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-Project Gutenberg's Les vieilles villes des Flandres, by Albert Robida
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-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: Les vieilles villes des Flandres
- Belgique et Flandre française
-
-Author: Albert Robida
-
-Release Date: February 16, 2014 [EBook #44931]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VIEILLES VILLES DES FLANDRES ***
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-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Au lecteur
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- Cette version électronique reproduit dans son intégralité,
- la version originale.
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- Les mots entourés de = sont en gras dans l'original.
-
- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
-
- L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
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- LES VIEILLES VILLES
- DES FLANDRES
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- _DU MÊME AUTEUR:_
-
-
- Les Vieilles Villes d'Espagne _Épuisé_.
-
- -- -- d'Italie _Épuisé_.
-
- -- -- de Suisse _Épuisé_.
-
- Le Dix-neuvième Siècle =25= fr.
-
- Le Vingtième Siècle: La Vie électrique =25= fr.
-
- Petits Mémoires secrets du dix-neuvième siècle: Le
- portefeuille d'un très vieux garçon _Épuisé_.
-
- Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandoul
- dans les cinq ou six parties du monde _Épuisé_.
-
- La Nef de Lvtèce povr tovs péregrins et gentils-homes
- voyageans es rves du movlt vieil qvartier dv
- vievlx Paris =5= fr.
-
- _Le même_ (sur simili-parchemin) =12= fr.
-
- Mesdames nos Aïeules. Dix siècles d'élégance _Épuisé_.
-
- Le Coeur de Paris: Splendeurs et Souvenirs =25= fr.
-
- Paris de siècle en siècle =25= fr.
-
- La Grande Mascarade parisienne _Épuisé_.
-
- La Vieille France: I. Normandie.--II. Bretagne.
- --III. Touraine.--IV. Provence _Chaque_: =25= fr.
-
- Le Vieux Paris à l'Exposition Universelle de 1900 =12= fr.
-
-
-[Illustration: HÔTEL DE VILLE D'ALOST.]
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- A. ROBIDA
-
-
- LES VIEILLES VILLES
- DES
- FLANDRES
-
- _BELGIQUE ET FLANDRE FRANÇAISE_
-
-
- ILLUSTRÉ PAR L'AUTEUR
-
- DE 155 COMPOSITIONS ORIGINALES, DONT 25 HORS TEXTE,
-
- ET D'UNE EAU-FORTE
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE DORBON-AINÉ
-
- 53 _ter_, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 53 _ter_
-
-
-
-
- _IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:_
-
- 25 exemplaires sur papier des Manufactures impériales du Japon
- numérotés de 1 à 25
-
- 100 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder numérotés de
- 26 à 126
-
-
-
-
-[Illustration: LE PONT DU BROEL, A COURTRAI.]
-
-I
-
-CAMBRAI--VALENCIENNES
-
-Au pays des Hôtels de Ville.--Le Palais de Fénelon.--La Porte
-Notre-Dame.--Quelques vieilles façades.--La Maison du Prévost.--Les
-vieux Chroniqueurs.--Monstrelet et Froissart.
-
-
-Sur la vieille terre flamande, les villes se touchent, plus serrées
-qu'en nul autre pays d'Europe, surtout lorsqu'on a quitté la Flandre
-française et franchi la frontière après Lille.
-
-Et ce sont toutes de vieilles cités historiques, illustres pour le rôle
-considérable joué aux grandes époques du Moyen-Age, et enrichies par les
-grands courants commerciaux et maritimes du temps de la Hanse, des
-villes fameuses pour la grandeur souvent épique de leur histoire
-mouvementée, pour l'indomptable vaillance de leurs fourmillants
-bataillons des Métiers et des Communes, dans les grandes luttes contre
-la puissance féodale ou la domination espagnole.
-
-Elles sont si rapprochées que, du haut des beffrois, les guetteurs
-pouvaient apercevoir de tous côtés d'autres beffrois, d'autres flèches
-pointant dans le bleu du ciel, sur les horizons plats.
-
-Dans les Flandres de jadis, c'étaient de vastes ports ouverts sur le
-monde entier, au fond de quelque estuaire de grand fleuve arrivant du
-fond des Allemagnes, ou de grandes cités industrielles au coeur du
-pays, mais rattachées à l'Océan par la mince ligne de quelque canal où
-se suivaient à la file les navires venus de pays lointains, pendant que
-sur toutes les routes de terre les chariots de marchandises, en longs
-convois, apportaient tous les produits de l'Europe, du levant au
-couchant.
-
-Ces ruches travailleuses débordaient d'une population remuante, qui le
-prenait parfois de très haut avec les princes et les seigneurs,
-population prompte aux révoltes et aussi courageuse aux besognes de
-guerre qu'à celles de ses métiers, mais après les pires désastres, se
-remettant toujours vaillamment à l'oeuvre.
-
-Très vivantes encore aujourd'hui, ou bien déchues et somnolentes, ce
-sont toujours cités de grande originalité pittoresque et de haut goût
-artistique.
-
-L'art s'y épanouissait, autrement peut-être qu'en Italie, mais tout
-autant, art moins fastueux, plus concentré, plus profondément senti dans
-la brumeuse atmosphère. Et sous un ciel humide et voilé, l'art créait
-les joies nécessaires que le soleil se refuse à dispenser aussi
-généreusement que là-bas, l'art ciselait les monuments, fleurissait
-toutes leurs lignes du haut en bas, taillait et fouillait leurs
-sculptures, découpait diversement tous les pignons des logis bourgeois,
-effilait vers les premiers nuages toutes ces flèches, du haut desquelles
-les carillons, pour égayer et faire chanter le ciel, lançaient d'heure
-en heure les chansons des cloches.
-
-Après les longues plaines de Picardie et d'Artois, où les tours des
-Hôtels de ville montrent bien leur cousinage architectural avec les
-splendides palais municipaux de Belgique, après les mornes horizons des
-pays miniers où, parmi les collines en scories de charbon, se dressent
-tant de sombres beffrois industriels, tant de gigantesques cheminées
-vomissant des fumées noires et tourbillonnantes, tant de hauts fourneaux
-en gueule d'enfer, la vraie campagne flamande enfin se découvre:
-verdures à perte de vue, prairies et bouquets d'arbres, villages aux
-maisons de briques passées à la chaux ou peintes en blanc, aux toits de
-grosses tuiles d'un rouge éclatant, alignées le long d'un canal dans le
-feuillage, avec quelque haut moulin de briques battant des ailes de loin
-en loin. Et c'est tout à fait, vers Cassel ou Dunkerque, le paysage
-classique des peintres flamands ou hollandais, ou, pour parler comme
-aujourd'hui, une symphonie de bleu, de vert et de rouge.
-
-Auparavant, il y a des villes un peu intermédiaires, où l'empreinte
-flamande est moins marquée, modifiée et atténuée plus ou moins par une
-sorte de refonte subie au cours des derniers siècles. La marque
-particulariste ne se retrouve que dans certains monuments, ou bien
-lorsque, parmi les maisons carrées aux toits réguliers, surgissent tout
-à coup quelques vieux pignons de briques en escalier ou à grosses
-volutes, évoquant les origines et l'ancien goût régional.
-
-La vieille cité de Cambrai est une jolie ville blanche et propre où les
-plus vieilles choses ne semblent pas dater de plus loin que la réunion à
-la France sous Louis XIV. Larges rues d'allures bourgeoises, grands
-boulevards tournant sur l'emplacement des anciens fossés, avec une
-ancienne porte de temps en temps, grande place d'aspect très moderne,
-monuments également modernes ou modernisés,--à première vue voilà tout
-Cambrai.
-
-L'Escaut tout jeune a encore bien à courir, avant de devenir le large
-fleuve qui connaîtra sous Anvers les grands navires de haute mer, les
-gigantesques paquebots venus des lointains océans; il se divise à
-Cambrai en plusieurs bras et reçoit du canal de Saint-Quentin les lentes
-péniches marchant comme des canards à la file, sous les peupliers.
-
-Dans cette ville si moderne, que reste-t-il pour parler du Cambrai du
-Moyen-Age où passa triomphant le roi Charles VI après sa victoire de
-Rosebeke sur les Flamands, vengeant après soixante-quinze ans la défaite
-subie à Courtrai par la Chevalerie française? Que reste-t-il du Cambrai
-de la Renaissance, qui fut deux fois lieu de rencontre entre les
-Empereurs et les Rois de France pour y négocier des traités de paix et
-vit se dérouler les magnificences des cours de François Ier et de
-Charles-Quint, de la ville impériale où Charles, au grand dam des
-bourgeois, construisit une citadelle, en jetant bas, pour ses bastions,
-des centaines de maisons avec la vieille collégiale Saint-Géry.
-
-[Illustration: CAMBRAI.
-MAISON DE BOIS PRÈS LA CHAPELLE DES JÉSUITES.]
-
-Il ne reste pas beaucoup de pierres de ces temps pourtant si proches.
-Siège d'un archevêché-duché dont Fénelon fut le plus célèbre pasteur,
-portant la crosse au milieu d'un chapitre illustre, Cambrai possédait
-une magnifique cathédrale, de belles églises, de riches abbayes, des
-couvents nombreux; toutes ces magnificences architecturales disparurent
-pendant la Révolution, rasées par un stupide vandalisme. Notre-Dame,
-l'église métropolitaine, est moderne, ayant été construite il y a
-quarante ans, après un incendie; l'église Saint-Géry date pour la plus
-grande partie du dix-huitième siècle, avec quelques restes anciens. Ce
-n'est d'ailleurs pas l'édifice consacré par le Moyen-Age à Saint-Géry,
-l'un des premiers évêques de Cambrai, mais l'ancienne chapelle de
-l'abbaye de Saint-Aubert, avec laquelle on reconstitua une paroisse du
-vieux Saint cambrésien.
-
-Du palais archiépiscopal où passèrent bien des prélats jusqu'à Fénelon,
-et que l'illustre archevêque, après la bataille perdue à Malplaquet près
-de Mons, en 1709, convertit en hôpital pour les blessés, de ce palais
-que le très proche successeur de Fénelon au siège de Cambrai, Dubois, le
-cardinal des roués de la Régence, respecta en ne l'occupant point, il ne
-reste qu'un portique en architecture du commencement du dix-septième
-siècle, composé de trois arcades décorées d'écussons très ornementés,
-portant des inscriptions latines: _A Clave Justitia_, d'un côté, _A
-Gladio Pax_, de l'autre, rappelant les attributions des
-Archevêques-ducs, spirituelles avec les clefs de saint Pierre,
-temporelles avec le glaive de justice.
-
-Ce portique, flanqué aujourd'hui d'estaminets, ne voit plus passer les
-magnifiques prélats et les chanoines à perruques et dentelles
-d'autrefois, il n'encadre plus que d'humbles passants, petits
-locataires, ouvriers et ouvrières.
-
-[Illustration: CAMBRAI.--PORTIQUE DE L'ANCIEN ÉVÊCHÉ.]
-
-Le dix-septième siècle a laissé encore une assez curieuse façade de
-chapelle en style classique fignolé et surchargé, avec fronton à
-volutes, pilastres, frises, sculptures partout. C'était jadis la
-chapelle du collège des Jésuites, hier celle du Séminaire; pendant la
-Terreur et sous le sanglant proconsulat de Joseph Lebon, le tribunal
-révolutionnaire opérait à côté dans une salle du collège.
-
-Tout près de cette fastueuse façade, une vieille maison de bois, rare
-débris du Cambrai des âges précédents, contraste gaiement par son
-pignon ogival ardoisé, ses poutrelles sculptées, avec les lignes froides
-et banales des rues un peu trop modernes.
-
-L'Hôtel de ville de Cambrai n'a rien de flamand, l'hôtel de l'ancien
-échevinage et le vieux beffroi communal ayant été remplacés au
-dix-huitième siècle par un vaste édifice classique, refait encore de nos
-jours avec un plus grand luxe de colonnes gréco-romaines, de balustrades
-et de vases décoratifs. Au milieu de la façade, quatre colonnes en
-avant-corps supportent le classique fronton que surmonte un élégant
-campanile à coupole, sur le côté duquel montent la garde les Jacquemarts
-célèbres: Martin et son épouse Martine, en costume antique, placés là,
-dit-on, par l'empereur Charles-Quint, en remplacement des Jacquemarts
-plus anciens du vieux beffroi.
-
-Quelques parties subsistent de l'ancienne enceinte, c'est d'abord la
-porte de Paris ou du Saint-Sépulcre, un gros pâté de murailles gothiques
-complètement isolé et en bon état, à grosses tours par derrière et
-tourelles vers la ville, puis la porte Notre-Dame, beau morceau
-dix-septième siècle, de bel aspect avec ses gros bossages en diamants,
-ses deux étages de colonnes superposées, ses canons de pierre dressés
-sur le toit, sa statuette de la Vierge dans une niche, mais qu'il aurait
-fallu voir, comme il y a peu d'années encore, enchâssée dans son rempart
-au bout du pont jeté sur le fossé. Aujourd'hui, privée de ses
-accessoires, la porte Notre-Dame ressemble surtout à une maison qui
-occuperait le milieu de la rue.
-
-Les remparts de briques et pierres du château de Selles, continuent à
-défendre la ville au nord; le château sert aujourd'hui d'hôpital
-militaire. La porte de Selles, longue voûte sombre passant sous le
-château, conduit aux fossés pleins d'eau, à l'Escaut et aux verdures
-mouillées de la campagne.
-
-[Illustration: PORTE NOTRE-DAME, A CAMBRAI.]
-
-A quelques lieues, sur l'Escaut aussi, Valenciennes a bien des
-caractères communs avec Cambrai. C'est une ville un peu plus importante
-cependant, avec un passé historique plus chargé, mais qui n'a pas laissé
-beaucoup plus de traces dans le grand remaniement opéré aux derniers
-siècles.
-
-La grande place, immense avec un important Hôtel de ville, manque aussi
-de couleur. Que n'a-t-elle gardé un peu plus de ses vieilles maisons
-d'autrefois! Il y en a encore deux dans un coin, perdues et comme
-honteuses, les pauvres belles de jadis, au milieu des façades
-rectilignes et ennuyeuses. Cependant elles ne manquent pas de charmes,
-avec leurs étages en encorbellement, leurs pignons ardoisés, leurs
-consoles sculptées, tandis que l'impitoyable--et pitoyable--goût moderne
-a rasé soigneusement les façades voisines, et distribué partout les
-fenêtres à intervalles réguliers.
-
-[Illustration: HOTEL DE VILLE DE DOUAI.]
-
-L'Hôtel de ville, construit au dix-septième siècle, est un monument
-d'une certaine ampleur, flanqué aux angles de tourelles décoratives dans
-le style de la Renaissance; on avait conservé le vieux beffroi du
-Moyen-Age qui datait de 1237 et montait à 70 mètres; malheureusement ce
-beffroi, bien des fois réparé ou mal rafistolé, a fini par s'écrouler en
-1843.
-
-L'histoire de Valenciennes est fort mouvementée; c'était déjà aux
-anciens jours une ville de commerce importante, affiliée à la Hanse,
-comme ses grandes voisines du coeur de la Flandre, Gand et Bruges, une
-ville fière et libre, avec une bourgeoisie enrichie par le négoce. Les
-troubles religieux du seizième siècle portèrent un coup terrible à cette
-prospérité qui s'était développée jusque sous Charles-Quint. Les
-querelles religieuses commencées, le moment vint vite où elles prirent
-un caractère de lutte furieuse et implacable; alors Huguenots et
-Catholiques se massacrèrent, pillèrent et brûlèrent à qui mieux mieux.
-Les Huguenots dévastèrent les églises et furent quelque temps les
-maîtres en ville. Les Espagnols intervinrent et prirent la place en
-1567, après un siège difficile; le duc d'Albe, cinq ans après dut la
-reprendre encore, la garnison espagnole de la citadelle n'ayant pu
-empêcher les bandes protestantes de pénétrer en ville, et il en résulta
-une horrible mise à sac qui dura douze jours.
-
-[Illustration: UN COIN DE LA GRAND'PLACE, A VALENCIENNES.]
-
-Au dix-septième siècle, Turenne essaya sans succès d'enlever
-Valenciennes aux Espagnols, mais en 1677, les armées de Louis XIV
-reparurent avec le Roi en personne, et la ville, emportée d'assaut après
-un siège rapide, fut définitivement réunie à la France.
-
-Le monument religieux le plus important de Valenciennes est Notre-Dame
-du Saint-Cordon, belle et grande église construite de nos jours dans le
-style du treizième siècle, avec une haute tour à flèche pointant à plus
-de 80 mètres. On la voit bien surtout du parc arrangé sur l'emplacement
-des anciens remparts, près de la Tour de la Dodenne.
-
-Son nom lui vient d'un voeu fait par les Valenciennois au onzième
-siècle, lors d'une peste qui ravagea la ville et emporta sept ou huit
-mille habitants en très peu de jours. Alors que les habitants
-désespéraient devant le fléau, un ermite eut une apparition, la Vierge,
-en compassion des prières des pauvres pestiférés, venait, aidée par une
-troupe d'anges, entourer les remparts d'un filet protecteur. La peste
-arrêta ses ravages immédiatement et ne dépassa pas le cordon. En
-reconnaissance, une procession solennelle eut lieu annuellement et le
-cordon de la Vierge fut enfermé dans une châsse magnifique en une église
-dédiée à Notre-Dame.
-
-[Illustration: VALENCIENNES.--MAISON DU PRÉVOST.]
-
-Dans les rues, les logis d'autrefois sont rares, le débris le plus
-pittoresque du vieux Valenciennes est la maison dite du Prévost, à
-l'angle des rues de Paris et Notre-Dame, vieil hôtel de briques aux
-murailles écorchées et abîmées; l'encorbellement de l'étage sur faux
-mâchicoulis en ogive fait très bien, ainsi que le renflement en tourelle
-renfermant l'escalier, malheureusement les fenêtres ont perdu leurs
-meneaux et leurs moulures.
-
-Dans le faubourg de Paris, presque aux champs, il est encore une petite
-maison fort jolie, plus jeune que celle-ci d'un bon siècle: le pignon a
-trois étages de volutes avec des mascarons grassement sculptés, et une
-tourelle carrée s'élève en arrière. C'est le type de ces maisons qu'on
-s'obstine à appeler maisons espagnoles un peu partout dans le Nord. Il
-est superflu de dire qu'elles n'ont absolument rien d'espagnol et ne
-ressemblent aucunement aux architectures d'au delà des Pyrénées,
-seulement elles sont du temps de l'occupation espagnole. De même, en
-d'autres provinces, en Normandie, en Picardie ou ailleurs, on entend
-dire de telles églises, ou de tels clochers du quinzième siècle, que ce
-sont ouvrages des Anglais; les Anglais, pas plus que les Espagnols,
-n'ont rien bâti en France, où d'ailleurs ils avaient bien d'autres
-choses à faire et bien d'autres préoccupations.
-
-C'est ici le pays des chroniqueurs, des vieux historiens du Moyen-Age. A
-Cambrai s'élève la statue d'Enguerrand de Monstrelet, le chroniqueur des
-luttes entre Armagnacs et Bourguignons, le narrateur exact des fêtes,
-des tournois et des splendeurs, aussi bien que des guerres et des
-désolations de la première partie du quinzième siècle. Il avait été
-bailli du chapitre de Cambrai et ensuite prévôt de la ville. A
-Valenciennes, c'est encore une autre statue d'historien, celle de
-Froissart, né à Valenciennes en 1337, le chroniqueur voyageur, toujours
-en recherche de beaux et brillants gestes de chevalerie, batailles,
-sièges et chevauchées, de hauts faits et de magnifiques histoires de
-rois, princes, seigneurs et nobles dames, à raconter, détailler
-amoureusement et embellir de gracieuses et brillantes enluminures.
-
-Le peintre Watteau, dont la statue se dresse bien près des noires
-murailles de l'église Saint-Géry, est aussi un évocateur, mais d'un
-autre temps, d'une folle époque où falbalas et dentelles ont remplacé
-armures de fers et cottes historiées.
-
-[Illustration: VALENCIENNES
-PIGNON DANS LE FAUBOURG DE PARIS.]
-
-
-
-
-[Illustration: GRAVELINES.--L'ÉGLISE RELIÉE AUX CASERNES.]
-
-II
-
-DOUAI.--LILLE
-
-Le Beffroi.--La famille Gayant.--L'Hôtel de Ribour.--La Colonne du
-Siège et les Sièges.--Commines et son Beffroi.--Troisième
-Chroniqueur.--Bergues. Autre Beffroi.--Gravelines.--Dunkerque.
-
-
-Douai, ancienne ville de commerce au Moyen-Age, ville d'Université
-depuis le seizième siècle, université fondée par Philippe II d'Espagne,
-ancienne ville forte aux défenses considérablement augmentées par
-Vauban, siège du Parlement de Flandre au dix-huitième siècle, est restée
-cité universitaire et centre industriel.
-
-L'aspect de la ville est gai et avenant; certes ses rues sont bien
-modernisées, ce qui veut trop souvent dire banalisées, mais enfin, de
-loin en loin, au milieu des maisons quelconques, bourgeoisement banales
-ou de petit aspect boutiquier, on aperçoit encore bien des façades à la
-mode du dix-huitième siècle, de jolis détails de style rococo, tout à
-l'honneur du goût de la bourgeoisie ou de la magistrature d'alors. Et
-puis il y a l'Hôtel de ville, le superbe Hôtel de ville gothique qui
-peut aller de pair avec les plus célèbres édifices communaux de
-Belgique. Cet Hôtel de ville est admirable, on est bien forcé, par
-l'étroitesse de la rue qui passe devant la façade principale de lever
-très fort la tête pour détailler les beautés de cette façade, mais enfin
-on y parvient et l'on ne perd rien des belles fenêtres, des deux entrées
-à triple porte, des pinacles et des ogives dont les crochets et les
-fleurons s'épanouissent largement.
-
-[Illustration: DOUAI.--ÉGLISE NOTRE-DAME.]
-
-Le beffroi est superbe. C'est une grosse tour du quatorzième siècle, à
-hautes et larges fenêtres, flanquée de quatre tourelles coiffées de
-clochetons qui se hérissent de petites lucarnes. Au-dessus des créneaux
-se dresse un campanile de bois octogonal à quatre ou cinq étages de
-lucarnes sur lucarnes, se chevauchant l'une l'autre, laissant voir
-cloches et clochettes et non moins hérissés de pointes et de crochets,
-d'épis, de girouettes, d'aiguilles et de hallebardes, avec le lion de
-Flandre brandissant la dernière girouette au sommet. Une partie de la
-façade est moderne et par derrière une autre façade et des ailes en
-retour ont été construites dans le style du monument primitif sur une
-large cour.
-
-Sur la place d'armes, tout près de l'Hôtel de ville, se trouve la maison
-dite du Dauphin, la plus jolie façade dix-huitième siècle de la ville;
-devant son toit, un fronton contourne ses lignes, ses coquilles et ses
-rocailles, avec de jolies sculptures aux deux étages de fenêtres
-encadrées de pilastres et de trophées au-dessus d'un riche balcon de fer
-forgé.
-
-La Renaissance est représentée à Douai par la belle maison des Rémy, un
-haut pignon entre deux ailes, pignon tout en fenêtres, trois étages de
-légères colonnades, encorbellées au premier étage sur des têtes de lions
-et des masques, encadrant des frises et de jolis cartouches.
-
-On trouve encore à Douai, avec çà et là quelques souvenirs d'abbayes et
-de couvents, un reste d'une ancienne commanderie du Temple, un portail
-fortifié avec tourelles de briques et vieux toits formant un motif assez
-pittoresque.
-
-Douai n'a pas d'églises bien remarquables; il y a Saint-Jacques,
-Saint-Pierre et Notre-Dame: celle-ci est un édifice gothique dont les
-pignons un peu frustes ne manquent pas de pittoresque, surtout celui que
-couronne un clocheton ardoisé lourd et trapu, bizarrement campé sur le
-toit.
-
-La grande église Saint-Pierre allonge sa nef moderne entre une haute
-chapelle, dont le dôme se termine par un de ces clochetons en gourde qui
-se rencontrent si nombreux en Belgique, et une très grosse tour carrée
-de la Renaissance récemment restaurée, à silhouette intéressante malgré
-sa lourdeur. A l'intérieur, ces églises sont riches en tableaux et
-sculptures provenant, pour la plupart, d'églises ou d'abbayes supprimées
-à la Révolution.
-
-[Illustration: DOUAI.--FRONTON DE LA MAISON DU DAUPHIN.]
-
-Douai n'a pas eu de vieux chroniqueur à statufier, ce n'est pas à
-l'histoire, c'est à la poésie que la ville a consacré un peu de marbre;
-sous les arbres d'un square voisin de Notre-Dame, s'élève la statue de
-cette pauvre Marceline Valmore, grand poète à la destinée malheureuse,
-dont l'âme vibra sous la douleur en admirables vers, en poèmes de
-tristesse les plus poignants qui soient, les plus doux et les plus
-résignés.
-
-Douai est la patrie du géant Gayant, le célèbre géant Gayant, haut de
-trente pieds, colosse casqué, bardé de fer, qui se promène, bouclier au
-bras, lance au poing, tous les ans, à la Ducasse, un des premiers
-dimanches de Juillet, en grande cérémonie et dans un grand fracas de
-musiques, accompagné de sa femme, géante richement vêtue, et de ses
-enfants Mlle Fillion, M. Jacquot et Ch'tiot Bimbin, son dernier rejeton,
-bambins de quatre ou cinq mètres. Cette joyeuse procession qui met tout
-le pays en liesse daterait du quinzième siècle et remonterait, dit-on, à
-des réjouissances célébrant le départ des troupes du roi Louis XI après
-une vaine tentative sur la ville--à moins pourtant que son origine ne
-soit encore plus lointaine.
-
-
-Lille se montre grande ville, très grande ville, les larges boulevards
-très mouvementés, les immenses voies sillonnées de tramways électriques
-sont bien d'une capitale; par malheur, cette capitale de la Flandre
-française, très modernisée, cité industrielle de première grandeur,
-ressemble à toutes les villes modernes d'importance, trop riches, trop
-lancées dans le mouvement industriel, pour avoir conservé grand'chose,
-sinon des monuments du passé, au moins des aspects caractéristiques des
-époques précédentes. Partout ce sont rues de commerce et d'affaires,
-avenues, boulevards neufs se prolongeant vers des quartiers usiniers,
-lesquels s'allongent à leur tour et marchent à la conquête des villages
-de leur banlieue pour les envelopper et les dévorer, et à la rencontre
-des villes voisines qui joindront un jour les volutes de fumée de leurs
-hautes cheminées aux fumées des siennes, pour la grande bataille
-industrielle.
-
-Et partout de grands monuments bien modernes: le Palais des Beaux-Arts,
-vaste édifice Renaissance qui ressemble un peu au château de Chantilly
-et renferme d'importants Musées, l'institut Pasteur, l'Ecole des Arts et
-Métiers, le Lycée, les Facultés, le palais de Rameau, etc., etc.
-
-Le point central, où bat le coeur de la ville, la Grand'Place, est
-certainement d'un noble aspect, tout à fait modernisée aussi, mais
-encore avec quelques monuments âgés d'un siècle ou deux, et quelques
-façades à lignes intéressantes, pour encadrer tout le mouvement sur
-cette place: l'Hôtel de ville, l'ancienne Grand'Garde, la Bourse et la
-colonne du siège de 1792.
-
-[Illustration: LILLE--RESTES DE L'HÔTEL DE RIHOUR DERRIÈRE L'HÔTEL DE
-VILLE.]
-
-L'Hôtel de ville, c'est à la fois le plus jeune et le plus vieux de ces
-monuments. Sur la place il date du règne de Louis-Philippe et cela se
-voit, mais si l'on traverse la cour, pour passer derrière, on y trouve
-les restes de l'hôtel de Rihour, ancien palais des Comtes de Flandre,
-une tour de briques, deux hauts pignons briques et pierres soutenus par
-des contreforts et percés de hauts fenestrages éclairant une belle
-salle gothique dite du Conclave.
-
-En ces bâtiments résidèrent souvent les Comtes de Flandre de la maison
-de Bourgogne, ceux du quinzième siècle, époque brillante, période de
-prospérité pour la Flandre, après les luttes et les guerres terribles
-des treizième et quatorzième siècles, entre les rois de France et les
-ducs, depuis Ferrand que Philippe-Auguste ramena _ferré_, dans un
-chariot pour le tenir treize ans prisonnier en son donjon du Louvre:
-
- «Lors fut Ferrand tout enferré,
- «Dans la Tour du Louvre enserré.»
-
-entre Français, Flamands et Anglais, et avant l'époque espagnole,
-seconde période de malheurs, de guerres et de ravages, qui ne cessa
-qu'avec les victoires du Grand Roi.
-
-En face de l'Hôtel de ville, la Bourse fait meilleure figure; c'est un
-bel édifice carré du dix-septième siècle, en style de la Renaissance
-flamande, dont les façades à deux étages présentent une suite de
-colonnes décorées de gaines et de cariatides, alternées, encadrant des
-frontons très chargés de sculptures au-dessus de chaque fenêtre.
-L'ensemble est joli, avec le grand comble régnant sur le tout et toutes
-les cheminées, et le campanile malheureusement un peu maigre à la partie
-supérieure.
-
-A l'intérieur, une cour à arcades, au milieu de laquelle la statue de
-Napoléon contemple une série de bustes de savants illustres, sous les
-arceaux.
-
-Sur le côté de la place, troisième édifice, plus modeste. C'est un corps
-de garde élevé en 1717, sur un immense perron en avant-corps; la
-Grand'Garde est sans beauté particulière malgré son perron et ses
-frontons, mais elle rachète sa lourdeur par sa silhouette, d'autant
-mieux qu'elle est flanquée de quelques maisons anciennes à grands
-toits.
-
-[Illustration: LILLE.--LA BOURSE ET LA COLONNE DU SIÈGE SUR LA GRAND
-PLACE.]
-
-Au milieu de la place s'élève la colonne commémorative du fameux siège
-de 1792, colonne robuste et trapue, dressée sur un soubassement entouré
-d'obusiers pris à l'ennemi, et portant sur son sommet crénelé une figure
-de Lille au geste énergique, le boute-feu à la main. C'est le dernier
-des sièges soutenus par la vieille cité flamande, contre une armée
-autrichienne forte de trente-cinq mille hommes. Elle se défendit
-héroïquement avec une garnison peu nombreuse et des volontaires qui se
-distinguèrent, particulièrement les fameux Canonniers bourgeois, vieille
-et célèbre compagnie bourgeoise des Canonniers de Sainte-Barbe, dont
-l'hôtel actuel conserve nombre de précieux souvenirs. Une attaque
-vigoureuse, neuf jours et neuf nuits de bombardement pendant lesquels
-une partie de la ville flamba, n'eurent pas raison de la résistance
-héroïque des Lillois, et les Autrichiens, très éprouvés, durent lever le
-siège.
-
-Si la ville voulait élever sur sa grande place une colonne pour tous les
-sièges qu'elle a soutenus, victorieusement ou malheureusement, mais
-toujours avec honneur, les Lillois actuels pourraient s'y promener à
-l'ombre. En prenant seulement leur histoire au temps du malheureux comte
-Ferrand et de ses démêlés avec Philippe-Auguste, nous voyons le roi de
-France assiéger et prendre trois fois Lille, et la troisième fois, pour
-en finir avec sa résistance obstinée, l'incendier et dévaster de fond en
-comble. C'est encore un siège sous Philippe le Bel, cent ans plus tard,
-lorsque Philippe le Bel, peu après la terrible défaite des Eperons d'or,
-eut écrasé les milices des villes flamandes à Mons-en-Puelle. Ensuite,
-au seizième siècle, pendant les troubles de la Réforme et la révolte des
-Pays-Bas, ce sont des coups de main et des surprises.
-
-Puis, c'est le siège de 1667, Louis XIV en personne conduit son armée
-sous les murs de la vieille cité, qui se défend énergiquement avec deux
-mille quatre cents hommes de garnison et ses dix-huit compagnies
-bourgeoises. Mais, après dix jours de tranchée ouverte, une capitulation
-honorable est signée; moyennant le maintien de ses coutumes et
-privilèges, Lille fait partie désormais du royaume de France et elle
-aura à prouver bientôt sa fidélité au roi aussi complètement que jadis à
-ses ducs.
-
-[Illustration: LILLE.--ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINT-MAURICE.]
-
-Vauban transforme la place et construit une citadelle très forte. A
-cette citadelle viennent se heurter en 1708, lors des guerres de la
-Succession d'Espagne, le prince Eugène et Marlborough. C'est le temps
-des désastres des armées royales en Flandre. Siège terrible, Boufflers
-défend la place à outrance. Après deux mois passés de tranchée ouverte,
-de famine et de bombardement pendant lesquels les Lillois montrent bien
-leur vaillance accoutumée, les violons narguant les canons, leur
-théâtre, malgré bombes et boulets, jouant insolemment la comédie tous
-les soirs, il faut rendre la ville; mais Boufflers se retire dans la
-citadelle et se défend encore deux mois, pendant lesquels Lille continue
-à vivre sous une pluie de fer et de feu.
-
-[Illustration: COMMINES.--LE BEFFROI.]
-
-Des remparts de la première période, Lille peut montrer près de l'église
-Saint-Sauveur _la Noble Tour_, qui n'est simplement que la base d'une
-grosse tour du quinzième siècle, mais, sauf modifications, éventrements
-et démolitions, la citadelle de Vauban est toujours là, et aussi
-quelques portes monumentales comme la Porte de Paris, très important arc
-triomphal, plutôt que porte, élevé par Louis XIV.
-
-Lille a dédié à Saint Maurice une grande église à cinq nefs égales,
-superbe morceau d'architecture ancienne avec quelques reconstructions ou
-restaurations. Sur la façade, au-dessus de quatre hauts pignons, s'élève
-une grosse tour fort intéressante comme détails avec une belle flèche
-moderne. Du côté de l'abside, Saint-Maurice se prolonge par des
-sacristies, des chapelles basses en gothique très fleuri, s'alignant
-sous les hautes verrières.
-
-Il y a encore Sainte-Catherine, Saint-Sauveur, Saint-André,
-Notre-Dame-de-la-Treille, etc., édifices peu anciens ou tout à fait
-modernes, quelques-uns intéressants à l'intérieur par des détails ou des
-oeuvres d'art.
-
-Très près de Lille, à cheval sur la frontière belge, à mi-chemin
-d'Ypres, la petite ville de Commines dresse sur sa grande place l'un des
-plus curieux, des plus originaux de ces beffrois municipaux de la
-Flandre. Toutes les villes belges ont gardé précieusement leurs donjons
-communaux, symboles de leurs libertés et franchises, belle famille de
-tours géantes, variées dans leurs structures, parfois vraiment
-colossales comme à Ypres ou Bruges, couronnées de façon si diverses,
-crénelées, coiffées de campaniles où tintent des carillons, ou bien
-découpées, ciselées en fantastiques bouquets de fleurs de pierres, comme
-à Audenarde ou Louvain.
-
-La Flandre française peut, à côté de ces belles tours, avec un rang
-honorable dans la famille, montrer, outre celui de Douai, les beffrois
-de Commines et de Bergues.
-
-A Commines, ville franco-belge, en deux parties séparées par la Lys et
-par une Douane, c'est une grosse tour carrée du quatorzième siècle, en
-briques et pierres, colorée d'une patine chaude, se terminant par une
-galerie de fausses arcatures flanquée de quatre tourelles, sous un
-énorme couronnement bulbeux en coupole ardoisée, coiffée à son tour par
-un campanile à deux étages, encore surmonté d'un autre clocheton,
-bulbeux comme les pointes des tourelles renflées en double poire.
-
-L'Hôtel de ville, sous ce beffroi, est une construction quelconque
-moderne; en arrière, le clocher de l'église ne fait pas mal au-dessus
-des maisons, malheureusement sans caractère comme le reste de la ville.
-La faute en est sans doute aux guerres du seizième siècle, pendant
-lesquelles toute la ville brûla.
-
-[Illustration: LE BEFFROI DE BERGUES.]
-
-Si, comme le veut la tradition, Philippe de Commines est né au
-château de Commines et non à Argenton, en Poitou, cela fait avec
-Monstrelet et Froissart un joli trio de chroniqueurs. Il serait dommage
-de les séparer. Le fin politique qui sut vivre sans accident trop
-grave,--le cachot de Loches à part,--à côté de Charles le Téméraire et
-de Louis XI, et nous les pourtraicturer dans ses Mémoires, voisine
-admirablement avec Froissart et Monstrelet.
-
-Bergues est mieux que Commines. C'est une petite ville gaie d'aspect,
-ceinte de remparts, de bastions baignant dans l'eau fournie par des
-canaux, avec des paysages de verdures tout à l'entour, animée par le
-clairon et le tambour des petits fantassins résonnant dans les vieilles
-murailles. Les rues de la ville n'ont pas grand caractère et l'église
-gothique est sans beauté particulière, mais, sur la grande place,
-s'élève le magnifique beffroi, haute et superbe tour complètement
-revêtue de haut en bas de grandes arcatures ogivales en sept ou huit
-zones, sans autres ouvertures que d'étroites meurtrières. Quatre grosses
-tourelles également plaquées d'arcatures, cantonnent la plate-forme
-portant le cadran de l'horloge sur ses créneaux. Au-dessus s'élève le
-campanile où chante le carillon, campanile à dôme renflé en poire ou en
-gourde, accompagné de petites gourdes ardoisées sur les tourelles.
-
-Un petit corps de garde à arcades s'accote au bas de la tour.
-Malheureusement l'Hôtel de ville appuyé à côté n'est qu'un bâtiment sans
-style, refait il y a quarante ans.
-
-Ce magnifique beffroi, par-dessus les petites maisons éparpillées à ses
-pieds, peut regarder ses vieilles connaissances les tours de l'abbaye de
-Saint-Winoc, dressées sur le mamelon du Groenberg, à deux ou trois rues
-de distance, dans le balancement, au vent de la mer assez proche, des
-masses de verdures de grands vieux arbres alignés, ombrageant une jolie
-promenade, laquelle fut sans doute le jardin de l'abbaye.
-
-[Illustration: BERGUES.--RESTES DE L'ABBAYE DE SAINT-WINOC.]
-
-On disait Bergues-Saint-Winoc jadis, l'abbaye étant quelque peu la mère
-de la ville, ainsi que du village de pêcheurs à deux lieues de là, qui
-devait devenir Dunkerque, et il ne reste de Saint-Winoc que ces deux
-tours isolées, l'une carrée, soutenue par d'énormes contreforts de
-briques, ancien clocher de l'église, et l'autre, octogonale, à quatre
-étages en retrait les uns sur les autres, terminée par une haute flèche
-filant très haut dans les airs. Ces pauvres vieilles tours n'ont échappé
-à la destruction générale que parce que, sur ces côtes basses, elles
-sont visibles de très loin au large et servent d'amers aux navires.
-
-Gravelines, qui flanque Dunkerque à quelques lieues sur la gauche, est
-un bon modèle de la petite place de guerre à la mode du dix-septième
-siècle. Se promener le long de ses remparts, sur les glacis des larges
-fossés pleins d'eau, c'est relire et revivre un peu l'histoire des
-guerres avec l'Espagne dans nos provinces du Nord. La ville n'a pas
-d'importance, il n'y a pas de monuments, ou ces monuments sont d'une
-architecture tout à fait modeste, mais aux portes, sous les petits corps
-de garde à colonnes, on est tout surpris de ne pas voir un poste du
-régiment de Champagne ou de Picardie, des piquiers ou des mousquetaires
-commandés par un anspessade.
-
-Existence agitée, coups de canons nombreux, sièges, assauts, prises et
-reprises, durant une centaine d'années, de Philippe II à Louis XIV, puis
-retour à la tranquillité, voilà l'histoire de Gravelines et des
-agglomérations voisines, presque ses faubourgs, Petit fort Philippe,
-Grand fort Philippe, à l'embouchure de l'Aa.
