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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Les vieilles villes des Flandres - Belgique et Flandre française - -Author: Albert Robida - -Release Date: February 16, 2014 [EBook #44931] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VIEILLES VILLES DES FLANDRES *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version électronique reproduit dans son intégralité, - la version originale. - - Les mots entourés de = sont en gras dans l'original. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - LES VIEILLES VILLES - DES FLANDRES - - - - - _DU MÊME AUTEUR:_ - - - Les Vieilles Villes d'Espagne _Épuisé_. - - -- -- d'Italie _Épuisé_. - - -- -- de Suisse _Épuisé_. - - Le Dix-neuvième Siècle =25= fr. - - Le Vingtième Siècle: La Vie électrique =25= fr. - - Petits Mémoires secrets du dix-neuvième siècle: Le - portefeuille d'un très vieux garçon _Épuisé_. - - Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandoul - dans les cinq ou six parties du monde _Épuisé_. - - La Nef de Lvtèce povr tovs péregrins et gentils-homes - voyageans es rves du movlt vieil qvartier dv - vievlx Paris =5= fr. - - _Le même_ (sur simili-parchemin) =12= fr. - - Mesdames nos Aïeules. Dix siècles d'élégance _Épuisé_. - - Le Coeur de Paris: Splendeurs et Souvenirs =25= fr. - - Paris de siècle en siècle =25= fr. - - La Grande Mascarade parisienne _Épuisé_. - - La Vieille France: I. Normandie.--II. Bretagne. - --III. Touraine.--IV. Provence _Chaque_: =25= fr. - - Le Vieux Paris à l'Exposition Universelle de 1900 =12= fr. - - -[Illustration: HÔTEL DE VILLE D'ALOST.] - - - - - A. ROBIDA - - - LES VIEILLES VILLES - DES - FLANDRES - - _BELGIQUE ET FLANDRE FRANÇAISE_ - - - ILLUSTRÉ PAR L'AUTEUR - - DE 155 COMPOSITIONS ORIGINALES, DONT 25 HORS TEXTE, - - ET D'UNE EAU-FORTE - - - PARIS - LIBRAIRIE DORBON-AINÉ - - 53 _ter_, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 53 _ter_ - - - - - _IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:_ - - 25 exemplaires sur papier des Manufactures impériales du Japon - numérotés de 1 à 25 - - 100 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder numérotés de - 26 à 126 - - - - -[Illustration: LE PONT DU BROEL, A COURTRAI.] - -I - -CAMBRAI--VALENCIENNES - -Au pays des Hôtels de Ville.--Le Palais de Fénelon.--La Porte -Notre-Dame.--Quelques vieilles façades.--La Maison du Prévost.--Les -vieux Chroniqueurs.--Monstrelet et Froissart. - - -Sur la vieille terre flamande, les villes se touchent, plus serrées -qu'en nul autre pays d'Europe, surtout lorsqu'on a quitté la Flandre -française et franchi la frontière après Lille. - -Et ce sont toutes de vieilles cités historiques, illustres pour le rôle -considérable joué aux grandes époques du Moyen-Age, et enrichies par les -grands courants commerciaux et maritimes du temps de la Hanse, des -villes fameuses pour la grandeur souvent épique de leur histoire -mouvementée, pour l'indomptable vaillance de leurs fourmillants -bataillons des Métiers et des Communes, dans les grandes luttes contre -la puissance féodale ou la domination espagnole. - -Elles sont si rapprochées que, du haut des beffrois, les guetteurs -pouvaient apercevoir de tous côtés d'autres beffrois, d'autres flèches -pointant dans le bleu du ciel, sur les horizons plats. - -Dans les Flandres de jadis, c'étaient de vastes ports ouverts sur le -monde entier, au fond de quelque estuaire de grand fleuve arrivant du -fond des Allemagnes, ou de grandes cités industrielles au coeur du -pays, mais rattachées à l'Océan par la mince ligne de quelque canal où -se suivaient à la file les navires venus de pays lointains, pendant que -sur toutes les routes de terre les chariots de marchandises, en longs -convois, apportaient tous les produits de l'Europe, du levant au -couchant. - -Ces ruches travailleuses débordaient d'une population remuante, qui le -prenait parfois de très haut avec les princes et les seigneurs, -population prompte aux révoltes et aussi courageuse aux besognes de -guerre qu'à celles de ses métiers, mais après les pires désastres, se -remettant toujours vaillamment à l'oeuvre. - -Très vivantes encore aujourd'hui, ou bien déchues et somnolentes, ce -sont toujours cités de grande originalité pittoresque et de haut goût -artistique. - -L'art s'y épanouissait, autrement peut-être qu'en Italie, mais tout -autant, art moins fastueux, plus concentré, plus profondément senti dans -la brumeuse atmosphère. Et sous un ciel humide et voilé, l'art créait -les joies nécessaires que le soleil se refuse à dispenser aussi -généreusement que là-bas, l'art ciselait les monuments, fleurissait -toutes leurs lignes du haut en bas, taillait et fouillait leurs -sculptures, découpait diversement tous les pignons des logis bourgeois, -effilait vers les premiers nuages toutes ces flèches, du haut desquelles -les carillons, pour égayer et faire chanter le ciel, lançaient d'heure -en heure les chansons des cloches. - -Après les longues plaines de Picardie et d'Artois, où les tours des -Hôtels de ville montrent bien leur cousinage architectural avec les -splendides palais municipaux de Belgique, après les mornes horizons des -pays miniers où, parmi les collines en scories de charbon, se dressent -tant de sombres beffrois industriels, tant de gigantesques cheminées -vomissant des fumées noires et tourbillonnantes, tant de hauts fourneaux -en gueule d'enfer, la vraie campagne flamande enfin se découvre: -verdures à perte de vue, prairies et bouquets d'arbres, villages aux -maisons de briques passées à la chaux ou peintes en blanc, aux toits de -grosses tuiles d'un rouge éclatant, alignées le long d'un canal dans le -feuillage, avec quelque haut moulin de briques battant des ailes de loin -en loin. Et c'est tout à fait, vers Cassel ou Dunkerque, le paysage -classique des peintres flamands ou hollandais, ou, pour parler comme -aujourd'hui, une symphonie de bleu, de vert et de rouge. - -Auparavant, il y a des villes un peu intermédiaires, où l'empreinte -flamande est moins marquée, modifiée et atténuée plus ou moins par une -sorte de refonte subie au cours des derniers siècles. La marque -particulariste ne se retrouve que dans certains monuments, ou bien -lorsque, parmi les maisons carrées aux toits réguliers, surgissent tout -à coup quelques vieux pignons de briques en escalier ou à grosses -volutes, évoquant les origines et l'ancien goût régional. - -La vieille cité de Cambrai est une jolie ville blanche et propre où les -plus vieilles choses ne semblent pas dater de plus loin que la réunion à -la France sous Louis XIV. Larges rues d'allures bourgeoises, grands -boulevards tournant sur l'emplacement des anciens fossés, avec une -ancienne porte de temps en temps, grande place d'aspect très moderne, -monuments également modernes ou modernisés,--à première vue voilà tout -Cambrai. - -L'Escaut tout jeune a encore bien à courir, avant de devenir le large -fleuve qui connaîtra sous Anvers les grands navires de haute mer, les -gigantesques paquebots venus des lointains océans; il se divise à -Cambrai en plusieurs bras et reçoit du canal de Saint-Quentin les lentes -péniches marchant comme des canards à la file, sous les peupliers. - -Dans cette ville si moderne, que reste-t-il pour parler du Cambrai du -Moyen-Age où passa triomphant le roi Charles VI après sa victoire de -Rosebeke sur les Flamands, vengeant après soixante-quinze ans la défaite -subie à Courtrai par la Chevalerie française? Que reste-t-il du Cambrai -de la Renaissance, qui fut deux fois lieu de rencontre entre les -Empereurs et les Rois de France pour y négocier des traités de paix et -vit se dérouler les magnificences des cours de François Ier et de -Charles-Quint, de la ville impériale où Charles, au grand dam des -bourgeois, construisit une citadelle, en jetant bas, pour ses bastions, -des centaines de maisons avec la vieille collégiale Saint-Géry. - -[Illustration: CAMBRAI. -MAISON DE BOIS PRÈS LA CHAPELLE DES JÉSUITES.] - -Il ne reste pas beaucoup de pierres de ces temps pourtant si proches. -Siège d'un archevêché-duché dont Fénelon fut le plus célèbre pasteur, -portant la crosse au milieu d'un chapitre illustre, Cambrai possédait -une magnifique cathédrale, de belles églises, de riches abbayes, des -couvents nombreux; toutes ces magnificences architecturales disparurent -pendant la Révolution, rasées par un stupide vandalisme. Notre-Dame, -l'église métropolitaine, est moderne, ayant été construite il y a -quarante ans, après un incendie; l'église Saint-Géry date pour la plus -grande partie du dix-huitième siècle, avec quelques restes anciens. Ce -n'est d'ailleurs pas l'édifice consacré par le Moyen-Age à Saint-Géry, -l'un des premiers évêques de Cambrai, mais l'ancienne chapelle de -l'abbaye de Saint-Aubert, avec laquelle on reconstitua une paroisse du -vieux Saint cambrésien. - -Du palais archiépiscopal où passèrent bien des prélats jusqu'à Fénelon, -et que l'illustre archevêque, après la bataille perdue à Malplaquet près -de Mons, en 1709, convertit en hôpital pour les blessés, de ce palais -que le très proche successeur de Fénelon au siège de Cambrai, Dubois, le -cardinal des roués de la Régence, respecta en ne l'occupant point, il ne -reste qu'un portique en architecture du commencement du dix-septième -siècle, composé de trois arcades décorées d'écussons très ornementés, -portant des inscriptions latines: _A Clave Justitia_, d'un côté, _A -Gladio Pax_, de l'autre, rappelant les attributions des -Archevêques-ducs, spirituelles avec les clefs de saint Pierre, -temporelles avec le glaive de justice. - -Ce portique, flanqué aujourd'hui d'estaminets, ne voit plus passer les -magnifiques prélats et les chanoines à perruques et dentelles -d'autrefois, il n'encadre plus que d'humbles passants, petits -locataires, ouvriers et ouvrières. - -[Illustration: CAMBRAI.--PORTIQUE DE L'ANCIEN ÉVÊCHÉ.] - -Le dix-septième siècle a laissé encore une assez curieuse façade de -chapelle en style classique fignolé et surchargé, avec fronton à -volutes, pilastres, frises, sculptures partout. C'était jadis la -chapelle du collège des Jésuites, hier celle du Séminaire; pendant la -Terreur et sous le sanglant proconsulat de Joseph Lebon, le tribunal -révolutionnaire opérait à côté dans une salle du collège. - -Tout près de cette fastueuse façade, une vieille maison de bois, rare -débris du Cambrai des âges précédents, contraste gaiement par son -pignon ogival ardoisé, ses poutrelles sculptées, avec les lignes froides -et banales des rues un peu trop modernes. - -L'Hôtel de ville de Cambrai n'a rien de flamand, l'hôtel de l'ancien -échevinage et le vieux beffroi communal ayant été remplacés au -dix-huitième siècle par un vaste édifice classique, refait encore de nos -jours avec un plus grand luxe de colonnes gréco-romaines, de balustrades -et de vases décoratifs. Au milieu de la façade, quatre colonnes en -avant-corps supportent le classique fronton que surmonte un élégant -campanile à coupole, sur le côté duquel montent la garde les Jacquemarts -célèbres: Martin et son épouse Martine, en costume antique, placés là, -dit-on, par l'empereur Charles-Quint, en remplacement des Jacquemarts -plus anciens du vieux beffroi. - -Quelques parties subsistent de l'ancienne enceinte, c'est d'abord la -porte de Paris ou du Saint-Sépulcre, un gros pâté de murailles gothiques -complètement isolé et en bon état, à grosses tours par derrière et -tourelles vers la ville, puis la porte Notre-Dame, beau morceau -dix-septième siècle, de bel aspect avec ses gros bossages en diamants, -ses deux étages de colonnes superposées, ses canons de pierre dressés -sur le toit, sa statuette de la Vierge dans une niche, mais qu'il aurait -fallu voir, comme il y a peu d'années encore, enchâssée dans son rempart -au bout du pont jeté sur le fossé. Aujourd'hui, privée de ses -accessoires, la porte Notre-Dame ressemble surtout à une maison qui -occuperait le milieu de la rue. - -Les remparts de briques et pierres du château de Selles, continuent à -défendre la ville au nord; le château sert aujourd'hui d'hôpital -militaire. La porte de Selles, longue voûte sombre passant sous le -château, conduit aux fossés pleins d'eau, à l'Escaut et aux verdures -mouillées de la campagne. - -[Illustration: PORTE NOTRE-DAME, A CAMBRAI.] - -A quelques lieues, sur l'Escaut aussi, Valenciennes a bien des -caractères communs avec Cambrai. C'est une ville un peu plus importante -cependant, avec un passé historique plus chargé, mais qui n'a pas laissé -beaucoup plus de traces dans le grand remaniement opéré aux derniers -siècles. - -La grande place, immense avec un important Hôtel de ville, manque aussi -de couleur. Que n'a-t-elle gardé un peu plus de ses vieilles maisons -d'autrefois! Il y en a encore deux dans un coin, perdues et comme -honteuses, les pauvres belles de jadis, au milieu des façades -rectilignes et ennuyeuses. Cependant elles ne manquent pas de charmes, -avec leurs étages en encorbellement, leurs pignons ardoisés, leurs -consoles sculptées, tandis que l'impitoyable--et pitoyable--goût moderne -a rasé soigneusement les façades voisines, et distribué partout les -fenêtres à intervalles réguliers. - -[Illustration: HOTEL DE VILLE DE DOUAI.] - -L'Hôtel de ville, construit au dix-septième siècle, est un monument -d'une certaine ampleur, flanqué aux angles de tourelles décoratives dans -le style de la Renaissance; on avait conservé le vieux beffroi du -Moyen-Age qui datait de 1237 et montait à 70 mètres; malheureusement ce -beffroi, bien des fois réparé ou mal rafistolé, a fini par s'écrouler en -1843. - -L'histoire de Valenciennes est fort mouvementée; c'était déjà aux -anciens jours une ville de commerce importante, affiliée à la Hanse, -comme ses grandes voisines du coeur de la Flandre, Gand et Bruges, une -ville fière et libre, avec une bourgeoisie enrichie par le négoce. Les -troubles religieux du seizième siècle portèrent un coup terrible à cette -prospérité qui s'était développée jusque sous Charles-Quint. Les -querelles religieuses commencées, le moment vint vite où elles prirent -un caractère de lutte furieuse et implacable; alors Huguenots et -Catholiques se massacrèrent, pillèrent et brûlèrent à qui mieux mieux. -Les Huguenots dévastèrent les églises et furent quelque temps les -maîtres en ville. Les Espagnols intervinrent et prirent la place en -1567, après un siège difficile; le duc d'Albe, cinq ans après dut la -reprendre encore, la garnison espagnole de la citadelle n'ayant pu -empêcher les bandes protestantes de pénétrer en ville, et il en résulta -une horrible mise à sac qui dura douze jours. - -[Illustration: UN COIN DE LA GRAND'PLACE, A VALENCIENNES.] - -Au dix-septième siècle, Turenne essaya sans succès d'enlever -Valenciennes aux Espagnols, mais en 1677, les armées de Louis XIV -reparurent avec le Roi en personne, et la ville, emportée d'assaut après -un siège rapide, fut définitivement réunie à la France. - -Le monument religieux le plus important de Valenciennes est Notre-Dame -du Saint-Cordon, belle et grande église construite de nos jours dans le -style du treizième siècle, avec une haute tour à flèche pointant à plus -de 80 mètres. On la voit bien surtout du parc arrangé sur l'emplacement -des anciens remparts, près de la Tour de la Dodenne. - -Son nom lui vient d'un voeu fait par les Valenciennois au onzième -siècle, lors d'une peste qui ravagea la ville et emporta sept ou huit -mille habitants en très peu de jours. Alors que les habitants -désespéraient devant le fléau, un ermite eut une apparition, la Vierge, -en compassion des prières des pauvres pestiférés, venait, aidée par une -troupe d'anges, entourer les remparts d'un filet protecteur. La peste -arrêta ses ravages immédiatement et ne dépassa pas le cordon. En -reconnaissance, une procession solennelle eut lieu annuellement et le -cordon de la Vierge fut enfermé dans une châsse magnifique en une église -dédiée à Notre-Dame. - -[Illustration: VALENCIENNES.--MAISON DU PRÉVOST.] - -Dans les rues, les logis d'autrefois sont rares, le débris le plus -pittoresque du vieux Valenciennes est la maison dite du Prévost, à -l'angle des rues de Paris et Notre-Dame, vieil hôtel de briques aux -murailles écorchées et abîmées; l'encorbellement de l'étage sur faux -mâchicoulis en ogive fait très bien, ainsi que le renflement en tourelle -renfermant l'escalier, malheureusement les fenêtres ont perdu leurs -meneaux et leurs moulures. - -Dans le faubourg de Paris, presque aux champs, il est encore une petite -maison fort jolie, plus jeune que celle-ci d'un bon siècle: le pignon a -trois étages de volutes avec des mascarons grassement sculptés, et une -tourelle carrée s'élève en arrière. C'est le type de ces maisons qu'on -s'obstine à appeler maisons espagnoles un peu partout dans le Nord. Il -est superflu de dire qu'elles n'ont absolument rien d'espagnol et ne -ressemblent aucunement aux architectures d'au delà des Pyrénées, -seulement elles sont du temps de l'occupation espagnole. De même, en -d'autres provinces, en Normandie, en Picardie ou ailleurs, on entend -dire de telles églises, ou de tels clochers du quinzième siècle, que ce -sont ouvrages des Anglais; les Anglais, pas plus que les Espagnols, -n'ont rien bâti en France, où d'ailleurs ils avaient bien d'autres -choses à faire et bien d'autres préoccupations. - -C'est ici le pays des chroniqueurs, des vieux historiens du Moyen-Age. A -Cambrai s'élève la statue d'Enguerrand de Monstrelet, le chroniqueur des -luttes entre Armagnacs et Bourguignons, le narrateur exact des fêtes, -des tournois et des splendeurs, aussi bien que des guerres et des -désolations de la première partie du quinzième siècle. Il avait été -bailli du chapitre de Cambrai et ensuite prévôt de la ville. A -Valenciennes, c'est encore une autre statue d'historien, celle de -Froissart, né à Valenciennes en 1337, le chroniqueur voyageur, toujours -en recherche de beaux et brillants gestes de chevalerie, batailles, -sièges et chevauchées, de hauts faits et de magnifiques histoires de -rois, princes, seigneurs et nobles dames, à raconter, détailler -amoureusement et embellir de gracieuses et brillantes enluminures. - -Le peintre Watteau, dont la statue se dresse bien près des noires -murailles de l'église Saint-Géry, est aussi un évocateur, mais d'un -autre temps, d'une folle époque où falbalas et dentelles ont remplacé -armures de fers et cottes historiées. - -[Illustration: VALENCIENNES -PIGNON DANS LE FAUBOURG DE PARIS.] - - - - -[Illustration: GRAVELINES.--L'ÉGLISE RELIÉE AUX CASERNES.] - -II - -DOUAI.--LILLE - -Le Beffroi.--La famille Gayant.--L'Hôtel de Ribour.--La Colonne du -Siège et les Sièges.--Commines et son Beffroi.--Troisième -Chroniqueur.--Bergues. Autre Beffroi.--Gravelines.--Dunkerque. - - -Douai, ancienne ville de commerce au Moyen-Age, ville d'Université -depuis le seizième siècle, université fondée par Philippe II d'Espagne, -ancienne ville forte aux défenses considérablement augmentées par -Vauban, siège du Parlement de Flandre au dix-huitième siècle, est restée -cité universitaire et centre industriel. - -L'aspect de la ville est gai et avenant; certes ses rues sont bien -modernisées, ce qui veut trop souvent dire banalisées, mais enfin, de -loin en loin, au milieu des maisons quelconques, bourgeoisement banales -ou de petit aspect boutiquier, on aperçoit encore bien des façades à la -mode du dix-huitième siècle, de jolis détails de style rococo, tout à -l'honneur du goût de la bourgeoisie ou de la magistrature d'alors. Et -puis il y a l'Hôtel de ville, le superbe Hôtel de ville gothique qui -peut aller de pair avec les plus célèbres édifices communaux de -Belgique. Cet Hôtel de ville est admirable, on est bien forcé, par -l'étroitesse de la rue qui passe devant la façade principale de lever -très fort la tête pour détailler les beautés de cette façade, mais enfin -on y parvient et l'on ne perd rien des belles fenêtres, des deux entrées -à triple porte, des pinacles et des ogives dont les crochets et les -fleurons s'épanouissent largement. - -[Illustration: DOUAI.--ÉGLISE NOTRE-DAME.] - -Le beffroi est superbe. C'est une grosse tour du quatorzième siècle, à -hautes et larges fenêtres, flanquée de quatre tourelles coiffées de -clochetons qui se hérissent de petites lucarnes. Au-dessus des créneaux -se dresse un campanile de bois octogonal à quatre ou cinq étages de -lucarnes sur lucarnes, se chevauchant l'une l'autre, laissant voir -cloches et clochettes et non moins hérissés de pointes et de crochets, -d'épis, de girouettes, d'aiguilles et de hallebardes, avec le lion de -Flandre brandissant la dernière girouette au sommet. Une partie de la -façade est moderne et par derrière une autre façade et des ailes en -retour ont été construites dans le style du monument primitif sur une -large cour. - -Sur la place d'armes, tout près de l'Hôtel de ville, se trouve la maison -dite du Dauphin, la plus jolie façade dix-huitième siècle de la ville; -devant son toit, un fronton contourne ses lignes, ses coquilles et ses -rocailles, avec de jolies sculptures aux deux étages de fenêtres -encadrées de pilastres et de trophées au-dessus d'un riche balcon de fer -forgé. - -La Renaissance est représentée à Douai par la belle maison des Rémy, un -haut pignon entre deux ailes, pignon tout en fenêtres, trois étages de -légères colonnades, encorbellées au premier étage sur des têtes de lions -et des masques, encadrant des frises et de jolis cartouches. - -On trouve encore à Douai, avec çà et là quelques souvenirs d'abbayes et -de couvents, un reste d'une ancienne commanderie du Temple, un portail -fortifié avec tourelles de briques et vieux toits formant un motif assez -pittoresque. - -Douai n'a pas d'églises bien remarquables; il y a Saint-Jacques, -Saint-Pierre et Notre-Dame: celle-ci est un édifice gothique dont les -pignons un peu frustes ne manquent pas de pittoresque, surtout celui que -couronne un clocheton ardoisé lourd et trapu, bizarrement campé sur le -toit. - -La grande église Saint-Pierre allonge sa nef moderne entre une haute -chapelle, dont le dôme se termine par un de ces clochetons en gourde qui -se rencontrent si nombreux en Belgique, et une très grosse tour carrée -de la Renaissance récemment restaurée, à silhouette intéressante malgré -sa lourdeur. A l'intérieur, ces églises sont riches en tableaux et -sculptures provenant, pour la plupart, d'églises ou d'abbayes supprimées -à la Révolution. - -[Illustration: DOUAI.--FRONTON DE LA MAISON DU DAUPHIN.] - -Douai n'a pas eu de vieux chroniqueur à statufier, ce n'est pas à -l'histoire, c'est à la poésie que la ville a consacré un peu de marbre; -sous les arbres d'un square voisin de Notre-Dame, s'élève la statue de -cette pauvre Marceline Valmore, grand poète à la destinée malheureuse, -dont l'âme vibra sous la douleur en admirables vers, en poèmes de -tristesse les plus poignants qui soient, les plus doux et les plus -résignés. - -Douai est la patrie du géant Gayant, le célèbre géant Gayant, haut de -trente pieds, colosse casqué, bardé de fer, qui se promène, bouclier au -bras, lance au poing, tous les ans, à la Ducasse, un des premiers -dimanches de Juillet, en grande cérémonie et dans un grand fracas de -musiques, accompagné de sa femme, géante richement vêtue, et de ses -enfants Mlle Fillion, M. Jacquot et Ch'tiot Bimbin, son dernier rejeton, -bambins de quatre ou cinq mètres. Cette joyeuse procession qui met tout -le pays en liesse daterait du quinzième siècle et remonterait, dit-on, à -des réjouissances célébrant le départ des troupes du roi Louis XI après -une vaine tentative sur la ville--à moins pourtant que son origine ne -soit encore plus lointaine. - - -Lille se montre grande ville, très grande ville, les larges boulevards -très mouvementés, les immenses voies sillonnées de tramways électriques -sont bien d'une capitale; par malheur, cette capitale de la Flandre -française, très modernisée, cité industrielle de première grandeur, -ressemble à toutes les villes modernes d'importance, trop riches, trop -lancées dans le mouvement industriel, pour avoir conservé grand'chose, -sinon des monuments du passé, au moins des aspects caractéristiques des -époques précédentes. Partout ce sont rues de commerce et d'affaires, -avenues, boulevards neufs se prolongeant vers des quartiers usiniers, -lesquels s'allongent à leur tour et marchent à la conquête des villages -de leur banlieue pour les envelopper et les dévorer, et à la rencontre -des villes voisines qui joindront un jour les volutes de fumée de leurs -hautes cheminées aux fumées des siennes, pour la grande bataille -industrielle. - -Et partout de grands monuments bien modernes: le Palais des Beaux-Arts, -vaste édifice Renaissance qui ressemble un peu au château de Chantilly -et renferme d'importants Musées, l'institut Pasteur, l'Ecole des Arts et -Métiers, le Lycée, les Facultés, le palais de Rameau, etc., etc. - -Le point central, où bat le coeur de la ville, la Grand'Place, est -certainement d'un noble aspect, tout à fait modernisée aussi, mais -encore avec quelques monuments âgés d'un siècle ou deux, et quelques -façades à lignes intéressantes, pour encadrer tout le mouvement sur -cette place: l'Hôtel de ville, l'ancienne Grand'Garde, la Bourse et la -colonne du siège de 1792. - -[Illustration: LILLE--RESTES DE L'HÔTEL DE RIHOUR DERRIÈRE L'HÔTEL DE -VILLE.] - -L'Hôtel de ville, c'est à la fois le plus jeune et le plus vieux de ces -monuments. Sur la place il date du règne de Louis-Philippe et cela se -voit, mais si l'on traverse la cour, pour passer derrière, on y trouve -les restes de l'hôtel de Rihour, ancien palais des Comtes de Flandre, -une tour de briques, deux hauts pignons briques et pierres soutenus par -des contreforts et percés de hauts fenestrages éclairant une belle -salle gothique dite du Conclave. - -En ces bâtiments résidèrent souvent les Comtes de Flandre de la maison -de Bourgogne, ceux du quinzième siècle, époque brillante, période de -prospérité pour la Flandre, après les luttes et les guerres terribles -des treizième et quatorzième siècles, entre les rois de France et les -ducs, depuis Ferrand que Philippe-Auguste ramena _ferré_, dans un -chariot pour le tenir treize ans prisonnier en son donjon du Louvre: - - «Lors fut Ferrand tout enferré, - «Dans la Tour du Louvre enserré.» - -entre Français, Flamands et Anglais, et avant l'époque espagnole, -seconde période de malheurs, de guerres et de ravages, qui ne cessa -qu'avec les victoires du Grand Roi. - -En face de l'Hôtel de ville, la Bourse fait meilleure figure; c'est un -bel édifice carré du dix-septième siècle, en style de la Renaissance -flamande, dont les façades à deux étages présentent une suite de -colonnes décorées de gaines et de cariatides, alternées, encadrant des -frontons très chargés de sculptures au-dessus de chaque fenêtre. -L'ensemble est joli, avec le grand comble régnant sur le tout et toutes -les cheminées, et le campanile malheureusement un peu maigre à la partie -supérieure. - -A l'intérieur, une cour à arcades, au milieu de laquelle la statue de -Napoléon contemple une série de bustes de savants illustres, sous les -arceaux. - -Sur le côté de la place, troisième édifice, plus modeste. C'est un corps -de garde élevé en 1717, sur un immense perron en avant-corps; la -Grand'Garde est sans beauté particulière malgré son perron et ses -frontons, mais elle rachète sa lourdeur par sa silhouette, d'autant -mieux qu'elle est flanquée de quelques maisons anciennes à grands -toits. - -[Illustration: LILLE.--LA BOURSE ET LA COLONNE DU SIÈGE SUR LA GRAND -PLACE.] - -Au milieu de la place s'élève la colonne commémorative du fameux siège -de 1792, colonne robuste et trapue, dressée sur un soubassement entouré -d'obusiers pris à l'ennemi, et portant sur son sommet crénelé une figure -de Lille au geste énergique, le boute-feu à la main. C'est le dernier -des sièges soutenus par la vieille cité flamande, contre une armée -autrichienne forte de trente-cinq mille hommes. Elle se défendit -héroïquement avec une garnison peu nombreuse et des volontaires qui se -distinguèrent, particulièrement les fameux Canonniers bourgeois, vieille -et célèbre compagnie bourgeoise des Canonniers de Sainte-Barbe, dont -l'hôtel actuel conserve nombre de précieux souvenirs. Une attaque -vigoureuse, neuf jours et neuf nuits de bombardement pendant lesquels -une partie de la ville flamba, n'eurent pas raison de la résistance -héroïque des Lillois, et les Autrichiens, très éprouvés, durent lever le -siège. - -Si la ville voulait élever sur sa grande place une colonne pour tous les -sièges qu'elle a soutenus, victorieusement ou malheureusement, mais -toujours avec honneur, les Lillois actuels pourraient s'y promener à -l'ombre. En prenant seulement leur histoire au temps du malheureux comte -Ferrand et de ses démêlés avec Philippe-Auguste, nous voyons le roi de -France assiéger et prendre trois fois Lille, et la troisième fois, pour -en finir avec sa résistance obstinée, l'incendier et dévaster de fond en -comble. C'est encore un siège sous Philippe le Bel, cent ans plus tard, -lorsque Philippe le Bel, peu après la terrible défaite des Eperons d'or, -eut écrasé les milices des villes flamandes à Mons-en-Puelle. Ensuite, -au seizième siècle, pendant les troubles de la Réforme et la révolte des -Pays-Bas, ce sont des coups de main et des surprises. - -Puis, c'est le siège de 1667, Louis XIV en personne conduit son armée -sous les murs de la vieille cité, qui se défend énergiquement avec deux -mille quatre cents hommes de garnison et ses dix-huit compagnies -bourgeoises. Mais, après dix jours de tranchée ouverte, une capitulation -honorable est signée; moyennant le maintien de ses coutumes et -privilèges, Lille fait partie désormais du royaume de France et elle -aura à prouver bientôt sa fidélité au roi aussi complètement que jadis à -ses ducs. - -[Illustration: LILLE.--ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINT-MAURICE.] - -Vauban transforme la place et construit une citadelle très forte. A -cette citadelle viennent se heurter en 1708, lors des guerres de la -Succession d'Espagne, le prince Eugène et Marlborough. C'est le temps -des désastres des armées royales en Flandre. Siège terrible, Boufflers -défend la place à outrance. Après deux mois passés de tranchée ouverte, -de famine et de bombardement pendant lesquels les Lillois montrent bien -leur vaillance accoutumée, les violons narguant les canons, leur -théâtre, malgré bombes et boulets, jouant insolemment la comédie tous -les soirs, il faut rendre la ville; mais Boufflers se retire dans la -citadelle et se défend encore deux mois, pendant lesquels Lille continue -à vivre sous une pluie de fer et de feu. - -[Illustration: COMMINES.--LE BEFFROI.] - -Des remparts de la première période, Lille peut montrer près de l'église -Saint-Sauveur _la Noble Tour_, qui n'est simplement que la base d'une -grosse tour du quinzième siècle, mais, sauf modifications, éventrements -et démolitions, la citadelle de Vauban est toujours là, et aussi -quelques portes monumentales comme la Porte de Paris, très important arc -triomphal, plutôt que porte, élevé par Louis XIV. - -Lille a dédié à Saint Maurice une grande église à cinq nefs égales, -superbe morceau d'architecture ancienne avec quelques reconstructions ou -restaurations. Sur la façade, au-dessus de quatre hauts pignons, s'élève -une grosse tour fort intéressante comme détails avec une belle flèche -moderne. Du côté de l'abside, Saint-Maurice se prolonge par des -sacristies, des chapelles basses en gothique très fleuri, s'alignant -sous les hautes verrières. - -Il y a encore Sainte-Catherine, Saint-Sauveur, Saint-André, -Notre-Dame-de-la-Treille, etc., édifices peu anciens ou tout à fait -modernes, quelques-uns intéressants à l'intérieur par des détails ou des -oeuvres d'art. - -Très près de Lille, à cheval sur la frontière belge, à mi-chemin -d'Ypres, la petite ville de Commines dresse sur sa grande place l'un des -plus curieux, des plus originaux de ces beffrois municipaux de la -Flandre. Toutes les villes belges ont gardé précieusement leurs donjons -communaux, symboles de leurs libertés et franchises, belle famille de -tours géantes, variées dans leurs structures, parfois vraiment -colossales comme à Ypres ou Bruges, couronnées de façon si diverses, -crénelées, coiffées de campaniles où tintent des carillons, ou bien -découpées, ciselées en fantastiques bouquets de fleurs de pierres, comme -à Audenarde ou Louvain. - -La Flandre française peut, à côté de ces belles tours, avec un rang -honorable dans la famille, montrer, outre celui de Douai, les beffrois -de Commines et de Bergues. - -A Commines, ville franco-belge, en deux parties séparées par la Lys et -par une Douane, c'est une grosse tour carrée du quatorzième siècle, en -briques et pierres, colorée d'une patine chaude, se terminant par une -galerie de fausses arcatures flanquée de quatre tourelles, sous un -énorme couronnement bulbeux en coupole ardoisée, coiffée à son tour par -un campanile à deux étages, encore surmonté d'un autre clocheton, -bulbeux comme les pointes des tourelles renflées en double poire. - -L'Hôtel de ville, sous ce beffroi, est une construction quelconque -moderne; en arrière, le clocher de l'église ne fait pas mal au-dessus -des maisons, malheureusement sans caractère comme le reste de la ville. -La faute en est sans doute aux guerres du seizième siècle, pendant -lesquelles toute la ville brûla. - -[Illustration: LE BEFFROI DE BERGUES.] - -Si, comme le veut la tradition, Philippe de Commines est né au -château de Commines et non à Argenton, en Poitou, cela fait avec -Monstrelet et Froissart un joli trio de chroniqueurs. Il serait dommage -de les séparer. Le fin politique qui sut vivre sans accident trop -grave,--le cachot de Loches à part,--à côté de Charles le Téméraire et -de Louis XI, et nous les pourtraicturer dans ses Mémoires, voisine -admirablement avec Froissart et Monstrelet. - -Bergues est mieux que Commines. C'est une petite ville gaie d'aspect, -ceinte de remparts, de bastions baignant dans l'eau fournie par des -canaux, avec des paysages de verdures tout à l'entour, animée par le -clairon et le tambour des petits fantassins résonnant dans les vieilles -murailles. Les rues de la ville n'ont pas grand caractère et l'église -gothique est sans beauté particulière, mais, sur la grande place, -s'élève le magnifique beffroi, haute et superbe tour complètement -revêtue de haut en bas de grandes arcatures ogivales en sept ou huit -zones, sans autres ouvertures que d'étroites meurtrières. Quatre grosses -tourelles également plaquées d'arcatures, cantonnent la plate-forme -portant le cadran de l'horloge sur ses créneaux. Au-dessus s'élève le -campanile où chante le carillon, campanile à dôme renflé en poire ou en -gourde, accompagné de petites gourdes ardoisées sur les tourelles. - -Un petit corps de garde à arcades s'accote au bas de la tour. -Malheureusement l'Hôtel de ville appuyé à côté n'est qu'un bâtiment sans -style, refait il y a quarante ans. - -Ce magnifique beffroi, par-dessus les petites maisons éparpillées à ses -pieds, peut regarder ses vieilles connaissances les tours de l'abbaye de -Saint-Winoc, dressées sur le mamelon du Groenberg, à deux ou trois rues -de distance, dans le balancement, au vent de la mer assez proche, des -masses de verdures de grands vieux arbres alignés, ombrageant une jolie -promenade, laquelle fut sans doute le jardin de l'abbaye. - -[Illustration: BERGUES.