note_9_63" class="fnanchor">[9]</a>!» Puis il
-raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
-entre l'astronome et lui.</p>
-
-<p>«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
-divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
-absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
-n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
-il est battu complètement.»</p>
-
-<p>Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
-dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
-aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
-qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
-Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
-guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
-et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
-ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
-reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît Ã
-travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
-une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
-Dragons y lut ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
-lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
-demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
-qui répand partout l'abondance et la fertilité.</p></blockquote>
-
-<p>Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
-d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
-d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
-mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
-assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
-doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
-le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
-la partie n'est pas gagnée contre lui!</p>
-
-<p>—»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
-il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
-sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
-manière d'anéantir cet effronte bavard.</p>
-
-<p>—»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.</p>
-
-<p>—»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
-tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
-le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
-Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
-enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
-a-t-il à cela?»</p>
-
-<p>Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
-Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
-de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
-reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
-de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
-du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
-s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
-tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
-qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
-changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.</p>
-
-<p>Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
-lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
-forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
-porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
-l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
-l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
-et digne dans une complète immobilité.</p>
-
-<p>Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
-éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
-qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
-qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
-n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
-fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
-à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
-effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
-si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»</p>
-
-<p>Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
-frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
-sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
-crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
-ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
-été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
-te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
-désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
-des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
-seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
-glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
-morceaux): et tu viens m'insulter ici!»</p>
-
-<p>A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son
-courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
-vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
-respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
-«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
-qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
-vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
-daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
-quitte pas!</p>
-
-<p>—»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
-ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»</p>
-
-<p>—»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
-eaux!»</p>
-
-<p>Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
-près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
-afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
-ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
-dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
-les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
-émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»</p>
-
-<p>A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
-retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
-se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
-étoiles, et alors:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
-prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
-au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
-retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
-nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
-voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
-rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
-plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
-parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
-bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
-et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
-fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
-brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
-d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
-silencieuse et calme s'est écoulée.</p></blockquote>
-
-<p>Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
-mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
-s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
-aux portes du palais de Taï-Tsong.</p>
-
-<p>Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
-et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
-à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
-précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant Ã
-genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
-pour moi!—Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
-la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
-sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
-eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
-majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
-doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
-miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!—Puisque c'est
-mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
-faire grâce, reprends courage et va en paix.»</p>
-
-<p>Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.</p>
-
-<p>Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
-rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
-et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
-les parfums abondants brûlent dans les appartements du
-Dragon<a name="NoteRef_10_64" id="NoteRef_10_64"></a><a href="#Note_10_64" class="fnanchor">[10]</a>, les lumières scintillent, le paravent<a name="NoteRef_11_65" id="NoteRef_11_65"></a><a href="#Note_11_65" class="fnanchor">[11]</a>
-couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
-chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
-le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun<a name="NoteRef_12_66" id="NoteRef_12_66"></a><a href="#Note_12_66" class="fnanchor">[12]</a>; les
-rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
-des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
-portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
-tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
-d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
-paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
-toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
-Tout le peuple s'écrie d'une seule voix<a name="NoteRef_13_67" id="NoteRef_13_67"></a><a href="#Note_13_67" class="fnanchor">[13]</a>: «Longue vie
-au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
-automnes.</p>
-
-<p>Tout à coup, au milieu du silence, le fouet<a name="NoteRef_14_68" id="NoteRef_14_68"></a><a href="#Note_14_68" class="fnanchor">[14]</a> retentit
-à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
-découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
-est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
-enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
-comme la brise dans les saules de la digue; les stores
-enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
-fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
-agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
-le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
-fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
-les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
-les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
-se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
-l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
-parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
-d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
-cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
-Majesté vivre dix mille automnes.»</p></blockquote>
-
-<p>Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
-rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil
-de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
-l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
-debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
-manquait à l'appel.</p>
-
-<p>Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
-Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
-au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
-paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?</p>
-
-<p>—»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
-spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
-le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
-tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
-apparu en songe.»</p>
-
-<p>Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
-palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
-immédiatement devant le trône de sa Majesté.</p>
-
-<p>Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
-Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
-précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
-de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
-monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
-«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
-au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
-reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
-repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
-à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
-changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
-hommages à l'Empereur.</p>
-
-<p>Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
-trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
-volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
-vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
-de sa dignité, et se rendre au palais; là , il frappe la terre de son
-front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
-il s'est rendu coupable.</p>
-
-<p>«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
-gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
-hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
-la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
-l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des <i>Clochettes d'Or</i>, et le
-fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.</p>
-
-<p>D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
-les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
-s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
-Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
-palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
-sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
-les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
-destinée aux loisirs de sa Majesté.</p>
-
-<p>Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
-honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
-jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
-les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
-livre qui dit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«La principale règle du jeu d'échecs, c'est de se tenir
-sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
-sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
-moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
-invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
-loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
-une pièce importante<a name="NoteRef_15_69" id="NoteRef_15_69"></a><a href="#Note_15_69" class="fnanchor">[15]</a>. Tout en attaquant à gauche,
-veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
-de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
-si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
-serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
-corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
-séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
-pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
-votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
-vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
-pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
-et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
-risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
-réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
-trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
-contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
-bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.</p>
-
-<p>Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
-le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
-crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
-pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
-se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
-disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
-victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
-attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
-furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
-à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
-portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
-réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
-coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
-s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
-disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
-dans la vallée obscure!...»</p></blockquote>
-
-<p>Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
-de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
-point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
-le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
-se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
-il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
-forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
-l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
-l'appeler, ni l'éveiller.</p>
-
-<p>Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
-son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
-mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
-ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner Ã
-son sujet ce manque de respect.</p>
-
-<p>—»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
-relevez-vous!»</p>
-
-<p>Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
-inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait Ã
-haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
-comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
-placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
-palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
-de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
-disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
-mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
-parler!</p>
-
-<p>—»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
-prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?</p>
-
-<p>—»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
-chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
-tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
-explications à ce sujet.»</p>
-
-<p>-» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?</p>
-
-<p>A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
-son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
-rêve.»</p>
-
-<p>Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
-Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
-n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
-près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»</p>
-
-<p>Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
-dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
-devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
-et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
-nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
-librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
-Dragon coupé par morceaux; là , les guerriers célestes le
-tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
-dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
-mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
-d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
-se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
-Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
-griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
-mort.</p>
-
-<p>Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
-retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
-glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
-exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
-roulant à travers l'espace.»</p></blockquote>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_55" id="Note_1_55"></a><a href="#NoteRef_1_55"><span class="label">[1]</span></a> Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité
-plus haut, remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de
-l'Arsenal celle du <i>Bonze sauvé des eaux,</i> insérée dans l'in-18. Au
-reste, le premier alinéa est le seul point de ressemblance qui existe
-entre ces deux histoires.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_56" id="Note_2_56"></a><a href="#NoteRef_2_56"><span class="label">[2]</span></a> Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu,
-souvent citée par les poètes et les romanciers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_57" id="Note_3_57"></a><a href="#NoteRef_3_57"><span class="label">[3]</span></a> Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en
-chinois qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui
-va suivre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_58" id="Note_4_58"></a><a href="#NoteRef_4_58"><span class="label">[4]</span></a> Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la
-dynastie des Tang.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_59" id="Note_5_59"></a><a href="#NoteRef_5_59"><span class="label">[5]</span></a> Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin;
-il vivait retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan
-cueillir des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint
-immortel.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_60" id="Note_6_60"></a><a href="#NoteRef_6_60"><span class="label">[6]</span></a> Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les
-Chinois délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_61" id="Note_7_61"></a><a href="#NoteRef_7_61"><span class="label">[7]</span></a> Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt
-vus par lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant
-J.-C.); ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes,
-le feu, les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une
-ligne horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont
-la multiplication donne 64.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_62" id="Note_8_62"></a><a href="#NoteRef_8_62"><span class="label">[8]</span></a> Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
-chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_63" id="Note_9_63"></a><a href="#NoteRef_9_63"><span class="label">[9]</span></a> De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un
-seul devin qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_10_64" id="Note_10_64"></a><a href="#NoteRef_10_64"><span class="label">[10]</span></a> Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui
-appartiennent à l'Empereur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_11_65" id="Note_11_65"></a><a href="#NoteRef_11_65"><span class="label">[11]</span></a> Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise
-pendant l'audience.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_12_66" id="Note_12_66"></a><a href="#NoteRef_12_66"><span class="label">[12]</span></a> L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant
-J.-C., associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis Ã
-cet honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du
-trône que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces
-deux personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté
-cher aux Chinois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_13_67" id="Note_13_67"></a><a href="#NoteRef_13_67"><span class="label">[13]</span></a> Le texte dit: <i>crier comme la montagne</i>. Le Sse-Ki
-rapporte que le grand maître des cérémonies étant, dans une
-circonstance solennelle, monté sur la montagne sacrée du milieu (il y
-en eut cinq sous les Tcheou), les officiers subalternes restés en bas
-entendirent un bruit qui semblait sortir de la montagne et imiter le
-son de <i>Wan-Souy,</i> dix mille années à l'Empereur!</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_14_68" id="Note_14_68"></a><a href="#NoteRef_14_68"><span class="label">[14]</span></a> Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le
-cortège.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_15_69" id="Note_15_69"></a><a href="#NoteRef_15_69"><span class="label">[15]</span></a> L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier,
-les hommes en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LES_RENARDS-FEES" id="LES_RENARDS-FEES">LES RENARDS-FÉES.</a></h3>
-
-<h4>CONTE TAO-SSE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Sous le règne de Hiouan-Tsong<a name="NoteRef_1_70" id="NoteRef_1_70"></a><a href="#Note_1_70" class="fnanchor">[1]</a> de la dynastie des Tang, vivait un
-jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
-Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
-classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
-littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
-avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
-armé de son arbalète.</p>
-
-<p>Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
-que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
-force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
-exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
-particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
-jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
-serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
-position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.</p>
-
-<p>Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan<a name="NoteRef_2_71" id="NoteRef_2_71"></a><a href="#Note_2_71" class="fnanchor">[2]</a>; le
-défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
-s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
-l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
-l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
-moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
-des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
-susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
-et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre Ã
-l'abri des troubles. Là , Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
-de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
-rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
-achetées autour de sa nouvelle demeure.</p>
-
-<p>Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
-par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
-il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
-apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
-état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
-projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
-fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
-lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
-par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
-Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
-Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
-fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
-sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
-brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
-très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
-d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.</p>
-
-<p>Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
-continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
-son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
-ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
-montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
-ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
-sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
-Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
-la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
-et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
-trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
-rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les sommets élancés des collines que les forêts
-enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
-dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
-rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
-rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
-vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
-des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
-et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
-toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
-perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
-l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
-les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
-villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
-de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
-fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
-oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
-cette solitude de leurs cris.</p></blockquote>
-
-<p>Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
-et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
-cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
-à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
-ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
-Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
-appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
-écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
-deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.</p>
-
-<p>«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
-prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
-leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»—Et
-là -dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
-tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
-meule, dispose la corde de l'arbalète<a name="NoteRef_3_72" id="NoteRef_3_72"></a><a href="#Note_3_72" class="fnanchor">[3]</a>, plonge sa main dans son sac
-et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
-la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
-plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
-Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
-eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
-lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
-tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
-était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
-de l'œil gauche du Renard qui tenait le livre.</p>
-
-<p>L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
-s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
-ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
-de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
-jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
-Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
-ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
-étaient couvertes de caractères faits comme des têtards<a name="NoteRef_4_73" id="NoteRef_4_73"></a><a href="#Note_4_73" class="fnanchor">[4]</a>, et tous
-parfaitement indéchiffrables pour lui.</p>
-
-<p>«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
-qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
-consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
-des écritures anciennes.»—Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
-manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
-conduit à la capitale.</p>
-
-<p>Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
-mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
-terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
-soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
-étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
-manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
-que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
-gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
-qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
-le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
-pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
-verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.</p>
-
-<p>Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
-entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
-sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
-froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
-pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.—Les domestiques
-eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
-temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
-dans la maison.</p>
-
-<p>«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
-chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?—J'en
-ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
-Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là -dessus,
-allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
-appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
-chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
-tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
-soignées.</p>
-
-<p>A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
-l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
-de vin.—«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
-deux mesures, avec un plat de viande de bœuf hachée, et veillez tous
-ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
-assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
-après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
-chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
-demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
-dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
-l'appartement.—«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
-les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
-domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.</p>
-
-<p>Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
-s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
-de la frontière.—«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
-Kiang-Nan.—Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
-n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.—Eh bien! ajouta
-Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
-depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
-retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
-troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
-rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
-réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
-ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
-première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
-mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
-de l'armée.—Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
-nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
-venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
-compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
-ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
-de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
-dire:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à </span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">l'œil le même spectacle;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">disparu!</span><br />
-</p>
-
-<p>Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
-dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
-cette nuit?—Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
-combien vous êtes de voyageurs.—Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
-suis seul.»</p>
-
-<p>L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
-bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
-me hasarder à vous recevoir.—Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
-vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
-vous empêche de m'ouvrir?—Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
-n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
-de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
-laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
-inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
-clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
-puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
-expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
-de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.</p>
-
-<p>—Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
-suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
-appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
-pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
-cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
-reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
-jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
-aura pas un qui ne me reconnaisse.»</p>
-
-<p>Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
-ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
-ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
-formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.—Ne
-vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
-vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là -dessus il
-entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
-fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
-et du vin.»—Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
-mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
-commandés.</p>
-
-<p>Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
-s'aperçut qu'il cachait son œil droit sous les plis de sa manche, avec
-des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
-lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
-du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
-cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'œil.</p>
-
-<p>—Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.</p>
-
-<p>—Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
-j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
-en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
-mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
-galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
-mon œil gauche est gravement attaquée.</p>
-
-<p>—Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
-Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.—Eh bien!
-interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
-aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.</p>
-
-<p>—Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
-vivacité.</p>
-
-<p>—Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
-manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'œil gauche
-de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
-L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
-mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
-avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.</p>
-
-<p>—Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge,
-des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.—Et sur ce
-livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
-obtenir d'y jeter un coup-d'Å“il?—Oh! c'est un livre bien étrange,
-ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
-Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
-mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
-à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
-petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
-arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
-était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
-droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
-s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
-ici! et vous ne le chassez pas?»</p>
-
-<p>A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
-être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
-et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
-menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
-forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.—Wang-Tchin
-le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
-mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
-C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
-de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
-le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
-Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
-de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
-s'en occuper.</p>
-
-<p>«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
-qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
-livre.—Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
-je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
-que vous leur avez pris!—Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
-du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
-railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
-maudite bête, et tout sera dit.»</p>
-
-<p>Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
-les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
-tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
-ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
-langue sèche.</p>
-
-<p>Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
-pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
-Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
-être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
-tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
-entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
-vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
-reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
-arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
-pour l'avenir.»</p>
-
-<p>Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
-se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
-pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
-tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
-il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
-«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
-Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
-traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
-le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
-l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
-prendre mes mesures.»</p>
-
-<p>Là -dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
-auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
-reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
-jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
-lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
-ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, Ã
-quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
-Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
-bien temps alors de vous repentir!»</p>
-
-<p>Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
-suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
-eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
-il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
-surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
-ruiner de fond en comble. On dit avec raison:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
-Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
-verserez des larmes!</p></blockquote>
-
-<p>Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
-chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
-capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
-voyait des maisons en ruines, Ã peine quelques rares habitants; les
-places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
-plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
-Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
-plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
-dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
-ni abri.—Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
-hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
-des nouvelles de sa famille.</p>
-
-<p>Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
-chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
-souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le cœur est
-blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
-visage.—«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
-dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
-fût plus qu'un amas de décombres!—Hélas! il ne me reste plus de
-demeure.—Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
-parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
-père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
-été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
-nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
-nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
-jusqu'Ã ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
-affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
-et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
-que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
-retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
-vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
-le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
-maison.»</p>
-
-<p>Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
-acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
-qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
-vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
-lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
-qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
-de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
-homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
-de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
-individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.</p>
-
-<p>«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
-deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
-répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
-jusqu'Ã extinction.—Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
-costume.—Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
-fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
-et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
-décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
-contenait ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
-seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
-d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
-gravement malade. La médecine et les prières restent
-sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
-livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
-et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
-m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
-fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
-pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
-puissiez me rendre les derniers devoirs!—J'en ressens une
-profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
-dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
-que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
-capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
-tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
-à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
-laisser tout-à -fait les biens ruinés et à moitié perdus
-que vous avez là -bas, et revenir ici vous occuper du soin
-des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
-pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
-Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
-des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
-combien il serait difficile de fonder à la capitale une
-maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
-n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
-intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
-repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
-dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
-vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
-lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
-sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
-au bord des neuf fontaines<a name="NoteRef_5_74" id="NoteRef_5_74"></a><a href="#Note_5_74" class="fnanchor">[5]</a>, je vous jure que nous ne
-serions pas réunis.</p>
-
-<p>Lisez et retenez ceci.</p></blockquote>
-
-<p>A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
-en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
-splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
-douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
-au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
-arriver à temps! Tout est fini!—Mes regrets sont impuissants!» Après
-s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
-ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
-dernière.—«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
-ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
-ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
-pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
-éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
-tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
-abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
-funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
-vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
-une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
-maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
-dame ne pourrait fermer les yeux en paix.—Oserais-je ne pas accomplir
-les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
-de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
-capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
-de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»—Et aussitôt il s'empressa
-de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
-cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
-sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
-terres.</p>
-
-<p>Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
-objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
-et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
-entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
-mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
-restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
-écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
-dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
-Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
-encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
-doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
-près des siens!—Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès Ã
-présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
-superflues!»—Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.</p>
-
-<p>Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
-Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
-et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
-ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
-dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
-égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
-se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
-à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
-creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
-achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
-Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
-au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
-impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
-funèbres. Hélas!</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">lui cause bien des regrets!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">en retournant à l'est.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des rêves brillants,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">comme aux nues argentées qui se déroulent.</span><br />
-</p>
-<hr class="tb" />
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
-à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
-Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
-aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
-dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
-époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
-ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
-annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
-de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
-dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
-frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
-On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'œil droit entièrement perdu; mais
-sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
-la lettre et y lurent ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
-protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
-d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
-une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
-rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
-passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
-bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
-qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
-bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
-car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
-déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque Ã
-laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
-je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
-cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
-reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
-achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
-avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
-frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
-Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
-cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
-utile de vous annoncer.</p>
-
-<p>Tchin vous salue mille fois.</p></blockquote>
-
-<p>Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
-ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
-qui lui avait mis l'œil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
-peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
-de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilÃ
-ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
-capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
-parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
-l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
-s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
-vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
-d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
-restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
-précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
-de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
-seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»</p>
-
-<p>Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
-des deux dames.</p>
-
-<p>«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
-Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
-protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
-assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
-il faudra la lui prouver en faisant de bonnes œuvres, et renouveler
-nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
-les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
-les appointements aillent toujours croissant.»—Puis elles ajoutèrent
-en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
-dans la lettre, qu'est-ce?—C'est un ami de mon maître, répondit le
-domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
-jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
-fils.—C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
-mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»</p>
-
-<p>Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
-l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
-son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
-La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
-fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
-au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
-dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
-quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
-pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
-afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
-mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
-voulue au lieu de sa charge?»</p>
-
-<p>Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
-écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
-il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
-le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
-qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
-ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
-de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
-fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
-articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
-un bonze d'employer cet argent en bonnes œuvres. Enfin, elle loua un
-bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
-Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
-matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
-visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
-l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.</p>
-
-<p>S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
-Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
-le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
-Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
-maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
-cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">a lieu de s'affliger!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">au-devant de nous?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">joie par des chants et des danses:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">de la capitale.</span><br />
-</p>
-
-<p>Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons Ã
-la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
-d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. LÃ ,
-il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
-somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
-fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
-de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
-voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.—Il regarde ...
-c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; Ã la proue sont
-quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
-et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!—Le bateau marche
-toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
-des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
-laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
-se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, Ã la mort de ma
-mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
-était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
-ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
-du balcon et regarde.—Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
-scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!</p>
-
-<p>«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
-s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
-tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
-seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
-cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
-revêtu?»—Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
-le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
-avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
-de leurs propres yeux.</p>
-
-<p>Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
-mère vivante devant lui!—A cette vue, il arrache en toute hâte ses
-vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
-habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
-maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
-Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe Ã
-bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
-pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
-plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.—La mère de
-Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
-aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»</p>
-
-<p>Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son
-serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce
-pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale
-une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort
-prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en
-me présentant devant vous en habit de deuil?—Quoi! reprit la vieille
-dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous
-porter une lettre à la capitale?—Mais enfin, il y a un mois, ce
-Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait
-telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté
-deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller
-rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu
-mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis
-accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»</p>
-
-<p>Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une
-merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement
-semblable à celui-ci?</p>
-
-<p>Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,
-ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est
-un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!—Et bien!
-interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que
-je voie si l'écriture est de moi,—Eh! si ce n'eût été l'écriture de
-ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»
-Là -dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....
-C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace
-de caractère?—Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux
-ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et Ã
-parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où
-donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»—Hélas!
-répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant
-de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille
-toute blanche?—Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours
-incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une
-seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé
-votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive
-qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un
-faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,
-et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le
-papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles
-diaboliques?</p>
-
-<p>Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était
-allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi
-furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté
-à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand
-est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»
-Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,
-voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois
-dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient
-restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé
-Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier
-ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous
-avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,
-et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant
-vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après
-nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour
-faire notre entrée dans Tchang-Ngan.—Et vous dites encore que votre
-domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»</p>
-
-<p>Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,
-s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit
-chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce
-que je vous ai jamais envoyé une lettre?—Mais enfin, reprit sa mère,
-est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je
-veux l'interroger!—Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,
-mais il ne tardera pas à rentrer.»</p>
-
-<p>Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs
-regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,
-vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs
-gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses
-compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve
-en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du
-bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent
-qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours
-précédents; et c'est que l'œil droit du prétendu envoyé était dans
-le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire
-d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.
-«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours
-derniers tu avais l'œil droit bien malade, comment se fait-il que tu
-sois si bien rétabli aujourd'hui?—C'est-à -dire, répondit Ouang-Fo,
-avec un air et un ton ironique, c'est-à -dire que vous-même vous avez
-perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous
-donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un
-Å“il?—Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,
-il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est
-là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et
-cours te présenter devant elle.»</p>
-
-<p>A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre
-maître vit encore! elle est ici!—Mais, répondirent les domestiques, où
-serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»—Ouang-Fo, n'en croyait
-rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va
-se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître
-l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est
-ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour
-paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment
-pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus
-convenable, se prosterner devant la mère de son maître.</p>
-
-<p>Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde
-attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est
-venu ces jours derniers avait à l'œil droit une blessure grave, et
-celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre
-fois, ce n'était pas lui!—Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la
-lettre, l'ouvre, jette un regard, ...—ce n'était ni plus ni moins
-qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!</p>
-
-<p>Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait
-s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.
-Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des
-deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait
-craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on
-était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin
-lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de
-sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu
-Ouang-Fo blessé à l'œil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce
-mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit
-être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer
-de moi!—Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là ? demanda sa mère.»
-Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé
-dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la
-cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que
-cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre
-son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses
-intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»</p>
-
-<p>A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se
-mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens
-de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans
-l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille
-séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu
-deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!</p>
-
-<p>—Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences
-de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près
-de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent
-encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant
-d'infortunes!—Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel
-point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti
-sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et
-encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?—Nos biens de la
-capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!