-
-Un point surtout est bien dans le caractère de l'époque, figé aux temps
-de Louis XIII et de Louis XIV. C'est un décor de petite place solitaire:
-au fond l'église basse, fenêtres gothiques, petite porte Renaissance; à
-droite, de vieilles casernes réunies par un pont à la nef de l'église,
-pour que Mgr le Gouverneur pût, sans descendre dans la rue, gagner sa
-tribune à la messe.
-
-
-Dans la ville actuelle de Dunkerque, rivale d'Anvers, grand port qui
-s'agrandit d'année en année, on ne peut guère retrouver grand'chose de
-la physionomie caractéristique du vieux port de la Flandre française, au
-temps des frégates du Roi Soleil, du terrible refuge de corsaires d'où,
-pendant trois siècles, sous les couleurs espagnoles, sous le pavillon
-fleurdelysé de Louis XIV et de Louis XV, ou sous le drapeau de la
-République, s'élancèrent tant de hardies escadrilles pour courir sus, à
-travers la Manche ou la mer du Nord, aux flottes des Hollandais ou des
-Anglais.
-
-Ce Dunkerque-là est aussi loin que le Duyne-Kerke, _Eglise des Dunes_,
-village de pêcheurs des premiers siècles; il a disparu sous les
-transformations, avec les pittoresques jetées de bois, les estacades
-d'il y a cinquante ans, et tout le tohu-bohu irrégulier des
-constructions maritimes de jadis, avec la vieille marine et les frégates
-et les flûtes et les corvettes à voiles.
-
-Aujourd'hui, ce sont de nombreux et vastes bassins à flot, un
-avant-port, un arrière-port, des quais s'étendant sur des immensités
-bordées d'immenses magasins, et des forts, des docks, des écluses
-communiquant avec les divers canaux de l'intérieur, de larges voies
-sillonnées de wagons, de tramways, encombrées de la multitude des
-camions et des fardiers, et toujours des pâtés de hautes bâtisses,
-par-dessus lesquelles se dressent des mâtures.
-
-Si l'on cherche des traces du vieux Dunkerque, que trouvera-t-on? Sur le
-port, la vieille tour de Leughenaer, défigurée, enfermée dans les
-maisons, l'église Saint-Eloi, avec sa grosse tour-beffroi et son
-carillon, à peine çà et là quelques restes de vieilles maisons et c'est
-tout.
-
-L'église Saint-Eloi renferme la sépulture de Jean Bart; le héros
-Dunkerquois, prototype des rudes marins sortis en foule de la cité
-flamande, des capitaines corsaires de la période héroïque, s'y repose
-sous les dalles, à côté de sa femme, de ses vingt années de courses
-glorieuses, pendant les grandes guerres maritimes qui firent d'un simple
-matelot pêcheur, un chef d'escadre de Louis XIV!
-
-
-
-
-[Illustration: FURNES.--LES PÉNITENTS DE LA GRANDE PROCESSION.]
-
-III
-
-FURNES--NIEUPORT--DIXMUDE
-
-Le décor de la Grand'Place.--Le Pavillon des Officiers espagnols.--Les
-Eglises.--Le dernier mystère.--Ce qui survit de Nieuport.--Fantôme de
-ville dans les Dunes.--Dixmude endormie dans ses prairies.
-
-
-Une des plus gentilles portes pour entrer en Belgique est celle de
-Furnes. On a suivi depuis Dunkerque les longues ondulations des dunes
-piquées de végétation, qui menacent de couvrir, tout en les protégeant
-contre la mer, les petits villages blancs aux toits rouges; les
-montagnettes de sable envahissant se succèdent, laissant à peine
-entrevoir la mer entre elles, de temps à autre; on a passé à Zuitcote,
-marqué par le clocher de son église ensevelie sous le sable, clocher
-servant aujourd'hui de Sémaphore, et voici bientôt, en quittant le
-cordon des dunes pour la campagne verte toute sillonnée de canaux, la
-petite ville de Furnes, et ses tours et ses pignons rouges, et sa jolie
-gare en vieux style flamand, Furnes, ancienne petite cité d'aspect
-accueillant et gai, et qui peut montrer comme souvenirs de son passé de
-superbes édifices et une si magnifique Grand'Place.
-
-Dans cette vaste plaine de Belgique qui s'ouvre, avec toutes ses villes
-à l'histoire tumultueuse pleine de grandeurs tragiques et de pages
-éclatantes, c'est le commencement des architectures caractéristiques, et
-Furnes, comme ensemble monumental, peut être placée immédiatement après
-les grandes cités d'art, Bruges, Gand et Ypres, au premier rang des
-villes secondaires.
-
-Bien petite ville aujourd'hui, à peine six mille habitants, mais comme
-on prend une grande idée de son passé, lorsque, par les rues larges et
-propres, mais un peu vides, aux grandes et belles maisons bien
-entretenues, de couleur gaie, mais silencieuses, on débouche tout à coup
-sur la Grand'Place, carré immense de maisons à pignons flamands dominées
-par de hauts monuments. Ce forum le dit suffisamment, Furnes fut grande
-et importante cité jadis; il fallut bien des guerres, et leurs malheurs
-et leurs bouleversements, puis de lentes modifications économiques pour
-rétrécir la ville à ses proportions actuelles.
-
-[Illustration: LA GRAND'PLACE DE FURNES.]
-
-Tout Furnes est sur cette place, ou derrière la ligne de maisons rouges,
-qui semblent basses sous les hauts édifices montant en arrière. Des
-ravages de la guerre, Furnes en eut sa bonne part aux époques
-lointaines, dès le temps des Normands. Au treizième siècle, lorsque
-Robert d'Artois ayant battu, sous ses murailles, Guy, comte de
-Flandre, enleva Furnes, il la pilla et brûla de fond en comble. Plus
-tard, les troubles religieux et les guerres du seizième siècle amenèrent
-de terribles moments, ses églises en souffrirent, notamment
-Sainte-Walburge. Cependant elle connut encore des jours de prospérité
-après l'accalmie, puisque beaucoup de ses belles maisons, l'Hôtel de
-ville et le Palais de Justice datent de l'occupation espagnole.
-
-Le Pavillon des Officiers espagnols sur la place, belle construction
-récemment restaurée, était la maison de ville du Moyen-Age, avant d'être
-occupé par les troupes d'Espagne. C'est d'ailleurs une sorte de gros
-donjon carré pourvu de créneaux et de tourelles d'angle sous le comble,
-avec un bâtiment en retour sur la rue, façade plus ornée, d'un grand air
-aussi, à fenestrages encadrés à la flamande.
-
-Sur l'autre coin, au fond de la place, les Espagnols avaient fait un
-corps de garde d'une haute maison à pignons, dont le rez-de-chaussée
-forme une loggia à colonnettes. Cette maison avait été précédemment la
-Halle aux vins et le quartier des veilleurs de nuit.
-
-Tout l'angle de la place, en face du Pavillon des Officiers, est occupé
-par l'Hôtel de ville et le Palais de Justice, bien différents de style,
-quoique très rapprochés comme âge. D'un côté, c'est une façade massive
-et presque sévère du dix-septième siècle, légèrement renfrognée, de
-l'autre c'est la Renaissance flamande plus grasse et plus belle,
-c'est-à-dire tout le charme d'un Rubens opposé à la froideur d'une belle
-personne classique.
-
-L'Hôtel de ville, de 1612, montre deux beaux pignons décorés de
-frontons, de colonnettes, de motifs Renaissance, et, passant la tête
-par-dessus les grands toits, une tourelle octogonale au comble surmonté
-d'une petite coupole en poire. Sous l'un des pignons, une très élégante
-loggia en avant-corps forme perron, avec balustrades en ramages
-Renaissance découpés.
-
-Par-dessus le grave Palais de Justice de 1628, tout en pilastres,
-colonnes et balustrades, monte le beffroi, grosse tour en partie
-gothique, avec, en retrait, sur la plate-forme carrée, une seconde tour
-octogonale portant un campanile à coupoles.
-
-Toutes les maisons de la place, sur la ligne du Palais de Justice, ont
-des toits de tuiles rouges derrière des pignons en escalier, pignons
-Renaissance à décoration variée, chacun avec une belle fenêtre à la
-partie supérieure, surmontée d'une niche en coquille et encadrée de
-colonnettes et de frontons, décorée d'écussons ou d'arabesques. Sur le
-côté de l'Hôtel de ville, une autre façade plus ancienne, dans le style
-du seizième siècle, présente une très belle disposition de moulures
-montant d'en bas pour encadrer les fenestrages jusqu'à la pointe du
-pignon.
-
-Par-dessus les petites maisons Renaissance, s'élève le choeur de
-l'église Sainte-Walburge, le choeur considérable et imposant qui est,
-avec le transept, toute l'église, le reste manquant, ayant été détruit
-ou n'ayant pas été achevé, ainsi qu'en témoignent un portail interrompu,
-des fragments en attente de reconstruction et des débris enchâssés
-autour de l'église dans la verdure du jardin. A l'intérieur, ce choeur
-est très majestueux.
-
-[Illustration: FURNES.--PAVILLON DES OFFICIERS ESPAGNOLS.]
-
-On conserve à Sainte-Walburge, les groupes sculptés et les accessoires
-de la grande procession annuelle du dernier dimanche de Juillet, établie
-en souvenir de l'aventure d'un comte de Flandre, qui, rapportant de
-Jérusalem, au temps des Croisades, un morceau de la vraie Croix, et
-assailli sur les côtes flamandes par la tempête, fit voeu de l'offrir
-à la première église qu'il apercevrait à terre. La fureur de la mer
-s'apaisa aussitôt et le croisé, à travers les dernières vagues, aperçut
-la tour de Sainte-Walburge de Furnes pointant au-dessus de la ligne
-sablonneuse du rivage.
-
-[Illustration: FURNES.--TOUR DE SAINT-NICOLAS.]
-
-Par la suite, des confréries se fondèrent en l'honneur de la vraie
-Croix, et instituèrent une solennelle procession, qui était en même
-temps une représentation du Mystère de la Passion. Cette procession,
-supprimée seulement pendant les troubles religieux de la Réforme, a lieu
-encore, ou plutôt ce Mystère se joue encore tous les ans, et déroule
-dans les rues de Furnes, à travers le magnifique décor de la
-Grand'Place, tous les épisodes de l'histoire du Christ, depuis l'étable
-de Bethléem, la fuite en Egypte, la trahison de Judas, la flagellation,
-jusqu'au grand drame du Calvaire et la Résurrection, les uns figurés par
-des personnages vivants, les autres par des groupes sculptés avec une
-foule considérable de figurants: Prophètes, Apôtres, Juifs, anges,
-cavaliers, soldats romains accablant le Christ de coups de lance
-lorsqu'il succombe sous le poids de sa croix, etc., etc. A la suite, à
-travers les foules accourues pour cette célèbre procession, passent les
-pénitents et pénitentes, en longue robe noire, la tête couverte de la
-cagoule, pieds nus, portant ou traînant d'énormes croix de bois.
-
-[Illustration: LES HALLES A NIEUPORT.]
-
-Sur la partie de la Grand'Place en prolongement du Pavillon des
-Espagnols, les façades, sauf le joli pignon du théâtre, n'ont plus de
-caractère artistique, mais se découpent encore pittoresquement en
-avant de la deuxième église de Furnes, Saint-Nicolas, dont la vieille
-tour se dresse, épaisse et rugueuse, ses vieilles briques écorchées et
-patinées par le temps.
-
-En dehors de cette Grand'Place si bien meublée, Furnes n'a plus autre
-chose à montrer; quelques maisons çà et là et sa belle gare gothique.
-
-Oui, elle est gothique, mais ce n'est pas un de ces pastiches grinçants
-et mesquins que l'on connaît, fabriqués avec des détails ramassés et
-appliqués n'importe comment, c'est franc et bien accommodé au programme,
-c'est ainsi qu'un constructeur du quinzième siècle eût conçu une gare,
-si le quinzième siècle en avait eu besoin.
-
-
-A quelques kilomètres dans les dunes, somnole une autre ville tout à
-fait déchue, celle-là, Nieuport, jadis havre important, ville forte,
-cité commerçante d'où s'élançaient des flottes pour le négoce ou la
-grande pêche.
-
-La côte est toute en longues chaînes de montagnes de sables cachant la
-mer, et nichant dans leurs creux les petits villages de pêcheurs et les
-plages de bains. Nieuport montre au milieu des prairies ce qui lui reste
-de rues et de maisons, groupées autour de la grande place vide. Hélas!
-tout est tristesse et solitude dans la ville, rien ne remue par les
-rues, le grand bâtiment gothique des Halles, morne et vide, semble
-bailler par toutes les grandes ouvertures d'un rez-de-chaussée original
-en avant-corps, par toutes ses fenêtres, où il semble bien, qu'en
-partant, les gens du seizième ou dix-septième siècle ont oublié
-seulement de mettre les volets.
-
-La pauvre ville eut jadis vingt mille habitants, elle est fille d'un
-village de pêcheurs, hameau de la ville de Lombardzyde, que la mer
-écrasa et emporta sous ses vagues en 1116. Lombardzyde est redevenu
-village de pêcheurs et de baigneurs.
-
-[Illustration: NIEUPORT.--TOUR DES TEMPLIERS.]
-
-Nieuport, né de sa ruine, connut plusieurs siècles de prospérité, coupés
-de quelques mauvais moments, puis les jours difficiles vinrent tout à
-fait; les secousses et les alertes des guerres se suivant et se
-répétant, ses remparts eurent à subir de trop nombreuses attaques. Après
-des sièges malheureux, la prospérité s'en fut, le commerce disparut et
-la ville, en pleine décadence, sombra dans sa léthargie actuelle.
-
-Le grand bâtiment des Halles est pourtant un bel édifice de vastes
-proportions, que domine fièrement le beffroi. Grandeur déchue, spectre
-mélancolique du passé, le vaste monument est vide, et rien ne remue en
-lui ni devant lui sur le pavé. Les cultures ensevelissant la place des
-remparts, des édifices et des rues disparues, la campagne a reconquis la
-ville et vient jusqu'auprès du beffroi. D'un côté, il y a des champs et
-des jardins tout de suite; de l'autre, de petites maisons basses
-quelconques et le clocher de l'église, une grosse tour trapue, clocher
-découronné sans doute. L'église est grande aussi, d'un beau caractère à
-l'intérieur avec de nombreux monuments, un jubé, une chaire de pierre du
-quinzième siècle encadrant des bas-reliefs dans ses panneaux.
-
-Derrière cette église, verdures, jardins, petits chemins, c'est la
-campagne; à quelque distance dans les arbres, une grosse masse sombre se
-dresse sur un léger renflement du sol. C'est le débris d'une Commanderie
-de Templiers, un donjon de briques, carré comme tous les donjons de
-l'ordre du Temple. Annexé à la ville, il en défendait une porte disparue
-avec le rempart. La Commanderie fut incendiée et ruinée en 1383 par les
-Anglais, comme la ville, du reste, que le duc de Bourgogne, Philippe le
-Hardi, rebâtit deux ans après.
-
-Pour secouer un peu la mélancolie de Nieuport et des paysages de sable
-sur la côte, il n'y a qu'à se rappeler la belle bataille livrée ici, sur
-les sables de la plage, en 1600, par les troupes du Stadthouder des
-Provinces Unies, Maurice de Nassau, prince d'Orange, contre l'archiduc
-Albert et l'armée espagnole. Cernée dans les dunes, séparée de sa
-flotte, l'armée de Maurice de Nassau ne pouvait que vaincre ou mourir.
-Et pendant toute une journée ce ne furent que charges désespérées sur le
-sable, presque dans les premières vagues, belles chevauchées
-d'escadrons, marche serrée des bataillons traversant l'Yser sous le feu,
-avec de l'eau jusqu'aux hanches, chocs et carnages jusqu'à déroute
-complète des Espagnols, qui laissèrent cinq mille cadavres dans la dune,
-autant de prisonniers et cent cinq drapeaux.
-
-
-Une troisième ville, à quelque distance en remontant l'Yser, vivote dans
-les terres, endormie non moins mélancoliquement que Nieuport, parmi les
-pâturages où de loin en loin tourne quelque moulin.
-
-C'est la curieuse petite Dixmude, bien plus tombée que Nieuport, si elle
-eut jadis trente mille habitants vivant à l'aise dans ces maisons qui
-n'en abritent plus maintenant que onze cents. Enchâssée dans la verdure
-de ses magnifiques prairies, elle dresse encore, pour attester son
-ancienne splendeur, des beffrois et des flèches.
-
-[Illustration: DIXMUDE.--LE JUBÉ DE SAINT-NICOLAS.]
-
-Dixmude en son temps fut une grande cité, un port; il y a très
-longtemps, quand l'Yser pouvait lui amener des navires, elle fut ville
-forte et la marée baignait ses murailles; elle fut cité de commerce,
-elle eut des métiers et de nombreux artisans comme ses grandes voisines
-Ypres et Gand;--maintenant, revenue de tout, elle élève des vaches dans
-ses prairies et soigne la renommée de son beurre.
-
-[Illustration: DIXMUDE.--LA GRAND'PLACE.]
-
-Hélas! où sont ses corporations et ses confréries? Ce qui en fit
-l'ombre d'une ville, ce furent des sièges et des sièges, des assauts par
-les milices de Gand ou Bruges, des pillages, des incendies, dont un
-seul, en 1553, détruisit le château, les Malles, avec trois cents
-maisons.
-
-Onze cents habitants seulement. Un des coins de l'immense Grand'Place
-les contiendrait tous sans peine, car elle est encore plus grande que
-celles de Furnes et de Nieuport réunies. Le passant,--on doit dire le et
-non pas les, car il y en a rarement plus d'un à la fois,--le passant,
-qui la traverse en a pour cinq bonnes minutes.
-
-Le voyageur circulaire n'a pas à regretter ses pas, car cette place fait
-un beau fond de tableau; il y a quelques vieilles maisons, une prison
-bien rébarbative, aux fenêtres formidablement quadrillées de barreaux de
-fer, un Hôtel de ville tout neuf et par-dessus les toits rouges, la
-masse sombre de l'église Saint-Nicolas.
-
-Ces onze cents habitants se sont fait bâtir un nouvel hôtel de ville
-dans le beau style ogival flamand--on restaure et on construit beaucoup
-en Belgique, de très importants monuments, et toujours dans le style
-national.--Donc, pas si endormis dans la tristesse, les habitants de
-Dixmude. Leur Hôtel de ville est pourvu d'un joli beffroi en
-avant-corps, avec bretèche ouverte, comme au Moyen-Age pour parler au
-peuple dans les grandes occasions, tumultes ou autres. Dans la Dixmude
-moderne, ces occasions doivent être rares. L'ensemble s'arrange très
-bien, avec un pignon Renaissance à gauche, le pignon sévère de la prison
-à droite et Saint-Nicolas, comme repoussoir en arrière.
-
-Saint-Nicolas, vaste église à grosse tour gothique, est l'écrin sombre
-et rugueux d'un joyau de pierre follement sculpté, fouillé, tarabiscoté
-et fanfreluché sur toutes les lignes et sur toutes les coutures, en
-gothique tout ce qu'il y a de plus fleuri, fantastique dentelle
-pétrifiée ou guipure de pierre arrangée en jubé devant le choeur.
-
-Le jubé de Dixmude est célèbre et mérite sa réputation, ses arcs en anse
-de panier, se doublent et se triplent de moulures festonnées et
-refestonnées, qui se découpent en trilobes, se relèvent et s'avancent en
-pointe pour porter des statuettes nombreuses; c'est extraordinairement
-compliqué et flamboyant, en contraste avec les lignes un peu rudes de
-l'église.
-
-En tournant à l'extérieur de Saint-Nicolas, on peut voir sur des
-carrefours étroits des porches sous de hauts fenestrages, et une petite
-place arrangeant très pittoresquement de vieilles maisons avec un petit
-marché au poisson, en avant de l'abside et des pignons des nefs
-latérales.
-
-Les petites rues n'offrent guère autre chose; de vieilles maisons
-bordent le canal, un superbe moulin de bois tourne à deux pas de la
-Grand'Place, mais il y a le béguinage. Ah! si la ville semble plongée
-dans le sommeil, le béguinage, petite cité dans la cité, bien enclose
-dans une enceinte particulière, c'est le royaume du Silence. Tout y
-semble figé et endormi depuis des siècles. Petits murs bordant les
-jardins, petites maisons entourant une petite place, petite église
-vieille, vieille, qui semble ratatinée et courbée vers le sol, petites
-ruelles tournant autour, tout est en briques peintes en blanc, avec une
-bordure de peinture noire en bas, soulignant tous les angles.
-
-Pas un bruit, pas un souffle. Ce béguinage de petite ville, c'est du
-silence dans le silence: le feuillage des jardinets oserait-il remuer si
-le vent soufflait? Le ciel est bleu, il y a du soleil sur ces briques
-blanchies, ce n'est pas triste. Une forme noire passe sans bruit,
-lentement, c'est une béguine encapuchonnée, une bonne petite vieille
-trottinant doucement sous la cape de sa mante, une figure ronde et rose,
-mais toute plissée de rides, le menton et le nez tendant à se rejoindre.
-On lui donnerait plusieurs centaines d'années, elle doit dater de la
-fondation du béguinage, et peut-être est-ce Sainte Begga elle-même,
-fondatrice de l'ordre des Béguines, en tournée de surveillance.
-
-[Illustration: DIXMUDE.--LE BÉGUINAGE.]
-
-
-
-
-[Illustration: LE BÉGUINAGE DE COURTRAI.]
-
-IV
-
-COURTRAI
-
-Triomphe et mise à sac, la journée des Eperons d'or.--Rosebecke.--Le
-Vieux Beffroi.--Un pont fortifié.--Le Béguinage.
-
-
-Voilà une de ces grandes Communes batailleuses du Moyen-Age, Courtrai,
-restée ville importante, populeuse, trente-cinq mille habitants,
-industrielle comme jadis et continuant à tisser le lin de sa campagne.
-Vieille et célèbre ville qui eut aussi sa large part de malheurs, de
-sièges et de mises à sac, au cours des siècles, et qui ne s'en porte pas
-plus mal aujourd'hui.
-
-Son histoire particulière est mouvementée, et en la prenant seulement au
-commencement du quatorzième siècle, il faut se rappeler qu'elle vit sous
-ses murs la chevalerie française écrasée à la bataille des Eperons d'or
-par les communes et les métiers des Flandres.
-
-Ce fut la grande journée triomphale des milices communales des Flandres.
-Le roi de France, Philippe le Bel, venait conquérir le comté de Flandre,
-qui avait pris parti contre lui dans sa lutte avec l'Angleterre. Réunie
-au domaine royal, la Flandre eut un gouverneur. Visites royales aux
-villes annexées, joyeuses entrées, fêtes, la Flandre étonne par sa
-richesse et le luxe de ses riches commerçants. Mais les taxes et les
-exactions des garnisons françaises soulèvent les colères et les
-révoltes. En une nuit, Bruges égorge trois mille hommes, venus,
-disait-on, avec une provision de cordes achetées à Courtrai pour pendre
-les principaux bourgeois. Gand et Audenarde avaient fait de même pour
-les partisans de la France. Courtrai ne demandait qu'à suivre l'exemple,
-mais la petite troupe de Français en garnison dans son château se
-défendit furieusement et mit quelque peu le feu à la ville.
-
-Une armée accourut de France, pour ruiner l'orgueil de ces vilains de
-Flandre. Elle comptait une nombreuse chevalerie sous le commandement de
-Robert d'Artois et du connétable Raoul de Nesle. Elle rencontra les
-Flamands sous les murs de Courtrai et engagea une de ces batailles
-féroces où, de part et d'autre, la haine et la fureur sont telles, que
-la lutte tourne vite au massacre.
-
-C'était le 13 Juillet 1302. Toutes les milices et les corporations des
-grandes communes des Flandres étaient là, Pierre de Koninck et Jean
-Breidel avec quelques milliers de gens des métiers de Bruges, les hommes
-de Gand, d'Ypres, de Furnes et les soldats amenés par les barons
-flamands du parti national, en tout, trente mille combattants qui
-comptaient bien faire de nouveau un terrible usage de leurs fameux
-_Goedendags_ ou _Bonjours_, les longs marteaux à pointes de fer qui
-leur avaient déjà si bien servi.
-
-Les Flamands, pour se couvrir contre les charges de l'innombrable
-chevalerie bardée de fer, s'étaient rangés au milieu des prairies
-marécageuses dans la plaine de Groeningue, derrière des abattis
-d'arbres.
-
-Au moment d'engager le combat, dans les rangs des Flamands, bourgeois et
-hommes de métiers réunis en masses serrées, des prêtres passèrent avec
-le viatique et donnèrent une absolution générale. La chevalerie
-française chargea à fond tout de suite, sans reconnaître le terrain,
-enfonça sous le choc les premières lignes, mais s'en alla se noyer dans
-des canaux et des marais recouverts de branchages. Alors la boucherie
-commença, l'égorgement de tous ces cavaliers enfermés dans leurs bardes
-de fer et écroulés sous leurs chevaux pantelants dans la boue du
-marécage.
-
-Les Flamands, frappant comme des bûcherons, ou coupant des gorges comme
-des bouchers, avaient pour mot d'ordre de n'accorder aucun quartier, de
-ne recevoir personne à rançon. Six mille nobles gens d'armes périrent et
-des milliers d'autres combattants. Les Flamands recueillirent les
-éperons d'or de toute cette chevalerie, puis, dans la joie du triomphe,
-les mesurèrent au _boisseau_, pour les distribuer aux villes
-confédérées. Courtrai eut la grosse part et suspendit ces trophées aux
-voûtes de son église Notre-Dame.
-
-[Illustration: COURTRAI.--LE BEFFROI ET L'ÉGLISE SAINT-MARTIN.]
-
-Ces éperons d'or devaient attirer de terribles malheurs sur la ville.
-Quatre-vingts ans plus tard, lors des grandes luttes d'Artevelde et des
-Gantois pour les libertés des Flandres, une armée française, amenée par
-le duc de Bourgogne, écrasa les Flamands à Rosebecke, près Courtrai,
-le 25 novembre 1382, et pour achever de venger l'ancienne défaite, fonça
-dans Courtrai, décrocha les éperons d'or, et mit tout à feu et à sang
-dans la ville. Les infortunés bourgeois massacrés ou chassés, le duc de
-Bourgogne enleva l'horloge du beffroi avec la cloche et les Jacquemards
-qui sonnaient les heures, et fit placer le tout sur la tour de l'église
-Notre-Dame, à Dijon, où les Jacquemards flamands sont encore.
-
-Du sac et de l'incendie, Courtrai se remit pourtant. Voici la Grande
-Place et le vieux beffroi isolé au milieu, dernier reste des Halles
-disparues. Il y a quelques années, il était encore tout enveloppé
-jusqu'à mi-hauteur de maisons sans caractère, et pourvu d'un avant-corps
-dix-huitième siècle à fronton qui ne lui allait guère. On l'a débarrassé
-de tout cela et il apparaît plus fier maintenant, sorti de sa gangue,
-avec les cinq flèches aiguës qui le couronnent. L'horloge est bien
-modeste pour une horloge de beffroi. On voit que Courtrai regrette
-toujours celle que Dijon détient.
-
-L'Hôtel de ville, en face du beffroi, n'est pas très important. C'est un
-bâtiment du seizième siècle, long et étroit, à un seul étage de fenêtres
-régulièrement espacées, avec un tout petit clocheton sur le toit. La
-salle échevinale renferme une belle cheminée surchargée de petits sujets
-sculptés sur trois rangées, les statues des Vertus, les Péchés capitaux,
-des diableries sur le linteau, et, sous un dais au milieu du panneau, la
-statuette de Charles-Quint.
-
-Une grande église dresse sa grosse tour sous un large porche au bout
-d'une petite rue du fond de la place. Ce n'est pas l'église aux Eperons
-d'or, c'est Saint-Martin, fondée par saint Eloi, reconstruite au
-quinzième siècle. Belle tour à gros contreforts se terminant en
-tourelles d'angle à combles effilés et renflés en poire, pour
-accompagner la flèche-campanile ardoisée, renflée de même au sommet.
-
-Courtrai n'abonde pas en maisons intéressantes. Comme motifs
-pittoresques, après la Grande Place et ses entours, la ville n'a plus à
-offrir que le pont fortifié de Broel, l'église Notre-Dame et le
-béguinage. L'église Notre-Dame où furent apportés les éperons d'or de la
-bataille, a malheureusement été refaite au dix-huitième siècle, avec
-trop de placages, de marbres somptueux, trop de rococo; mais elle a
-meilleur aspect à l'extérieur, vue du béguinage, avec sa tour
-d'architecture rude et la grande chapelle qui flanque sa nef.
-
-Le pont de Broel, par exemple, dernier reste de ses remparts, est un
-beau morceau. Au tournant de la Lys chargée de péniches, encadrée
-d'usines et de fabriques, s'aperçoit tout à coup sur la droite un vieux
-pont aux piles moussues, défendu à chaque extrémité par une grosse tour
-trapue trempant dans l'eau, masses cylindriques aux briques noircies par
-le temps; les brèches et les blessures de jadis ont été soigneusement
-bouchées: sous les hauts combles aigus, l'étage des mâchicoulis demeure
-intact, comme pour recevoir sa garniture de hourds en cas de siège.
-
-C'est tout ce qui reste de l'enceinte reconstruite au quinzième siècle
-après les désastres. Au dix-septième siècle, dans les luttes contre
-l'Espagne, ces remparts furent assaillis et enlevés plusieurs fois par
-les Français, repris au dix-huitième et finalement démolis. Sous les
-arches étroites du vieux pont, les péniches, quittant les fumées des
-hautes cheminées, filent lentement à la queue leu leu, pour aller se
-perdre parmi les arbres bordant les prairies.
-
-Le béguinage Sainte-Elisabeth est charmant, soigné, entretenu, d'aspect
-vivant, du moins sur la jolie place en entrant, où se dresse, au milieu
-d'une pelouse, une statue de dame Moyen-Age, représentant la comtesse
-Jeanne de Flandre, fondatrice de l'établissement en 1241. Toujours des
-petites maisons bien closes, blanchies à la chaux, avec bordure noire en
-bas, petits jardinets, petites portes numérotées avec guichets et
-statuette de Vierge au-dessus, quelquefois.
-
-Au fond de la place, à côté de la chapelle, une belle maison flamande,
-en briques restées rouges et chaînes de pierre, à double pignon en
-gradins, porte la date de 1649. Tout autour, à droite et à gauche, des
-petites rues se faufilent, modestes et timides, entre les murs blancs.
-
-[Illustration: COURTRAI.--CHEMINÉE DE L'HOTEL DE VILLE.]
-
-
-
-
-[Illustration: TOURNAI.--LE PONT DES TROUS.]
-
-V
-
-TOURNAI
-
-Capitale mérovingienne.--La Cathédrale aux cinq tours.--Le premier
-beffroi de Belgique.--Eglises et maisons romanes.--Le Pont des Trous et
-la tour d'Henri VIII.
-
-
-[Illustration: TOURNAI.--MAISON, RUE DU FOUR-DU-CHAPITRE.]
-
-Il y a vieille ville et vieille ville. La très antique Tournai peut
-regarder de haut ses voisines, dont l'illustration date des quatorzième
-et quinzième siècles, et qui peuvent à grand'peine, en fouillant au plus
-profond de leurs archives, se vanter d'une mise à sac par les Normands,
-retrouver le nom d'un _Baudouin au bras de fer_, marquis de Flandre, ou
-d'un _Baudouin à la hache_. Que d'autres cités parlent de sièges
-soutenus contre les Espagnols du duc d'Albe, où les Français de Louis
-XIV, ce sont là des gens d'avant-hier. Elle les a connus, aussi,
-ceux-là, mais après bien d'autres, car elle peut se vanter d'avoir été
-assiégée et prise par César, ce qui se passait quelques siècles
-auparavant.
-
-Alors que toutes ses voisines n'étaient pas même nées, ou peut-être à
-peine de modestes villages, elle était déjà cité importante, ville
-capitale de ces chefs francs qui ont abattu l'orgueil et la puissance de
-Rome, capitale de Clodion le Chevelu, de Mérovée, le vainqueur d'Attila,
-et de Childéric, père du grand Clovis, fondateur de la monarchie
-française, ce qui fait descendre directement le royaume de France du
-royaume de Tournai. C'est quelque chose pour Tournai.
-
-[Illustration: TOURNAI.--PORCHE DE LA CATHÉDRALE.]
-
-Voilà donc un bon commencement d'histoire. Quelle belle suite d'annales
-les plus vieilles pierres des monuments peuvent se raconter en regardant
-passer le vieil Escaut. Et Tournai fut aussi une antique cité
-religieuse, siège d'un évêché, peu après Clovis, évêché qui, vers 530,
-eut pour pasteur saint Médard, évêque de Noyon et Tournai.
-
-La gloire de Tournai, c'est sa cathédrale, l'église mère, avec son
-cortège d'églises nombreuses, dont les tours et les flèches font un
-imposant cortège aux cinq tours puissantes du vieil édifice.
-
-C'est une grande ville, cette mérovingienne et religieuse cité; une
-ville industrielle, vivante et gaie. L'Escaut la partage en deux parties
-à peu près égales, et, tout autour, des boulevards plantés tiennent la
-place de ses anciens remparts, dont il reste pourtant quelques vestiges
-dormant sous les verdures, et un magnifique pont fortifié comme celui de
-Courtrai.
-
-C'est vers la cathédrale romane, joyau monumental de Tournai, que l'on
-va tout d'abord, vers ce bouquet de tours qui s'aperçoit de tous les
-carrefours, par-dessus pignons et toits. Elle est immense et superbe, et
-révèle des aspects différents quand on tourne par les petites rues
-irrégulières autour de ses puissantes murailles et des édifices ou
-maisons accrochées à ses flancs. Cette fantaisie de plan dans la
-découpure des rues est un charme de plus et permet d'admirer le colossal
-monument sous tous les angles. Voilà une cathédrale qui n'est pas servie
-sur un plateau et vue d'un coup d'oeil! Pourvu seulement qu'on ne la
-dégage pas trop: il y a d'inquiétantes démolitions en train!
-
-[Illustration: LE BEFFROI DE TOURNAI.]
-
-Quatre tours carrées, légères et d'une belle envolée, montant très haut
-leurs combles aigus, et percées de quatre étages de hautes arcatures
-irrégulières, cantonnent une grosse tour centrale également carrée.
-Du côté du portail, sur une petite place presque fermée, un beau pignon
-s'élève, percé d'un triangle d'arcatures, qui suivent le rampant du
-gable, flanqué de deux légères tourelles. En avant, un petit porche
-gothique, semblable à une galerie de cloître, abrite un grand placage de
-sculptures seizième et dix-septième siècles, garnissant tout le bas du
-portail.
-
-Ce portail est réuni à l'évêché par un bâtiment du douzième siècle, sur
-voûte formant passage pour la rue; on arrive par là à une curieuse
-petite place donnant sur le jardin épiscopal, où de grands beaux arbres
-balancent des bouquets de feuillage sous les vieilles murailles sombres.
-
-[Illustration: TOURNAI.--PETIT PORCHE LATÉRAL A LA CATHÉDRALE.]
-
-Toute cette partie de l'église date des onzième et douzième siècles,
-quand on reconstruisit la cathédrale mérovingienne. Sur chaque flanc,
-s'ouvrent de petits porches romans d'un beau dessin tous deux, curieux
-par leurs colonnes à torsades, leur décoration rongée par le temps, où
-se distinguent des bestiaires, des zodiaques écorchés, mutilés, à demi
-effacés.
-
-Aux parties romanes vient s'adjoindre un magnifique et très vaste
-choeur, dans le grand style ogival du treizième siècle, qui remplace
-le choeur roman incendié en 1213. Intérieurement, la cathédrale est
-superbe de grandeur religieuse, de majesté impressionnante, tout
-particulièrement dans les transepts terminés en absides rondes, avec de
-hautes arcatures, des galeries supérieures très claires, de hautes
-voûtes au centre sous la grosse tour. Un jubé de marbre de la
-Renaissance ferme le choeur, mais les monuments, tombeaux d'évêques,
-statues, etc., qui remplissaient l'église autrefois, sont peu nombreux,
-en raison des dévastations de la Révolution.
-
-Ville religieuse où la cathédrale est le centre principal, Tournai n'a
-pas une Grand'Place bien importante comme dimensions. C'est une place
-triangulaire derrière l'évêché et la cathédrale, se prolongeant au fond
-vers un carrefour étroit sur lequel se dresse le beffroi municipal.
-
-Celui-ci serait, dit-on, le plus ancien de Belgique; il est, à la base,
-contemporain de sa voisine, c'est-à-dire roman du douzième siècle,
-repris au treizième siècle.
-
-Grosse tour isolée cantonnée jusqu'à mi-hauteur de tourelles dont les
-pinacles portent des statues, étages en retrait et campanile. Son second
-étage aurait remplacé au quatorzième siècle, le haut de la tour détruit
-par un incendie. On y plaça alors trois grosses cloches appelées: le
-Vigneron, cloche des réjouissances, le Timbre, cloche d'alarme, et la
-Bancloke, cloche d'appel suprême pour la défense de la cité:
-
- «Bancloke suis, de commune nommée,
- «Car pour effroy de guerre suis sonnée».
-
-L'Hôtel de ville n'est pas là, il occupe à quelque distance, au milieu
-d'un vaste jardin, le bâtiment des abbés (dix-huitième siècle), de
-l'abbaye de Saint-Martin, rasée au temps de la Révolution.
-
-Sur le côté de la Grand'Place opposé à la cathédrale se trouve
-l'ancienne Grand'Garde, aujourd'hui Musée, édifice de la Renaissance qui
-fut d'abord la Halle aux Draps. Quelques maisons anciennes la flanquent
-avec le pignon gothique de l'église Saint-Quentin dominé par son gros
-clocher ardoisé. Au centre de sa Grand'Place, Tournai a élevé une statue
-à une héroïne, Christine de Lalaing, princesse d'Epinoy qui s'illustra
-dans un siège soutenu en 1581, contre les Espagnols. La guerrière,
-revêtue d'une armure, brandit une hache. Statue de style un peu
-troubadour malheureusement.
-
-[Illustration: TOURNAI.--DERRIÈRE L'ÉVÊCHÉ.]
-
-En 1581, au plus fort des luttes contre l'Espagne, Tournai révoltée fut
-investie par l'armée du prince de Parme, Alexandre Farnèse. Le prince
-d'Epinoy, gouverneur de la ville, était allé rejoindre Guillaume
-d'Orange, emmenant une forte partie de la garnison. La princesse
-d'Epinoy, nièce du malheureux comte de Horn, décapité avec d'Egmont,
-s'enferma dans la place où il ne restait que peu de soldats et se
-défendit vaillamment.
-
-Elle donnait de sa personne, pour encourager les habitants, et fut
-blessée au bras en combattant sur la brèche. Après bien des assauts
-repoussés, il fallut pourtant se rendre, mais elle ne capitula qu'à la
-dernière extrémité, obtenant de sortir avec les honneurs de la guerre, à
-cheval, à la tête de la garnison. Cela valait bien une statue.
-
-De vieux témoins de ces assauts et de bien d'autres, avant et après,
-subsistent. La grosse tour d'Henry VIII par exemple, qui existe encore
-sur le petit bras de l'Escaut. Là était le château. En 1513, après la
-bataille perdue à Guinegate par l'armée de Louis XII contre l'Empereur
-et le roi d'Angleterre, Tournai, qui tenait pour la France, fut assiégée
-et prise par l'armée anglaise. Pour garder sa conquête, Henry VIII y
-construisit une forteresse, dont il reste une seule tour découronnée,
-énorme donjon rond qui trempe dans l'Escaut.
-
-[Illustration: TOURNAI.--ÉGLISE SAINTE-MARGUERITE.]
-
-Le pont des Trous, sur le grand bras de la rivière, se découpe sur le
-ciel un peu mieux que cette masse de pierres. Ce n'est pas précisément
-un pont, car on n'y passe pas. C'est un rempart sur la rivière qu'il
-laisse filer par trois belles arches ogivales couronnées d'une galerie
-crénelée, entre deux grosses tours, carrées du côté de l'intérieur,
-rondes sur la campagne, un très beau morceau du treizième siècle,
-formant un superbe décor Moyen-Age, tout à fait le pendant du pont de
-Broel à Courtrai, en plus original, avec un fond de verdure qui se relie
-à une jolie promenade pratiquée sur les anciens fossés, où se voient
-encore quelques débris de murailles.