--RESTES DE L'ABBAYE DE SAINT-WINOC.] - -On disait Bergues-Saint-Winoc jadis, l'abbaye étant quelque peu la mère -de la ville, ainsi que du village de pêcheurs à deux lieues de là, qui -devait devenir Dunkerque, et il ne reste de Saint-Winoc que ces deux -tours isolées, l'une carrée, soutenue par d'énormes contreforts de -briques, ancien clocher de l'église, et l'autre, octogonale, à quatre -étages en retrait les uns sur les autres, terminée par une haute flèche -filant très haut dans les airs. Ces pauvres vieilles tours n'ont échappé -à la destruction générale que parce que, sur ces côtes basses, elles -sont visibles de très loin au large et servent d'amers aux navires. - -Gravelines, qui flanque Dunkerque à quelques lieues sur la gauche, est -un bon modèle de la petite place de guerre à la mode du dix-septième -siècle. Se promener le long de ses remparts, sur les glacis des larges -fossés pleins d'eau, c'est relire et revivre un peu l'histoire des -guerres avec l'Espagne dans nos provinces du Nord. La ville n'a pas -d'importance, il n'y a pas de monuments, ou ces monuments sont d'une -architecture tout à fait modeste, mais aux portes, sous les petits corps -de garde à colonnes, on est tout surpris de ne pas voir un poste du -régiment de Champagne ou de Picardie, des piquiers ou des mousquetaires -commandés par un anspessade. - -Existence agitée, coups de canons nombreux, sièges, assauts, prises et -reprises, durant une centaine d'années, de Philippe II à Louis XIV, puis -retour à la tranquillité, voilà l'histoire de Gravelines et des -agglomérations voisines, presque ses faubourgs, Petit fort Philippe, -Grand fort Philippe, à l'embouchure de l'Aa. - -Un point surtout est bien dans le caractère de l'époque, figé aux temps -de Louis XIII et de Louis XIV. C'est un décor de petite place solitaire: -au fond l'église basse, fenêtres gothiques, petite porte Renaissance; à -droite, de vieilles casernes réunies par un pont à la nef de l'église, -pour que Mgr le Gouverneur pût, sans descendre dans la rue, gagner sa -tribune à la messe. - - -Dans la ville actuelle de Dunkerque, rivale d'Anvers, grand port qui -s'agrandit d'année en année, on ne peut guère retrouver grand'chose de -la physionomie caractéristique du vieux port de la Flandre française, au -temps des frégates du Roi Soleil, du terrible refuge de corsaires d'où, -pendant trois siècles, sous les couleurs espagnoles, sous le pavillon -fleurdelysé de Louis XIV et de Louis XV, ou sous le drapeau de la -République, s'élancèrent tant de hardies escadrilles pour courir sus, à -travers la Manche ou la mer du Nord, aux flottes des Hollandais ou des -Anglais. - -Ce Dunkerque-là est aussi loin que le Duyne-Kerke, _Eglise des Dunes_, -village de pêcheurs des premiers siècles; il a disparu sous les -transformations, avec les pittoresques jetées de bois, les estacades -d'il y a cinquante ans, et tout le tohu-bohu irrégulier des -constructions maritimes de jadis, avec la vieille marine et les frégates -et les flûtes et les corvettes à voiles. - -Aujourd'hui, ce sont de nombreux et vastes bassins à flot, un -avant-port, un arrière-port, des quais s'étendant sur des immensités -bordées d'immenses magasins, et des forts, des docks, des écluses -communiquant avec les divers canaux de l'intérieur, de larges voies -sillonnées de wagons, de tramways, encombrées de la multitude des -camions et des fardiers, et toujours des pâtés de hautes bâtisses, -par-dessus lesquelles se dressent des mâtures. - -Si l'on cherche des traces du vieux Dunkerque, que trouvera-t-on? Sur le -port, la vieille tour de Leughenaer, défigurée, enfermée dans les -maisons, l'église Saint-Eloi, avec sa grosse tour-beffroi et son -carillon, à peine çà et là quelques restes de vieilles maisons et c'est -tout. - -L'église Saint-Eloi renferme la sépulture de Jean Bart; le héros -Dunkerquois, prototype des rudes marins sortis en foule de la cité -flamande, des capitaines corsaires de la période héroïque, s'y repose -sous les dalles, à côté de sa femme, de ses vingt années de courses -glorieuses, pendant les grandes guerres maritimes qui firent d'un simple -matelot pêcheur, un chef d'escadre de Louis XIV! - - - - -[Illustration: FURNES.--LES PÉNITENTS DE LA GRANDE PROCESSION.] - -III - -FURNES--NIEUPORT--DIXMUDE - -Le décor de la Grand'Place.--Le Pavillon des Officiers espagnols.--Les -Eglises.--Le dernier mystère.--Ce qui survit de Nieuport.--Fantôme de -ville dans les Dunes.--Dixmude endormie dans ses prairies. - - -Une des plus gentilles portes pour entrer en Belgique est celle de -Furnes. On a suivi depuis Dunkerque les longues ondulations des dunes -piquées de végétation, qui menacent de couvrir, tout en les protégeant -contre la mer, les petits villages blancs aux toits rouges; les -montagnettes de sable envahissant se succèdent, laissant à peine -entrevoir la mer entre elles, de temps à autre; on a passé à Zuitcote, -marqué par le clocher de son église ensevelie sous le sable, clocher -servant aujourd'hui de Sémaphore, et voici bientôt, en quittant le -cordon des dunes pour la campagne verte toute sillonnée de canaux, la -petite ville de Furnes, et ses tours et ses pignons rouges, et sa jolie -gare en vieux style flamand, Furnes, ancienne petite cité d'aspect -accueillant et gai, et qui peut montrer comme souvenirs de son passé de -superbes édifices et une si magnifique Grand'Place. - -Dans cette vaste plaine de Belgique qui s'ouvre, avec toutes ses villes -à l'histoire tumultueuse pleine de grandeurs tragiques et de pages -éclatantes, c'est le commencement des architectures caractéristiques, et -Furnes, comme ensemble monumental, peut être placée immédiatement après -les grandes cités d'art, Bruges, Gand et Ypres, au premier rang des -villes secondaires. - -Bien petite ville aujourd'hui, à peine six mille habitants, mais comme -on prend une grande idée de son passé, lorsque, par les rues larges et -propres, mais un peu vides, aux grandes et belles maisons bien -entretenues, de couleur gaie, mais silencieuses, on débouche tout à coup -sur la Grand'Place, carré immense de maisons à pignons flamands dominées -par de hauts monuments. Ce forum le dit suffisamment, Furnes fut grande -et importante cité jadis; il fallut bien des guerres, et leurs malheurs -et leurs bouleversements, puis de lentes modifications économiques pour -rétrécir la ville à ses proportions actuelles. - -[Illustration: LA GRAND'PLACE DE FURNES.] - -Tout Furnes est sur cette place, ou derrière la ligne de maisons rouges, -qui semblent basses sous les hauts édifices montant en arrière. Des -ravages de la guerre, Furnes en eut sa bonne part aux époques -lointaines, dès le temps des Normands. Au treizième siècle, lorsque -Robert d'Artois ayant battu, sous ses murailles, Guy, comte de -Flandre, enleva Furnes, il la pilla et brûla de fond en comble. Plus -tard, les troubles religieux et les guerres du seizième siècle amenèrent -de terribles moments, ses églises en souffrirent, notamment -Sainte-Walburge. Cependant elle connut encore des jours de prospérité -après l'accalmie, puisque beaucoup de ses belles maisons, l'Hôtel de -ville et le Palais de Justice datent de l'occupation espagnole. - -Le Pavillon des Officiers espagnols sur la place, belle construction -récemment restaurée, était la maison de ville du Moyen-Age, avant d'être -occupé par les troupes d'Espagne. C'est d'ailleurs une sorte de gros -donjon carré pourvu de créneaux et de tourelles d'angle sous le comble, -avec un bâtiment en retour sur la rue, façade plus ornée, d'un grand air -aussi, à fenestrages encadrés à la flamande. - -Sur l'autre coin, au fond de la place, les Espagnols avaient fait un -corps de garde d'une haute maison à pignons, dont le rez-de-chaussée -forme une loggia à colonnettes. Cette maison avait été précédemment la -Halle aux vins et le quartier des veilleurs de nuit. - -Tout l'angle de la place, en face du Pavillon des Officiers, est occupé -par l'Hôtel de ville et le Palais de Justice, bien différents de style, -quoique très rapprochés comme âge. D'un côté, c'est une façade massive -et presque sévère du dix-septième siècle, légèrement renfrognée, de -l'autre c'est la Renaissance flamande plus grasse et plus belle, -c'est-à-dire tout le charme d'un Rubens opposé à la froideur d'une belle -personne classique. - -L'Hôtel de ville, de 1612, montre deux beaux pignons décorés de -frontons, de colonnettes, de motifs Renaissance, et, passant la tête -par-dessus les grands toits, une tourelle octogonale au comble surmonté -d'une petite coupole en poire. Sous l'un des pignons, une très élégante -loggia en avant-corps forme perron, avec balustrades en ramages -Renaissance découpés. - -Par-dessus le grave Palais de Justice de 1628, tout en pilastres, -colonnes et balustrades, monte le beffroi, grosse tour en partie -gothique, avec, en retrait, sur la plate-forme carrée, une seconde tour -octogonale portant un campanile à coupoles. - -Toutes les maisons de la place, sur la ligne du Palais de Justice, ont -des toits de tuiles rouges derrière des pignons en escalier, pignons -Renaissance à décoration variée, chacun avec une belle fenêtre à la -partie supérieure, surmontée d'une niche en coquille et encadrée de -colonnettes et de frontons, décorée d'écussons ou d'arabesques. Sur le -côté de l'Hôtel de ville, une autre façade plus ancienne, dans le style -du seizième siècle, présente une très belle disposition de moulures -montant d'en bas pour encadrer les fenestrages jusqu'à la pointe du -pignon. - -Par-dessus les petites maisons Renaissance, s'élève le choeur de -l'église Sainte-Walburge, le choeur considérable et imposant qui est, -avec le transept, toute l'église, le reste manquant, ayant été détruit -ou n'ayant pas été achevé, ainsi qu'en témoignent un portail interrompu, -des fragments en attente de reconstruction et des débris enchâssés -autour de l'église dans la verdure du jardin. A l'intérieur, ce choeur -est très majestueux. - -[Illustration: FURNES.--PAVILLON DES OFFICIERS ESPAGNOLS.] - -On conserve à Sainte-Walburge, les groupes sculptés et les accessoires -de la grande procession annuelle du dernier dimanche de Juillet, établie -en souvenir de l'aventure d'un comte de Flandre, qui, rapportant de -Jérusalem, au temps des Croisades, un morceau de la vraie Croix, et -assailli sur les côtes flamandes par la tempête, fit voeu de l'offrir -à la première église qu'il apercevrait à terre. La fureur de la mer -s'apaisa aussitôt et le croisé, à travers les dernières vagues, aperçut -la tour de Sainte-Walburge de Furnes pointant au-dessus de la ligne -sablonneuse du rivage. - -[Illustration: FURNES.--TOUR DE SAINT-NICOLAS.] - -Par la suite, des confréries se fondèrent en l'honneur de la vraie -Croix, et instituèrent une solennelle procession, qui était en même -temps une représentation du Mystère de la Passion. Cette procession, -supprimée seulement pendant les troubles religieux de la Réforme, a lieu -encore, ou plutôt ce Mystère se joue encore tous les ans, et déroule -dans les rues de Furnes, à travers le magnifique décor de la -Grand'Place, tous les épisodes de l'histoire du Christ, depuis l'étable -de Bethléem, la fuite en Egypte, la trahison de Judas, la flagellation, -jusqu'au grand drame du Calvaire et la Résurrection, les uns figurés par -des personnages vivants, les autres par des groupes sculptés avec une -foule considérable de figurants: Prophètes, Apôtres, Juifs, anges, -cavaliers, soldats romains accablant le Christ de coups de lance -lorsqu'il succombe sous le poids de sa croix, etc., etc. A la suite, à -travers les foules accourues pour cette célèbre procession, passent les -pénitents et pénitentes, en longue robe noire, la tête couverte de la -cagoule, pieds nus, portant ou traînant d'énormes croix de bois. - -[Illustration: LES HALLES A NIEUPORT.] - -Sur la partie de la Grand'Place en prolongement du Pavillon des -Espagnols, les façades, sauf le joli pignon du théâtre, n'ont plus de -caractère artistique, mais se découpent encore pittoresquement en -avant de la deuxième église de Furnes, Saint-Nicolas, dont la vieille -tour se dresse, épaisse et rugueuse, ses vieilles briques écorchées et -patinées par le temps. - -En dehors de cette Grand'Place si bien meublée, Furnes n'a plus autre -chose à montrer; quelques maisons çà et là et sa belle gare gothique. - -Oui, elle est gothique, mais ce n'est pas un de ces pastiches grinçants -et mesquins que l'on connaît, fabriqués avec des détails ramassés et -appliqués n'importe comment, c'est franc et bien accommodé au programme, -c'est ainsi qu'un constructeur du quinzième siècle eût conçu une gare, -si le quinzième siècle en avait eu besoin. - - -A quelques kilomètres dans les dunes, somnole une autre ville tout à -fait déchue, celle-là, Nieuport, jadis havre important, ville forte, -cité commerçante d'où s'élançaient des flottes pour le négoce ou la -grande pêche. - -La côte est toute en longues chaînes de montagnes de sables cachant la -mer, et nichant dans leurs creux les petits villages de pêcheurs et les -plages de bains. Nieuport montre au milieu des prairies ce qui lui reste -de rues et de maisons, groupées autour de la grande place vide. Hélas! -tout est tristesse et solitude dans la ville, rien ne remue par les -rues, le grand bâtiment gothique des Halles, morne et vide, semble -bailler par toutes les grandes ouvertures d'un rez-de-chaussée original -en avant-corps, par toutes ses fenêtres, où il semble bien, qu'en -partant, les gens du seizième ou dix-septième siècle ont oublié -seulement de mettre les volets. - -La pauvre ville eut jadis vingt mille habitants, elle est fille d'un -village de pêcheurs, hameau de la ville de Lombardzyde, que la mer -écrasa et emporta sous ses vagues en 1116. Lombardzyde est redevenu -village de pêcheurs et de baigneurs. - -[Illustration: NIEUPORT.--TOUR DES TEMPLIERS.] - -Nieuport, né de sa ruine, connut plusieurs siècles de prospérité, coupés -de quelques mauvais moments, puis les jours difficiles vinrent tout à -fait; les secousses et les alertes des guerres se suivant et se -répétant, ses remparts eurent à subir de trop nombreuses attaques. Après -des sièges malheureux, la prospérité s'en fut, le commerce disparut et -la ville, en pleine décadence, sombra dans sa léthargie actuelle. - -Le grand bâtiment des Halles est pourtant un bel édifice de vastes -proportions, que domine fièrement le beffroi. Grandeur déchue, spectre -mélancolique du passé, le vaste monument est vide, et rien ne remue en -lui ni devant lui sur le pavé. Les cultures ensevelissant la place des -remparts, des édifices et des rues disparues, la campagne a reconquis la -ville et vient jusqu'auprès du beffroi. D'un côté, il y a des champs et -des jardins tout de suite; de l'autre, de petites maisons basses -quelconques et le clocher de l'église, une grosse tour trapue, clocher -découronné sans doute. L'église est grande aussi, d'un beau caractère à -l'intérieur avec de nombreux monuments, un jubé, une chaire de pierre du -quinzième siècle encadrant des bas-reliefs dans ses panneaux. - -Derrière cette église, verdures, jardins, petits chemins, c'est la -campagne; à quelque distance dans les arbres, une grosse masse sombre se -dresse sur un léger renflement du sol. C'est le débris d'une Commanderie -de Templiers, un donjon de briques, carré comme tous les donjons de -l'ordre du Temple. Annexé à la ville, il en défendait une porte disparue -avec le rempart. La Commanderie fut incendiée et ruinée en 1383 par les -Anglais, comme la ville, du reste, que le duc de Bourgogne, Philippe le -Hardi, rebâtit deux ans après. - -Pour secouer un peu la mélancolie de Nieuport et des paysages de sable -sur la côte, il n'y a qu'à se rappeler la belle bataille livrée ici, sur -les sables de la plage, en 1600, par les troupes du Stadthouder des -Provinces Unies, Maurice de Nassau, prince d'Orange, contre l'archiduc -Albert et l'armée espagnole. Cernée dans les dunes, séparée de sa -flotte, l'armée de Maurice de Nassau ne pouvait que vaincre ou mourir. -Et pendant toute une journée ce ne furent que charges désespérées sur le -sable, presque dans les premières vagues, belles chevauchées -d'escadrons, marche serrée des bataillons traversant l'Yser sous le feu, -avec de l'eau jusqu'aux hanches, chocs et carnages jusqu'à déroute -complète des Espagnols, qui laissèrent cinq mille cadavres dans la dune, -autant de prisonniers et cent cinq drapeaux. - - -Une troisième ville, à quelque distance en remontant l'Yser, vivote dans -les terres, endormie non moins mélancoliquement que Nieuport, parmi les -pâturages où de loin en loin tourne quelque moulin. - -C'est la curieuse petite Dixmude, bien plus tombée que Nieuport, si elle -eut jadis trente mille habitants vivant à l'aise dans ces maisons qui -n'en abritent plus maintenant que onze cents. Enchâssée dans la verdure -de ses magnifiques prairies, elle dresse encore, pour attester son -ancienne splendeur, des beffrois et des flèches. - -[Illustration: DIXMUDE.--LE JUBÉ DE SAINT-NICOLAS.] - -Dixmude en son temps fut une grande cité, un port; il y a très -longtemps, quand l'Yser pouvait lui amener des navires, elle fut ville -forte et la marée baignait ses murailles; elle fut cité de commerce, -elle eut des métiers et de nombreux artisans comme ses grandes voisines -Ypres et Gand;--maintenant, revenue de tout, elle élève des vaches dans -ses prairies et soigne la renommée de son beurre. - -[Illustration: DIXMUDE.--LA GRAND'PLACE.] - -Hélas! où sont ses corporations et ses confréries? Ce qui en fit -l'ombre d'une ville, ce furent des sièges et des sièges, des assauts par -les milices de Gand ou Bruges, des pillages, des incendies, dont un -seul, en 1553, détruisit le château, les Malles, avec trois cents -maisons. - -Onze cents habitants seulement. Un des coins de l'immense Grand'Place -les contiendrait tous sans peine, car elle est encore plus grande que -celles de Furnes et de Nieuport réunies. Le passant,--on doit dire le et -non pas les, car il y en a rarement plus d'un à la fois,--le passant, -qui la traverse en a pour cinq bonnes minutes. - -Le voyageur circulaire n'a pas à regretter ses pas, car cette place fait -un beau fond de tableau; il y a quelques vieilles maisons, une prison -bien rébarbative, aux fenêtres formidablement quadrillées de barreaux de -fer, un Hôtel de ville tout neuf et par-dessus les toits rouges, la -masse sombre de l'église Saint-Nicolas. - -Ces onze cents habitants se sont fait bâtir un nouvel hôtel de ville -dans le beau style ogival flamand--on restaure et on construit beaucoup -en Belgique, de très importants monuments, et toujours dans le style -national.--Donc, pas si endormis dans la tristesse, les habitants de -Dixmude. Leur Hôtel de ville est pourvu d'un joli beffroi en -avant-corps, avec bretèche ouverte, comme au Moyen-Age pour parler au -peuple dans les grandes occasions, tumultes ou autres. Dans la Dixmude -moderne, ces occasions doivent être rares. L'ensemble s'arrange très -bien, avec un pignon Renaissance à gauche, le pignon sévère de la prison -à droite et Saint-Nicolas, comme repoussoir en arrière. - -Saint-Nicolas, vaste église à grosse tour gothique, est l'écrin sombre -et rugueux d'un joyau de pierre follement sculpté, fouillé, tarabiscoté -et fanfreluché sur toutes les lignes et sur toutes les coutures, en -gothique tout ce qu'il y a de plus fleuri, fantastique dentelle -pétrifiée ou guipure de pierre arrangée en jubé devant le choeur. - -Le jubé de Dixmude est célèbre et mérite sa réputation, ses arcs en anse -de panier, se doublent et se triplent de moulures festonnées et -refestonnées, qui se découpent en trilobes, se relèvent et s'avancent en -pointe pour porter des statuettes nombreuses; c'est extraordinairement -compliqué et flamboyant, en contraste avec les lignes un peu rudes de -l'église. - -En tournant à l'extérieur de Saint-Nicolas, on peut voir sur des -carrefours étroits des porches sous de hauts fenestrages, et une petite -place arrangeant très pittoresquement de vieilles maisons avec un petit -marché au poisson, en avant de l'abside et des pignons des nefs -latérales. - -Les petites rues n'offrent guère autre chose; de vieilles maisons -bordent le canal, un superbe moulin de bois tourne à deux pas de la -Grand'Place, mais il y a le béguinage. Ah! si la ville semble plongée -dans le sommeil, le béguinage, petite cité dans la cité, bien enclose -dans une enceinte particulière, c'est le royaume du Silence. Tout y -semble figé et endormi depuis des siècles. Petits murs bordant les -jardins, petites maisons entourant une petite place, petite église -vieille, vieille, qui semble ratatinée et courbée vers le sol, petites -ruelles tournant autour, tout est en briques peintes en blanc, avec une -bordure de peinture noire en bas, soulignant tous les angles. - -Pas un bruit, pas un souffle. Ce béguinage de petite ville, c'est du -silence dans le silence: le feuillage des jardinets oserait-il remuer si -le vent soufflait? Le ciel est bleu, il y a du soleil sur ces briques -blanchies, ce n'est pas triste. Une forme noire passe sans bruit, -lentement, c'est une béguine encapuchonnée, une bonne petite vieille -trottinant doucement sous la cape de sa mante, une figure ronde et rose, -mais toute plissée de rides, le menton et le nez tendant à se rejoindre. -On lui donnerait plusieurs centaines d'années, elle doit dater de la -fondation du béguinage, et peut-être est-ce Sainte Begga elle-même, -fondatrice de l'ordre des Béguines, en tournée de surveillance. - -[Illustration: DIXMUDE.--LE BÉGUINAGE.] - - - - -[Illustration: LE BÉGUINAGE DE COURTRAI.] - -IV - -COURTRAI - -Triomphe et mise à sac, la journée des Eperons d'or.--Rosebecke.--Le -Vieux Beffroi.--Un pont fortifié.--Le Béguinage. - - -Voilà une de ces grandes Communes batailleuses du Moyen-Age, Courtrai, -restée ville importante, populeuse, trente-cinq mille habitants, -industrielle comme jadis et continuant à tisser le lin de sa campagne. -Vieille et célèbre ville qui eut aussi sa large part de malheurs, de -sièges et de mises à sac, au cours des siècles, et qui ne s'en porte pas -plus mal aujourd'hui. - -Son histoire particulière est mouvementée, et en la prenant seulement au -commencement du quatorzième siècle, il faut se rappeler qu'elle vit sous -ses murs la chevalerie française écrasée à la bataille des Eperons d'or -par les communes et les métiers des Flandres. - -Ce fut la grande journée triomphale des milices communales des Flandres. -Le roi de France, Philippe le Bel, venait conquérir le comté de Flandre, -qui avait pris parti contre lui dans sa lutte avec l'Angleterre. Réunie -au domaine royal, la Flandre eut un gouverneur. Visites royales aux -villes annexées, joyeuses entrées, fêtes, la Flandre étonne par sa -richesse et le luxe de ses riches commerçants. Mais les taxes et les -exactions des garnisons françaises soulèvent les colères et les -révoltes. En une nuit, Bruges égorge trois mille hommes, venus, -disait-on, avec une provision de cordes achetées à Courtrai pour pendre -les principaux bourgeois. Gand et Audenarde avaient fait de même pour -les partisans de la France. Courtrai ne demandait qu'à suivre l'exemple, -mais la petite troupe de Français en garnison dans son château se -défendit furieusement et mit quelque peu le feu à la ville. - -Une armée accourut de France, pour ruiner l'orgueil de ces vilains de -Flandre. Elle comptait une nombreuse chevalerie sous le commandement de -Robert d'Artois et du connétable Raoul de Nesle. Elle rencontra les -Flamands sous les murs de Courtrai et engagea une de ces batailles -féroces où, de part et d'autre, la haine et la fureur sont telles, que -la lutte tourne vite au massacre. - -C'était le 13 Juillet 1302. Toutes les milices et les corporations des -grandes communes des Flandres étaient là, Pierre de Koninck et Jean -Breidel avec quelques milliers de gens des métiers de Bruges, les hommes -de Gand, d'Ypres, de Furnes et les soldats amenés par les barons -flamands du parti national, en tout, trente mille combattants qui -comptaient bien faire de nouveau un terrible usage de leurs fameux -_Goedendags_ ou _Bonjours_, les longs marteaux à pointes de fer qui -leur avaient déjà si bien servi. - -Les Flamands, pour se couvrir contre les charges de l'innombrable -chevalerie bardée de fer, s'étaient rangés au milieu des prairies -marécageuses dans la plaine de Groeningue, derrière des abattis -d'arbres. - -Au moment d'engager le combat, dans les rangs des Flamands, bourgeois et -hommes de métiers réunis en masses serrées, des prêtres passèrent avec -le viatique et donnèrent une absolution générale. La chevalerie -française chargea à fond tout de suite, sans reconnaître le terrain, -enfonça sous le choc les premières lignes, mais s'en alla se noyer dans -des canaux et des marais recouverts de branchages. Alors la boucherie -commença, l'égorgement de tous ces cavaliers enfermés dans leurs bardes -de fer et écroulés sous leurs chevaux pantelants dans la boue du -marécage. - -Les Flamands, frappant comme des bûcherons, ou coupant des gorges comme -des bouchers, avaient pour mot d'ordre de n'accorder aucun quartier, de -ne recevoir personne à rançon. Six mille nobles gens d'armes périrent et -des milliers d'autres combattants. Les Flamands recueillirent les -éperons d'or de toute cette chevalerie, puis, dans la joie du triomphe, -les mesurèrent au _boisseau_, pour les distribuer aux villes -confédérées. Courtrai eut la grosse part et suspendit ces trophées aux -voûtes de son église Notre-Dame. - -[Illustration: COURTRAI.--LE BEFFROI ET L'ÉGLISE SAINT-MARTIN.] - -Ces éperons d'or devaient attirer de terribles malheurs sur la ville. -Quatre-vingts ans plus tard, lors des grandes luttes d'Artevelde et des -Gantois pour les libertés des Flandres, une armée française, amenée par -le duc de Bourgogne, écrasa les Flamands à Rosebecke, près Courtrai, -le 25 novembre 1382, et pour achever de venger l'ancienne défaite, fonça -dans Courtrai, décrocha les éperons d'or, et mit tout à feu et à sang -dans la ville. Les infortunés bourgeois massacrés ou chassés, le duc de -Bourgogne enleva l'horloge du beffroi avec la cloche et les Jacquemards -qui sonnaient les heures, et fit placer le tout sur la tour de l'église -Notre-Dame, à Dijon, où les Jacquemards flamands sont encore. - -Du sac et de l'incendie, Courtrai se remit pourtant. Voici la Grande -Place et le vieux beffroi isolé au milieu, dernier reste des Halles -disparues. Il y a quelques années, il était encore tout enveloppé -jusqu'à mi-hauteur de maisons sans caractère, et pourvu d'un avant-corps -dix-huitième siècle à fronton qui ne lui allait guère. On l'a débarrassé -de tout cela et il apparaît plus fier maintenant, sorti de sa gangue, -avec les cinq flèches aiguës qui le couronnent. L'horloge est bien -modeste pour une horloge de beffroi. On voit que Courtrai regrette -toujours celle que Dijon détient. - -L'Hôtel de ville, en face du beffroi, n'est pas très important. C'est un -bâtiment du seizième siècle, long et étroit, à un seul étage de fenêtres -régulièrement espacées, avec un tout petit clocheton sur le toit. La -salle échevinale renferme une belle cheminée surchargée de petits sujets -sculptés sur trois rangées, les statues des Vertus, les Péchés capitaux, -des diableries sur le linteau, et, sous un dais au milieu du panneau, la -statuette de Charles-Quint. - -Une grande église dresse sa grosse tour sous un large porche au bout -d'une petite rue du fond de la place. Ce n'est pas l'église aux Eperons -d'or, c'est Saint-Martin, fondée par saint Eloi, reconstruite au -quinzième siècle. Belle tour à gros contreforts se terminant en -tourelles d'angle à combles effilés et renflés en poire, pour -accompagner la flèche-campanile ardoisée, renflée de même au sommet. - -Courtrai n'abonde pas en maisons intéressantes. Comme motifs -pittoresques, après la Grande Place et ses entours, la ville n'a plus à -offrir que le pont fortifié de Broel, l'église Notre-Dame et le -béguinage. L'église Notre-Dame où furent apportés les éperons d'or de la -bataille, a malheureusement été refaite au dix-huitième siècle, avec -trop de placages, de marbres somptueux, trop de rococo; mais elle a -meilleur aspect à l'extérieur, vue du béguinage, avec sa tour -d'architecture rude et la grande chapelle qui flanque sa nef. - -Le pont de Broel, par exemple, dernier reste de ses remparts, est un -beau morceau. Au tournant de la Lys chargée de péniches, encadrée -d'usines et de fabriques, s'aperçoit tout à coup sur la droite un vieux -pont aux piles moussues, défendu à chaque extrémité par une grosse tour -trapue trempant dans l'eau, masses cylindriques aux briques noircies par -le temps; les brèches et les blessures de jadis ont été soigneusement -bouchées: sous les hauts combles aigus, l'étage des mâchicoulis demeure -intact, comme pour recevoir sa garniture de hourds en cas de siège. - -C'est tout ce qui reste de l'enceinte reconstruite au quinzième siècle -après les désastres. Au dix-septième siècle, dans les luttes contre -l'Espagne, ces remparts furent assaillis et enlevés plusieurs fois par -les Français, repris au dix-huitième et finalement démolis. Sous les -arches étroites du vieux pont, les péniches, quittant les fumées des -hautes cheminées, filent lentement à la queue leu leu, pour aller se -perdre parmi les arbres bordant les prairies. - -Le béguinage Sainte-Elisabeth est charmant, soigné, entretenu, d'aspect -vivant, du moins sur la jolie place en entrant, où se dresse, au milieu -d'une pelouse, une statue de dame Moyen-Age, représentant la comtesse -Jeanne de Flandre, fondatrice de l'établissement en 1241. Toujours des -petites maisons bien closes, blanchies à la chaux, avec bordure noire en -bas, petits jardinets, petites portes numérotées avec guichets et -statuette de Vierge au-dessus, quelquefois. - -Au fond de la place, à côté de la chapelle, une belle maison flamande, -en briques restées rouges et chaînes de pierre, à double pignon en -gradins, porte la date de 1649. Tout autour, à droite et à gauche, des -petites rues se faufilent, modestes et timides, entre les murs blancs. - -[Illustration: COURTRAI.--CHEMINÉE DE L'HOTEL DE VILLE.] - - - - -[Illustration: TOURNAI.--LE PONT DES TROUS.] - -V - -TOURNAI - -Capitale mérovingienne.--La Cathédrale aux cinq tours.--Le premier -beffroi de Belgique.--Eglises et maisons romanes.--Le Pont des Trous et -la tour d'Henri VIII. - - -[Illustration: TOURNAI.--MAISON, RUE DU FOUR-DU-CHAPITRE.] - -Il y a vieille ville et vieille ville. La très antique Tournai peut -regarder de haut ses voisines, dont l'illustration date des quatorzième -et quinzième siècles, et qui peuvent à grand'peine, en fouillant au plus -profond de leurs archives, se vanter d'une mise à sac par les Normands, -retrouver le nom d'un _Baudouin au bras de fer_, marquis de Flandre, ou -d'un _Baudouin à la hache_. Que d'autres cités parlent de sièges -soutenus contre les Espagnols du duc d'Albe, où les Français de Louis -XIV, ce sont là des gens d'avant-hier. Elle les a connus, aussi, -ceux-là, mais après bien d'autres, car elle peut se vanter d'avoir été -assiégée et prise par César, ce qui se passait quelques siècles -auparavant. - -Alors que toutes ses voisines n'étaient pas même nées, ou peut-être à -peine de modestes villages, elle était déjà cité importante, ville -capitale de ces chefs francs qui ont abattu l'orgueil et la puissance de -Rome, capitale de Clodion le Chevelu, de Mérovée, le vainqueur d'Attila, -et de Childéric, père du grand Clovis, fondateur de la monarchie -française, ce qui fait descendre directement le royaume de France du -royaume de Tournai. C'est quelque chose pour Tournai. - -[Illustration: TOURNAI.--PORCHE DE LA CATHÉDRALE.] - -Voilà donc un bon commencement d'histoire. Quelle belle suite d'annales -les plus vieilles pierres des monuments peuvent se raconter en regardant -passer le vieil Escaut. Et Tournai fut aussi une antique cité -religieuse, siège d'un évêché, peu après Clovis, évêché qui, vers 530, -eut pour pasteur saint Médard, évêque de Noyon et Tournai. - -La gloire de Tournai, c'est sa cathédrale, l'église mère, avec son -cortège d'églises nombreuses, dont les tours et les flèches font un -imposant cortège aux cinq tours puissantes du vieil édifice. - -C'est une grande ville, cette mérovingienne et religieuse cité; une -ville industrielle, vivante et gaie. L'Escaut la partage en deux parties -à peu près égales, et, tout autour, des boulevards plantés tiennent la -place de ses anciens remparts, dont il reste pourtant quelques vestiges -dormant sous les verdures, et un magnifique pont fortifié comme celui de -Courtrai. - -C'est vers la cathédrale romane, joyau monumental de Tournai, que l'on -va tout d'abord, vers ce bouquet de tours qui s'aperçoit de tous les -carrefours, par-dessus pignons et toits. Elle est immense et superbe, et -révèle des aspects différents quand on tourne par les petites rues -irrégulières autour de ses puissantes murailles et des édifices ou -maisons accrochées à ses flancs. Cette fantaisie de plan dans la -découpure des rues est un charme de plus et permet d'admirer le colossal -monument sous tous les angles. Voilà une cathédrale qui n'est pas servie -sur un plateau et vue d'un coup d'oeil! Pourvu seulement qu'on ne la -dégage pas trop: il y a d'inquiétantes démolitions en train! - -[Illustration: LE BEFFROI DE TOURNAI.] - -Quatre tours carrées, légères et d'une belle envolée, montant très haut -leurs combles aigus, et percées de quatre étages de hautes arcatures -irrégulières, cantonnent une grosse tour centrale également carrée. -Du côté du portail, sur une petite place presque fermée, un beau pignon -s'élève, percé d'un triangle d'arcatures, qui suivent le rampant du -gable, flanqué de deux légères tourelles. En avant, un petit porche -gothique, semblable à une galerie de cloître, abrite un grand placage de -sculptures seizième et dix-septième siècles, garnissant tout le bas du -portail. - -Ce portail est réuni à l'évêché par un bâtiment du douzième siècle, sur -voûte formant passage pour la rue; on arrive par là à une curieuse -petite place donnant sur le jardin épiscopal, où de grands beaux arbres -balancent des bouquets de feuillage sous les vieilles murailles sombres. - -[Illustration: TOURNAI.--PETIT PORCHE LATÉRAL A LA CATHÉDRALE.] - -Toute cette partie de l'église date des onzième et douzième siècles, -quand on reconstruisit la cathédrale mérovingienne. Sur chaque flanc, -s'ouvrent de petits porches romans d'un beau dessin tous deux, curieux -par leurs colonnes à torsades, leur décoration rongée par le temps, où -se distinguent des bestiaires, des zodiaques écorchés, mutilés, à demi -effacés. - -Aux parties romanes vient s'adjoindre un magnifique et très vaste -choeur, dans le grand style ogival du treizième siècle, qui remplace -le choeur roman incendié en 1213. Intérieurement, la cathédrale est -superbe de grandeur religieuse, de majesté impressionnante, tout -particulièrement dans les transepts terminés en absides rondes, avec de -hautes arcatures, des galeries supérieures très claires, de hautes -voûtes au centre sous la grosse tour. Un jubé de marbre de la -Renaissance ferme le choeur, mais les monuments, tombeaux d'évêques, -statues, etc., qui remplissaient l'église autrefois, sont peu nombreux, -en raison des dévastations de la Révolution. - -Ville religieuse où la cathédrale est le centre principal, Tournai n'a -pas une Grand'Place bien importante comme dimensions. C'est une place -triangulaire derrière l'évêché et la cathédrale, se prolongeant au fond -vers un carrefour étroit sur lequel se dresse le beffroi municipal. - -Celui-ci serait, dit-on, le plus ancien de Belgique; il est, à la base, -contemporain de sa voisine, c'est-à-dire roman du douzième siècle, -repris au treizième siècle. - -Grosse tour isolée cantonnée jusqu'à mi-hauteur de tourelles dont les -pinacles portent des statues, étages en retrait et campanile. Son second -étage aurait remplacé au quatorzième siècle, le haut de la tour détruit -par un incendie. On y plaça alors trois grosses cloches appelées: le -Vigneron, cloche des réjouissances, le Timbre, cloche d'alarme, et la -Bancloke, cloche d'appel suprême pour la défense de la cité: - - «Bancloke suis, de commune nommée, - «Car pour effroy de guerre suis sonnée». - -L'Hôtel de ville n'est pas là, il occupe à quelque distance, au milieu -d'un vaste jardin, le bâtiment des abbés (dix-huitième siècle), de -l'abbaye de Saint-Martin, rasée au temps de la Révolution. - -Sur le côté de la Grand'Place opposé à la cathédrale se trouve -l'ancienne Grand'Garde, aujourd'hui Musée, édifice de la Renaissance qui -fut d'abord la Halle aux Draps. Quelques maisons anciennes la flanquent -avec le pignon gothique de l'église Saint-Quentin dominé par son gros -clocher ardoisé. Au centre de sa Grand'Place, Tournai a élevé une statue -à une héroïne, Christine de Lalaing, princesse d'Epinoy qui s'illustra -dans un siège soutenu en 1581, contre les Espagnols. La guerrière, -revêtue d'une armure, brandit une hache. Statue de style un peu -troubadour malheureusement. - -[Illustration: TOURNAI.--DERRIÈRE L'ÉVÊCHÉ.] - -En 1581, au plus fort des luttes contre l'Espagne, Tournai révoltée fut -investie par l'armée du prince de Parme, Alexandre Farnèse. Le prince -d'Epinoy, gouverneur de la ville, était allé rejoindre Guillaume -d'Orange, emmenant une forte partie de la garnison. La princesse -d'Epinoy, nièce du malheureux comte de Horn, décapité avec d'Egmont, -s'enferma dans la place où il ne restait que peu de soldats et se -défendit vaillamment. - -Elle donnait de sa personne, pour encourager les habitants, et fut -blessée au bras en combattant sur la brèche. Après bien des assauts -repoussés, il fallut pourtant se rendre, mais elle ne capitula qu'à la -dernière extrémité, obtenant de sortir avec les honneurs de la guerre, à -cheval, à la tête de la garnison. Cela valait bien une statue. - -De vieux témoins de ces assauts et de bien d'autres, avant et après, -subsistent. La grosse tour d'Henry VIII par exemple, qui existe encore -sur le petit bras de l'Escaut. Là était le château. En 1513, après la -bataille perdue à Guinegate par l'armée de Louis XII contre l'Empereur -et le roi d'Angleterre, Tournai, qui tenait pour la France, fut assiégée -et prise par l'armée anglaise. Pour garder sa conquête, Henry VIII y -construisit une forteresse, dont il reste une seule tour découronnée, -énorme donjon rond qui trempe dans l'Escaut. - -[Illustration: TOURNAI.