-et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore
-d'aller au Kiang-Tong.</p>
-
-<p>—Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de
-Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter
-maintenant?—Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,
-nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de
-nouveau.» Là -dessus, ils orientent en sens contraire la proue du
-bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis
-naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient
-dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont
-brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;
-aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans
-l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la
-défaite.</p>
-
-<p>Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les
-gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il
-loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler
-cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,
-il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces
-interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,
-dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse
-dans son intérieur.</p>
-
-<p>Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils
-avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce
-retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure
-fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en
-bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.</p>
-
-<p>Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé Ã
-surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu
-qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et
-majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce
-qu'il aperçut c'était:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel
-qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre
-tout son corps est une robe de soie verte comme celles des
-Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux
-de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de
-soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture
-au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie
-semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle
-en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect
-est imposant; toute sa personne respire une élégance qui
-n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement
-sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume
-glacée.—Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,
-c'est au moins un monarque parmi les hommes!</p></blockquote>
-
-<p>L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis
-qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère
-Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il
-s'est porté depuis leur séparation.—«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en
-répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu
-me chercher ici.—Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,
-pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés
-s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été
-enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je
-pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et
-ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un
-abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y
-avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir
-nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère
-vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant
-précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,
-j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais
-les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté
-votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,
-aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais
-enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi
-donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas
-encore habitable?</p>
-
-<p>—Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;
-en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures
-en causant avec elle.» Là -dessus il introduisit son frère dans
-l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques
-avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut
-que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble
-de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se
-jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et
-lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais
-à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»—Et
-Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis
-en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la
-bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.</p>
-
-<p>Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de
-Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa
-maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la
-jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande
-salle. Là , le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils
-avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en
-lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient
-résultés.</p>
-
-<p>«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps
-anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont
-assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres
-animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et
-vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient
-en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur
-livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner
-leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus
-pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?
-et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.—Bien ... mais
-pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les
-égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec
-des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment
-leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur
-demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce
-livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; Ã quoi bon
-le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos
-affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser
-que vous seul.—C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit
-l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et
-voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»</p>
-
-<p>Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne
-répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et
-ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères
-est-il écrit?—Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais
-qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un
-caractère que je connaisse!—Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda
-Wang-Tsay.—En effet, interrompit la belle-sÅ“ur, en insistant sur cette
-idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être
-il sera plus habile, qui sait!...—Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que
-ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je
-serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;
-voilà tout.»</p>
-
-<p>Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de
-son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du
-haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères
-comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint
-dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,
-c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains
-ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....
-Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.</p>
-
-<p>Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de
-l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où
-vas-tu!»—Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard
-se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main
-vigoureuse.—Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.
-Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué
-vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa
-première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut
-comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison
-courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de
-tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.</p>
-
-<p>Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin
-était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième
-rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de
-l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un
-vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;
-et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû
-voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté
-de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie
-de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la
-longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:
-«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre
-jeune frère est ici.»</p>
-
-<p>En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur
-ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient
-devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux
-domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux
-Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des
-ailes.</p>
-
-<p>Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,
-mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine
-de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc
-tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne
-vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la
-colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et
-il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa
-poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par
-le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se
-métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris
-l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de
-nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de
-jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de
-bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante
-rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,
-représentait les longs fils de soie violette suspendus Ã
-la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du
-papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,
-deux vieilles écorces de sapin.</p></blockquote>
-
-<p>Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient
-présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un
-esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,
-qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré
-n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»—Ainsi disaient les
-domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées
-et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de
-fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un
-médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.</p>
-
-<p>Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant
-dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un
-voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,
-Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa
-tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du
-Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être
-le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le
-Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit Ã
-deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour
-l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me
-vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer
-à ma mère!»—Mais les gens de la maison continuaient leur aimable
-réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay
-ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et
-colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,
-et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa
-plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la
-porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay
-et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as
-repris ton livre, que viens-tu faire ici?»</p>
-
-<p>Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la
-colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de
-sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant
-ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille
-dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit
-précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande
-la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les
-domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,
-il entre, il avance malgré tout!—Quoi! serait-il vrai?» s'écria Ã
-son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son
-fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette
-précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses
-pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,
-me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des
-bâtons?—Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?—Oui, je suis l'enfant
-que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il
-donc un faux Wang-Tsay?»</p>
-
-<p>Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent
-apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors
-que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les
-serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et
-lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda
-encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des
-Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se
-rétablissait pas du tout.</p>
-
-<p>«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand
-il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
-que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
-venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
-métamorphosé!—Et que disait cette lettre?—Vous savez, continua
-Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
-en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
-là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilÃ
-pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
-ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
-deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
-aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
-de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
-avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
-voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
-l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
-le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
-là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
-que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
-précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
-et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà ;
-mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
-s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
-car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»</p>
-
-<p>Là -dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
-plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
-rire que de se fâcher à tout le monde.</p>
-
-<p>Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir
-Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
-sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
-mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
-de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
-et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
-vouloir trop.</p>
-
-<p>Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
-convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
-Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
-surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur<a name="NoteRef_6_75" id="NoteRef_6_75"></a><a href="#Note_6_75" class="fnanchor">[6]</a>, parce qu'il avait
-dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Ã laquelle il appartient,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">un grand prix:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La maison a été détruite, les biens ont laissé une place</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">vide, le livre même a disparu;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rira dans mille ans.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_70" id="Note_1_70"></a><a href="#NoteRef_1_70"><span class="label">[1]</span></a> Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_71" id="Note_2_71"></a><a href="#NoteRef_2_71"><span class="label">[2]</span></a> Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la
-Nouvelle de Ly-Taï-Pe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_72" id="Note_3_72"></a><a href="#NoteRef_3_72"><span class="label">[3]</span></a> Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_73" id="Note_4_73"></a><a href="#NoteRef_4_73"><span class="label">[4]</span></a> Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont
-les caractères ressemblent à ces animaux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_74" id="Note_5_74"></a><a href="#NoteRef_5_74"><span class="label">[5]</span></a> Les régions inférieures.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_75" id="Note_6_75"></a><a href="#NoteRef_6_75"><span class="label">[6]</span></a> Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper:
-celui qui vole des êtres humains.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LE_LUTH_BRISE" id="LE_LUTH_BRISE">LE LUTH BRISÉ.</a></h3>
-
-<h4>NOUVELLE HISTORIQUE.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">de Pao et de Cho;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des sentiments de haine,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">un cœur sincère.</span><br />
-</p>
-
-<p>Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
-a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
-célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
-Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
-des Tcheou<a name="NoteRef_1_76" id="NoteRef_1_76"></a><a href="#Note_1_76" class="fnanchor">[1]</a>, s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
-gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
-bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
-traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
-son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
-révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
-son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
-au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
-individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
-ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
-des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
-personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
-désigne par l'expression <i>tchy-ki</i>, c'est-à -dire, <i>qui vous connaît Ã
-fond</i>. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
-sont appelés <i>tchy-sin, intimes de cœur</i>. Si c'est simplement le son
-de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
-de l'affection, cela s'appelle <i>tchy-yn, se connaître par l'effet des
-sons</i>. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque,
-rentrent sous la dénomination générale d'amis, <i>siang-tchy.</i></p>
-
-<p>Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
-raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
-vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
-cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">l'autre l'écoute;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">alors il ne pourra se faire entendre.</span><br />
-</p>
-
-<p>Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
-Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
-vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
-Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
-de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
-King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
-le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
-Ta-Fou. Là , il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
-près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
-mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
-était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
-lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
-pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
-faire route par terre, aller dans sa ville natale.</p>
-
-<p>Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
-les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
-magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.</p>
-
-<p>Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille<a name="NoteRef_2_77" id="NoteRef_2_77"></a><a href="#Note_2_77" class="fnanchor">[2]</a>;
-Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
-tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
-parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
-son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
-s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
-Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
-des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
-chevaux.</p>
-
-<p>Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
-et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
-beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
-violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
-de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
-grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
-«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
-que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
-convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
-prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
-serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
-favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
-mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
-destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
-provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
-embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
-des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
-préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
-foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
-adieux.</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rivières éloignées!</span><br />
-</p>
-
-<p>Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
-jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
-et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
-transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
-toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
-et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
-arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
-alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
-de l'automne<a name="NoteRef_3_78" id="NoteRef_3_78"></a><a href="#Note_3_78" class="fnanchor">[3]</a>. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
-vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait Ã
-torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
-bateaux fit porter une ancre sur le rivage.</p>
-
-<p>Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
-la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
-alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
-son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
-était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
-parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
-pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.</p>
-
-<p>Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
-dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
-la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
-jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
-notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
-se brisa.</p>
-
-<p>Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
-quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
-et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
-l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
-d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»</p>
-
-<p>L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
-déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
-bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
-musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
-la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
-or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
-qui connaisse et comprenne cet instrument? non.—Voici ce que c'est.
-Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
-bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
-avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
-dévaliser.—Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
-avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
-l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
-quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»</p>
-
-<p>Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
-des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
-du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
-vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
-car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le
-rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
-sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
-avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
-et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là , il
-a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps Ã
-juger les sons du luth.</p>
-
-<p>—Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
-montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!—Mais enfin,
-que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
-retirer.»</p>
-
-<p>—Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
-voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
-sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
-y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer Ã
-la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
-excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
-vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
-ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
-votre luth.»</p>
-
-<p>Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
-Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
-jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
-d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
-revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
-et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
-rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
-long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout Ã
-l'heure en m'accompagnant.</p>
-
-<p>—Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
-prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
-répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
-Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
-et les voici:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">rues pauvres et obscures....</span><br />
-</p>
-
-<p>»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
-et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
-rappelle, et le voici:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">des siècles infinis.</span><br />
-</p>
-
-<p>Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
-assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
-trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
-ainsi.» Là -dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
-d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
-longuement dans la cabine.</p>
-
-<p>Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
-C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
-de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
-sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
-bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
-se cachaient dans des souliers de paille.</p>
-
-<p>Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
-paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
-en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
-lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
-présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
-parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
-il convient à un honorable magistrat.»</p>
-
-<p>Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
-un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
-voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
-resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
-étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
-de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
-ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
-Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
-habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
-Ã la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
-en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
-il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
-magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
-du siège où l'envoyé de Tsou était assis.</p>
-
-<p>Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
-et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
-mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
-de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
-bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
-rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
-corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
-dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.</p>
-
-<p>Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
-à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
-tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
-dressa un petit banc à l'extrémité de la table.</p>
-
-<p>Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à -vis d'un étranger,
-Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
-de savoir nos noms dans le courant de la conversation<a name="NoteRef_4_79" id="NoteRef_4_79"></a><a href="#Note_4_79" class="fnanchor">[4]</a>».</p>
-
-<p>Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
-s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
-choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
-prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
-quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
-Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout Ã
-l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
-luth?»</p>
-
-<p>Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
-reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
-lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
-les ressources et les beautés de cet instrument?»</p>
-
-<p>Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
-que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
-jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»</p>
-
-<p>Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
-parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
-habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
-son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
-votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.—Oh! reprit Pe-Ya
-en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien Ã
-ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
-l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
-de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
-fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!</p>
-
-<p>—Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
-va sans se gêner donner son explication en détail.—Cet instrument,
-c'est l'Empereur Fo-Hi<a name="NoteRef_5_80" id="NoteRef_5_80"></a><a href="#Note_5_80" class="fnanchor">[5]</a> qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
-cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre <i>Ou-Tong</i>; le phénix
-aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
-roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
-que sur l'arbre <i>Ou-Tong</i>, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
-douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
-sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
-éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
-des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
-dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
-célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
-la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
-il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
-clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
-ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
-comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
-qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
-qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
-il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
-pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux <i>soixante-douze
-heou</i> (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
-pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
-un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
-Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
-dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
-Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
-degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
-les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
-par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
-seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
-ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
-ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
-nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit <i>bassin du Dragon</i>; le
-plus court, <i>étang du Phénix:</i> tous les deux ont des chevilles de jade
-et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
-lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
-intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les
-cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
-fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
-(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
-Yao et de Chun<a name="NoteRef_6_81" id="NoteRef_6_81"></a><a href="#Note_6_81" class="fnanchor">[6]</a>, on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
-vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
-des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
-ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
-Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
-et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
-Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
-Empereur de la dynastie des Chang)<a name="NoteRef_7_82" id="NoteRef_7_82"></a><a href="#Note_7_82" class="fnanchor">[7]</a>, fit refleurir la musique aux
-dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
-un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
-L'instrument en compta alors sept.</p>
-
-<p>Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
-lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
-qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
-froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
-suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.</p>
-
-<p>Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
-jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
-de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
-préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
-vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
-parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
-musique.</p>
-
-<p>Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
-instrument?—Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
-harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
-l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
-beaux, Ã ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient Ã
-l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
-frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
-vertus de l'harmonie!</p>
-
-<p>Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,
-Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au
-hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se
-dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu
-sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son
-érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce
-moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.