-
-Louis XIV avait d'ailleurs rasé une partie des remparts du Moyen-Age
-pour rajeunir l'enceinte, après la rapide conquête de la Flandre en
-1667.
-
-Les églises de Tournai sont nombreuses, quelques-unes très
-intéressantes. Au premier rang, il faut placer Saint-Jacques, qui a son
-portail surmonté d'une très belle tour romane, revêtue de trois étages
-d'arcatures. L'église Sainte-Marguerite, possède aussi une belle tour du
-douzième siècle, terminée par un clocheton curieux; cette tour, dont la
-base se trouve cachée par des maisons, fait un fond de place
-pittoresque, en haut de la partie montueuse de la ville, derrière _le
-Monument français_, belle colonne élevée par la Belgique aux soldats
-français tombés au siège d'Anvers en 1832.
-
-[Illustration: BEFFROI DE MONS.]
-
-Quelques jolies maisons çà et là: rue du Four-du-Chapitre, une façade
-romano-gothique, à côté d'une vieille porte ogivale; rue de l'Hôpital,
-une maison à bas-reliefs du seizième siècle; ailleurs, le pignon de la
-maison des Brasseurs. Il y a plus vieux du côté de l'église Saint-Brice,
-un souvenir qui nous fait remonter bien des siècles. Côte à côte se
-dressent sur un carrefour deux pignons noircis à fenêtres romanes
-géminées, quelques-unes dénaturées.
-
-Ce sont immeubles du douzième siècle, ce qui est déjà respectable, mais
-une inscription rappelle qu'en 1653, en construisant une maison en face
-de ces pignons romans, on mit à jour le tombeau du roi Childéric Ier,
-mort en son palais de Tournai en 481. Dans le sarcophage du père de
-Clovis, on trouva un certain nombre d'objets très précieux, petit trésor
-envoyé à Paris au cabinet des médailles de Louis XIV, sur lequel des
-voleurs prélevèrent une forte part, mais dont il resta l'épée de
-Childéric, quelques bijoux, des agrafes et des fibules.
-
-
-A peu de distance du Tournai Mérovingien, le _Borinage_, le pays du
-charbon, étend ses plaines hérissées de montagnes noires, de hautes
-collines de scories, sur lesquelles planent comme des fumées de volcans.
-Mons, chef-lieu du Hainaut et du bassin houiller, parmi tous ces
-charbonnages, ces beffrois de mines, ces cheminées, n'est pourtant pas
-dépourvue de coquetterie.
-
-Cette ville ancienne, mais qui se rajeunit, peut montrer une jolie
-Grand'Place avec un hôtel de ville du quinzième siècle, à campanile
-encadré de pignons briques et pierres, un beffroi du dix-septième
-siècle, à petites coupoles, tout en haut sur la colline d'où la ville
-tira son nom, puis une curieuse cathédrale, Sainte-Waudru, édifice
-gothique dont le portail trapu s'ouvre entre d'énormes contreforts qui
-lui font un peu la mine rébarbative d'une forteresse.
-
-[Illustration: MONS.--CATHÉDRALE SAINTE-WAUDRU.]
-
-
-
-
-[Illustrations: YPRES.--REMPARTS PRÈS LA PORTE DE LILLE.
- VIEUX PIGNON DE BOIS RUE DE LILLE.]
-
-VI
-
-YPRES
-
-L'immense édifice des Halles.--La Grosse Tour et le Nieuwerk.--Tisserands
-et foulons.--La vieille Boucherie.--Pignons sur pignons.--Le Steen
-des Templiers.
-
-
-Une ville grande et belle, de physionomie avenante et que l'on dit
-pourtant morte. C'est un cliché pour Ypres comme pour Bruges; le cliché
-tout à fait faux pour Bruges, semble un peu exagéré pour Ypres, qui
-montre encore les couleurs de la santé.
-
-Pourtant, tomber de plus de deux cent mille habitants au Moyen-Age à
-moins de vingt mille de nos jours, c'est descendre fortement, mais la
-ville a toujours si belle apparence que l'on ne se trouve impressionné
-par cette décadence qu'à la réflexion, par un retour de pensée vers la
-cité bouillonnante et formidable des treizième, quatorzième et
-quinzième siècles, la ville aux citoyens peu endurants et batailleurs,
-comme ceux de Bruges et de Gand, les grandes voisines et rivales
-d'Ypres. Ypres fut la première ville des Flandres jusqu'à la fin du
-treizième siècle, avec deux cent mille habitants, quatre mille métiers,
-et il fallut les guerres du quatorzième siècle, les grandes luttes
-contre les Comtes, contre les Communes voisines ennemies quelquefois, et
-contre les rois de France, pour faire choir la ville au second rang, et,
-par la ruine de ses métiers, commencer sa décadence.
-
-Mais quelle haute idée on prend de sa grande époque, quand on débouche
-sur la Grand'Place, devant l'énorme édifice des Halles, le plus colossal
-de tous ces monuments de la fierté communale dans les villes des
-Flandres, la plus formidable de ces forteresses des Guildes, des gens de
-négoce et de métiers, enclins à regarder en face les princes et les
-ducs, et toute la puissance féodale, et prompts aux colères quand leurs
-libertés étaient en cause.
-
-Sur cette immense Grand'Place qui vit tant de fois des foules
-tumultueuses aux jours tragiques, l'énorme édifice des Halles aligne une
-longue façade à trois étages de quarante et quelques ouvertures, hauts
-fenestrages en ogives, galerie crénelée au-dessus et combles très hauts.
-Deux belles tourelles à flèches s'encorbellent aux extrémités. De hautes
-fenêtres à meneaux, éclairant l'étage supérieur, alternent avec des
-arcatures qui encadrent des statues de personnages historiques, comtes
-et comtesses de Flandre, illustrations de la ville, statues modernes,
-remplaçant les anciennes détruites par les armées républicaines de 93.
-
-Au milieu de la façade, la grosse tour altière, le beffroi carré, monte
-à 70 mètres, ouvert de hautes fenêtres et flanqué sur les angles de
-tourelles octogonales à flèches, entourant le campanile à carillon
-dressé sur la plate-forme.
-
-Commencée en 1200, la Halle aux draps, puisque telle était l'ancienne
-destination de l'édifice, fut après quelques interruptions, achevée en
-1304. Le rez-de-chaussée aujourd'hui sert de marché, marché très
-pittoresquement installé sous les voûtes de briques. A droite sur la
-face orientale de ce bâtiment gothique, se trouve plaquée une charmante
-construction de la Renaissance, le Nieuwerck, d'une légèreté
-invraisemblable, entièrement porté sur une rangée de colonnes;
-l'édifice, tout en fenêtres, a deux pignons sur le côté, et un autre
-fort gracieux au milieu de la façade, percé d'une grande verrière
-éclairant l'ancienne chapelle des échevins. L'angle du Nieuwerck se
-relie à de vieilles maisons à pignons d'un beau caractère qui n'ont pas
-été dénaturées, comme malheureusement beaucoup d'autres de la
-Grand'Place, par exemple l'ancien hôtel de la Chatellenie, leur voisin.
-
-L'intérieur des Halles est fort intéressant. La magnifique salle
-échevinale abandonnée après les dévastations de la Révolution, a été
-heureusement restaurée et outre sa superbe cheminée et ses peintures
-modernes on y peut admirer un côté entièrement revêtu de sa décoration
-ancienne retrouvée, présentant au-dessus de trois arcades ogivales, une
-série de portraits de comtes et comtesses de Flandre, peints de 1322 à
-1468.
-
-[Illustration: YPRES.--LE NIEUWERCK.]
-
-C'est dans la grande salle des Halles qu'apparaît surtout l'énormité de
-l'édifice. Elle tient toute la longueur de la façade, en deux parties
-coupées par la traversée du beffroi sous des arcades ogivales. C'est
-bien une halle, à la charpente apparente, en gigantesques poutres
-vieilles de près de sept siècles. Sur les panneaux entre les hautes
-fenêtres donnant sur la Grand'Place et sur le mur de face, on a
-entrepris une grande décoration historique, dont une partie seulement
-est exécutée, peintures très remarquables dues à MM. Pauwels et
-Delbecke, belles compositions historiques pour le premier, et curieux
-arrangements archaïques dans l'oeuvre du second. Toutes les annales
-d'Ypres se dérouleront ainsi sur ces vieilles murailles si l'entreprise
-se poursuit: la place ne manque pas. Elle est si haute, cette grande
-salle, qu'on a pu y relever, dans une travée, la façade entière, pignon
-compris, d'une vieille maison de bois démolie en ville.
-
-Il est, en face du robuste édifice communal, un autre bâtiment, en
-partie de la même époque, très intéressant. C'est la vieille Boucherie,
-ou la Halle aux viandes. Toutefois, si la partie inférieure est du
-treizième siècle, le double pignon à redans est postérieur. En bas, il
-est toujours occupé par les bouchers, qui ont une belle installation
-dans une salle à grosses colonnes, éclairée par deux étages de
-fenêtres. Au-dessus de la boucherie, l'étage supérieur est occupé par le
-Musée, ensemble de collections diverses: Beaux-Arts, Archéologie, etc...
-Le bâtiment donne par derrière sur une jolie petite place où les grands
-pignons de la Boucherie, les petits pignons des maisons voisines
-s'arrangent admirablement, dominés par la grosse tour des Halles.
-
-Derrière les Halles, par-dessus le Nieuwerck, on a aperçu la haute nef
-et la tour d'une grande église. C'est la cathédrale Saint-Martin,
-édifice superbe et imposant commencé à la même époque que les Halles. Un
-beau portail du quinzième siècle s'ouvre dans le transept devant le
-beffroi; un autre beau porche dans l'axe de la nef est au bas de la
-Tour, gros clocher carré, très joli de lignes dans la décoration de ses
-hautes fenêtres.
-
-L'intérieur est fort imposant. Pour l'admirer tout à fait, on se trouve
-un peu gêné par une fastueuse décoration d'autel en marbre noir et
-blanc, à colonnes romaines, surmontée d'une grande statue de
-Saint-Martin à cheval. Quoique les Réformés iconoclastes aient passé par
-là, il reste dans l'église bon nombre de tableaux et de monuments. A
-côté des tombeaux d'évêques qui sont dans le choeur, on ne manque pas
-de signaler au visiteur une simple dalle devant l'autel, avec une croix
-gravée et une date, 1638. Cette pierre recouvre la dépouille mortelle de
-Cornélius Jansénius, dont la doctrine suscita tant de querelles au
-dix-septième siècle, querelles mal éteintes d'ailleurs. Evêque d'Ypres,
-Jansénius mourut de la peste au milieu de ses ouailles qui le vénéraient
-pour ses vertus et sa charité.
-
-Sur le côté de l'église, dans les constructions de l'ancienne abbaye de
-Saint-Martin, un cloître sommeille, galerie d'arcatures légères, fort
-simple, mais d'un bel effet. Sur tout le pourtour de Saint-Martin,
-solitaire et silencieux, ce sont des perspectives mouvementées ou des
-fonds de tableaux bien composés, avec le gros massif des Halles, la
-voûte sombre et la cour dans le beffroi, le joli pignon du Nieuwerck, la
-façade de la petite conciergerie qui était jadis le local des festins de
-messieurs les Echevins. Abandonnée, la salle des festins! déserte, la
-rue Jansénius, un peu triste comme son nom; abandonnés, l'abbaye et les
-bâtiments des chanoines, et aussi l'ancien évêché, qui sert maintenant
-de Palais de justice...
-
-Deux siècles d'extraordinaire prospérité avaient fait d'Ypres la
-première cité des Flandres. Ses tisserands et ses foulons, outre qu'ils
-avaient acquis renommée d'excellents ouvriers en draps et étoffes de
-belle et honnête qualité, se montraient aussi de solides soldats pour la
-défense des droits et libertés de la ville. Organisés par métiers et
-compagnies, accourant sous leurs enseignes et bannières particulières au
-premier coup de cloche du beffroi, combien de fois la Grand'Place les
-a-t-elle vus réunis pour les fêtes, les cérémonies, les joyeuses
-entrées, ou pour alarme de guerre, soit pour courir aux murailles
-attaquées, soit pour marcher sur un ennemi extérieur, soit même en temps
-de séditions, pour renverser quelque mayeur, quelque échevinage, jugé
-tyrannique.
-
-Deux siècles encore et cette haute fortune s'écroula. Il fallut les
-désastres des sièges, des guerres, des révolutions religieuses, les
-ravages des incendies et des pestes...
-
-[Illustration: YPRES.--LA VIEILLE BOUCHERIE.]
-
-La Réforme amena ses furies et ses dévastations d'édifices religieux,
-puis la répression par la main sanglante du duc d'Albe, et la tyrannie
-espagnole. Mais, de toutes ces calamités, d'autres villes eurent leur
-bonne part aussi, qui survécurent à tous les désastres. Est-il histoire
-plus tragique et plus rouge que celle de Gand, l'heureuse rivale
-d'Ypres? Trouve-t-on beaucoup de villes qui aient autant de
-bouleversements, de flammes et de massacres, dans leur passé? Et Gand a
-surmonté les épreuves, elle est restée la grande cité prospère et
-populeuse, tandis que le déclin d'Ypres ne s'est pas arrêté. Affaire de
-chance ou seulement de situation géographique.
-
-[Illustration: YPRES.--LES HALLES.]
-
-Les ravages de la peste à la fin du quinzième siècle et au milieu du
-seizième furent terribles pour Ypres. La première fois, quinze mille
-personnes périrent; en 1553, la maladie enleva le tiers de la
-population.
-
-[Illustration: YPRES.--INTÉRIEUR DE LA VIEILLE BOUCHERIE.]
-
-Au temps de la révolte des Provinces-Unies contre l'Espagne, la
-décadence de la ville déjà commencée s'accentua. Deux fois les réformés
-l'occupèrent et dévastèrent les églises. Ils y furent assiégés par
-Alexandre Farnèse pendant sa victorieuse campagne de 1583, et retinrent
-les Espagnols devant les remparts jusqu'au printemps suivant. Quand la
-ville affamée, à bout de forces, capitula, il restait cinq mille
-habitants dans les ruines.
-
-Et d'autres alertes, sièges et bombardements l'attendaient au cours des
-siècles suivants. Elle devait voir les armées de Condé, de Turenne,
-celles de la Révolution ensuite...
-
-Une bonne partie des remparts du dix-septième siècle existe encore au
-sud et à l'est de la ville, avec leurs fossés, encadrement pittoresque
-pour la vieille cité. Vieux remparts bas sur lesquels ont poussé les
-grands arbres, fossés larges comme des étangs, une eau tranquille pleine
-de roseaux et de nénuphars, reflétant les gros bastions ébréchés, au
-revêtement piqué de broussailles et de fleurs. Par-dessus les brèches,
-quelques pignons de hautes maisons ou la flèche de quelque église, le
-beffroi au loin, par-dessus les toits: calme et silence partout.
-
-Une des portes subsiste entre les deux tours rondes. C'est la porte de
-Lille, au bout de la rue la plus importante de la ville. Il y a de bien
-jolis fonds de tableaux dans toutes ces rues petites ou grandes, où
-toujours quelque haute et noble construction parle de l'ancienne
-Flandre: rutilante façade de briques moulurées, décorée suivant la mode
-gothique ou le goût de la Renaissance, maison de Corporation, local
-d'une Guilde disparue, logis de vieille bourgeoisie sur une rue vivante,
-ou bien, au fond de quelque ruelle étroite et grise, vieux pignon noirci
-et renfrogné, à portes et fenêtres closes, qui semble se remémorer dans
-l'éternel silence planant sur le pavé herbeux, des histoires de
-l'ancien temps que lui seul connaît encore, lui seul et le vieux
-beffroi.
-
-[Illustration: YPRES.--L'ANCIEN STEEN DES TEMPLIERS RESTAURÉ.]
-
-Il y a des ruelles filant entre des maisons d'un pittoresque dessin, se
-coulant sous des voûtes ornées de quelque Vierge dans une niche, avec
-une vieille lanterne au bout d'une potence de fer, des ruelles
-zigzaguant entre des murs de jardins, passant et se perdant en quelque
-terrain vague, sur quelque place irrégulière et montueuse, visiblement
-ancien cimetière supprimé, devant quelque chapelle ou quelque église...
-
-Dans cette rue de Lille qui fait face au beffroi, se voient de
-nombreuses façades intéressantes. D'abord, dès l'entrée, l'hospice
-Belle, grand pignon éclairé par une large verrière ogivale; de chaque
-côté de la verrière, une niche Renaissance datée de 1626 encadre une
-statue agenouillée: Salomon Belle à gauche, Christine de Gimes, sa
-femme, à droite en costume dix-septième siècle, fondateurs de l'hospice
-au treizième.
-
-Un peu plus loin, du même rang, c'est une haute construction à
-tourelles, la maison des Templiers, _Steen_ ou maison forte, vue et
-dessinée déjà il y a quelques années, à l'état de ruine presque,
-aujourd'hui rétablie, restaurée et agrandie. On l'appelle Maison des
-Templiers par tradition, sans qu'il soit bien prouvé qu'elle eût jamais
-appartenu à l'ordre. C'était, en tout cas, un vieux logis de mine
-rébarbative.
-
-[Illustration: YPRES.--MAISON BIÈBUYCK, RUE DE DIXMUDE.]
-
-La ville d'Ypres l'a restauré et en a fait un bureau de poste. La façade
-a été plus que doublée, elle n'avait que trois fenêtres, il s'en trouve
-maintenant sept, deux étages de sept belles fenêtres ogivales à meneaux
-et roses, avec galerie crénelée au-dessus, entre deux fines tourelles.
-
-Pour une ville en décadence, à faible population et sans grande
-industrie, par conséquent sans gros budget, c'est assez joli, ce souci
-des vieux souvenirs, ces restaurations soignées, ici et aux immenses
-Halles, ces maçonneries et aussi la grande décoration historique
-entreprise!
-
-Tout au bout de la rue de Lille, on peut voir une construction plus
-modeste, dernier échantillon des maisons de bois du Moyen-Age remplacées
-par des bâtisses en briques. C'est un pignon en ogive extrêmement
-simple, en charpente dont les remplissages hourdés sont complètement
-revêtus de planches sans la moindre décoration.
-
-Un peu en avant, deux édifices religieux se font presque vis-à-vis.
-L'un, petit hospice Saint-Jean ou Sainte-Godeliève, hospice de veilles
-femmes, laisse entrevoir son joli clocheton au fond d'une impasse,
-l'autre, l'église Saint-Pierre, remarquable surtout par son vieux
-clocher, tour robuste, puissamment épaulée d'énormes contreforts et
-percée de belles fenêtres romanes.
-
-[Illustration: YPRES.--CLOCHER DE SAINT-PIERRE.]
-
-Des façades de grand caractère, il y en a dans toutes les rues. Dans la
-rue des Chiens, c'est l'hôtel de Gand à double pignon; rue de Dixmude,
-un magnifique pignon complètement revêtu d'une belle broderie ogivale
-encadrant toutes les ouvertures, et portant en ancres de ferronnerie la
-date de 1544. Plus loin, un pignon treizième siècle, avec statues dans
-des niches très décorées.
-
-Au Marché au bétail, groupe d'anciennes maisons de Corporations gothique
-et Renaissance, ornées également de sculptures, médaillons, bas-reliefs
-avec vaisseaux voguant à pleines voiles. Hélas, hélas, pauvres
-corporations, votre course est faite! Et pourtant le dix-huitième siècle
-construisit encore dans Ypres des morceaux intéressants. Le Marché au
-poisson, dans la rue au Beurre, a un portique d'entrée daté de 1714 qui
-est un frontispice d'une belle allure décorative. On a campé dans un
-immense bas-relief au-dessus de la porte, un grand Neptune, le trident à
-la main, conduisant un char rococo au milieu des flots, sous un fronton
-sommé de l'écusson d'Ypres entre deux gros dauphins.
-
-[Illustration: YPRES.--SUR L'ESPLANADE.--TIR DES ARCHERS DE
-SAINT-SÉBASTIEN.]
-
-Dans un cadre de grands arbres, sur la vaste esplanade demeurée avec une
-partie du rempart, près de la gare, se dresse la perche de la compagnie
-d'archers de Saint-Sébastien. Partout dans le pays flamand, sur un
-tertre devant chaque village, au-dessus des toits rouges, apparaît la
-perche du tir à l'oiseau, de même que dans l'Artois et la Picardie
-jusqu'à Compiègne, c'est la galerie et les deux petits abris pour la
-cible et pour les tireurs.
-
-Les compagnies de Chevaliers d'arc et les confréries de
-Saint-Sébastien, en Flandre ou en Picardie ont même origine.
-Constituées depuis des siècles, elles durent toujours, malgré toutes les
-transformations. Elles ont combattu souvent dans des rangs opposés, les
-archers picards se sont distingués à Bouvines et dans les guerres contre
-l'Anglais, les archers flamands avec les piquiers des Métiers ont à leur
-compte de rudes prouesses dans les guerres du quatorzième siècle. Bien
-qu'une confrérie de Saint-Sébastien soit un archaïsme à notre époque de
-fusils portant à 6 kilomètres, l'arc des ancêtres, l'arme préhistorique
-n'est pas abandonnée. Il est bon de s'accrocher le plus possible à ce
-qui subsiste des vieilles traditions. Le passé n'est pas tout à fait
-mort.
-
-[Illustration: YPRES.--PORTAIL DU MARCHÉ AU POISSON.]
-
-
-
-
-[Illustrations: LE DRAGON DU BEFFROI. ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINT-MICHEL.
- GAND.--TOURELLE D'ANGLE DE L'HOTEL DE VILLE.]
-
-VII
-
-GAND
-
-Modernisme et Moyen-Age.--Deux burgs, château des Comtes et château
-de Gérard le Diable.--Le Cloître de Saint-Bavon.--L'Homme du Beffroi.
---Les métiers.--Les Artevelde et les «vaillantes gens de Gand».
---Marguerite l'Enragée.
-
-
-Ypres, c'est le passé révolu, une armure vide, une magnifique carcasse
-de grande cité éteinte. Bruges, c'est la beauté, Bruges la Belle au
-canal dormant, une belle endormie qui se réveille et veut vivre comme
-autrefois d'une vie active et travailleuse, sans pourtant cesser d'être
-belle. Gand, c'est la ville de lutte et de travail, ville rude et ville
-d'art pourtant, ville d'histoire superbe et mouvementée, débordant
-d'usines et de fabriques, remplie aussi de grands monuments de toutes
-les époques, ville de passé et de présent, citadelle démocratique, qui
-tient cependant à tout aussi soigneusement conserver toutes les vieilles
-pierres, toutes les épaves des siècles lointains, que les modernes
-institutions et les édifices utilitaires d'aujourd'hui.
-
-[Illustration: GAND.--LE CHATEAU DE GÉRARD LE DIABLE.]
-
-Ville ultra-moderne, il n'y a pas à en douter devant ses grandes voies
-semblables à des boulevards, sa rue de Flandre, son mouvement de
-tramways, de haquets, de camions, de foules grouillantes,--devant ses
-canaux encombrés de barques, de péniches chargées,--devant l'immense
-développement de ses faubourgs usiniers l'entourant de plusieurs cercles
-de cheminées aux fumées tourbillonnantes. Ville serrée et profonde,
-entassement de maisons que l'on sent, quand on les regarde du haut du
-donjon des Comtes, remplies comme des ruches qui vibrent et bourdonnent,
-d'une population agissante, toute à l'action, aux affaires, au commerce,
-aux besognes de l'industrie. Ville de traditions fortes et fière de son
-passé aussi, comme on s'en aperçoit au pieux respect qu'elle marque pour
-ses vieux monuments, sa cathédrale, son beffroi, ses églises, ses
-châteaux,--car il y a des châteaux de la plus rude féodalité, au coeur
-de cette vieille forteresse des guildes et des gens de métiers.
-
-[Illustration: GAND.--LE CHATEAU DES COMTES.]
-
-Gand est une ville de canaux; il y en a presque autant qu'à Bruges
-l'ancienne rivale, presque autant d'eau coulant à travers les quartiers,
-bras divers de l'Escaut, méandres de la petite rivière, la Lys, qui va
-se jeter dans l'Escaut quelque part en ville, du côté des ruines de
-Saint-Bavon, nombreux bassins de tous les côtés, dérivations compliquant
-une topographie déjà très embrouillée. Mais au lieu de se borner à
-refléter des architectures, maisons de briques ou monuments, au lieu de
-n'avoir qu'à flâner et dormir sous des verdures de jardins, toutes
-ces eaux travaillent, polluées par la poussière de charbon, les eaux
-noires des usines; ce n'est pas le silence doucement mélancolique des
-canaux de Bruges, troublé seulement par le battement d'ailes d'un cygne
-ou la cloche grêle d'un béguinage, ce sont les grincements de chaînes,
-les grands halètements de vapeur, les coups de sifflet, et les
-ronflements de machines.
-
-Les boulevards modernes, les grandes rues nouvelles aux somptueuses
-façades, aux étalages luxueux, devanture de ville moderne qu'on trouve
-partout, vous ont bientôt jeté au coeur de la vieille cité. Le rideau
-est tout de suite tiré et le passé se dresse brusquement, à deux
-pas,--disons à une portée d'arbalète de la gare,--avec le château de
-Gérard le Diable qui touche à la cathédrale de Saint-Bavon, laquelle
-fait face à la Halle aux draps et au Beffroi communal; celui-ci est
-presque contigu à l'Hôtel de ville et tout à côté, dans un cercle
-étroit, on peut voir par-dessus les toits, les autres édifices
-principaux, Saint-Nicolas, Saint-Jacques sur le Marché du Vendredi et la
-masse noire et blanche du Château des Comtes.
-
-[Illustration: GAND.--GRAND CHATELET D'ENTRÉE DU CHATEAU DES COMTES.]
-
-C'est toute l'histoire et la vie de la grande cité dans un très petit
-espace et les grandes figures de cette histoire si troublée s'évoquent
-toutes seules, les comtes des premiers temps, les chefs gantois, les
-Artevelde, Jacques et Philippe, Charles le Téméraire, sa fille, la
-pauvre Marie de Bourgogne, l'empereur Charles-Quint, né à Gand, le
-terrible duc d'Albe que les Réformés appellent le _Bourreau des
-Flandres_. C'est la naissance de Gand, entre le Château des Comtes et
-l'abbaye de Saint-Bavon, c'est la formation de l'industrie gantoise, les
-premières corporations, la charte de franchise octroyée en 1178 par
-Philippe d'Alsace, comte de Flandre, constructeur en 1180 du vieux
-château, c'est l'organisation des métiers et l'interminable suite de
-luttes, de soulèvements, d'émeutes et de massacres, de révoltes et
-d'écrasements, la résistance de l'indomptable fourmilière gantoise, et,
-après chaque défaite, la reprise obstinée de l'offensive contre toute
-domination, contre l'aristocratie bourgeoise, contre les rois de France
-suzerains de leurs Comtes, contre la maison de Bourgogne, contre
-l'Espagne de Philippe II.
-
-Gand fut d'abord une bourgade formée au confluent de la Lys, sous les
-murailles de l'abbaye de Saint-Bavon, bourgade qui s'étendit peu à peu
-entre l'église et le château des Comtes. Dès le douzième siècle, Gand
-est déjà grande ville et son industrie de la draperie, son commerce lui
-ont apporté la richesse.
-
-Le château des Comtes, comme nous le trouvons aujourd'hui est une
-exhumation. Il y a vingt ans, qu'en voyait-on? Rien que la porte noire,
-d'aspect si farouche, serrée entre deux banales maisons qui léchaient de
-leur fumée les créneaux de ses deux tourelles dépassant le toit.
-
-[Illustration: GAND.--DONJON DU CHATEAU DES COMTES.]
-
-Le reste était invisible, emboîté dans les bâtisses quelconques,
-l'intérieur abîmé par des usines, une filature. Après des siècles de
-grandeur l'abandon était venu, puis la ruine. Vendu à la Révolution
-comme bien national à un sieur Brisemaille, joli nom pour un
-démolisseur, on avait taillé dedans, abattu, mutilé. La ruine et la
-destruction s'acharnaient depuis cent ans sur le manoir féodal. Flux et
-reflux. Une époque démolit, ensevelit, recouvre. C'est presque l'oubli.
-Une autre découvre, débarrasse la ruine des constructions parasites
-accumulées, enlève les décombres, relève et restaure, et c'est un
-édifice admirable qui réapparaît au grand soleil pour la gloire de la
-ville.
-
-Le vieux burg est superbe, maintenant que sa restauration est presque
-terminée, que son enceinte est complètement dégagée, que par-dessus les
-tourelles le vieux donjon remontre les créneaux de sa plate-forme; c'est
-véritablement une apparition extraordinaire au coeur de la ville que
-ce grand château, fantôme de pierres sorti récemment du tombeau. Un
-Carcassonne flamand de l'époque romane, debout sur les restes d'un autre
-château de deux siècles plus ancien.
-
-Cette enceinte ovale, avec une pointe pour le Châtelet d'entrée,
-trempant par un côté dans l'eau de la Lys, compte une trentaine de tours
-ou tourelles demi-rondes d'une forme particulière, portées chacune et
-encorbellées au moyen de trompes sur un gros contrefort, et regardant la
-ville par de larges créneaux auxquels on a rendu leurs volets de bois.
-Dans le Châtelet d'entrée, la porte ouvre sa voûte noire entre deux
-tourelles octogonales; au-dessus de la voûte l'inscription de fondation
-_Anno Incarnationis MCLXXX_ est gravée dans un quatre-feuilles sous une
-fenêtre en forme de croix.
-
-[Illustration: GAND.--RUINES DE SAINT-BAVON.]
-
-Un chemin de ronde fait le tour de l'enceinte de tourelle en tourelle.
-Au milieu s'élève le gros donjon, masse barlongue soutenue de puissants
-contreforts portant des tourelles, et entourée de diverses
-constructions. On a pu dégager certaines salles, des chambres, des
-galeries gothiques, rétablir même la grande salle supérieure.
-
-Abandonné au quatorzième siècle par les Comtes, qui s'en allèrent
-habiter en ville un autre palais, «la _Hoften Wale_», la Cour du Prince,
-aujourd'hui détruit, le château fut alors affecté à divers services, le
-Tribunal du Comte et le Conseil de Flandre à partir du quatorzième
-siècle.
-
-La belle grande salle d'en haut, dans le gros donjon central du château,
-continua à servir en des occasions solennelles pour des fêtes et des
-cérémonies; après celles des Comtes, celles des ducs de Bourgogne,
-banquets de la Toison d'or, réceptions d'ambassadeurs. Les Cours de
-justice fonctionnèrent ici pendant des siècles; à côté des salles de
-justice, se trouvaient les locaux-annexes obligés, le cachot et la salle
-de la question; les arrêts de mort s'exécutaient sur la petite place
-devant le Châtelet d'entrée, et Dieu sait s'il y en eut à certaines
-époques particulièrement sombres de la vie gantoise.
-
-Du haut de ce Châtelet, on a une jolie vue sur la place Saint-Pharaïlde
-et son groupe de curieuses vieilles maisons, si bien découpées sur le
-ciel, avec les trois tours, Beffroi, Saint-Bavon et Saint-Nicolas,
-surgissant de la masse des toits, en arrière.
-
-Voici, en prolongement de ces vieilles maisons, devant les tourelles
-trempant dans le canal, une très jolie chose qui n'a rien de la sévérité
-du vieux burg roman, le portique d'entrée du Marché au poisson,
-c'est-à-dire des colonnes et pilastres à bossages vermiculés, des
-chapiteaux ioniques en queues de poissons, des impostes encadrées de
-dauphins; au fronton, une grande statue de Neptune debout dans son char,
-sur le côté, grandes figures nues de l'Escaut et de la Lys symbolisant
-la pêche en mer et la pêche en rivière.
-
-Le second burg de Gand, le _Steen_ de Gérard le Diable, est d'un siècle
-plus jeune que celui des Comtes, il fut construit au treizième siècle
-par Gérard dit le Diable, châtelain de Gand. C'est un très gros morceau
-d'architecture, restauré aussi de nos jours, une puissante masse de
-bâtiments baignée à sa base par un petit bras de l'Escaut. Haut donjon
-carré, tourelles, longue façade éclairée par un étage de hautes fenêtres
-ogivales et par un autre de baies jumelles, renfermant de grandes salles
-et, au-dessous, une belle crypte aux voûtes soutenues par trois rangs de
-colonnes. L'excellent Guide archéologique de Gand nous apprend que le
-château de Gérard le Diable, devenu propriété de la ville, fut, à
-l'époque héroïque, l'arsenal des citoyens, puis prenant une destination
-plus pacifique, devint couvent, école, hospice d'aliénés, asile
-d'orphelins, séminaire même, et, pour finir, de nos jours dépôt des
-archives de la Flandre orientale.
-
-[Illustration: GAND.--CLOITRE DE SAINT-BAVON.]
-
-Les plus anciennes pierres de Gand sont, avec celles du Château des
-Comtes, les restes de l'abbaye de Saint-Bavon, les arcades romanes
-accolées aux galeries gothiques, les cryptes et la tour octogonale du
-cloître, qui était le Lavatorium des moines au rez-de-chaussée, avec
-petite Chapelle à l'étage. Cette antique abbaye fondée au septième
-siècle par saint Amand et saint Bavon, montre encore des restes
-importants, malgré les destructions de Charles-Quint, rasant un vaste
-espace et construisant une forte citadelle pour maintenir des sujets
-trop prompts aux révoltes, destructions continuées par les Réformés.
-
-La citadelle de Charles-Quint a disparu, le cloître reste, et c'est un
-coin de solitude charmante parmi toutes ces vieilles pierres, ces
-colonnettes romanes enveloppées dans le feuillage, habillées de lierre,
-avec les trous sombres des galeries intérieures traversées de rayons de
-lumière.
-
-L'ancien réfectoire des moines abrite un musée lapidaire; tous les
-débris intéressants pour l'histoire de la ville y ont trouvé asile:
-pierres tumulaires, fragments de sculptures, pinacles, colonnettes, etc.
-Le morceau important de ce musée c'est la statue célèbre provenant du
-beffroi de la ville, _l'Homme du beffroi_, un de ces rudes compagnons
-des métiers, qui firent si tragiques les annales de leur ville, figure
-précieuse pour le costume et l'armement. Debout sur un massif de pierre
-dans un angle de la salle, l'Homme du beffroi regarde tous ces débris et
-songe aux luttes du passé, aux triomphes et aux revers populaires, aux
-révoltes, aux chefs portés sur le pavois, puis renversés, à Jacques van
-Artevelde massacré, et à son fils Philippe, écrasé avec les milices
-gantoises à la bataille de Rosebecke.
-
-Le vieux beffroi de Gand n'est arrivé malheureusement à notre époque que
-mutilé et abîmé; toute la partie haute, le campanile à flèche, est une
-construction en faux gothique de _1853_. Seule est contemporaine de la
-grande époque la tour sombre et hautaine, jusqu'à la galerie crénelée
-aux quatre tourelles, d'où l'Homme du beffroi, le vieux Communier, est
-descendu récemment, le dernier des quatre qui jadis veillaient aux
-quatre côtés de l'édifice.
-
-A la pointe vire au vent un énorme dragon de cuivre doré: ce n'est pas
-une simple girouette, ce dragon, c'est un personnage qui plane depuis
-plus de cinq cents ans sur les toits de la ville. On racontait jadis
-qu'il avait été enlevé par les Brugeois, lors de la prise de
-Constantinople à l'une des églises de la ville, et conquis sur Bruges
-par les Gantois, mais il paraît que la tradition est controuvée et qu'il
-est de fabrication gantoise, placé là au quatorzième siècle.
-
-Le beffroi fut achevé au commencement du quatorzième siècle. La grosse
-cloche placée en 1314 s'appelait Roeland, elle portait en ceinture cette
-fière inscription en vers flamands:
-
- «Mon nom est Roeland.
- «Quand je tinte, c'est l'incendie.
- «Quand je sonne, c'est la tempête dans la Flandre.»
-
-Elle sonna souvent, car la tempête rugit de nombreuses fois dans la
-Flandre des quatorzième et quinzième siècles, quand son tocsin appelait
-aux armes les métiers, alors qu'il y avait à Gand deux cent cinquante
-mille habitants, cinquante mille ouvriers en laine, cinquante-deux
-guildes diverses; les métiers, fortement constitués, organisés en
-compagnies, en _décades_ équipées et armées, chaque homme devant
-posséder son harnais de guerre. L'appel de la grosse cloche devait les
-jeter tous en moins d'une bonne heure sur la place du Marché.
-
-Les corporations se décomposaient en plusieurs classes, en grands et en
-petits métiers, chaque classe possédant ses droits, et ses franchises;
-les corporations supérieures étaient les guildes de _franc négoce_,
-c'est-à-dire les guildes des marchands de draps de laine, des marchands
-de toiles, des merciers et des brasseurs, corporations bourgeoises
-jouissant de privilèges particuliers, très fières et presque fermées, ou
-du moins d'une accession voulue difficile. Et les autres corporations
-qui formaient la grande masse, les guildes ouvrières se trouvaient
-forcément assez souvent en opposition d'intérêts avec les guildes
-marchandes.
-
-L'énergie de toutes ces corporations artisanes s'était déjà montrée
-maintes fois, et les Comtes de Flandre, pour se faire, de ces rudes
-compagnons des métiers, des alliés dans leurs luttes avec le suzerain,
-les avaient soutenus contre l'aristocratie communale des corporations
-marchandes, et en retour, les communes ne marchandèrent pas le secours
-de leurs bras aux Comtes.
-
-[Illustration: GAND. L'HOMME DU BEFFROI.]
-
-En 1297, l'Angleterre alliée de la Flandre ayant abandonné la cause du
-comte Guy de Dampierre, pour conclure avec Philippe le Bel un accord
-particulier, les soldats anglais, au moment de quitter Gand, songèrent à
-piller l'ancien allié, pour ne pas rentrer chez eux sans quelque butin.
-Croyant avoir bon marché de tous ces bourgeois et artisans, ils se
-jetèrent inopinément sur la ville, mirent le feu en divers quartiers et
-se ruèrent au pillage.
-
-Mais les gens des métiers, sans s'effrayer, coururent aussitôt aux
-armes, les compagnons, à la hâte, endossèrent le haubert, prirent leurs
-piques et leurs _goedendags_; les Anglais assaillants furent assaillis,
-repoussés, traqués, sept cents routiers avec plus de trente chevaliers
-tombèrent assommés et le reste n'échappa que difficilement au massacre,
-jeté hors de la ville avec le roi Edouard lui-même, sauvé à grand'peine
-par les seigneurs flamands.
-
-Sans alliés désormais, la Flandre allait avoir à faire face à l'armée
-formidable de Philippe le Bel. «Flandre au lion!» le vieux cri
-retentissait d'un bout à l'autre du pays. Le lion aurait à montrer des
-griffes solides pendant une terrible période, et le tocsin du beffroi
-aurait à appeler bien souvent les métiers de Gand aux armes.
-
-[Illustration: LE BEFFROI DE GAND.]
-
-De là-haut, vieux Communier du beffroi, maintenant retraité à
-Saint-Bavon, tu les as vus tant de fois accourir aux mauvais jours,
-quand la tour vibrait sous les coups de la Roeland et que frétillait
-d'aise sur sa pointe le dragon de cuivre. Combien de malheurs ont été
-amenés par les accès de colère des métiers, leur facilité à s'émouvoir,
-à courir aux armes et à s'en servir, par leurs imprudences aussi ou
-leurs haines jalouses, leur promptitude dans les troubles à occire leurs
-magistrats ou leurs chefs sur de simples soupçons. D'ailleurs, ne
-rencontre-t-on pas assez souvent dans les musées archéologiques de ces
-vieilles cités, des armes, épées ou marteaux, ayant servi aux jours de
-rumeur à dépêcher tels ou tels échevins ayant cessé de plaire ou tels
-fonctionnaires du prince. Dans cette Flandre si riche et si forte, dans
-ces démocraties soupçonneuses et rudes, on avait la tête chaude et le
-bras prompt. Pour les corps de métiers les intérêts du commerce
-particulier ou de la corporation primaient tous les autres.