--ÉGLISE SAINTE-MARGUERITE.] - -Le pont des Trous, sur le grand bras de la rivière, se découpe sur le -ciel un peu mieux que cette masse de pierres. Ce n'est pas précisément -un pont, car on n'y passe pas. C'est un rempart sur la rivière qu'il -laisse filer par trois belles arches ogivales couronnées d'une galerie -crénelée, entre deux grosses tours, carrées du côté de l'intérieur, -rondes sur la campagne, un très beau morceau du treizième siècle, -formant un superbe décor Moyen-Age, tout à fait le pendant du pont de -Broel à Courtrai, en plus original, avec un fond de verdure qui se relie -à une jolie promenade pratiquée sur les anciens fossés, où se voient -encore quelques débris de murailles. - -Louis XIV avait d'ailleurs rasé une partie des remparts du Moyen-Age -pour rajeunir l'enceinte, après la rapide conquête de la Flandre en -1667. - -Les églises de Tournai sont nombreuses, quelques-unes très -intéressantes. Au premier rang, il faut placer Saint-Jacques, qui a son -portail surmonté d'une très belle tour romane, revêtue de trois étages -d'arcatures. L'église Sainte-Marguerite, possède aussi une belle tour du -douzième siècle, terminée par un clocheton curieux; cette tour, dont la -base se trouve cachée par des maisons, fait un fond de place -pittoresque, en haut de la partie montueuse de la ville, derrière _le -Monument français_, belle colonne élevée par la Belgique aux soldats -français tombés au siège d'Anvers en 1832. - -[Illustration: BEFFROI DE MONS.] - -Quelques jolies maisons çà et là: rue du Four-du-Chapitre, une façade -romano-gothique, à côté d'une vieille porte ogivale; rue de l'Hôpital, -une maison à bas-reliefs du seizième siècle; ailleurs, le pignon de la -maison des Brasseurs. Il y a plus vieux du côté de l'église Saint-Brice, -un souvenir qui nous fait remonter bien des siècles. Côte à côte se -dressent sur un carrefour deux pignons noircis à fenêtres romanes -géminées, quelques-unes dénaturées. - -Ce sont immeubles du douzième siècle, ce qui est déjà respectable, mais -une inscription rappelle qu'en 1653, en construisant une maison en face -de ces pignons romans, on mit à jour le tombeau du roi Childéric Ier, -mort en son palais de Tournai en 481. Dans le sarcophage du père de -Clovis, on trouva un certain nombre d'objets très précieux, petit trésor -envoyé à Paris au cabinet des médailles de Louis XIV, sur lequel des -voleurs prélevèrent une forte part, mais dont il resta l'épée de -Childéric, quelques bijoux, des agrafes et des fibules. - - -A peu de distance du Tournai Mérovingien, le _Borinage_, le pays du -charbon, étend ses plaines hérissées de montagnes noires, de hautes -collines de scories, sur lesquelles planent comme des fumées de volcans. -Mons, chef-lieu du Hainaut et du bassin houiller, parmi tous ces -charbonnages, ces beffrois de mines, ces cheminées, n'est pourtant pas -dépourvue de coquetterie. - -Cette ville ancienne, mais qui se rajeunit, peut montrer une jolie -Grand'Place avec un hôtel de ville du quinzième siècle, à campanile -encadré de pignons briques et pierres, un beffroi du dix-septième -siècle, à petites coupoles, tout en haut sur la colline d'où la ville -tira son nom, puis une curieuse cathédrale, Sainte-Waudru, édifice -gothique dont le portail trapu s'ouvre entre d'énormes contreforts qui -lui font un peu la mine rébarbative d'une forteresse. - -[Illustration: MONS.--CATHÉDRALE SAINTE-WAUDRU.] - - - - -[Illustrations: YPRES.--REMPARTS PRÈS LA PORTE DE LILLE. - VIEUX PIGNON DE BOIS RUE DE LILLE.] - -VI - -YPRES - -L'immense édifice des Halles.--La Grosse Tour et le Nieuwerk.--Tisserands -et foulons.--La vieille Boucherie.--Pignons sur pignons.--Le Steen -des Templiers. - - -Une ville grande et belle, de physionomie avenante et que l'on dit -pourtant morte. C'est un cliché pour Ypres comme pour Bruges; le cliché -tout à fait faux pour Bruges, semble un peu exagéré pour Ypres, qui -montre encore les couleurs de la santé. - -Pourtant, tomber de plus de deux cent mille habitants au Moyen-Age à -moins de vingt mille de nos jours, c'est descendre fortement, mais la -ville a toujours si belle apparence que l'on ne se trouve impressionné -par cette décadence qu'à la réflexion, par un retour de pensée vers la -cité bouillonnante et formidable des treizième, quatorzième et -quinzième siècles, la ville aux citoyens peu endurants et batailleurs, -comme ceux de Bruges et de Gand, les grandes voisines et rivales -d'Ypres. Ypres fut la première ville des Flandres jusqu'à la fin du -treizième siècle, avec deux cent mille habitants, quatre mille métiers, -et il fallut les guerres du quatorzième siècle, les grandes luttes -contre les Comtes, contre les Communes voisines ennemies quelquefois, et -contre les rois de France, pour faire choir la ville au second rang, et, -par la ruine de ses métiers, commencer sa décadence. - -Mais quelle haute idée on prend de sa grande époque, quand on débouche -sur la Grand'Place, devant l'énorme édifice des Halles, le plus colossal -de tous ces monuments de la fierté communale dans les villes des -Flandres, la plus formidable de ces forteresses des Guildes, des gens de -négoce et de métiers, enclins à regarder en face les princes et les -ducs, et toute la puissance féodale, et prompts aux colères quand leurs -libertés étaient en cause. - -Sur cette immense Grand'Place qui vit tant de fois des foules -tumultueuses aux jours tragiques, l'énorme édifice des Halles aligne une -longue façade à trois étages de quarante et quelques ouvertures, hauts -fenestrages en ogives, galerie crénelée au-dessus et combles très hauts. -Deux belles tourelles à flèches s'encorbellent aux extrémités. De hautes -fenêtres à meneaux, éclairant l'étage supérieur, alternent avec des -arcatures qui encadrent des statues de personnages historiques, comtes -et comtesses de Flandre, illustrations de la ville, statues modernes, -remplaçant les anciennes détruites par les armées républicaines de 93. - -Au milieu de la façade, la grosse tour altière, le beffroi carré, monte -à 70 mètres, ouvert de hautes fenêtres et flanqué sur les angles de -tourelles octogonales à flèches, entourant le campanile à carillon -dressé sur la plate-forme. - -Commencée en 1200, la Halle aux draps, puisque telle était l'ancienne -destination de l'édifice, fut après quelques interruptions, achevée en -1304. Le rez-de-chaussée aujourd'hui sert de marché, marché très -pittoresquement installé sous les voûtes de briques. A droite sur la -face orientale de ce bâtiment gothique, se trouve plaquée une charmante -construction de la Renaissance, le Nieuwerck, d'une légèreté -invraisemblable, entièrement porté sur une rangée de colonnes; -l'édifice, tout en fenêtres, a deux pignons sur le côté, et un autre -fort gracieux au milieu de la façade, percé d'une grande verrière -éclairant l'ancienne chapelle des échevins. L'angle du Nieuwerck se -relie à de vieilles maisons à pignons d'un beau caractère qui n'ont pas -été dénaturées, comme malheureusement beaucoup d'autres de la -Grand'Place, par exemple l'ancien hôtel de la Chatellenie, leur voisin. - -L'intérieur des Halles est fort intéressant. La magnifique salle -échevinale abandonnée après les dévastations de la Révolution, a été -heureusement restaurée et outre sa superbe cheminée et ses peintures -modernes on y peut admirer un côté entièrement revêtu de sa décoration -ancienne retrouvée, présentant au-dessus de trois arcades ogivales, une -série de portraits de comtes et comtesses de Flandre, peints de 1322 à -1468. - -[Illustration: YPRES.--LE NIEUWERCK.] - -C'est dans la grande salle des Halles qu'apparaît surtout l'énormité de -l'édifice. Elle tient toute la longueur de la façade, en deux parties -coupées par la traversée du beffroi sous des arcades ogivales. C'est -bien une halle, à la charpente apparente, en gigantesques poutres -vieilles de près de sept siècles. Sur les panneaux entre les hautes -fenêtres donnant sur la Grand'Place et sur le mur de face, on a -entrepris une grande décoration historique, dont une partie seulement -est exécutée, peintures très remarquables dues à MM. Pauwels et -Delbecke, belles compositions historiques pour le premier, et curieux -arrangements archaïques dans l'oeuvre du second. Toutes les annales -d'Ypres se dérouleront ainsi sur ces vieilles murailles si l'entreprise -se poursuit: la place ne manque pas. Elle est si haute, cette grande -salle, qu'on a pu y relever, dans une travée, la façade entière, pignon -compris, d'une vieille maison de bois démolie en ville. - -Il est, en face du robuste édifice communal, un autre bâtiment, en -partie de la même époque, très intéressant. C'est la vieille Boucherie, -ou la Halle aux viandes. Toutefois, si la partie inférieure est du -treizième siècle, le double pignon à redans est postérieur. En bas, il -est toujours occupé par les bouchers, qui ont une belle installation -dans une salle à grosses colonnes, éclairée par deux étages de -fenêtres. Au-dessus de la boucherie, l'étage supérieur est occupé par le -Musée, ensemble de collections diverses: Beaux-Arts, Archéologie, etc... -Le bâtiment donne par derrière sur une jolie petite place où les grands -pignons de la Boucherie, les petits pignons des maisons voisines -s'arrangent admirablement, dominés par la grosse tour des Halles. - -Derrière les Halles, par-dessus le Nieuwerck, on a aperçu la haute nef -et la tour d'une grande église. C'est la cathédrale Saint-Martin, -édifice superbe et imposant commencé à la même époque que les Halles. Un -beau portail du quinzième siècle s'ouvre dans le transept devant le -beffroi; un autre beau porche dans l'axe de la nef est au bas de la -Tour, gros clocher carré, très joli de lignes dans la décoration de ses -hautes fenêtres. - -L'intérieur est fort imposant. Pour l'admirer tout à fait, on se trouve -un peu gêné par une fastueuse décoration d'autel en marbre noir et -blanc, à colonnes romaines, surmontée d'une grande statue de -Saint-Martin à cheval. Quoique les Réformés iconoclastes aient passé par -là, il reste dans l'église bon nombre de tableaux et de monuments. A -côté des tombeaux d'évêques qui sont dans le choeur, on ne manque pas -de signaler au visiteur une simple dalle devant l'autel, avec une croix -gravée et une date, 1638. Cette pierre recouvre la dépouille mortelle de -Cornélius Jansénius, dont la doctrine suscita tant de querelles au -dix-septième siècle, querelles mal éteintes d'ailleurs. Evêque d'Ypres, -Jansénius mourut de la peste au milieu de ses ouailles qui le vénéraient -pour ses vertus et sa charité. - -Sur le côté de l'église, dans les constructions de l'ancienne abbaye de -Saint-Martin, un cloître sommeille, galerie d'arcatures légères, fort -simple, mais d'un bel effet. Sur tout le pourtour de Saint-Martin, -solitaire et silencieux, ce sont des perspectives mouvementées ou des -fonds de tableaux bien composés, avec le gros massif des Halles, la -voûte sombre et la cour dans le beffroi, le joli pignon du Nieuwerck, la -façade de la petite conciergerie qui était jadis le local des festins de -messieurs les Echevins. Abandonnée, la salle des festins! déserte, la -rue Jansénius, un peu triste comme son nom; abandonnés, l'abbaye et les -bâtiments des chanoines, et aussi l'ancien évêché, qui sert maintenant -de Palais de justice... - -Deux siècles d'extraordinaire prospérité avaient fait d'Ypres la -première cité des Flandres. Ses tisserands et ses foulons, outre qu'ils -avaient acquis renommée d'excellents ouvriers en draps et étoffes de -belle et honnête qualité, se montraient aussi de solides soldats pour la -défense des droits et libertés de la ville. Organisés par métiers et -compagnies, accourant sous leurs enseignes et bannières particulières au -premier coup de cloche du beffroi, combien de fois la Grand'Place les -a-t-elle vus réunis pour les fêtes, les cérémonies, les joyeuses -entrées, ou pour alarme de guerre, soit pour courir aux murailles -attaquées, soit pour marcher sur un ennemi extérieur, soit même en temps -de séditions, pour renverser quelque mayeur, quelque échevinage, jugé -tyrannique. - -Deux siècles encore et cette haute fortune s'écroula. Il fallut les -désastres des sièges, des guerres, des révolutions religieuses, les -ravages des incendies et des pestes... - -[Illustration: YPRES.--LA VIEILLE BOUCHERIE.] - -La Réforme amena ses furies et ses dévastations d'édifices religieux, -puis la répression par la main sanglante du duc d'Albe, et la tyrannie -espagnole. Mais, de toutes ces calamités, d'autres villes eurent leur -bonne part aussi, qui survécurent à tous les désastres. Est-il histoire -plus tragique et plus rouge que celle de Gand, l'heureuse rivale -d'Ypres? Trouve-t-on beaucoup de villes qui aient autant de -bouleversements, de flammes et de massacres, dans leur passé? Et Gand a -surmonté les épreuves, elle est restée la grande cité prospère et -populeuse, tandis que le déclin d'Ypres ne s'est pas arrêté. Affaire de -chance ou seulement de situation géographique. - -[Illustration: YPRES.--LES HALLES.] - -Les ravages de la peste à la fin du quinzième siècle et au milieu du -seizième furent terribles pour Ypres. La première fois, quinze mille -personnes périrent; en 1553, la maladie enleva le tiers de la -population. - -[Illustration: YPRES.--INTÉRIEUR DE LA VIEILLE BOUCHERIE.] - -Au temps de la révolte des Provinces-Unies contre l'Espagne, la -décadence de la ville déjà commencée s'accentua. Deux fois les réformés -l'occupèrent et dévastèrent les églises. Ils y furent assiégés par -Alexandre Farnèse pendant sa victorieuse campagne de 1583, et retinrent -les Espagnols devant les remparts jusqu'au printemps suivant. Quand la -ville affamée, à bout de forces, capitula, il restait cinq mille -habitants dans les ruines. - -Et d'autres alertes, sièges et bombardements l'attendaient au cours des -siècles suivants. Elle devait voir les armées de Condé, de Turenne, -celles de la Révolution ensuite... - -Une bonne partie des remparts du dix-septième siècle existe encore au -sud et à l'est de la ville, avec leurs fossés, encadrement pittoresque -pour la vieille cité. Vieux remparts bas sur lesquels ont poussé les -grands arbres, fossés larges comme des étangs, une eau tranquille pleine -de roseaux et de nénuphars, reflétant les gros bastions ébréchés, au -revêtement piqué de broussailles et de fleurs. Par-dessus les brèches, -quelques pignons de hautes maisons ou la flèche de quelque église, le -beffroi au loin, par-dessus les toits: calme et silence partout. - -Une des portes subsiste entre les deux tours rondes. C'est la porte de -Lille, au bout de la rue la plus importante de la ville. Il y a de bien -jolis fonds de tableaux dans toutes ces rues petites ou grandes, où -toujours quelque haute et noble construction parle de l'ancienne -Flandre: rutilante façade de briques moulurées, décorée suivant la mode -gothique ou le goût de la Renaissance, maison de Corporation, local -d'une Guilde disparue, logis de vieille bourgeoisie sur une rue vivante, -ou bien, au fond de quelque ruelle étroite et grise, vieux pignon noirci -et renfrogné, à portes et fenêtres closes, qui semble se remémorer dans -l'éternel silence planant sur le pavé herbeux, des histoires de -l'ancien temps que lui seul connaît encore, lui seul et le vieux -beffroi. - -[Illustration: YPRES.--L'ANCIEN STEEN DES TEMPLIERS RESTAURÉ.] - -Il y a des ruelles filant entre des maisons d'un pittoresque dessin, se -coulant sous des voûtes ornées de quelque Vierge dans une niche, avec -une vieille lanterne au bout d'une potence de fer, des ruelles -zigzaguant entre des murs de jardins, passant et se perdant en quelque -terrain vague, sur quelque place irrégulière et montueuse, visiblement -ancien cimetière supprimé, devant quelque chapelle ou quelque église... - -Dans cette rue de Lille qui fait face au beffroi, se voient de -nombreuses façades intéressantes. D'abord, dès l'entrée, l'hospice -Belle, grand pignon éclairé par une large verrière ogivale; de chaque -côté de la verrière, une niche Renaissance datée de 1626 encadre une -statue agenouillée: Salomon Belle à gauche, Christine de Gimes, sa -femme, à droite en costume dix-septième siècle, fondateurs de l'hospice -au treizième. - -Un peu plus loin, du même rang, c'est une haute construction à -tourelles, la maison des Templiers, _Steen_ ou maison forte, vue et -dessinée déjà il y a quelques années, à l'état de ruine presque, -aujourd'hui rétablie, restaurée et agrandie. On l'appelle Maison des -Templiers par tradition, sans qu'il soit bien prouvé qu'elle eût jamais -appartenu à l'ordre. C'était, en tout cas, un vieux logis de mine -rébarbative. - -[Illustration: YPRES.--MAISON BIÈBUYCK, RUE DE DIXMUDE.] - -La ville d'Ypres l'a restauré et en a fait un bureau de poste. La façade -a été plus que doublée, elle n'avait que trois fenêtres, il s'en trouve -maintenant sept, deux étages de sept belles fenêtres ogivales à meneaux -et roses, avec galerie crénelée au-dessus, entre deux fines tourelles. - -Pour une ville en décadence, à faible population et sans grande -industrie, par conséquent sans gros budget, c'est assez joli, ce souci -des vieux souvenirs, ces restaurations soignées, ici et aux immenses -Halles, ces maçonneries et aussi la grande décoration historique -entreprise! - -Tout au bout de la rue de Lille, on peut voir une construction plus -modeste, dernier échantillon des maisons de bois du Moyen-Age remplacées -par des bâtisses en briques. C'est un pignon en ogive extrêmement -simple, en charpente dont les remplissages hourdés sont complètement -revêtus de planches sans la moindre décoration. - -Un peu en avant, deux édifices religieux se font presque vis-à-vis. -L'un, petit hospice Saint-Jean ou Sainte-Godeliève, hospice de veilles -femmes, laisse entrevoir son joli clocheton au fond d'une impasse, -l'autre, l'église Saint-Pierre, remarquable surtout par son vieux -clocher, tour robuste, puissamment épaulée d'énormes contreforts et -percée de belles fenêtres romanes. - -[Illustration: YPRES.--CLOCHER DE SAINT-PIERRE.] - -Des façades de grand caractère, il y en a dans toutes les rues. Dans la -rue des Chiens, c'est l'hôtel de Gand à double pignon; rue de Dixmude, -un magnifique pignon complètement revêtu d'une belle broderie ogivale -encadrant toutes les ouvertures, et portant en ancres de ferronnerie la -date de 1544. Plus loin, un pignon treizième siècle, avec statues dans -des niches très décorées. - -Au Marché au bétail, groupe d'anciennes maisons de Corporations gothique -et Renaissance, ornées également de sculptures, médaillons, bas-reliefs -avec vaisseaux voguant à pleines voiles. Hélas, hélas, pauvres -corporations, votre course est faite! Et pourtant le dix-huitième siècle -construisit encore dans Ypres des morceaux intéressants. Le Marché au -poisson, dans la rue au Beurre, a un portique d'entrée daté de 1714 qui -est un frontispice d'une belle allure décorative. On a campé dans un -immense bas-relief au-dessus de la porte, un grand Neptune, le trident à -la main, conduisant un char rococo au milieu des flots, sous un fronton -sommé de l'écusson d'Ypres entre deux gros dauphins. - -[Illustration: YPRES.--SUR L'ESPLANADE.--TIR DES ARCHERS DE -SAINT-SÉBASTIEN.] - -Dans un cadre de grands arbres, sur la vaste esplanade demeurée avec une -partie du rempart, près de la gare, se dresse la perche de la compagnie -d'archers de Saint-Sébastien. Partout dans le pays flamand, sur un -tertre devant chaque village, au-dessus des toits rouges, apparaît la -perche du tir à l'oiseau, de même que dans l'Artois et la Picardie -jusqu'à Compiègne, c'est la galerie et les deux petits abris pour la -cible et pour les tireurs. - -Les compagnies de Chevaliers d'arc et les confréries de -Saint-Sébastien, en Flandre ou en Picardie ont même origine. -Constituées depuis des siècles, elles durent toujours, malgré toutes les -transformations. Elles ont combattu souvent dans des rangs opposés, les -archers picards se sont distingués à Bouvines et dans les guerres contre -l'Anglais, les archers flamands avec les piquiers des Métiers ont à leur -compte de rudes prouesses dans les guerres du quatorzième siècle. Bien -qu'une confrérie de Saint-Sébastien soit un archaïsme à notre époque de -fusils portant à 6 kilomètres, l'arc des ancêtres, l'arme préhistorique -n'est pas abandonnée. Il est bon de s'accrocher le plus possible à ce -qui subsiste des vieilles traditions. Le passé n'est pas tout à fait -mort. - -[Illustration: YPRES.--PORTAIL DU MARCHÉ AU POISSON.] - - - - -[Illustrations: LE DRAGON DU BEFFROI. ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINT-MICHEL. - GAND.--TOURELLE D'ANGLE DE L'HOTEL DE VILLE.] - -VII - -GAND - -Modernisme et Moyen-Age.--Deux burgs, château des Comtes et château -de Gérard le Diable.--Le Cloître de Saint-Bavon.--L'Homme du Beffroi. ---Les métiers.--Les Artevelde et les «vaillantes gens de Gand». ---Marguerite l'Enragée. - - -Ypres, c'est le passé révolu, une armure vide, une magnifique carcasse -de grande cité éteinte. Bruges, c'est la beauté, Bruges la Belle au -canal dormant, une belle endormie qui se réveille et veut vivre comme -autrefois d'une vie active et travailleuse, sans pourtant cesser d'être -belle. Gand, c'est la ville de lutte et de travail, ville rude et ville -d'art pourtant, ville d'histoire superbe et mouvementée, débordant -d'usines et de fabriques, remplie aussi de grands monuments de toutes -les époques, ville de passé et de présent, citadelle démocratique, qui -tient cependant à tout aussi soigneusement conserver toutes les vieilles -pierres, toutes les épaves des siècles lointains, que les modernes -institutions et les édifices utilitaires d'aujourd'hui. - -[Illustration: GAND.--LE CHATEAU DE GÉRARD LE DIABLE.] - -Ville ultra-moderne, il n'y a pas à en douter devant ses grandes voies -semblables à des boulevards, sa rue de Flandre, son mouvement de -tramways, de haquets, de camions, de foules grouillantes,--devant ses -canaux encombrés de barques, de péniches chargées,--devant l'immense -développement de ses faubourgs usiniers l'entourant de plusieurs cercles -de cheminées aux fumées tourbillonnantes. Ville serrée et profonde, -entassement de maisons que l'on sent, quand on les regarde du haut du -donjon des Comtes, remplies comme des ruches qui vibrent et bourdonnent, -d'une population agissante, toute à l'action, aux affaires, au commerce, -aux besognes de l'industrie. Ville de traditions fortes et fière de son -passé aussi, comme on s'en aperçoit au pieux respect qu'elle marque pour -ses vieux monuments, sa cathédrale, son beffroi, ses églises, ses -châteaux,--car il y a des châteaux de la plus rude féodalité, au coeur -de cette vieille forteresse des guildes et des gens de métiers. - -[Illustration: GAND.--LE CHATEAU DES COMTES.] - -Gand est une ville de canaux; il y en a presque autant qu'à Bruges -l'ancienne rivale, presque autant d'eau coulant à travers les quartiers, -bras divers de l'Escaut, méandres de la petite rivière, la Lys, qui va -se jeter dans l'Escaut quelque part en ville, du côté des ruines de -Saint-Bavon, nombreux bassins de tous les côtés, dérivations compliquant -une topographie déjà très embrouillée. Mais au lieu de se borner à -refléter des architectures, maisons de briques ou monuments, au lieu de -n'avoir qu'à flâner et dormir sous des verdures de jardins, toutes -ces eaux travaillent, polluées par la poussière de charbon, les eaux -noires des usines; ce n'est pas le silence doucement mélancolique des -canaux de Bruges, troublé seulement par le battement d'ailes d'un cygne -ou la cloche grêle d'un béguinage, ce sont les grincements de chaînes, -les grands halètements de vapeur, les coups de sifflet, et les -ronflements de machines. - -Les boulevards modernes, les grandes rues nouvelles aux somptueuses -façades, aux étalages luxueux, devanture de ville moderne qu'on trouve -partout, vous ont bientôt jeté au coeur de la vieille cité. Le rideau -est tout de suite tiré et le passé se dresse brusquement, à deux -pas,--disons à une portée d'arbalète de la gare,--avec le château de -Gérard le Diable qui touche à la cathédrale de Saint-Bavon, laquelle -fait face à la Halle aux draps et au Beffroi communal; celui-ci est -presque contigu à l'Hôtel de ville et tout à côté, dans un cercle -étroit, on peut voir par-dessus les toits, les autres édifices -principaux, Saint-Nicolas, Saint-Jacques sur le Marché du Vendredi et la -masse noire et blanche du Château des Comtes. - -[Illustration: GAND.--GRAND CHATELET D'ENTRÉE DU CHATEAU DES COMTES.] - -C'est toute l'histoire et la vie de la grande cité dans un très petit -espace et les grandes figures de cette histoire si troublée s'évoquent -toutes seules, les comtes des premiers temps, les chefs gantois, les -Artevelde, Jacques et Philippe, Charles le Téméraire, sa fille, la -pauvre Marie de Bourgogne, l'empereur Charles-Quint, né à Gand, le -terrible duc d'Albe que les Réformés appellent le _Bourreau des -Flandres_. C'est la naissance de Gand, entre le Château des Comtes et -l'abbaye de Saint-Bavon, c'est la formation de l'industrie gantoise, les -premières corporations, la charte de franchise octroyée en 1178 par -Philippe d'Alsace, comte de Flandre, constructeur en 1180 du vieux -château, c'est l'organisation des métiers et l'interminable suite de -luttes, de soulèvements, d'émeutes et de massacres, de révoltes et -d'écrasements, la résistance de l'indomptable fourmilière gantoise, et, -après chaque défaite, la reprise obstinée de l'offensive contre toute -domination, contre l'aristocratie bourgeoise, contre les rois de France -suzerains de leurs Comtes, contre la maison de Bourgogne, contre -l'Espagne de Philippe II. - -Gand fut d'abord une bourgade formée au confluent de la Lys, sous les -murailles de l'abbaye de Saint-Bavon, bourgade qui s'étendit peu à peu -entre l'église et le château des Comtes. Dès le douzième siècle, Gand -est déjà grande ville et son industrie de la draperie, son commerce lui -ont apporté la richesse. - -Le château des Comtes, comme nous le trouvons aujourd'hui est une -exhumation. Il y a vingt ans, qu'en voyait-on? Rien que la porte noire, -d'aspect si farouche, serrée entre deux banales maisons qui léchaient de -leur fumée les créneaux de ses deux tourelles dépassant le toit. - -[Illustration: GAND.--DONJON DU CHATEAU DES COMTES.] - -Le reste était invisible, emboîté dans les bâtisses quelconques, -l'intérieur abîmé par des usines, une filature. Après des siècles de -grandeur l'abandon était venu, puis la ruine. Vendu à la Révolution -comme bien national à un sieur Brisemaille, joli nom pour un -démolisseur, on avait taillé dedans, abattu, mutilé. La ruine et la -destruction s'acharnaient depuis cent ans sur le manoir féodal. Flux et -reflux. Une époque démolit, ensevelit, recouvre. C'est presque l'oubli. -Une autre découvre, débarrasse la ruine des constructions parasites -accumulées, enlève les décombres, relève et restaure, et c'est un -édifice admirable qui réapparaît au grand soleil pour la gloire de la -ville. - -Le vieux burg est superbe, maintenant que sa restauration est presque -terminée, que son enceinte est complètement dégagée, que par-dessus les -tourelles le vieux donjon remontre les créneaux de sa plate-forme; c'est -véritablement une apparition extraordinaire au coeur de la ville que -ce grand château, fantôme de pierres sorti récemment du tombeau. Un -Carcassonne flamand de l'époque romane, debout sur les restes d'un autre -château de deux siècles plus ancien. - -Cette enceinte ovale, avec une pointe pour le Châtelet d'entrée, -trempant par un côté dans l'eau de la Lys, compte une trentaine de tours -ou tourelles demi-rondes d'une forme particulière, portées chacune et -encorbellées au moyen de trompes sur un gros contrefort, et regardant la -ville par de larges créneaux auxquels on a rendu leurs volets de bois. -Dans le Châtelet d'entrée, la porte ouvre sa voûte noire entre deux -tourelles octogonales; au-dessus de la voûte l'inscription de fondation -_Anno Incarnationis MCLXXX_ est gravée dans un quatre-feuilles sous une -fenêtre en forme de croix. - -[Illustration: GAND.--RUINES DE SAINT-BAVON.] - -Un chemin de ronde fait le tour de l'enceinte de tourelle en tourelle. -Au milieu s'élève le gros donjon, masse barlongue soutenue de puissants -contreforts portant des tourelles, et entourée de diverses -constructions. On a pu dégager certaines salles, des chambres, des -galeries gothiques, rétablir même la grande salle supérieure. - -Abandonné au quatorzième siècle par les Comtes, qui s'en allèrent -habiter en ville un autre palais, «la _Hoften Wale_», la Cour du Prince, -aujourd'hui détruit, le château fut alors affecté à divers services, le -Tribunal du Comte et le Conseil de Flandre à partir du quatorzième -siècle. - -La belle grande salle d'en haut, dans le gros donjon central du château, -continua à servir en des occasions solennelles pour des fêtes et des -cérémonies; après celles des Comtes, celles des ducs de Bourgogne, -banquets de la Toison d'or, réceptions d'ambassadeurs. Les Cours de -justice fonctionnèrent ici pendant des siècles; à côté des salles de -justice, se trouvaient les locaux-annexes obligés, le cachot et la salle -de la question; les arrêts de mort s'exécutaient sur la petite place -devant le Châtelet d'entrée, et Dieu sait s'il y en eut à certaines -époques particulièrement sombres de la vie gantoise. - -Du haut de ce Châtelet, on a une jolie vue sur la place Saint-Pharaïlde -et son groupe de curieuses vieilles maisons, si bien découpées sur le -ciel, avec les trois tours, Beffroi, Saint-Bavon et Saint-Nicolas, -surgissant de la masse des toits, en arrière. - -Voici, en prolongement de ces vieilles maisons, devant les tourelles -trempant dans le canal, une très jolie chose qui n'a rien de la sévérité -du vieux burg roman, le portique d'entrée du Marché au poisson, -c'est-à-dire des colonnes et pilastres à bossages vermiculés, des -chapiteaux ioniques en queues de poissons, des impostes encadrées de -dauphins; au fronton, une grande statue de Neptune debout dans son char, -sur le côté, grandes figures nues de l'Escaut et de la Lys symbolisant -la pêche en mer et la pêche en rivière. - -Le second burg de Gand, le _Steen_ de Gérard le Diable, est d'un siècle -plus jeune que celui des Comtes, il fut construit au treizième siècle -par Gérard dit le Diable, châtelain de Gand. C'est un très gros morceau -d'architecture, restauré aussi de nos jours, une puissante masse de -bâtiments baignée à sa base par un petit bras de l'Escaut. Haut donjon -carré, tourelles, longue façade éclairée par un étage de hautes fenêtres -ogivales et par un autre de baies jumelles, renfermant de grandes salles -et, au-dessous, une belle crypte aux voûtes soutenues par trois rangs de -colonnes. L'excellent Guide archéologique de Gand nous apprend que le -château de Gérard le Diable, devenu propriété de la ville, fut, à -l'époque héroïque, l'arsenal des citoyens, puis prenant une destination -plus pacifique, devint couvent, école, hospice d'aliénés, asile -d'orphelins, séminaire même, et, pour finir, de nos jours dépôt des -archives de la Flandre orientale. - -[Illustration: GAND.--CLOITRE DE SAINT-BAVON.] - -Les plus anciennes pierres de Gand sont, avec celles du Château des -Comtes, les restes de l'abbaye de Saint-Bavon, les arcades romanes -accolées aux galeries gothiques, les cryptes et la tour octogonale du -cloître, qui était le Lavatorium des moines au rez-de-chaussée, avec -petite Chapelle à l'étage. Cette antique abbaye fondée au septième -siècle par saint Amand et saint Bavon, montre encore des restes -importants, malgré les destructions de Charles-Quint, rasant un vaste -espace et construisant une forte citadelle pour maintenir des sujets -trop prompts aux révoltes, destructions continuées par les Réformés. - -La citadelle de Charles-Quint a disparu, le cloître reste, et c'est un -coin de solitude charmante parmi toutes ces vieilles pierres, ces -colonnettes romanes enveloppées dans le feuillage, habillées de lierre, -avec les trous sombres des galeries intérieures traversées de rayons de -lumière. - -L'ancien réfectoire des moines abrite un musée lapidaire; tous les -débris intéressants pour l'histoire de la ville y ont trouvé asile: -pierres tumulaires, fragments de sculptures, pinacles, colonnettes, etc. -Le morceau important de ce musée c'est la statue célèbre provenant du -beffroi de la ville, _l'Homme du beffroi_, un de ces rudes compagnons -des métiers, qui firent si tragiques les annales de leur ville, figure -précieuse pour le costume et l'armement. Debout sur un massif de pierre -dans un angle de la salle, l'Homme du beffroi regarde tous ces débris et -songe aux luttes du passé, aux triomphes et aux revers populaires, aux -révoltes, aux chefs portés sur le pavois, puis renversés, à Jacques van -Artevelde massacré, et à son fils Philippe, écrasé avec les milices -gantoises à la bataille de Rosebecke. - -Le vieux beffroi de Gand n'est arrivé malheureusement à notre époque que -mutilé et abîmé; toute la partie haute, le campanile à flèche, est une -construction en faux gothique de _1853_. Seule est contemporaine de la -grande époque la tour sombre et hautaine, jusqu'à la galerie crénelée -aux quatre tourelles, d'où l'Homme du beffroi, le vieux Communier, est -descendu récemment, le dernier des quatre qui jadis veillaient aux -quatre côtés de l'édifice. - -A la pointe vire au vent un énorme dragon de cuivre doré: ce n'est pas -une simple girouette, ce dragon, c'est un personnage qui plane depuis -plus de cinq cents ans sur les toits de la ville. On racontait jadis -qu'il avait été enlevé par les Brugeois, lors de la prise de -Constantinople à l'une des églises de la ville, et conquis sur Bruges -par les Gantois, mais il paraît que la tradition est controuvée et qu'il -est de fabrication gantoise, placé là au quatorzième siècle. - -Le beffroi fut achevé au commencement du quatorzième siècle. La grosse -cloche placée en 1314 s'appelait Roeland, elle portait en ceinture cette -fière inscription en vers flamands: - - «Mon nom est Roeland. - «Quand je tinte, c'est l'incendie. - «Quand je sonne, c'est la tempête dans la Flandre.» - -Elle sonna souvent, car la tempête rugit de nombreuses fois dans la -Flandre des quatorzième et quinzième siècles, quand son tocsin appelait -aux armes les métiers, alors qu'il y avait à Gand deux cent cinquante -mille habitants, cinquante mille ouvriers en laine, cinquante-deux -guildes diverses; les métiers, fortement constitués, organisés en -compagnies, en _décades_ équipées et armées, chaque homme devant -posséder son harnais de guerre. L'appel de la grosse cloche devait les -jeter tous en moins d'une bonne heure sur la place du Marché. - -Les corporations se décomposaient en plusieurs classes, en grands et en -petits métiers, chaque classe possédant ses droits, et ses franchises; -les corporations supérieures étaient les guildes de _franc négoce_, -c'est-à-dire les guildes des marchands de draps de laine, des marchands -de toiles, des merciers et des brasseurs, corporations bourgeoises -jouissant de privilèges particuliers, très fières et presque fermées, ou -du moins d'une accession voulue difficile. Et les autres corporations -qui formaient la grande masse, les guildes ouvrières se trouvaient -forcément assez souvent en opposition d'intérêts avec les guildes -marchandes. - -L'énergie de toutes ces corporations artisanes s'était déjà montrée -maintes fois, et les Comtes de Flandre, pour se faire, de ces rudes -compagnons des métiers, des alliés dans leurs luttes avec le suzerain, -les avaient soutenus contre l'aristocratie communale des corporations -marchandes, et en retour, les communes ne marchandèrent pas le secours -de leurs bras aux Comtes. - -[Illustration: GAND. L'HOMME DU BEFFROI.] - -En 1297, l'Angleterre alliée de la Flandre ayant abandonné la cause du -comte Guy de Dampierre, pour conclure avec Philippe le Bel un accord -particulier, les soldats anglais, au moment de quitter Gand, songèrent à -piller l'ancien allié, pour ne pas rentrer chez eux sans quelque butin. -Croyant avoir bon marché de tous ces bourgeois et artisans, ils se -jetèrent inopinément sur la ville, mirent le feu en divers quartiers et -se ruèrent au pillage. - -Mais les gens des métiers, sans s'effrayer, coururent aussitôt aux -armes, les compagnons, à la hâte, endossèrent le haubert, prirent leurs -piques et leurs _goedendags_; les Anglais assaillants furent assaillis, -repoussés, traqués, sept cents routiers avec plus de trente chevaliers -tombèrent assommés et le reste n'échappa que difficilement au massacre, -jeté hors de la ville avec le roi Edouard lui-même, sauvé à grand'peine -par les seigneurs flamands. - -Sans alliés désormais, la Flandre allait avoir à faire face à l'armée -formidable de Philippe le Bel. «Flandre au lion!» le vieux cri -retentissait d'un bout à l'autre du pays. Le lion aurait à montrer des -griffes solides pendant une terrible période, et le tocsin du beffroi -aurait à appeler bien souvent les métiers de Gand aux armes. - -[Illustration: LE BEFFROI DE GAND.] - -De là-haut, vieux Communier du beffroi, maintenant retraité à -Saint-Bavon, tu les as vus tant de fois accourir aux mauvais jours, -quand la tour vibrait sous les coups de la Roeland et que frétillait -d'aise sur sa pointe le dragon de cuivre. Combien de malheurs ont été -amenés par les accès de colère des métiers, leur facilité à s'émouvoir, -à courir aux armes et à s'en servir, par leurs imprudences aussi ou -leurs haines jalouses, leur promptitude dans les troubles à occire leurs -magistrats ou leurs chefs sur de simples soupçons. D'ailleurs, ne -rencontre-t-on pas assez souvent dans les musées archéologiques de ces -vieilles cités, des armes, épées ou marteaux, ayant servi aux jours de -rumeur à dépêcher tels ou tels échevins ayant cessé de plaire ou tels -fonctionnaires du prince. Dans cette Flandre si riche et si forte, dans -ces démocraties soupçonneuses et rudes, on avait la tête chaude et le -bras prompt. Pour les corps de métiers les intérêts du commerce -particulier ou de la corporation primaient tous les autres. - -Regarde, Homme du beffroi, regarde passer le puissant chef que les -métiers se sont donné, le grand Jacques van Artevelde que Bruges, Ypres -et Gand confédérés ont fait _Ruwaert_ ou régent de Flandre. Malgré le -comte, il a jeté la Flandre dans l'alliance anglaise contre la France. -Il est chef de guerre et conduit les Flamands à la bataille sur terre et -sur mer. Jours brillants, mais jours tragiques bientôt. - -Regarde maintenant, Homme du beffroi. Les gens des métiers soupçonnant -Artevelde d'en vouloir aux libertés du pays ont retourné contre lui -leurs fureurs, le Ruwaert Artevelde, poursuivi par les cris de mort est -traqué dans sa maison, assiégé et massacré à coups de hache, comme il -cherche à gagner l'église voisine, lieu d'asile qui n'eût peut-être pas -été inviolable. - -[Illustration: GAND.