-«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors
-à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius
-jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,
-et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,
-il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre
-traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna
-Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu
-un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,
-et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient
-les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,
-d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les
-cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître
-les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais
-il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand
-je vais toucher mon luth, pourrez-vous, Ã l'audition de la musique,
-connaître les sentiments de mon cœur?»</p>
-
-<p>Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont
-dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.—Si sa Seigneurie veut
-bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques
-conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le
-grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»</p>
-
-<p>Là -dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi
-profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur
-vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth
-que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle
-immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes
-élevées.»—Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un
-immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il
-laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de
-nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos
-pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases
-il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya<a name="NoteRef_8_83" id="NoteRef_8_83"></a><a href="#Note_8_83" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<p>Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant
-le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il
-lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de
-respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!
-En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas Ã
-méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les
-nobles noms de votre Seigneurie?</p>
-
-<p>—Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,
-et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin
-joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms
-de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes
-cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place
-d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux
-domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on
-remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention
-en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,
-daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier
-accueil.»</p>
-
-<p>Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient
-enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,
-se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui
-rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui
-des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble
-demeure.—Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la
-montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre
-maison.—Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous
-habitez est en vérité un village <i>abondant en sages</i> (Tsy-Hien)! mais,
-dites-moi, quelle est votre profession?—Je coupe du bois dans la
-forêt pour gagner ma vie.—Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,
-avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses
-qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances
-que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une
-renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne
-cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le
-palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent
-passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts
-et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et
-des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose
-désapprouver votre conduite, docteur.—Seigneur, répondit le bûcheron,
-je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui
-n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il
-faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins
-quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être
-élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais
-pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété
-filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous
-distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques
-verres.</p>
-
-<p>Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était
-choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci
-avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui
-demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?—Déjà j'en ai
-laissé passer vingt-sept.—Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;
-si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le
-titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui
-a conquis mon amitié en appréciant la musique!—Grand homme, objecta
-le bûcheron, vous vous laissez égarer.—N'avez-vous pas à la cour un
-nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un
-pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de
-l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser
-si bas!—Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il
-y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné;
-d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par
-le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en
-féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes
-pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune
-et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»</p>
-
-<p>Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,
-et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la
-cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les
-lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de <i>frère aîné,</i> celui
-de <i>frère cadet</i> appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.
-Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,
-pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se
-démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en
-burent encore une coupe.</p>
-
-<p>Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses
-instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.
-Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent Ã
-cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence
-d'âge. Car, on dit avec raison:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et l'ami qui vous a <i>connu par l'effet des sons</i> écoute vos</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">paroles long-temps et avec une oreille favorable.</span><br />
-</p>
-
-<p>Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la
-lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est
-parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les
-cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la
-voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le
-grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant
-sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi
-notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si
-tôt!»</p>
-
-<p>A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent
-goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait
-le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec
-respect.</p>
-
-<p>Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et
-indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu
-vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir
-près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans
-sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?—Hélas! répondit
-Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre
-volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont
-vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!—Eh bien! ajouta
-Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,
-allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre
-frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez
-exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des
-rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.</p>
-
-<p>—Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer
-à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un
-engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout
-demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne
-m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre
-en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre
-jeune frère un plus grand crime encore!—Vos paroles pleines de sens,
-répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année
-prochaine je reviendrai vous voir.—A quelle époque de cette prochaine
-année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?—Ecoutez,
-répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a
-commencé la 2.<sup>e</sup> division de l'automne; ce jour va être le
-seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous
-rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain
-jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes
-promesses, ne me tenez plus pour un sage.»</p>
-
-<p>Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu
-où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,
-et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure
-ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord
-du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y
-manque. Mais l'aurore paraît déjà , et il faut que je prenne congé de
-mon frère.»</p>
-
-<p>Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son
-domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans
-prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main Ã
-son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,
-faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos
-honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme
-la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas
-dédaigner de faibles présents!»</p>
-
-<p>Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit
-un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il
-parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,
-jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau
-la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la
-rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se
-séparèrent les yeux humides.</p>
-
-<p>Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons
-de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son
-voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et
-les montagnes, la tristesse était dans son cœur, et son esprit restait
-occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après
-quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de
-voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le
-seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait
-bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char
-sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là , l'envoyé
-rendit compte de sa mission au souverain.</p>
-
-<p>Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient
-succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein
-d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans
-songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,
-il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.
-Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,
-disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit
-route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée
-qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait
-arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.</p>
-
-<p>Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de
-l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on
-était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il
-sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait
-eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le
-bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de
-l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.</p>
-
-<p>La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers
-la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé
-devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store
-de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer
-sur la proue du bateau. Là , il se mit à contempler la constellation
-de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute
-cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors
-lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie
-soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit
-se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,
-époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait
-de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il
-donc manqué à sa promesse?</p>
-
-<p>Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je
-comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il
-passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est
-pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère
-m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui
-a été émouvoir le cœur de l'ami <i>qui m'a connu par les sons</i>, cette
-nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il
-ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda
-qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums
-furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant
-l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il
-rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec
-un accent de douleur.</p>
-
-<p>Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son
-si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon
-jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé
-de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce
-sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de
-piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer
-de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux
-que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute
-les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas
-venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même
-sur le rivage m'informer de mon frère.»</p>
-
-<p>Là -dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit
-dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la
-nuit il ne put fermer l'œil; il appelait l'aurore de tous ses vœux et
-l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se
-dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre
-du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.
-Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête
-dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite
-que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après
-s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon
-frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les
-frais des cérémonies funèbres.»</p>
-
-<p>Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la
-direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix
-lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.—«Seigneur,
-demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?—Ici la montagne
-se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers
-le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du
-couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui
-présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit
-au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un
-qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous
-pourrons continuer notre marche.»</p>
-
-<p>Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit
-domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande
-route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe
-pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils Ã
-un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses
-vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un
-bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il
-s'avance à pas lents.</p>
-
-<p>A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec
-respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose
-à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton
-de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,
-que daignez-vous ordonner?—Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,
-et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de
-Tsy-Hien.—Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de
-droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du
-village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de
-la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez
-à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la
-route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du
-village, votre Seigneurie veut aller?»</p>
-
-<p>Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec
-étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,
-lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour
-où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y
-avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce
-celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être
-mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.</p>
-
-<p>«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des
-réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous
-adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux
-villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis
-vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez
-long-temps.</p>
-
-<p>—Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces
-deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de
-paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,
-fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années
-dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y
-a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit
-habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes
-amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous
-informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me
-dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.—Je désirerais
-aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.—Quoi!
-interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous
-voir dans cette maison?—Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»</p>
-
-<p>A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes
-commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et
-d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était
-mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du
-bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,
-haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,
-ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe
-donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des
-livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de
-connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper
-le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par
-un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint
-languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques
-mois, il mourut....»</p>
-
-<p>Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes
-s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme
-si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés
-avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le
-vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit
-domestique quel personnage était son maître!—L'enfant se pencha et dit
-à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!</p>
-
-<p>—Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est
-l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir
-recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la
-douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il
-s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je
-t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus
-qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si
-supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»</p>
-
-<p>Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya
-eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec
-la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable
-Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui
-munissait à son fils?»—Puis interpellant alors le vieux paysan du nom
-de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore
-dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la
-ville, dans le cimetière.</p>
-
-<p>—Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit
-le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa
-pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant
-d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir
-jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir
-envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le
-dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du
-Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse
-qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.—Et moi, je n'ai pas voulu
-mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par
-lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement
-élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,
-voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris
-quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,
-quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.</p>
-
-<p>—Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller
-me prosterner devant le tombeau.—Puis il dit à son petit serviteur
-de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
-en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
-marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.</p>
-
-<p>Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
-regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
-(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
-et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
-par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
-esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
-Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
-vous dit un éternel adieu.»—A ces mots la voix lui manqua, et il
-éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
-montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
-ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
-voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
-accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
-ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
-des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
-du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.</p>
-
-<p>Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
-n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter
-l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
-couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
-le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
-sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
-les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
-dispersèrent avec des éclats de rire.</p>
-
-<p>«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
-par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
-profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
-riant?—Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
-sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
-joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!—Puisqu'il en est ainsi,
-reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
-la connaissance de cet art?—Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
-je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
-passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus
-capable de discerner clairement ce qui le toucherait.</p>
-
-<p>—A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
-destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
-réciter, prêtez l'oreille.»</p>
-
-<p>Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
-répéta les lignes suivantes:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je me rappelais que l'an dernier au printemps<a name="NoteRef_9_84" id="NoteRef_9_84"></a><a href="#Note_9_84" class="fnanchor">[9]</a></span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Aujourd'hui je revenais pour le voir:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">musique,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oh chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">joues;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">douloureux!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">liens d'une amitié pure et précieuse!</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">mon luth,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!</span><br />
-</p>
-
-<p>Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
-vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
-l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
-déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
-de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.</p>
-
-<p>Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
-luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">compagnons et des amis;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">trop difficile.</span><br />
-</p>
-
-<p>«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!—Dans quelle
-partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
-Pe-Ya.—Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
-la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
-question?—Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
-je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
-quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
-servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
-puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
-où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
-je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
-natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
-respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
-ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
-moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
-comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»</p>
-
-<p>Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
-devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
-répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
-s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.</p>
-
-<p>Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu Ã
-son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;</p>
-
-<p class="poet">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">efforts.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">dans l'oubli;</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">du luth brisé.</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_76" id="Note_1_76"></a><a href="#NoteRef_1_76"><span class="label">[1]</span></a> Vers 690 avant J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_77" id="Note_2_77"></a><a href="#NoteRef_2_77"><span class="label">[2]</span></a> Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_78" id="Note_3_78"></a><a href="#NoteRef_3_78"><span class="label">[3]</span></a> Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons
-(Se-Chy) en deux parties, qui forment les huit <i>Tsie</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_79" id="Note_4_79"></a><a href="#NoteRef_4_79"><span class="label">[4]</span></a> L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de
-prendre un siège.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_80" id="Note_5_80"></a><a href="#NoteRef_5_80"><span class="label">[5]</span></a> Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des
-temps fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
-chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
-l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
-dans les cérémonies.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_6_81" id="Note_6_81"></a><a href="#NoteRef_6_81"><span class="label">[6]</span></a> Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres
-sacrés des Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant
-J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_7_82" id="Note_7_82"></a><a href="#NoteRef_7_82"><span class="label">[7]</span></a> 1134 avant J.-C.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_8_83" id="Note_8_83"></a><a href="#NoteRef_8_83"><span class="label">[8]</span></a> Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute
-plus d'attrait pour l'habitant du <i>céleste Empire</i> que pour le lecteur
-français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
-les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
-les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
-écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
-une difficulté de plus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_9_84" id="Note_9_84"></a><a href="#NoteRef_9_84"><span class="label">[9]</span></a> La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on
-l'a vu, en automne; le mot <i>printemps</i> est sans doute appelé par la
-rime du vers suivant: <i>Tchun</i> printemps, et <i>Kun</i> sage.</p></div>
-
-
-<h4>FIN.</h4>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Choix de contes et nouvelles traduits
-du chinois, by Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHOIX DE CONTES ET NOUVELLES ***
-
-***** This file should be named 45374-h.htm or 45374-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/5/3/7/45374/
-
-Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License available with this file or online at
- www.gutenberg.org/license.
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-</pre>
-
-</body>
-</html>
|