-
-Regarde, Homme du beffroi, regarde passer le puissant chef que les
-métiers se sont donné, le grand Jacques van Artevelde que Bruges, Ypres
-et Gand confédérés ont fait _Ruwaert_ ou régent de Flandre. Malgré le
-comte, il a jeté la Flandre dans l'alliance anglaise contre la France.
-Il est chef de guerre et conduit les Flamands à la bataille sur terre et
-sur mer. Jours brillants, mais jours tragiques bientôt.
-
-Regarde maintenant, Homme du beffroi. Les gens des métiers soupçonnant
-Artevelde d'en vouloir aux libertés du pays ont retourné contre lui
-leurs fureurs, le Ruwaert Artevelde, poursuivi par les cris de mort est
-traqué dans sa maison, assiégé et massacré à coups de hache, comme il
-cherche à gagner l'église voisine, lieu d'asile qui n'eût peut-être pas
-été inviolable.
-
-[Illustration: GAND.--LE TOREKEN PLACE DU MARCHÉ DU VENDREDI.]
-
-Jacques van Artevelde, à la fois homme de discours et homme d'action,
-tribun et capitaine, était pourtant l'idole des Gantois que sa parole
-entraînait et fanatisait. Gentilhomme, élevé à la cour de France, il
-était revenu à Gand, s'était fait inscrire à la Guilde des Brasseurs: la
-commune bourgeoise dirigée par trente-neuf échevins bourgeois, était
-devenue commune populaire, entre les mains des chefs des métiers,
-ennemis des «_Léliarts_», ou gens du Lys, c'est-à-dire de la haute
-bourgeoisie restée du parti de France. Artevelde fortifia l'organisation
-des gens de métiers astreints au service militaire de quinze à soixante
-ans; à sa voix se forma une sorte de confrérie militaire, un corps de
-gens déterminés, _les Chaperons blancs_, avec lesquels il fit peser une
-vraie dictature sur la ville de Gand et sur les villes alliées, Ypres,
-Bruges, où le parti populaire avait également saisi le pouvoir.
-
-Le commerce ayant pris une extension considérable grâce aux avantages
-commerciaux consentis par l'Angleterre, les métiers prospéraient, mais
-cela n'allait pas sans rivalité ni sans haine de métiers à métiers, pour
-des raisons économiques, des questions de concurrence ou de salaires et
-ces haines amenaient des batailles et des massacres.
-
-Sur la Place du Vendredi, forum de la cité, il y eut nombreux tumultes
-et même, un jour, en 1345, bataille rangée entre foulons et tisserands
-qui laissèrent cinq cents cadavres sur le terrain, et une autre fois,
-peu après la mort d'Artevelde, à l'entrée du comte Louis de Male, on y
-vit une tentative de résistance populaire, au cours de laquelle six
-cents tisserands furent massacrés par les bouchers et les foulons.
-
-Les tempêtes ne cessèrent de souffler sur la Flandre pendant ce
-quatorzième siècle. En 1379, c'est une révolte générale des Gantois, à
-propos de la permission accordée à Bruges de creuser un canal qui devait
-lui rendre plus facile l'accès de la mer; les Chaperons blancs
-assaillent le bailli du comte, et brûlent les châteaux des nobles. C'est
-bien la tempête. Soixante mille communiers vont assiéger Audenarde où
-les nobles se sont réfugiés. Deux ans de luttes, de batailles. Après des
-revers, les Gantois mettent à leur tête Philippe Artevelde, fils du
-grand Artevelde, homme de «tres bel langage» aussi, comme dit le
-chroniqueur,--ainsi que doivent être d'ailleurs par tout pays toutes les
-idoles des foules.
-
-[Illustration: GAND.--LA GROSSE BOMBARDE «MARGUERITE L'ENRAGÉE».]
-
-La guerre embrase toute la Flandre. C'est l'invasion d'une grosse armée
-française commandée par Charles VI et ses oncles, marchant sur Bruges
-pour la reprendre aux Gantois. Artevelde attend l'armée féodale à
-Rosebecke où tout va se décider dans un effort suprême, mais la
-chevalerie vengeant la journée des Éperons d'or, écrase l'armée des
-Communes. Ainsi qu'à la même époque dans les guerres des républiques
-italiennes autour du _Carroccio_ de Florence, «les vaillantes gens de
-Gand», comme dit Froissart, se sont liés les uns aux autres pour ne pas
-reculer. Carnage horrible, en une heure et demie de bataille, les
-bataillons des Communes rompus, il y a vingt mille cadavres de Flamands
-entassés et, parmi eux, Artevelde.
-
-Il a vu tout cela, le vieux Communier du beffroi, il en verra bien
-d'autres.
-
-Sous les princes de la maison de Bourgogne, la prospérité revint avec le
-calme. Ce sont alors fêtes et tournois, entrées de princes, concours
-d'arbalétriers, chapitres de la Toison d'or; partout, grand déploiement
-de faste et de richesses. Au milieu du siècle, cela se gâte de nouveau.
-Après une série de troubles, les Gantois se mettent en pleine révolte
-contre le duc Philippe le Bon, ils lèvent trente mille combattants,
-s'emparent de quelques places fortes et vont encore mettre le siège
-devant Audenarde.
-
-De ce siège qui finit mal pour les Gantois, il reste un souvenir sur une
-petite place à côté du Marché du Vendredi, c'est le _gros canon_ «Dulle
-Griete» ou _Marguerite l'Enragée_, du nom détesté d'une comtesse
-Marguerite de Flandre, du treizième siècle.
-
-C'est, posée sur trois supports, une belle et forte bombarde qui déjà
-avait servi contre Audenarde, en 1382, avec Philippe Artevelde. Cette
-fois, les Gantois, qui espéraient, avec leur nombreuse artillerie,
-emporter vivement la place, ne purent même pas ramener Marguerite
-l'Enragée et s'en servir pour défendre leur ville, quand leur tour vint
-d'être assiégés et il leur fallut attendre plus d'un siècle, jusqu'en
-1578, pour parvenir à reprendre la vieille bombarde.
-
-Alors se reforma la Confrérie des Chaperons blancs et avec eux parut une
-autre bande aussi déterminée, les Compagnons de la Verte-Tente. Ceux-ci,
-toujours en avant dans les sorties, dans les expéditions, tentèrent
-même, un jour, d'enlever la duchesse de Bourgogne à Bruges.
-
-Quinze mois de batailles et de carnages s'ensuivirent, jusqu'à la
-soumission.
-
-[Illustration: GAND.--PIGNON DE LA HALLE AUX DRAPS.]
-
-C'est Charles le Téméraire maintenant qui est leur duc, et l'on voit à
-peine quelques tentatives de rébellion, réprimées par la dure main du
-maître, mais à sa mort, explosion soudaine. La jeune duchesse Marie,
-fille du Téméraire, se trouvait à Gand lorsque éclata l'insurrection;
-les conseillers de Charles, le chancelier Hugonnet, le sire
-d'Humbercourt, Jean van Mele, trésorier de la ville et quelques autres
-furent jetés dans les cachots du Château des Comtes. Les Métiers en
-armes remplissaient le marché du Vendredi et réclamaient leur mort.
-Condamnés par les échevins, les prisonniers furent conduits à
-l'échafaud. Sur cette Place du Vendredi, au milieu d'un tumulte
-effroyable, on vit alors la jeune duchesse en habits de deuil, implorer
-inutilement les Gantois, les trois têtes tombèrent.
-
-Le 24 février 1500, Gand est en fête. L'Homme du beffroi peut s'en
-souvenir. Du haut de l'édifice communal à la tour de l'église
-Saint-Nicolas, on a tendu une galerie de cordages illuminée de lanternes
-et de hardis compagnons font la traversée dans les airs, d'une tour à
-l'autre. C'est qu'un prince vient de naître à Gand, un petit-fils du
-Téméraire, qui doit être un jour l'empereur Charles-Quint.
-
-Pourtant en 1540, la ville se mit en pleine révolte contre le Prince né
-dans ses murs, et ce fut pour venir châtier cette révolte que
-Charles-Quint obtint de François Ier le passage à travers la France.
-
-Il a réuni une armée formidable. Devant toute cette chevalerie et ces
-bandes de lansquenets, Gand, contenant sa fureur, est obligée de se
-soumettre: vingt-six chefs de la sédition ont la tête tranchée, Gand
-perd ses antiques privilèges et sur l'emplacement de l'abbaye de
-Saint-Bavon, l'empereur ordonne de construire aux frais de la ville, une
-citadelle qui doit la maintenir en obéissance.
-
-Les années passent. Maintenant, c'est autre chose. Ce sont les guerres
-de religion. Les Réformés, dans un accès de folie iconoclaste, dévastent
-les églises de Gand et détruisent une quantité de précieux monuments, ce
-qui motive l'entrée en scène du terrible duc d'Albe qui vient dresser
-échafauds et bûchers sur le Marché du Vendredi.
-
-Mais, en 1579, pendant les revers de fortune des Espagnols, Gand a la
-joie de secouer le joug et de s'emparer de la citadelle de
-Charles-Quint. Toute la population met la main à sa destruction, on se
-rend à la démolition avec tambours et musiques, enseignes déployées; un
-jour, les habitants d'Anvers viennent avec le même appareil de fête
-militaire, aider les Gantois dans leur oeuvre de délivrance et les
-Gantois s'en vont ensuite, fraternellement, à Anvers, manier la pioche
-pour abattre, là-bas, une autre citadelle espagnole.
-
-Le vieux Marché du Vendredi, théâtre de toutes les grandes scènes de
-l'histoire de Gand, a, d'un côté seulement, conservé un peu de son
-aspect d'autrefois. C'est vers Saint-Jacques qui montre ses vieilles
-tours romanes au-dessus du Toreken, belle maison à pignon à l'angle de
-laquelle monte une haute tour ronde. C'était le local de la Corporation
-des Tanneurs. A mi-hauteur de la tourelle règne un balcon de fer sur
-lequel on suspendait les pièces de toile défectueuse saisies par les
-syndics dans les magasins.
-
-Devant le Toreken, il est encore là, comme jadis, le grand Jacques van
-Artevelde. Sa statue domine la place où tant de fois aux jours des
-colères et des revendications, le tribun souleva, entraîna, grouillantes
-et hurlantes, les foules en armes, et les dirigea comme et où il voulut,
-au gré de son âme violente, jusqu'au jour où, sur ces mêmes pavés, ces
-mêmes compagnons retournés l'abattirent à coups de hache. Et il semble
-que le geste et la voix de l'homme d'il y a cinq siècles s'adressent, à
-l'autre bout de la place, à un édifice très moderne, d'architecture
-ambitieuse et gonflée, la Maison du peuple, forteresse socialiste
-d'aujourd'hui.
-
-[Illustration: GAND.--CHATEAU DES COMTES, CRÉNELAGE DE L'ENCEINTE.]
-
-
-
-
-[Illustration: GAND.--PLACE SAINT-PHARAÏLDE]
-
-VIII
-
-GAND (_suite_).
-
-L'Hôtel de ville.--La Breteque.--La Halle aux draps.--Le Mammeloker.
---Les Francs-Bateliers.--Les Béguinages: l'ancien et le nouveau.
---Sainte Begga, princesse carolingienne, et les Béguines.--Vieilles
-maisons.--Le Rabot.
-
-
-L'Hôtel de ville de Gand, malheureusement, n'a pas la majesté ni la
-splendeur qu'il lui faudrait pour correspondre à l'importance historique
-de la ville. Hélas! son histoire particulière, c'est une suite de
-projets, de mises en route arrêtées par de malencontreux événements,
-troubles et séditions. C'est un très vaste ensemble de constructions qui
-vont, comme date, du quatorzième siècle au dix-huitième, façades
-juxtaposées, bâtiments amalgamés selon les nécessités.
-
-Le morceau principal, le seul vraiment beau, c'est la partie appelée
-Maison des Echevins de la Keure, superbe morceau d'architecture gothique
-de la Renaissance, commencé en 1518, construction poussée jusqu'au temps
-du soulèvement contre Charles-Quint et définitivement arrêtée par les
-troubles et les guerres de la Réforme.
-
-Ce n'est qu'un fragment superbe, l'édifice n'a pas dépassé la corniche
-du premier étage. La belle tourelle à balcon, la grande bretèche aux
-proclamations municipales,--il y en a une plus petite dans la grande
-façade,--que l'on voit à l'angle du marché au beurre, n'a pas la moitié
-de la hauteur qu'elle devait comporter, comme toute la façade,
-d'ailleurs. Tout le reste, le deuxième étage projeté, les pignons
-prévus, tout manque, et l'oeil s'attriste à suivre toutes ces belles
-lignes, partant d'une base robuste, et encadrant les hautes fenêtres,
-arrêtées dans leur ascension par un toit qui n'est qu'une sorte de
-couvercle, brutalement posé sur les fleurs gothiques prêtes à s'épanouir
-superbement.
-
-A côté de cela, la façade voisine, dite Maison scabinale des Parchons,
-ne fait pas très bonne figure. C'est de la Renaissance du dix-septième
-siècle, du classique lourd, avec les trois ordres superposés.
-
-L'intérieur est très riche et naturellement de styles très variés; il
-faut citer l'ancienne chapelle, la salle de l'arsenal, et surtout la
-magnifique salle de Justice au rez-de-chaussée, avec son estrade de
-tribune, son mur décoré d'arcatures et les degrés montant à la bretèche.
-
-[Illustration: GAND.--LE QUAI AUX HERBES, PIGNON DES FRANCS-BATELIERS.]
-
-Au pied du beffroi, presque devant la façade classique de l'Hôtel de
-ville, on a dégagé, restauré et complété--on dégage et on restaure
-beaucoup en ce moment à Gand--un bel édifice des quatorzième,
-quinzième et vingtième siècles, la vieille Halle aux draps.
-
-C'est un vaste bâtiment à deux étages soutenus par des contreforts,
-entre deux beaux pignons flanqués de tourelles, l'un ancien, l'autre
-tout neuf. Au-dessus de la grande salle se trouve une magnifique salle
-inférieure, une sorte de crypte voûtée sur deux épines de gros piliers,
-et occupée actuellement en brasserie, authentique brasserie Moyen-Age
-cette fois, décor en vrai, bien fait pour donner encore meilleur goût à
-la bonne bière belge.
-
-Comme le château des Comtes, tout cela, Halle aux draps et beffroi, se
-trouvait, il y a peu d'années, à peu près complètement enveloppé dans un
-massif de maisons sans caractère, parmi lesquelles il y avait la prison
-de la ville; on a rasé ces bâtisses en conservant seulement, à la base
-du beffroi, l'entrée de la prison. Ne disons pas trop de mal du
-dix-huitième siècle, il avait placé là une jolie chose, le _Mammeloker_,
-grand bas-relief décoratif, au milieu d'un fronton concave, représentant
-«la jeune Romaine qui nourrit de son lait son vieux père condamné à
-mourir de faim dans un cachot», ce qui est un gentil et coquet
-frontispice pour une prison.
-
-En descendant par les divers marchés, marché au beurre ou au blé, on se
-trouve jeté sur un autre point célèbre de la cité de Gand, sur le quai
-aux Herbes où les grandes Maisons de Corporations, les pignons
-gothiques, Renaissance et même romans, se reflètent dans l'eau de la
-Lys, quand il n'y a pas trop de bateaux amarrés aux quais. C'est un
-point fort animé sur terre ou sur l'eau, et très remuant, très bien
-encadré de tous les côtés.
-
-La magnifique façade du plus important de ces pignons, celui de la
-maison des Francs-Bateliers, vient d'être restaurée, on a retouché ou
-refait les moulures et sculptures de ses quatre ou cinq étages de
-fenêtres, ses nombreux écussons, le bas-relief au-dessus de la porte
-représentant une nef du quinzième siècle, les sculptures du pignon
-figurant des matelots, ainsi que celles des pinacles.
-
-[Illustration: GAND--PORTIQUE DU MARCHÉ AUX POISSONS.]
-
-Cette maison fut construite par la corporation des Francs-Bateliers--les
-Navieurs--en 1530. Sa voisine est moins ancienne, c'est une façade
-beaucoup plus simple avec pignon à gradins et quelques ornements sous
-les fenêtres. C'était la maison des Mesureurs de blé.
-
-Le pignon qui suit après un pignon minuscule abrité sous son aile, se
-carre solidement, plus rude, plus trapu, vieille façade romane d'un
-grand caractère assombrie par les siècles. C'est la Maison de l'Etape,
-siège de perception du droit d'étape que Gand prétendait avoir sur les
-grains et autres marchandises, droit contesté qui fut le sujet de
-dissensions avec les autres villes de Flandre.
-
-Le tableau se complète, après ces pignons historiques, par un fond de
-maisons d'une jolie coupe, qui paraissent encore plus pittoresques, le
-soir, lorsque s'allument leurs rangées de fenêtres serrées, trouant
-toute la largeur de la façade, et dont toutes les lumières se reflètent,
-dansant en zigzags de flammes dans les eaux noires de la rivière.
-
-Aujourd'hui, tout ce quartier central est bouleversé par la construction
-de l'Hôtel des Postes: on a démoli un certain nombre de maisons depuis
-le quai jusqu'à Saint-Nicolas, et pendant que l'on était en train, on a
-jeté bas les petites maisons qui encadraient si bien cette église. Elles
-l'encadraient sans la cacher, ce n'était pas comme à la Halle aux draps;
-on peut les regretter, elles faisaient valoir la vieille église et sa
-grosse tour.
-
-Peut-être, pourrait-on dire que cet Hôtel des Postes tient à se montrer
-un peu trop moyen-âgeux. Au coeur du vieux Gand, dans ce milieu
-historique, il lance en l'air trop de tourelles qui ne le sont pas du
-tout. Ainsi, à Courtrai, devant le beffroi, s'élève orgueilleusement un
-Hôtel des Postes, plus Moyen-Age que le Moyen-Age lui-même, plus hérissé
-de tourelles que le vieux beffroi d'en face.
-
-Il y a peut-être là exagération d'un bon principe, le principe du
-Traditionalisme en architecture, autrement dit, de la vraie Renaissance.
-C'est très bon et très heureux, l'adoption du style national,
-c'est-à-dire la reprise du style national flamand pur, non pas
-simplement pastiché, mais continué et adapté à notre époque et à ses
-nécessités. C'est surtout une question de goût et de mesure. Les gares
-de Furnes et de Bruges sont gothiques, pourtant elles n'ont rien de
-choquant, au contraire, car c'est un gothique logiquement adapté; tandis
-qu'on en connaît d'autres--il est vrai qu'elles sont d'une époque
-antérieure et mauvaise--qui sont Moyen-Age à peu près comme l'étaient
-les troubadours de pendule.
-
-On peut trouver de meilleurs exemples récents. A Tournai, il y a un
-entrepôt de style flamand tout à fait intéressant et soigné. Qu'est-ce
-généralement qu'un entrepôt? Quelque chose comme un hangar à
-marchandises, une bâtisse ordinairement très laide, tandis qu'il y a là
-une recherche d'art et un fort bel édifice.
-
-[Illustration: GAND.--MAISON DE LA FAUCILLE.]
-
-Saint-Bavon, la cathédrale, n'est Saint-Bavon que depuis que
-Charles-Quint supprima l'abbaye de Saint-Bavon, pour construire la
-citadelle destinée à mater la ville souvent rebelle. Avant qu'elle
-héritât du vocable et du chapitre de l'abbaye, elle était l'église
-Saint-Jean. C'est un très beau monument du treizième siècle pour le
-choeur, et du seizième pour la tour et le reste. La tour, cantonnée
-de quatre fines tourelles, est très haute, même sans flèches. Du côté de
-l'abside, sous les gables des premières chapelles, au pied d'un haut
-transept aux immenses verrières se blottit une petite chapelle
-extérieure. Les tourelles du transept, la grosse tour, la Halle aux
-laines dans le fond, et le beffroi, cela fait sur le ciel un alignement
-de silhouettes bien découpées.
-
-Quant à l'intérieur, il semble un peu froid, grâce aux marbres blancs et
-noirs qui ferment le choeur, mais on y voit d'intéressants monuments,
-de grands tombeaux d'évêques, une superbe chaire, de nombreux tableaux
-dans les chapelles, parmi lesquels un Van Dyck célèbre: l'adoration de
-l'Agneau mystique, un Rubens sur la vie de saint Bavon, où l'on voit
-saint Bavon en gentilhomme Louis XIII se retirant du monde à l'abbaye de
-Saint-Amand. Saint Bavon était un noble Gantois du septième siècle qui,
-dans la première partie de sa vie, s'abandonna vilainement à toutes les
-débauches, déshonora sa famille et fit mourir sa femme de chagrin.
-Terrassé soudain par le remords, il chercha à obtenir le pardon du ciel
-par une vie d'austérités dans le cloître voisin, où il mourut en odeur
-de sainteté.
-
-La chaire est à elle toute seule un immense monument, comme toutes les
-chaires des dix-septième et dix-huitième siècles que l'on voit en
-Belgique, d'une composition extraordinairement touffue, d'aspect peu
-religieux, qui sont plutôt des décorations de théâtre, malgré tout le
-talent déployé par des sculpteurs très savants, et malgré toute
-l'imagination mise en oeuvre pour trouver des sujets allégoriques,
-bibliques, presque mythologiques même, puisqu'on y voit quelquefois le
-père Temps et des Vertus et qui semblent des Déesses, avec une profusion
-d'accessoires extraordinaires animés ou inanimés, des chars, des
-chevaux, des barques, etc...
-
-Ici, l'ordonnance est fastueuse et très décorative: un double escalier
-très contourné et tarabiscoté, gardé par de grandes figures d'anges,
-encadre le groupe principal, la Vérité ou la Religion montrant les
-Livres Saints à un vieillard barbu qui représente à la fois le Temps et
-le Monde. Au sommet de la chaire, parmi des branchages désordonnés et
-des draperies soulevées par une nichée de chérubins voltigeant, des
-petits anges plantent la Croix.
-
-L'oeuvre, en bois et en marbre, terminée en 1745, est du sculpteur
-gantois, Laurent Delvaux.
-
-L'église Saint-Jacques, sur une place en arrière du Marché du Vendredi,
-est un grand édifice très pittoresque dans ses parties élevées, très
-découpé, où, sur une nef et des chapelles gothiques, se dressent deux
-belles tours romanes sur la façade, et une tour centrale également
-romane, terminée par un étage gothique portant une haute flèche effilée.
-A l'intérieur, se voient quelques beaux monuments et un très curieux
-tabernacle de marbre en forme de clocher dix-septième siècle, à quatre
-ou cinq étages en retrait les uns sur les autres.
-
-Saint-Nicolas, c'est la vieille église noircie, aux murailles patinées à
-souhait, qui se dresse sur le vieux Marché aux grains, au point le plus
-mouvementé de la ville. Elle a subi de nombreuses vicissitudes au cours
-des siècles. Pendant les guerres de religion, lorsque Gand fut au
-pouvoir des armées des Provinces Unies, on y avait logé la cavalerie,
-les chevaux et le fourrage. Plus tard, en très triste état, presque
-ruinée, elle avait frisé la démolition. Par bonheur, les échevins la
-sauvèrent de la pioche.
-
-[Illustration: GAND.--ÉGLISE SAINT-NICOLAS.]
-
-Il y a bien peu d'années, elle était encore entourée de petites maisons
-accrochées sur les bas-côtés ou le long du portail, enserrant le pignon
-étroit, très noir, de mine sévère, flanqué de deux tourelles à demi
-romanes, plaquées du haut en bas d'arcatures en plein cintre ou en
-ogive. Cela faisait valoir, au-dessus des vieilles murailles noires,
-criblées de blessures, écorchées en bien des endroits, la grosse tour
-centrale, sombre et rébarbative. Tout l'ensemble: l'église et les
-petites maisons, avec le mouvement du marché sur la place, plus étroite
-alors, constituait un joli tableau, vu du fond d'une petite rue disparue
-sous le nouvel Hôtel des Postes. Peut-être, une fois la restauration
-terminée, cela fera-t-il mieux, mais ce sera, en fin de compte, moins
-pittoresque probablement.
-
-[Illustration: GAND.--LE MAMMELOKKER. (Bas-relief de l'ancienne porte de
-la prison communale.)]
-
-Rien de bien remarquable à l'intérieur des écussons armoriés accrochés
-aux piliers, quelques tableaux, un, entre autres, rappelant un citoyen
-de Gand, Olivier van Minjau, qui fut un notable chef de famille, père de
-dix filles et de vingt et un fils, à la tête desquels,--seulement les
-fils,--armés en guerre, il s'était montré, en 1526, à une solennelle
-entrée de Charles-Quint, qui s'empressa de lui accorder une pension
-probablement très nécessaire.
-
-Et ces trente et un enfants, moins de trois mois après, mouraient dans
-une épidémie de suette importée d'Angleterre, et s'en venaient, avec
-leurs parents, se coucher au cimetière entourant Saint-Nicolas.
-
-Il y a encore Saint-Michel, Saint-Pierre, Saint-Martin, Saint-Etienne,
-Saint-Sauveur, Sainte-Anne, cette dernière moderne. Saint-Michel a une
-très vilaine et très triste façade, sous une tour restée inachevée
-depuis des siècles, mais le côté de l'abside qui trempe dans l'eau de la
-Lys est d'un effet assez pittoresque, vu du pont réunissant le Quai aux
-Herbes au Quai au Blé. En arrière de cette abside, une longue façade
-grise et morne trempe aussi dans la rivière, vieille muraille de couvent
-abandonné alignant deux files de fenêtres ogivales, les unes bouchées,
-d'autres plus ou moins transformées. C'était un couvent de Dominicains
-qui eut des malheurs au temps des guerres de Religion; son église a
-disparu, mais le cloître défiguré subsiste, simple cour aujourd'hui,
-pour des bâtiments convertis en magasins et logements.
-
-L'église Saint-Pierre a été construite sur l'emplacement d'un oratoire
-de Saint-Amand, c'est l'église classique du dix-septième siècle, un
-portail à fronton surmonté d'un dôme. Cela s'arrange bien de loin,
-au-dessus de l'eau, parmi le vert des arbres et le rouge des toits. A
-l'intérieur, des sculptures et de belles grilles de choeur de style
-Louis XV.
-
-Saint-Martin, très loin du centre, au boulevard d'Akkergen, est assez
-curieux avec ses trois nefs d'un gothique très simple et sa chapelle
-annexe du Saint-Sépulcre; les autres églises ont peu d'intérêt.
-
-Gand possède plusieurs béguinages, il y a le petit et le grand, ce
-dernier tout à fait moderne; une curieuse petite ville toute neuve a
-remplacé l'ancien grand béguinage, ou béguinage Sainte-Elisabeth, rue de
-Bruges, du côté de la porte du Rabot. C'était aussi une petite ville à
-part dont il reste quelques ruelles avec quelques curieuses rangées de
-petites maisons, et l'église, aujourd'hui paroisse Sainte-Elisabeth,
-édifice du dix-septième siècle. Il y avait là six cents béguines; le
-nouveau grand béguinage en compte au moins autant.
-
-L'institution des béguines date de loin, on la fait remonter aux temps
-mérovingiens et la fondatrice de l'ordre serait en même temps quelque
-chose comme la fondatrice de la monarchie carlovingienne. Cette
-fondatrice marraine de l'ordre, c'est sainte Begga, qui vivait au
-septième siècle.
-
-Quand on va de Louvain à Liége, on passe à Landen, vieux petit pays dont
-les contours ont de l'allure, village modeste, mais berceau illustre de
-la famille carlovingienne. Vers le milieu du septième siècle, vivait
-dans un burg sur ces collines, Pépin de Landen, dont la fille ou la
-soeur, la princesse Begga, devint duchesse de Brabant et mère de Pépin
-d'Héristal,--par conséquent, grand'mère de Karl Martel, qui à la tête de
-toute la chevalerie franque, refoula les hordes de l'Islam, parvenues à
-Poitiers,--par conséquent aïeule de Charlemagne, Empereur d'Occident à
-la barbe florie.
-
-[Illustration: GAND. ENTRÉE DU NOUVEAU BÉGUINAGE]
-
-L'institution de Sainte-Begga a traversé les siècles, il est peu de
-villes en Belgique qui n'aient leur petit enclos de béguines. Les
-béguines ne sont pas des religieuses, elles n'ont pas prononcé de
-voeux éternels, ce sont des femmes qui, sans abandonner complètement
-le monde, se réunissent dans des enclos consacrés, en vertu de
-fondations anciennes, pour vivre, travailler et prier en commun. C'est
-un refuge pour des femmes que la solitude dans le monde effraie, qui n'y
-trouveraient que le vide et la désolation dans la vieillesse, pour des
-veuves qui veulent passer le restant de leur vie dans une retraite
-pieuse. Elles peuvent n'avoir qu'un très petit pécule et compléter la
-somme nécessaire à leur entretien par un travail de couture ou de
-dentelle. Ainsi, en associant leurs ressources à plusieurs, la vie leur
-devient facile.
-
-La discipline du béguinage n'a rien de celle des cloîtres fermés, les
-béguines peuvent sortir, aller et venir, rentrer dans le monde, s'il
-leur plaît; les petites maisons, suivant leur importance, sont occupées
-par une béguine ou par un groupe. Elles vivent et travaillent ensemble,
-égrènent des rosaires, et quand la cloche de la petite église tinte, de
-chaque petite porte sortent des formes noires, des femmes enveloppées de
-longues mantes, en cornettes blanches ou en capuchons, chaque ruelle
-fournissant son contingent à la longue file en marche lente vers
-l'église, dans la paix et le silence qui planent sur l'enclos. Ces
-petits groupes, ces mantes sombres isolées, c'est comme un long chapelet
-vivant, à grains noirs se déroulant à travers les ruelles.
-
- Aux offices du soir, la cloche les exhorte,
- Et chacune s'y rend, mains jointes, les yeux clos,
- Avec des glissements du cygne dans l'eau morte.
-
-a dit Rodenbach, le poète des béguinages, du silence et de toutes les
-mélancolies, à qui justement Gand vient d'élever un monument près de
-l'église de l'ancien grand béguinage.
-
-Les deux béguinages de Gand ont été fondés en 1234 par la comtesse
-Jeanne de Constantinople et sa soeur Marguerite. Le petit béguinage
-Notre-Dame est toujours à la même place, rue Longue-des-Violettes, joli
-nom pour ce nid d'humbles et pauvres existences, mais les violettes sont
-aujourd'hui bien enfermées dans les grandes bâtisses et les rues en
-rumeur, à deux pas du mouvement le plus intense de la vie moderne, près
-de la grande gare.
-
-Comme tous les enclos de béguines, celui-ci a son église, édifice du
-dix-septième siècle, joli à l'intérieur, en dépit de la froideur peu
-engageante de sa façade.
-
-[Illustration: GAND.--INTÉRIEUR DU NOUVEAU BÉGUINAGE.]
-
-Le nouveau grand béguinage du Mont Saint-Amand, qui ne date que d'une
-trentaine d'années, est un peu en dehors de la ville, au-delà de
-l'abbaye de Saint-Bavon et des bassins. Il faut passer un certain nombre
-de canaux, la Lys, le bas Escaut, des voies ferrées, avec les gares
-d'Eecloo et du pays de Waes, entendre des sirènes de navires et des
-sifflets de locomotives, traverser les premières rues noires de charbon
-d'un faubourg industriel pour aboutir tout à coup au paisible petit
-village des béguines.
-
-Que c'est à la fois près et loin de toutes ces usines et de tout ce
-mouvement de la grande ville! Il suffit de franchir le portail gothique
-pour tomber dans un autre monde, en dehors du temps et de la vie, qui,
-de l'autre côté de la muraille, gronde et se précipite tumultueusement.
-
-Entièrement clos de hautes murailles de briques, le béguinage se compose
-d'un certain nombre de rues et de ruelles, autour d'une église dont on
-aperçoit le haut pignon dès la voûte ogivale de l'entrée. Ce Nouveau
-Béguinage, c'est en somme une petite ville construite tout d'une pièce,
-très intéressante dans son ensemble et charmante par l'aspect général,
-par tous les détails pittoresques que le tracé des rues et la plantation
-très étudiée des maisons fournit à chaque pas.
-
-Tout est en briques, les murs des jardins, les maisons, avec des toits
-de grosses tuiles claires; ces maisons diverses d'importance, sont très
-variées de formes, avec des pignons en escaliers, des arrangements de
-fenêtres ou de toits, des lucarnes, de jolies portes de jardin.
-
-On compte, dans l'enceinte, une quinzaine de couvents, plus de
-quatre-vingts maisons et une église au centre, église à nef très haute,
-grand portail flanqué d'une tourelle et campanile surmonté d'une longue
-flèche ardoisée. Plus de six cents béguines vivent dans ce village, dans
-ces petites maisons qui doivent être très claires, derrière les vitres
-des fenêtres nombreuses, groupées par rangées ou espacées deux par deux.
-
-Dans le dédale des rivières, des canaux et des rues, d'une ville à la
-topographie aussi compliquée que celle de Gand, combien de choses
-intéressantes et d'aspect curieux rencontrées au hasard des promenades.
-Parmi toutes ces constructions nouvelles des grandes rues, ou les
-bâtisses industrielles qui s'alignent le long des berges, il y a bien
-des coins imprévus, des restes importants du vieux Gand, ou de
-pittoresques perspectives s'ouvrant tout à coup sur l'eau.--Lys, Liève,
-Escaut, bras, dérivations ou canaux--, avec souvent par-dessus les
-toits, quelques monuments se détachant sur le ciel.
-
-Les vieilles maisons sont nombreuses dans les quartiers du centre, vers
-le Marché du Vendredi ou le Palais de Justice. Un des plus importants de
-ces vieux logis se rencontre derrière l'Hôtel de ville, dans la rue du
-Refuge, c'est l'hôtel connu sous le nom de la Faucille, ancien logis
-seigneurial occupé aujourd'hui par le Conservatoire de musique. La cour
-se laisse voir maintenant, complètement ouverte, grands bâtiments de
-briques sur arcades, avec une haute tour à laquelle s'appuie une petite
-chapelle également portée sur arcades, très beau morceau du quinzième
-siècle.
-
-Dans la rue du Haut-Port, à côté, ce sont encore de hauts pignons à
-redans de la même époque, puis, rue du Serpent, rue des Gainiers, de
-vieilles façades brunies, quai de la Grue, rue du Vieux-Bourg, des
-maisons du dix-septième siècle à pignons décorés et curieux bas-reliefs
-sous chaque fenêtre.
-
-Sur la Lys, la Vieille Boucherie est un grand bâtiment sombre, annexe de
-la Poste, où la Halle aux viandes fut établie en 1417; son pignon a
-encore quelque beauté pittoresque.
-
-La Vieille Boucherie avait sa chapelle dont on a retrouvé des peintures
-murales. Dans la très importante corporation des bouchers, jadis, ne
-pouvaient entrer que les membres de quatre familles privilégiées
-monopolisant le commerce de la boucherie. Très bien vus au Palais, au
-temps de Charles-Quint, les bouchers fournissaient aux entrées
-princières une garde d'honneur, et leur bannière avait un bon rang dans
-toutes les cérémonies.
-
-Le Musée d'archéologie est établi dans l'ancienne église des Carmes
-chaussés: il est très riche en tableaux provenant des couvents, en
-étendards, bannières, écussons, souvenirs divers des anciennes
-corporations.
-
-[Illustration: GAND.--ÉGLISE DU NOUVEAU BÉGUINAGE.]
-
-De l'autre côté du Marché aux grains, dans la rue des Champs, ce sont
-encore de belles façades, mais plus jeunes, des architectures pompeuses,
-de nobles hôtels du dix-huitième siècle, parmi lesquels se remarque
-surtout le portique de l'hôtel Steenhuyse, habité par le roi Louis XVIII
-en 1815, pendant les Cent Jours, alors que les réfugiés de la Cour de
-France remplissaient Gand, en attendant la fin des derniers soubresauts
-de l'aigle, dans le carnage de Waterloo.
-
-[Illustration: GAND.--LE RABOT.]
-
-A côté de l'Hôtel Steenhuyse, le Palais de Justice classique s'élève
-imposant et massif, sur une pointe entre la Lys et le canal des
-Chaudronniers. Plus loin vers les quartiers neufs, quelques vieilles
-choses encore, ce sont les restes de l'ancienne abbaye de la Biloque
-dans l'enceinte des hospices civils, un superbe pignon du treizième
-siècle, une salle curieuse, un grand pignon du quatorzième siècle, aussi
-intéressant comme décoration, et des bâtiments divers.
-
-De la cour du Prince, l'ancien Prinsen Hof, où naquit Charles-Quint, il
-ne reste guère que de vagues traces derrière le château des Comtes, mais
-la rue qui en marque le contour conduit à un important débris de la
-vieille cité, le fort du Rabot, aujourd'hui entouré de choses bien
-modernes, des bâtiments de gare ou d'autres aussi peu intéressants. Le
-Rabot, qui n'a plus aujourd'hui toute sa hauteur, le sol ayant été
-relevé, se compose de deux grosses tours reliées par un bâtiment à
-pignon; l'ouvrage fut élevé en 1489, pour défendre un saillant de
-rempart et l'écluse de la Liève.
-
-
-
-
-[Illustration: BRUGES.--LE LAC D'AMOUR.]
-
-IX
-
-BRUGES
-
-Le bourg et ses monuments.--En haut du beffroi.--Le carillon.--Le
-Saint-Sang.--Les cygnes expiatoires.--Les grandes églises.--L'hôtel de
-Gruuthuse.--L'hôpital Saint-Jean.--Le lac d'Amour et le béguinage.
-
-
-Le Musée archéologique de Bruges conserve le cuivre d'un admirable plan
-dessiné par Gheeraerts, en 1562, où toutes les rues et places, les
-canaux, les églises, les édifices et toutes les maisons, une à une, se
-trouvent figurés à vol d'oiseau, avec un détail et un fini remarquables.
-Ce portrait de sa jeunesse, ou plutôt de son bel âge, Bruges peut le
-regarder encore avec orgueil; malgré les trois siècles et plus qui ont
-passé sur elle, le portrait est toujours ressemblant. Bruges n'a pas de
-rides, Bruges est restée Bruges la belle, aujourd'hui, comme alors.
-C'est toujours Bruges la princesse, en robe rouge à ramages gothiques.
-
-Ne l'appelons jamais Bruges-la-Morte, Bruges est bien vivante, elle
-n'est même nullement mélancolique, quoi qu'on dise. De la mélancolie, il
-y en a peut-être dans certains quartiers, mais rien de maladif ni de
-dolent. Et quelle ville n'a pas ses coins un peu abandonnés, dont
-l'aspect semble un bâillement ou une lamentation? Bruges n'a pas de ces
-coins-là, car la mélancolie y est de la poésie.
-
-Elle a moins de population qu'autrefois, cela est exact, l'ardeur et les
-fièvres du négoce qui la tenaient jadis l'ont un peu abandonnée sans
-doute, mais qu'importe si elle demeure toujours superbe autant que
-Venise, avec seulement moins de bleu dans le ciel, et si elle reste
-vraiment la Perle des Flandres.
-
-Bruges combat pour la beauté, puisque tous ses efforts tendent à
-sauvegarder son caractère de ville d'art, de reliquaire de vieilles et
-précieuses architectures, puisqu'elle entretient soigneusement ses
-grands monuments, puisqu'elle restaure ceux que le temps veut détruire,
-et qu'elle rétablit même les façades de celles de ses maisons qui, aux
-époques d'aberration, avaient subi, sous prétexte de modernisation, des
-grattages et des transformations.
-
-Elle combat pour la beauté, puisque dans ses constructions nouvelles
-elle reprend les traditions de son passé, et réussit à concilier les
-convenances modernes avec les sentiments et le goût des ancêtres.
-
-[Illustration: LE BEFFROI DE BRUGES.]
-
-Cela se voit dès la gare. Mon Dieu oui, la gare n'étonnerait nullement
-l'artiste du plan de 1562, qui la dessinerait immédiatement. Une
-gare, c'est, dans la vie actuelle, aussi important qu'un Hôtel de ville.