--LE TOREKEN PLACE DU MARCHÉ DU VENDREDI.] - -Jacques van Artevelde, à la fois homme de discours et homme d'action, -tribun et capitaine, était pourtant l'idole des Gantois que sa parole -entraînait et fanatisait. Gentilhomme, élevé à la cour de France, il -était revenu à Gand, s'était fait inscrire à la Guilde des Brasseurs: la -commune bourgeoise dirigée par trente-neuf échevins bourgeois, était -devenue commune populaire, entre les mains des chefs des métiers, -ennemis des «_Léliarts_», ou gens du Lys, c'est-à-dire de la haute -bourgeoisie restée du parti de France. Artevelde fortifia l'organisation -des gens de métiers astreints au service militaire de quinze à soixante -ans; à sa voix se forma une sorte de confrérie militaire, un corps de -gens déterminés, _les Chaperons blancs_, avec lesquels il fit peser une -vraie dictature sur la ville de Gand et sur les villes alliées, Ypres, -Bruges, où le parti populaire avait également saisi le pouvoir. - -Le commerce ayant pris une extension considérable grâce aux avantages -commerciaux consentis par l'Angleterre, les métiers prospéraient, mais -cela n'allait pas sans rivalité ni sans haine de métiers à métiers, pour -des raisons économiques, des questions de concurrence ou de salaires et -ces haines amenaient des batailles et des massacres. - -Sur la Place du Vendredi, forum de la cité, il y eut nombreux tumultes -et même, un jour, en 1345, bataille rangée entre foulons et tisserands -qui laissèrent cinq cents cadavres sur le terrain, et une autre fois, -peu après la mort d'Artevelde, à l'entrée du comte Louis de Male, on y -vit une tentative de résistance populaire, au cours de laquelle six -cents tisserands furent massacrés par les bouchers et les foulons. - -Les tempêtes ne cessèrent de souffler sur la Flandre pendant ce -quatorzième siècle. En 1379, c'est une révolte générale des Gantois, à -propos de la permission accordée à Bruges de creuser un canal qui devait -lui rendre plus facile l'accès de la mer; les Chaperons blancs -assaillent le bailli du comte, et brûlent les châteaux des nobles. C'est -bien la tempête. Soixante mille communiers vont assiéger Audenarde où -les nobles se sont réfugiés. Deux ans de luttes, de batailles. Après des -revers, les Gantois mettent à leur tête Philippe Artevelde, fils du -grand Artevelde, homme de «tres bel langage» aussi, comme dit le -chroniqueur,--ainsi que doivent être d'ailleurs par tout pays toutes les -idoles des foules. - -[Illustration: GAND.--LA GROSSE BOMBARDE «MARGUERITE L'ENRAGÉE».] - -La guerre embrase toute la Flandre. C'est l'invasion d'une grosse armée -française commandée par Charles VI et ses oncles, marchant sur Bruges -pour la reprendre aux Gantois. Artevelde attend l'armée féodale à -Rosebecke où tout va se décider dans un effort suprême, mais la -chevalerie vengeant la journée des Éperons d'or, écrase l'armée des -Communes. Ainsi qu'à la même époque dans les guerres des républiques -italiennes autour du _Carroccio_ de Florence, «les vaillantes gens de -Gand», comme dit Froissart, se sont liés les uns aux autres pour ne pas -reculer. Carnage horrible, en une heure et demie de bataille, les -bataillons des Communes rompus, il y a vingt mille cadavres de Flamands -entassés et, parmi eux, Artevelde. - -Il a vu tout cela, le vieux Communier du beffroi, il en verra bien -d'autres. - -Sous les princes de la maison de Bourgogne, la prospérité revint avec le -calme. Ce sont alors fêtes et tournois, entrées de princes, concours -d'arbalétriers, chapitres de la Toison d'or; partout, grand déploiement -de faste et de richesses. Au milieu du siècle, cela se gâte de nouveau. -Après une série de troubles, les Gantois se mettent en pleine révolte -contre le duc Philippe le Bon, ils lèvent trente mille combattants, -s'emparent de quelques places fortes et vont encore mettre le siège -devant Audenarde. - -De ce siège qui finit mal pour les Gantois, il reste un souvenir sur une -petite place à côté du Marché du Vendredi, c'est le _gros canon_ «Dulle -Griete» ou _Marguerite l'Enragée_, du nom détesté d'une comtesse -Marguerite de Flandre, du treizième siècle. - -C'est, posée sur trois supports, une belle et forte bombarde qui déjà -avait servi contre Audenarde, en 1382, avec Philippe Artevelde. Cette -fois, les Gantois, qui espéraient, avec leur nombreuse artillerie, -emporter vivement la place, ne purent même pas ramener Marguerite -l'Enragée et s'en servir pour défendre leur ville, quand leur tour vint -d'être assiégés et il leur fallut attendre plus d'un siècle, jusqu'en -1578, pour parvenir à reprendre la vieille bombarde. - -Alors se reforma la Confrérie des Chaperons blancs et avec eux parut une -autre bande aussi déterminée, les Compagnons de la Verte-Tente. Ceux-ci, -toujours en avant dans les sorties, dans les expéditions, tentèrent -même, un jour, d'enlever la duchesse de Bourgogne à Bruges. - -Quinze mois de batailles et de carnages s'ensuivirent, jusqu'à la -soumission. - -[Illustration: GAND.--PIGNON DE LA HALLE AUX DRAPS.] - -C'est Charles le Téméraire maintenant qui est leur duc, et l'on voit à -peine quelques tentatives de rébellion, réprimées par la dure main du -maître, mais à sa mort, explosion soudaine. La jeune duchesse Marie, -fille du Téméraire, se trouvait à Gand lorsque éclata l'insurrection; -les conseillers de Charles, le chancelier Hugonnet, le sire -d'Humbercourt, Jean van Mele, trésorier de la ville et quelques autres -furent jetés dans les cachots du Château des Comtes. Les Métiers en -armes remplissaient le marché du Vendredi et réclamaient leur mort. -Condamnés par les échevins, les prisonniers furent conduits à -l'échafaud. Sur cette Place du Vendredi, au milieu d'un tumulte -effroyable, on vit alors la jeune duchesse en habits de deuil, implorer -inutilement les Gantois, les trois têtes tombèrent. - -Le 24 février 1500, Gand est en fête. L'Homme du beffroi peut s'en -souvenir. Du haut de l'édifice communal à la tour de l'église -Saint-Nicolas, on a tendu une galerie de cordages illuminée de lanternes -et de hardis compagnons font la traversée dans les airs, d'une tour à -l'autre. C'est qu'un prince vient de naître à Gand, un petit-fils du -Téméraire, qui doit être un jour l'empereur Charles-Quint. - -Pourtant en 1540, la ville se mit en pleine révolte contre le Prince né -dans ses murs, et ce fut pour venir châtier cette révolte que -Charles-Quint obtint de François Ier le passage à travers la France. - -Il a réuni une armée formidable. Devant toute cette chevalerie et ces -bandes de lansquenets, Gand, contenant sa fureur, est obligée de se -soumettre: vingt-six chefs de la sédition ont la tête tranchée, Gand -perd ses antiques privilèges et sur l'emplacement de l'abbaye de -Saint-Bavon, l'empereur ordonne de construire aux frais de la ville, une -citadelle qui doit la maintenir en obéissance. - -Les années passent. Maintenant, c'est autre chose. Ce sont les guerres -de religion. Les Réformés, dans un accès de folie iconoclaste, dévastent -les églises de Gand et détruisent une quantité de précieux monuments, ce -qui motive l'entrée en scène du terrible duc d'Albe qui vient dresser -échafauds et bûchers sur le Marché du Vendredi. - -Mais, en 1579, pendant les revers de fortune des Espagnols, Gand a la -joie de secouer le joug et de s'emparer de la citadelle de -Charles-Quint. Toute la population met la main à sa destruction, on se -rend à la démolition avec tambours et musiques, enseignes déployées; un -jour, les habitants d'Anvers viennent avec le même appareil de fête -militaire, aider les Gantois dans leur oeuvre de délivrance et les -Gantois s'en vont ensuite, fraternellement, à Anvers, manier la pioche -pour abattre, là-bas, une autre citadelle espagnole. - -Le vieux Marché du Vendredi, théâtre de toutes les grandes scènes de -l'histoire de Gand, a, d'un côté seulement, conservé un peu de son -aspect d'autrefois. C'est vers Saint-Jacques qui montre ses vieilles -tours romanes au-dessus du Toreken, belle maison à pignon à l'angle de -laquelle monte une haute tour ronde. C'était le local de la Corporation -des Tanneurs. A mi-hauteur de la tourelle règne un balcon de fer sur -lequel on suspendait les pièces de toile défectueuse saisies par les -syndics dans les magasins. - -Devant le Toreken, il est encore là, comme jadis, le grand Jacques van -Artevelde. Sa statue domine la place où tant de fois aux jours des -colères et des revendications, le tribun souleva, entraîna, grouillantes -et hurlantes, les foules en armes, et les dirigea comme et où il voulut, -au gré de son âme violente, jusqu'au jour où, sur ces mêmes pavés, ces -mêmes compagnons retournés l'abattirent à coups de hache. Et il semble -que le geste et la voix de l'homme d'il y a cinq siècles s'adressent, à -l'autre bout de la place, à un édifice très moderne, d'architecture -ambitieuse et gonflée, la Maison du peuple, forteresse socialiste -d'aujourd'hui. - -[Illustration: GAND.--CHATEAU DES COMTES, CRÉNELAGE DE L'ENCEINTE.] - - - - -[Illustration: GAND.--PLACE SAINT-PHARAÏLDE] - -VIII - -GAND (_suite_). - -L'Hôtel de ville.--La Breteque.--La Halle aux draps.--Le Mammeloker. ---Les Francs-Bateliers.--Les Béguinages: l'ancien et le nouveau. ---Sainte Begga, princesse carolingienne, et les Béguines.--Vieilles -maisons.--Le Rabot. - - -L'Hôtel de ville de Gand, malheureusement, n'a pas la majesté ni la -splendeur qu'il lui faudrait pour correspondre à l'importance historique -de la ville. Hélas! son histoire particulière, c'est une suite de -projets, de mises en route arrêtées par de malencontreux événements, -troubles et séditions. C'est un très vaste ensemble de constructions qui -vont, comme date, du quatorzième siècle au dix-huitième, façades -juxtaposées, bâtiments amalgamés selon les nécessités. - -Le morceau principal, le seul vraiment beau, c'est la partie appelée -Maison des Echevins de la Keure, superbe morceau d'architecture gothique -de la Renaissance, commencé en 1518, construction poussée jusqu'au temps -du soulèvement contre Charles-Quint et définitivement arrêtée par les -troubles et les guerres de la Réforme. - -Ce n'est qu'un fragment superbe, l'édifice n'a pas dépassé la corniche -du premier étage. La belle tourelle à balcon, la grande bretèche aux -proclamations municipales,--il y en a une plus petite dans la grande -façade,--que l'on voit à l'angle du marché au beurre, n'a pas la moitié -de la hauteur qu'elle devait comporter, comme toute la façade, -d'ailleurs. Tout le reste, le deuxième étage projeté, les pignons -prévus, tout manque, et l'oeil s'attriste à suivre toutes ces belles -lignes, partant d'une base robuste, et encadrant les hautes fenêtres, -arrêtées dans leur ascension par un toit qui n'est qu'une sorte de -couvercle, brutalement posé sur les fleurs gothiques prêtes à s'épanouir -superbement. - -A côté de cela, la façade voisine, dite Maison scabinale des Parchons, -ne fait pas très bonne figure. C'est de la Renaissance du dix-septième -siècle, du classique lourd, avec les trois ordres superposés. - -L'intérieur est très riche et naturellement de styles très variés; il -faut citer l'ancienne chapelle, la salle de l'arsenal, et surtout la -magnifique salle de Justice au rez-de-chaussée, avec son estrade de -tribune, son mur décoré d'arcatures et les degrés montant à la bretèche. - -[Illustration: GAND.--LE QUAI AUX HERBES, PIGNON DES FRANCS-BATELIERS.] - -Au pied du beffroi, presque devant la façade classique de l'Hôtel de -ville, on a dégagé, restauré et complété--on dégage et on restaure -beaucoup en ce moment à Gand--un bel édifice des quatorzième, -quinzième et vingtième siècles, la vieille Halle aux draps. - -C'est un vaste bâtiment à deux étages soutenus par des contreforts, -entre deux beaux pignons flanqués de tourelles, l'un ancien, l'autre -tout neuf. Au-dessus de la grande salle se trouve une magnifique salle -inférieure, une sorte de crypte voûtée sur deux épines de gros piliers, -et occupée actuellement en brasserie, authentique brasserie Moyen-Age -cette fois, décor en vrai, bien fait pour donner encore meilleur goût à -la bonne bière belge. - -Comme le château des Comtes, tout cela, Halle aux draps et beffroi, se -trouvait, il y a peu d'années, à peu près complètement enveloppé dans un -massif de maisons sans caractère, parmi lesquelles il y avait la prison -de la ville; on a rasé ces bâtisses en conservant seulement, à la base -du beffroi, l'entrée de la prison. Ne disons pas trop de mal du -dix-huitième siècle, il avait placé là une jolie chose, le _Mammeloker_, -grand bas-relief décoratif, au milieu d'un fronton concave, représentant -«la jeune Romaine qui nourrit de son lait son vieux père condamné à -mourir de faim dans un cachot», ce qui est un gentil et coquet -frontispice pour une prison. - -En descendant par les divers marchés, marché au beurre ou au blé, on se -trouve jeté sur un autre point célèbre de la cité de Gand, sur le quai -aux Herbes où les grandes Maisons de Corporations, les pignons -gothiques, Renaissance et même romans, se reflètent dans l'eau de la -Lys, quand il n'y a pas trop de bateaux amarrés aux quais. C'est un -point fort animé sur terre ou sur l'eau, et très remuant, très bien -encadré de tous les côtés. - -La magnifique façade du plus important de ces pignons, celui de la -maison des Francs-Bateliers, vient d'être restaurée, on a retouché ou -refait les moulures et sculptures de ses quatre ou cinq étages de -fenêtres, ses nombreux écussons, le bas-relief au-dessus de la porte -représentant une nef du quinzième siècle, les sculptures du pignon -figurant des matelots, ainsi que celles des pinacles. - -[Illustration: GAND--PORTIQUE DU MARCHÉ AUX POISSONS.] - -Cette maison fut construite par la corporation des Francs-Bateliers--les -Navieurs--en 1530. Sa voisine est moins ancienne, c'est une façade -beaucoup plus simple avec pignon à gradins et quelques ornements sous -les fenêtres. C'était la maison des Mesureurs de blé. - -Le pignon qui suit après un pignon minuscule abrité sous son aile, se -carre solidement, plus rude, plus trapu, vieille façade romane d'un -grand caractère assombrie par les siècles. C'est la Maison de l'Etape, -siège de perception du droit d'étape que Gand prétendait avoir sur les -grains et autres marchandises, droit contesté qui fut le sujet de -dissensions avec les autres villes de Flandre. - -Le tableau se complète, après ces pignons historiques, par un fond de -maisons d'une jolie coupe, qui paraissent encore plus pittoresques, le -soir, lorsque s'allument leurs rangées de fenêtres serrées, trouant -toute la largeur de la façade, et dont toutes les lumières se reflètent, -dansant en zigzags de flammes dans les eaux noires de la rivière. - -Aujourd'hui, tout ce quartier central est bouleversé par la construction -de l'Hôtel des Postes: on a démoli un certain nombre de maisons depuis -le quai jusqu'à Saint-Nicolas, et pendant que l'on était en train, on a -jeté bas les petites maisons qui encadraient si bien cette église. Elles -l'encadraient sans la cacher, ce n'était pas comme à la Halle aux draps; -on peut les regretter, elles faisaient valoir la vieille église et sa -grosse tour. - -Peut-être, pourrait-on dire que cet Hôtel des Postes tient à se montrer -un peu trop moyen-âgeux. Au coeur du vieux Gand, dans ce milieu -historique, il lance en l'air trop de tourelles qui ne le sont pas du -tout. Ainsi, à Courtrai, devant le beffroi, s'élève orgueilleusement un -Hôtel des Postes, plus Moyen-Age que le Moyen-Age lui-même, plus hérissé -de tourelles que le vieux beffroi d'en face. - -Il y a peut-être là exagération d'un bon principe, le principe du -Traditionalisme en architecture, autrement dit, de la vraie Renaissance. -C'est très bon et très heureux, l'adoption du style national, -c'est-à-dire la reprise du style national flamand pur, non pas -simplement pastiché, mais continué et adapté à notre époque et à ses -nécessités. C'est surtout une question de goût et de mesure. Les gares -de Furnes et de Bruges sont gothiques, pourtant elles n'ont rien de -choquant, au contraire, car c'est un gothique logiquement adapté; tandis -qu'on en connaît d'autres--il est vrai qu'elles sont d'une époque -antérieure et mauvaise--qui sont Moyen-Age à peu près comme l'étaient -les troubadours de pendule. - -On peut trouver de meilleurs exemples récents. A Tournai, il y a un -entrepôt de style flamand tout à fait intéressant et soigné. Qu'est-ce -généralement qu'un entrepôt? Quelque chose comme un hangar à -marchandises, une bâtisse ordinairement très laide, tandis qu'il y a là -une recherche d'art et un fort bel édifice. - -[Illustration: GAND.--MAISON DE LA FAUCILLE.] - -Saint-Bavon, la cathédrale, n'est Saint-Bavon que depuis que -Charles-Quint supprima l'abbaye de Saint-Bavon, pour construire la -citadelle destinée à mater la ville souvent rebelle. Avant qu'elle -héritât du vocable et du chapitre de l'abbaye, elle était l'église -Saint-Jean. C'est un très beau monument du treizième siècle pour le -choeur, et du seizième pour la tour et le reste. La tour, cantonnée -de quatre fines tourelles, est très haute, même sans flèches. Du côté de -l'abside, sous les gables des premières chapelles, au pied d'un haut -transept aux immenses verrières se blottit une petite chapelle -extérieure. Les tourelles du transept, la grosse tour, la Halle aux -laines dans le fond, et le beffroi, cela fait sur le ciel un alignement -de silhouettes bien découpées. - -Quant à l'intérieur, il semble un peu froid, grâce aux marbres blancs et -noirs qui ferment le choeur, mais on y voit d'intéressants monuments, -de grands tombeaux d'évêques, une superbe chaire, de nombreux tableaux -dans les chapelles, parmi lesquels un Van Dyck célèbre: l'adoration de -l'Agneau mystique, un Rubens sur la vie de saint Bavon, où l'on voit -saint Bavon en gentilhomme Louis XIII se retirant du monde à l'abbaye de -Saint-Amand. Saint Bavon était un noble Gantois du septième siècle qui, -dans la première partie de sa vie, s'abandonna vilainement à toutes les -débauches, déshonora sa famille et fit mourir sa femme de chagrin. -Terrassé soudain par le remords, il chercha à obtenir le pardon du ciel -par une vie d'austérités dans le cloître voisin, où il mourut en odeur -de sainteté. - -La chaire est à elle toute seule un immense monument, comme toutes les -chaires des dix-septième et dix-huitième siècles que l'on voit en -Belgique, d'une composition extraordinairement touffue, d'aspect peu -religieux, qui sont plutôt des décorations de théâtre, malgré tout le -talent déployé par des sculpteurs très savants, et malgré toute -l'imagination mise en oeuvre pour trouver des sujets allégoriques, -bibliques, presque mythologiques même, puisqu'on y voit quelquefois le -père Temps et des Vertus et qui semblent des Déesses, avec une profusion -d'accessoires extraordinaires animés ou inanimés, des chars, des -chevaux, des barques, etc... - -Ici, l'ordonnance est fastueuse et très décorative: un double escalier -très contourné et tarabiscoté, gardé par de grandes figures d'anges, -encadre le groupe principal, la Vérité ou la Religion montrant les -Livres Saints à un vieillard barbu qui représente à la fois le Temps et -le Monde. Au sommet de la chaire, parmi des branchages désordonnés et -des draperies soulevées par une nichée de chérubins voltigeant, des -petits anges plantent la Croix. - -L'oeuvre, en bois et en marbre, terminée en 1745, est du sculpteur -gantois, Laurent Delvaux. - -L'église Saint-Jacques, sur une place en arrière du Marché du Vendredi, -est un grand édifice très pittoresque dans ses parties élevées, très -découpé, où, sur une nef et des chapelles gothiques, se dressent deux -belles tours romanes sur la façade, et une tour centrale également -romane, terminée par un étage gothique portant une haute flèche effilée. -A l'intérieur, se voient quelques beaux monuments et un très curieux -tabernacle de marbre en forme de clocher dix-septième siècle, à quatre -ou cinq étages en retrait les uns sur les autres. - -Saint-Nicolas, c'est la vieille église noircie, aux murailles patinées à -souhait, qui se dresse sur le vieux Marché aux grains, au point le plus -mouvementé de la ville. Elle a subi de nombreuses vicissitudes au cours -des siècles. Pendant les guerres de religion, lorsque Gand fut au -pouvoir des armées des Provinces Unies, on y avait logé la cavalerie, -les chevaux et le fourrage. Plus tard, en très triste état, presque -ruinée, elle avait frisé la démolition. Par bonheur, les échevins la -sauvèrent de la pioche. - -[Illustration: GAND.--ÉGLISE SAINT-NICOLAS.] - -Il y a bien peu d'années, elle était encore entourée de petites maisons -accrochées sur les bas-côtés ou le long du portail, enserrant le pignon -étroit, très noir, de mine sévère, flanqué de deux tourelles à demi -romanes, plaquées du haut en bas d'arcatures en plein cintre ou en -ogive. Cela faisait valoir, au-dessus des vieilles murailles noires, -criblées de blessures, écorchées en bien des endroits, la grosse tour -centrale, sombre et rébarbative. Tout l'ensemble: l'église et les -petites maisons, avec le mouvement du marché sur la place, plus étroite -alors, constituait un joli tableau, vu du fond d'une petite rue disparue -sous le nouvel Hôtel des Postes. Peut-être, une fois la restauration -terminée, cela fera-t-il mieux, mais ce sera, en fin de compte, moins -pittoresque probablement. - -[Illustration: GAND.--LE MAMMELOKKER. (Bas-relief de l'ancienne porte de -la prison communale.)] - -Rien de bien remarquable à l'intérieur des écussons armoriés accrochés -aux piliers, quelques tableaux, un, entre autres, rappelant un citoyen -de Gand, Olivier van Minjau, qui fut un notable chef de famille, père de -dix filles et de vingt et un fils, à la tête desquels,--seulement les -fils,--armés en guerre, il s'était montré, en 1526, à une solennelle -entrée de Charles-Quint, qui s'empressa de lui accorder une pension -probablement très nécessaire. - -Et ces trente et un enfants, moins de trois mois après, mouraient dans -une épidémie de suette importée d'Angleterre, et s'en venaient, avec -leurs parents, se coucher au cimetière entourant Saint-Nicolas. - -Il y a encore Saint-Michel, Saint-Pierre, Saint-Martin, Saint-Etienne, -Saint-Sauveur, Sainte-Anne, cette dernière moderne. Saint-Michel a une -très vilaine et très triste façade, sous une tour restée inachevée -depuis des siècles, mais le côté de l'abside qui trempe dans l'eau de la -Lys est d'un effet assez pittoresque, vu du pont réunissant le Quai aux -Herbes au Quai au Blé. En arrière de cette abside, une longue façade -grise et morne trempe aussi dans la rivière, vieille muraille de couvent -abandonné alignant deux files de fenêtres ogivales, les unes bouchées, -d'autres plus ou moins transformées. C'était un couvent de Dominicains -qui eut des malheurs au temps des guerres de Religion; son église a -disparu, mais le cloître défiguré subsiste, simple cour aujourd'hui, -pour des bâtiments convertis en magasins et logements. - -L'église Saint-Pierre a été construite sur l'emplacement d'un oratoire -de Saint-Amand, c'est l'église classique du dix-septième siècle, un -portail à fronton surmonté d'un dôme. Cela s'arrange bien de loin, -au-dessus de l'eau, parmi le vert des arbres et le rouge des toits. A -l'intérieur, des sculptures et de belles grilles de choeur de style -Louis XV. - -Saint-Martin, très loin du centre, au boulevard d'Akkergen, est assez -curieux avec ses trois nefs d'un gothique très simple et sa chapelle -annexe du Saint-Sépulcre; les autres églises ont peu d'intérêt. - -Gand possède plusieurs béguinages, il y a le petit et le grand, ce -dernier tout à fait moderne; une curieuse petite ville toute neuve a -remplacé l'ancien grand béguinage, ou béguinage Sainte-Elisabeth, rue de -Bruges, du côté de la porte du Rabot. C'était aussi une petite ville à -part dont il reste quelques ruelles avec quelques curieuses rangées de -petites maisons, et l'église, aujourd'hui paroisse Sainte-Elisabeth, -édifice du dix-septième siècle. Il y avait là six cents béguines; le -nouveau grand béguinage en compte au moins autant. - -L'institution des béguines date de loin, on la fait remonter aux temps -mérovingiens et la fondatrice de l'ordre serait en même temps quelque -chose comme la fondatrice de la monarchie carlovingienne. Cette -fondatrice marraine de l'ordre, c'est sainte Begga, qui vivait au -septième siècle. - -Quand on va de Louvain à Liége, on passe à Landen, vieux petit pays dont -les contours ont de l'allure, village modeste, mais berceau illustre de -la famille carlovingienne. Vers le milieu du septième siècle, vivait -dans un burg sur ces collines, Pépin de Landen, dont la fille ou la -soeur, la princesse Begga, devint duchesse de Brabant et mère de Pépin -d'Héristal,--par conséquent, grand'mère de Karl Martel, qui à la tête de -toute la chevalerie franque, refoula les hordes de l'Islam, parvenues à -Poitiers,--par conséquent aïeule de Charlemagne, Empereur d'Occident à -la barbe florie. - -[Illustration: GAND. ENTRÉE DU NOUVEAU BÉGUINAGE] - -L'institution de Sainte-Begga a traversé les siècles, il est peu de -villes en Belgique qui n'aient leur petit enclos de béguines. Les -béguines ne sont pas des religieuses, elles n'ont pas prononcé de -voeux éternels, ce sont des femmes qui, sans abandonner complètement -le monde, se réunissent dans des enclos consacrés, en vertu de -fondations anciennes, pour vivre, travailler et prier en commun. C'est -un refuge pour des femmes que la solitude dans le monde effraie, qui n'y -trouveraient que le vide et la désolation dans la vieillesse, pour des -veuves qui veulent passer le restant de leur vie dans une retraite -pieuse. Elles peuvent n'avoir qu'un très petit pécule et compléter la -somme nécessaire à leur entretien par un travail de couture ou de -dentelle. Ainsi, en associant leurs ressources à plusieurs, la vie leur -devient facile. - -La discipline du béguinage n'a rien de celle des cloîtres fermés, les -béguines peuvent sortir, aller et venir, rentrer dans le monde, s'il -leur plaît; les petites maisons, suivant leur importance, sont occupées -par une béguine ou par un groupe. Elles vivent et travaillent ensemble, -égrènent des rosaires, et quand la cloche de la petite église tinte, de -chaque petite porte sortent des formes noires, des femmes enveloppées de -longues mantes, en cornettes blanches ou en capuchons, chaque ruelle -fournissant son contingent à la longue file en marche lente vers -l'église, dans la paix et le silence qui planent sur l'enclos. Ces -petits groupes, ces mantes sombres isolées, c'est comme un long chapelet -vivant, à grains noirs se déroulant à travers les ruelles. - - Aux offices du soir, la cloche les exhorte, - Et chacune s'y rend, mains jointes, les yeux clos, - Avec des glissements du cygne dans l'eau morte. - -a dit Rodenbach, le poète des béguinages, du silence et de toutes les -mélancolies, à qui justement Gand vient d'élever un monument près de -l'église de l'ancien grand béguinage. - -Les deux béguinages de Gand ont été fondés en 1234 par la comtesse -Jeanne de Constantinople et sa soeur Marguerite. Le petit béguinage -Notre-Dame est toujours à la même place, rue Longue-des-Violettes, joli -nom pour ce nid d'humbles et pauvres existences, mais les violettes sont -aujourd'hui bien enfermées dans les grandes bâtisses et les rues en -rumeur, à deux pas du mouvement le plus intense de la vie moderne, près -de la grande gare. - -Comme tous les enclos de béguines, celui-ci a son église, édifice du -dix-septième siècle, joli à l'intérieur, en dépit de la froideur peu -engageante de sa façade. - -[Illustration: GAND.--INTÉRIEUR DU NOUVEAU BÉGUINAGE.] - -Le nouveau grand béguinage du Mont Saint-Amand, qui ne date que d'une -trentaine d'années, est un peu en dehors de la ville, au-delà de -l'abbaye de Saint-Bavon et des bassins. Il faut passer un certain nombre -de canaux, la Lys, le bas Escaut, des voies ferrées, avec les gares -d'Eecloo et du pays de Waes, entendre des sirènes de navires et des -sifflets de locomotives, traverser les premières rues noires de charbon -d'un faubourg industriel pour aboutir tout à coup au paisible petit -village des béguines. - -Que c'est à la fois près et loin de toutes ces usines et de tout ce -mouvement de la grande ville! Il suffit de franchir le portail gothique -pour tomber dans un autre monde, en dehors du temps et de la vie, qui, -de l'autre côté de la muraille, gronde et se précipite tumultueusement. - -Entièrement clos de hautes murailles de briques, le béguinage se compose -d'un certain nombre de rues et de ruelles, autour d'une église dont on -aperçoit le haut pignon dès la voûte ogivale de l'entrée. Ce Nouveau -Béguinage, c'est en somme une petite ville construite tout d'une pièce, -très intéressante dans son ensemble et charmante par l'aspect général, -par tous les détails pittoresques que le tracé des rues et la plantation -très étudiée des maisons fournit à chaque pas. - -Tout est en briques, les murs des jardins, les maisons, avec des toits -de grosses tuiles claires; ces maisons diverses d'importance, sont très -variées de formes, avec des pignons en escaliers, des arrangements de -fenêtres ou de toits, des lucarnes, de jolies portes de jardin. - -On compte, dans l'enceinte, une quinzaine de couvents, plus de -quatre-vingts maisons et une église au centre, église à nef très haute, -grand portail flanqué d'une tourelle et campanile surmonté d'une longue -flèche ardoisée. Plus de six cents béguines vivent dans ce village, dans -ces petites maisons qui doivent être très claires, derrière les vitres -des fenêtres nombreuses, groupées par rangées ou espacées deux par deux. - -Dans le dédale des rivières, des canaux et des rues, d'une ville à la -topographie aussi compliquée que celle de Gand, combien de choses -intéressantes et d'aspect curieux rencontrées au hasard des promenades. -Parmi toutes ces constructions nouvelles des grandes rues, ou les -bâtisses industrielles qui s'alignent le long des berges, il y a bien -des coins imprévus, des restes importants du vieux Gand, ou de -pittoresques perspectives s'ouvrant tout à coup sur l'eau.--Lys, Liève, -Escaut, bras, dérivations ou canaux--, avec souvent par-dessus les -toits, quelques monuments se détachant sur le ciel. - -Les vieilles maisons sont nombreuses dans les quartiers du centre, vers -le Marché du Vendredi ou le Palais de Justice. Un des plus importants de -ces vieux logis se rencontre derrière l'Hôtel de ville, dans la rue du -Refuge, c'est l'hôtel connu sous le nom de la Faucille, ancien logis -seigneurial occupé aujourd'hui par le Conservatoire de musique. La cour -se laisse voir maintenant, complètement ouverte, grands bâtiments de -briques sur arcades, avec une haute tour à laquelle s'appuie une petite -chapelle également portée sur arcades, très beau morceau du quinzième -siècle. - -Dans la rue du Haut-Port, à côté, ce sont encore de hauts pignons à -redans de la même époque, puis, rue du Serpent, rue des Gainiers, de -vieilles façades brunies, quai de la Grue, rue du Vieux-Bourg, des -maisons du dix-septième siècle à pignons décorés et curieux bas-reliefs -sous chaque fenêtre. - -Sur la Lys, la Vieille Boucherie est un grand bâtiment sombre, annexe de -la Poste, où la Halle aux viandes fut établie en 1417; son pignon a -encore quelque beauté pittoresque. - -La Vieille Boucherie avait sa chapelle dont on a retrouvé des peintures -murales. Dans la très importante corporation des bouchers, jadis, ne -pouvaient entrer que les membres de quatre familles privilégiées -monopolisant le commerce de la boucherie. Très bien vus au Palais, au -temps de Charles-Quint, les bouchers fournissaient aux entrées -princières une garde d'honneur, et leur bannière avait un bon rang dans -toutes les cérémonies. - -Le Musée d'archéologie est établi dans l'ancienne église des Carmes -chaussés: il est très riche en tableaux provenant des couvents, en -étendards, bannières, écussons, souvenirs divers des anciennes -corporations. - -[Illustration: GAND.--ÉGLISE DU NOUVEAU BÉGUINAGE.] - -De l'autre côté du Marché aux grains, dans la rue des Champs, ce sont -encore de belles façades, mais plus jeunes, des architectures pompeuses, -de nobles hôtels du dix-huitième siècle, parmi lesquels se remarque -surtout le portique de l'hôtel Steenhuyse, habité par le roi Louis XVIII -en 1815, pendant les Cent Jours, alors que les réfugiés de la Cour de -France remplissaient Gand, en attendant la fin des derniers soubresauts -de l'aigle, dans le carnage de Waterloo. - -[Illustration: GAND.--LE RABOT.] - -A côté de l'Hôtel Steenhuyse, le Palais de Justice classique s'élève -imposant et massif, sur une pointe entre la Lys et le canal des -Chaudronniers. Plus loin vers les quartiers neufs, quelques vieilles -choses encore, ce sont les restes de l'ancienne abbaye de la Biloque -dans l'enceinte des hospices civils, un superbe pignon du treizième -siècle, une salle curieuse, un grand pignon du quatorzième siècle, aussi -intéressant comme décoration, et des bâtiments divers. - -De la cour du Prince, l'ancien Prinsen Hof, où naquit Charles-Quint, il -ne reste guère que de vagues traces derrière le château des Comtes, mais -la rue qui en marque le contour conduit à un important débris de la -vieille cité, le fort du Rabot, aujourd'hui entouré de choses bien -modernes, des bâtiments de gare ou d'autres aussi peu intéressants. Le -Rabot, qui n'a plus aujourd'hui toute sa hauteur, le sol ayant été -relevé, se compose de deux grosses tours reliées par un bâtiment à -pignon; l'ouvrage fut élevé en 1489, pour défendre un saillant de -rempart et l'écluse de la Liève. - - - - -[Illustration: BRUGES.--LE LAC D'AMOUR.] - -IX - -BRUGES - -Le bourg et ses monuments.--En haut du beffroi.--Le carillon.--Le -Saint-Sang.--Les cygnes expiatoires.--Les grandes églises.--L'hôtel de -Gruuthuse.--L'hôpital Saint-Jean.