-Pourquoi ne pas fignoler une gare autant qu'un beffroi ou une porte de
-ville? Bruges a fignolé la sienne et elle a donné un bon exemple. Il y a
-dans cette gare, une salle des Pas Perdus qui semble une salle
-échevinale, et un beffroi domine le tout de très haut, pour donner
-l'heure au loin. Bonne entrée de ville, cela remplace les portes
-monumentales, militaires ou autres.
-
-[Illustration: BRUGES.--CHAPELLE DU SAINT-SANG.]
-
-Au point de vue de la beauté sur laquelle le poète nous convie à
-écarquiller nos yeux:
-
- «Ecarquille les yeux à la beauté des choses...»
-
-le présent, presque partout, n'a rien à gagner aux comparaisons avec
-jadis. Ici, dans ces rues de Bruges _la belle_, le présent n'est que le
-passé qui continue. Qu'il continue donc longtemps, et saisissons toutes
-les occasions qu'il offre d'écarquiller nos yeux.
-
-D'abord, pénétrons au coeur de la cité, pour saluer le grand Beffroi,
-si fièrement campé sur le bâtiment des Halles, depuis le treizième
-siècle.
-
-Le berceau de Bruges, c'est le vieux bourg, c'est-à-dire le Burg, avec
-le Palais du Franc et l'Hôtel de ville; la Grande Place et ses entours,
-ensemble défendu alors par des murailles et des canaux. Cela, c'était la
-ville des premiers temps, assez vite forcée de s'agrandir, en raison de
-la prospérité de son commerce, d'élargir à plusieurs reprises sa
-ceinture de murailles, pour loger tous ces gens de négoce qui venaient à
-elle, et abriter leurs navires, des centaines de nefs de toute taille,
-dans ses canaux ou dans son avant-port de Damme, créé au douzième
-siècle, sur le bras de mer du Zwin.
-
-[Illustration: BRUGES.--HOTEL DE VILLE ET CHAPELLE DU SAINT-SANG, VUS DU
-BEFFROI.]
-
-Bruges se développe, grandit et prospère jusqu'au quatorzième siècle,
-qui marque l'apogée de sa fortune. Alors, sur le Burg, il y avait le
-Palais du Comte, la maison des échevins ou l'Hôtel de ville, la chapelle
-du Saint-Sang. A côté, sur la Grande Place séparée par un canal, le
-grand bâtiment des Halles. Autour, dans la ville, des églises
-admirables, des monastères, des comptoirs de marchands de toutes les
-nations, c'est-à-dire des halles particulières à chacune de ces nations,
-quinze ou vingt grands édifices solides, faciles à défendre, pour loger
-commis et marchandises affluant de toutes les contrées d'Europe et
-d'Orient, une quantité de somptueux hôtels de noblesse ou de riche
-bourgeoisie, cent cinquante mille habitants, quatre-vingts corporations
-florissantes, pour le trafic ou la fabrication des draps, laines, cuirs,
-etc.
-
-La première _Bourse_ était fondée pour tous ces négociants, elle tirait
-son nom de la maison Van-der-Beursen, qui portait trois bourses dans ses
-armoiries.
-
-Pour marquer sa grandeur et sa puissance, au milieu du treizième siècle,
-Bruges élève sur sa Grande Place le bâtiment des Halles que nous voyons
-aujourd'hui, et le Beffroi, symbole de la liberté communale et de
-l'union des bourgeois et artisans des métiers.
-
-[Illustration: BRUGES.--LES PIGNONS DU FRANC ET ENTRÉE DU MARCHÉ AU
-POISSON.]
-
-Elle est immense, cette Grande Place, et bien à la mesure du formidable
-beffroi. Les Halles tiennent tout le fond, un carré massif flanqué de
-tourelles aux angles; du centre de ce massif, l'énorme tour jaillit et
-monte par étages successifs, deux étages carrés, chacun à plate-forme
-crénelée, flanquée de tourelles, puis, après le deuxième, un étage
-octogonal très en retrait, construit seulement en 1482, l'étage des
-cloches, relié par un arc-boutant à chaque tourelle d'angle. Le sommet
-est à 80 mètres du sol; il y eut autrefois, sur cette dernière
-plate-forme, une flèche terminale trois fois incendiée, la dernière
-fois, en 1742, et qui n'a plus été refaite.
-
-Le symbole est clair et apparaît encore mieux qu'à Ypres; l'énorme
-beffroi dominant de toute sa taille les Halles à ses pieds, c'est bien
-la force, la puissance communale, abritant et protégeant le libre trafic
-des citoyens.
-
-A l'intérieur, les Halles sont occupées à droite par la boucherie,
-marché aux viandes pittoresquement installé, et à gauche, par le Musée
-archéologique.
-
-C'est une jolie ascension que celle des quatre cents marches de la tour,
-mais la vue qu'on a de la plate-forme vaut bien un peu de fatigue. Au
-dernier étage, dans la partie octogonale, se trouve le célèbre carillon
-de quarante-neuf cloches et le gros bourdon. Il faut monter par une
-sorte d'échelle qui passe en travers des grandes ogives complètement
-ouvertes et par lesquelles on aperçoit le pavé de la place et les toits
-des maisons, tout en bas. C'est fort joli déjà, on s'attarde
-naturellement à tous les détails, et pendant ce temps-là l'horloge vient
-à sonner la demie ou le quart, la grosse cloche se met en branle, le
-carillon commence sa chanson, l'escalier tremble, la Tour vibre tout
-entière. Alors l'ascensionniste sent la tête lui tourner et se croit
-presque en train de descendre en musique avec la Tour, et les
-quarante-neuf cloches, et le gros bourdon, sur le pavé d'en bas.
-
-Mais le carillon s'est tu, les dernières notes s'envolent allègres et
-légères pour aller réjouir les passants au loin, et le beffroi se calme.
-Sur la plate-forme, c'est l'éblouissement. On plane sur les deux places,
-le Burg et la Grande Place, au-dessus des grands édifices entourant le
-vieux Beffroi, l'Hôtel de ville, le Palais du Franc, l'Hôtel provincial,
-la chapelle du Saint-Sang, toute une poussée de cimes ardoisées, de
-lignes de toits enchevêtrés de toutes les façons, de pointes, de
-pinacles, de clochetons de toutes formes, de tourelles qui semblent des
-minarets, de flèches gothiques, lançant le plus haut possible, leurs
-boules et leurs girouettes.
-
-Et les premiers canaux, le Dyver, le canal du Rosaire, les quais se
-prolongeant en lignes de verdures ou en files de pignons, la topographie
-de la ville se révélant, avec ses hauts points de repère, les églises,
-avec les tours gigantesques de la cathédrale et de Notre-Dame, encadrant
-les fines découpures de l'hôtel Gruuthuse ou les masses sombres de
-l'hôpital Saint-Jean. Et tout autour, d'autres tours, d'autres édifices,
-des rues et des canaux à perte de vue, sur toute l'étendue de l'immense
-périmètre de l'ancienne enceinte, marqué par quelques portes restées
-debout dans un moutonnement de verdure.
-
-[Illustration: BRUGES.--RUE DE L'ANE-AVEUGLE, ENTRE LE GREFFE ET L'HOTEL
-DE VILLE.]
-
-Une belle ligne de pignons fait face aux Halles au fond de la Grande
-Place. La ville a dressé devant elles le monument du boucher Breidel et
-du tisserand Pierre de Coninck, qui soulevèrent la population de Bruges
-en 1302 contre le parti des Lys, et, dans une terrible bataille de rues,
-massacrèrent tout ce qu'il y avait en ville de chevaliers et de soldats
-français, massacre qui fut le prélude de la grande journée des Eperons
-d'or, sous les murs de Courtrai.
-
-Une petite rue réunit la Grande Place et le Burg. Après les lignes
-sévères des Halles et du beffroi, voici dans les façades de l'Hôtel de
-ville, du Greffe du Franc et du portique du Saint-Sang, toutes les
-fleurs de l'architecture ogivale dans leur complet épanouissement, et
-même des fioritures de la Renaissance, des boutures étrangères qui vont
-prendre dans le sol de Flandre et produire des fantaisies nouvelles.
-
-L'Hôtel de ville est de la fin du quatorzième siècle. Façade élégante et
-fine en lignes ascendantes, de hautes fenêtres, de fines tourelles
-découpées, des séries de statues superposées, remplaçant les statues
-originales polychromes, malheureusement détruites par les armées de la
-Révolution.
-
-A l'intérieur, se voit une belle salle échevinale récemment restaurée,
-où de grandes compositions résument les belles périodes de l'histoire de
-la cité, les grands événements et les vieilles institutions.
-
-En prolongement de l'Hôtel de ville, à droite, s'élève la chapelle du
-Saint-Sang, avec un porche charmant en retour d'équerre, jolie
-décoration gothique du seizième siècle. A gauche, ce sont les pignons du
-Greffe, façade extrêmement décorée d'une gaie fantaisie. Le Saint-Sang,
-lieu de pèlerinage célèbre, église double à deux étages, se compose
-d'une chapelle basse dédiée à Saint Basile par le comte Thierry
-d'Alsace, au douzième siècle, chapelle romane sur gros piliers massifs,
-et d'une chapelle supérieure, reconstruite au quinzième siècle, dans
-laquelle est conservée, en une châsse précieuse, la relique rapportée de
-la croisade par le Comte Thierry.
-
-[Illustration: BRUGES.--ÉGLISE NOTRE-DAME, ANCIEN PORTAIL DU PARADIS,
-AUJOURD'HUI BAPTISTÈRE.]
-
-Entre le Greffe et l'Hôtel de ville, se glisse, sous une voûte,
-recouverte d'un charmant petit pignon, la ruelle de l'Ane-Aveugle, si
-jolie, si connue, presque autant que le canal du Pont des Soupirs, à
-Venise; elle débouche sur un point non moins connu, motif pittoresque
-devant lequel il y a toujours des chevalets de peintres dressés, des
-albums ouverts et des boîtes d'aquarelles en fonctions, le canal
-passant derrière le Palais du Franc, avec les pignons de
-l'arrière-façade se mirant dans l'eau calme, où le lent sillage des
-cygnes coupe et recoupe les reflets tremblotants des architectures de
-tous les tons de rouge, sombres ou clairs.
-
-Ces cygnes si poétiques, qui glissent majestueusement sur tous les
-canaux de Bruges, c'est, faut-il le dire, un remords qui surnage à
-travers les siècles, un «Souviens-toi» imposé à la ville à perpétuité,
-après le meurtre, par les bourgeois, révoltés contre Maximilien, de
-l'Ecoutête Pierre Lanchals, dont la tombe est à Notre-Dame. Le cygne
-expiatoire a été choisi parce que _Lanchals_ signifie en flamand _long
-col_.
-
-C'est sur ce côté que se trouvent les restes intéressants, bâtiments
-crénelés, pignons et tourelles, du Palais des Comtes de Flandre,
-plusieurs fois détruit, et reconstruit au quinzième siècle.
-
-Aux trois villes principales, Gand, Ypres et Bruges, qui constituaient
-les trois membres des Etats pour traiter des affaires de la Flandre, il
-avait été adjoint un quatrième membre, le Franc de Bruges, c'est-à-dire
-le bourgeois du dehors, chargé des intérêts des autres villes et des
-châtellenies. Le Palais des Comtes de Flandre devint le Palais du Franc,
-ou de la juridiction des magistrats du dehors. C'était un superbe
-édifice qui complétait bien l'ensemble de la Place, avec une tour
-faisant pendant à une autre disparue aussi, à l'angle du Saint-Sang,
-comme on le voit sur le plan de 1562, façade remplacée pendant le
-dix-huitième siècle, qui fut avec la moitié du dix-neuvième, une
-malheureuse époque pour l'art brugeois.
-
-Dans ce Palais du Franc, aujourd'hui Palais de Justice, il y a la
-fameuse cheminée de l'ancienne salle Echevinale, vaste composition
-décorative des plus touffues, se reliant aux panneaux latéraux, où se
-voit au-dessus de l'histoire de la chaste Suzanne dans les quatre
-compartiments d'une frise en albâtre, une somptueuse décoration
-d'écussons, de trophées et de médaillons autour d'une statue de
-l'Empereur Charles-Quint, qu'accompagnent quatre autres belles statues
-des aïeux de l'Empereur, lignes paternelle et maternelle, Maximilien
-d'Autriche et Marie de Bourgogne, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de
-Castille.
-
-En face du Palais du Franc, se trouve le Marché au poisson, avec le
-pignon d'une charmante petite maison et le tournant du canal du Rosaire.
-Toujours des vues bien connues, le quai du Rosaire et les vieilles
-maisons trempant directement dans l'eau qui semble dormir, des
-architectures rouges, grises, des verdures encadrant quelque joli
-détail, et tout à l'arrière-plan, la chapelle du Saint-Sang et ses
-annexes, dominées par le Beffroi.
-
-Il n'y a qu'à se laisser aller le long de l'eau ou par les petites rues:
-le groupe des grandes églises est tout près. Notre-Dame, c'est la haute
-flèche aiguë qui porte une couronne à mi-hauteur. Sous la tour colossale
-soutenue de gros contreforts, s'abrite un portail du quinzième siècle,
-toute petite construction en hors-d'oeuvre, pourvue d'un toit
-par-dessus sa balustrade. Cela s'appelait le portail du Paradis, c'est
-aujourd'hui le baptistère. A côté, en dehors des grilles, on a élevé
-récemment un petit monument gothique dédié à la Vierge, tout à fait
-charmant de lignes.
-
-[Illustration: BRUGES.--CHEVET DE L'ÉGLISE NOTRE-DAME.]
-
-Un bien vilain jubé du dix-huitième siècle attriste l'intérieur;
-heureusement, il y a tant de choses remarquables dans les bas-côtés,
-tableaux ou monuments, que l'on peut arriver à l'oublier. Ce sont
-notamment le célèbre mausolée de Charles le Téméraire, élevé par
-Philippe II, en 1589, et celui de sa fille, la pauvre duchesse Marie de
-Bourgogne, morte à Bruges à l'âge de vingt-cinq ans, d'une chute de
-cheval pendant une chasse au héron. Le corps de Charles le Téméraire,
-tombé à la bataille de Nancy, après être resté à Saint-Georges de Nancy,
-jusqu'en 1550, fut alors amené par Charles-Quint, dans l'ancienne
-cathédrale de Saint-Donat de Bruges, qui se trouvait sur le Burg, en
-face de l'Hôtel de ville, et fut démolie à la Révolution.
-
-Comme joli motif d'architecture, le bas-côté gauche possède l'oratoire
-de la famille de Gruuthuse, une claire-voie en bas et au-dessus la
-tribune elle-même, en belle menuiserie gothique, portée en
-encorbellement.
-
-[Illustration: BRUGES.--ENTRÉE DE L'HOPITAL SAINT-JEAN.]
-
-C'est que l'oratoire des sires de Gruuthuse communiquait avec leur hôtel
-situé sous les murailles de l'église, à côté de la tour. Magnifique
-logis gothique élevé au quinzième siècle, l'hôtel de Gruuthuse vient
-d'être restauré et dégagé, quelques salles sont occupées actuellement
-par le Musée des dentelles. Coffret précieux des fines merveilles créées
-par les dentellières de Bruges, l'hôtel est lui-même une dentelle de
-tourelles, de lucarnes et de balustrades qui se dessine superbement au
-pied de l'église, surtout par derrière, sous le chevet, quand on tourne
-vers le petit canal, au fond d'une ruelle solitaire.
-
-Par la rue du Saint-Esprit, on va de Notre-Dame à la cathédrale
-Saint-Sauveur, monument sévère qui dresse, en face de la flèche gothique
-de Notre-Dame, un énorme clocher roman dont la base est du dixième
-siècle, rude et sans ouvertures jusqu'aux deux tiers de sa hauteur et se
-terminant ensuite par des étages en partie modernes, avec tourelles
-carrées aux angles, tourelles encore en retrait accompagnant une courte
-flèche. La nef de Saint-Sauveur, d'une grandeur imposante, renferme de
-nombreux monuments et objets d'art. Malheureusement, il y a encore ici,
-pour fermer le choeur un jubé de froid style classique.
-
-[Illustration: BRUGES.--HOTEL DE GRUUTHUSE.]
-
-Les vieilles murailles les plus sombres de toute la ville, les briques
-les plus patinées, ce sont bien celles de l'hôpital Saint-Jean, des
-grands pignons austères devant Notre-Dame, comme des bâtiments divers,
-d'aspect si vieux et si dolent qui trempent dans l'eau du canal de la
-Reie et l'assombrissent au pont Notre-Dame. L'entrée au pied du vieux et
-fruste clocher de la chapelle est d'un grand caractère. Quelques cours,
-du silence et du recueillement, de vieilles murailles, des coins de
-verdure, un rayon de soleil qui passe, et, derrière ces vénérables
-pierres, des chefs-d'oeuvre d'une fraîcheur et d'une jeunesse
-éternelles, les fameuses peintures de Memling, précieux trésor gardé en
-une salle spéciale.
-
-[Illustration: BRUGES.--INTÉRIEUR DU BÉGUINAGE.]
-
-La légende veut que Hans Memling soit né à Bruges, elle en fait un
-soldat de Charles le Téméraire, échappé au désastre de Nancy et revenu
-mourant en son pays. Soigné à l'hôpital Saint-Jean, il aurait, par
-reconnaissance, exécuté pour l'hôpital ces merveilleuses peintures. Né à
-Bruges ou ailleurs, il paraît cependant prouvé qu'il s'y maria et qu'il
-y mourut. Outre la châsse de Sainte-Ursule, il y a le retable de
-Sainte-Catherine, un triptyque et différents panneaux d'une conservation
-miraculeuse.
-
-Petites rues tranquilles, petites maisons bien calmes, au-dessus
-desquelles on entend comme un bruissement de feuillages. C'est le
-quartier du Béguinage et du Lac d'Amour, l'un des sites les plus
-poétiques de Bruges.
-
-[Illustration: BRUGES.--HOPITAL SAINT-JEAN.]
-
-Ce qui donne au Béguinage de Bruges tout son caractère, c'est surtout sa
-situation à part, son enceinte complètement entourée d'eau, plutôt que
-des séductions architecturales. L'église est sans beauté, les maisons
-très simples, mais l'entrée en est charmante, avec la porte au bout du
-pont, sur un large canal ombragé de grands arbres, et comme fond,
-derrière des verdures tombant dans l'eau, des pignons et des toits
-rouges, la flèche de Notre-Dame et la tour de Saint-Sauveur montant dans
-le ciel vaporeux.
-
-A l'intérieur, c'est un vaste carré herbeux, planté de grands arbres, à
-travers lesquels brillent les petites maisons blanchies, au-dessus de la
-bordure noire traditionnelle.
-
-[Illustration: BRUGES.--PORTE DES BAUDETS, OU D'OSTENDE.]
-
-Ces vieux arbres conduisent au Lac d'Amour, si paisible et si frais,
-large bassin ombragé, très solitaire, quoique pourtant bien près du
-coeur de la ville. C'est un tableau délicieux dans son heureuse
-solitude, ce poétique Lac d'Amour où l'eau n'a pas une ride quand aucun
-cygne ne s'y aventure, et c'était, paraît-il, le bassin du Commerce au
-temps de la Bruges commerçante, l'arrivée des canaux de l'intérieur. Des
-remparts qui le défendaient, il reste toujours debout, comme dominante
-du tableau et rappel historique, une vieille tour enveloppée de
-verdure.
-
-Bruges, par des travaux considérables à Zeebrugge, espère redevenir
-ville maritime et commerçante. Zeebrugge est à une bonne douzaine de
-kilomètres, il a fallu construire une énorme jetée de deux mille mètres
-s'avançant en courbe dans la mer, creuser un canal avec bassins,
-écluses, etc... Heureusement tout le trafic maritime est maintenu au
-loin et le Lac d'Amour n'a rien à craindre.
-
-[Illustration: BRUGES.--PORTE SAINTE-CROIX.]
-
-La tour du lac n'est pas le seul reste des remparts; sur tout le
-périmètre, immense en réalité, si les murs de pierre ont été remplacés
-par des ombrages ou par de simples lignes d'arbres bordant le grand
-canal circulaire formant fossé, il y a encore quelques portes, la porte
-de Gand, la porte Sainte-Croix, la porte d'Ostende et la porte
-Maréchale. Elles se ressemblent toutes, c'est la porte classique, entre
-deux grosses tours rondes mais toujours dans la verdure, dans un
-encadrement de grands arbres.
-
-La porte Sainte-Croix avait cette particularité, il y a quelques années,
-d'être accompagnée de deux grands moulins de bois, tournant sur la butte
-de l'ancien rempart. C'était tout à fait pittoresque, cela faisait
-tableau avec la porte sur le canal et, sous les moulins, l'antique local
-de la Guilde de Saint-Sébastien, confrérie des Archers, fondée au
-quatorzième siècle, l'une des deux Guildes armées ou Serments, l'autre
-étant la Guilde des Arbalétriers de Saint-Georges. Le bâtiment de
-briques, un beau pignon décoré, dominé par une très haute tour, date de
-1573.
-
-[Illustration: BRUGES.--LES MOULINS DE LA PORTE SAINTE-CROIX.]
-
-L'un de ces moulins est parti récemment, il n'en reste plus qu'un hélas,
-dont il faut souhaiter la conservation, puisque c'est le dernier
-survivant de tous ceux qui, alignés par dix ou douze sur certains
-points, tournaient depuis cinq siècles en haut du rempart, tout autour
-de la ville.
-
-[Illustration: BRUGES.--PLACE VAN EYCK.]
-
-
-
-
-[Illustration: BRUGES.--ENTRÉE DU BÉGUINAGE.]
-
-X
-
-BRUGES (_suite_).
-
-Rues et canaux.--Le style flamand.--La Loge des Bourgeois et les
-Chambres de Rhétorique.--Les Loges des Nations.--La Toison d'or.
-
-
-Nulle ville autre que Bruges ne présente, dans ses édifices bourgeois,
-le style flamand de la période gothique ou de la Renaissance aussi
-déterminé et caractérisé. Il y a dans Bruges une telle collection de
-pignons de tout âge, que les séries d'exemples abondent pour chaque
-époque, depuis les pignons les plus simples, les plus modestes,
-jusqu'aux façades les plus découpées et ouvragées, depuis l'humble petit
-pignon de maisonnette populaire, comme on en voit dans les quartiers
-pauvres, où les dentellières réunies par groupes, travaillent dans la
-rue, sur le pas de quelque vieille porte en ogive, jusqu'aux
-orgueilleux pignons des maisons de Corporations ou des logis de riches
-bourgeois, où la brique est travaillée et dessine du haut en bas de la
-façade, des cordons d'arabesques.
-
-Le principe, c'est l'encadrement des portes et des fenestrages par des
-moulures, des rangées de briques en pointe ou taillées, mettant au
-sommet de chaque ouverture un arc trilobé, mais le tracé se complique et
-s'enjolive de fantaisies, et tout le pignon se décore de moulures, de
-grandes arcatures à crochets, de trilobés et de roses quadrilobées.
-
-Au hasard de la promenade à travers la ville, en zigzaguant de rue en
-ruelle, en passant les canaux sur de vieux ponts plus ou moins en dos
-d'âne, notons les points où ces vieilles architectures se découpent le
-plus pittoresquement, et les coins de tableaux apparaissant par des
-ouvertures entre les murailles rouge sombre, avec des trous de lumière
-sur quelque morceau de jardin fleuri bien imprévu, ou sur quelque petit
-canal entrevu, se perdant mystérieusement dans un tohu-bohu de
-constructions.
-
-On vient de restaurer, au centre de la ville, l'ancienne _Loge aux
-Bourgeois_, jadis lieu de réunion, local d'une société de l'Ours au
-quinzième siècle, ce que rappelle un ours placé depuis 1417 dans une
-niche,--«le plus vieux Bourgeois de Bruges», comme on le nomme--local
-devenu ensuite le siège de la Chambre de rhétorique du Saint-Esprit, et
-depuis 1719, de l'Académie des Beaux-Arts.
-
-[Illustration: BRUGES.--LA LOGE AUX BOURGEOIS RESTAURÉE.]
-
-On sait ce qu'étaient ces Chambres de rhétorique des pays flamands,
-curieuse institution qui tint pendant plusieurs siècles une place des
-plus importantes dans la vie des cités, grandes ou petites. Leur origine
-est très ancienne et l'on pourrait les rattacher aux confréries du Gai
-Savoir des vieux trouvères, comme à celles des ménestrels et des acteurs
-des mystères et moralités.
-
-Dans toutes les villes, même les plus modestes, ce qui indique bien
-l'extraordinaire prospérité des Flandres, malgré les guerres et les
-calamités publiques, étaient organisées, à côté de toutes les confréries
-diverses, combien nombreuses, une ou plusieurs Chambres de rhétorique,
-c'est-à-dire sociétés bourgeoises de récréation, académies littéraires
-s'occupant de fêtes, de musique, de poésie, sous le haut patronage des
-princes,--surtout au temps de la Maison de Bourgogne,--sociétés très
-bien vues, jouissant de nombreux privilèges et même subventionnées par
-les villes.
-
-[Illustration: BRUGES.--PIGNON RUE FLAMANDE.]
-
-Les Chambres de rhétorique possédaient des locaux pour leurs réunions,
-elles avaient des dignitaires, des bannières, des insignes; elles
-organisaient des représentations dramatiques, des cortèges dans les
-grandes occasions, aux entrées des Rois ou des Princes et prenaient part
-en corps à toutes les processions et fêtes religieuses. Parfois
-s'ouvraient de grands concours entre les villes, et c'étaient des
-occasions de fêtes interminables, de réunions, de banquets, au cours
-desquels pour les beuveries joyeuses, circulaient les hanaps d'honneur,
-sous les écussons des personnages importants et les bannières
-victorieuses de la Chambre.
-
-La vieille Loge aux Bourgeois, abîmée par les siècles, n'était plus
-qu'un bâtiment informe, lourd d'aspect, surmonté d'une tourelle
-découronnée, et maintenant, après restauration, ou reconstitution si
-l'on veut, c'est un fort joli fond de perspective pour le Canal du
-Miroir sur la Place Van Eyck, très belle place, admirablement encadrée
-par une rangée de magnifiques pignons, qui commence à l'ancienne Loge
-des Portefaix et au porche du Tonlieu, charmante petite construction du
-quinzième siècle, très décorée, restaurée de nos jours, comme toutes les
-façades de la rangée.
-
-[Illustration: BRUGES.--ORATOIRE SOUS LES MURS DE SAINT-SAUVEUR.]
-
-La statue de Van Eyck s'élève face à la Loge aux Bourgeois; à côté, la
-rue qui tourne entre de vieilles maisons, conduit à une autre place plus
-solitaire, et à une autre statue de peintre, celle de Hans Memling, se
-détachant sur les pignons rouges d'un vieux couvent.
-
-Nombreuses sont les belles façades, dans les rues centrales, rue
-Flamande surtout, qui en aligne des séries. Le plus original peut-être
-de tous ces pignons, est celui de la maison nº53, en ogival de la
-dernière période, très joliment contourné et découpé en trois motifs.
-
-Pas bien loin,--façade historique celle-là--se voit ce qui reste de
-l'ancienne _Loge des Génois_, curieuse par ses grands fenestrages. Cette
-place, c'était l'ancienne Bourse des Négociants: les vieilles images
-nous la montrent entourée de hautes constructions pittoresques richement
-décorées, comme le fragment subsistant de la Loge des Génois, laquelle
-possédait un étage de plus, couronné d'une ligne de créneaux, au lieu
-du fronton ajusté au dix-huitième siècle.
-
-[Illustration: BRUGES.--BRETÈCHE SUR LE CANAL, AU PONT FLAMAND.]
-
-Aux grands siècles, alors qu'elle était la reine du commerce des
-Flandres, alors que, par cent ou cent cinquante quelquefois à la
-journée, les vaisseaux arrivaient par le Zwin à ses ports,--galéasses de
-Venise ou du Levant, vaisseaux de la Hanse d'Allemagne ou de Londres,
-navires d'Espagne, de Guyenne ou de Bretagne,--toutes les nations
-commerçantes possédaient des maisons consulaires, des comptoirs
-innombrables. Quelques-unes de ces maisons, des sortes de Halles, d'une
-importance considérable, étaient de magnifiques édifices de la plus
-riche architecture, avec des galeries pour les marchandises, des
-annexes, des boutiques, ce qui constituait, lors des grandes foires,
-régulières, de véritables expositions fréquentées par des négociants de
-toutes les nations.
-
-L'ensablement de Zwin, au quinzième siècle, commença la décadence
-commerciale de Bruges, que les guerres de la Réforme achevèrent. Les
-anciennes Loges des Nations inutilisées disparurent, c'est à peine s'il
-en reste encore çà et là quelques indications comme la Loge des Génois,
-ou les débris de la Loge des Orientaux, ou la tourelle des négociants de
-Smyrne, qu'on aperçoit au fond de la place Van Eyck.
-
-[Illustration: BRUGES.--PIGNON PROVENANT DE L'ANCIENNE LOGE AUX GÉNOIS.]
-
-Çà et là, se présente quelque joli motif à dessin, par exemple la petite
-bretèche de briques très ornée accrochée à une maison donnant sur le
-canal, au Pont Flamand, construite par un riche orfèvre en 1514, une
-jolie rangée de hauts pignons, rue Queue-de-Vache.
-
-Il faut aussi noter deux ponts assez curieux: le Pont des Lions, gardé
-par deux vieux lions de pierre,--de l'autre côté de la Grande Place,--et
-le Pont Saint-Jean-Népomucène, avec la statue du Saint, devant de vieux
-bâtiments dominés par le beffroi...
-
-Sur la Grande Place, à gauche, où jadis était la Halle aux draps,
-s'élève maintenant, remplaçant des maisons sans caractère du dernier
-siècle, l'Hôtel du Conseil provincial, belle construction moderne en
-style gothique, dans laquelle vient d'avoir lieu une Exposition de la
-_Toison d'or_, c'est-à-dire de tous les souvenirs, objets d'art,
-tableaux se rapportant au célèbre ordre de chevalerie, institué à
-Bruges en 1430, par le duc de Bourgogne Philippe le Bon, de galante
-mémoire, lors des fêtes de son mariage avec Isabelle de Portugal, fêtes
-magnifiques où le duc déploya tout le luxe traditionnel de la Cour de
-Bourgogne, en des tournois extraordinaires, de fastueux banquets, et des
-chapitres du nouvel ordre, tenus solennellement dans la cathédrale
-Saint-Donat...
-
-C'étaient là de splendides journées, mais tout comme la rude cité de
-Gand, Bruges la Belle avait aussi ses mauvais jours, ses sursauts de
-colères terribles. Philippe le Bon, quelques années plus tard, entré
-imprudemment avec une trop faible troupe pour apaiser une sédition
-faillit être massacré à Bruges. Assailli par les Métiers en fureur, il
-eut grand'peine à s'échapper, en combattant et en laissant des morts sur
-chaque pavé jusqu'aux remparts.
-
-Sur le côté droit de la Grande Place, deux maisons intéressantes
-encadrent l'entrée de la rue Saint-Amand: l'une, semblable à une tour, a
-toute sa décoration en lignes perpendiculaires partant du fond jusqu'à
-la plate-forme. L'autre, par malheur a eu sa façade dénaturée. C'est le
-_Cranenburg_, la Cigogne, maison historique, car c'est là qu'en 1488,
-lors de la révolte des Flandres, l'archiduc Maximilien d'Autriche,
-l'époux de l'infortunée Marie de Bourgogne, fut emprisonné pendant trois
-mois.
-
-Bruges était en pleine révolte. Accourus sous les bannières des
-cinquante-deux corporations, les métiers soulevés remplissaient la
-Grande Place et les chefs avaient osé porter la main sur leur prince.
-Maximilien, arrêté aux Halles, fut enfermé sous bonne garde au
-Cranenburg, pendant que l'on massacrait ses partisans, que l'on brûlait
-leurs maisons, et que, sur un échafaud dressé devant ses fenêtres, le
-bourreau torturait les magistrats qui s'étaient opposés à la sédition.
-
-[Illustration: BRUGES. ÉGLISE DE JÉRUSALEM.]
-
-C'est ainsi que périt, avec beaucoup d'autres, le pauvre Ecoutête
-Lanchals, celui dont le mausolée est à Notre-Dame. Il était bien caché
-depuis plusieurs semaines, lorsque les révoltés annoncèrent que le
-bourgeois qui lui donnerait asile plus longtemps serait pendu avec sa
-femme et ses enfants, devant sa maison. Lanchals quitta son refuge, fut
-pris bien vite et exécuté. Et Maximilien, pour obtenir la liberté, dut
-en passer par toutes les exigences des communes et jurer tout ce
-qu'elles voulurent, sauf à se retourner contre les révoltés.
-
-Les églises secondaires sont nombreuses, la plupart extérieurement assez
-simples, mais fort riches à l'intérieur; l'Eglise de Jérusalem, très
-particulière intérieurement, élève par-dessus toits et pignons, dans le
-quartier de la Porte-Sainte-Croix, un clocher d'une forme curieuse, avec
-ses tourelles, ses étages octogonaux et la grosse boule qui surmonte le
-tout.
-
-D'ailleurs, de quelque côté que l'on erre dans Bruges, le long de ces
-canaux qui tournent et s'entre-croisent dans les quartiers éloignés du
-centre vivant, sur les quais tranquilles, ombragés de grands arbres ou
-dentelés de hauts pignons, il y a toujours dans le paysage, pour lui
-donner tout son caractère, outre les flèches de ces églises ou de ces
-chapelles, les graves et nobles silhouettes de Notre-Dame et de la
-cathédrale Saint-Sauveur avec le vieux beffroi.
-
-
-
-
-[Illustration: ANVERS.--VUE SUR L'ESCAUT.]
-
-XI
-
-ANVERS
-
-Façade sur l'Escaut.--Le Steen et ses souvenirs.--La Cathédrale et
-l'Hôtel de ville.--La fortune d'Anvers.--La Grande Boucherie.--La Furie
-espagnole et autres furies.--Le grand Siège.--Une Bourse gothique.--La
-Maison Plantin.
-
-
-Anvers, c'est la grande ville maritime moderne, l'énorme développement
-de bassins et de quais remplis de hautes mâtures et de cheminées à perte
-de vue, d'un enchevêtrement de bâtiments de toutes formes et de toutes
-tailles, depuis les mastodontes ventrus à quatre cheminées rouges, qui
-s'en viennent des pays d'Extrême-Orient ou des Amériques, jusqu'aux
-longues, basses et lentes péniches des canaux des Flandres ou de
-Hollande. Et puis d'étranges constructions, des quais flottants qui
-tanguent et roulent comme des navires, des grues nombreuses faisant
-virer des bras fantastiques, un mouvement formidable de gens et de
-chevaux, de chariots jetant sur les ports des montagnes de ballots et de
-caisses.
-
-Voilà pour le présent, mais il y a autre chose: Anvers est une grande et
-magnifique ville où le passé ne peut s'oublier, car il a laissé partout,
-derrière la façade de grands édifices modernes alignés le long de
-l'Escaut, sa marque et ses souvenirs, et tous ces monuments d'art si
-nombreux, de toute nature et de toute importance.
-
-Anvers a une admirable façade sur l'Escaut, presque bras de mer ici
-plutôt que fleuve, large de 500 mètres. C'est un panorama mouvementé et
-pittoresque, quand on le regarde en bateau ou de la rive du pays de
-Waes.
-
-Derrière l'embarcadère flottant, une ligne de hautes constructions
-modernes, par-dessus lesquelles monte et s'effile la flèche géante de la
-Cathédrale; sur la gauche, trempant dans les eaux mouvantes, sur
-lesquels filent de grands vapeurs, apparaît la masse blanche du Steen,
-berceau du vieil Anvers. Et d'autres monuments s'indiquent par-dessus
-les toits, le campanile de l'Hôtel de ville, l'église Saint-Paul,
-d'autres flèches au loin, puis encore un massif de hautes maçonneries,
-la Vieille Boucherie, un édifice énorme aux pignons rouges flanqués de
-tourelles. Au delà, sur la gauche, ce sont les grands bassins, les
-grands services maritimes, la forêt des mâtures, les docks s'estompant
-dans une buée faite de toutes les fumées qui montent dans le ciel.
-
-[Illustration: ANVERS.--LE STEEN.]
-
-Le Steen, la Cathédrale, l'Hôtel de ville, ce sont les trois principaux
-monuments caractéristiques, c'est-à-dire le passé féodal, le grand élan
-religieux, puis l'essor commercial de la cité au seizième siècle attesté
-par l'ampleur du palais bourgeois, énorme auprès du petit burg du
-Moyen-Age.
-
-[Illustration: ANVERS.--INTÉRIEUR DU STEEN.]
-
-Dès le septième siècle, il y avait un burg sur l'Escaut, au Steen.--La
-légende le fait bien plus vieux, et raconte que ce burg était le repaire
-d'un géant farouche, nommé Druon d'Antigon, qui percevait un tribut sur
-toutes les marchandises passant par le fleuve et coupait la main droite
-aux marchands récalcitrants. Sylvius Brabo, chevalier romain, comme on
-disait dans les romans du Moyen-Age, vint défier le géant dans son
-repaire, le tua, comme de juste, et lui coupa les deux mains qu'il jeta
-dans le fleuve.
-
-_Hand Werpen_, lancement de la main, de là le nom d'Anvers «Antwerpen».
-Et la légende ajoute que le vaillant chevalier Brabo, illustré par son
-exploit, s'en alla de plus fonder le duché de Brabant.
-
-Le Steen d'aujourd'hui, restauré tout récemment, est l'édifice réédifié
-au seizième siècle sur l'emplacement d'un château du treizième siècle
-défendant la petite cité du Moyen-Age, enfermée dans une enceinte fort
-étroite, mais qui sentait déjà le commencement de ses prospérités et
-faisait craquer ses murailles assez rapidement.
-
-Le quatorzième siècle vit la fortune commençante d'Anvers, le quinzième
-son rapide développement, et le seizième le triomphe de la ville sur les
-cités rivales qui tenaient depuis des siècles le sceptre du commerce.
-Lorsque Bruges descend, quand l'ensablement du Zwin et des ports de
-Damme et de l'Ecluse fait abandonner l'ancienne route des navires et
-déserter les Halles et les comptoirs brugeois, c'est Anvers qui hérite
-des établissements commerciaux, des comptoirs de la Hanse et des
-Nations, ainsi que de toutes les flottes et des convois de marchandises
-venant de tous pays par la mer, par les canaux ou par les routes de
-terre.
-
-C'est une prospérité inouïe. Anvers prend la première place comme ville
-de négoce et cette richesse de la ville, cette opulence de ses
-marchands, font sortir de terre églises et palais, maisons de
-corporations, grands logis bourgeois, monuments publics. Anvers a
-bientôt plus de deux cent mille habitants; elle déborde de son enceinte
-qu'il faut élargir et élargir encore. Des centaines de navires se
-balancent au mouillage devant ses murs, ils arrivent par flottilles,
-quelquefois cinq cents navires par jour, pendant que deux mille chariots
-de marchandises par semaine se présentent à ses portes.
-
-[Illustration: CATHÉDRALE D'ANVERS.]
-
-Prospérité inouïe. C'est une ville de commerce et de banque et non une
-ville fabricante comme l'étaient les grandes communes: Gand, Bruges et
-Ypres. Il y avait à Anvers un millier de maisons étrangères et l'on
-disait qu'il s'y traitait plus d'affaires en un mois qu'à Venise en deux
-ans.
-
-Et cette riche cité est souvent en fêtes: joyeuses entrées de Princes,
-de Rois et d'Empereurs, Maximilien, Charles-Quint, tournois, carrousels,
-fêtes des Chambres de rhétorique,--bourgeois et marchands rivalisant de
-luxe avec les princes et les seigneurs.
-
-Le ciel s'assombrissait pourtant. Déjà les querelles religieuses
-menaçaient de tourner en guerres civiles et la riche cité commerçante,
-après de triomphales périodes, allait voir des séries d'années cruelles.