--Le lac d'Amour et le béguinage. - - -Le Musée archéologique de Bruges conserve le cuivre d'un admirable plan -dessiné par Gheeraerts, en 1562, où toutes les rues et places, les -canaux, les églises, les édifices et toutes les maisons, une à une, se -trouvent figurés à vol d'oiseau, avec un détail et un fini remarquables. -Ce portrait de sa jeunesse, ou plutôt de son bel âge, Bruges peut le -regarder encore avec orgueil; malgré les trois siècles et plus qui ont -passé sur elle, le portrait est toujours ressemblant. Bruges n'a pas de -rides, Bruges est restée Bruges la belle, aujourd'hui, comme alors. -C'est toujours Bruges la princesse, en robe rouge à ramages gothiques. - -Ne l'appelons jamais Bruges-la-Morte, Bruges est bien vivante, elle -n'est même nullement mélancolique, quoi qu'on dise. De la mélancolie, il -y en a peut-être dans certains quartiers, mais rien de maladif ni de -dolent. Et quelle ville n'a pas ses coins un peu abandonnés, dont -l'aspect semble un bâillement ou une lamentation? Bruges n'a pas de ces -coins-là, car la mélancolie y est de la poésie. - -Elle a moins de population qu'autrefois, cela est exact, l'ardeur et les -fièvres du négoce qui la tenaient jadis l'ont un peu abandonnée sans -doute, mais qu'importe si elle demeure toujours superbe autant que -Venise, avec seulement moins de bleu dans le ciel, et si elle reste -vraiment la Perle des Flandres. - -Bruges combat pour la beauté, puisque tous ses efforts tendent à -sauvegarder son caractère de ville d'art, de reliquaire de vieilles et -précieuses architectures, puisqu'elle entretient soigneusement ses -grands monuments, puisqu'elle restaure ceux que le temps veut détruire, -et qu'elle rétablit même les façades de celles de ses maisons qui, aux -époques d'aberration, avaient subi, sous prétexte de modernisation, des -grattages et des transformations. - -Elle combat pour la beauté, puisque dans ses constructions nouvelles -elle reprend les traditions de son passé, et réussit à concilier les -convenances modernes avec les sentiments et le goût des ancêtres. - -[Illustration: LE BEFFROI DE BRUGES.] - -Cela se voit dès la gare. Mon Dieu oui, la gare n'étonnerait nullement -l'artiste du plan de 1562, qui la dessinerait immédiatement. Une -gare, c'est, dans la vie actuelle, aussi important qu'un Hôtel de ville. -Pourquoi ne pas fignoler une gare autant qu'un beffroi ou une porte de -ville? Bruges a fignolé la sienne et elle a donné un bon exemple. Il y a -dans cette gare, une salle des Pas Perdus qui semble une salle -échevinale, et un beffroi domine le tout de très haut, pour donner -l'heure au loin. Bonne entrée de ville, cela remplace les portes -monumentales, militaires ou autres. - -[Illustration: BRUGES.--CHAPELLE DU SAINT-SANG.] - -Au point de vue de la beauté sur laquelle le poète nous convie à -écarquiller nos yeux: - - «Ecarquille les yeux à la beauté des choses...» - -le présent, presque partout, n'a rien à gagner aux comparaisons avec -jadis. Ici, dans ces rues de Bruges _la belle_, le présent n'est que le -passé qui continue. Qu'il continue donc longtemps, et saisissons toutes -les occasions qu'il offre d'écarquiller nos yeux. - -D'abord, pénétrons au coeur de la cité, pour saluer le grand Beffroi, -si fièrement campé sur le bâtiment des Halles, depuis le treizième -siècle. - -Le berceau de Bruges, c'est le vieux bourg, c'est-à-dire le Burg, avec -le Palais du Franc et l'Hôtel de ville; la Grande Place et ses entours, -ensemble défendu alors par des murailles et des canaux. Cela, c'était la -ville des premiers temps, assez vite forcée de s'agrandir, en raison de -la prospérité de son commerce, d'élargir à plusieurs reprises sa -ceinture de murailles, pour loger tous ces gens de négoce qui venaient à -elle, et abriter leurs navires, des centaines de nefs de toute taille, -dans ses canaux ou dans son avant-port de Damme, créé au douzième -siècle, sur le bras de mer du Zwin. - -[Illustration: BRUGES.--HOTEL DE VILLE ET CHAPELLE DU SAINT-SANG, VUS DU -BEFFROI.] - -Bruges se développe, grandit et prospère jusqu'au quatorzième siècle, -qui marque l'apogée de sa fortune. Alors, sur le Burg, il y avait le -Palais du Comte, la maison des échevins ou l'Hôtel de ville, la chapelle -du Saint-Sang. A côté, sur la Grande Place séparée par un canal, le -grand bâtiment des Halles. Autour, dans la ville, des églises -admirables, des monastères, des comptoirs de marchands de toutes les -nations, c'est-à-dire des halles particulières à chacune de ces nations, -quinze ou vingt grands édifices solides, faciles à défendre, pour loger -commis et marchandises affluant de toutes les contrées d'Europe et -d'Orient, une quantité de somptueux hôtels de noblesse ou de riche -bourgeoisie, cent cinquante mille habitants, quatre-vingts corporations -florissantes, pour le trafic ou la fabrication des draps, laines, cuirs, -etc. - -La première _Bourse_ était fondée pour tous ces négociants, elle tirait -son nom de la maison Van-der-Beursen, qui portait trois bourses dans ses -armoiries. - -Pour marquer sa grandeur et sa puissance, au milieu du treizième siècle, -Bruges élève sur sa Grande Place le bâtiment des Halles que nous voyons -aujourd'hui, et le Beffroi, symbole de la liberté communale et de -l'union des bourgeois et artisans des métiers. - -[Illustration: BRUGES.--LES PIGNONS DU FRANC ET ENTRÉE DU MARCHÉ AU -POISSON.] - -Elle est immense, cette Grande Place, et bien à la mesure du formidable -beffroi. Les Halles tiennent tout le fond, un carré massif flanqué de -tourelles aux angles; du centre de ce massif, l'énorme tour jaillit et -monte par étages successifs, deux étages carrés, chacun à plate-forme -crénelée, flanquée de tourelles, puis, après le deuxième, un étage -octogonal très en retrait, construit seulement en 1482, l'étage des -cloches, relié par un arc-boutant à chaque tourelle d'angle. Le sommet -est à 80 mètres du sol; il y eut autrefois, sur cette dernière -plate-forme, une flèche terminale trois fois incendiée, la dernière -fois, en 1742, et qui n'a plus été refaite. - -Le symbole est clair et apparaît encore mieux qu'à Ypres; l'énorme -beffroi dominant de toute sa taille les Halles à ses pieds, c'est bien -la force, la puissance communale, abritant et protégeant le libre trafic -des citoyens. - -A l'intérieur, les Halles sont occupées à droite par la boucherie, -marché aux viandes pittoresquement installé, et à gauche, par le Musée -archéologique. - -C'est une jolie ascension que celle des quatre cents marches de la tour, -mais la vue qu'on a de la plate-forme vaut bien un peu de fatigue. Au -dernier étage, dans la partie octogonale, se trouve le célèbre carillon -de quarante-neuf cloches et le gros bourdon. Il faut monter par une -sorte d'échelle qui passe en travers des grandes ogives complètement -ouvertes et par lesquelles on aperçoit le pavé de la place et les toits -des maisons, tout en bas. C'est fort joli déjà, on s'attarde -naturellement à tous les détails, et pendant ce temps-là l'horloge vient -à sonner la demie ou le quart, la grosse cloche se met en branle, le -carillon commence sa chanson, l'escalier tremble, la Tour vibre tout -entière. Alors l'ascensionniste sent la tête lui tourner et se croit -presque en train de descendre en musique avec la Tour, et les -quarante-neuf cloches, et le gros bourdon, sur le pavé d'en bas. - -Mais le carillon s'est tu, les dernières notes s'envolent allègres et -légères pour aller réjouir les passants au loin, et le beffroi se calme. -Sur la plate-forme, c'est l'éblouissement. On plane sur les deux places, -le Burg et la Grande Place, au-dessus des grands édifices entourant le -vieux Beffroi, l'Hôtel de ville, le Palais du Franc, l'Hôtel provincial, -la chapelle du Saint-Sang, toute une poussée de cimes ardoisées, de -lignes de toits enchevêtrés de toutes les façons, de pointes, de -pinacles, de clochetons de toutes formes, de tourelles qui semblent des -minarets, de flèches gothiques, lançant le plus haut possible, leurs -boules et leurs girouettes. - -Et les premiers canaux, le Dyver, le canal du Rosaire, les quais se -prolongeant en lignes de verdures ou en files de pignons, la topographie -de la ville se révélant, avec ses hauts points de repère, les églises, -avec les tours gigantesques de la cathédrale et de Notre-Dame, encadrant -les fines découpures de l'hôtel Gruuthuse ou les masses sombres de -l'hôpital Saint-Jean. Et tout autour, d'autres tours, d'autres édifices, -des rues et des canaux à perte de vue, sur toute l'étendue de l'immense -périmètre de l'ancienne enceinte, marqué par quelques portes restées -debout dans un moutonnement de verdure. - -[Illustration: BRUGES.--RUE DE L'ANE-AVEUGLE, ENTRE LE GREFFE ET L'HOTEL -DE VILLE.] - -Une belle ligne de pignons fait face aux Halles au fond de la Grande -Place. La ville a dressé devant elles le monument du boucher Breidel et -du tisserand Pierre de Coninck, qui soulevèrent la population de Bruges -en 1302 contre le parti des Lys, et, dans une terrible bataille de rues, -massacrèrent tout ce qu'il y avait en ville de chevaliers et de soldats -français, massacre qui fut le prélude de la grande journée des Eperons -d'or, sous les murs de Courtrai. - -Une petite rue réunit la Grande Place et le Burg. Après les lignes -sévères des Halles et du beffroi, voici dans les façades de l'Hôtel de -ville, du Greffe du Franc et du portique du Saint-Sang, toutes les -fleurs de l'architecture ogivale dans leur complet épanouissement, et -même des fioritures de la Renaissance, des boutures étrangères qui vont -prendre dans le sol de Flandre et produire des fantaisies nouvelles. - -L'Hôtel de ville est de la fin du quatorzième siècle. Façade élégante et -fine en lignes ascendantes, de hautes fenêtres, de fines tourelles -découpées, des séries de statues superposées, remplaçant les statues -originales polychromes, malheureusement détruites par les armées de la -Révolution. - -A l'intérieur, se voit une belle salle échevinale récemment restaurée, -où de grandes compositions résument les belles périodes de l'histoire de -la cité, les grands événements et les vieilles institutions. - -En prolongement de l'Hôtel de ville, à droite, s'élève la chapelle du -Saint-Sang, avec un porche charmant en retour d'équerre, jolie -décoration gothique du seizième siècle. A gauche, ce sont les pignons du -Greffe, façade extrêmement décorée d'une gaie fantaisie. Le Saint-Sang, -lieu de pèlerinage célèbre, église double à deux étages, se compose -d'une chapelle basse dédiée à Saint Basile par le comte Thierry -d'Alsace, au douzième siècle, chapelle romane sur gros piliers massifs, -et d'une chapelle supérieure, reconstruite au quinzième siècle, dans -laquelle est conservée, en une châsse précieuse, la relique rapportée de -la croisade par le Comte Thierry. - -[Illustration: BRUGES.--ÉGLISE NOTRE-DAME, ANCIEN PORTAIL DU PARADIS, -AUJOURD'HUI BAPTISTÈRE.] - -Entre le Greffe et l'Hôtel de ville, se glisse, sous une voûte, -recouverte d'un charmant petit pignon, la ruelle de l'Ane-Aveugle, si -jolie, si connue, presque autant que le canal du Pont des Soupirs, à -Venise; elle débouche sur un point non moins connu, motif pittoresque -devant lequel il y a toujours des chevalets de peintres dressés, des -albums ouverts et des boîtes d'aquarelles en fonctions, le canal -passant derrière le Palais du Franc, avec les pignons de -l'arrière-façade se mirant dans l'eau calme, où le lent sillage des -cygnes coupe et recoupe les reflets tremblotants des architectures de -tous les tons de rouge, sombres ou clairs. - -Ces cygnes si poétiques, qui glissent majestueusement sur tous les -canaux de Bruges, c'est, faut-il le dire, un remords qui surnage à -travers les siècles, un «Souviens-toi» imposé à la ville à perpétuité, -après le meurtre, par les bourgeois, révoltés contre Maximilien, de -l'Ecoutête Pierre Lanchals, dont la tombe est à Notre-Dame. Le cygne -expiatoire a été choisi parce que _Lanchals_ signifie en flamand _long -col_. - -C'est sur ce côté que se trouvent les restes intéressants, bâtiments -crénelés, pignons et tourelles, du Palais des Comtes de Flandre, -plusieurs fois détruit, et reconstruit au quinzième siècle. - -Aux trois villes principales, Gand, Ypres et Bruges, qui constituaient -les trois membres des Etats pour traiter des affaires de la Flandre, il -avait été adjoint un quatrième membre, le Franc de Bruges, c'est-à-dire -le bourgeois du dehors, chargé des intérêts des autres villes et des -châtellenies. Le Palais des Comtes de Flandre devint le Palais du Franc, -ou de la juridiction des magistrats du dehors. C'était un superbe -édifice qui complétait bien l'ensemble de la Place, avec une tour -faisant pendant à une autre disparue aussi, à l'angle du Saint-Sang, -comme on le voit sur le plan de 1562, façade remplacée pendant le -dix-huitième siècle, qui fut avec la moitié du dix-neuvième, une -malheureuse époque pour l'art brugeois. - -Dans ce Palais du Franc, aujourd'hui Palais de Justice, il y a la -fameuse cheminée de l'ancienne salle Echevinale, vaste composition -décorative des plus touffues, se reliant aux panneaux latéraux, où se -voit au-dessus de l'histoire de la chaste Suzanne dans les quatre -compartiments d'une frise en albâtre, une somptueuse décoration -d'écussons, de trophées et de médaillons autour d'une statue de -l'Empereur Charles-Quint, qu'accompagnent quatre autres belles statues -des aïeux de l'Empereur, lignes paternelle et maternelle, Maximilien -d'Autriche et Marie de Bourgogne, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de -Castille. - -En face du Palais du Franc, se trouve le Marché au poisson, avec le -pignon d'une charmante petite maison et le tournant du canal du Rosaire. -Toujours des vues bien connues, le quai du Rosaire et les vieilles -maisons trempant directement dans l'eau qui semble dormir, des -architectures rouges, grises, des verdures encadrant quelque joli -détail, et tout à l'arrière-plan, la chapelle du Saint-Sang et ses -annexes, dominées par le Beffroi. - -Il n'y a qu'à se laisser aller le long de l'eau ou par les petites rues: -le groupe des grandes églises est tout près. Notre-Dame, c'est la haute -flèche aiguë qui porte une couronne à mi-hauteur. Sous la tour colossale -soutenue de gros contreforts, s'abrite un portail du quinzième siècle, -toute petite construction en hors-d'oeuvre, pourvue d'un toit -par-dessus sa balustrade. Cela s'appelait le portail du Paradis, c'est -aujourd'hui le baptistère. A côté, en dehors des grilles, on a élevé -récemment un petit monument gothique dédié à la Vierge, tout à fait -charmant de lignes. - -[Illustration: BRUGES.--CHEVET DE L'ÉGLISE NOTRE-DAME.] - -Un bien vilain jubé du dix-huitième siècle attriste l'intérieur; -heureusement, il y a tant de choses remarquables dans les bas-côtés, -tableaux ou monuments, que l'on peut arriver à l'oublier. Ce sont -notamment le célèbre mausolée de Charles le Téméraire, élevé par -Philippe II, en 1589, et celui de sa fille, la pauvre duchesse Marie de -Bourgogne, morte à Bruges à l'âge de vingt-cinq ans, d'une chute de -cheval pendant une chasse au héron. Le corps de Charles le Téméraire, -tombé à la bataille de Nancy, après être resté à Saint-Georges de Nancy, -jusqu'en 1550, fut alors amené par Charles-Quint, dans l'ancienne -cathédrale de Saint-Donat de Bruges, qui se trouvait sur le Burg, en -face de l'Hôtel de ville, et fut démolie à la Révolution. - -Comme joli motif d'architecture, le bas-côté gauche possède l'oratoire -de la famille de Gruuthuse, une claire-voie en bas et au-dessus la -tribune elle-même, en belle menuiserie gothique, portée en -encorbellement. - -[Illustration: BRUGES.--ENTRÉE DE L'HOPITAL SAINT-JEAN.] - -C'est que l'oratoire des sires de Gruuthuse communiquait avec leur hôtel -situé sous les murailles de l'église, à côté de la tour. Magnifique -logis gothique élevé au quinzième siècle, l'hôtel de Gruuthuse vient -d'être restauré et dégagé, quelques salles sont occupées actuellement -par le Musée des dentelles. Coffret précieux des fines merveilles créées -par les dentellières de Bruges, l'hôtel est lui-même une dentelle de -tourelles, de lucarnes et de balustrades qui se dessine superbement au -pied de l'église, surtout par derrière, sous le chevet, quand on tourne -vers le petit canal, au fond d'une ruelle solitaire. - -Par la rue du Saint-Esprit, on va de Notre-Dame à la cathédrale -Saint-Sauveur, monument sévère qui dresse, en face de la flèche gothique -de Notre-Dame, un énorme clocher roman dont la base est du dixième -siècle, rude et sans ouvertures jusqu'aux deux tiers de sa hauteur et se -terminant ensuite par des étages en partie modernes, avec tourelles -carrées aux angles, tourelles encore en retrait accompagnant une courte -flèche. La nef de Saint-Sauveur, d'une grandeur imposante, renferme de -nombreux monuments et objets d'art. Malheureusement, il y a encore ici, -pour fermer le choeur un jubé de froid style classique. - -[Illustration: BRUGES.--HOTEL DE GRUUTHUSE.] - -Les vieilles murailles les plus sombres de toute la ville, les briques -les plus patinées, ce sont bien celles de l'hôpital Saint-Jean, des -grands pignons austères devant Notre-Dame, comme des bâtiments divers, -d'aspect si vieux et si dolent qui trempent dans l'eau du canal de la -Reie et l'assombrissent au pont Notre-Dame. L'entrée au pied du vieux et -fruste clocher de la chapelle est d'un grand caractère. Quelques cours, -du silence et du recueillement, de vieilles murailles, des coins de -verdure, un rayon de soleil qui passe, et, derrière ces vénérables -pierres, des chefs-d'oeuvre d'une fraîcheur et d'une jeunesse -éternelles, les fameuses peintures de Memling, précieux trésor gardé en -une salle spéciale. - -[Illustration: BRUGES.--INTÉRIEUR DU BÉGUINAGE.] - -La légende veut que Hans Memling soit né à Bruges, elle en fait un -soldat de Charles le Téméraire, échappé au désastre de Nancy et revenu -mourant en son pays. Soigné à l'hôpital Saint-Jean, il aurait, par -reconnaissance, exécuté pour l'hôpital ces merveilleuses peintures. Né à -Bruges ou ailleurs, il paraît cependant prouvé qu'il s'y maria et qu'il -y mourut. Outre la châsse de Sainte-Ursule, il y a le retable de -Sainte-Catherine, un triptyque et différents panneaux d'une conservation -miraculeuse. - -Petites rues tranquilles, petites maisons bien calmes, au-dessus -desquelles on entend comme un bruissement de feuillages. C'est le -quartier du Béguinage et du Lac d'Amour, l'un des sites les plus -poétiques de Bruges. - -[Illustration: BRUGES.--HOPITAL SAINT-JEAN.] - -Ce qui donne au Béguinage de Bruges tout son caractère, c'est surtout sa -situation à part, son enceinte complètement entourée d'eau, plutôt que -des séductions architecturales. L'église est sans beauté, les maisons -très simples, mais l'entrée en est charmante, avec la porte au bout du -pont, sur un large canal ombragé de grands arbres, et comme fond, -derrière des verdures tombant dans l'eau, des pignons et des toits -rouges, la flèche de Notre-Dame et la tour de Saint-Sauveur montant dans -le ciel vaporeux. - -A l'intérieur, c'est un vaste carré herbeux, planté de grands arbres, à -travers lesquels brillent les petites maisons blanchies, au-dessus de la -bordure noire traditionnelle. - -[Illustration: BRUGES.--PORTE DES BAUDETS, OU D'OSTENDE.] - -Ces vieux arbres conduisent au Lac d'Amour, si paisible et si frais, -large bassin ombragé, très solitaire, quoique pourtant bien près du -coeur de la ville. C'est un tableau délicieux dans son heureuse -solitude, ce poétique Lac d'Amour où l'eau n'a pas une ride quand aucun -cygne ne s'y aventure, et c'était, paraît-il, le bassin du Commerce au -temps de la Bruges commerçante, l'arrivée des canaux de l'intérieur. Des -remparts qui le défendaient, il reste toujours debout, comme dominante -du tableau et rappel historique, une vieille tour enveloppée de -verdure. - -Bruges, par des travaux considérables à Zeebrugge, espère redevenir -ville maritime et commerçante. Zeebrugge est à une bonne douzaine de -kilomètres, il a fallu construire une énorme jetée de deux mille mètres -s'avançant en courbe dans la mer, creuser un canal avec bassins, -écluses, etc... Heureusement tout le trafic maritime est maintenu au -loin et le Lac d'Amour n'a rien à craindre. - -[Illustration: BRUGES.--PORTE SAINTE-CROIX.] - -La tour du lac n'est pas le seul reste des remparts; sur tout le -périmètre, immense en réalité, si les murs de pierre ont été remplacés -par des ombrages ou par de simples lignes d'arbres bordant le grand -canal circulaire formant fossé, il y a encore quelques portes, la porte -de Gand, la porte Sainte-Croix, la porte d'Ostende et la porte -Maréchale. Elles se ressemblent toutes, c'est la porte classique, entre -deux grosses tours rondes mais toujours dans la verdure, dans un -encadrement de grands arbres. - -La porte Sainte-Croix avait cette particularité, il y a quelques années, -d'être accompagnée de deux grands moulins de bois, tournant sur la butte -de l'ancien rempart. C'était tout à fait pittoresque, cela faisait -tableau avec la porte sur le canal et, sous les moulins, l'antique local -de la Guilde de Saint-Sébastien, confrérie des Archers, fondée au -quatorzième siècle, l'une des deux Guildes armées ou Serments, l'autre -étant la Guilde des Arbalétriers de Saint-Georges. Le bâtiment de -briques, un beau pignon décoré, dominé par une très haute tour, date de -1573. - -[Illustration: BRUGES.--LES MOULINS DE LA PORTE SAINTE-CROIX.] - -L'un de ces moulins est parti récemment, il n'en reste plus qu'un hélas, -dont il faut souhaiter la conservation, puisque c'est le dernier -survivant de tous ceux qui, alignés par dix ou douze sur certains -points, tournaient depuis cinq siècles en haut du rempart, tout autour -de la ville. - -[Illustration: BRUGES.--PLACE VAN EYCK.] - - - - -[Illustration: BRUGES.--ENTRÉE DU BÉGUINAGE.] - -X - -BRUGES (_suite_). - -Rues et canaux.--Le style flamand.--La Loge des Bourgeois et les -Chambres de Rhétorique.--Les Loges des Nations.--La Toison d'or. - - -Nulle ville autre que Bruges ne présente, dans ses édifices bourgeois, -le style flamand de la période gothique ou de la Renaissance aussi -déterminé et caractérisé. Il y a dans Bruges une telle collection de -pignons de tout âge, que les séries d'exemples abondent pour chaque -époque, depuis les pignons les plus simples, les plus modestes, -jusqu'aux façades les plus découpées et ouvragées, depuis l'humble petit -pignon de maisonnette populaire, comme on en voit dans les quartiers -pauvres, où les dentellières réunies par groupes, travaillent dans la -rue, sur le pas de quelque vieille porte en ogive, jusqu'aux -orgueilleux pignons des maisons de Corporations ou des logis de riches -bourgeois, où la brique est travaillée et dessine du haut en bas de la -façade, des cordons d'arabesques. - -Le principe, c'est l'encadrement des portes et des fenestrages par des -moulures, des rangées de briques en pointe ou taillées, mettant au -sommet de chaque ouverture un arc trilobé, mais le tracé se complique et -s'enjolive de fantaisies, et tout le pignon se décore de moulures, de -grandes arcatures à crochets, de trilobés et de roses quadrilobées. - -Au hasard de la promenade à travers la ville, en zigzaguant de rue en -ruelle, en passant les canaux sur de vieux ponts plus ou moins en dos -d'âne, notons les points où ces vieilles architectures se découpent le -plus pittoresquement, et les coins de tableaux apparaissant par des -ouvertures entre les murailles rouge sombre, avec des trous de lumière -sur quelque morceau de jardin fleuri bien imprévu, ou sur quelque petit -canal entrevu, se perdant mystérieusement dans un tohu-bohu de -constructions. - -On vient de restaurer, au centre de la ville, l'ancienne _Loge aux -Bourgeois_, jadis lieu de réunion, local d'une société de l'Ours au -quinzième siècle, ce que rappelle un ours placé depuis 1417 dans une -niche,--«le plus vieux Bourgeois de Bruges», comme on le nomme--local -devenu ensuite le siège de la Chambre de rhétorique du Saint-Esprit, et -depuis 1719, de l'Académie des Beaux-Arts. - -[Illustration: BRUGES.--LA LOGE AUX BOURGEOIS RESTAURÉE.] - -On sait ce qu'étaient ces Chambres de rhétorique des pays flamands, -curieuse institution qui tint pendant plusieurs siècles une place des -plus importantes dans la vie des cités, grandes ou petites. Leur origine -est très ancienne et l'on pourrait les rattacher aux confréries du Gai -Savoir des vieux trouvères, comme à celles des ménestrels et des acteurs -des mystères et moralités. - -Dans toutes les villes, même les plus modestes, ce qui indique bien -l'extraordinaire prospérité des Flandres, malgré les guerres et les -calamités publiques, étaient organisées, à côté de toutes les confréries -diverses, combien nombreuses, une ou plusieurs Chambres de rhétorique, -c'est-à-dire sociétés bourgeoises de récréation, académies littéraires -s'occupant de fêtes, de musique, de poésie, sous le haut patronage des -princes,--surtout au temps de la Maison de Bourgogne,--sociétés très -bien vues, jouissant de nombreux privilèges et même subventionnées par -les villes. - -[Illustration: BRUGES.--PIGNON RUE FLAMANDE.] - -Les Chambres de rhétorique possédaient des locaux pour leurs réunions, -elles avaient des dignitaires, des bannières, des insignes; elles -organisaient des représentations dramatiques, des cortèges dans les -grandes occasions, aux entrées des Rois ou des Princes et prenaient part -en corps à toutes les processions et fêtes religieuses. Parfois -s'ouvraient de grands concours entre les villes, et c'étaient des -occasions de fêtes interminables, de réunions, de banquets, au cours -desquels pour les beuveries joyeuses, circulaient les hanaps d'honneur, -sous les écussons des personnages importants et les bannières -victorieuses de la Chambre. - -La vieille Loge aux Bourgeois, abîmée par les siècles, n'était plus -qu'un bâtiment informe, lourd d'aspect, surmonté d'une tourelle -découronnée, et maintenant, après restauration, ou reconstitution si -l'on veut, c'est un fort joli fond de perspective pour le Canal du -Miroir sur la Place Van Eyck, très belle place, admirablement encadrée -par une rangée de magnifiques pignons, qui commence à l'ancienne Loge -des Portefaix et au porche du Tonlieu, charmante petite construction du -quinzième siècle, très décorée, restaurée de nos jours, comme toutes les -façades de la rangée. - -[Illustration: BRUGES.--ORATOIRE SOUS LES MURS DE SAINT-SAUVEUR.] - -La statue de Van Eyck s'élève face à la Loge aux Bourgeois; à côté, la -rue qui tourne entre de vieilles maisons, conduit à une autre place plus -solitaire, et à une autre statue de peintre, celle de Hans Memling, se -détachant sur les pignons rouges d'un vieux couvent. - -Nombreuses sont les belles façades, dans les rues centrales, rue -Flamande surtout, qui en aligne des séries. Le plus original peut-être -de tous ces pignons, est celui de la maison nº53, en ogival de la -dernière période, très joliment contourné et découpé en trois motifs. - -Pas bien loin,--façade historique celle-là--se voit ce qui reste de -l'ancienne _Loge des Génois_, curieuse par ses grands fenestrages. Cette -place, c'était l'ancienne Bourse des Négociants: les vieilles images -nous la montrent entourée de hautes constructions pittoresques richement -décorées, comme le fragment subsistant de la Loge des Génois, laquelle -possédait un étage de plus, couronné d'une ligne de créneaux, au lieu -du fronton ajusté au dix-huitième siècle. - -[Illustration: BRUGES.--BRETÈCHE SUR LE CANAL, AU PONT FLAMAND.] - -Aux grands siècles, alors qu'elle était la reine du commerce des -Flandres, alors que, par cent ou cent cinquante quelquefois à la -journée, les vaisseaux arrivaient par le Zwin à ses ports,--galéasses de -Venise ou du Levant, vaisseaux de la Hanse d'Allemagne ou de Londres, -navires d'Espagne, de Guyenne ou de Bretagne,--toutes les nations -commerçantes possédaient des maisons consulaires, des comptoirs -innombrables. Quelques-unes de ces maisons, des sortes de Halles, d'une -importance considérable, étaient de magnifiques édifices de la plus -riche architecture, avec des galeries pour les marchandises, des -annexes, des boutiques, ce qui constituait, lors des grandes foires, -régulières, de véritables expositions fréquentées par des négociants de -toutes les nations. - -L'ensablement de Zwin, au quinzième siècle, commença la décadence -commerciale de Bruges, que les guerres de la Réforme achevèrent. Les -anciennes Loges des Nations inutilisées disparurent, c'est à peine s'il -en reste encore çà et là quelques indications comme la Loge des Génois, -ou les débris de la Loge des Orientaux, ou la tourelle des négociants de -Smyrne, qu'on aperçoit au fond de la place Van Eyck. - -[Illustration: BRUGES.--PIGNON PROVENANT DE L'ANCIENNE LOGE AUX GÉNOIS.] - -Çà et là, se présente quelque joli motif à dessin, par exemple la petite -bretèche de briques très ornée accrochée à une maison donnant sur le -canal, au Pont Flamand, construite par un riche orfèvre en 1514, une -jolie rangée de hauts pignons, rue Queue-de-Vache. - -Il faut aussi noter deux ponts assez curieux: le Pont des Lions, gardé -par deux vieux lions de pierre,--de l'autre côté de la Grande Place,--et -le Pont Saint-Jean-Népomucène, avec la statue du Saint, devant de vieux -bâtiments dominés par le beffroi... - -Sur la Grande Place, à gauche, où jadis était la Halle aux draps, -s'élève maintenant, remplaçant des maisons sans caractère du dernier -siècle, l'Hôtel du Conseil provincial, belle construction moderne en -style gothique, dans laquelle vient d'avoir lieu une Exposition de la -_Toison d'or_, c'est-à-dire de tous les souvenirs, objets d'art, -tableaux se rapportant au célèbre ordre de chevalerie, institué à -Bruges en 1430, par le duc de Bourgogne Philippe le Bon, de galante -mémoire, lors des fêtes de son mariage avec Isabelle de Portugal, fêtes -magnifiques où le duc déploya tout le luxe traditionnel de la Cour de -Bourgogne, en des tournois extraordinaires, de fastueux banquets, et des -chapitres du nouvel ordre, tenus solennellement dans la cathédrale -Saint-Donat... - -C'étaient là de splendides journées, mais tout comme la rude cité de -Gand, Bruges la Belle avait aussi ses mauvais jours, ses sursauts de -colères terribles. Philippe le Bon, quelques années plus tard, entré -imprudemment avec une trop faible troupe pour apaiser une sédition -faillit être massacré à Bruges. Assailli par les Métiers en fureur, il -eut grand'peine à s'échapper, en combattant et en laissant des morts sur -chaque pavé jusqu'aux remparts. - -Sur le côté droit de la Grande Place, deux maisons intéressantes -encadrent l'entrée de la rue Saint-Amand: l'une, semblable à une tour, a -toute sa décoration en lignes perpendiculaires partant du fond jusqu'à -la plate-forme. L'autre, par malheur a eu sa façade dénaturée. C'est le -_Cranenburg_, la Cigogne, maison historique, car c'est là qu'en 1488, -lors de la révolte des Flandres, l'archiduc Maximilien d'Autriche, -l'époux de l'infortunée Marie de Bourgogne, fut emprisonné pendant trois -mois. - -Bruges était en pleine révolte. Accourus sous les bannières des -cinquante-deux corporations, les métiers soulevés remplissaient la -Grande Place et les chefs avaient osé porter la main sur leur prince. -Maximilien, arrêté aux Halles, fut enfermé sous bonne garde au -Cranenburg, pendant que l'on massacrait ses partisans, que l'on brûlait -leurs maisons, et que, sur un échafaud dressé devant ses fenêtres, le -bourreau torturait les magistrats qui s'étaient opposés à la sédition. - -[Illustration: BRUGES. ÉGLISE DE JÉRUSALEM.] - -C'est ainsi que périt, avec beaucoup d'autres, le pauvre Ecoutête -Lanchals, celui dont le mausolée est à Notre-Dame. Il était bien caché -depuis plusieurs semaines, lorsque les révoltés annoncèrent que le -bourgeois qui lui donnerait asile plus longtemps serait pendu avec sa -femme et ses enfants, devant sa maison. Lanchals quitta son refuge, fut -pris bien vite et exécuté. Et Maximilien, pour obtenir la liberté, dut -en passer par toutes les exigences des communes et jurer tout ce -qu'elles voulurent, sauf à se retourner contre les révoltés. - -Les églises secondaires sont nombreuses, la plupart extérieurement assez -simples, mais fort riches à l'intérieur; l'Eglise de Jérusalem, très -particulière intérieurement, élève par-dessus toits et pignons, dans le -quartier de la Porte-Sainte-Croix, un clocher d'une forme curieuse, avec -ses tourelles, ses étages octogonaux et la grosse boule qui surmonte le -tout. - -D'ailleurs, de quelque côté que l'on erre dans Bruges, le long de ces -canaux qui tournent et s'entre-croisent dans les quartiers éloignés du -centre vivant, sur les quais tranquilles, ombragés de grands arbres ou -dentelés de hauts pignons, il y a toujours dans le paysage, pour lui -donner tout son caractère, outre les flèches de ces églises ou de ces -chapelles, les graves et nobles silhouettes de Notre-Dame et de la -cathédrale Saint-Sauveur avec le vieux beffroi. - - - - -[Illustration: ANVERS.--VUE SUR L'ESCAUT.] - -XI - -ANVERS - -Façade sur l'Escaut.--Le Steen et ses souvenirs.--La Cathédrale et -l'Hôtel de ville.--La fortune d'Anvers.--La Grande Boucherie.--La Furie -espagnole et autres furies.--Le grand Siège.--Une Bourse gothique.--La -Maison Plantin. - - -Anvers, c'est la grande ville maritime moderne, l'énorme développement -de bassins et de quais remplis de hautes mâtures et de cheminées à perte -de vue, d'un enchevêtrement de bâtiments de toutes formes et de toutes -tailles, depuis les mastodontes ventrus à quatre cheminées rouges, qui -s'en viennent des pays d'Extrême-Orient ou des Amériques, jusqu'aux -longues, basses et lentes péniches des canaux des Flandres ou de -Hollande. Et puis d'étranges constructions, des quais flottants qui -tanguent et roulent comme des navires, des grues nombreuses faisant -virer des bras fantastiques, un mouvement formidable de gens et de -chevaux, de chariots jetant sur les ports des montagnes de ballots et de -caisses. - -Voilà pour le présent, mais il y a autre chose: Anvers est une grande et -magnifique ville où le passé ne peut s'oublier, car il a laissé partout, -derrière la façade de grands édifices modernes alignés le long de -l'Escaut, sa marque et ses souvenirs, et tous ces monuments d'art si -nombreux, de toute nature et de toute importance. - -Anvers a une admirable façade sur l'Escaut, presque bras de mer ici -plutôt que fleuve, large de 500 mètres. C'est un panorama mouvementé et -pittoresque, quand on le regarde en bateau ou de la rive du pays de -Waes. - -Derrière l'embarcadère flottant, une ligne de hautes constructions -modernes, par-dessus lesquelles monte et s'effile la flèche géante de la -Cathédrale; sur la gauche, trempant dans les eaux mouvantes, sur -lesquels filent de grands vapeurs, apparaît la masse blanche du Steen, -berceau du vieil Anvers. Et d'autres monuments s'indiquent par-dessus -les toits, le campanile de l'Hôtel de ville, l'église Saint-Paul, -d'autres flèches au loin, puis encore un massif de hautes maçonneries, -la Vieille Boucherie, un édifice énorme aux pignons rouges flanqués de -tourelles. Au delà, sur la gauche, ce sont les grands bassins, les -grands services maritimes, la forêt des mâtures, les docks s'estompant -dans une buée faite de toutes les fumées qui montent dans le ciel. - -[Illustration: ANVERS.--LE STEEN.] - -Le Steen, la Cathédrale, l'Hôtel de ville, ce sont les trois principaux -monuments caractéristiques, c'est-à-dire le passé féodal, le grand élan -religieux, puis l'essor commercial de la cité au seizième siècle attesté -par l'ampleur du palais bourgeois, énorme auprès du petit burg du -Moyen-Age. - -[Illustration: ANVERS.--INTÉRIEUR DU STEEN.] - -Dès le septième siècle, il y avait un burg sur l'Escaut, au Steen.--La -légende le fait bien plus vieux, et raconte que ce burg était le repaire -d'un géant farouche, nommé Druon d'Antigon, qui percevait un tribut sur -toutes les marchandises passant par le fleuve et coupait la main droite -aux marchands récalcitrants. Sylvius Brabo, chevalier romain, comme on -disait dans les romans du Moyen-Age, vint défier le géant dans son -repaire, le tua, comme de juste, et lui coupa les deux mains qu'il jeta -dans le fleuve. - -_Hand Werpen_, lancement de la main, de là le nom d'Anvers «Antwerpen». -Et la légende ajoute que le vaillant chevalier Brabo, illustré par son -exploit, s'en alla de plus fonder le duché de Brabant. - -Le Steen d'aujourd'hui, restauré tout récemment, est l'édifice réédifié -au seizième siècle sur l'emplacement d'un château du treizième siècle -défendant la petite cité du Moyen-Age, enfermée dans une enceinte fort -étroite, mais qui sentait déjà le commencement de ses prospérités et -faisait craquer ses murailles assez rapidement. - -Le quatorzième siècle vit la fortune commençante d'Anvers, le quinzième -son rapide développement, et le seizième le triomphe de la ville sur les -cités rivales qui tenaient depuis des siècles le sceptre du commerce. -Lorsque Bruges descend, quand l'ensablement du Zwin et des ports de -Damme et de l'Ecluse fait abandonner l'ancienne route des navires et -déserter les Halles et les comptoirs brugeois, c'est Anvers qui hérite -des établissements commerciaux, des comptoirs de la Hanse et des -Nations, ainsi que de toutes les flottes et des convois de marchandises -venant de tous pays par la mer, par les canaux ou par les routes de -terre. - -C'est une prospérité inouïe. Anvers prend la première place comme ville -de négoce et cette richesse de la ville, cette opulence de ses -marchands, font sortir de terre églises et palais, maisons de -corporations, grands logis bourgeois, monuments publics. Anvers a -bientôt plus de deux cent mille habitants; elle déborde de son enceinte -qu'il faut élargir et élargir encore. Des centaines de navires se -balancent au mouillage devant ses murs, ils arrivent par flottilles, -quelquefois cinq cents navires par jour, pendant que deux mille chariots -de marchandises par semaine se présentent à ses portes. - -[Illustration: CATHÉDRALE D'ANVERS.] - -Prospérité inouïe. C'est une ville de commerce et de banque et non une -ville fabricante comme l'étaient les grandes communes: Gand, Bruges et -Ypres. Il y avait à Anvers un millier de maisons étrangères et l'on -disait qu'il s'y traitait plus d'affaires en un mois qu'à Venise en deux -ans. - -Et cette riche cité est souvent en fêtes: joyeuses entrées de Princes, -de Rois et d'Empereurs, Maximilien, Charles-Quint, tournois, carrousels, -fêtes des Chambres de rhétorique,--bourgeois et marchands rivalisant de -luxe avec les princes et les seigneurs. - -Le ciel s'assombrissait pourtant. Déjà les querelles religieuses -menaçaient de tourner en guerres civiles et la riche cité commerçante, -après de triomphales périodes, allait voir des séries d'années cruelles. - -Le Steen, réédifié en 1520, a été complètement restauré depuis quinze -ans et transformé en Musée. C'est un petit château seizième siècle avec -quelques tours portées sur des bases plus anciennes, des pignons en -escalier, un grand bâtiment à fines tourelles regardant les bassins. La -vieille porte ogivale donne sur une jolie cour pittoresque où se trouve -l'entrée du Musée sous la saillie de l'ancienne chapelle. Avant la -restauration, c'était un autre genre de pittoresque; le Steen vendu à la -Révolution avait été fort maltraité et avili, on y avait établi une -scierie et des ateliers; des bicoques de toutes sortes s'étaient -incrustées dans ses vieilles murailles et accrochées extérieurement aux -tours. - -Le Musée est intéressant pour ses souvenirs locaux. Les instruments de -torture qui s'y trouvent conservés n'ont pas beaucoup changé de place, -car le Steen fut prison pendant des siècles, prison terrible pendant les -troubles et les guerres de la Réforme, et ses cachots, ses salles de la -question virent passer d'innombrables prisonniers. - -[Illustration: ANVERS.--PUITS DE QUENTIN METZYS.] - -Ce n'était plus le temps des joyeuses entrées ni des fêtes. Au -commencement du soulèvement des Gueux, quand tout le pays en -insurrection se trouvait pour ainsi dire entre les mains des révoltés -protestants de toute secte, que la régente Marguerite de Parme était -enfermée à Bruxelles, sans pouvoir aucun, les Réformés iconoclastes -avaient attaqué la procession de l'Assomption, et, pendant trois jours, -s'étaient livrés à tous les excès: destruction des monuments religieux, -dévastation et pillage de la cathédrale et de toutes les églises, -massacre des opposants, trois journées de véritable mise à sac, simple -répétition d'ailleurs de ce qui se passait aux mêmes moments à Gand, -Ypres, Furnes, Malines, Valenciennes, Amsterdam, Leyde, et, partout, -villes et campagnes, où les églises et les abbayes furent dévastées de -fond en comble. - -Ce que la splendide cathédrale d'Anvers perdit de monuments en ces -explosions de folie sauvage, on le devine. Envoyé par Philippe II pour -réduire les Flandres, le terrible duc d'Albe allait entrer en scène. Il -arrivait à petites journées par l'Italie, la Savoie, la Franche-Comté. -Son armée, composée de dix mille fantassins et de trois mille -cavaliers, tous vieux soldats, suivis de mille courtisanes, se -grossissait en route d'autres régiments éprouvés et d'escadrons de -reîtres; la terreur de son approche remplissait les Flandres et faisait -fuir à la hâte les gens compromis dans la révolte... - -Ainsi Anvers, parvenu si rapidement à l'apogée de sa fortune, allait, -tout aussi rapidement, par une suite de malheurs, redescendre la pente -escaladée. - -La guerre sévit partout, le négoce tombe à plat, tous les commerçants -étrangers ont fermé leurs comptoirs. Anvers épouvanté végète sous les -canons de la citadelle espagnole. - -En 1576, après une suite de revers des Espagnols, quand la situation -devient dangereuse pour eux, Anvers subit l'effroyable accès de rage des -vieilles bandes d'Espagne, les trois journées terribles de ce qu'on a -appelé la _Furie espagnole_. - -Le 4 novembre, les troupes de la citadelle, demeurées sans solde depuis -vingt-deux mois, se mutinent, réunies à un corps accouru d'Alost, -sortent tout à coup de la citadelle, alors assiégée par les troupes des -Etats, tombent sur la ville, enlèvent les retranchements et mettent tout -à feu et à sang. L'Hôtel de ville flambe et, avec lui, huit cents -maisons; trois jours durant, les Espagnols égorgent, pillent et brûlent, -jettent sept mille cadavres sur le pavé de la ville. - -[Illustration: ANVERS.--MAISONS DE CORPORATIONS, PLACE DE -L'HOTEL-DE-VILLE.] - -Six ans après, c'est une secousse nouvelle. La ville était au pouvoir -des Etats; le duc d'Alençon, frère d'Henri III, qui venait d'être élu -duc de Brabant, reçu dans la ville avec magnificence, essaya de s'en -assurer la possession. Sous prétexte de passer son armée en revue, il la -réunit sous les murs de la ville. Tout à coup, un tumulte préparé -s'élève à l'intérieur, l'escorte du duc qui partait pour la revue tombe -sur la garde de la porte de Kindorp, la massacre et toutes les troupes -massées au dehors s'élancent au cri de: Ville gagnée! Mais, revenus de -la première surprise, les gens d'Anvers résistent, tendent leurs -chaînes, se réunissent et chargent les assaillants; ceux-ci arquebusés -de partout, écrasés sous les meubles qui leur pleuvaient sur la tête, -massacrés à leur tour, sont acculés aux portes fermées, et bientôt -obligés de sauter par-dessus les remparts pour s'échapper, laissant -douze cents soldats et quatre cents gentilshommes sur le terrain. - -Puis, c'est l'armée victorieuse du duc de Farnèse qui vient bloquer la -ville, place d'armes des Etats, c'est le grand siège de 1584 et 1585, -siège mémorable pendant lequel les Espagnols et les Anversois, pour la -défense de leurs forts et de leurs circonvallations, inondèrent le -terrain sur d'immenses étendues en amont et en aval, couvrant sous les -eaux 300 kilomètres carrés! - -[Illustration: ANVERS.--ENTRÉE DE LA BOURSE.] - -Outre de formidables ouvrages et les grands forts Sainte-Marie et -Saint-Philippe, les Espagnols avaient barré l'Escaut par d'énormes -estacades et une chaîne de trente-deux gros navires, le tout défendu par -quatre-vingt-dix-sept canons. Les Anversois aux abois s'efforcèrent de -détruire ces estacades par tous les moyens, canonnades, machines -infernales, jusqu'au jour où treize brûlots chargés de mines réussirent -à faire sauter le barrage, en tuant huit cents Espagnols par leur -explosion. - -Néanmoins, le passage demeura fermé par de nouveaux retranchements, de -nouvelles digues, et Anvers, épuisé, affamé, dut se résoudre à -capituler, à des conditions d'ailleurs honorables. - -Mais à la fin des guerres, dans le traité de Munster qui reconnut -l'indépendance des Provinces-Unies de Hollande, une clause ordonnait la -fermeture de l'Escaut, et mieux que l'estacade de Farnèse, cet article, -bouclant le port d'Anvers, acheva la ruine de la ville au profit -d'Amsterdam et Rotterdam. Anvers tomba si bien, qu'à la fin du -dix-septième siècle, des milliers de maisons étaient vides d'habitants. - -Après deux siècles, tout à coup, la grande tourmente de la Révolution -souffle. Les vieux traités sont déchirés, l'Escaut est libre et Anvers -commence à renaître. Un grand monument, sur la Place Marnix de -Sainte-Aldegonde, commémorant l'affranchissement de l'Escaut, montre à -son sommet le fleuve Scaldis délivré de ses chaînes et foulant aux pieds -le traité de Munster. - -Anvers reprenait le cours de ses prospérités. Quelques secousses encore -pendant les grandes guerres et un siège en 1814, rappelèrent les mauvais -jours; cela s'acheva après la Révolution belge de 1830 par le siège de -la vieille forteresse des Espagnols restée aux mains des Hollandais. Le -général Chassé, commandant de la citadelle, bombarda la ville, mais, -investie par une armée française, la citadelle capitula en décembre -1832. - -L'Hôtel de ville avait été achevé en 1565; incendié lors de la Furie -espagnole, il fut restauré ou plutôt réédifié tout de suite après. -Anvers n'est pas une de ces grandes communes de la période gothique; -c'est une ville de la Renaissance, et son temps de gloire, c'est le -seizième siècle. L'Hôtel de ville ne monte pas, il n'a pas de beffroi -lancé à l'escalade des nuages et qui s'élève en élan passionné, tout en -âme, en imagination fière et joyeuse; c'est un large et ample monument -d'une architecture qui ne cherche rien du tout, mais entend jouir -commodément des agréments de la vie, de la richesse et du luxe. -L'architecture de la Renaissance classique, ce serait, on peut bien le -dire sans blasphème artistique, une architecture d'opulent parvenu qui -fait bâtir en y mettant le prix, en prenant dans les cartons quelque -chose de cossu et de tout fait. - -C'est néanmoins un bel édifice, bien proportionné, solidement assis; ses -nobles colonnades, le superbe pavillon central en avant-corps pyramidant -élégamment, la longue galerie ouverte qui règne en haut, forment un -ensemble majestueux, mais il n'y a pas de détails particuliers à -chercher et à savourer, de fioritures à caresser particulièrement des -yeux ou du crayon comme on en trouve dans tel modeste petit bâtiment de -petite cité. - -Une fontaine du sculpteur Jef Lambeaux dresse, sur un massif rocheux -posé à même sur le pavé de la place, le bon chevalier Brabo en costume -du commencement du monde, lançant à toute volée les mains du méchant -géant Antigon, étendu mort sur la pente du rocher. - -[Illustration: ANVERS.--STATUE DE SYLVIUS BRABO.] - -A l'intérieur on voit de nobles salles et d'intéressantes décorations, -surtout les belles compositions du grand peintre Leys, l'artiste aux -étonnantes reconstitutions, qui faisait si bien revivre les gens, les -esprits, les sites, les architectures du Moyen-Age, dans l'atmosphère -même du temps, à ce qu'il semble: la joyeuse Entrée de Charles-Quint, le -bourgmestre Lancelot d'Ursel haranguant les milices communales sur la -Grand'Place, en 1541, au moment de marcher à la bataille, la Régente -Marguerite de Parme à Anvers, etc... - -La Grand'Place est en train de prendre une physionomie dans le genre de -celle de la Grand'Place bruxelloise, avec la restauration ou -reconstitution des vieilles façades des maisons de corporations qui la -bordent, lesquelles, hélas, avaient été bien abîmées, abandonnées et -transformées depuis longtemps. On refait les pignons, on redonne du -style aux façades trop dénaturées. Il y a les maisons des Serments ou -Corporations, celle des charpentiers, celle des drapiers du seizième -siècle, reconstruite après la Furie espagnole, la maison des Tonneliers, -la maison de l'Arbalète ou de Charles-Quint, de 1515, la plus haute, six -étages et une façade complètement en fenêtres, avec des pilastres -décorés, des armoiries; on vient de rétablir au sommet du pignon la -statue équestre de saint Georges, patron de la Guilde des Arbalétriers. -A côté, s'érige une autre grande façade gothique. - -Les rues autour du Palais-Municipal, rue des Serments, rue des -Rôtisseurs, à côté de ces pignons nouveaux, sont toutes d'aspect ancien; -les hautes façades ont un grand caractère, pignons immenses, noircis -par les siècles, longues lignes de fenêtres à meneaux. Combien d'étages -jusqu'à la pointe du pignon? On ne sait. Et tout le quartier est ainsi. - -[Illustration: ANVERS.--LA VIEILLE BOUCHERIE.] - -Les bouchers ont toujours et partout formé une corporation puissante. -Cela se voit aux édifices qu'ils ont laissés. A Anvers, la maison de la -Vieille Boucherie est colossale, c'est un autre Steen à peu de distance -du premier, une énorme construction de briques de deux couleurs, un -carré de 45 mètres, à pignons majestueux flanqués de hautes tourelles. -L'édifice datant de 1501, est éclairé par de belles fenêtres ogivales. -Les bouchers faisaient bien les choses, il y avait même dans l'édifice -une chapelle très ornée. - -Aujourd'hui, on restaure l'édifice, ou du moins on le dégage, pour -commencer, des vieilles maisons qui l'enserraient. - -Un trou sombre formant passage voûté, sur le côté, le long d'un calvaire -sous un auvent, arrange un coin bien pittoresque parmi ces vieilles -maisons, au pied des sombres murs de briques aux assises alternativement -rouges et blanches, écorchés par les griffes du temps. Sur un autre -coin, c'est une Vierge érigée au mur d'une tourelle, avec une lanterne à -ses pieds. C'est d'ailleurs une note très anversoise: partout, dans la -vieille ville, on aperçoit au coin des rues saints ou madones, -témoignages de la piété du passé. - -L'église Saint-Paul, tout près, possède sur son flanc droit un -monumental Calvaire qui n'est pas une merveille de goût, arrangé en -montagne de rochers, portant sur toutes les pointes des statues -d'apôtres, de saints et d'anges, avec des grottes encadrant divers -épisodes de la Passion. - -Le centre moderne de la vie anversoise, c'est la Place Verte, sous la -cathédrale, un carré d'arbres, avec la statue de Rubens au milieu.--Ce -centre de la vie était, jusque vers 1800, le cimetière de la -cathédrale.--Il y a bien du mouvement, mais, en dépit de tout le bruit, -des flots d'étrangers qui passent et repassent, c'est toujours en haut -que les yeux sont attirés, vers l'immense cathédrale qui domine tout le -fond du tableau. - -[Illustration: ANVERS.--PASSAGE SOUS LA VIEILLE BOUCHERIE.] - -Elle élève sa masse puissante, la longue nef avec la coupole en oignon -du petit clocheton central, et, par-dessus tout cela, le jaillissement -de la grande tour, filant ogive sur ogive, toujours plus haut, jusqu'aux -étages de la flèche. Mais c'est par-dessus les pignons en escalier du -vieux Marché au blé que paraît plus audacieuse, plus fantastiquement -aérienne, cette flèche qui s'élance, échelons par échelons, avec des -tourelles posées sur des tourelles, des pinacles hissés sur des -pinacles, et reliés par des arceaux pour l'arc-bouter, la soutenir -jusqu'à la dernière pointe, à 123 mètres du sol. - -Ramenons nos yeux à terre. Au pied de la Tour, sur le Marché aux grains, -le Puits de Quentin Metzys pose ses fioritures en ferronnerie sur une -margelle toute neuve. C'est le chef-d'oeuvre du vieux forgeron peintre -Anversois qui, sur la pointe d'un berceau de vignes, feuillages et lis -enroulés et entremêlés, en fer miraculeusement forgé, plaça la statuette -de Sylvius Brabo en chevalier du quinzième siècle brandissant les mains -du géant. - -Ce puits, jadis, était devant l'ancien Hôtel de ville, il fut transféré -ici quand on construisit le grand édifice au temps de la Renaissance. - -[Illustration: ANVERS.--ÉGLISE SAINT-JACQUES.] - -L'intérieur de la cathédrale immense, aux nefs d'une surprenante -majesté, est un musée d'oeuvres d'art parmi lesquelles beaucoup de -modernes, car l'église, outre les dévastations des iconoclastes vers -1566, a souffert terriblement à la Révolution. La chaire, du -dix-septième siècle, énorme, est un morceau curieux, avec ses statues, -sa tente supportée par des arbres, tous ses chérubins soulevant les -draperies, le grand ange tombant du ciel en sonnant de la trompette et -de grands oiseaux, toute une basse-cour. - -Il y a les célèbres Rubens: _la Mise en Croix_, _la Descente de Croix_ -et l'_Assomption_. - -La maison des parents de Rubens est tout près d'ici sur la longue place -de Meir. Le grand peintre a fait construire en 1610, à côté, sur la -petite rue, une belle maison du style pompeux qu'il affectionnait, -maison transformée, malheureusement, et dont il ne reste que des -fragments. - -Devant Pierre-Paul Rubens, cavalier de noble tournure, ambassadeur, -homme politique, admirable peintre, le Rubens des chairs roses et -dodues, des grasses Flamandes à fraises, des gentilshommes de belle -prestance, évidemment on ne se sent pas ému comme devant le mystérieux -et profond Rembrandt, mais on est séduit par cette belle Flandre -épanouie, pleine de santé, et bien reposée des terribles émotions du -seizième siècle. - -[Illustration: ANVERS.--COUR DE L'ANCIEN HOSPICE DES MERCIERS.] - -Il y a des Rubens partout à Anvers. L'église Saint-Jacques en possède -aussi de célèbres; c'était la paroisse du grand peintre, inhumé dans la -chapelle de la famille. Musée encore, cette superbe église, commencée -vers la fin du quinzième siècle, dont la haute tour se dresse inachevée, -au milieu d'énormes échafaudages. - -Dès le quinzième siècle, Anvers possédait une Bourse, bientôt devenue -trop étroite; la ville en construisit une autre en 1532. Les négociants -se réunissaient alors en de vastes locaux entourant un préau à arcades -d'un gothique capricieux. Anvers était une place de riches banquiers; -dès le seizième siècle, il s'y traitait même des emprunts de princes, -tout comme aujourd'hui. Brûlée plusieurs fois, cette Bourse fut -définitivement ruinée par un dernier incendie en 1858. On la -reconstruisit plus grande, sur le même emplacement, dans le même style -ogival extrêmement fleuri. - -L'ancien préau, doublé d'un étage de galeries et couvert d'un plafond -supporté par de belles ferronneries, forme une très curieuse salle, avec -de beaux portiques d'entrée, sur la rue de la Bourse ou sur la rue des -Douze-Mois. - -Anvers est une ville de contrastes! Juste devant la Bourse, un étroit -couloir, en sortant de la rue très moderne et très animée, mène dans une -petite cour silencieuse et paisible comme un béguinage, où de vieilles -maisons entourent une petite chapelle désaffectée, aux ogives en partie -bouchées, avec des tuyaux de cheminées sortant des trilobes. C'était -l'hospice du Métier des Merciers. Un menuisier rabote dans la cour, une -fontaine coule sous un pilier portant un vieux Saint-Nicolas tout rongé, -tandis qu'à deux pas, de l'autre côté de la rue, la Bourse s'agite et -bourdonne. - -Un coin délicieux et bien en dehors des temps, c'est la vieille maison -Plantin-Moretus, poétique musée du passé docte et artiste, que les -siècles en tourbillonnant semblent n'avoir même pas effleuré. On ne le -devinerait pas de l'extérieur, ce musée, sur le petit Marché du Vendredi -aux maisons quelconques, il faut pousser la porte pour retrouver le -seizième siècle dans la belle cour de l'imprimeur au Bois-Dormant. - -[Illustration: ANVERS.--COUR DE LA MAISON PLANTIN-MORETUS.] - -Toute la maison du bon imprimeur Tourangeau, fixé à Anvers après -quelques pérégrinations, en 1576, est demeurée intacte. Son appartement, -sa chambre avec son lit, comme s'il était toujours là, et le bureau des -correcteurs, la boutique où se vendaient les livres à la célèbre marque -plantinienne, le _Compas d'or_, les ateliers de composition et les -vieilles presses à bras qui ont tiré les beaux volumes visibles dans la -boutique, la fonderie de caractères, les collections des bois et des -cuivres ayant servi à l'illustration des vieilles éditions. C'est un -asile charmant, cette belle cour à arcades, où, sur la façade de -briques, des vignes plantées par le vieil imprimeur, montent encadrer -de leurs pampres, les grandes fenêtres à meneaux. Hélas, le bon Plantin, -que l'on s'attend à rencontrer en quelque couloir, l'a quittée il y a -trois siècles, mais ses descendants, la dynastie des Moretus, l'ont -occupée, y ont imprimé des livres jusqu'en 1876, époque où la maison, -achetée par la ville, fut transformée en Musée. - -[Illustration: ANVERS.--VIEILLE PORTE, RUE HAUTE.] - -Que de choses encore dans Anvers, de vieilles maisons et de grands -édifices modernes, des musées, des statues: Van Dyck, Quentin Metzys, -Téniers, Jordaens, Leys, un jardin zoologique superbe, un parc établi -sur l'emplacement d'un vieux bastion. Et vers le port, toujours en -rumeur,--où tout le travail est fait par des corporations d'ouvriers -organisés, depuis le seizième siècle, en plus de cinquante nations ou -groupes ayant gardé les appellations adoptées à l'origine,--dans le -tumulte des chargements, des charrois, parmi tant de hangars et de -magasins, il se trouve encore quelques vieux bâtiments curieux, comme la -Porte de l'Escaut, sur le quai, ou la Maison Hydraulique, construite en -1553, avec un réservoir pour alimenter les brasseries du quartier. - -[Illustration: ANVERS. -PORTE DE LA MAISON HYDRAULIQUE.] - - - - -[Illustration: TERMONDE.] - -XII - -ALOST.--TERMONDE. - -Deux Hôtels de ville pittoresques.--Aventures et catastrophes.--Sièges. ---Pestes et incendies. - - -Alost, petite ville industrielle, à mi-chemin entre Gand et Bruxelles, -plus peuplée qu'il ne semble à première vue, n'a pas très grand -caractère, et n'éveillerait pas un intérêt bien considérable, n'était la -très belle maison de ville qui se dresse sur sa Grand Place. - -C'est une très ancienne ville, il faut le dire, et qui a des annales -assez chargées. S'il ne lui est pas resté beaucoup de maisons ou -d'édifices de son vieux temps, si sa physionomie s'est un peu -banalisée, cela tient sans doute aux mauvais moments qu'elle eut à -passer dans le cours des siècles. - -[Illustration: HOTEL DE VILLE DE TERMONDE] - -En 1360, un incendie réduisit en cendres les trois quarts de ses -maisons. Une terrible aventure la mit à mal deux siècles après; au temps -des guerres religieuses, la Furie espagnole de 1576 partit d'Alost. -C'est un corps d'Espagnols occupant la ville enlevée par surprise, qui -donna le signal. Réunis sur cette grande place d'Alost, les soldats -mutinés, rendus furieux par une série d'échecs et par les misères de la -guerre, furent harangués par Juan de Navarese et l'élurent pour chef. -Après avoir mis consciencieusement à sac la malheureuse petite cité, ils -marchèrent sur Anvers pour lui faire subir le même sort. - -Toujours comme Anvers, quelques années après, Alost eut à subir la -visite de l'armée du duc d'Alençon. D'autres visites ne furent pas moins -désastreuses pour les habitants; en 1485 et 1580, ce fut la peste qui -fit chaque fois un nombre considérable de victimes. L'église principale, -la collégiale Saint-Martin, possède un grand tableau de Rubens rappelant -ces tristes épisodes: Saint Roch et les pestiférés ou Alost ravagée par -la peste. - -L'Hôtel de ville d'Alost est très particulier, non point par la -magnificence de son architecture, les exubérances du gothique flamboyant -ou la belle ordonnance, mais par un arrangement de lignes et de -détails curieux, et par le caractère pittoresque de l'ensemble. -Le beffroi, le pignon à tourelles, les morceaux ajoutés, gothique et -gothico-Renaissance, tout s'arrange de façon très amusante. - -[Illustration: ALOST.--ARRIÈRE FAÇADE DE L'HOTEL DE VILLE.] - -Le beffroi est une tour carrée du quinzième siècle, terminée par un -campanile à carillon sur la jolie plate-forme. Sous deux statues -décorant une des faces et représentant d'anciens comtes d'Alost, -s'inscrit la date de 1200 juste. Si l'Hôtel de ville suivant l'habitude -de toutes les vieilles personnes, ne se vieillit pas un peu par -coquetterie, cela fait un bel âge, et comme il vient d'être restauré, il -semble porter très bien ses sept cents ans.--_Ni espoir, ni crainte_, -dit une inscription sur le beffroi, sans doute en souvenir des pestes, -assauts, mises à sac et autres catastrophes qui tombèrent sur la ville. -Brrr..., c'est beau le stoïcisme. - -Le beffroi s'accompagne d'un beau pignon décoré avec un second -campanile à la pointe et une tourelle sur le côté. Sur l'angle s'avance -une annexe de la fin du quinzième siècle, très joli petit édifice du -gothique de la dernière période, très orné, très fleuri, à pignon -ondulé, avec des statues et des pinacles. Les décrochements de la façade -donnent des ombres nettes qui soulignent et ajoutent au pittoresque des -lignes et des détails. - -Pour ajouter par la couleur quelque chose de plus, il y a au fond de la -place une rangée de maisons à pignons du seizième siècle portées sur -arcades, façades de briques avec encadrements de pierres. Une statue au -milieu de la place s'entoure des voitures, des échoppes et des -déballages du marché: c'est Thierry Moertens, célèbre imprimeur, né à -Alost, et qui fonda en sa ville natale un des premiers établissements -typographiques de Belgique. - -L'Hôtel de ville a, par derrière, une deuxième façade plus sévère, un -grand pignon éclairé de belles fenêtres et flanqué aussi de tourelles. - -La vieille église Saint-Martin fait face au beffroi, au bout d'une -petite rue; la pauvre église serait probablement fort belle, si, ayant -échappé aux catastrophes de 1360 et de 1576, elle n'avait été ravagée -par un incendie en 1605. Elle n'a pour ainsi dire pas de façade, on -tourne autour par des petites rues et l'on ne trouve que les entrées -latérales, de jolis morceaux, des arrangements de transepts, de -chapelles et de toits très mouvementés. - -Autre gentille petite ville, autre Hôtel de ville intéressant, à peu de -distance; c'est Termonde ou Dendermonde, au confluent de la Dendre et de -l'Escaut. - -[Illustration: ÉGLISE D'ALOST.] - -Dans la grasse verdure des prairies, parmi les bouquets d'arbres où çà -et là des maisonnettes mettent la note rouge d'un toit de tuiles, la -Dendre vire et sinue capricieusement, enserrant des remparts, des talus -de batteries, tournant autour des bastions bas et s'élargissant en étang -devant une porte. Il faut passer plusieurs ponts, franchir plusieurs -bras de rivière pour entrer en ville. Termonde est une vieille place -forte et elle a toujours compté l'eau de ses rivières comme son -principal rempart. - -Toutes ces eaux qui font la beauté et la fraîcheur de sa campagne lui -ont servi en 1667 lorsque Louis XIV, arriva avec cinquante mille hommes, -se flattant de prendre rapidement la ville, comme il venait d'enlever -Alost et la plupart des places de la Flandre et du Hainaut. Mais, aux -approches de l'ennemi, les défenseurs de Termonde n'eurent qu'à ouvrir -leurs écluses, la campagne fut transformée en un lac, et l'armée -française dut aussitôt lever le siège. - -Cependant, en 1706, l'armée de Marlborough vint assiéger une garnison -française, c'est l'année de Ramillies, le temps des tristesses et des -revers pour le grand Roy vieilli, et cette fois Marlborough prend la -place, après six jours de tranchée ouverte. - -Comme tous les Hôtels de ville de Belgique, celui de Termonde vient -d'être restauré. Sa large façade claire compte trois pignons à gradins -donnant du pittoresque au grand comble; au milieu, monte le beffroi, -haute tour carrée, encastrant en haut l'horloge entre quatre tourelles, -et couronnée d'un gracieux petit campanile. - -[Illustration: ALOST.--VIEILLES MAISONS.] - -Comme décoration de façade, ce sont des statues accrochées tout le long, -sous des niches, un balcon bretèche au beffroi et en bas un petit perron -gardé par le lion de Flandre. - -Sur le côté gauche de la place, un autre édifice important fait -vis-à-vis à l'Hôtel de ville, un grand bâtiment avec un toit énorme, de -hautes lucarnes à gradins et une fine tourelle sur le côté; c'était -jadis la Halle aux draps convertie aujourd'hui en Musée. - -Il y a une église intéressante, Notre-Dame, qui peut montrer un grand -décor d'autel de Saint-Nicolas, des fonts baptismaux curieux, et -diverses oeuvres d'art. David Téniers habita longtemps Termonde. -Etait-ce là qu'il portait ses tableaux à vendre au marché sur son âne? - -[Illustration: LE MUSÉE A TERMONDE.] - - - - -[Illustration: MALINES.--VIEUX PONT ET NOTRE-DAME-AU-DELA-DE-LA-DYLE.] - -XIII - -MALINES.--LOUVAIN.--AUDENARDE. - -La Grand'Place.--La Tour géante de Saint-Rombaut.--Un grand palais -ruiné.--Vieux logis.--Orfèvrerie de pierres à Louvain.--L'Eglise -Saint-Pierre.--Autres tours géantes écroulées.--L'Université.--La -Grand'Place d'Audenarde et l'Hôtel de ville.--Notre-Dame de Pamele. - - -La dominante architecturale de Malines, ce n'est pas un beffroi de -maison communale, c'est un clocher d'église: la très grosse et très -haute tour de Saint-Rombaut. La vieille cité catholique, la vieille -ville des dentelles,--très abandonné, le fuseau des dentellières,--bien -que modernisée sur ses grandes voies, conserve, dans les quartiers -serrés du centre, assez de vieux édifices pour faire cortège à son -imposante cathédrale au formidable clocher. - -[Illustration: MALINES.--ANCIEN ÉCHEVINAGE.] - -La Dyle, une rivière pas bien large, tourne et retourne à travers les -maisons et se divise en plusieurs bras. De temps en temps, on trouve un -pont, une percée dans les vieilles murailles, c'est la Dyle qui passe et -disparaît sous des voûtes, sous des bâtisses désordonnées, sous des -verdures, dans des cours et des jardins. - -[Illustration: MALINES.--ANCIENNES HALLES ET PALAIS DU GRAND CONSEIL, -AVANT LEUR RESTAURATION.] - -La Grand'Place, qui se prolonge à droite et à gauche par d'autres -places, est admirablement encadrée de très beaux monuments. On trouve -d'un côté les Halles, ou plutôt le bâtiment composé des Vieilles Halles -et du palais bâti par Charles-Quint pour le Grand Conseil. A gauche, -l'ancienne Maison échevinale; en face, une rangée de belles maisons du -seizième siècle, accompagnant un Hôtel de ville du dix-huitième, -au-dessus desquelles maisons se dressent la nef de Saint-Rombaut, -l'abside avec ses magnifiques fenêtres et toutes ses chapelles et la -tour colossale. - -[Illustration: MALINES.--PIGNON SUR LA GRAND'PLACE.] - -Saint Rombaut était venu d'Ecosse prêcher le christianisme à Malines -vers l'an 700; l'église actuelle date des quatorzième et quinzième -siècles. Malines fut érigé en Archevêché pour le cardinal Granvelle, le -célèbre ministre de Philippe II, qui eut aussi le titre de Primat des -Flandres. C'était en 1559, le roi Philippe II procédait à la -réorganisation des Pays-Bas et nommait, entre autres, Guillaume -d'Orange, au gouvernement de Hollande, et le comte d'Egmont à celui de -Flandre et d'Artois; la duchesse Marguerite de Parme, fille naturelle de -Charles-Quint, était gouvernante générale. - -La tour étonne par ses proportions et charme quand on suit le détail des -lignes; ce sont d'énormes contreforts habillés de belles sculptures, de -niches, de dais, de pinacles, de balustrades, et cela monte à 97 mètres, -jusqu'à une belle plate-forme portant une amorce de flèche qui n'a -jamais été construite. - -Cette géante de pierres, incomplète, ressemble à la Tour Saint-Jacques -de Paris, mais elle est plus massive et plus haute. On devait encore lui -ajuster une flèche proportionnée à sa taille, montant d'une soixantaine -de mètres encore, mais les événements du seizième siècle ont arrêté sa -construction. Les habitants de Malines ne peuvent se consoler de ne -point voir cette flèche dans leur ciel, et ils accusent Guillaume -d'Orange de leur avoir volé les pierres amassées pour la construction, -en vue de bâtir la ville de Willemstadt, créée par lui au milieu des -polders, en avant de Rotterdam. - -Pour se rendre exactement compte des proportions de la tour, il suffit -de regarder à ses pieds le pavé de la place. Au centre, s'élève la -statue de Marguerite d'Autriche, tante de Charles-Quint, gouvernante des -Pays-Bas, qui avait établi sa résidence à Malines. On a reproduit, -autour de la statue, sur le pavé, le cadran de l'horloge placée tout en -haut de la tour et ce cadran mesure 13m.70. - -[Illustration: MALINES.--CATHÉDRALE SAINT-ROMBAUT.] - -On vient de commencer la restauration de l'édifice composite, à la fois -Halles et Palais du Grand Conseil. Il en avait besoin; en certaines -parties, c'était presque une ruine, utilisée tant bien que mal en -maisons. Cela faisait tout récemment encore un amalgame extrêmement -pittoresque. La façade était en trois morceaux distincts: un grand -pavillon au centre, grande porte ogivale surmontée d'une galerie -crénelée et d'un pignon flanqué de tourelles;--un pignon du seizième -siècle à droite,--et sur le flanc gauche, un édifice tronqué, -découronné, d'une très belle architecture du seizième siècle, fortement -écorchée, montrant çà et là des sculptures brisées ou grattées, avec les -restes d'une jolie tourelle d'angle au-dessus d'un estaminet, et des -boutiques banales au rez-de-chaussée, sous des galeries bouchées qui -devaient avoir été fort belles. D'ailleurs, sur toute la façade, de -grandes ogives murées, des rafistolages de plâtre, des blessures -béantes, des estafilades et des cicatrices, montraient combien -outrageusement le pauvre palais de Charles-Quint avait été maltraité. - -C'était là que siégeait le Grand Conseil, la _Consulte_, au temps où la -Cour de la Gouvernante et les administrations établies par elle à -Malines apportaient à la ville animation et prospérité. Malines ne -produisait pas que des dentelles pour les fraises des nobles dames, elle -fondait des canons et des bombardes pour les armées espagnoles. - -[Illustration: MALINES.--MAISON DU QUAI AU SEL.] - -Mais les beaux jours avaient parfois de tristes lendemains: ce n'était -pas assez de l'épouvantable catastrophe amenée par l'explosion de son -grand magasin à poudre, qui détruisit plusieurs églises et trois cents -maisons, en tuant ou blessant huit cents personnes, Malines eut encore à -souffrir des dévastations et des mises à sac en 1566, 1578 et 1580. -Alors disparurent bien des riches logis et les édifices survivants -reçurent de nombreuses blessures. - -[Illustration: MALINES. -TOURELLE SUR LES BAILLES DE FER.] - -La vieille Maison échevinale, en meilleur état que le Palais de -Charles-Quint, n'a pas autant d'importance; c'est cependant un bâtiment -d'une assez jolie silhouette grâce à un arrangement de pignons, à la -tourelle d'angle et au petit clocheton posé sur son toit. - -Sur les _Bailles de fer_,--joli nom d'allure romantique,--qui commencent -là, se voient quelques pignons du dix-septième siècle encadrant -gentiment le marché. Ces _Bailles de fer_, large rue plutôt que place, -conduisent au Grand Pont sur la Dyle, pont du treizième siècle, mais -fort abîmé, dont les vieilles arches sombres tiennent à tout un quartier -de vieilles constructions patinées à souhait. - -En face, sur le Quai au sel, on trouve quelques-unes des plus curieuses -parmi les maisons de Malines; la maison d'Adam et Eve a deux étages -d'arcatures gothiques: celles de rez-de-chaussée encadrent les deux -bas-reliefs qui ont fourni le nom à l'immeuble, la tentation d'Eve, puis -Adam et Eve chassés du Paradis. D'après d'anciennes vues, la maison -possédait jadis une belle tourelle d'angle disparue. A côté, autre -pignon, de bois cette fois, très fouillé, avec sirènes à l'auvent et -statuettes à chaque poteau d'encorbellement. - -[Illustration: MALINES.--MAISON DU SAUMON.] - -Il s'en trouve un peu plus loin un autre non moins remarquable, en -pierre, qui présente du haut en bas des encadrements de fenêtres fort -compliqués, arcs trilobés, surbaissés, avec une jolie porte intacte -comme sculptures et panneaux. Çà et là se montre quelque haute tourelle -de briques, tourelle d'escalier sans doute, montant à une belle hauteur -par-dessus les toits, ou surgissant dans des cours de maisons jadis -importantes. - -Que voir encore de Malines au hasard des petites rues? Le Palais de la -Gouvernante, Marguerite de Parme, sert aujourd'hui de Palais de justice, -c'est un bel édifice de noble architecture complètement restauré de nos -jours. Un débris des remparts apparaît isolé parmi les arbres du -boulevard, c'était la porte de Bruxelles, ouvrant entre deux fortes -tours coiffées de bizarres poivrières, énormes et renflées en haut. -Combien cela devait être plus joli avec l'avancée au-delà du fossé, -comme le montrent les estampes d'autrefois. - -Et les églises: Saint-Jean, belle tour, jolie petite rosace au portail, -Sainte-Catherine, Notre-Dame d'Hanswyck, coupole basse du seizième -siècle, Notre-Dame-au-delà-de-la-Dyle, plus intéressante, ces deux -dernières s'arrangeant de façon très pittoresque parmi le fouillis des -masures et des arbres au-dessus de la rivière. - -Il n'y a pas un grand nombre de kilomètres entre Malines et Louvain, -toutes les deux situées à une quinzaine de kilomètres de Bruxelles et -aussi sur la même petite rivière, la capricieuse Dyle qui la traverse -divisée en plusieurs bras enfermant des îlots de maisons, ou les blocs -de grands bâtiments des brasseries. - -Louvain, vieille cité qui eut aussi ses jours de grandeur et d'opulence, -se trouve aujourd'hui, après une série de mauvaises chances et de -malheurs, très au large dans l'enceinte à peu près circulaire tracée il -y a cinq ou six siècles, qu'elle remplissait de ses rues populeuses, de -ses maisons serrées. Maintenant la ville s'est comme recroquevillée sur -elle-même, la campagne a refranchi l'ancienne ligne des remparts et -reconquis bien du terrain, de rue en rue. - -[Illustration: HOTEL DE VILLE DE LOUVAIN.] - -Cette résidence des anciens ducs de Brabant était pourtant, comme tant -d'autres villes de métiers, importante avec ses puissantes et riches -corporations du drap et de la toile, et de plus une ville d'Université -depuis 1426. - -[Illustration: MALINES.