-
-Le Steen, réédifié en 1520, a été complètement restauré depuis quinze
-ans et transformé en Musée. C'est un petit château seizième siècle avec
-quelques tours portées sur des bases plus anciennes, des pignons en
-escalier, un grand bâtiment à fines tourelles regardant les bassins. La
-vieille porte ogivale donne sur une jolie cour pittoresque où se trouve
-l'entrée du Musée sous la saillie de l'ancienne chapelle. Avant la
-restauration, c'était un autre genre de pittoresque; le Steen vendu à la
-Révolution avait été fort maltraité et avili, on y avait établi une
-scierie et des ateliers; des bicoques de toutes sortes s'étaient
-incrustées dans ses vieilles murailles et accrochées extérieurement aux
-tours.
-
-Le Musée est intéressant pour ses souvenirs locaux. Les instruments de
-torture qui s'y trouvent conservés n'ont pas beaucoup changé de place,
-car le Steen fut prison pendant des siècles, prison terrible pendant les
-troubles et les guerres de la Réforme, et ses cachots, ses salles de la
-question virent passer d'innombrables prisonniers.
-
-[Illustration: ANVERS.--PUITS DE QUENTIN METZYS.]
-
-Ce n'était plus le temps des joyeuses entrées ni des fêtes. Au
-commencement du soulèvement des Gueux, quand tout le pays en
-insurrection se trouvait pour ainsi dire entre les mains des révoltés
-protestants de toute secte, que la régente Marguerite de Parme était
-enfermée à Bruxelles, sans pouvoir aucun, les Réformés iconoclastes
-avaient attaqué la procession de l'Assomption, et, pendant trois jours,
-s'étaient livrés à tous les excès: destruction des monuments religieux,
-dévastation et pillage de la cathédrale et de toutes les églises,
-massacre des opposants, trois journées de véritable mise à sac, simple
-répétition d'ailleurs de ce qui se passait aux mêmes moments à Gand,
-Ypres, Furnes, Malines, Valenciennes, Amsterdam, Leyde, et, partout,
-villes et campagnes, où les églises et les abbayes furent dévastées de
-fond en comble.
-
-Ce que la splendide cathédrale d'Anvers perdit de monuments en ces
-explosions de folie sauvage, on le devine. Envoyé par Philippe II pour
-réduire les Flandres, le terrible duc d'Albe allait entrer en scène. Il
-arrivait à petites journées par l'Italie, la Savoie, la Franche-Comté.
-Son armée, composée de dix mille fantassins et de trois mille
-cavaliers, tous vieux soldats, suivis de mille courtisanes, se
-grossissait en route d'autres régiments éprouvés et d'escadrons de
-reîtres; la terreur de son approche remplissait les Flandres et faisait
-fuir à la hâte les gens compromis dans la révolte...
-
-Ainsi Anvers, parvenu si rapidement à l'apogée de sa fortune, allait,
-tout aussi rapidement, par une suite de malheurs, redescendre la pente
-escaladée.
-
-La guerre sévit partout, le négoce tombe à plat, tous les commerçants
-étrangers ont fermé leurs comptoirs. Anvers épouvanté végète sous les
-canons de la citadelle espagnole.
-
-En 1576, après une suite de revers des Espagnols, quand la situation
-devient dangereuse pour eux, Anvers subit l'effroyable accès de rage des
-vieilles bandes d'Espagne, les trois journées terribles de ce qu'on a
-appelé la _Furie espagnole_.
-
-Le 4 novembre, les troupes de la citadelle, demeurées sans solde depuis
-vingt-deux mois, se mutinent, réunies à un corps accouru d'Alost,
-sortent tout à coup de la citadelle, alors assiégée par les troupes des
-Etats, tombent sur la ville, enlèvent les retranchements et mettent tout
-à feu et à sang. L'Hôtel de ville flambe et, avec lui, huit cents
-maisons; trois jours durant, les Espagnols égorgent, pillent et brûlent,
-jettent sept mille cadavres sur le pavé de la ville.
-
-[Illustration: ANVERS.--MAISONS DE CORPORATIONS, PLACE DE
-L'HOTEL-DE-VILLE.]
-
-Six ans après, c'est une secousse nouvelle. La ville était au pouvoir
-des Etats; le duc d'Alençon, frère d'Henri III, qui venait d'être élu
-duc de Brabant, reçu dans la ville avec magnificence, essaya de s'en
-assurer la possession. Sous prétexte de passer son armée en revue, il la
-réunit sous les murs de la ville. Tout à coup, un tumulte préparé
-s'élève à l'intérieur, l'escorte du duc qui partait pour la revue tombe
-sur la garde de la porte de Kindorp, la massacre et toutes les troupes
-massées au dehors s'élancent au cri de: Ville gagnée! Mais, revenus de
-la première surprise, les gens d'Anvers résistent, tendent leurs
-chaînes, se réunissent et chargent les assaillants; ceux-ci arquebusés
-de partout, écrasés sous les meubles qui leur pleuvaient sur la tête,
-massacrés à leur tour, sont acculés aux portes fermées, et bientôt
-obligés de sauter par-dessus les remparts pour s'échapper, laissant
-douze cents soldats et quatre cents gentilshommes sur le terrain.
-
-Puis, c'est l'armée victorieuse du duc de Farnèse qui vient bloquer la
-ville, place d'armes des Etats, c'est le grand siège de 1584 et 1585,
-siège mémorable pendant lequel les Espagnols et les Anversois, pour la
-défense de leurs forts et de leurs circonvallations, inondèrent le
-terrain sur d'immenses étendues en amont et en aval, couvrant sous les
-eaux 300 kilomètres carrés!
-
-[Illustration: ANVERS.--ENTRÉE DE LA BOURSE.]
-
-Outre de formidables ouvrages et les grands forts Sainte-Marie et
-Saint-Philippe, les Espagnols avaient barré l'Escaut par d'énormes
-estacades et une chaîne de trente-deux gros navires, le tout défendu par
-quatre-vingt-dix-sept canons. Les Anversois aux abois s'efforcèrent de
-détruire ces estacades par tous les moyens, canonnades, machines
-infernales, jusqu'au jour où treize brûlots chargés de mines réussirent
-à faire sauter le barrage, en tuant huit cents Espagnols par leur
-explosion.
-
-Néanmoins, le passage demeura fermé par de nouveaux retranchements, de
-nouvelles digues, et Anvers, épuisé, affamé, dut se résoudre à
-capituler, à des conditions d'ailleurs honorables.
-
-Mais à la fin des guerres, dans le traité de Munster qui reconnut
-l'indépendance des Provinces-Unies de Hollande, une clause ordonnait la
-fermeture de l'Escaut, et mieux que l'estacade de Farnèse, cet article,
-bouclant le port d'Anvers, acheva la ruine de la ville au profit
-d'Amsterdam et Rotterdam. Anvers tomba si bien, qu'à la fin du
-dix-septième siècle, des milliers de maisons étaient vides d'habitants.
-
-Après deux siècles, tout à coup, la grande tourmente de la Révolution
-souffle. Les vieux traités sont déchirés, l'Escaut est libre et Anvers
-commence à renaître. Un grand monument, sur la Place Marnix de
-Sainte-Aldegonde, commémorant l'affranchissement de l'Escaut, montre à
-son sommet le fleuve Scaldis délivré de ses chaînes et foulant aux pieds
-le traité de Munster.
-
-Anvers reprenait le cours de ses prospérités. Quelques secousses encore
-pendant les grandes guerres et un siège en 1814, rappelèrent les mauvais
-jours; cela s'acheva après la Révolution belge de 1830 par le siège de
-la vieille forteresse des Espagnols restée aux mains des Hollandais. Le
-général Chassé, commandant de la citadelle, bombarda la ville, mais,
-investie par une armée française, la citadelle capitula en décembre
-1832.
-
-L'Hôtel de ville avait été achevé en 1565; incendié lors de la Furie
-espagnole, il fut restauré ou plutôt réédifié tout de suite après.
-Anvers n'est pas une de ces grandes communes de la période gothique;
-c'est une ville de la Renaissance, et son temps de gloire, c'est le
-seizième siècle. L'Hôtel de ville ne monte pas, il n'a pas de beffroi
-lancé à l'escalade des nuages et qui s'élève en élan passionné, tout en
-âme, en imagination fière et joyeuse; c'est un large et ample monument
-d'une architecture qui ne cherche rien du tout, mais entend jouir
-commodément des agréments de la vie, de la richesse et du luxe.
-L'architecture de la Renaissance classique, ce serait, on peut bien le
-dire sans blasphème artistique, une architecture d'opulent parvenu qui
-fait bâtir en y mettant le prix, en prenant dans les cartons quelque
-chose de cossu et de tout fait.
-
-C'est néanmoins un bel édifice, bien proportionné, solidement assis; ses
-nobles colonnades, le superbe pavillon central en avant-corps pyramidant
-élégamment, la longue galerie ouverte qui règne en haut, forment un
-ensemble majestueux, mais il n'y a pas de détails particuliers à
-chercher et à savourer, de fioritures à caresser particulièrement des
-yeux ou du crayon comme on en trouve dans tel modeste petit bâtiment de
-petite cité.
-
-Une fontaine du sculpteur Jef Lambeaux dresse, sur un massif rocheux
-posé à même sur le pavé de la place, le bon chevalier Brabo en costume
-du commencement du monde, lançant à toute volée les mains du méchant
-géant Antigon, étendu mort sur la pente du rocher.
-
-[Illustration: ANVERS.--STATUE DE SYLVIUS BRABO.]
-
-A l'intérieur on voit de nobles salles et d'intéressantes décorations,
-surtout les belles compositions du grand peintre Leys, l'artiste aux
-étonnantes reconstitutions, qui faisait si bien revivre les gens, les
-esprits, les sites, les architectures du Moyen-Age, dans l'atmosphère
-même du temps, à ce qu'il semble: la joyeuse Entrée de Charles-Quint, le
-bourgmestre Lancelot d'Ursel haranguant les milices communales sur la
-Grand'Place, en 1541, au moment de marcher à la bataille, la Régente
-Marguerite de Parme à Anvers, etc...
-
-La Grand'Place est en train de prendre une physionomie dans le genre de
-celle de la Grand'Place bruxelloise, avec la restauration ou
-reconstitution des vieilles façades des maisons de corporations qui la
-bordent, lesquelles, hélas, avaient été bien abîmées, abandonnées et
-transformées depuis longtemps. On refait les pignons, on redonne du
-style aux façades trop dénaturées. Il y a les maisons des Serments ou
-Corporations, celle des charpentiers, celle des drapiers du seizième
-siècle, reconstruite après la Furie espagnole, la maison des Tonneliers,
-la maison de l'Arbalète ou de Charles-Quint, de 1515, la plus haute, six
-étages et une façade complètement en fenêtres, avec des pilastres
-décorés, des armoiries; on vient de rétablir au sommet du pignon la
-statue équestre de saint Georges, patron de la Guilde des Arbalétriers.
-A côté, s'érige une autre grande façade gothique.
-
-Les rues autour du Palais-Municipal, rue des Serments, rue des
-Rôtisseurs, à côté de ces pignons nouveaux, sont toutes d'aspect ancien;
-les hautes façades ont un grand caractère, pignons immenses, noircis
-par les siècles, longues lignes de fenêtres à meneaux. Combien d'étages
-jusqu'à la pointe du pignon? On ne sait. Et tout le quartier est ainsi.
-
-[Illustration: ANVERS.--LA VIEILLE BOUCHERIE.]
-
-Les bouchers ont toujours et partout formé une corporation puissante.
-Cela se voit aux édifices qu'ils ont laissés. A Anvers, la maison de la
-Vieille Boucherie est colossale, c'est un autre Steen à peu de distance
-du premier, une énorme construction de briques de deux couleurs, un
-carré de 45 mètres, à pignons majestueux flanqués de hautes tourelles.
-L'édifice datant de 1501, est éclairé par de belles fenêtres ogivales.
-Les bouchers faisaient bien les choses, il y avait même dans l'édifice
-une chapelle très ornée.
-
-Aujourd'hui, on restaure l'édifice, ou du moins on le dégage, pour
-commencer, des vieilles maisons qui l'enserraient.
-
-Un trou sombre formant passage voûté, sur le côté, le long d'un calvaire
-sous un auvent, arrange un coin bien pittoresque parmi ces vieilles
-maisons, au pied des sombres murs de briques aux assises alternativement
-rouges et blanches, écorchés par les griffes du temps. Sur un autre
-coin, c'est une Vierge érigée au mur d'une tourelle, avec une lanterne à
-ses pieds. C'est d'ailleurs une note très anversoise: partout, dans la
-vieille ville, on aperçoit au coin des rues saints ou madones,
-témoignages de la piété du passé.
-
-L'église Saint-Paul, tout près, possède sur son flanc droit un
-monumental Calvaire qui n'est pas une merveille de goût, arrangé en
-montagne de rochers, portant sur toutes les pointes des statues
-d'apôtres, de saints et d'anges, avec des grottes encadrant divers
-épisodes de la Passion.
-
-Le centre moderne de la vie anversoise, c'est la Place Verte, sous la
-cathédrale, un carré d'arbres, avec la statue de Rubens au milieu.--Ce
-centre de la vie était, jusque vers 1800, le cimetière de la
-cathédrale.--Il y a bien du mouvement, mais, en dépit de tout le bruit,
-des flots d'étrangers qui passent et repassent, c'est toujours en haut
-que les yeux sont attirés, vers l'immense cathédrale qui domine tout le
-fond du tableau.
-
-[Illustration: ANVERS.--PASSAGE SOUS LA VIEILLE BOUCHERIE.]
-
-Elle élève sa masse puissante, la longue nef avec la coupole en oignon
-du petit clocheton central, et, par-dessus tout cela, le jaillissement
-de la grande tour, filant ogive sur ogive, toujours plus haut, jusqu'aux
-étages de la flèche. Mais c'est par-dessus les pignons en escalier du
-vieux Marché au blé que paraît plus audacieuse, plus fantastiquement
-aérienne, cette flèche qui s'élance, échelons par échelons, avec des
-tourelles posées sur des tourelles, des pinacles hissés sur des
-pinacles, et reliés par des arceaux pour l'arc-bouter, la soutenir
-jusqu'à la dernière pointe, à 123 mètres du sol.
-
-Ramenons nos yeux à terre. Au pied de la Tour, sur le Marché aux grains,
-le Puits de Quentin Metzys pose ses fioritures en ferronnerie sur une
-margelle toute neuve. C'est le chef-d'oeuvre du vieux forgeron peintre
-Anversois qui, sur la pointe d'un berceau de vignes, feuillages et lis
-enroulés et entremêlés, en fer miraculeusement forgé, plaça la statuette
-de Sylvius Brabo en chevalier du quinzième siècle brandissant les mains
-du géant.
-
-Ce puits, jadis, était devant l'ancien Hôtel de ville, il fut transféré
-ici quand on construisit le grand édifice au temps de la Renaissance.
-
-[Illustration: ANVERS.--ÉGLISE SAINT-JACQUES.]
-
-L'intérieur de la cathédrale immense, aux nefs d'une surprenante
-majesté, est un musée d'oeuvres d'art parmi lesquelles beaucoup de
-modernes, car l'église, outre les dévastations des iconoclastes vers
-1566, a souffert terriblement à la Révolution. La chaire, du
-dix-septième siècle, énorme, est un morceau curieux, avec ses statues,
-sa tente supportée par des arbres, tous ses chérubins soulevant les
-draperies, le grand ange tombant du ciel en sonnant de la trompette et
-de grands oiseaux, toute une basse-cour.
-
-Il y a les célèbres Rubens: _la Mise en Croix_, _la Descente de Croix_
-et l'_Assomption_.
-
-La maison des parents de Rubens est tout près d'ici sur la longue place
-de Meir. Le grand peintre a fait construire en 1610, à côté, sur la
-petite rue, une belle maison du style pompeux qu'il affectionnait,
-maison transformée, malheureusement, et dont il ne reste que des
-fragments.
-
-Devant Pierre-Paul Rubens, cavalier de noble tournure, ambassadeur,
-homme politique, admirable peintre, le Rubens des chairs roses et
-dodues, des grasses Flamandes à fraises, des gentilshommes de belle
-prestance, évidemment on ne se sent pas ému comme devant le mystérieux
-et profond Rembrandt, mais on est séduit par cette belle Flandre
-épanouie, pleine de santé, et bien reposée des terribles émotions du
-seizième siècle.
-
-[Illustration: ANVERS.--COUR DE L'ANCIEN HOSPICE DES MERCIERS.]
-
-Il y a des Rubens partout à Anvers. L'église Saint-Jacques en possède
-aussi de célèbres; c'était la paroisse du grand peintre, inhumé dans la
-chapelle de la famille. Musée encore, cette superbe église, commencée
-vers la fin du quinzième siècle, dont la haute tour se dresse inachevée,
-au milieu d'énormes échafaudages.
-
-Dès le quinzième siècle, Anvers possédait une Bourse, bientôt devenue
-trop étroite; la ville en construisit une autre en 1532. Les négociants
-se réunissaient alors en de vastes locaux entourant un préau à arcades
-d'un gothique capricieux. Anvers était une place de riches banquiers;
-dès le seizième siècle, il s'y traitait même des emprunts de princes,
-tout comme aujourd'hui. Brûlée plusieurs fois, cette Bourse fut
-définitivement ruinée par un dernier incendie en 1858. On la
-reconstruisit plus grande, sur le même emplacement, dans le même style
-ogival extrêmement fleuri.
-
-L'ancien préau, doublé d'un étage de galeries et couvert d'un plafond
-supporté par de belles ferronneries, forme une très curieuse salle, avec
-de beaux portiques d'entrée, sur la rue de la Bourse ou sur la rue des
-Douze-Mois.
-
-Anvers est une ville de contrastes! Juste devant la Bourse, un étroit
-couloir, en sortant de la rue très moderne et très animée, mène dans une
-petite cour silencieuse et paisible comme un béguinage, où de vieilles
-maisons entourent une petite chapelle désaffectée, aux ogives en partie
-bouchées, avec des tuyaux de cheminées sortant des trilobes. C'était
-l'hospice du Métier des Merciers. Un menuisier rabote dans la cour, une
-fontaine coule sous un pilier portant un vieux Saint-Nicolas tout rongé,
-tandis qu'à deux pas, de l'autre côté de la rue, la Bourse s'agite et
-bourdonne.
-
-Un coin délicieux et bien en dehors des temps, c'est la vieille maison
-Plantin-Moretus, poétique musée du passé docte et artiste, que les
-siècles en tourbillonnant semblent n'avoir même pas effleuré. On ne le
-devinerait pas de l'extérieur, ce musée, sur le petit Marché du Vendredi
-aux maisons quelconques, il faut pousser la porte pour retrouver le
-seizième siècle dans la belle cour de l'imprimeur au Bois-Dormant.
-
-[Illustration: ANVERS.--COUR DE LA MAISON PLANTIN-MORETUS.]
-
-Toute la maison du bon imprimeur Tourangeau, fixé à Anvers après
-quelques pérégrinations, en 1576, est demeurée intacte. Son appartement,
-sa chambre avec son lit, comme s'il était toujours là, et le bureau des
-correcteurs, la boutique où se vendaient les livres à la célèbre marque
-plantinienne, le _Compas d'or_, les ateliers de composition et les
-vieilles presses à bras qui ont tiré les beaux volumes visibles dans la
-boutique, la fonderie de caractères, les collections des bois et des
-cuivres ayant servi à l'illustration des vieilles éditions. C'est un
-asile charmant, cette belle cour à arcades, où, sur la façade de
-briques, des vignes plantées par le vieil imprimeur, montent encadrer
-de leurs pampres, les grandes fenêtres à meneaux. Hélas, le bon Plantin,
-que l'on s'attend à rencontrer en quelque couloir, l'a quittée il y a
-trois siècles, mais ses descendants, la dynastie des Moretus, l'ont
-occupée, y ont imprimé des livres jusqu'en 1876, époque où la maison,
-achetée par la ville, fut transformée en Musée.
-
-[Illustration: ANVERS.--VIEILLE PORTE, RUE HAUTE.]
-
-Que de choses encore dans Anvers, de vieilles maisons et de grands
-édifices modernes, des musées, des statues: Van Dyck, Quentin Metzys,
-Téniers, Jordaens, Leys, un jardin zoologique superbe, un parc établi
-sur l'emplacement d'un vieux bastion. Et vers le port, toujours en
-rumeur,--où tout le travail est fait par des corporations d'ouvriers
-organisés, depuis le seizième siècle, en plus de cinquante nations ou
-groupes ayant gardé les appellations adoptées à l'origine,--dans le
-tumulte des chargements, des charrois, parmi tant de hangars et de
-magasins, il se trouve encore quelques vieux bâtiments curieux, comme la
-Porte de l'Escaut, sur le quai, ou la Maison Hydraulique, construite en
-1553, avec un réservoir pour alimenter les brasseries du quartier.
-
-[Illustration: ANVERS.
-PORTE DE LA MAISON HYDRAULIQUE.]
-
-
-
-
-[Illustration: TERMONDE.]
-
-XII
-
-ALOST.--TERMONDE.
-
-Deux Hôtels de ville pittoresques.--Aventures et catastrophes.--Sièges.
---Pestes et incendies.
-
-
-Alost, petite ville industrielle, à mi-chemin entre Gand et Bruxelles,
-plus peuplée qu'il ne semble à première vue, n'a pas très grand
-caractère, et n'éveillerait pas un intérêt bien considérable, n'était la
-très belle maison de ville qui se dresse sur sa Grand Place.
-
-C'est une très ancienne ville, il faut le dire, et qui a des annales
-assez chargées. S'il ne lui est pas resté beaucoup de maisons ou
-d'édifices de son vieux temps, si sa physionomie s'est un peu
-banalisée, cela tient sans doute aux mauvais moments qu'elle eut à
-passer dans le cours des siècles.
-
-[Illustration: HOTEL DE VILLE DE TERMONDE]
-
-En 1360, un incendie réduisit en cendres les trois quarts de ses
-maisons. Une terrible aventure la mit à mal deux siècles après; au temps
-des guerres religieuses, la Furie espagnole de 1576 partit d'Alost.
-C'est un corps d'Espagnols occupant la ville enlevée par surprise, qui
-donna le signal. Réunis sur cette grande place d'Alost, les soldats
-mutinés, rendus furieux par une série d'échecs et par les misères de la
-guerre, furent harangués par Juan de Navarese et l'élurent pour chef.
-Après avoir mis consciencieusement à sac la malheureuse petite cité, ils
-marchèrent sur Anvers pour lui faire subir le même sort.
-
-Toujours comme Anvers, quelques années après, Alost eut à subir la
-visite de l'armée du duc d'Alençon. D'autres visites ne furent pas moins
-désastreuses pour les habitants; en 1485 et 1580, ce fut la peste qui
-fit chaque fois un nombre considérable de victimes. L'église principale,
-la collégiale Saint-Martin, possède un grand tableau de Rubens rappelant
-ces tristes épisodes: Saint Roch et les pestiférés ou Alost ravagée par
-la peste.
-
-L'Hôtel de ville d'Alost est très particulier, non point par la
-magnificence de son architecture, les exubérances du gothique flamboyant
-ou la belle ordonnance, mais par un arrangement de lignes et de
-détails curieux, et par le caractère pittoresque de l'ensemble.
-Le beffroi, le pignon à tourelles, les morceaux ajoutés, gothique et
-gothico-Renaissance, tout s'arrange de façon très amusante.
-
-[Illustration: ALOST.--ARRIÈRE FAÇADE DE L'HOTEL DE VILLE.]
-
-Le beffroi est une tour carrée du quinzième siècle, terminée par un
-campanile à carillon sur la jolie plate-forme. Sous deux statues
-décorant une des faces et représentant d'anciens comtes d'Alost,
-s'inscrit la date de 1200 juste. Si l'Hôtel de ville suivant l'habitude
-de toutes les vieilles personnes, ne se vieillit pas un peu par
-coquetterie, cela fait un bel âge, et comme il vient d'être restauré, il
-semble porter très bien ses sept cents ans.--_Ni espoir, ni crainte_,
-dit une inscription sur le beffroi, sans doute en souvenir des pestes,
-assauts, mises à sac et autres catastrophes qui tombèrent sur la ville.
-Brrr..., c'est beau le stoïcisme.
-
-Le beffroi s'accompagne d'un beau pignon décoré avec un second
-campanile à la pointe et une tourelle sur le côté. Sur l'angle s'avance
-une annexe de la fin du quinzième siècle, très joli petit édifice du
-gothique de la dernière période, très orné, très fleuri, à pignon
-ondulé, avec des statues et des pinacles. Les décrochements de la façade
-donnent des ombres nettes qui soulignent et ajoutent au pittoresque des
-lignes et des détails.
-
-Pour ajouter par la couleur quelque chose de plus, il y a au fond de la
-place une rangée de maisons à pignons du seizième siècle portées sur
-arcades, façades de briques avec encadrements de pierres. Une statue au
-milieu de la place s'entoure des voitures, des échoppes et des
-déballages du marché: c'est Thierry Moertens, célèbre imprimeur, né à
-Alost, et qui fonda en sa ville natale un des premiers établissements
-typographiques de Belgique.
-
-L'Hôtel de ville a, par derrière, une deuxième façade plus sévère, un
-grand pignon éclairé de belles fenêtres et flanqué aussi de tourelles.
-
-La vieille église Saint-Martin fait face au beffroi, au bout d'une
-petite rue; la pauvre église serait probablement fort belle, si, ayant
-échappé aux catastrophes de 1360 et de 1576, elle n'avait été ravagée
-par un incendie en 1605. Elle n'a pour ainsi dire pas de façade, on
-tourne autour par des petites rues et l'on ne trouve que les entrées
-latérales, de jolis morceaux, des arrangements de transepts, de
-chapelles et de toits très mouvementés.
-
-Autre gentille petite ville, autre Hôtel de ville intéressant, à peu de
-distance; c'est Termonde ou Dendermonde, au confluent de la Dendre et de
-l'Escaut.
-
-[Illustration: ÉGLISE D'ALOST.]
-
-Dans la grasse verdure des prairies, parmi les bouquets d'arbres où çà
-et là des maisonnettes mettent la note rouge d'un toit de tuiles, la
-Dendre vire et sinue capricieusement, enserrant des remparts, des talus
-de batteries, tournant autour des bastions bas et s'élargissant en étang
-devant une porte. Il faut passer plusieurs ponts, franchir plusieurs
-bras de rivière pour entrer en ville. Termonde est une vieille place
-forte et elle a toujours compté l'eau de ses rivières comme son
-principal rempart.
-
-Toutes ces eaux qui font la beauté et la fraîcheur de sa campagne lui
-ont servi en 1667 lorsque Louis XIV, arriva avec cinquante mille hommes,
-se flattant de prendre rapidement la ville, comme il venait d'enlever
-Alost et la plupart des places de la Flandre et du Hainaut. Mais, aux
-approches de l'ennemi, les défenseurs de Termonde n'eurent qu'à ouvrir
-leurs écluses, la campagne fut transformée en un lac, et l'armée
-française dut aussitôt lever le siège.
-
-Cependant, en 1706, l'armée de Marlborough vint assiéger une garnison
-française, c'est l'année de Ramillies, le temps des tristesses et des
-revers pour le grand Roy vieilli, et cette fois Marlborough prend la
-place, après six jours de tranchée ouverte.
-
-Comme tous les Hôtels de ville de Belgique, celui de Termonde vient
-d'être restauré. Sa large façade claire compte trois pignons à gradins
-donnant du pittoresque au grand comble; au milieu, monte le beffroi,
-haute tour carrée, encastrant en haut l'horloge entre quatre tourelles,
-et couronnée d'un gracieux petit campanile.
-
-[Illustration: ALOST.--VIEILLES MAISONS.]
-
-Comme décoration de façade, ce sont des statues accrochées tout le long,
-sous des niches, un balcon bretèche au beffroi et en bas un petit perron
-gardé par le lion de Flandre.
-
-Sur le côté gauche de la place, un autre édifice important fait
-vis-à-vis à l'Hôtel de ville, un grand bâtiment avec un toit énorme, de
-hautes lucarnes à gradins et une fine tourelle sur le côté; c'était
-jadis la Halle aux draps convertie aujourd'hui en Musée.
-
-Il y a une église intéressante, Notre-Dame, qui peut montrer un grand
-décor d'autel de Saint-Nicolas, des fonts baptismaux curieux, et
-diverses oeuvres d'art. David Téniers habita longtemps Termonde.
-Etait-ce là qu'il portait ses tableaux à vendre au marché sur son âne?
-
-[Illustration: LE MUSÉE A TERMONDE.]
-
-
-
-
-[Illustration: MALINES.--VIEUX PONT ET NOTRE-DAME-AU-DELA-DE-LA-DYLE.]
-
-XIII
-
-MALINES.--LOUVAIN.--AUDENARDE.
-
-La Grand'Place.--La Tour géante de Saint-Rombaut.--Un grand palais
-ruiné.--Vieux logis.--Orfèvrerie de pierres à Louvain.--L'Eglise
-Saint-Pierre.--Autres tours géantes écroulées.--L'Université.--La
-Grand'Place d'Audenarde et l'Hôtel de ville.--Notre-Dame de Pamele.
-
-
-La dominante architecturale de Malines, ce n'est pas un beffroi de
-maison communale, c'est un clocher d'église: la très grosse et très
-haute tour de Saint-Rombaut. La vieille cité catholique, la vieille
-ville des dentelles,--très abandonné, le fuseau des dentellières,--bien
-que modernisée sur ses grandes voies, conserve, dans les quartiers
-serrés du centre, assez de vieux édifices pour faire cortège à son
-imposante cathédrale au formidable clocher.
-
-[Illustration: MALINES.--ANCIEN ÉCHEVINAGE.]
-
-La Dyle, une rivière pas bien large, tourne et retourne à travers les
-maisons et se divise en plusieurs bras. De temps en temps, on trouve un
-pont, une percée dans les vieilles murailles, c'est la Dyle qui passe et
-disparaît sous des voûtes, sous des bâtisses désordonnées, sous des
-verdures, dans des cours et des jardins.
-
-[Illustration: MALINES.--ANCIENNES HALLES ET PALAIS DU GRAND CONSEIL,
-AVANT LEUR RESTAURATION.]
-
-La Grand'Place, qui se prolonge à droite et à gauche par d'autres
-places, est admirablement encadrée de très beaux monuments. On trouve
-d'un côté les Halles, ou plutôt le bâtiment composé des Vieilles Halles
-et du palais bâti par Charles-Quint pour le Grand Conseil. A gauche,
-l'ancienne Maison échevinale; en face, une rangée de belles maisons du
-seizième siècle, accompagnant un Hôtel de ville du dix-huitième,
-au-dessus desquelles maisons se dressent la nef de Saint-Rombaut,
-l'abside avec ses magnifiques fenêtres et toutes ses chapelles et la
-tour colossale.
-
-[Illustration: MALINES.--PIGNON SUR LA GRAND'PLACE.]
-
-Saint Rombaut était venu d'Ecosse prêcher le christianisme à Malines
-vers l'an 700; l'église actuelle date des quatorzième et quinzième
-siècles. Malines fut érigé en Archevêché pour le cardinal Granvelle, le
-célèbre ministre de Philippe II, qui eut aussi le titre de Primat des
-Flandres. C'était en 1559, le roi Philippe II procédait à la
-réorganisation des Pays-Bas et nommait, entre autres, Guillaume
-d'Orange, au gouvernement de Hollande, et le comte d'Egmont à celui de
-Flandre et d'Artois; la duchesse Marguerite de Parme, fille naturelle de
-Charles-Quint, était gouvernante générale.
-
-La tour étonne par ses proportions et charme quand on suit le détail des
-lignes; ce sont d'énormes contreforts habillés de belles sculptures, de
-niches, de dais, de pinacles, de balustrades, et cela monte à 97 mètres,
-jusqu'à une belle plate-forme portant une amorce de flèche qui n'a
-jamais été construite.
-
-Cette géante de pierres, incomplète, ressemble à la Tour Saint-Jacques
-de Paris, mais elle est plus massive et plus haute. On devait encore lui
-ajuster une flèche proportionnée à sa taille, montant d'une soixantaine
-de mètres encore, mais les événements du seizième siècle ont arrêté sa
-construction. Les habitants de Malines ne peuvent se consoler de ne
-point voir cette flèche dans leur ciel, et ils accusent Guillaume
-d'Orange de leur avoir volé les pierres amassées pour la construction,
-en vue de bâtir la ville de Willemstadt, créée par lui au milieu des
-polders, en avant de Rotterdam.
-
-Pour se rendre exactement compte des proportions de la tour, il suffit
-de regarder à ses pieds le pavé de la place. Au centre, s'élève la
-statue de Marguerite d'Autriche, tante de Charles-Quint, gouvernante des
-Pays-Bas, qui avait établi sa résidence à Malines. On a reproduit,
-autour de la statue, sur le pavé, le cadran de l'horloge placée tout en
-haut de la tour et ce cadran mesure 13m.70.
-
-[Illustration: MALINES.--CATHÉDRALE SAINT-ROMBAUT.]
-
-On vient de commencer la restauration de l'édifice composite, à la fois
-Halles et Palais du Grand Conseil. Il en avait besoin; en certaines
-parties, c'était presque une ruine, utilisée tant bien que mal en
-maisons. Cela faisait tout récemment encore un amalgame extrêmement
-pittoresque. La façade était en trois morceaux distincts: un grand
-pavillon au centre, grande porte ogivale surmontée d'une galerie
-crénelée et d'un pignon flanqué de tourelles;--un pignon du seizième
-siècle à droite,--et sur le flanc gauche, un édifice tronqué,
-découronné, d'une très belle architecture du seizième siècle, fortement
-écorchée, montrant çà et là des sculptures brisées ou grattées, avec les
-restes d'une jolie tourelle d'angle au-dessus d'un estaminet, et des
-boutiques banales au rez-de-chaussée, sous des galeries bouchées qui
-devaient avoir été fort belles. D'ailleurs, sur toute la façade, de
-grandes ogives murées, des rafistolages de plâtre, des blessures
-béantes, des estafilades et des cicatrices, montraient combien
-outrageusement le pauvre palais de Charles-Quint avait été maltraité.
-
-C'était là que siégeait le Grand Conseil, la _Consulte_, au temps où la
-Cour de la Gouvernante et les administrations établies par elle à
-Malines apportaient à la ville animation et prospérité. Malines ne
-produisait pas que des dentelles pour les fraises des nobles dames, elle
-fondait des canons et des bombardes pour les armées espagnoles.
-
-[Illustration: MALINES.--MAISON DU QUAI AU SEL.]
-
-Mais les beaux jours avaient parfois de tristes lendemains: ce n'était
-pas assez de l'épouvantable catastrophe amenée par l'explosion de son
-grand magasin à poudre, qui détruisit plusieurs églises et trois cents
-maisons, en tuant ou blessant huit cents personnes, Malines eut encore à
-souffrir des dévastations et des mises à sac en 1566, 1578 et 1580.
-Alors disparurent bien des riches logis et les édifices survivants
-reçurent de nombreuses blessures.
-
-[Illustration: MALINES.
-TOURELLE SUR LES BAILLES DE FER.]
-
-La vieille Maison échevinale, en meilleur état que le Palais de
-Charles-Quint, n'a pas autant d'importance; c'est cependant un bâtiment
-d'une assez jolie silhouette grâce à un arrangement de pignons, à la
-tourelle d'angle et au petit clocheton posé sur son toit.
-
-Sur les _Bailles de fer_,--joli nom d'allure romantique,--qui commencent
-là, se voient quelques pignons du dix-septième siècle encadrant
-gentiment le marché. Ces _Bailles de fer_, large rue plutôt que place,
-conduisent au Grand Pont sur la Dyle, pont du treizième siècle, mais
-fort abîmé, dont les vieilles arches sombres tiennent à tout un quartier
-de vieilles constructions patinées à souhait.
-
-En face, sur le Quai au sel, on trouve quelques-unes des plus curieuses
-parmi les maisons de Malines; la maison d'Adam et Eve a deux étages
-d'arcatures gothiques: celles de rez-de-chaussée encadrent les deux
-bas-reliefs qui ont fourni le nom à l'immeuble, la tentation d'Eve, puis
-Adam et Eve chassés du Paradis. D'après d'anciennes vues, la maison
-possédait jadis une belle tourelle d'angle disparue. A côté, autre
-pignon, de bois cette fois, très fouillé, avec sirènes à l'auvent et
-statuettes à chaque poteau d'encorbellement.
-
-[Illustration: MALINES.--MAISON DU SAUMON.]
-
-Il s'en trouve un peu plus loin un autre non moins remarquable, en
-pierre, qui présente du haut en bas des encadrements de fenêtres fort
-compliqués, arcs trilobés, surbaissés, avec une jolie porte intacte
-comme sculptures et panneaux. Çà et là se montre quelque haute tourelle
-de briques, tourelle d'escalier sans doute, montant à une belle hauteur
-par-dessus les toits, ou surgissant dans des cours de maisons jadis
-importantes.
-
-Que voir encore de Malines au hasard des petites rues? Le Palais de la
-Gouvernante, Marguerite de Parme, sert aujourd'hui de Palais de justice,
-c'est un bel édifice de noble architecture complètement restauré de nos
-jours. Un débris des remparts apparaît isolé parmi les arbres du
-boulevard, c'était la porte de Bruxelles, ouvrant entre deux fortes
-tours coiffées de bizarres poivrières, énormes et renflées en haut.
-Combien cela devait être plus joli avec l'avancée au-delà du fossé,
-comme le montrent les estampes d'autrefois.
-
-Et les églises: Saint-Jean, belle tour, jolie petite rosace au portail,
-Sainte-Catherine, Notre-Dame d'Hanswyck, coupole basse du seizième
-siècle, Notre-Dame-au-delà-de-la-Dyle, plus intéressante, ces deux
-dernières s'arrangeant de façon très pittoresque parmi le fouillis des
-masures et des arbres au-dessus de la rivière.
-
-Il n'y a pas un grand nombre de kilomètres entre Malines et Louvain,
-toutes les deux situées à une quinzaine de kilomètres de Bruxelles et
-aussi sur la même petite rivière, la capricieuse Dyle qui la traverse
-divisée en plusieurs bras enfermant des îlots de maisons, ou les blocs
-de grands bâtiments des brasseries.
-
-Louvain, vieille cité qui eut aussi ses jours de grandeur et d'opulence,
-se trouve aujourd'hui, après une série de mauvaises chances et de
-malheurs, très au large dans l'enceinte à peu près circulaire tracée il
-y a cinq ou six siècles, qu'elle remplissait de ses rues populeuses, de
-ses maisons serrées. Maintenant la ville s'est comme recroquevillée sur
-elle-même, la campagne a refranchi l'ancienne ligne des remparts et
-reconquis bien du terrain, de rue en rue.
-
-[Illustration: HOTEL DE VILLE DE LOUVAIN.]
-
-Cette résidence des anciens ducs de Brabant était pourtant, comme tant
-d'autres villes de métiers, importante avec ses puissantes et riches
-corporations du drap et de la toile, et de plus une ville d'Université
-depuis 1426.
-
-[Illustration: MALINES.--ANCIEN PALAIS DE MARGUERITE D'AUTRICHE.]
-
-Le temps de prospérité des drapiers et tisserands est le quatorzième
-siècle: alors Louvain comptait deux cent mille âmes, plus que la plupart
-des capitales d'alors. Son Université au siècle suivant eut parfois huit
-mille étudiants répartis dans quarante-trois collèges. Aujourd'hui,
-temps de renaissance après une éclipse presque totale, elle en a deux
-mille.
-
-[Illustration: MALINES.--PORTE DE BRUXELLES.]
-
-Au quinzième siècle, la draperie déclinait déjà; il fallut pour
-l'achever que le siècle suivant apportât avec lui tous les malheurs, la
-peste et la guerre. La peste s'acharna sur la malheureuse ville, elle
-tua cinquante mille habitants, dépeupla l'Université de ses élèves et
-finit par emporter tous les professeurs.
-
-Ensuite les guerres de la Réforme survinrent, lesquelles détruisirent,
-suivant les historiens, trois mille trois cents maisons, ce qui faisait
-ressembler Louvain «moins à une ville qu'à une campagne ravagée».
-Actuellement, la ville remonte la pente, puisque de vingt-six mille
-habitants, en 1840, elle en compte maintenant plus de quarante mille.
-
-Il reste à Louvain, de son âge prospère, un splendide édifice, un Hôtel
-de ville de toute magnificence, construit au milieu du quinzième siècle,
-et qui semble véritablement le chef-d'oeuvre d'une confrérie
-d'orfèvres qui auraient travaillé la pierre, ou de maçons qui auraient
-tenté d'imiter l'oeuvre des dentellières.
-
-Construit tout à fait sur le modèle de ces châsses merveilleuses
-destinées à renfermer des reliques vénérées, il ne lui manque que des
-émaux et des pierres précieuses étincelant et rutilant au bout de ses
-pinacles ou dans les découpures de ses balustrades.
-
-Cette fabuleuse architecture, ne pouvant être renfermée dans un musée,
-brille au plein soleil sur une Grande Place, pas très grande, étroite
-même, resserrée entre ce magnifique reliquaire d'art gothique et
-l'église Saint-Pierre, autre très beau morceau, au point de vue
-pittoresque surtout.
-
-L'Hôtel de ville fait penser à une Sainte-Chapelle, c'est la même
-simplicité de plan, la même netteté de lignes, un rectangle à deux
-pignons lançant une svelte tourelle à chaque pointe, avec une autre
-tourelle à chaque angle, mais le tout est fouillé et sculpté de la base
-au faîte, fleuri de la première à la dernière pierre. Trois étages de
-fenêtres entre chacune desquelles une colonnette engagée au bas porte
-sur une saillie triangulaire, en guise de contreforts, une série de
-statues superposées sous des dais délicatement ciselés; tout le long du
-toit, règne une belle galerie de créneaux ajourés en balustrade
-flamboyante. Les tourelles d'angle, à partir de là, ont encore deux
-étages de plates-formes et une flèche aussi ajourée. Sur le toit, quatre
-étages de lucarnes.
-
-Et partout, du haut en bas des arcatures trilobées, un hérissement de
-fleurons, de crochets, de pierres miraculeusement frisées, dentelées,
-tortillées. Et l'ensemble est d'une grâce souriante et épanouie. Il
-n'est pas d'architecture plus gaie que ce gothique flamboyant; par tous
-les temps, à travers bourrasques, brumes, tempêtes et révolutions, le
-gothique sourit toujours. Quelles lunettes portaient donc les gens du
-dix-huitième siècle qui l'accusaient d'être un art de tristesse!
-
-Cet admirable monument était, comme tant d'autres, comme presque tous
-les monuments du Moyen-Age, arrivé à notre époque fort maltraité, et il
-a dû subir de nos jours une complète restauration; bien entendu les
-statues manquaient ou se trouvaient mutilées, il a fallu les refaire.
-
-On fait commencer la décadence de Louvain à la fin du quatorzième
-siècle, après les dissensions entre les nobles et les artisans qui
-ensanglantèrent maintes fois la ville. Un des principaux chefs des gens
-des métiers ayant été assassiné à Bruxelles par des nobles chassés de
-Louvain, le peuple, quand la nouvelle en arriva, se rua en fureur sur
-les logis des nobles qui durent chercher refuge à l'Hôtel de ville.
-
-[Illustration: LOUVAIN.--ÉGLISE SAINT-PIERRE.]
-
-Mais la foule les y pourchassa et enfonça toutes les portes, les nobles
-furent impitoyablement massacrés et jetés par les fenêtres sur les
-piques du populaire entassé sur la place.
-
-Les massacres suscitèrent d'autres massacres en représailles, il en
-résulta une longue guerre qui se termina mal pour Louvain. Le duc de
-Luxembourg, Wenceslas, futur empereur d'Allemagne, petit-fils de Jean
-de Luxembourg, le roi de Bohême aveugle qui mourut à Crécy, amena une
-armée pour châtier la ville où il entra par la brèche en janvier 1382.
-C'est alors que la fabrication des draps commença à décliner et que
-beaucoup d'artisans portèrent leurs Métiers en Angleterre.
-
-[Illustration: LOUVAIN. CHAIRE DE L'ÉGLISE SAINT-PIERRE.]
-
-Cette décadence n'empêcha pourtant pas Louvain de construire l'admirable
-Hôtel de ville actuel, pour remplacer celui qui avait été le théâtre de
-cette _défenestration_, et que sans doute la guerre avait ruiné comme
-une énorme quantité de maisons en ville.
-
-Presque en face de l'Hôtel de ville s'ouvre le porche latéral de
-l'église Saint-Pierre. Ce côté de la place est tout à fait pittoresque,
-il y a encore de vieilles petites maisons rouges, à lucarnes flamandes
-pourvues de frontons à volutes, sous les chapelles de l'église. Pourvu
-qu'on ne les démolisse pas! l'abside est déjà complètement dégagée et il
-y a bien des démolitions en train autour de Saint-Pierre. Cela fait si
-bien partout, ces églises surgissant au-dessus des maisons basses
-serrées, nichées, pour ainsi dire, dans le giron du grand monument. Ici
-comme ailleurs, l'église y prend une majesté et une grandeur
-remarquables, cet entourage cadre très bien avec l'architecture rude
-du porche devant lequel s'avancent les bases d'un portail commencé, et
-les deux étages de fenêtres, d'un joli dessin, les pignons des chapelles
-et tous les arcs-boutants ajoutent encore du mouvementé.
-
-[Illustration: HOTEL DE VILLE D'AUDENARDE.]
-
-Pour l'intérieur, il faudrait comme à presque toutes les églises,
-répéter qu'il est majestueux et riche en monuments et oeuvres d'art:
-jubé gothique, grand tabernacle, tombeaux, retables, tableaux, chaire
-décorative posée sur un gros rocher de bois sculpté formant grotte, avec
-arbres, feuillages sculptés et statues, particulièrement un saint Paul
-de grandeur naturelle tombant de cheval sur la route d'Ephèse.
-
-[Illustration: LOUVAIN.--ÉGLISE SAINT-JACQUES.]
-
-Notons encore un Christ singulier, vêtu d'une robe de velours, et très
-vénéré parce qu'un jour, suivant une légende, il détacha un bras de sa
-croix pour saisir un voleur en train d'enlever le calice de l'autel.
-
-[Illustration: LOUVAIN.--RESTE DES REMPARTS AU PARC SAINT-DONAT.]
-
-Il paraît que jadis, au-dessus de la façade, une énorme tour montait à
-175 mètres, sans la croix, entre deux autres de 140. C'était de toute
-l'Europe la pointe monumentale la plus haute. Le 31 janvier 1604, un
-ouragan formidable soufflait sur Louvain; la grosse tour, orgueil de la
-ville, vacilla soudain sur ses deux voisines qui fléchirent, et toutes
-trois s'écroulèrent sur les maisons voisines, pendant que la grande
-croix emportée passait par-dessus les maisons de la Place et s'en allait
-au loin tomber dans la Dyle.
-
-[Illustration: VIEUX PIGNON, RUE DE NAMUR.]
-
-Ici, comme dans toutes les villes, les riches corporations possédaient
-des Halles monumentales. Les anciennes Halles aux draps, actuellement
-occupées par l'Université, ne sont qu'un débris de l'édifice primitif du
-treizième siècle; il reste le rez-de-chaussée, très dénaturé
-extérieurement, sur lequel au dix-septième siècle, on a construit un
-étage sans beauté. Cependant la grande salle d'entrée est d'un beau
-caractère, avec son double escalier dans le fond, son plafond à grosses
-poutres, porté par une épine de fortes colonnes gothiques.
-
-Partout on rencontre l'eau dans la ville, la Dyle que l'on passe et
-repasse; partout fument de grandes brasseries: c'est la ville de
-Gambrinus, partout roulent de grandes voitures chargées de tonneaux.
-Dans toutes ces rues où l'atmosphère a l'odeur et le goût de la bière,
-on peut rencontrer un certain nombre de vieilles maisons ou de choses
-intéressantes, mais sans exagération.
-
-Il y a, non loin de l'Université, un beau et grand pignon de briques à
-rosaces curieuses, qui provient peut-être de quelque collège; plus loin,
-un reste de tour avec un morceau de rempart dans un parc. Dans la rue de
-Bruxelles, se voit, près de l'Hôpital, un vieux portail roman assez
-curieux appliqué à une chapelle moderne.
-
-[Illustration: ÉGLISE SAINTE-WALBURGE, A AUDENARDE.]
-
-Parmi les églises, Sainte-Gertrude et Saint-Jacques surtout, ont quelque
-intérêt, le grand pignon de Saint-Jacques et sa flèche, se découpent
-pittoresquement sur le ciel. Quant aux bâtiments de l'Abbaye du Parc aux
-portes de la ville, ils ont été modernisés au dix-huitième siècle.
-
-
-Audenarde, c'est encore un Hôtel de ville de premier ordre, encore un
-très merveilleux édifice qui peut bien se mettre au premier rang, à côté
-de celui de Louvain. Il est dans le même caractère et tout autant
-ciselé, tout autant fouillé et travaillé, avec la délicieuse fantaisie
-du gothique le plus flamboyant, et même il possède, pour le distinguer
-de la Châsse de Louvain, quelque chose de plus, un beffroi superbe.
-
-C'est pourtant une bien petite ville par le chiffre actuel de sa
-population, six mille habitants, mais il ne lui suffit pas d'avoir pour
-Hôtel de ville un chef-d'oeuvre de l'art gothique, elle a encore deux
-belles et grandes églises. D'ailleurs Audenarde jadis était artiste, ce
-n'est pas des draps qu'elle fabriquait, mais des tapisseries de haute
-lisse très fameuses, et c'est même chez elle qu'on vint chercher, à la
-fondation des Gobelins, des ouvriers habiles et le maître tapissier Jans
-pour les diriger.
-
-[Illustration: AUDENARDE.--NOTRE-DAME DE PAMELE.]
-
-Son histoire est celle de toutes les villes voisines pendant les siècles
-du Moyen-Age. Lorsque Gand se révolta contre le duc Philippe le Bon en
-1452, un corps d'hommes d'armes du duc, commandé par le sire de Lalaing,
-défendit la ville d'Audenarde contre les milices gantoises, trente mille
-hommes, qui avaient amené avec elles, entre autres pièces d'artillerie,
-le grand canon Dulle Griet, Marguerite l'Enragée, et Audenarde allait
-succomber si l'armée du duc, avec toute la noblesse des Flandres,
-n'était venue livrer bataille aux assiégeants sous les murs de la ville.
-
-Audenarde connut aussi toutes les alarmes, toutes les mauvaises chances
-des guerres du seizième siècle. Cependant, prise par Alexandre Farnèse,
-duc de Parme, dans sa campagne de 1581, elle fut plus heureuse que
-d'autres.
-
-Une maison de la Grand'Place avait abrité un roman d'amour de l'Empereur
-Charles-Quint, et Farnèse, se souvenant que sa mère, Marguerite de
-Parme, fille naturelle de Charles-Quint et d'une belle Flamande, Jeanne
-van der Gheenst, de la famille d'un maître tapissier d'Audenarde, y
-était née, épargna à la ville les horreurs de la mise à sac. Plus tard,
-elle fut prise trois ou quatre fois par les Français qui la
-démantelèrent.
-
-Pour l'Hôtel de ville, c'est la même ordonnance qu'à Louvain, un
-rectangle à double pignon, décoré de la même façon, avec la même
-prodigalité. En plus, le rez-de-chaussée est précédé d'une jolie galerie
-d'arcades en avant-corps, grand balcon régnant sur toute la façade, et
-du milieu duquel se détache le beffroi, jolie tour carrée aussi fouillée
-que tout le reste, ouverte au dedans de la galerie en manière de
-«bretèque» pour parler au peuple. La grande salle échevinale donne sur
-cette bretèque, une grande salle de noble caractère, avec une magnifique
-cheminée comme il s'en trouve une série à signaler dans les Hôtels de
-ville de Belgique.
-
-[Illustration: AUDENARDE. CHEMINÉE DE L'HOTEL DE VILLE.]
-
-Le beffroi a encore trois étages après la naissance du toit, dont deux
-octogonaux pour le campanile, et il se termine par une coupole à jour en
-forme de couronne impériale, fleuronnée et hérissée de crochets, au
-sommet de laquelle plane orgueilleusement une statue dorée d'homme
-d'armes, que les gens d'Audenarde appellent Hanske, le «petit Jean le
-Guerrier».
-
-L'Hôtel de ville est dans tout l'éclat d'une récente restauration, qui
-met en relief toute la délicatesse de sa délicieuse ornementation: on a
-doré la crête du faîtage et les aigles impériales placées au sommet des
-grandes lucarnes.
-
-De l'autre côté de l'immense Grand'Place, au delà d'une fontaine datant
-de l'occupation française sous Louis XIV, au-dessus de maisons qui
-semblent minuscules en raison de la distance, montent les murailles
-sombres de Sainte-Walburge, église considérable, dominée par une belle
-tour robuste de 98 mètres.
-
-Pittoresque plutôt que belle, l'église est faite de morceaux abîmés
-ayant fortement souffert, ou de parties refaites, car elle a subi
-plusieurs dévastations, d'abord au seizième siècle, quand les Réformés
-iconoclastes mirent, à Audenarde comme ailleurs, les églises à sac, et
-ensuite, pendant les guerres du dix-septième siècle, par les sièges et
-ensuite, pendant les guerres en 1864.
-
-Dans le quartier de Pamele, où jadis, entouré par l'Escaut, se trouvait
-le très curieux château à enceinte ronde ou plutôt octogonale, détruit
-au dix-septième siècle, s'élève une autre église, Notre-Dame de Pamele,
-édifice romano-gothique d'un bon effet, sur le bord de la rivière, dans
-le mouvement de la batellerie, parmi les mâts des péniches attendant
-l'éclusée.
-
-
-
-
-[Illustration: BRUXELLES.--NOTRE-DAME DU SABLON.]
-
-XIV
-
-BRUXELLES
-
-La Grand'Place et ses souvenirs.--L'Hôtel de ville.--La Maison du Roi
-et les Maisons de corporations.--Les comtes d'Egmont et de
-Horn.--Sainte-Gudule et les églises.--Palais sur palais.--La porte de
-Hal.
-
-
-Jamais personne n'a parlé de Bruxelles autrement que pour reconnaître
-son charme et ses agréments divers. Grande et superbe ville, Bruxelles
-trouve le moyen de se montrer vraiment une capitale très moderne, tout
-en demeurant une ville originale, bien flamande, bien caractérisée,
-d'aspect aimable et gai, d'être cosmopolite sans cosmopolitisme banal,
-et de conserver, ce qui devient si rare partout, la couleur locale.
-
-[Illustration: BRUXELLES.--PLACE DE L'HOTEL DE VILLE.]
-
-Une capitale toute pimpante de jeunesse et de modernité, cela se voit
-aux fastueuses architectures dans le goût du jour, aux dômes et coupoles
-s'allongeant ou bombant dans le ciel, au coin des grandes artères
-nouvelles sillonnées de trams électriques, agitées d'un mouvement
-intense,--mais tout ce décor vingtième siècle, tous ces quartiers de la
-vie actuelle, tous ces boulevards auxquels on passe la banalité des
-choses neuves qui n'ont pas encore beaucoup vécu, tout cela tourne
-autour d'un centre historique et artistique, où tout le caractère d'une
-vieille cité flamande se montre pleinement pittoresque et expressif.
-
-Le noyau, le vieux Bruxelles central, pour quiconque ne s'attarde pas
-aux nouveautés des grandes voies ou aux élégances des magasins en
-recherche de somptuosité, offre autant de savoureuses satisfactions
-artistiques qu'on en peut désirer. Il y a tout le quartier de l'Hôtel de
-ville si curieux, si grouillant, si amusant, si haut en couleur, où tous
-les aspects, de coin de rue en coin de rue, sont intéressants par la
-variété, l'imprévu, le mouvementé.
-
-La Grand'Place est un des points les plus caractéristiques de notre
-vieille Europe, par son merveilleux ensemble architectural: l'Hôtel de
-ville tenant tout un côté, la maison du Roi, ancienne Halle au pain en
-face, et l'entourage curieusement découpé des maisons de corporations.
-
-Le colossal Hôtel de ville, avec ses 80 mètres de façade et sa tour
-haute de 114 mètres, domine superbement toutes ces architectures
-entassées, d'un mouvement, d'une richesse et d'une variété de lignes
-extraordinaires et si chaudement colorées. C'est aux premières années du
-quinzième siècle que Bruxelles, déjà ville florissante, s'offrit ce
-gigantesque édifice, que pour la glorification des libertés communales,
-on voulut faire puissant et somptueux, surchargé, hérissé de
-sculptures, polychromé et même recouvert de feuilles d'or par places,
-aux fines tourelles et ailleurs.
-
-Commencé en 1402, l'oeuvre s'acheva en 1455. L'énorme masse a deux
-étages de hautes fenêtres sur un rez-de-chaussée précédé d'une galerie
-d'arcades, des rangées de statues partout où le nu des murs pouvait se
-montrer, de belles tourelles d'angle montant aux pignons et une galerie
-crénelée. Le beffroi partage la façade en deux parties inégales, la plus
-longue est la plus ancienne; il y a quelque différence au premier étage,
-après la tour, dans l'aile droite commencée en 1444. Elle monte superbe
-à l'escalade des nuages, cette tour, fine et légère dans la moitié
-supérieure, polygonale, et soutenue, quand elle a dépassé le grand
-comble, par de fines tourelles faisant office de contreforts. Tout en
-haut, sur la pointe, le patron de la ville, un Saint Michel, statue de
-cuivre doré, ayant 5 mètres de taille, les pieds sur le Mauvais Ange,
-brandit l'épée et tourne à tous les vents depuis 1445.
-
-Les bâtiments forment un vaste carré autour d'une cour centrale. Ils
-renferment nombre de belles salles restaurées et décorées, soit en 1718,
-soit à notre époque. Au point de vue historique, il faut retenir
-l'ancienne salle des Etats de Brabant, dans laquelle en 1556 l'empereur
-Charles-Quint vieilli, usé, cassé avant l'âge, prononça son abdication
-dans une séance mémorable et remit le sceptre à son fils Philippe II.
-C'est là aussi, que douze ans plus tard, les comtes d'Egmont et de Horn
-entendirent prononcer leur sentence. L'Hôtel de ville a beaucoup
-souffert du bombardement de 1695 et toute la partie postérieure de
-l'édifice dut être reconstruite.
-
-Cette année-là, au cours des grandes guerres soutenues avec des
-fortunes diverses par Louis XIV, contre les puissances coalisées:
-Angleterre, Hollande, Espagne, Allemagne, Savoie, une armée de soixante
-mille hommes, sous le commandement de Villeroy, se présenta devant
-Bruxelles, pour faire lever, par une énergique diversion, le siège de
-Namur que défendait Boufflers.
-
-En représailles de tous les bombardements à outrance, avec brûlots et
-machines infernales, par lesquels les Anglais essayaient de détruire
-tous les ports français, Le Havre, Saint-Malo, Calais, Granville,
-Dunkerque, Dieppe, etc., Villeroy déchaîna sur Bruxelles pendant trois
-jours, du 13 au 15 août 1695, un ouragan de bombes et de boulets rouges.
-L'incendie, activé par un vent violent, fit de la ville une effroyable
-fournaise. Seize églises ou chapelles, quatre mille maisons furent
-réduites en cendres. L'Hôtel de ville flambait, les Maisons des
-corporations s'écroulaient, ce fut un désastre épouvantable qui
-n'empêcha pas Namur de tomber aux mains du roi d'Angleterre, et les
-batailles de continuer.
-
-La prospérité de Bruxelles n'avait fait que grandir sous les princes de
-la maison de Bourgogne, son commerce s'était développé, ses métiers
-pouvaient rivaliser avec ceux de Gand et d'Anvers et le règne de
-l'empereur Charles-Quint avait été pour la ville un temps de splendeur.
-La Grand'Place, cadre magnifique pour les fêtes et les tournois, devait
-voir après Charles-Quint de tout autres spectacles.
-
-[Illustration: BRUXELLES. BRETÈCHES DE L'HOTEL RAVENSTEIN, RUE TERARKEN.]
-
-Les querelles religieuses commencées, aux ravages des iconoclastes, aux
-excès de tout genre, répondirent les supplices et les massacres, la
-guerre répondit à la guerre. C'est à Bruxelles que, le 3 avril 1566, les
-gentilshommes confédérés réunis au nombre de quatre cents à l'Hôtel de
-Culembourg, apportèrent solennellement à la Gouvernante Marguerite de
-Parme, le Compromis d'Union et la requête de suspension des édits
-contre les protestants; c'est alors qu'ils adoptèrent pour leur parti le
-nom de _Gueux_, se parant fièrement d'une injure reçue de l'un des
-conseillers de la Gouvernante. Tout le pays était précipité dans la
-guerre civile et l'anarchie. Le duc d'Albe fut chargé de faire tête à la
-rébellion, aux _gueux des bois_ harcelant les Espagnols par toutes les
-provinces, aux _gueux de mer_ qui donnaient la chasse aux navires
-d'Espagne, et faisaient des descentes victorieuses dans les ports. Dès
-son arrivée à Bruxelles le 22 août 1567, le Conseil des Troubles
-commença son oeuvre de répression. Le duc d'Albe fit prononcer la
-peine capitale contre les signataires du Compromis et raser l'Hôtel de
-Culembourg.
-
-[Illustration: BRUXELLES.--LA MAISON DU ROI, ANCIENNE HALLE AU PAIN.]
-
-Le comte d'Egmont et le comte le de Horn, arrêtés, non comme Réformés
-puisqu'ils étaient catholiques, ainsi que bon nombre de signataires du
-Compromis, mais comme défenseurs de l'indépendance flamande, furent
-amenés à Bruxelles et enfermés à la Maison du Roi, en face de l'Hôtel de
-ville. Le 5 juin, à cinq heures du matin, vingt-deux compagnies
-espagnoles, mèches allumées, vinrent se serrer autour d'un échafaud
-drapé de noir. Le comte d'Egmont, le vainqueur de Saint-Quentin, parut
-au milieu des soldats; après s'être confessé à l'évêque d'Ypres et avoir
-reçu l'extrême-onction sur l'échafaud, il posa sa tête sur le billot.
-Dès que l'épée du bourreau se fut abattue, on amena le comte de Horn
-dont la tête roula bientôt près de celle de son ami, au milieu d'un
-tumulte de cris de fureur et de gémissements montant de la foule que les
-arquebusiers avaient peine à maintenir. D'une fenêtre de l'Hôtel de
-ville le duc d'Albe assistait au supplice, et, dit-on, pleurait aussi.
-
-La Maison du Roi ou Halle au pain servit de maison communale jusqu'à
-l'achèvement de l'Hôtel de ville. L'édifice qui existe actuellement, en
-style ogival extrêmement fleuri et tout étincelant d'une récente
-restauration, fut construit en 1515. C'est aujourd'hui le Musée
-historique. La maison du Roi avait été restaurée déjà au dix-septième
-siècle. A cette époque, pour remercier Notre-Dame de la Paix d'avoir
-délivré Bruxelles de la peste, de la famine et de la guerre, on y grava
-l'inscription: _A peste fame et bello, libera nos Maria Pacis_; ce qui
-n'empêcha pas les bombes de 1695 de rendre nécessaire une autre
-restauration.
-
-On sortait de la cruelle période des guerres, on avait souffert de la
-grande peste de 1578 qui avait emporté 27 000 Bruxellois, et l'on avait
-connu la famine pendant le blocus de 1584. Le règne réparateur de
-l'infante Isabelle, mariée à l'archiduc Albert, allait heureusement
-faire oublier les calamiteuses années et ramener la prospérité. La sève
-énergique de ce terrible seizième siècle perçait toujours, malgré
-désastres et catastrophes.
-
-C'est de ces temps orageux que datent, pour la plupart, les grandes
-maisons de corporations qui bordent la Grand'Place de leurs façades
-compliquées et surchargées, rehaussées de peintures et de dorures,
-façades qu'il fallut malheureusement refaire avec modifications, après
-le bombardement de 1695.
-
-A droite de l'Hôtel de ville, côté de la rue de la Tête-d'Or, c'est
-d'abord la _Maison du Renard_, construite par la corporation des
-merciers, un pignon à volutes et frontons, avec une statue en haut, et
-au balcon du premier étage cinq figures, les Parties du Monde; plus
-haut, des cariatides, et à l'entresol, des bas-reliefs.
-
-A la _Maison des Bateliers_, sa voisine, c'est bien autre chose, le
-pignon a été transformé ultérieurement en gaillard d'arrière de frégate,
-avec balcon, canons, statues de matelots montant la garde, et
-au-dessous, une figure de Neptune et des chevaux marins cabrés dans les
-vagues de la mer.
-
-Ensuite, la _Maison de la Louve_, indiquée par Romulus et Rémus allaités
-par la louve, en bas-relief, et qui était le local de la guilde des
-archers, statues nombreuses, fronton et, tout en haut, le phénix
-renaissant de son bûcher. Puis, _Maison du Sac_, aux tonneliers et
-menuisiers, beau pignon à volutes très ornementé, _Maison des
-Imprimeurs_ ensuite.
-
-A gauche de l'Hôtel de ville, la _Maison du Cygne_, aux bouchers, la
-_Maison des Brasseurs_, très large fronton surmonté de la statue
-équestre du duc Charles de Lorraine, puis les pignons de la _Rose
-blanche_ et des _Drapeaux_. Tout le côté de la place en retour est pris
-par un grand édifice à pilastres et frontons précédé de trois perrons;
-c'est l'Hôtel dit des _ducs de Brabant_, pour la série de bustes à la
-base des pilastres, hôtel divisé en habitations particulières désignées,
-suivant la coutume ancienne, par des noms tirés de sculptures servant
-d'enseignes, comme Saint Antoine, la Fortune, la Pinte, etc., l'Hôtel
-des ventes en occupe une partie, et cela donne à la place déjà si
-mouvementée un supplément de mouvement et de bruit. On vend à l'encan,
-dans les salles intérieures, les ventes débordent sur le perron, les
-mobiliers s'entassent sur le pavé, les enchères volent, les
-commissaires-priseurs agitent leurs marteaux jusqu'au milieu de la
-Grand'Place.
-
-En face de l'Hôtel de ville, la Maison du Roi est flanquée de deux
-groupes d'autres pignons, moins truculents qu'à côté, mais encore très
-joliment découpés, où l'on peut signaler la _Maison des Tailleurs_, en
-style classique, mais très décorée et très surchargée au sommet.
-
-Tout autour, par derrière, dans les rues étroites, le pittoresque
-continue; ce sont des façades souvent presque aussi belles que celles de
-la Place, des recoins curieux, derrière la Maison du Roi, rue des
-Harengs ou rue Chair-et-Pain, rue au Poivre ou sur le Marché aux herbes,
-derrière l'Hôtel de ville, rue des Chapeliers, rue de la Tête-d'Or, rue
-de l'Amigo, rue de l'Etuve.
-
-Ici arrêt forcé toujours, à l'angle décoré par le très fameux
-_Manneken-Pis_, fétiche bruxellois et curiosité légendaire. Ce petit
-bonhomme «shoking», le plus ancien bourgeois de Bruxelles, oeuvre du
-sculpteur Duquesnoy, est là depuis 1648, et remplace une figure plus
-ancienne représentant un Godefroy, fils d'un duc de Brabant. Ce petit
-_Manneken_, nu ordinairement, a cependant, pour les jours de fête, une
-garde-robe bien fournie. Un Electeur de Bavière lui donna plusieurs
-riches habillements, avec un valet de chambre pour l'habiller. Louis XV,
-en réparation des insolences de quelques grenadiers français, le fit
-chevalier de ses ordres et lui envoya un magnifique costume, avec épée
-et chapeau à plumes, que l'inconstant personnage remplaça par un bonnet
-rouge en 93. A la Révolution de 1830, pour le conquérir au nouvel ordre
-des choses, on le fit officier de la garde civique.
-
-Du Marché aux herbes, la rue de la Montagne conduit à l'église
-Sainte-Gudule, l'imposante masse sombre qui se dresse là-haut sur
-l'ancienne Colline aux moulins. Les deux grosses tours de la façade,
-au-dessus d'un large soubassement formant perron d'une quarantaine de
-marches, ont, bien que très ornées, une grandiose sévérité de lignes,
-par leur plate-forme crénelée, par les robustes contreforts en tourelles
-d'angle et par leurs fenêtres en lancettes, sévérité compensée par un
-gable du quatorzième siècle, très découpé, à statues, pinacles et
-clochetons, au-dessus du portail central. De très beaux et très riches
-porches latéraux s'ouvrent sur les transepts au pignon très orné.
-
-A l'intérieur, beaux vitraux, monuments divers, grands mausolées, et
-naturellement chaire du même style extraordinaire que dans toutes les
-églises importantes,--peut-être la plus extraordinaire de toutes. Sous
-la chaire proprement dite, Adam et Eve, figures colossales, sont chassés
-du Paradis terrestre par l'ange à l'épée flamboyante et guettés par la
-Mort.--Au double escalier, troncs d'arbres, branchages entrelacés garnis
-d'oiseaux et d'animaux divers; tout en haut sur l'abat-voix en
-feuillages et draperies soulevés par des anges voltigeants, la Vierge
-sur le Croissant écrase la tête du Serpent.
-
-[Illustration: BRUXELLES.--SAINTE-GUDULE.]
-
-Le Bruxelles officiel, élégant, le Bruxelles des palais du dix-neuvième
-siècle, occupe tout le sommet de la ville haute, la longue colline
-qu'escaladent les rues de la Montagne, Montagne-aux-Herbes-potagères,
-Montagne-de-la-Cour, et autres voies pittoresques aux noms amusants,
-comme rue Fosse-aux-Loups, rue du Bois-Sauvage, Montagne-des-Aveugles,
-etc... On y trouve même la «rue d'une Personne».
-
-Il y a la colonne du Congrès, sur sa place en belvédère dominant tous les
-toits de la basse ville, le Parc, entre le Palais du Roi et le Palais de
-la Nation, où siègent les Chambres, la Place Royale et l'église
-Saint-Jacques-sur-Caudenberg, classique du dix-huitième siècle, sans
-compter d'autres Palais, Musées ou Ministères, le Palais des Comtes de
-Flandre, le Palais du duc d'Arenberg, pour arriver à la masse formidable
-du nouveau Palais de Justice. Il faudrait entasser les uns sur les
-autres les adjectifs «_énorme_, _formidable_, _colossal_, _babylonien_»
-pour essayer de qualifier comme il conviendrait cet extraordinaire
-ensemble de portiques, de vestibules ouverts à la grecque, de
-colonnades, de temples, de bâtiments posés sur d'immenses plates-formes,
-sur d'autres bâtiments, amalgamés, entassés, superposés, le tout
-portant, sur une terrasse supérieure, comme couronnement majestueux, un
-édifice carré à colonnades, avec statues colossales assises aux angles,
-sur lequel se pose un étage circulaire et enfin la coupole terminale,
-l'ensemble occupant 25 000 mètres carrés.
-
-Le Guide affirme qu'il y a là vingt-sept grandes salles d'audience et
-deux cent quarante-cinq pièces de moindre dimension. C'est effrayant
-quand on songe à ce que ces chiffres, formidables comme tout le reste,
-permettraient de supposer comme quantité indispensable de procès pour
-les justifier ensuite, comme membres de juges, avocats, greffiers,
-huissiers, etc., pour occuper tous ces prétoires, tous ces greffes, tous
-ces locaux divers... Mais resterait-il assez de Belges pour fournir de
-plaideurs ce temple de la déesse Chicane?
-
-Sur la place du Sablon s'élève une autre église gothique,
-Notre-Dame-du-Sablon, d'une belle découpure de lignes dans l'ensemble,
-avec un très gracieux portail, mais sans flèche ni tour.
-
-Devant l'église s'étend une grande place arrangée en square, au-dessous
-du Palais du duc d'Arenberg. On a placé là, sur une fontaine
-monumentale, les statues des comtes d'Egmont et de Horn, entourés d'un
-cercle de personnages du seizième siècle.
-
-Un peu plus loin se trouve l'église de la Chapelle, autre église
-gothique, mais bizarrement restaurée de nos jours et pourvue d'un très
-disgracieux clocher.
-
-[Illustration: LIÉGE.--COUR DU PALAIS DES ÉVÊQUES.]
-
-Un bel échantillon des défenses du vieux Bruxelles des anciens jours
-subsiste sur le boulevard de Waterloo, derrière le Palais de Justice.
-C'est la Porte de Hal, imposant morceau conservé à la démolition des
-remparts en 1830 et qui valait bien d'être maintenu et restauré. Outre
-ses bons services militaires, ce donjon avait été utilisé en prison sous
-le proconsulat du duc d'Albe; on lui a donné aujourd'hui une meilleure
-destination en en faisant un Musée d'armures.
-
-[Illustration: PORTE DE HAL, A BRUXELLES.]
-
-
-
-
-[Illustrations: LIÉGE.--STATUE DE CHARLEMAGNE.
- LE PERRON.--TOUR ROMANE A SAINT-JACQUES.]
-
-XV
-
-LIÉGE
-
-Histoire mouvementée.--Troubles, massacres et boucheries.--Les
-Princes-Evêques et leur Palais.--Les sièges de Charles le Téméraire.
---Eglises romanes et gothiques.--Vieilles pierres et modernités.
-
-
-L'illustration historique de cette grande cité de Liége, remonte à de
-longs siècles, et son passé mouvementé n'est qu'une succession
-d'épisodes tragiques.
-
-Ce n'est certes pas une ville morte, bien qu'elle ait eu, à certaines
-heures terribles, toutes les chances pour devenir aussi défunte que
-nulle autre. Ses gens des Métiers furent, au temps des grandes Communes,
-parmi les plus ombrageux et les plus turbulents, les plus difficiles à
-manier et les plus prompts à s'enflammer pour leurs droits, comme à se
-jeter avec une énergie furieuse, en toutes occasions, dans les
-violences, les séditions et les troubles. Que de luttes, pendant des
-siècles, contre les princes-évêques ou les suzerains, que de batailles,
-que de malheurs aussi aux époques sanglantes!
-
-Pourtant Liége vit toujours. Dévastée et dépeuplée après les plus
-lugubres catastrophes, elle se rebâtissait et se repeuplait. Toujours
-ouvrière, manufacturière, c'est un centre industriel de premier ordre,
-une vaste cité où s'agite et travaille une population de 160 000
-habitants.
-
-La large Meuse s'y réunit à l'Ourthe dans les bas quartiers industriels.
-La partie importante de la ville est sur la rive gauche, à la base et
-sur le flanc des collines, où les grands quartiers modernes flanquent
-les vieux quartiers de la ville historique, que domine tout en haut la
-citadelle.
-
-Une statue équestre de Charlemagne, sur le boulevard d'Avroy, nous
-rappelle l'importance que Liége commençait à prendre dès les derniers
-temps des vieux Carlovingiens, des Pépin d'Héristal ou de Landen, ducs
-d'Austrasie nés dans la contrée. Sans remonter jusqu'à cette lointaine
-époque, nous voyons, vers l'an mille l'évêque Notger, successeur de
-saint Lambert dont les reliques sont à la cathédrale, et de saint
-Hubert, le patron des chasseurs, fonder, pour ainsi dire, la principauté
-ecclésiastique indépendante de Liége, et pendant trente-cinq ans
-d'épiscopat, travailler au bien et à la grandeur de son évêché, créer
-des écoles, construire des églises et pour garantir la sécurité de ses
-ouailles, entourer Liége de solides remparts.
-
-Pendant quelques siècles, Liége poursuit sa marche ascendante, malgré
-les querelles intestines, les troubles amenés par les compétitions pour
-le trône épiscopal, ou les luttes des évêques cherchant
-l'agrandissement de leur domaine. A travers toutes ces secousses, malgré
-l'existence d'une aristocratie féodale, à côté du pouvoir épiscopal, la
-bourgeoisie et les métiers de Liége, alliés tantôt des uns, tantôt des
-autres, conquièrent un échevinage et des garanties pour les libertés
-communales, non sans émeutes, sans explosions de fureurs et sans
-égorgements par les rues et les places publiques.
-
-L'importance de cette principauté indépendante explique toutes les
-compétitions pour le trône épiscopal; les Evêques féodaux, grands
-seigneurs ou cadets de familles princières, une fois en possession de la
-mitre, menaient dans leur palais une existence fastueuse, et grâce à
-leurs richesses se livraient parfois aux plus scandaleux désordres. De
-là exactions, calamités, insurrections diverses.
-
-En 1408, le peuple de Liége en pleine révolte chasse un de ces prélats
-indignes, Jean de Bavière, et le remplace. La guerre éclate. Liége peut
-fournir une armée de 15 000 hommes de pied et de 700 cavaliers, conduits
-par le nouvel Evêque Jean de Horn et par son père, armée qui se heurte
-près de Tongres aux 35 000 hommes amenés par Jean de Bavière et le duc
-de Bourgogne.
-
-Les Liégeois sont écrasés. Après un épouvantable carnage, les têtes du
-nouvel Evêque et de son père sont portées à Jean de Bavière. Celui-ci,
-rentré dans Liége, supprime les libertés et privilèges de la ville et se
-livre à des cruautés qui lui valent le surnom de Jean sans pitié.
-
-Ce Jean de Bavière, Evêque à dix-sept ans, abandonna plus tard son
-évêché pour se marier et courir à de nouvelles ambitions.
-
-Quelque cinquante années après, Liége recevait un nouvel Evêque, Louis
-de Bourbon, un prélat de seize ans, neveu du duc de Bourgogne, et ce
-nouvel Evêque apportait à ses ouailles une longue suite de malheurs. En
-1465, la ville révoltée contre Louis de Bourbon l'assiège à Huy et
-l'oblige à une fuite précipitée. La guerre se poursuit, les Liégeois se
-savent encouragés par le roi de France Louis XI, mais une armée
-bourguignonne leur inflige une cruelle défaite à Saint-Trond et marche
-sur Liége. Commines, qui suivait alors la fortune de Charles le
-Téméraire, raconte les péripéties de l'entrée en ville, le désaccord des
-Liégeois sans direction et qui auraient pu encore se défendre et ne pas
-subir la capitulation extrêmement dure qui leur fut imposée. Louis XI
-surpris par leur défaite trop prompte n'avait pu rien pour eux.
-
-Six mois après, nouveau soulèvement, les Liégeois n'avaient pas si
-complètement livré leurs armes, de la première vouge à la dernière
-arbalète, qu'ils ne pussent encore mettre sur pied une armée
-considérable, mais dépourvue d'engins d'artillerie, et ils comptaient
-encore sur Louis XI.
-
-Mais à Péronne, Louis XI s'est mis imprudemment entre les mains du duc
-Charles. Au lieu d'un allié, c'est un ennemi que le duc de Bourgogne
-traîne avec lui contre Liége. La ville, démantelée six mois auparavant,
-peut à peine se défendre contre les 40 000 Bourguignons de Charles le
-Téméraire. Il n'y avait «portes ny murailles, ny fossez, ny une seule
-pièce d'artillerie qui rien valut». Les Liégeois ne peuvent que vendre
-chèrement leur vie; ils commencent par infliger un échec à l'avant-garde
-ennemie, en lui tuant 2 000 hommes. Les assiégeants installent leur camp
-en attendant l'heure de l'assaut. Charles le Téméraire a son quartier
-sur les hauteurs de Sainte-Walburge, du côté de la citadelle actuelle; à
-côté de son logis, Louis XI, son otage, a le sien, séparé du duc par
-une grange où sont entassés 300 hommes.
-
-[Illustration: LIÉGE.--ÉGLISE SAINT-JACQUES.]