--ANCIEN PALAIS DE MARGUERITE D'AUTRICHE.] - -Le temps de prospérité des drapiers et tisserands est le quatorzième -siècle: alors Louvain comptait deux cent mille âmes, plus que la plupart -des capitales d'alors. Son Université au siècle suivant eut parfois huit -mille étudiants répartis dans quarante-trois collèges. Aujourd'hui, -temps de renaissance après une éclipse presque totale, elle en a deux -mille. - -[Illustration: MALINES.--PORTE DE BRUXELLES.] - -Au quinzième siècle, la draperie déclinait déjà; il fallut pour -l'achever que le siècle suivant apportât avec lui tous les malheurs, la -peste et la guerre. La peste s'acharna sur la malheureuse ville, elle -tua cinquante mille habitants, dépeupla l'Université de ses élèves et -finit par emporter tous les professeurs. - -Ensuite les guerres de la Réforme survinrent, lesquelles détruisirent, -suivant les historiens, trois mille trois cents maisons, ce qui faisait -ressembler Louvain «moins à une ville qu'à une campagne ravagée». -Actuellement, la ville remonte la pente, puisque de vingt-six mille -habitants, en 1840, elle en compte maintenant plus de quarante mille. - -Il reste à Louvain, de son âge prospère, un splendide édifice, un Hôtel -de ville de toute magnificence, construit au milieu du quinzième siècle, -et qui semble véritablement le chef-d'oeuvre d'une confrérie -d'orfèvres qui auraient travaillé la pierre, ou de maçons qui auraient -tenté d'imiter l'oeuvre des dentellières. - -Construit tout à fait sur le modèle de ces châsses merveilleuses -destinées à renfermer des reliques vénérées, il ne lui manque que des -émaux et des pierres précieuses étincelant et rutilant au bout de ses -pinacles ou dans les découpures de ses balustrades. - -Cette fabuleuse architecture, ne pouvant être renfermée dans un musée, -brille au plein soleil sur une Grande Place, pas très grande, étroite -même, resserrée entre ce magnifique reliquaire d'art gothique et -l'église Saint-Pierre, autre très beau morceau, au point de vue -pittoresque surtout. - -L'Hôtel de ville fait penser à une Sainte-Chapelle, c'est la même -simplicité de plan, la même netteté de lignes, un rectangle à deux -pignons lançant une svelte tourelle à chaque pointe, avec une autre -tourelle à chaque angle, mais le tout est fouillé et sculpté de la base -au faîte, fleuri de la première à la dernière pierre. Trois étages de -fenêtres entre chacune desquelles une colonnette engagée au bas porte -sur une saillie triangulaire, en guise de contreforts, une série de -statues superposées sous des dais délicatement ciselés; tout le long du -toit, règne une belle galerie de créneaux ajourés en balustrade -flamboyante. Les tourelles d'angle, à partir de là, ont encore deux -étages de plates-formes et une flèche aussi ajourée. Sur le toit, quatre -étages de lucarnes. - -Et partout, du haut en bas des arcatures trilobées, un hérissement de -fleurons, de crochets, de pierres miraculeusement frisées, dentelées, -tortillées. Et l'ensemble est d'une grâce souriante et épanouie. Il -n'est pas d'architecture plus gaie que ce gothique flamboyant; par tous -les temps, à travers bourrasques, brumes, tempêtes et révolutions, le -gothique sourit toujours. Quelles lunettes portaient donc les gens du -dix-huitième siècle qui l'accusaient d'être un art de tristesse! - -Cet admirable monument était, comme tant d'autres, comme presque tous -les monuments du Moyen-Age, arrivé à notre époque fort maltraité, et il -a dû subir de nos jours une complète restauration; bien entendu les -statues manquaient ou se trouvaient mutilées, il a fallu les refaire. - -On fait commencer la décadence de Louvain à la fin du quatorzième -siècle, après les dissensions entre les nobles et les artisans qui -ensanglantèrent maintes fois la ville. Un des principaux chefs des gens -des métiers ayant été assassiné à Bruxelles par des nobles chassés de -Louvain, le peuple, quand la nouvelle en arriva, se rua en fureur sur -les logis des nobles qui durent chercher refuge à l'Hôtel de ville. - -[Illustration: LOUVAIN.--ÉGLISE SAINT-PIERRE.] - -Mais la foule les y pourchassa et enfonça toutes les portes, les nobles -furent impitoyablement massacrés et jetés par les fenêtres sur les -piques du populaire entassé sur la place. - -Les massacres suscitèrent d'autres massacres en représailles, il en -résulta une longue guerre qui se termina mal pour Louvain. Le duc de -Luxembourg, Wenceslas, futur empereur d'Allemagne, petit-fils de Jean -de Luxembourg, le roi de Bohême aveugle qui mourut à Crécy, amena une -armée pour châtier la ville où il entra par la brèche en janvier 1382. -C'est alors que la fabrication des draps commença à décliner et que -beaucoup d'artisans portèrent leurs Métiers en Angleterre. - -[Illustration: LOUVAIN. CHAIRE DE L'ÉGLISE SAINT-PIERRE.] - -Cette décadence n'empêcha pourtant pas Louvain de construire l'admirable -Hôtel de ville actuel, pour remplacer celui qui avait été le théâtre de -cette _défenestration_, et que sans doute la guerre avait ruiné comme -une énorme quantité de maisons en ville. - -Presque en face de l'Hôtel de ville s'ouvre le porche latéral de -l'église Saint-Pierre. Ce côté de la place est tout à fait pittoresque, -il y a encore de vieilles petites maisons rouges, à lucarnes flamandes -pourvues de frontons à volutes, sous les chapelles de l'église. Pourvu -qu'on ne les démolisse pas! l'abside est déjà complètement dégagée et il -y a bien des démolitions en train autour de Saint-Pierre. Cela fait si -bien partout, ces églises surgissant au-dessus des maisons basses -serrées, nichées, pour ainsi dire, dans le giron du grand monument. Ici -comme ailleurs, l'église y prend une majesté et une grandeur -remarquables, cet entourage cadre très bien avec l'architecture rude -du porche devant lequel s'avancent les bases d'un portail commencé, et -les deux étages de fenêtres, d'un joli dessin, les pignons des chapelles -et tous les arcs-boutants ajoutent encore du mouvementé. - -[Illustration: HOTEL DE VILLE D'AUDENARDE.] - -Pour l'intérieur, il faudrait comme à presque toutes les églises, -répéter qu'il est majestueux et riche en monuments et oeuvres d'art: -jubé gothique, grand tabernacle, tombeaux, retables, tableaux, chaire -décorative posée sur un gros rocher de bois sculpté formant grotte, avec -arbres, feuillages sculptés et statues, particulièrement un saint Paul -de grandeur naturelle tombant de cheval sur la route d'Ephèse. - -[Illustration: LOUVAIN.--ÉGLISE SAINT-JACQUES.] - -Notons encore un Christ singulier, vêtu d'une robe de velours, et très -vénéré parce qu'un jour, suivant une légende, il détacha un bras de sa -croix pour saisir un voleur en train d'enlever le calice de l'autel. - -[Illustration: LOUVAIN.--RESTE DES REMPARTS AU PARC SAINT-DONAT.] - -Il paraît que jadis, au-dessus de la façade, une énorme tour montait à -175 mètres, sans la croix, entre deux autres de 140. C'était de toute -l'Europe la pointe monumentale la plus haute. Le 31 janvier 1604, un -ouragan formidable soufflait sur Louvain; la grosse tour, orgueil de la -ville, vacilla soudain sur ses deux voisines qui fléchirent, et toutes -trois s'écroulèrent sur les maisons voisines, pendant que la grande -croix emportée passait par-dessus les maisons de la Place et s'en allait -au loin tomber dans la Dyle. - -[Illustration: VIEUX PIGNON, RUE DE NAMUR.] - -Ici, comme dans toutes les villes, les riches corporations possédaient -des Halles monumentales. Les anciennes Halles aux draps, actuellement -occupées par l'Université, ne sont qu'un débris de l'édifice primitif du -treizième siècle; il reste le rez-de-chaussée, très dénaturé -extérieurement, sur lequel au dix-septième siècle, on a construit un -étage sans beauté. Cependant la grande salle d'entrée est d'un beau -caractère, avec son double escalier dans le fond, son plafond à grosses -poutres, porté par une épine de fortes colonnes gothiques. - -Partout on rencontre l'eau dans la ville, la Dyle que l'on passe et -repasse; partout fument de grandes brasseries: c'est la ville de -Gambrinus, partout roulent de grandes voitures chargées de tonneaux. -Dans toutes ces rues où l'atmosphère a l'odeur et le goût de la bière, -on peut rencontrer un certain nombre de vieilles maisons ou de choses -intéressantes, mais sans exagération. - -Il y a, non loin de l'Université, un beau et grand pignon de briques à -rosaces curieuses, qui provient peut-être de quelque collège; plus loin, -un reste de tour avec un morceau de rempart dans un parc. Dans la rue de -Bruxelles, se voit, près de l'Hôpital, un vieux portail roman assez -curieux appliqué à une chapelle moderne. - -[Illustration: ÉGLISE SAINTE-WALBURGE, A AUDENARDE.] - -Parmi les églises, Sainte-Gertrude et Saint-Jacques surtout, ont quelque -intérêt, le grand pignon de Saint-Jacques et sa flèche, se découpent -pittoresquement sur le ciel. Quant aux bâtiments de l'Abbaye du Parc aux -portes de la ville, ils ont été modernisés au dix-huitième siècle. - - -Audenarde, c'est encore un Hôtel de ville de premier ordre, encore un -très merveilleux édifice qui peut bien se mettre au premier rang, à côté -de celui de Louvain. Il est dans le même caractère et tout autant -ciselé, tout autant fouillé et travaillé, avec la délicieuse fantaisie -du gothique le plus flamboyant, et même il possède, pour le distinguer -de la Châsse de Louvain, quelque chose de plus, un beffroi superbe. - -C'est pourtant une bien petite ville par le chiffre actuel de sa -population, six mille habitants, mais il ne lui suffit pas d'avoir pour -Hôtel de ville un chef-d'oeuvre de l'art gothique, elle a encore deux -belles et grandes églises. D'ailleurs Audenarde jadis était artiste, ce -n'est pas des draps qu'elle fabriquait, mais des tapisseries de haute -lisse très fameuses, et c'est même chez elle qu'on vint chercher, à la -fondation des Gobelins, des ouvriers habiles et le maître tapissier Jans -pour les diriger. - -[Illustration: AUDENARDE.--NOTRE-DAME DE PAMELE.] - -Son histoire est celle de toutes les villes voisines pendant les siècles -du Moyen-Age. Lorsque Gand se révolta contre le duc Philippe le Bon en -1452, un corps d'hommes d'armes du duc, commandé par le sire de Lalaing, -défendit la ville d'Audenarde contre les milices gantoises, trente mille -hommes, qui avaient amené avec elles, entre autres pièces d'artillerie, -le grand canon Dulle Griet, Marguerite l'Enragée, et Audenarde allait -succomber si l'armée du duc, avec toute la noblesse des Flandres, -n'était venue livrer bataille aux assiégeants sous les murs de la ville. - -Audenarde connut aussi toutes les alarmes, toutes les mauvaises chances -des guerres du seizième siècle. Cependant, prise par Alexandre Farnèse, -duc de Parme, dans sa campagne de 1581, elle fut plus heureuse que -d'autres. - -Une maison de la Grand'Place avait abrité un roman d'amour de l'Empereur -Charles-Quint, et Farnèse, se souvenant que sa mère, Marguerite de -Parme, fille naturelle de Charles-Quint et d'une belle Flamande, Jeanne -van der Gheenst, de la famille d'un maître tapissier d'Audenarde, y -était née, épargna à la ville les horreurs de la mise à sac. Plus tard, -elle fut prise trois ou quatre fois par les Français qui la -démantelèrent. - -Pour l'Hôtel de ville, c'est la même ordonnance qu'à Louvain, un -rectangle à double pignon, décoré de la même façon, avec la même -prodigalité. En plus, le rez-de-chaussée est précédé d'une jolie galerie -d'arcades en avant-corps, grand balcon régnant sur toute la façade, et -du milieu duquel se détache le beffroi, jolie tour carrée aussi fouillée -que tout le reste, ouverte au dedans de la galerie en manière de -«bretèque» pour parler au peuple. La grande salle échevinale donne sur -cette bretèque, une grande salle de noble caractère, avec une magnifique -cheminée comme il s'en trouve une série à signaler dans les Hôtels de -ville de Belgique. - -[Illustration: AUDENARDE. CHEMINÉE DE L'HOTEL DE VILLE.] - -Le beffroi a encore trois étages après la naissance du toit, dont deux -octogonaux pour le campanile, et il se termine par une coupole à jour en -forme de couronne impériale, fleuronnée et hérissée de crochets, au -sommet de laquelle plane orgueilleusement une statue dorée d'homme -d'armes, que les gens d'Audenarde appellent Hanske, le «petit Jean le -Guerrier». - -L'Hôtel de ville est dans tout l'éclat d'une récente restauration, qui -met en relief toute la délicatesse de sa délicieuse ornementation: on a -doré la crête du faîtage et les aigles impériales placées au sommet des -grandes lucarnes. - -De l'autre côté de l'immense Grand'Place, au delà d'une fontaine datant -de l'occupation française sous Louis XIV, au-dessus de maisons qui -semblent minuscules en raison de la distance, montent les murailles -sombres de Sainte-Walburge, église considérable, dominée par une belle -tour robuste de 98 mètres. - -Pittoresque plutôt que belle, l'église est faite de morceaux abîmés -ayant fortement souffert, ou de parties refaites, car elle a subi -plusieurs dévastations, d'abord au seizième siècle, quand les Réformés -iconoclastes mirent, à Audenarde comme ailleurs, les églises à sac, et -ensuite, pendant les guerres du dix-septième siècle, par les sièges et -ensuite, pendant les guerres en 1864. - -Dans le quartier de Pamele, où jadis, entouré par l'Escaut, se trouvait -le très curieux château à enceinte ronde ou plutôt octogonale, détruit -au dix-septième siècle, s'élève une autre église, Notre-Dame de Pamele, -édifice romano-gothique d'un bon effet, sur le bord de la rivière, dans -le mouvement de la batellerie, parmi les mâts des péniches attendant -l'éclusée. - - - - -[Illustration: BRUXELLES.--NOTRE-DAME DU SABLON.] - -XIV - -BRUXELLES - -La Grand'Place et ses souvenirs.--L'Hôtel de ville.--La Maison du Roi -et les Maisons de corporations.--Les comtes d'Egmont et de -Horn.--Sainte-Gudule et les églises.--Palais sur palais.--La porte de -Hal. - - -Jamais personne n'a parlé de Bruxelles autrement que pour reconnaître -son charme et ses agréments divers. Grande et superbe ville, Bruxelles -trouve le moyen de se montrer vraiment une capitale très moderne, tout -en demeurant une ville originale, bien flamande, bien caractérisée, -d'aspect aimable et gai, d'être cosmopolite sans cosmopolitisme banal, -et de conserver, ce qui devient si rare partout, la couleur locale. - -[Illustration: BRUXELLES.--PLACE DE L'HOTEL DE VILLE.] - -Une capitale toute pimpante de jeunesse et de modernité, cela se voit -aux fastueuses architectures dans le goût du jour, aux dômes et coupoles -s'allongeant ou bombant dans le ciel, au coin des grandes artères -nouvelles sillonnées de trams électriques, agitées d'un mouvement -intense,--mais tout ce décor vingtième siècle, tous ces quartiers de la -vie actuelle, tous ces boulevards auxquels on passe la banalité des -choses neuves qui n'ont pas encore beaucoup vécu, tout cela tourne -autour d'un centre historique et artistique, où tout le caractère d'une -vieille cité flamande se montre pleinement pittoresque et expressif. - -Le noyau, le vieux Bruxelles central, pour quiconque ne s'attarde pas -aux nouveautés des grandes voies ou aux élégances des magasins en -recherche de somptuosité, offre autant de savoureuses satisfactions -artistiques qu'on en peut désirer. Il y a tout le quartier de l'Hôtel de -ville si curieux, si grouillant, si amusant, si haut en couleur, où tous -les aspects, de coin de rue en coin de rue, sont intéressants par la -variété, l'imprévu, le mouvementé. - -La Grand'Place est un des points les plus caractéristiques de notre -vieille Europe, par son merveilleux ensemble architectural: l'Hôtel de -ville tenant tout un côté, la maison du Roi, ancienne Halle au pain en -face, et l'entourage curieusement découpé des maisons de corporations. - -Le colossal Hôtel de ville, avec ses 80 mètres de façade et sa tour -haute de 114 mètres, domine superbement toutes ces architectures -entassées, d'un mouvement, d'une richesse et d'une variété de lignes -extraordinaires et si chaudement colorées. C'est aux premières années du -quinzième siècle que Bruxelles, déjà ville florissante, s'offrit ce -gigantesque édifice, que pour la glorification des libertés communales, -on voulut faire puissant et somptueux, surchargé, hérissé de -sculptures, polychromé et même recouvert de feuilles d'or par places, -aux fines tourelles et ailleurs. - -Commencé en 1402, l'oeuvre s'acheva en 1455. L'énorme masse a deux -étages de hautes fenêtres sur un rez-de-chaussée précédé d'une galerie -d'arcades, des rangées de statues partout où le nu des murs pouvait se -montrer, de belles tourelles d'angle montant aux pignons et une galerie -crénelée. Le beffroi partage la façade en deux parties inégales, la plus -longue est la plus ancienne; il y a quelque différence au premier étage, -après la tour, dans l'aile droite commencée en 1444. Elle monte superbe -à l'escalade des nuages, cette tour, fine et légère dans la moitié -supérieure, polygonale, et soutenue, quand elle a dépassé le grand -comble, par de fines tourelles faisant office de contreforts. Tout en -haut, sur la pointe, le patron de la ville, un Saint Michel, statue de -cuivre doré, ayant 5 mètres de taille, les pieds sur le Mauvais Ange, -brandit l'épée et tourne à tous les vents depuis 1445. - -Les bâtiments forment un vaste carré autour d'une cour centrale. Ils -renferment nombre de belles salles restaurées et décorées, soit en 1718, -soit à notre époque. Au point de vue historique, il faut retenir -l'ancienne salle des Etats de Brabant, dans laquelle en 1556 l'empereur -Charles-Quint vieilli, usé, cassé avant l'âge, prononça son abdication -dans une séance mémorable et remit le sceptre à son fils Philippe II. -C'est là aussi, que douze ans plus tard, les comtes d'Egmont et de Horn -entendirent prononcer leur sentence. L'Hôtel de ville a beaucoup -souffert du bombardement de 1695 et toute la partie postérieure de -l'édifice dut être reconstruite. - -Cette année-là, au cours des grandes guerres soutenues avec des -fortunes diverses par Louis XIV, contre les puissances coalisées: -Angleterre, Hollande, Espagne, Allemagne, Savoie, une armée de soixante -mille hommes, sous le commandement de Villeroy, se présenta devant -Bruxelles, pour faire lever, par une énergique diversion, le siège de -Namur que défendait Boufflers. - -En représailles de tous les bombardements à outrance, avec brûlots et -machines infernales, par lesquels les Anglais essayaient de détruire -tous les ports français, Le Havre, Saint-Malo, Calais, Granville, -Dunkerque, Dieppe, etc., Villeroy déchaîna sur Bruxelles pendant trois -jours, du 13 au 15 août 1695, un ouragan de bombes et de boulets rouges. -L'incendie, activé par un vent violent, fit de la ville une effroyable -fournaise. Seize églises ou chapelles, quatre mille maisons furent -réduites en cendres. L'Hôtel de ville flambait, les Maisons des -corporations s'écroulaient, ce fut un désastre épouvantable qui -n'empêcha pas Namur de tomber aux mains du roi d'Angleterre, et les -batailles de continuer. - -La prospérité de Bruxelles n'avait fait que grandir sous les princes de -la maison de Bourgogne, son commerce s'était développé, ses métiers -pouvaient rivaliser avec ceux de Gand et d'Anvers et le règne de -l'empereur Charles-Quint avait été pour la ville un temps de splendeur. -La Grand'Place, cadre magnifique pour les fêtes et les tournois, devait -voir après Charles-Quint de tout autres spectacles. - -[Illustration: BRUXELLES. BRETÈCHES DE L'HOTEL RAVENSTEIN, RUE TERARKEN.] - -Les querelles religieuses commencées, aux ravages des iconoclastes, aux -excès de tout genre, répondirent les supplices et les massacres, la -guerre répondit à la guerre. C'est à Bruxelles que, le 3 avril 1566, les -gentilshommes confédérés réunis au nombre de quatre cents à l'Hôtel de -Culembourg, apportèrent solennellement à la Gouvernante Marguerite de -Parme, le Compromis d'Union et la requête de suspension des édits -contre les protestants; c'est alors qu'ils adoptèrent pour leur parti le -nom de _Gueux_, se parant fièrement d'une injure reçue de l'un des -conseillers de la Gouvernante. Tout le pays était précipité dans la -guerre civile et l'anarchie. Le duc d'Albe fut chargé de faire tête à la -rébellion, aux _gueux des bois_ harcelant les Espagnols par toutes les -provinces, aux _gueux de mer_ qui donnaient la chasse aux navires -d'Espagne, et faisaient des descentes victorieuses dans les ports. Dès -son arrivée à Bruxelles le 22 août 1567, le Conseil des Troubles -commença son oeuvre de répression. Le duc d'Albe fit prononcer la -peine capitale contre les signataires du Compromis et raser l'Hôtel de -Culembourg. - -[Illustration: BRUXELLES.--LA MAISON DU ROI, ANCIENNE HALLE AU PAIN.] - -Le comte d'Egmont et le comte le de Horn, arrêtés, non comme Réformés -puisqu'ils étaient catholiques, ainsi que bon nombre de signataires du -Compromis, mais comme défenseurs de l'indépendance flamande, furent -amenés à Bruxelles et enfermés à la Maison du Roi, en face de l'Hôtel de -ville. Le 5 juin, à cinq heures du matin, vingt-deux compagnies -espagnoles, mèches allumées, vinrent se serrer autour d'un échafaud -drapé de noir. Le comte d'Egmont, le vainqueur de Saint-Quentin, parut -au milieu des soldats; après s'être confessé à l'évêque d'Ypres et avoir -reçu l'extrême-onction sur l'échafaud, il posa sa tête sur le billot. -Dès que l'épée du bourreau se fut abattue, on amena le comte de Horn -dont la tête roula bientôt près de celle de son ami, au milieu d'un -tumulte de cris de fureur et de gémissements montant de la foule que les -arquebusiers avaient peine à maintenir. D'une fenêtre de l'Hôtel de -ville le duc d'Albe assistait au supplice, et, dit-on, pleurait aussi. - -La Maison du Roi ou Halle au pain servit de maison communale jusqu'à -l'achèvement de l'Hôtel de ville. L'édifice qui existe actuellement, en -style ogival extrêmement fleuri et tout étincelant d'une récente -restauration, fut construit en 1515. C'est aujourd'hui le Musée -historique. La maison du Roi avait été restaurée déjà au dix-septième -siècle. A cette époque, pour remercier Notre-Dame de la Paix d'avoir -délivré Bruxelles de la peste, de la famine et de la guerre, on y grava -l'inscription: _A peste fame et bello, libera nos Maria Pacis_; ce qui -n'empêcha pas les bombes de 1695 de rendre nécessaire une autre -restauration. - -On sortait de la cruelle période des guerres, on avait souffert de la -grande peste de 1578 qui avait emporté 27 000 Bruxellois, et l'on avait -connu la famine pendant le blocus de 1584. Le règne réparateur de -l'infante Isabelle, mariée à l'archiduc Albert, allait heureusement -faire oublier les calamiteuses années et ramener la prospérité. La sève -énergique de ce terrible seizième siècle perçait toujours, malgré -désastres et catastrophes. - -C'est de ces temps orageux que datent, pour la plupart, les grandes -maisons de corporations qui bordent la Grand'Place de leurs façades -compliquées et surchargées, rehaussées de peintures et de dorures, -façades qu'il fallut malheureusement refaire avec modifications, après -le bombardement de 1695. - -A droite de l'Hôtel de ville, côté de la rue de la Tête-d'Or, c'est -d'abord la _Maison du Renard_, construite par la corporation des -merciers, un pignon à volutes et frontons, avec une statue en haut, et -au balcon du premier étage cinq figures, les Parties du Monde; plus -haut, des cariatides, et à l'entresol, des bas-reliefs. - -A la _Maison des Bateliers_, sa voisine, c'est bien autre chose, le -pignon a été transformé ultérieurement en gaillard d'arrière de frégate, -avec balcon, canons, statues de matelots montant la garde, et -au-dessous, une figure de Neptune et des chevaux marins cabrés dans les -vagues de la mer. - -Ensuite, la _Maison de la Louve_, indiquée par Romulus et Rémus allaités -par la louve, en bas-relief, et qui était le local de la guilde des -archers, statues nombreuses, fronton et, tout en haut, le phénix -renaissant de son bûcher. Puis, _Maison du Sac_, aux tonneliers et -menuisiers, beau pignon à volutes très ornementé, _Maison des -Imprimeurs_ ensuite. - -A gauche de l'Hôtel de ville, la _Maison du Cygne_, aux bouchers, la -_Maison des Brasseurs_, très large fronton surmonté de la statue -équestre du duc Charles de Lorraine, puis les pignons de la _Rose -blanche_ et des _Drapeaux_. Tout le côté de la place en retour est pris -par un grand édifice à pilastres et frontons précédé de trois perrons; -c'est l'Hôtel dit des _ducs de Brabant_, pour la série de bustes à la -base des pilastres, hôtel divisé en habitations particulières désignées, -suivant la coutume ancienne, par des noms tirés de sculptures servant -d'enseignes, comme Saint Antoine, la Fortune, la Pinte, etc., l'Hôtel -des ventes en occupe une partie, et cela donne à la place déjà si -mouvementée un supplément de mouvement et de bruit. On vend à l'encan, -dans les salles intérieures, les ventes débordent sur le perron, les -mobiliers s'entassent sur le pavé, les enchères volent, les -commissaires-priseurs agitent leurs marteaux jusqu'au milieu de la -Grand'Place. - -En face de l'Hôtel de ville, la Maison du Roi est flanquée de deux -groupes d'autres pignons, moins truculents qu'à côté, mais encore très -joliment découpés, où l'on peut signaler la _Maison des Tailleurs_, en -style classique, mais très décorée et très surchargée au sommet. - -Tout autour, par derrière, dans les rues étroites, le pittoresque -continue; ce sont des façades souvent presque aussi belles que celles de -la Place, des recoins curieux, derrière la Maison du Roi, rue des -Harengs ou rue Chair-et-Pain, rue au Poivre ou sur le Marché aux herbes, -derrière l'Hôtel de ville, rue des Chapeliers, rue de la Tête-d'Or, rue -de l'Amigo, rue de l'Etuve. - -Ici arrêt forcé toujours, à l'angle décoré par le très fameux -_Manneken-Pis_, fétiche bruxellois et curiosité légendaire. Ce petit -bonhomme «shoking», le plus ancien bourgeois de Bruxelles, oeuvre du -sculpteur Duquesnoy, est là depuis 1648, et remplace une figure plus -ancienne représentant un Godefroy, fils d'un duc de Brabant. Ce petit -_Manneken_, nu ordinairement, a cependant, pour les jours de fête, une -garde-robe bien fournie. Un Electeur de Bavière lui donna plusieurs -riches habillements, avec un valet de chambre pour l'habiller. Louis XV, -en réparation des insolences de quelques grenadiers français, le fit -chevalier de ses ordres et lui envoya un magnifique costume, avec épée -et chapeau à plumes, que l'inconstant personnage remplaça par un bonnet -rouge en 93. A la Révolution de 1830, pour le conquérir au nouvel ordre -des choses, on le fit officier de la garde civique. - -Du Marché aux herbes, la rue de la Montagne conduit à l'église -Sainte-Gudule, l'imposante masse sombre qui se dresse là-haut sur -l'ancienne Colline aux moulins. Les deux grosses tours de la façade, -au-dessus d'un large soubassement formant perron d'une quarantaine de -marches, ont, bien que très ornées, une grandiose sévérité de lignes, -par leur plate-forme crénelée, par les robustes contreforts en tourelles -d'angle et par leurs fenêtres en lancettes, sévérité compensée par un -gable du quatorzième siècle, très découpé, à statues, pinacles et -clochetons, au-dessus du portail central. De très beaux et très riches -porches latéraux s'ouvrent sur les transepts au pignon très orné. - -A l'intérieur, beaux vitraux, monuments divers, grands mausolées, et -naturellement chaire du même style extraordinaire que dans toutes les -églises importantes,--peut-être la plus extraordinaire de toutes. Sous -la chaire proprement dite, Adam et Eve, figures colossales, sont chassés -du Paradis terrestre par l'ange à l'épée flamboyante et guettés par la -Mort.--Au double escalier, troncs d'arbres, branchages entrelacés garnis -d'oiseaux et d'animaux divers; tout en haut sur l'abat-voix en -feuillages et draperies soulevés par des anges voltigeants, la Vierge -sur le Croissant écrase la tête du Serpent. - -[Illustration: BRUXELLES.--SAINTE-GUDULE.] - -Le Bruxelles officiel, élégant, le Bruxelles des palais du dix-neuvième -siècle, occupe tout le sommet de la ville haute, la longue colline -qu'escaladent les rues de la Montagne, Montagne-aux-Herbes-potagères, -Montagne-de-la-Cour, et autres voies pittoresques aux noms amusants, -comme rue Fosse-aux-Loups, rue du Bois-Sauvage, Montagne-des-Aveugles, -etc... On y trouve même la «rue d'une Personne». - -Il y a la colonne du Congrès, sur sa place en belvédère dominant tous les -toits de la basse ville, le Parc, entre le Palais du Roi et le Palais de -la Nation, où siègent les Chambres, la Place Royale et l'église -Saint-Jacques-sur-Caudenberg, classique du dix-huitième siècle, sans -compter d'autres Palais, Musées ou Ministères, le Palais des Comtes de -Flandre, le Palais du duc d'Arenberg, pour arriver à la masse formidable -du nouveau Palais de Justice. Il faudrait entasser les uns sur les -autres les adjectifs «_énorme_, _formidable_, _colossal_, _babylonien_» -pour essayer de qualifier comme il conviendrait cet extraordinaire -ensemble de portiques, de vestibules ouverts à la grecque, de -colonnades, de temples, de bâtiments posés sur d'immenses plates-formes, -sur d'autres bâtiments, amalgamés, entassés, superposés, le tout -portant, sur une terrasse supérieure, comme couronnement majestueux, un -édifice carré à colonnades, avec statues colossales assises aux angles, -sur lequel se pose un étage circulaire et enfin la coupole terminale, -l'ensemble occupant 25 000 mètres carrés. - -Le Guide affirme qu'il y a là vingt-sept grandes salles d'audience et -deux cent quarante-cinq pièces de moindre dimension. C'est effrayant -quand on songe à ce que ces chiffres, formidables comme tout le reste, -permettraient de supposer comme quantité indispensable de procès pour -les justifier ensuite, comme membres de juges, avocats, greffiers, -huissiers, etc., pour occuper tous ces prétoires, tous ces greffes, tous -ces locaux divers... Mais resterait-il assez de Belges pour fournir de -plaideurs ce temple de la déesse Chicane? - -Sur la place du Sablon s'élève une autre église gothique, -Notre-Dame-du-Sablon, d'une belle découpure de lignes dans l'ensemble, -avec un très gracieux portail, mais sans flèche ni tour. - -Devant l'église s'étend une grande place arrangée en square, au-dessous -du Palais du duc d'Arenberg. On a placé là, sur une fontaine -monumentale, les statues des comtes d'Egmont et de Horn, entourés d'un -cercle de personnages du seizième siècle. - -Un peu plus loin se trouve l'église de la Chapelle, autre église -gothique, mais bizarrement restaurée de nos jours et pourvue d'un très -disgracieux clocher. - -[Illustration: LIÉGE.--COUR DU PALAIS DES ÉVÊQUES.] - -Un bel échantillon des défenses du vieux Bruxelles des anciens jours -subsiste sur le boulevard de Waterloo, derrière le Palais de Justice. -C'est la Porte de Hal, imposant morceau conservé à la démolition des -remparts en 1830 et qui valait bien d'être maintenu et restauré. Outre -ses bons services militaires, ce donjon avait été utilisé en prison sous -le proconsulat du duc d'Albe; on lui a donné aujourd'hui une meilleure -destination en en faisant un Musée d'armures. - -[Illustration: PORTE DE HAL, A BRUXELLES.] - - - - -[Illustrations: LIÉGE.--STATUE DE CHARLEMAGNE. - LE PERRON.--TOUR ROMANE A SAINT-JACQUES.] - -XV - -LIÉGE - -Histoire mouvementée.--Troubles, massacres et boucheries.--Les -Princes-Evêques et leur Palais.--Les sièges de Charles le Téméraire. ---Eglises romanes et gothiques.--Vieilles pierres et modernités. - - -L'illustration historique de cette grande cité de Liége, remonte à de -longs siècles, et son passé mouvementé n'est qu'une succession -d'épisodes tragiques. - -Ce n'est certes pas une ville morte, bien qu'elle ait eu, à certaines -heures terribles, toutes les chances pour devenir aussi défunte que -nulle autre. Ses gens des Métiers furent, au temps des grandes Communes, -parmi les plus ombrageux et les plus turbulents, les plus difficiles à -manier et les plus prompts à s'enflammer pour leurs droits, comme à se -jeter avec une énergie furieuse, en toutes occasions, dans les -violences, les séditions et les troubles. Que de luttes, pendant des -siècles, contre les princes-évêques ou les suzerains, que de batailles, -que de malheurs aussi aux époques sanglantes! - -Pourtant Liége vit toujours. Dévastée et dépeuplée après les plus -lugubres catastrophes, elle se rebâtissait et se repeuplait. Toujours -ouvrière, manufacturière, c'est un centre industriel de premier ordre, -une vaste cité où s'agite et travaille une population de 160 000 -habitants. - -La large Meuse s'y réunit à l'Ourthe dans les bas quartiers industriels. -La partie importante de la ville est sur la rive gauche, à la base et -sur le flanc des collines, où les grands quartiers modernes flanquent -les vieux quartiers de la ville historique, que domine tout en haut la -citadelle. - -Une statue équestre de Charlemagne, sur le boulevard d'Avroy, nous -rappelle l'importance que Liége commençait à prendre dès les derniers -temps des vieux Carlovingiens, des Pépin d'Héristal ou de Landen, ducs -d'Austrasie nés dans la contrée. Sans remonter jusqu'à cette lointaine -époque, nous voyons, vers l'an mille l'évêque Notger, successeur de -saint Lambert dont les reliques sont à la cathédrale, et de saint -Hubert, le patron des chasseurs, fonder, pour ainsi dire, la principauté -ecclésiastique indépendante de Liége, et pendant trente-cinq ans -d'épiscopat, travailler au bien et à la grandeur de son évêché, créer -des écoles, construire des églises et pour garantir la sécurité de ses -ouailles, entourer Liége de solides remparts. - -Pendant quelques siècles, Liége poursuit sa marche ascendante, malgré -les querelles intestines, les troubles amenés par les compétitions pour -le trône épiscopal, ou les luttes des évêques cherchant -l'agrandissement de leur domaine. A travers toutes ces secousses, malgré -l'existence d'une aristocratie féodale, à côté du pouvoir épiscopal, la -bourgeoisie et les métiers de Liége, alliés tantôt des uns, tantôt des -autres, conquièrent un échevinage et des garanties pour les libertés -communales, non sans émeutes, sans explosions de fureurs et sans -égorgements par les rues et les places publiques. - -L'importance de cette principauté indépendante explique toutes les -compétitions pour le trône épiscopal; les Evêques féodaux, grands -seigneurs ou cadets de familles princières, une fois en possession de la -mitre, menaient dans leur palais une existence fastueuse, et grâce à -leurs richesses se livraient parfois aux plus scandaleux désordres. De -là exactions, calamités, insurrections diverses. - -En 1408, le peuple de Liége en pleine révolte chasse un de ces prélats -indignes, Jean de Bavière, et le remplace. La guerre éclate. Liége peut -fournir une armée de 15 000 hommes de pied et de 700 cavaliers, conduits -par le nouvel Evêque Jean de Horn et par son père, armée qui se heurte -près de Tongres aux 35 000 hommes amenés par Jean de Bavière et le duc -de Bourgogne. - -Les Liégeois sont écrasés. Après un épouvantable carnage, les têtes du -nouvel Evêque et de son père sont portées à Jean de Bavière. Celui-ci, -rentré dans Liége, supprime les libertés et privilèges de la ville et se -livre à des cruautés qui lui valent le surnom de Jean sans pitié. - -Ce Jean de Bavière, Evêque à dix-sept ans, abandonna plus tard son -évêché pour se marier et courir à de nouvelles ambitions. - -Quelque cinquante années après, Liége recevait un nouvel Evêque, Louis -de Bourbon, un prélat de seize ans, neveu du duc de Bourgogne, et ce -nouvel Evêque apportait à ses ouailles une longue suite de malheurs. En -1465, la ville révoltée contre Louis de Bourbon l'assiège à Huy et -l'oblige à une fuite précipitée. La guerre se poursuit, les Liégeois se -savent encouragés par le roi de France Louis XI, mais une armée -bourguignonne leur inflige une cruelle défaite à Saint-Trond et marche -sur Liége. Commines, qui suivait alors la fortune de Charles le -Téméraire, raconte les péripéties de l'entrée en ville, le désaccord des -Liégeois sans direction et qui auraient pu encore se défendre et ne pas -subir la capitulation extrêmement dure qui leur fut imposée. Louis XI -surpris par leur défaite trop prompte n'avait pu rien pour eux. - -Six mois après, nouveau soulèvement, les Liégeois n'avaient pas si -complètement livré leurs armes, de la première vouge à la dernière -arbalète, qu'ils ne pussent encore mettre sur pied une armée -considérable, mais dépourvue d'engins d'artillerie, et ils comptaient -encore sur Louis XI. - -Mais à Péronne, Louis XI s'est mis imprudemment entre les mains du duc -Charles. Au lieu d'un allié, c'est un ennemi que le duc de Bourgogne -traîne avec lui contre Liége. La ville, démantelée six mois auparavant, -peut à peine se défendre contre les 40 000 Bourguignons de Charles le -Téméraire. Il n'y avait «portes ny murailles, ny fossez, ny une seule -pièce d'artillerie qui rien valut». Les Liégeois ne peuvent que vendre -chèrement leur vie; ils commencent par infliger un échec à l'avant-garde -ennemie, en lui tuant 2 000 hommes. Les assiégeants installent leur camp -en attendant l'heure de l'assaut. Charles le Téméraire a son quartier -sur les hauteurs de Sainte-Walburge, du côté de la citadelle actuelle; à -côté de son logis, Louis XI, son otage, a le sien, séparé du duc par -une grange où sont entassés 300 hommes. - -[Illustration: LIÉGE.--ÉGLISE SAINT-JACQUES.] - -L'assaut devait avoir lieu à la pointe du jour, mais, la nuit même, les -Liégeois se sont résolus à une tentative désespérée. Commines racontant -«comment les Liégeois firent une merveilleuse sortie sur les gens du duc -de Bourgogne, là où lui et le roy furent en grand danger», dit que 600 -hommes du pays de Franchimont près Liége, se laissant glisser sans bruit -par les brèches, eussent tué le duc et le roi couchés dans leurs lits, -si, rencontrant deux grandes tentes où dormaient quelques seigneurs -bourguignons, ils ne se fussent «amusés» à lancer de grands coups de -piques à travers, ce qui donna l'alarme. Au bruit, les 300 hommes de la -grange commencèrent à sortir à demi armés, les archers du duc se -levèrent et une horrible mêlée s'engagea dans l'obscurité, devant le -logis de Charles qui s'armait à la hâte. D'autre part, le logis du roi -était également attaqué, les quelques archers écossais de Louis XI se -défendaient à coups de flèches tirés au petit bonheur dans la masse des -gens qui s'égorgeaient sans se voir, serrés dans un si petit espace. -Mais tout le camp réveillé arrivait à la rescousse, les 600 Liégeois -moururent jusqu'au dernier. - -Le lendemain l'armée bourguignonne forçait les retranchements et le duc -Charles donnait le signal du massacre, des exécutions, des noyades en -masse, du pillage à fond et de l'incendie final, de l'effroyable -embrasement dont on aperçut les fumées tourbillonnantes depuis -Aix-la-Chapelle, atrocités que le duc--l'impitoyable boucher de Nesle, -de Gand, de Dinant et d'ailleurs,--devait justement expier un jour à -Nancy, sous les piques des Suisses. - -Liége semblait bien morte. Charles le Téméraire avait envoyé à la Bourse -de Bruges, pour y être exposé «à la risée honteuse de la populace» selon -une inscription qu'il y fit graver, le _Perron_ c'est-à-dire une colonne -surmontée d'une pomme de pin, Palladium de la cité et symbole des -libertés communales, devant laquelle se faisaient les proclamations au -peuple. Ce perron, on le voit encore aujourd'hui, ou du moins l'édifice -qui a hérité de sa place et de son nom, une jolie fontaine du -dix-septième siècle, où la colonne, au lieu de la pomme de pin -traditionnelle porte un petit groupe des Trois Grâces. Que de -gentillesses aujourd'hui, pour un souvenir des époques dures, des rudes -combats soutenus par les métiers liégeois et de tous les égorgements qui -firent ruisseler tant de sang sous ce perron. - -Il est sur la Place du Marché, devant un Hôtel de ville de 1714. Liége -n'a malheureusement pas de maison communale du Moyen-Age, l'Hôtel de -ville, construit une trentaine d'années après le sac de Charles le -Téméraire, ayant été détruit à son tour par un bombardement en 1691. - -Après les massacres et les destructions de 1468, Liége se repeupla -pourtant, se reprit à vivre, mais ce n'était pas la dernière tragédie. A -peine une douzaine d'années écoulées, c'est l'assassinat de l'Evêque -Louis de Bourbon par Guillaume de la Marck, le farouche Sanglier des -Ardennes, qui, à la tête d'une bande de 4000 routiers, était venu tendre -une embuscade à l'Evêque, aux portes de la ville où il s'était ménagé -des intelligences. - -Entré en ville, Guillaume de la Marck, terrorisant les chanoines, leur -imposa l'élection au trône épiscopal de son fils, Jean d'Arenberg qui -n'était même pas clerc. Mais les chanoines ayant pu s'enfuir à Louvain, -s'empressèrent d'élire un autre Evêque, lequel, soutenu par le Pape et -l'Empereur, put quelque temps après mettre la main sur le farouche -Sanglier des Ardennes et le faire décapiter. - -Ce fut le signal d'une guerre de brigandages menée par la famille de la -Marck, alliée à la populace liégeoise. Huit années de luttes et de -surprises, jusqu'au jour où les Liégeois, fatigués de la tyrannie des -partisans des la Marck, se révoltèrent et les massacrèrent jusqu'au -dernier. - -[Illustration: LIÉGE.--ÉGLISE SAINTE-CROIX.] - -Malgré les troubles, pendant le seizième siècle, Liége s'efforce -cependant de se tenir à l'écart des grandes guerres contre l'Espagne. Au -dix-septième siècle, les divisions prennent un caractère aigu, la ville -se partage entre deux partis: _Grignoux_--Grognards--parti populaire, et -_Chiroux_,--Hirondelles--parti de l'aristocratie. Les émeutes et les -bagarres se succèdent, le bourgmestre Laruelle est massacré, avec l'aide -des Espagnols, mais les Grignoux, furieux, font à leur tour une -boucherie de tout ce qui peut tenir au parti opposé. - -Luttes contre les Princes-Evêques ou difficultés pour maintenir la -neutralité de la principauté pendant les grandes guerres, soulèvements -et réactions, cela recommence toujours jusqu'à la Révolution française, -quand le dernier des quatre-vingt-dix-huit Princes-Evêques de Liége est -obligé de quitter sa ville, devant les troupes de Dumouriez. - -Le Palais des Princes-Evêques n'est pas tout à fait tel qu'il était du -temps où ces Prélats le remplissaient d'une cour de gens d'Eglise, et -d'hommes d'armes. Il est aujourd'hui converti en Palais de Justice. -Quelques robes de juges et d'avocats, quelques plaideurs, c'est tout ce -qu'on y peut rencontrer. Un incendie l'a ravagé en 1734, détruisant une -partie des bâtiments. La façade reconstruite est du dix-huitième -siècle, sans beauté. Derrière cette façade, se trouvent deux cours -rectangulaires; la plus grande est vraiment belle avec ses quatre -galeries d'arcades soutenues par d'étranges colonnes à fûts renflés, -différents de chaque côté, semblables à d'énormes chandeliers d'église -couverts de grandes arabesques sculptées, aux chapiteaux desquels -grimacent des figures grotesques. Dans la restauration entreprise de nos -jours, on a ajouté une façade latérale en style du quinzième siècle, -rappelant les bâtiments de la grande cour. - -Le Palais des Princes-Evêques c'est le coeur du vieux Liége, mais, en -dehors des églises, on y rencontre bien peu d'édifices anciens ou de -maisons curieuses, ce ne sont dans ces vieux quartiers que rues -commerçantes alignant des files de façades modernes, des places très -mouvementées, gentilles certainement, mais sans originalité comme la -Place Saint-Lambert, où se trouve le Palais de Justice, la Place Verte, -la Place du Théâtre où s'élève la statue de Grétry. - -On trouve pourtant quelques fragments anciens, quelques vieux murs dans -les quartiers hauts, vers Sainte-Croix et Saint-Martin, en montant par -les Degrés des Bégards, raide escalier grimpant sous de vieilles pierres -moussues, sous des terrasses enlierrées et fleuries, jusqu'à l'église -Saint-Martin, du côté où se trouvait jadis la porte Saint-Séverin. - -[Illustration: HUY.--ÉGLISE NOTRE-DAME ET CITADELLE.] - -De l'autre côté du Palais, rue Hors-Château, d'autres escaliers se -voient encore, montant à la citadelle à la Vauban qui remplace les forts -successivement établis sur ces hauteurs depuis le treizième siècle, -pris, repris, démantelés, rebâtis, après avoir eu à combattre les -archers flamands, les hommes d'armes de Bourgogne, les routiers du -Sanglier des Ardennes, les arquebusiers espagnols, les canonniers de -Louis XIV ou de Marlborough... - -[Illustration: LIÉGE.--LE MONT-DE-PIÉTÉ.] - -Magnifique vue de là-haut sur le cours de la Meuse qu'assombrissent des -tourbillons de fumée, non plus celles des batailles ou du sac de Charles -le Téméraire, mais la respiration des grandes usines et des -établissements métallurgiques d'une banlieue industrielle. - -Des ponts nombreux réunissent les deux parties de la ville; le vieux -pont de jadis, le pont des Arches a été reconstruit en 1860 et n'a pas -plus de caractère que les autres. Sur le quai de Maestricht, une haute -construction domine tout le quartier par sa taille et sa beauté sévère, -énorme carré de briques et de pierres à toit immense, jusqu'au sommet -duquel monte une tour carrée terminée en terrasse. La porte ouvrant dans -un petit pavillon, sous une sorte d'échauguette, a du caractère, ainsi -d'ailleurs que certaines grandes fenêtres à solides grillages. C'est -aujourd'hui le Mont-de-Piété qui s'abrite derrière ces grillages. - -Pour cathédrale, Liége est obligée de se contenter de son église -Saint-Paul, la Révolution ayant détruit l'ancien et superbe édifice qui -regardait jadis le Palais de ses Princes-Evêques. Tour carrée, sans -grand intérêt. Saint-Jacques, beaucoup plus intéressant, montre un peu -de tous les styles, une rugueuse tour romane au portail, une longue nef -gothique tout le long de laquelle, à la base des combles, se prolonge -une galerie d'arcatures ouvertes, comme en haut des façades du Palais -épiscopal, et un petit porche classique de la Renaissance, en -hors-d'oeuvre, ouvrant dans le bas côté gauche, à côté de la tour -romane. - -A Saint-Jean, de la vieille église romane de forme ronde, remplacée par -un édifice dix-huitième siècle, il reste une vieille et belle tour -carrée accostée d'une tourelle ronde. Saint-Barthélemy est également -roman avec des tours à quatre pignons qui rappellent les clochers -rhénans. - -Sainte-Croix est une très belle église romano-gothique à trois nefs -égales dont l'abside ronde, surmontée de petites tourelles et d'un -clocher octogonal, fait un bel effet en haut de la colline. L'église -Saint-Martin, grosse tour sans flèche est gothique; ici, lors d'une -lutte entre le parti populaire et les nobles en 1312, deux cents de -ceux-ci réfugiés dans la tour, après s'être défendus jusqu'au bout, -périrent dans l'embrasement de cette tour. - -[Illustration: LIÉGE.--ÉGLISE SAINT-JEAN.] - - - - -[Illustration: DINANT VU DE LA ROCHE A BAYARD.] - -XVI - -HUY.--NAMUR.--DINANT. - -La Meuse.--Une série de citadelles.--Notre-Dame de Huy.--Une fontaine -gothique.--Le rocher de Dinant.--Sièges malheureux et mises à sac.--La -Roche à Bayard.--Bouvignes. - - -Sur la Meuse, entre Liége et Namur, un énorme rocher qui vient presque -border la rivière porte une citadelle qui pouvait, il y a trente ou -quarante ans encore, être qualifiée de formidable. - -Maintenant, avec les engins nouveaux et les explosifs à la dernière -mode, on ne sait plus si le mot convient encore, mais nous pouvons -toujours dire que ce rocher, couronné d'immenses maçonneries, reste très -imposant. Cela constitue, dans tous les cas, un fort joli paysage, ces -maisons blanches trempant dans la Meuse sans quai sous la forteresse, la -roche nue perçant par endroits sous les broussailles ou le maigre gazon, -les grands murs d'escarpe à mine rébarbative, percés d'embrasures, -enfin, la grande église et sa grosse tour carrée. - -Dans cette principauté ecclésiastique de Liége, Huy était une ville -essentiellement cléricale qui comptait en ces temps dix-sept abbayes, -couvents ou simples monastères et quinze églises. - -L'une de ces abbayes, Neufmoutiers, était une fondation de Pierre -l'Ermite, le prédicateur de la première Croisade, qui mourut à Huy. Mais -la pauvre petite cité subit le contre-coup de toutes les révolutions qui -secouèrent la ville capitale, de toutes les explosions populaires, comme -aussi de toutes les discordes princières. A chacune de ces secousses, -Huy récoltait quelques désagréments, le parti momentanément vaincu à -Liége accourait se réfugier dans sa forteresse, pourchassé aussitôt par -le parti vainqueur, et la guerre s'abattait sur la malheureuse petite -ville pour laquelle il s'ensuivait siège, blocus, assauts, tous les -malheurs possibles, avec souventes fois sac, pillage et incendie. - -Dans les guerres du dix-septième siècle, elle eut encore à souffrir, -elle perdit son beau pont du treizième siècle, détruit par Villeroy en -1689, ensuite la citadelle fut prise d'assaut et incendiée en 1693. Plus -tard, après les guerres de l'Empire on la reconstruisit comme nous la -voyons aujourd'hui. - -[Illustration: HUY.--PORCHE DE LA VIERGE A L'ÉGLISE NOTRE-DAME.] - -De tous ses établissements religieux, il reste à Huy sa grande -collégiale Notre-Dame, fondée par Charlemagne en 799. C'est un bel -édifice du quatorzième siècle qui élève deux tours carrées à l'abside -et, sur le côté d'un porche latéral, une très grosse tour carrée, dans -le bas de laquelle, pour éclairer l'église, est percée une grande -rosace, ce qui doit être un exemple unique. - -[Illustration: DINANT.] - -Quelques restes de bâtiments claustraux se voient encore autour de -l'église; sur la rue qui passe devant l'abside, s'ouvre le charmant -portail de la Vierge, un petit édicule accoté au chevet sous les -grandes verrières. C'est, au-dessus d'un passage, une grande ogive entre -deux moindres, chacune sous un gable fleuronné. La grande ogive encadre -dans ses subdivisions des scènes de la Nativité, la Vierge couchée dans -l'étable de Bethléem, les Rois mages, les bergers, etc. Il faut dire -que ce portail est une restauration très agrandie, l'ogive centrale -seule est ancienne; elle s'ouvrait entre deux vieux bâtiments. Quand, il -y a quelques années, on dégagea l'église de ce côté, on ajouta les deux -petites ogives en supprimant un couronnement de la Renaissance, pour -refaire le gable qui avait dû exister jadis. - -[Illustration: HUY.--FONTAINE DU XVe SIÈCLE.] - -Huy possède un joli petit monument sur une de ses places, une fontaine -en cuivre du commencement du quinzième siècle, tout à fait originale -comme arrangement, et qui fait penser à quelque gigantesque aquamanile. -Du milieu d'un bassin, surgit une sorte de petit château, composé de -quatre tours crénelées avec goulots en forme de gargouilles, entre -lesquelles se tiennent debout quatre statuettes intéressantes pour -l'allure et le costume, une dame, un évêque, un jeune chevalier et un -autre homme d'armes; au milieu, une tour centrale porte une figure -d'homme sonnant du cor. - -Comme Huy, Namur, à quelques lieues de là, au confluent de la Sambre et -de la Meuse, montre de loin les blanches murailles d'une citadelle haut -perchée sur des rochers. C'est une très belle situation prêtant fort par -elle-même au pittoresque, mais ce n'est pas le pittoresque qu'il faut -demander à Namur. Point de vieux logis de tournure ancienne, ni de -petite maison à la mode de jadis, point de grands monuments gothiques en -cette cité bourgeoise très banalisée; ici les rues propres et froides, -aux façades nettes et élégantes, n'ont aucune vieille chose à montrer. - -Namur a l'air d'être né au dix-huitième siècle, tout au plus, et quoique -un de ses quais sur la Meuse porte un nom latin, boulevard _ad Aquam_, -on ne lui donnerait pas son âge. Quelques morceaux de vieilles rues -assez anciennes se rencontrent bien çà et là, mais sans caractère. - -L'Hôtel de ville est tout à fait moderne; il y a un beffroi pas bien -loin, mais on l'aperçoit à peine par-dessus les toits, au fond d'une -cour. Quant aux églises, ce sont des portiques, des colonnades -classiques, des balustrades, des entablements, des coupoles, et du -corinthien, du style jésuite, de la pompe et du faste. - -[Illustration: CITADELLE DE NAMUR, AU CONFLUENT DE LA SAMBRE ET DE LA -MEUSE.] - -Elles sont toutes du dix-septième ou du dix-huitième siècle, ce qui -explique tout. La cathédrale date de 1750, l'église Saint-Loup, la plus -fastueuse, est plus vieille d'un siècle. - -Probablement, les sièges subis par la citadelle, avec leurs -éclaboussures de bombes et de boulets, sont pour quelque chose dans -cette absence d'édifices d'un certain âge, et de pierres travaillées aux -belles époques, dans une cité aussi ancienne. - -Seule, en arrière de la cathédrale Saint-Aubain, une vieille tour se -montre comme intimidée par tant de somptuosités classiques, c'est le -pauvre vieux clocher de l'ancienne église, clocher roman surmonté d'un -campanile, oublié comme un parent pauvre dans un recoin désert où l'on -ne va plus. - - -Mais quels charmants paysages tout le long de la Meuse, quel superbe -déroulement sinueux de la rivière, entre bois, prairies et escarpements -rocheux, avec des villages gentiment perchés dans la verdure, de jolies -vallées s'ouvrant comme de bleuâtres coulisses, et les rochers de Dinant -qui s'annoncent de loin barrant l'horizon. - -Huy est bien situé, Namur agréable, la Meuse au-dessus comme au-dessous -coule dans des paysages accidentés, délicieux et gais, mais quelle -charmante ville que Dinant et quel site admirable. Au point le plus -mouvementé de ces horizons superbes, après des tournants de rivière -idylliques, le paysage a pris une soudaine grandeur. - -Au-dessus des eaux qui filent, des rochers se lèvent abrupts, se -découpant de la façon la plus pittoresque, et c'est encore, là-haut, sur -la pointe de ces rochers, une forteresse moderne, mais si bien placée et -si pittoresque! Voilà un adjectif que l'on n'a pas souvent l'occasion -d'appliquer aux citadelles d'aujourd'hui, aux froids remparts dessinés -au tire-lignes. Celle-ci, juchée sur un piton rocheux, à un tournant de -la rivière, sans être aussi amusante de lignes qu'un château du -quinzième siècle, couronne bien les terribles rochers à pic aux rudes -cassures qui surplombent la ville. - -[Illustration: DINANT.--L'HOTEL DE VILLE.] - -Il faut dire que Dinant, serré tout le long de la Meuse sur une rive -très étroite fait bonne figure aussi, et surtout que l'église, sous la -pointe du rocher, est elle-même de lignes très curieuses, d'une couleur -sombre qui met une note vigoureuse, juste où elle est nécessaire, et -enfin que, sur son portail robuste et sévère, cette église Notre-Dame -campe un très étrange clocher, une flèche bulbeuse qui se renfle en -coloquinte, se rétrécit pour se renfler encore et compliquer une -silhouette très amusante. - -Les maisons au-dessous de ce curieux portail trempent presque dans la -Meuse, elles sont hautes et serrées; beaucoup, après un rez-de-chaussée -très bas, sont portées en encorbellement sur des poutrelles ou sur des -corbeaux de pierre ayant un faux air de mâchicoulis. - -Un grand pont moderne traversant la Meuse sous l'église, réunit la -ville au faubourg de Leffe, et remplace le vieux pont plusieurs fois -détruit, tout comme la ville elle-même, dont le passé est au moins aussi -accidenté que les rochers. L'histoire de Dinant n'est qu'une succession -d'explosions de fureurs et de catastrophes amenées par les coups de -colères aussi imprudents que frénétiques des Dinantais. - -[Illustration: BOUVIGNES.--ANCIENNE PORTE SOUS LE CHEVET DE L'ÉGLISE.] - -C'était une rude ville que Dinant. Fière des richesses amassées dans le -travail du cuivre, avec ses _Dinanteries_ renommées par toute l'Europe, -se fiant à la force de ses rochers et de son château de Montorgueil, -elle se montrait d'une humeur peu commode, aussi bien avec la petite -ville de Bouvignes, sa très proche voisine, qui la regardait de la rive -en face à moins d'une demi-lieue, qu'avec les puissants, fussent-ils le -Prince-Evêque de Liége, leur seigneur immédiat, le duc de Bourgogne ou -le roi de France. - -Bouvignes, c'est l'ennemie intime. Pendant des siècles, Bouvignes et -Dinant si proches, mais séparées par une haine implacable, vécurent en -état d'hostilité, telles Semlin et Belgrade. Les Dinantais eurent -affaire en 1466 au comte de Charolais, le futur Charles le Téméraire. La -principauté de Liége étant en révolte contre la maison de Bourgogne, ils -eurent l'imprudence de s'en aller pendre Charles en effigie devant -Bouvignes, qui tenait pour le duc, en criant aux habitants: «Voyez le -fils de votre duc pendu ici, comme le roi le fera pendre en France». Et -Dinantais et Liégeois s'en allèrent de compagnie ravager le pays de -Namur resté fidèle au duc. - -Mais Charles amenait une grosse armée avec une formidable artillerie qui -fit rage contre les remparts. Malgré les averses de boulets, malgré les -brèches largement ouvertes aux assaillants, les Dinantais, dans un -délire de fureur, pendirent les parlementaires envoyés pour leur offrir -une capitulation. La défense était impossible pourtant, et il fallut se -résigner et se rendre à discrétion. - -A furieux, furieux et demi. Le comte de Charolais allait tirer d'eux une -terrible vengeance. Il se faisait alors la main pour les atroces -boucheries qu'il devait ordonner par la suite. Il lança au pillage et au -massacre ses bandes de routiers. Les femmes, les enfants, les gens -d'église mis à part, réunis en un lamentable troupeau furent éloignés, -et la ville livrée aux soldats, entièrement pillée, saccagée et -incendiée. Comme, parmi les parlementaires mis à mort par les Dinantais, -il se trouvait des gens de Bouvignes, huit cents habitants liés deux à -deux furent conduits devant Bouvignes et noyés dans le fleuve. - -Les flammes éteintes, Charles ne s'éloigna qu'après avoir rassemblé les -populations voisines pour leur faire abattre et raser ce que l'incendie -avait laissé debout. - -La ruine était si complète que l'acte autorisant plus tard la -reconstruction d'une église, disait: «Au lieu jadis appelé Dinant.» - -Et cependant, après quelques années, les Dinantais revinrent peu à peu -et leur industrie se rétablit. Ce n'était pas le dernier siège que la -ville devait subir. Moins de cent ans après, en 1554, pendant la guerre -des trois évêchés, une armée française arriva sous les murs de Dinant. -Les Dinantais dans un nouvel accès de fureur, se livrèrent encore aux -mêmes insultes imprudentes, bien que le roi de France leur eût fait -offrir de rester neutres, ils n'y gagnèrent qu'un siège et une mise au -pillage. - -Sous le rocher qui porte la citadelle il n'y a guère qu'une longue rue: -l'église vue de côté se dessine de façon tout aussi pittoresque avec son -transept et son petit porche latéral. - -Il n'y a pas d'autres monuments ensuite que l'Hôtel de ville, ancien -palais des Princes-Evêques, où l'on voit encore, flanquant une vieille -porte datée de 1637, une grosse tour coiffée du même dôme en coloquinte -que l'église, une sorte de tourelle en encorbellement, bref un ensemble -de bâtiments s'arrangeant agréablement dans un peu de verdure, sur la -berge de la Meuse. - -Et cette berge conduit un peu plus loin à une autre curiosité, naturelle -celle-ci, très monumentale après tout, la célèbre _Roche à Bayard_, qui -se dresse à pic dans les eaux de la Meuse, droite comme une tour, aiguë -comme une flèche de cathédrale, au point le plus magnifique du paysage -dinantais. - -[Illustration: LA MAISON DES ALLEMANDS A BOUVIGNES.] - -Cette Roche à Bayard--le Chevalier sans peur et sans reproche n'est pour -rien dans cette appellation, ce Bayard serait plutôt le fameux cheval -des Quatre Fils Aymon--est une aiguille complètement séparée de la -falaise de rochers par une fente, un simple couloir pratiqué à la mine -pour laisser passer la route. - -Bouvignes, en aval de Dinant, est une vieille petite ville redevenue -village: elle a encore les ruines d'une porte et des restes de -remparts, sur lesquels vient se poser l'abside de son église du -treizième siècle. - -Sur la Grand Place s'élève une sorte de vieux manoir, la très curieuse -maison dite des Allemands, qui se compose de plusieurs corps de logis, -de pignons de pierres et briques groupés sous une tour élevant au-dessus -des toits et des cheminées une flèche ardoisée,--en pointe, celle-ci, -sans doute pour protester contre les flèches bulbeuses et dodues de -Dinant. - -Bouvignes est dominé par les ruines du château de Crèvecoeur, des pans -de murs éventrés et des tours à demi écroulées. C'est l'ouvrage de la -guerre de 1544. Bouvignes était alors du même parti que Dinant; le -château de Crèvecoeur, assiégé par les Français, se défendit jusqu'à -la dernière extrémité, et au moment de la prise d'assaut, comme la -soldatesque lancée au sac et au pillage se répandait dans le château, -les dames de Bouvignes voyant leurs maris morts sur les pierres de la -brèche, se précipitèrent du haut de la tour pour ne pas leur survivre. - - - - -[Illustration: CLOCHER ENSABLÉ DE ZUITCOTE.] - - TABLE DES MATIÈRES - - I. CAMBRAI--VALENCIENNES.--Au pays des Hôtels de ville. - --Le Palais de Fénelon.--La Porte Notre-Dame.--Quelques - vieilles façades.--La Maison du Prévost.--Les vieux - Chroniqueurs. --Monstrelet et Froissart. 5 - - II. DOUAI--LILLE.--Le Beffroi.--La famille Gayant. - --L'Hôtel de Rihour.--La Colonne du Siège et les Sièges. - --Commines et son Beffroi.--Troisième Chroniqueur. - --Bergues.--Autre Beffroi.--Gravelines.--Dunkerque. 20 - - III. FURNES--NIEUPORT--DIXMUDE.--Le décor de la Grand Place. - --Le Pavillon des Officiers espagnols.--Les Églises. - --Le dernier mystère.--Ce qui survit de Nieuport. - --Fantôme de ville dans les Dunes.--Dixmude endormie - dans ses prairies. 39 - - IV. COURTRAI.--Triomphe et mise à sac, la journée des - Éperons d'or.--Rosebecke.--Le Vieux Beffroi.--Un pont - fortifié.--Le Béguinage. 58 - - V. TOURNAI.--Capitale mérovingienne.--La Cathédrale aux cinq - tours.--Le premier beffroi de Belgique.--Églises et - maisons romanes.--Le Pont des Trous et la tour - d'Henri VIII. 66 - - VI. YPRES.--L'immense édifice des Halles.--La Grosse Tour - et le Nieuwerk.--Tisserands et foulons.--La Vieille - Boucherie.--Pignons sur pignons.--Le Steen des - Templiers 78 - - VII. GAND.--Modernisme et Moyen-Age.--Deux burgs, château - des Comtes et château de Gérard le Diable.--Le Cloître - de Saint-Bavon.--L'Homme du Beffroi.--Les métiers. - --Les Artevelde et les «vaillantes gens de Gand». - --Marguerite l'Enragée 94 - - VIII. GAND (_suite_).--L'Hôtel de ville.--La Breloque. - --La Halle aux draps.--Le Mammeloker. - --Les Francs-Bateliers.--Les Béguinages: l'ancien et - le nouveau.--Sainte Begga, princesse carolingienne, - et les Béguines.--Vieilles maisons.--Le Rabot. 119 - - IX. BRUGES.--Le bourg et ses monuments.--En haut du beffroi. - --Le carillon.--Le Saint-Sang.--Les cygnes expiatoires. - --Les grandes églises.--L'Hôtel de Gruuthuse.--L'hôpital - Saint-Jean.--Le lac d'Amour et le Béguinage. 139 - - X. BRUGES (_suite_).--Rues et canaux.--Le style flamand. - --La Loge des Bourgeois et les Chambres de Rhétorique. - --Les Loges des Nations.--La Toison d'or. 163 - - XI. ANVERS.--Façade sur l'Escaut.--Le Steen et ses souvenirs. - --La Cathédrale et l'Hôtel de ville.--La Fortune - d'Anvers.--La Grande Boucherie.--La Furie espagnole et - autres furies.--Le grand Siège.--Une Bourse gothique. - --La Maison Plantin. 172 - - XII. ALOST--TERMONDE.--Deux Hôtels de ville pittoresques. - --Aventures et catastrophes.--Sièges.--Pestes - et incendies. 196 - - XIII. MALINES--LOUVAIN--AUDENARDE--La Grand'Place.--La Tour - géante de Saint-Rombaut.--Un grand palais ruiné. - --Vieux logis.--Orfèvrerie de pierres à Louvain. - --L'Église Saint-Pierre.--Autres tours géantes - écroulées.--L'Université.--La Grand'Place d'Audenarde - et l'Hôtel de ville.--Notre-Dame de Pamele. 205 - - XIV. BRUXELLES.--La Grand'Place et ses souvenirs.--L'Hôtel - de ville.--La Maison du Roi et les Maisons de - corporations.--Les comtes d'Egmont et de Horn. - --Sainte-Gudule et les églises.--Palais sur - palais.--La porte de Hal. 236 - - XV. LIÉGE.--Histoire mouvementée.--Troubles, massacres et - boucheries.--Les Princes-Évêques et leur Palais. - --Les sièges de Charles le Téméraire.--Églises - romanes et gothiques.--Vieilles pierres et modernités. 252 - - XVI. HUY--NAMUR--DINANT--La Meuse.--Une série de citadelles. - --Notre-Dame de Huy.--Une fontaine gothique. - --Le rocher de Dinant.--Sièges malheureux et mises - à sac.--La Roche à Bayard.--Bouvignes. 266 - - - - - TABLE DES GRAVURES - - - ALOST.--Hôtel de ville (_eau forte_). Frontispice - -- Arrière-façade de l'Hôtel de ville. 200 - -- L'Église. 202 - -- Vieilles Maisons. 203 - - ANVERS.--Vue sur l'Escaut. 172 - -- Le Steen. 174 - -- Intérieur du Steen. 174 - -- La Cathédrale. 176 - -- Puits de Quentin Metzys. 180 - -- Maisons de corporations. Place de l'Hôtel-de-ville. 182 - -- Entrée de la Bourse. 183 - -- Statue de Sylvius Brabo. 186 - -- La Vieille Boucherie. 187 - -- Passage sous la Vieille Boucherie. 189 - -- Église Saint-Jacques. 190 - -- Cour de l'ancien Hospice des Merciers. 191 - -- Cour de la maison Plantin-Moretus. 193 - -- Vieille Porte, rue Haute. 194 - -- Porte de la Maison hydraulique. 195 - - AUDENARDE.--L'Hôtel de ville. 225 - -- Église Sainte Walburge. 229 - -- Vieux Pignon, rue de Namur. 231 - -- Notre-Dame de Pamele. 233 - -- Cheminée de l'Hôtel de ville. 235 - - BERGUES.--Le Beffroi. 33 - -- Restes de l'abbaye de Saint-Winoc. 36 - - BOUVIGNES.--Ancienne Porte sous le chevet de l'église. 276 - -- La Maison des Allemands. 279 - - BRUGES.--Canal du Rosaire. Couverture - -- Canal derrière le Franc. Couverture - -- Le Lac d'Amour. 139 - -- Le Beffroi. 141 - -- Chapelle du Saint-Sang. 143 - -- Hôtel de ville et Chapelle du Saint-Sang, vus du Beffroi. 145 - -- Les Pignons du Franc et Entrée du Marché au Poisson. 146 - -- Rue de l'Ane-Aveugle entre le Greffe et l'Hôtel de ville. 149 - -- Église Notre-Dame. Ancien portail du Paradis, - aujourd'hui baptistère. 150 - -- Chevet de l'église Notre-Dame. 153 - -- Entrée de l'Hôpital Saint-Jean. 154 - -- Hôtel de Gruuthuse. 155 - -- Intérieur du Béguinage. 156 - -- Hôpital Saint-Jean. 157 - -- Porte des Baudets, ou d'Ostende. 158 - -- Porte Sainte Croix. 159 - -- Les Moulins de la Porte Sainte-Croix. 160 - -- Place Van Eyck. 161 - -- Entrée du Béguinage. 163 - -- La Loge aux Bourgeois restaurée. 165 - -- Pignon rue Flamande. 166 - -- Oratoire sous les murs de Saint-Sauveur. 167 - -- Bretèche sur le canal. Au Pont Flamand. 168 - -- Pignon provenant de l'ancienne Loge aux Génois. 169 - -- Église de Jérusalem. 171 - - BRUXELLES.--Beffroi. Couverture - -- Notre-Dame du Sablon. 236 - -- Place de l'Hôtel de ville. 237 - -- Bretèches de l'Hôtel Ravenstein, rue Terarken. 242 - -- La Maison du Roi, ancienne Halle au pain. 243 - -- Sainte Gudule. 247 - -- Porte de Hal. 251 - - CAMBRAI.--Maison de bois près la Chapelle des Jésuites. 9 - -- Portique de l'ancien évêché. 10 - -- Porte Notre-Dame. 12 - - COMMINES.--Le Beffroi. 31 - - COURTRAI.--Le Pont du Broel. 5 - -- Le Béguinage. 58 - -- Le Beffroi et l'Église Saint-Martin. 61 - -- Cheminée de l'Hôtel de ville. 65 - - DINANT vu de la Roche à Bayard. 266 - -- Vue générale. 269 - -- L'Hôtel de ville. 275 - - DIXMUDE.--Moulin. Couverture - -- Le Jubé de Saint-Nicolas. 52 - -- La Grand'Place. 53 - -- Le Béguinage. 57 - - DOUAI.--Beffroi. Couverture - -- Hôtel de ville. 13 - -- Église Notre-Dame. 21 - -- Fronton de la maison du Dauphin. 23 - - FURNES.--Les Pénitents de la Grande Procession. 39 - -- La Grand'Place. 41 - -- Pavillon des Officiers espagnols. 45 - -- Tour de Saint-Nicolas. 46 - - GAND.--Tourelle d'angle de l'Hôtel de ville. Le dragon du - beffroi. Abside de l'église Saint-Michel. 94 - -- Le Château de Gérard le Diable. 95 - -- Le Château des Comtes. 97 - -- Grand Châtelet d'entrée du Château des Comtes. 100 - -- Donjon du Château des Comtes. 101 - -- Ruines de Saint-Bavon. 102 - -- Cloître de Saint-Bavon. 105 - -- L'Homme du Beffroi. 108 - -- Le Beffroi. 109 - -- Le Toreken. Place du Marché du Vendredi. 112 - -- La Grosse Bombarde «Marguerite l'Enragée». 114 - -- Pignon de la Halle aux draps. 116 - -- Château des Comtes, crénelage de l'enceinte. 118 - -- Place Saint-Pharaïlde. 119 - -- Le Quai aux herbes, pignon des Francs-Bateliers. 121 - -- Portique du Marché aux poissons. 124 - -- Maison de la Faucille. 126 - -- Église Saint-Nicolas. 129 - -- Le Mammeloker. 130 - -- Entrée du Nouveau Béguinage. 133 - -- Intérieur du Nouveau Béguinage. 134 - -- Église du Nouveau Béguinage. 137 - -- Le Rabot. 138 - - GRAVELINES.--L'Église reliée aux casernes. 20 - - HUY.--Église Notre-Dame et Citadelle. 261 - -- Porche de la Vierge à l'église Notre-Dame. 268 - -- Fontaine du quinzième siècle. 271 - - LIÉGE.--Cour du Palais des Évêques. 249 - -- Statue de Charlemagne. Le Perron. Tour romane à - Saint-Jacques. 252 - -- Église Saint-Jacques. 256 - -- Église Sainte-Croix. 259 - -- Le Mont-de-piété. 263 - -- Église Saint-Jean. 265 - - LILLE.--Restes de l'hôtel de Rihour derrière - l'Hôtel de ville. 25 - -- La Bourse et la Colonne du Siège sur la Grand'Place. 27 - -- Abside de l'église Saint-Maurice. 29 - - LOUVAIN.--L'Hôtel de ville. 217 - -- Église Saint-Pierre. 223 - -- Chaire de l'église Saint-Pierre. 224 - -- Église Saint-Jacques. 227 - -- Reste des remparts au Parc Saint-Donat. 228 - - MALINES.--Vieux Pont et Notre-Dame-au-delà-de-la-Dyle. 205 - -- Ancien Échevinage. 206 - -- Anciennes Halles et Palais du Grand Conseil, avant - leur restauration. 207 - -- Pignon sur la Grand'Place. 210 - -- Cathédrale Saint-Rombaut. 211 - -- Maison du Quai au Sel. 214 - -- Tourelle sur les Bailles de Fer. 215 - -- Maison du Saumon. 216 - -- Ancien Palais de Marguerite d'Autriche. 219 - -- Porte de Bruxelles. 220 - - MONS.--Le Beffroi. 76 - -- Cathédrale Sainte-Waudru. 77 - - NAMUR.--Citadelle de Namur, au confluent de la Sambre et - de la Meuse. 273 - - NIEUPORT.--Les Halles. 47 - -- Tour des Templiers. 50 - - TERMONDE. 196 - -- L'Hôtel de ville. 197 - -- Le Musée. 204 - - TOURNAI.--Le Pont des Trous. 66 - -- Maison, rue du Four-du-Chapitre. 66 - -- Porche de la Cathédrale. 67 - -- Le Beffroi. 69 - -- Petit Porche latéral à la Cathédrale. 72 - -- Derrière l'évêché. 73 - -- Église Sainte-Marguerite. 75 - - VALENCIENNES.--Un coin de la Grand'Place. 16 - -- Maison du Prévost. 17 - -- Pignon dans le faubourg de Paris. 19 - - YPRES.--Remparts près la porte de Lille. 78 - -- Vieux Pignon de bois, rue de Lille. 78 - -- Le Nieuwerck. 81 - -- La Vieille Boucherie. 84 - -- Les Halles. 85 - -- Intérieur de la Vieille Boucherie. 87 - -- L'ancien Steen des Templiers restauré. 89 - -- Maison Bièbuyck, rue de Dixmude. 90 - -- Clocher de Saint-Pierre. 91 - -- Sur l'esplanade. Tir des archers de Saint Sébastien. 92 - -- Portail du Marché au poisson. 93 - - ZUITCOTE.--Clocher ensablé. 281 - - -PARIS - -IMPRIMERIE DE J. DUMOULIN - -5, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5 - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - Page 65: «flamandes» remplacé par «flamande» (une belle maison - flamande) - Page 68: «quatres» par «quatre» (percées de quatre étages) - Page 92: «grand» par «grands» (dans un cadre de grands arbres) - : «le» par «la» (pour la cible et pour les tireurs) - Page 111: «archéologique» par «archéologiques» (dans les musées - archéologiques) - Page 128: «vissicitudes» par «vicissitudes» (Elle a subi de nombreuses - vicissitudes) - Page 170: «de» par «du» (partant du fond jusqu'à la plate-forme) - Page 172: «La» par «Le» (Le grand Siège) - Page 173: «souvevenirs» par «souvenirs» (sa marque et ses souvenirs) - Page 180: supprimé «de» (des révoltés protestants de toute secte) - Page 222: «dissenssions» par «dissensions» (après les dissensions - entre les nobles) - Page 235: supprimé «du» (pendant les guerres en 1864) - Page 286: «du» remplacé par «de» (-- Maison Bièbuyck, rue de Dixmude) - - - - - -End of Project Gutenberg's Les vieilles villes des Flandres, by Albert Robida - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VIEILLES VILLES DES FLANDRES *** - -***** This file should be named 44931-8.txt or 44931-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/4/9/3/44931/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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