-
-L'assaut devait avoir lieu à la pointe du jour, mais, la nuit même, les
-Liégeois se sont résolus à une tentative désespérée. Commines racontant
-«comment les Liégeois firent une merveilleuse sortie sur les gens du duc
-de Bourgogne, là où lui et le roy furent en grand danger», dit que 600
-hommes du pays de Franchimont près Liége, se laissant glisser sans bruit
-par les brèches, eussent tué le duc et le roi couchés dans leurs lits,
-si, rencontrant deux grandes tentes où dormaient quelques seigneurs
-bourguignons, ils ne se fussent «amusés» à lancer de grands coups de
-piques à travers, ce qui donna l'alarme. Au bruit, les 300 hommes de la
-grange commencèrent à sortir à demi armés, les archers du duc se
-levèrent et une horrible mêlée s'engagea dans l'obscurité, devant le
-logis de Charles qui s'armait à la hâte. D'autre part, le logis du roi
-était également attaqué, les quelques archers écossais de Louis XI se
-défendaient à coups de flèches tirés au petit bonheur dans la masse des
-gens qui s'égorgeaient sans se voir, serrés dans un si petit espace.
-Mais tout le camp réveillé arrivait à la rescousse, les 600 Liégeois
-moururent jusqu'au dernier.
-
-Le lendemain l'armée bourguignonne forçait les retranchements et le duc
-Charles donnait le signal du massacre, des exécutions, des noyades en
-masse, du pillage à fond et de l'incendie final, de l'effroyable
-embrasement dont on aperçut les fumées tourbillonnantes depuis
-Aix-la-Chapelle, atrocités que le duc--l'impitoyable boucher de Nesle,
-de Gand, de Dinant et d'ailleurs,--devait justement expier un jour à
-Nancy, sous les piques des Suisses.
-
-Liége semblait bien morte. Charles le Téméraire avait envoyé à la Bourse
-de Bruges, pour y être exposé «à la risée honteuse de la populace» selon
-une inscription qu'il y fit graver, le _Perron_ c'est-à-dire une colonne
-surmontée d'une pomme de pin, Palladium de la cité et symbole des
-libertés communales, devant laquelle se faisaient les proclamations au
-peuple. Ce perron, on le voit encore aujourd'hui, ou du moins l'édifice
-qui a hérité de sa place et de son nom, une jolie fontaine du
-dix-septième siècle, où la colonne, au lieu de la pomme de pin
-traditionnelle porte un petit groupe des Trois Grâces. Que de
-gentillesses aujourd'hui, pour un souvenir des époques dures, des rudes
-combats soutenus par les métiers liégeois et de tous les égorgements qui
-firent ruisseler tant de sang sous ce perron.
-
-Il est sur la Place du Marché, devant un Hôtel de ville de 1714. Liége
-n'a malheureusement pas de maison communale du Moyen-Age, l'Hôtel de
-ville, construit une trentaine d'années après le sac de Charles le
-Téméraire, ayant été détruit à son tour par un bombardement en 1691.
-
-Après les massacres et les destructions de 1468, Liége se repeupla
-pourtant, se reprit à vivre, mais ce n'était pas la dernière tragédie. A
-peine une douzaine d'années écoulées, c'est l'assassinat de l'Evêque
-Louis de Bourbon par Guillaume de la Marck, le farouche Sanglier des
-Ardennes, qui, à la tête d'une bande de 4000 routiers, était venu tendre
-une embuscade à l'Evêque, aux portes de la ville où il s'était ménagé
-des intelligences.
-
-Entré en ville, Guillaume de la Marck, terrorisant les chanoines, leur
-imposa l'élection au trône épiscopal de son fils, Jean d'Arenberg qui
-n'était même pas clerc. Mais les chanoines ayant pu s'enfuir à Louvain,
-s'empressèrent d'élire un autre Evêque, lequel, soutenu par le Pape et
-l'Empereur, put quelque temps après mettre la main sur le farouche
-Sanglier des Ardennes et le faire décapiter.
-
-Ce fut le signal d'une guerre de brigandages menée par la famille de la
-Marck, alliée à la populace liégeoise. Huit années de luttes et de
-surprises, jusqu'au jour où les Liégeois, fatigués de la tyrannie des
-partisans des la Marck, se révoltèrent et les massacrèrent jusqu'au
-dernier.
-
-[Illustration: LIÉGE.--ÉGLISE SAINTE-CROIX.]
-
-Malgré les troubles, pendant le seizième siècle, Liége s'efforce
-cependant de se tenir à l'écart des grandes guerres contre l'Espagne. Au
-dix-septième siècle, les divisions prennent un caractère aigu, la ville
-se partage entre deux partis: _Grignoux_--Grognards--parti populaire, et
-_Chiroux_,--Hirondelles--parti de l'aristocratie. Les émeutes et les
-bagarres se succèdent, le bourgmestre Laruelle est massacré, avec l'aide
-des Espagnols, mais les Grignoux, furieux, font à leur tour une
-boucherie de tout ce qui peut tenir au parti opposé.
-
-Luttes contre les Princes-Evêques ou difficultés pour maintenir la
-neutralité de la principauté pendant les grandes guerres, soulèvements
-et réactions, cela recommence toujours jusqu'à la Révolution française,
-quand le dernier des quatre-vingt-dix-huit Princes-Evêques de Liége est
-obligé de quitter sa ville, devant les troupes de Dumouriez.
-
-Le Palais des Princes-Evêques n'est pas tout à fait tel qu'il était du
-temps où ces Prélats le remplissaient d'une cour de gens d'Eglise, et
-d'hommes d'armes. Il est aujourd'hui converti en Palais de Justice.
-Quelques robes de juges et d'avocats, quelques plaideurs, c'est tout ce
-qu'on y peut rencontrer. Un incendie l'a ravagé en 1734, détruisant une
-partie des bâtiments. La façade reconstruite est du dix-huitième
-siècle, sans beauté. Derrière cette façade, se trouvent deux cours
-rectangulaires; la plus grande est vraiment belle avec ses quatre
-galeries d'arcades soutenues par d'étranges colonnes à fûts renflés,
-différents de chaque côté, semblables à d'énormes chandeliers d'église
-couverts de grandes arabesques sculptées, aux chapiteaux desquels
-grimacent des figures grotesques. Dans la restauration entreprise de nos
-jours, on a ajouté une façade latérale en style du quinzième siècle,
-rappelant les bâtiments de la grande cour.
-
-Le Palais des Princes-Evêques c'est le coeur du vieux Liége, mais, en
-dehors des églises, on y rencontre bien peu d'édifices anciens ou de
-maisons curieuses, ce ne sont dans ces vieux quartiers que rues
-commerçantes alignant des files de façades modernes, des places très
-mouvementées, gentilles certainement, mais sans originalité comme la
-Place Saint-Lambert, où se trouve le Palais de Justice, la Place Verte,
-la Place du Théâtre où s'élève la statue de Grétry.
-
-On trouve pourtant quelques fragments anciens, quelques vieux murs dans
-les quartiers hauts, vers Sainte-Croix et Saint-Martin, en montant par
-les Degrés des Bégards, raide escalier grimpant sous de vieilles pierres
-moussues, sous des terrasses enlierrées et fleuries, jusqu'à l'église
-Saint-Martin, du côté où se trouvait jadis la porte Saint-Séverin.
-
-[Illustration: HUY.--ÉGLISE NOTRE-DAME ET CITADELLE.]
-
-De l'autre côté du Palais, rue Hors-Château, d'autres escaliers se
-voient encore, montant à la citadelle à la Vauban qui remplace les forts
-successivement établis sur ces hauteurs depuis le treizième siècle,
-pris, repris, démantelés, rebâtis, après avoir eu à combattre les
-archers flamands, les hommes d'armes de Bourgogne, les routiers du
-Sanglier des Ardennes, les arquebusiers espagnols, les canonniers de
-Louis XIV ou de Marlborough...
-
-[Illustration: LIÉGE.--LE MONT-DE-PIÉTÉ.]
-
-Magnifique vue de là-haut sur le cours de la Meuse qu'assombrissent des
-tourbillons de fumée, non plus celles des batailles ou du sac de Charles
-le Téméraire, mais la respiration des grandes usines et des
-établissements métallurgiques d'une banlieue industrielle.
-
-Des ponts nombreux réunissent les deux parties de la ville; le vieux
-pont de jadis, le pont des Arches a été reconstruit en 1860 et n'a pas
-plus de caractère que les autres. Sur le quai de Maestricht, une haute
-construction domine tout le quartier par sa taille et sa beauté sévère,
-énorme carré de briques et de pierres à toit immense, jusqu'au sommet
-duquel monte une tour carrée terminée en terrasse. La porte ouvrant dans
-un petit pavillon, sous une sorte d'échauguette, a du caractère, ainsi
-d'ailleurs que certaines grandes fenêtres à solides grillages. C'est
-aujourd'hui le Mont-de-Piété qui s'abrite derrière ces grillages.
-
-Pour cathédrale, Liége est obligée de se contenter de son église
-Saint-Paul, la Révolution ayant détruit l'ancien et superbe édifice qui
-regardait jadis le Palais de ses Princes-Evêques. Tour carrée, sans
-grand intérêt. Saint-Jacques, beaucoup plus intéressant, montre un peu
-de tous les styles, une rugueuse tour romane au portail, une longue nef
-gothique tout le long de laquelle, à la base des combles, se prolonge
-une galerie d'arcatures ouvertes, comme en haut des façades du Palais
-épiscopal, et un petit porche classique de la Renaissance, en
-hors-d'oeuvre, ouvrant dans le bas côté gauche, à côté de la tour
-romane.
-
-A Saint-Jean, de la vieille église romane de forme ronde, remplacée par
-un édifice dix-huitième siècle, il reste une vieille et belle tour
-carrée accostée d'une tourelle ronde. Saint-Barthélemy est également
-roman avec des tours à quatre pignons qui rappellent les clochers
-rhénans.
-
-Sainte-Croix est une très belle église romano-gothique à trois nefs
-égales dont l'abside ronde, surmontée de petites tourelles et d'un
-clocher octogonal, fait un bel effet en haut de la colline. L'église
-Saint-Martin, grosse tour sans flèche est gothique; ici, lors d'une
-lutte entre le parti populaire et les nobles en 1312, deux cents de
-ceux-ci réfugiés dans la tour, après s'être défendus jusqu'au bout,
-périrent dans l'embrasement de cette tour.
-
-[Illustration: LIÉGE.--ÉGLISE SAINT-JEAN.]
-
-
-
-
-[Illustration: DINANT VU DE LA ROCHE A BAYARD.]
-
-XVI
-
-HUY.--NAMUR.--DINANT.
-
-La Meuse.--Une série de citadelles.--Notre-Dame de Huy.--Une fontaine
-gothique.--Le rocher de Dinant.--Sièges malheureux et mises à sac.--La
-Roche à Bayard.--Bouvignes.
-
-
-Sur la Meuse, entre Liége et Namur, un énorme rocher qui vient presque
-border la rivière porte une citadelle qui pouvait, il y a trente ou
-quarante ans encore, être qualifiée de formidable.
-
-Maintenant, avec les engins nouveaux et les explosifs à la dernière
-mode, on ne sait plus si le mot convient encore, mais nous pouvons
-toujours dire que ce rocher, couronné d'immenses maçonneries, reste très
-imposant. Cela constitue, dans tous les cas, un fort joli paysage, ces
-maisons blanches trempant dans la Meuse sans quai sous la forteresse, la
-roche nue perçant par endroits sous les broussailles ou le maigre gazon,
-les grands murs d'escarpe à mine rébarbative, percés d'embrasures,
-enfin, la grande église et sa grosse tour carrée.
-
-Dans cette principauté ecclésiastique de Liége, Huy était une ville
-essentiellement cléricale qui comptait en ces temps dix-sept abbayes,
-couvents ou simples monastères et quinze églises.
-
-L'une de ces abbayes, Neufmoutiers, était une fondation de Pierre
-l'Ermite, le prédicateur de la première Croisade, qui mourut à Huy. Mais
-la pauvre petite cité subit le contre-coup de toutes les révolutions qui
-secouèrent la ville capitale, de toutes les explosions populaires, comme
-aussi de toutes les discordes princières. A chacune de ces secousses,
-Huy récoltait quelques désagréments, le parti momentanément vaincu à
-Liége accourait se réfugier dans sa forteresse, pourchassé aussitôt par
-le parti vainqueur, et la guerre s'abattait sur la malheureuse petite
-ville pour laquelle il s'ensuivait siège, blocus, assauts, tous les
-malheurs possibles, avec souventes fois sac, pillage et incendie.
-
-Dans les guerres du dix-septième siècle, elle eut encore à souffrir,
-elle perdit son beau pont du treizième siècle, détruit par Villeroy en
-1689, ensuite la citadelle fut prise d'assaut et incendiée en 1693. Plus
-tard, après les guerres de l'Empire on la reconstruisit comme nous la
-voyons aujourd'hui.
-
-[Illustration: HUY.--PORCHE DE LA VIERGE A L'ÉGLISE NOTRE-DAME.]
-
-De tous ses établissements religieux, il reste à Huy sa grande
-collégiale Notre-Dame, fondée par Charlemagne en 799. C'est un bel
-édifice du quatorzième siècle qui élève deux tours carrées à l'abside
-et, sur le côté d'un porche latéral, une très grosse tour carrée, dans
-le bas de laquelle, pour éclairer l'église, est percée une grande
-rosace, ce qui doit être un exemple unique.
-
-[Illustration: DINANT.]
-
-Quelques restes de bâtiments claustraux se voient encore autour de
-l'église; sur la rue qui passe devant l'abside, s'ouvre le charmant
-portail de la Vierge, un petit édicule accoté au chevet sous les
-grandes verrières. C'est, au-dessus d'un passage, une grande ogive entre
-deux moindres, chacune sous un gable fleuronné. La grande ogive encadre
-dans ses subdivisions des scènes de la Nativité, la Vierge couchée dans
-l'étable de Bethléem, les Rois mages, les bergers, etc. Il faut dire
-que ce portail est une restauration très agrandie, l'ogive centrale
-seule est ancienne; elle s'ouvrait entre deux vieux bâtiments. Quand, il
-y a quelques années, on dégagea l'église de ce côté, on ajouta les deux
-petites ogives en supprimant un couronnement de la Renaissance, pour
-refaire le gable qui avait dû exister jadis.
-
-[Illustration: HUY.--FONTAINE DU XVe SIÈCLE.]
-
-Huy possède un joli petit monument sur une de ses places, une fontaine
-en cuivre du commencement du quinzième siècle, tout à fait originale
-comme arrangement, et qui fait penser à quelque gigantesque aquamanile.
-Du milieu d'un bassin, surgit une sorte de petit château, composé de
-quatre tours crénelées avec goulots en forme de gargouilles, entre
-lesquelles se tiennent debout quatre statuettes intéressantes pour
-l'allure et le costume, une dame, un évêque, un jeune chevalier et un
-autre homme d'armes; au milieu, une tour centrale porte une figure
-d'homme sonnant du cor.
-
-Comme Huy, Namur, à quelques lieues de là, au confluent de la Sambre et
-de la Meuse, montre de loin les blanches murailles d'une citadelle haut
-perchée sur des rochers. C'est une très belle situation prêtant fort par
-elle-même au pittoresque, mais ce n'est pas le pittoresque qu'il faut
-demander à Namur. Point de vieux logis de tournure ancienne, ni de
-petite maison à la mode de jadis, point de grands monuments gothiques en
-cette cité bourgeoise très banalisée; ici les rues propres et froides,
-aux façades nettes et élégantes, n'ont aucune vieille chose à montrer.
-
-Namur a l'air d'être né au dix-huitième siècle, tout au plus, et quoique
-un de ses quais sur la Meuse porte un nom latin, boulevard _ad Aquam_,
-on ne lui donnerait pas son âge. Quelques morceaux de vieilles rues
-assez anciennes se rencontrent bien çà et là, mais sans caractère.
-
-L'Hôtel de ville est tout à fait moderne; il y a un beffroi pas bien
-loin, mais on l'aperçoit à peine par-dessus les toits, au fond d'une
-cour. Quant aux églises, ce sont des portiques, des colonnades
-classiques, des balustrades, des entablements, des coupoles, et du
-corinthien, du style jésuite, de la pompe et du faste.
-
-[Illustration: CITADELLE DE NAMUR, AU CONFLUENT DE LA SAMBRE ET DE LA
-MEUSE.]
-
-Elles sont toutes du dix-septième ou du dix-huitième siècle, ce qui
-explique tout. La cathédrale date de 1750, l'église Saint-Loup, la plus
-fastueuse, est plus vieille d'un siècle.
-
-Probablement, les sièges subis par la citadelle, avec leurs
-éclaboussures de bombes et de boulets, sont pour quelque chose dans
-cette absence d'édifices d'un certain âge, et de pierres travaillées aux
-belles époques, dans une cité aussi ancienne.
-
-Seule, en arrière de la cathédrale Saint-Aubain, une vieille tour se
-montre comme intimidée par tant de somptuosités classiques, c'est le
-pauvre vieux clocher de l'ancienne église, clocher roman surmonté d'un
-campanile, oublié comme un parent pauvre dans un recoin désert où l'on
-ne va plus.
-
-
-Mais quels charmants paysages tout le long de la Meuse, quel superbe
-déroulement sinueux de la rivière, entre bois, prairies et escarpements
-rocheux, avec des villages gentiment perchés dans la verdure, de jolies
-vallées s'ouvrant comme de bleuâtres coulisses, et les rochers de Dinant
-qui s'annoncent de loin barrant l'horizon.
-
-Huy est bien situé, Namur agréable, la Meuse au-dessus comme au-dessous
-coule dans des paysages accidentés, délicieux et gais, mais quelle
-charmante ville que Dinant et quel site admirable. Au point le plus
-mouvementé de ces horizons superbes, après des tournants de rivière
-idylliques, le paysage a pris une soudaine grandeur.
-
-Au-dessus des eaux qui filent, des rochers se lèvent abrupts, se
-découpant de la façon la plus pittoresque, et c'est encore, là-haut, sur
-la pointe de ces rochers, une forteresse moderne, mais si bien placée et
-si pittoresque! Voilà un adjectif que l'on n'a pas souvent l'occasion
-d'appliquer aux citadelles d'aujourd'hui, aux froids remparts dessinés
-au tire-lignes. Celle-ci, juchée sur un piton rocheux, à un tournant de
-la rivière, sans être aussi amusante de lignes qu'un château du
-quinzième siècle, couronne bien les terribles rochers à pic aux rudes
-cassures qui surplombent la ville.
-
-[Illustration: DINANT.--L'HOTEL DE VILLE.]
-
-Il faut dire que Dinant, serré tout le long de la Meuse sur une rive
-très étroite fait bonne figure aussi, et surtout que l'église, sous la
-pointe du rocher, est elle-même de lignes très curieuses, d'une couleur
-sombre qui met une note vigoureuse, juste où elle est nécessaire, et
-enfin que, sur son portail robuste et sévère, cette église Notre-Dame
-campe un très étrange clocher, une flèche bulbeuse qui se renfle en
-coloquinte, se rétrécit pour se renfler encore et compliquer une
-silhouette très amusante.
-
-Les maisons au-dessous de ce curieux portail trempent presque dans la
-Meuse, elles sont hautes et serrées; beaucoup, après un rez-de-chaussée
-très bas, sont portées en encorbellement sur des poutrelles ou sur des
-corbeaux de pierre ayant un faux air de mâchicoulis.
-
-Un grand pont moderne traversant la Meuse sous l'église, réunit la
-ville au faubourg de Leffe, et remplace le vieux pont plusieurs fois
-détruit, tout comme la ville elle-même, dont le passé est au moins aussi
-accidenté que les rochers. L'histoire de Dinant n'est qu'une succession
-d'explosions de fureurs et de catastrophes amenées par les coups de
-colères aussi imprudents que frénétiques des Dinantais.
-
-[Illustration: BOUVIGNES.--ANCIENNE PORTE SOUS LE CHEVET DE L'ÉGLISE.]
-
-C'était une rude ville que Dinant. Fière des richesses amassées dans le
-travail du cuivre, avec ses _Dinanteries_ renommées par toute l'Europe,
-se fiant à la force de ses rochers et de son château de Montorgueil,
-elle se montrait d'une humeur peu commode, aussi bien avec la petite
-ville de Bouvignes, sa très proche voisine, qui la regardait de la rive
-en face à moins d'une demi-lieue, qu'avec les puissants, fussent-ils le
-Prince-Evêque de Liége, leur seigneur immédiat, le duc de Bourgogne ou
-le roi de France.
-
-Bouvignes, c'est l'ennemie intime. Pendant des siècles, Bouvignes et
-Dinant si proches, mais séparées par une haine implacable, vécurent en
-état d'hostilité, telles Semlin et Belgrade. Les Dinantais eurent
-affaire en 1466 au comte de Charolais, le futur Charles le Téméraire. La
-principauté de Liége étant en révolte contre la maison de Bourgogne, ils
-eurent l'imprudence de s'en aller pendre Charles en effigie devant
-Bouvignes, qui tenait pour le duc, en criant aux habitants: «Voyez le
-fils de votre duc pendu ici, comme le roi le fera pendre en France». Et
-Dinantais et Liégeois s'en allèrent de compagnie ravager le pays de
-Namur resté fidèle au duc.
-
-Mais Charles amenait une grosse armée avec une formidable artillerie qui
-fit rage contre les remparts. Malgré les averses de boulets, malgré les
-brèches largement ouvertes aux assaillants, les Dinantais, dans un
-délire de fureur, pendirent les parlementaires envoyés pour leur offrir
-une capitulation. La défense était impossible pourtant, et il fallut se
-résigner et se rendre à discrétion.
-
-A furieux, furieux et demi. Le comte de Charolais allait tirer d'eux une
-terrible vengeance. Il se faisait alors la main pour les atroces
-boucheries qu'il devait ordonner par la suite. Il lança au pillage et au
-massacre ses bandes de routiers. Les femmes, les enfants, les gens
-d'église mis à part, réunis en un lamentable troupeau furent éloignés,
-et la ville livrée aux soldats, entièrement pillée, saccagée et
-incendiée. Comme, parmi les parlementaires mis à mort par les Dinantais,
-il se trouvait des gens de Bouvignes, huit cents habitants liés deux à
-deux furent conduits devant Bouvignes et noyés dans le fleuve.
-
-Les flammes éteintes, Charles ne s'éloigna qu'après avoir rassemblé les
-populations voisines pour leur faire abattre et raser ce que l'incendie
-avait laissé debout.
-
-La ruine était si complète que l'acte autorisant plus tard la
-reconstruction d'une église, disait: «Au lieu jadis appelé Dinant.»
-
-Et cependant, après quelques années, les Dinantais revinrent peu à peu
-et leur industrie se rétablit. Ce n'était pas le dernier siège que la
-ville devait subir. Moins de cent ans après, en 1554, pendant la guerre
-des trois évêchés, une armée française arriva sous les murs de Dinant.
-Les Dinantais dans un nouvel accès de fureur, se livrèrent encore aux
-mêmes insultes imprudentes, bien que le roi de France leur eût fait
-offrir de rester neutres, ils n'y gagnèrent qu'un siège et une mise au
-pillage.
-
-Sous le rocher qui porte la citadelle il n'y a guère qu'une longue rue:
-l'église vue de côté se dessine de façon tout aussi pittoresque avec son
-transept et son petit porche latéral.
-
-Il n'y a pas d'autres monuments ensuite que l'Hôtel de ville, ancien
-palais des Princes-Evêques, où l'on voit encore, flanquant une vieille
-porte datée de 1637, une grosse tour coiffée du même dôme en coloquinte
-que l'église, une sorte de tourelle en encorbellement, bref un ensemble
-de bâtiments s'arrangeant agréablement dans un peu de verdure, sur la
-berge de la Meuse.
-
-Et cette berge conduit un peu plus loin à une autre curiosité, naturelle
-celle-ci, très monumentale après tout, la célèbre _Roche à Bayard_, qui
-se dresse à pic dans les eaux de la Meuse, droite comme une tour, aiguë
-comme une flèche de cathédrale, au point le plus magnifique du paysage
-dinantais.
-
-[Illustration: LA MAISON DES ALLEMANDS A BOUVIGNES.]
-
-Cette Roche à Bayard--le Chevalier sans peur et sans reproche n'est pour
-rien dans cette appellation, ce Bayard serait plutôt le fameux cheval
-des Quatre Fils Aymon--est une aiguille complètement séparée de la
-falaise de rochers par une fente, un simple couloir pratiqué à la mine
-pour laisser passer la route.
-
-Bouvignes, en aval de Dinant, est une vieille petite ville redevenue
-village: elle a encore les ruines d'une porte et des restes de
-remparts, sur lesquels vient se poser l'abside de son église du
-treizième siècle.
-
-Sur la Grand Place s'élève une sorte de vieux manoir, la très curieuse
-maison dite des Allemands, qui se compose de plusieurs corps de logis,
-de pignons de pierres et briques groupés sous une tour élevant au-dessus
-des toits et des cheminées une flèche ardoisée,--en pointe, celle-ci,
-sans doute pour protester contre les flèches bulbeuses et dodues de
-Dinant.
-
-Bouvignes est dominé par les ruines du château de Crèvecoeur, des pans
-de murs éventrés et des tours à demi écroulées. C'est l'ouvrage de la
-guerre de 1544. Bouvignes était alors du même parti que Dinant; le
-château de Crèvecoeur, assiégé par les Français, se défendit jusqu'à
-la dernière extrémité, et au moment de la prise d'assaut, comme la
-soldatesque lancée au sac et au pillage se répandait dans le château,
-les dames de Bouvignes voyant leurs maris morts sur les pierres de la
-brèche, se précipitèrent du haut de la tour pour ne pas leur survivre.
-
-
-
-
-[Illustration: CLOCHER ENSABLÉ DE ZUITCOTE.]
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
- I. CAMBRAI--VALENCIENNES.--Au pays des Hôtels de ville.
- --Le Palais de Fénelon.--La Porte Notre-Dame.--Quelques
- vieilles façades.--La Maison du Prévost.--Les vieux
- Chroniqueurs. --Monstrelet et Froissart. 5
-
- II. DOUAI--LILLE.--Le Beffroi.--La famille Gayant.
- --L'Hôtel de Rihour.--La Colonne du Siège et les Sièges.
- --Commines et son Beffroi.--Troisième Chroniqueur.
- --Bergues.--Autre Beffroi.--Gravelines.--Dunkerque. 20
-
- III. FURNES--NIEUPORT--DIXMUDE.--Le décor de la Grand Place.
- --Le Pavillon des Officiers espagnols.--Les Églises.
- --Le dernier mystère.--Ce qui survit de Nieuport.
- --Fantôme de ville dans les Dunes.--Dixmude endormie
- dans ses prairies. 39
-
- IV. COURTRAI.--Triomphe et mise à sac, la journée des
- Éperons d'or.--Rosebecke.--Le Vieux Beffroi.--Un pont
- fortifié.--Le Béguinage. 58
-
- V. TOURNAI.--Capitale mérovingienne.--La Cathédrale aux cinq
- tours.--Le premier beffroi de Belgique.--Églises et
- maisons romanes.--Le Pont des Trous et la tour
- d'Henri VIII. 66
-
- VI. YPRES.--L'immense édifice des Halles.--La Grosse Tour
- et le Nieuwerk.--Tisserands et foulons.--La Vieille
- Boucherie.--Pignons sur pignons.--Le Steen des
- Templiers 78
-
- VII. GAND.--Modernisme et Moyen-Age.--Deux burgs, château
- des Comtes et château de Gérard le Diable.--Le Cloître
- de Saint-Bavon.--L'Homme du Beffroi.--Les métiers.
- --Les Artevelde et les «vaillantes gens de Gand».
- --Marguerite l'Enragée 94
-
- VIII. GAND (_suite_).--L'Hôtel de ville.--La Breloque.
- --La Halle aux draps.--Le Mammeloker.
- --Les Francs-Bateliers.--Les Béguinages: l'ancien et
- le nouveau.--Sainte Begga, princesse carolingienne,
- et les Béguines.--Vieilles maisons.--Le Rabot. 119
-
- IX. BRUGES.--Le bourg et ses monuments.--En haut du beffroi.
- --Le carillon.--Le Saint-Sang.--Les cygnes expiatoires.
- --Les grandes églises.--L'Hôtel de Gruuthuse.--L'hôpital
- Saint-Jean.--Le lac d'Amour et le Béguinage. 139
-
- X. BRUGES (_suite_).--Rues et canaux.--Le style flamand.
- --La Loge des Bourgeois et les Chambres de Rhétorique.
- --Les Loges des Nations.--La Toison d'or. 163
-
- XI. ANVERS.--Façade sur l'Escaut.--Le Steen et ses souvenirs.
- --La Cathédrale et l'Hôtel de ville.--La Fortune
- d'Anvers.--La Grande Boucherie.--La Furie espagnole et
- autres furies.--Le grand Siège.--Une Bourse gothique.
- --La Maison Plantin. 172
-
- XII. ALOST--TERMONDE.--Deux Hôtels de ville pittoresques.
- --Aventures et catastrophes.--Sièges.--Pestes
- et incendies. 196
-
- XIII. MALINES--LOUVAIN--AUDENARDE--La Grand'Place.--La Tour
- géante de Saint-Rombaut.--Un grand palais ruiné.
- --Vieux logis.--Orfèvrerie de pierres à Louvain.
- --L'Église Saint-Pierre.--Autres tours géantes
- écroulées.--L'Université.--La Grand'Place d'Audenarde
- et l'Hôtel de ville.--Notre-Dame de Pamele. 205
-
- XIV. BRUXELLES.--La Grand'Place et ses souvenirs.--L'Hôtel
- de ville.--La Maison du Roi et les Maisons de
- corporations.--Les comtes d'Egmont et de Horn.
- --Sainte-Gudule et les églises.--Palais sur
- palais.--La porte de Hal. 236
-
- XV. LIÉGE.--Histoire mouvementée.--Troubles, massacres et
- boucheries.--Les Princes-Évêques et leur Palais.
- --Les sièges de Charles le Téméraire.--Églises
- romanes et gothiques.--Vieilles pierres et modernités. 252
-
- XVI. HUY--NAMUR--DINANT--La Meuse.--Une série de citadelles.
- --Notre-Dame de Huy.--Une fontaine gothique.
- --Le rocher de Dinant.--Sièges malheureux et mises
- à sac.--La Roche à Bayard.--Bouvignes. 266
-
-
-
-
- TABLE DES GRAVURES
-
-
- ALOST.--Hôtel de ville (_eau forte_). Frontispice
- -- Arrière-façade de l'Hôtel de ville. 200
- -- L'Église. 202
- -- Vieilles Maisons. 203
-
- ANVERS.--Vue sur l'Escaut. 172
- -- Le Steen. 174
- -- Intérieur du Steen. 174
- -- La Cathédrale. 176
- -- Puits de Quentin Metzys. 180
- -- Maisons de corporations. Place de l'Hôtel-de-ville. 182
- -- Entrée de la Bourse. 183
- -- Statue de Sylvius Brabo. 186
- -- La Vieille Boucherie. 187
- -- Passage sous la Vieille Boucherie. 189
- -- Église Saint-Jacques. 190
- -- Cour de l'ancien Hospice des Merciers. 191
- -- Cour de la maison Plantin-Moretus. 193
- -- Vieille Porte, rue Haute. 194
- -- Porte de la Maison hydraulique. 195
-
- AUDENARDE.--L'Hôtel de ville. 225
- -- Église Sainte Walburge. 229
- -- Vieux Pignon, rue de Namur. 231
- -- Notre-Dame de Pamele. 233
- -- Cheminée de l'Hôtel de ville. 235
-
- BERGUES.--Le Beffroi. 33
- -- Restes de l'abbaye de Saint-Winoc. 36
-
- BOUVIGNES.--Ancienne Porte sous le chevet de l'église. 276
- -- La Maison des Allemands. 279
-
- BRUGES.--Canal du Rosaire. Couverture
- -- Canal derrière le Franc. Couverture
- -- Le Lac d'Amour. 139
- -- Le Beffroi. 141
- -- Chapelle du Saint-Sang. 143
- -- Hôtel de ville et Chapelle du Saint-Sang, vus du Beffroi. 145
- -- Les Pignons du Franc et Entrée du Marché au Poisson. 146
- -- Rue de l'Ane-Aveugle entre le Greffe et l'Hôtel de ville. 149
- -- Église Notre-Dame. Ancien portail du Paradis,
- aujourd'hui baptistère. 150
- -- Chevet de l'église Notre-Dame. 153
- -- Entrée de l'Hôpital Saint-Jean. 154
- -- Hôtel de Gruuthuse. 155
- -- Intérieur du Béguinage. 156
- -- Hôpital Saint-Jean. 157
- -- Porte des Baudets, ou d'Ostende. 158
- -- Porte Sainte Croix. 159
- -- Les Moulins de la Porte Sainte-Croix. 160
- -- Place Van Eyck. 161
- -- Entrée du Béguinage. 163
- -- La Loge aux Bourgeois restaurée. 165
- -- Pignon rue Flamande. 166
- -- Oratoire sous les murs de Saint-Sauveur. 167
- -- Bretèche sur le canal. Au Pont Flamand. 168
- -- Pignon provenant de l'ancienne Loge aux Génois. 169
- -- Église de Jérusalem. 171
-
- BRUXELLES.--Beffroi. Couverture
- -- Notre-Dame du Sablon. 236
- -- Place de l'Hôtel de ville. 237
- -- Bretèches de l'Hôtel Ravenstein, rue Terarken. 242
- -- La Maison du Roi, ancienne Halle au pain. 243
- -- Sainte Gudule. 247
- -- Porte de Hal. 251
-
- CAMBRAI.--Maison de bois près la Chapelle des Jésuites. 9
- -- Portique de l'ancien évêché. 10
- -- Porte Notre-Dame. 12
-
- COMMINES.--Le Beffroi. 31
-
- COURTRAI.--Le Pont du Broel. 5
- -- Le Béguinage. 58
- -- Le Beffroi et l'Église Saint-Martin. 61
- -- Cheminée de l'Hôtel de ville. 65
-
- DINANT vu de la Roche à Bayard. 266
- -- Vue générale. 269
- -- L'Hôtel de ville. 275
-
- DIXMUDE.--Moulin. Couverture
- -- Le Jubé de Saint-Nicolas. 52
- -- La Grand'Place. 53
- -- Le Béguinage. 57
-
- DOUAI.--Beffroi. Couverture
- -- Hôtel de ville. 13
- -- Église Notre-Dame. 21
- -- Fronton de la maison du Dauphin. 23
-
- FURNES.--Les Pénitents de la Grande Procession. 39
- -- La Grand'Place. 41
- -- Pavillon des Officiers espagnols. 45
- -- Tour de Saint-Nicolas. 46
-
- GAND.--Tourelle d'angle de l'Hôtel de ville. Le dragon du
- beffroi. Abside de l'église Saint-Michel. 94
- -- Le Château de Gérard le Diable. 95
- -- Le Château des Comtes. 97
- -- Grand Châtelet d'entrée du Château des Comtes. 100
- -- Donjon du Château des Comtes. 101
- -- Ruines de Saint-Bavon. 102
- -- Cloître de Saint-Bavon. 105
- -- L'Homme du Beffroi. 108
- -- Le Beffroi. 109
- -- Le Toreken. Place du Marché du Vendredi. 112
- -- La Grosse Bombarde «Marguerite l'Enragée». 114
- -- Pignon de la Halle aux draps. 116
- -- Château des Comtes, crénelage de l'enceinte. 118
- -- Place Saint-Pharaïlde. 119
- -- Le Quai aux herbes, pignon des Francs-Bateliers. 121
- -- Portique du Marché aux poissons. 124
- -- Maison de la Faucille. 126
- -- Église Saint-Nicolas. 129
- -- Le Mammeloker. 130
- -- Entrée du Nouveau Béguinage. 133
- -- Intérieur du Nouveau Béguinage. 134
- -- Église du Nouveau Béguinage. 137
- -- Le Rabot. 138
-
- GRAVELINES.--L'Église reliée aux casernes. 20
-
- HUY.--Église Notre-Dame et Citadelle. 261
- -- Porche de la Vierge à l'église Notre-Dame. 268
- -- Fontaine du quinzième siècle. 271
-
- LIÉGE.--Cour du Palais des Évêques. 249
- -- Statue de Charlemagne. Le Perron. Tour romane à
- Saint-Jacques. 252
- -- Église Saint-Jacques. 256
- -- Église Sainte-Croix. 259
- -- Le Mont-de-piété. 263
- -- Église Saint-Jean. 265
-
- LILLE.--Restes de l'hôtel de Rihour derrière
- l'Hôtel de ville. 25
- -- La Bourse et la Colonne du Siège sur la Grand'Place. 27
- -- Abside de l'église Saint-Maurice. 29
-
- LOUVAIN.--L'Hôtel de ville. 217
- -- Église Saint-Pierre. 223
- -- Chaire de l'église Saint-Pierre. 224
- -- Église Saint-Jacques. 227
- -- Reste des remparts au Parc Saint-Donat. 228
-
- MALINES.--Vieux Pont et Notre-Dame-au-delà-de-la-Dyle. 205
- -- Ancien Échevinage. 206
- -- Anciennes Halles et Palais du Grand Conseil, avant
- leur restauration. 207
- -- Pignon sur la Grand'Place. 210
- -- Cathédrale Saint-Rombaut. 211
- -- Maison du Quai au Sel. 214
- -- Tourelle sur les Bailles de Fer. 215
- -- Maison du Saumon. 216
- -- Ancien Palais de Marguerite d'Autriche. 219
- -- Porte de Bruxelles. 220
-
- MONS.--Le Beffroi. 76
- -- Cathédrale Sainte-Waudru. 77
-
- NAMUR.--Citadelle de Namur, au confluent de la Sambre et
- de la Meuse. 273
-
- NIEUPORT.--Les Halles. 47
- -- Tour des Templiers. 50
-
- TERMONDE. 196
- -- L'Hôtel de ville. 197
- -- Le Musée. 204
-
- TOURNAI.--Le Pont des Trous. 66
- -- Maison, rue du Four-du-Chapitre. 66
- -- Porche de la Cathédrale. 67
- -- Le Beffroi. 69
- -- Petit Porche latéral à la Cathédrale. 72
- -- Derrière l'évêché. 73
- -- Église Sainte-Marguerite. 75
-
- VALENCIENNES.--Un coin de la Grand'Place. 16
- -- Maison du Prévost. 17
- -- Pignon dans le faubourg de Paris. 19
-
- YPRES.--Remparts près la porte de Lille. 78
- -- Vieux Pignon de bois, rue de Lille. 78
- -- Le Nieuwerck. 81
- -- La Vieille Boucherie. 84
- -- Les Halles. 85
- -- Intérieur de la Vieille Boucherie. 87
- -- L'ancien Steen des Templiers restauré. 89
- -- Maison Bièbuyck, rue de Dixmude. 90
- -- Clocher de Saint-Pierre. 91
- -- Sur l'esplanade. Tir des archers de Saint Sébastien. 92
- -- Portail du Marché au poisson. 93
-
- ZUITCOTE.--Clocher ensablé. 281
-
-
-PARIS
-
-IMPRIMERIE DE J. DUMOULIN
-
-5, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5
-
-
- * * * * *
-
-
- Liste des modifications:
-
- Page 65: «flamandes» remplacé par «flamande» (une belle maison
- flamande)
- Page 68: «quatres» par «quatre» (percées de quatre étages)
- Page 92: «grand» par «grands» (dans un cadre de grands arbres)
- : «le» par «la» (pour la cible et pour les tireurs)
- Page 111: «archéologique» par «archéologiques» (dans les musées
- archéologiques)
- Page 128: «vissicitudes» par «vicissitudes» (Elle a subi de nombreuses
- vicissitudes)
- Page 170: «de» par «du» (partant du fond jusqu'à la plate-forme)
- Page 172: «La» par «Le» (Le grand Siège)
- Page 173: «souvevenirs» par «souvenirs» (sa marque et ses souvenirs)
- Page 180: supprimé «de» (des révoltés protestants de toute secte)
- Page 222: «dissenssions» par «dissensions» (après les dissensions
- entre les nobles)
- Page 235: supprimé «du» (pendant les guerres en 1864)
- Page 286: «du» remplacé par «de» (-- Maison Bièbuyck, rue de Dixmude)
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Les vieilles villes des Flandres, by Albert Robida
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VIEILLES VILLES DES FLANDRES ***
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-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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